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Michel Lévy (2p. 309-322).

LXX.

« Quand je vous le disais ! s’écria M. Mayer, reprenant son propos où il l’avait laissé le matin : y a-t-il un métier plus rude et plus fâcheux que celui que vous faites ? Quand le soleil luit, tout semble beau ; mais le soleil ne luit pas toujours, et votre destinée est aussi variable que l’atmosphère.

— Quelle destinée n’est pas variable et incertaine ? dit Consuelo. Quand le ciel est inclément, la Providence met des cœurs secourables sur notre route : ce n’est donc pas en ce moment que nous sommes tentés de l’accuser.

— Vous avez de l’esprit, mon petit ami, répondit Mayer ; vous êtes de ce beau pays où tout le monde en a. Mais, croyez-moi, ni votre esprit ni votre belle voix ne vous empêcheront de mourir de faim dans ces tristes provinces autrichiennes. À votre place, j’irais chercher fortune dans un pays riche et civilisé, sous la protection d’un grand prince.

— Et lequel, dit Consuelo, surprise de cette insinuation.

— Ah ! ma foi, je ne sais ; il y en a plusieurs.

— Mais la reine de Hongrie n’est-elle pas une grande princesse, dit Haydn ? n’est-on pas aussi bien protégé dans ses États ?…

— Eh ! sans doute, répondit Mayer ; mais vous ne savez pas que Sa Majesté Marie-Thérèse déteste la musique, les vagabonds encore plus, et que vous serez chassés de Vienne, si vous y paraissez dans les rues en troubadours, comme vous voilà. »

En ce moment, Consuelo revit, à peu de distance, dans une profondeur de terrains sombres, au-dessous du chemin, les lumières qu’elle avait aperçues, et fit part de son observation à Joseph, qui sur-le-champ manifesta à M. Mayer le désir de descendre, pour gagner ce gîte plus rapproché que la ville de Biberek.

« Cela ? répondit M. Mayer ; vous prenez cela pour des lumières ? Ce sont des lumières, en effet ; mais elles n’éclairent d’autres gîtes que des marais dangereux où bien des voyageurs se sont perdus et engloutis. Avez-vous jamais vu des feux follets ?

— Beaucoup sur les lagunes de Venise, dit Consuelo, et souvent sur les petits lacs de la Bohême.

— Eh bien, mes enfants, ces lumières que vous voyez ne sont pas autre chose.

M. Mayer reparla longtemps encore à nos jeunes gens de la nécessité de se fixer, et du peu de ressources qu’ils trouveraient à Vienne, sans toutefois déterminer le lieu où il les engageait à se rendre. D’abord Joseph fut frappé de son obstination, et craignit qu’il n’eût découvert le sexe de sa compagne ; mais la bonne foi avec laquelle il lui parlait comme à un garçon (allant jusqu’à lui dire qu’elle ferait mieux d’embrasser l’état militaire, quand elle serait en âge, que de traîner la semelle à travers champs) le rassura sur ce point, et il se persuada que le bon Mayer était un de ces cerveaux faibles, à idées fixes, qui répètent un jour entier le premier propos qui leur est venu à l’esprit en s’éveillant. Consuelo, de son côté, le prit pour un maître d’école, ou pour un ministre protestant qui n’avait en tête qu’éducations, bonnes mœurs et prosélytisme.

Au bout d’une heure, ils arrivèrent à Biberek, par une nuit si obscure qu’ils ne distinguaient absolument rien. La chaise s’arrêta dans une cour d’auberge, et aussitôt M. Mayer fut abordé par deux hommes qui le tirèrent à part pour lui parler. Lorsqu’ils entrèrent dans la cuisine, où Consuelo et Joseph étaient occupés à se sécher et à se réchauffer auprès du feu, Joseph reconnut dans ces deux personnages, les mêmes qui s’étaient séparés de M. Mayer au passage de la Moldaw, lorsque celui-ci l’avait traversée, les laissant sur la rive gauche. L’un des deux était borgne, et l’autre, quoiqu’il eût ses deux yeux, n’avait pas une figure plus agréable. Celui qui avait passé l’eau avec M. Mayer, et que nos jeunes voyageurs avaient retrouvé dans la voiture, vint les rejoindre : le quatrième ne parut pas. Ils parlèrent tous ensemble un langage inintelligible pour Consuelo elle-même qui entendait tant de langues. M. Mayer paraissait exercer sur eux une sorte d’autorité et influencer tout au moins leurs décisions ; car, après un entretien assez animé à voix basse, sur les dernières paroles qu’il leur dit, ils se retirèrent, à l’exception de celui que Consuelo, en le désignant à Joseph, appelait le silencieux : c’était celui qui n’avait point quitté M. Mayer.

Haydn s’apprêtait à faire servir le souper frugal de sa compagne et le sien, sur un bout de la table de cuisine, lorsque M. Mayer, revenant vers eux, les invita à partager son repas, et insista avec tant de bonhomie qu’ils n’osèrent le refuser. Il les emmena dans la salle à manger, où ils trouvèrent un véritable festin, du moins c’en était un pour deux pauvres enfants privés de toutes les douceurs de ce genre depuis cinq jours d’une marche assez pénible. Cependant Consuelo n’y prit part qu’avec retenue ; la bonne chère que faisait M. Mayer, l’empressement avec lequel les domestiques paraissaient le servir, et la quantité de vin qu’il absorbait, ainsi que son muet compagnon, la forçaient à rabattre un peu de la haute opinion qu’elle avait prise des vertus presbytériennes de l’amphitryon. Elle était choquée surtout du désir qu’il montrait de faire boire Joseph et elle-même au-delà de leur soif, et de l’enjouement très-vulgaire avec lequel il les empêchait de mettre de l’eau dans leur vin. Elle voyait avec plus d’inquiétude encore que, soit distraction, soit besoin réel de réparer ses forces, Joseph se laissait aller, et commençait à devenir plus communicatif et plus animé qu’elle ne l’eût souhaité. Enfin elle prit un peu d’humeur lorsqu’elle trouva son compagnon insensible aux coups de coude qu’elle lui donnait pour arrêter ses fréquentes libations ; et lui retirant son verre au moment où M. Mayer allait le remplir de nouveau :

« Non, monsieur, lui dit-elle, non ; permettez-nous de ne pas vous imiter ; cela ne nous convient pas.

— Vous êtes de drôles de musiciens ! s’écria Mayer en riant, avec son air de franchise et d’insouciance ; des musiciens qui ne boivent pas ! Vous êtes les premiers de ce caractère que je rencontre !

— Et vous, monsieur, êtes-vous musicien ? dit Joseph. Je gage que vous l’êtes ! Le diable m’emporte si vous n’êtes pas maître de chapelle de quelque principauté saxonne !

— Peut-être, répondit Mayer en souriant ; et voilà pourquoi vous m’inspirez de la sympathie, mes enfants.

— Si monsieur est un maître, reprit Consuelo, il y a trop de distance entre son talent et celui des pauvres chanteurs des rues comme nous pour l’intéresser bien vivement.

— Il y a de pauvres chanteurs de rues qui ont plus de talent qu’on ne pense, dit Mayer ; et il y a de très-grands maîtres, voire des maîtres de chapelle des premiers souverains du monde, qui ont commencé par chanter dans les rues. Si je vous disais que, ce matin, entre neuf et dix heures, j’ai entendu partir d’un coin de la montagne, sur la rive gauche de la Moldaw, deux voix charmantes qui disaient un joli duo italien, avec accompagnement de ritournelles agréables, et même savantes sur le violon ! Eh bien, cela m’est arrivé, tandis que je déjeunais sur un coteau avec mes amis. Et cependant quand j’ai vu descendre de la colline les musiciens qui venaient de me charmer, j’ai été fort surpris de trouver en eux deux pauvres enfants, l’un vêtu en petit paysan, l’autre… bien gentil, bien simple, mais peu fortuné en apparence… Ne soyez donc ni honteux ni surpris de l’amitié que je vous témoigne, mes petits amis, et faites-moi celle de boire aux muses, nos communes et divines patronnes.

— Monsieur, maestro ! s’écria Joseph tout joyeux et tout à fait gagné, je veux boire à la vôtre. Oh ! vous êtes un véritable musicien, j’en suis certain, puisque vous avez été enthousiasmé du talent de… du signor Bertoni, mon camarade.

— Non, vous ne boirez pas davantage, dit Consuelo impatientée en lui arrachant son verre ; ni moi non plus, ajouta-t-elle en retournant le sien. Nous n’avons que nos voix pour vivre, monsieur le professeur, et le vin gâte la voix ; vous devez donc nous encourager à rester sobres, au lieu de chercher à nous débaucher.

— Eh bien, vous parlez raisonnablement, dit Mayer en replaçant au milieu de la table la carafe qu’il avait mise derrière lui. Oui, ménageons la voix, c’est bien dit. Vous avez plus de sagesse que votre âge ne comporte, ami Bertoni, et je suis bien aise d’avoir fait cette épreuve de vos bonnes mœurs. Vous irez loin, je le vois à votre prudence autant qu’à votre talent. Vous irez loin, et je veux avoir l’honneur et le mérite d’y contribuer. »

Alors le prétendu professeur, se mettant à l’aise, et parlant avec un air de bonté et de loyauté extrême, leur offrit de les emmener avec lui à Dresde, où il leur procurerait les leçons du célèbre Hasse et la protection spéciale de la reine de Pologne, princesse électorale de Saxe.

Cette princesse, femme d’Auguste III, roi de Pologne, était précisément élève du Porpora. C’était une rivalité de faveur entre ce maître et le Sassone[1], auprès de la souveraine dilettante, qui avait été la première cause de leur profonde inimitié. Lors même que Consuelo eût été disposée à chercher fortune dans le nord de l’Allemagne, elle n’eût pas choisi pour son début cette cour, où elle se serait trouvée en lutte avec l’école et la coterie qui avaient triomphé de son maître. Elle en avait assez entendu parler à ce dernier dans ses heures d’amertume et de ressentiment, pour être, en tout état de choses, fort peu tentée de suivre le conseil du professeur Mayer.

Quant à Joseph, sa situation était fort différente. La tête montée par le souper, il se figurait avoir rencontré un puissant protecteur et le promoteur de sa fortune future. La pensée ne lui venait pas d’abandonner Consuelo pour suivre ce nouvel ami ; mais, un peu gris comme il l’était, il se livrait à l’espérance de le retrouver un jour. Il se fiait à sa bienveillance, et l’en remerciait avec chaleur. Dans cet enivrement de joie, il prit son violon, et en joua tout de travers. M. Mayer ne l’en applaudit que davantage, soit qu’il ne voulût pas le chagriner en lui faisant remarquer ses fausses notes, soit, comme le pensa Consuelo, qu’il fût lui-même un très-médiocre musicien. L’erreur où il était très-réellement sur le sexe de cette dernière, quoiqu’il l’eût entendue chanter, achevait de lui démontrer qu’il ne pouvait pas être un professeur bien exercé d’oreille, puisqu’il s’en laissait imposer comme eût pu le faire un serpent de village ou un professeur de trompette.

Cependant M. Mayer insistait toujours pour qu’ils se laissassent emmener à Dresde. Tout en refusant, Joseph écoutait ses offres d’un air ébloui, et faisait de telles promesses de s’y rendre le plus tôt possible, que Consuelo se vit forcée de détromper M. Mayer sur la possibilité de cet arrangement.

« Il n’y faut pas songer quant à présent, dit-elle d’un ton très-ferme ; Joseph, vous savez bien que cela ne se peut pas, et que vous-même avez d’autres projets. Mayer renouvela ses offres séduisantes, et fut surpris de la trouver inébranlable, ainsi que Joseph, à qui la raison revenait lorsque le signor Bertoni reprenait la parole. »

Sur ces entrefaites, le voyageur silencieux, qui n’avait fait qu’une courte apparition au souper, vint appeler M. Mayer, qui sortit avec lui. Consuelo profita de ce moment pour gronder Joseph de sa facilité à écouter les belles paroles du premier venu et les inspirations du bon vin.

« Ai-je donc dit quelque chose de trop ? dit Joseph effrayé.

— Non, reprit-elle ; mais c’est déjà une imprudence que de faire société aussi longtemps avec des inconnus. À force de me regarder, on peut s’apercevoir ou tout au moins se douter que je ne suis pas un garçon. J’ai eu beau frotter mes mains avec mon crayon pour les noircir, et les tenir le plus possible sous la table, il eût été impossible qu’on ne remarquât point leur faiblesse, si heureusement ces deux messieurs n’avaient été absorbés, l’un par la bouteille, et l’autre par son propre babil. Maintenant le plus prudent serait de nous éclipser, et d’aller dormir dans une autre auberge ; car je ne suis pas tranquille avec ces nouvelles connaissances qui semblent vouloir s’attacher à nos pas.

— Eh quoi ! dit Joseph, nous en aller honteusement comme des ingrats, sans saluer et sans remercier cet honnête homme, cet illustre professeur, peut-être ? Qui sait si ce n’est pas le grand Hasse lui-même que nous venons d’entretenir.

— Je vous réponds que non ; et si vous aviez eu votre tête, vous auriez remarqué une foule de lieux communs misérables qu’il a dits sur la musique. Un maître ne parle point ainsi. C’est quelque musicien des derniers rangs de l’orchestre, bonhomme, grand parleur et passablement ivrogne. Je ne sais pourquoi je crois voir, à sa figure, qu’il n’a jamais soufflé que dans du cuivre ; et, à son regard de travers, on dirait qu’il a toujours un œil sur son chef d’orchestre.

Corno, ou clarino secondo, s’écria Joseph en éclatant de rire, ce n’en est pas moins un convive agréable.

— Et vous, vous ne l’êtes guère, répliqua Consuelo avec un peu d’humeur ; allons, dégrisez-vous, et faisons nos adieux ; mais partons.

— La pluie tombe à torrents ; écoutez comme elle bat les vitres !

— J’espère que vous n’allez pas vous endormir sur cette table ? dit Consuelo en le secouant pour l’éveiller. »

M. Mayer rentra en cet instant.

« En voici bien d’une autre ! s’écria-t-il gaiement. Je croyais pouvoir coucher ici et repartir demain pour Chamb ; mais voilà mes amis qui me font rebrousser chemin, et qui prétendent que je leur suis nécessaire pour une affaire d’intérêt qu’ils ont à Passaw. Il faut que je cède ! Ma foi, mes enfants, si j’ai un conseil à vous donner, puisqu’il me faut renoncer au plaisir de vous emmener à Dresde, c’est de profiter de l’occasion. J’ai toujours deux places à vous donner dans ma chaise, ces messieurs ayant la leur. Nous serons demain matin à Passaw, qui n’est qu’à six milles d’ici. Là, je vous souhaiterai un bon voyage. Vous serez près de la frontière d’Autriche, et vous pourrez même descendre le Danube en bateau jusqu’à Vienne, à peu de frais et sans fatigue. »

Joseph trouva la proposition admirable pour reposer les pauvres pieds de Consuelo. L’occasion semblait bonne, en effet, et la navigation sur le Danube était une ressource à laquelle ils n’avaient point encore pensé. Consuelo accepta donc, voyant d’ailleurs que Joseph n’entendrait rien aux précautions à prendre pour la sécurité de leur gîte ce soir-là. Dans l’obscurité, retranchée au fond de la voiture, elle n’avait rien à craindre des observations de ses compagnons de voyage, et M. Mayer disait qu’on arriverait à Passaw avant le jour. Joseph fut enchanté de sa détermination. Cependant Consuelo éprouvait je ne sais quelle répugnance, et la tournure des amis de M. Mayer lui déplaisait de plus en plus. Elle lui demanda si eux aussi étaient musiciens.

« Tous plus ou moins, lui répondit-il laconiquement. »

Ils trouvèrent les voitures attelées, les conducteurs sur leur banquette, et les valets d’auberge, fort satisfaits des libéralités de M. Mayer, s’empressant autour de lui pour le servir jusqu’au dernier moment. Dans un intervalle de silence, au milieu de cette agitation, Consuelo entendit un gémissement qui semblait partir du milieu de la cour. Elle se retourna vers Joseph, qui n’avait rien remarqué ; et ce gémissement s’étant répété une seconde fois, elle sentit un frisson courir dans ses veines. Cependant personne ne parut s’apercevoir de rien, et elle put attribuer cette plainte à quelque chien ennuyé de sa chaîne. Mais quoi qu’elle fit pour s’en distraire, elle en reçut une impression sinistre. Ce cri étouffé au milieu des ténèbres, du vent, et de la pluie, parti d’un groupe de personnes animées ou indifférentes, sans qu’elle pût savoir précisément si c’était une voix humaine ou un bruit imaginaire, la frappa de terreur et de tristesse. Elle pensa tout de suite à Albert ; et comme si elle eût cru pouvoir participer à ces révélations mystérieuses dont il semblait doué, elle s’effraya de quelque danger suspendu sur la tête de son fiancé ou sur la sienne propre.

Cependant la voiture roulait déjà. Un nouveau cheval plus robuste encore que le premier la traînait avec vitesse. L’autre voiture, également rapide, marchait tantôt devant, tantôt derrière. Joseph babillait sur nouveaux frais avec M. Mayer, et Consuelo essayait de s’endormir, faisant semblant de dormir déjà pour autoriser son silence.

La fatigue surmonta enfin la tristesse et l’inquiétude, et elle tomba dans un profond sommeil. Lorsqu’elle s’éveilla, Joseph dormait aussi, et M. Mayer était enfin silencieux. La pluie avait cessé, le ciel était pur, et le jour commençait à poindre. Le pays avait un aspect tout à fait inconnu pour Consuelo. Seulement elle voyait de temps en temps paraître à l’horizon les cimes d’une chaîne de montagnes qui ressemblait au Bœhmer-Wald.

À mesure que la torpeur du sommeil se dissipait, Consuelo remarquait avec surprise la position de ces montagnes, qui eussent dû se trouver à sa gauche, et qui se trouvaient à sa droite. Les étoiles avaient disparu, et le soleil, qu’elle s’attendait à voir lever devant elle, ne se montrait pas encore. Elle pensa que ce qu’elle voyait était une autre chaîne que celle du Bœhmer-Wald. M. Mayer ronflait, et elle n’osait adresser la parole au conducteur de la voiture, seul personnage éveillé qui s’y trouvât en ce moment.

Le cheval prit le pas pour monter une côte assez rapide, et le bruit des roues s’amortit dans le sable humide des ornières. Ce fut alors que Consuelo entendit très-distinctement le même sanglot sourd et douloureux qu’elle avait entendu dans la cour de l’auberge à Biberek. Cette voix semblait partir de derrière elle. Elle se retourna machinalement, et ne vit que le dossier de cuir contre lequel elle était appuyée. Elle crut être en proie à une hallucination ; et, ses pensées se reportant toujours sur Albert, elle se persuada avec angoisse qu’en cet instant même il était à l’agonie, et qu’elle recueillait, grâce à la puissance incompréhensible de l’amour que ressentait cet homme bizarre, le bruit lugubre et déchirant de ses derniers soupirs. Cette fantaisie s’empara tellement de son cerveau, qu’elle se sentit défaillir ; et, craignant de suffoquer tout à fait, elle demanda au conducteur, qui s’arrêtait pour faire souffler son cheval à mi-côte, la permission de monter le reste à pied. Il y consentit, et mettant pied à terre lui-même, il marcha auprès du cheval en sifflant.

Cet homme était trop bien habillé pour être un voiturier de profession. Dans un mouvement qu’il fit, Consuelo crut voir qu’il avait des pistolets à sa ceinture. Cette précaution dans un pays aussi désert que celui où ils se trouvaient, n’avait rien que de naturel ; et d’ailleurs la forme de la voiture, que Consuelo examina en marchant à côté de la roue, annonçait qu’elle portait des marchandises. Elle était trop profonde pour qu’il n’y eût pas, derrière la banquette du fond, une double caisse, comme celles où l’on met les valeurs et les dépêches. Cependant elle ne paraissait pas très-chargée, un seul cheval la traînait sans peine. Une observation qui frappa Consuelo bien davantage fut de voir son ombre s’allonger devant elle ; et, en se retournant, elle trouva le soleil tout à fait sorti de l’horizon au point opposé où elle eût dû le voir, si la voiture eût marché dans la direction de Passaw.

« De quel côté allons-nous donc ? demanda-t-elle au conducteur en se rapprochant de lui avec empressement : nous tournons le dos à l’Autriche.

— Oui, pour une demi-heure, répondit-il avec beaucoup de tranquillité ; nous revenons sur nos pas, parce que le pont de la rivière que nous avons à traverser est rompu, et qu’il nous faut faire un détour d’un demi-mille pour en retrouver un autre. »

Consuelo, un peu tranquillisée, remonta dans la voiture, échangea quelques paroles indifférentes avec M. Mayer, qui s’était éveillé, et qui se rendormit bientôt (Joseph ne s’était pas dérangé un moment de son somme), et l’on arriva au sommet de la côte. Consuelo vit se dérouler devant elle un long chemin escarpé et sinueux, et la rivière dont lui avait parlé le conducteur se montra au fond d’une gorge ; mais aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, on n’apercevait aucun pont, et l’on marchait toujours vers le nord. Consuelo inquiète et surprise ne put se rendormir.

Une nouvelle montée se présenta bientôt, le cheval semblait très-fatigué. Les voyageurs descendirent tous, excepté Consuelo, qui souffrait toujours des pieds. C’est alors que le gémissement frappa de nouveau ses oreilles, mais si nettement et à tant de reprises différentes, qu’elle ne put l’attribuer davantage à une illusion de ses sens ; le bruit partait sans aucun doute du double fond de la voiture. Elle l’examina avec soin, et découvrit, dans le coin où s’était toujours tenu M. Mayer, une petite lucarne de cuir en forme de guichet, qui communiquait avec ce double fond. Elle essaya de la pousser, mais elle n’y réussit pas. Il y avait une serrure, dont la clef était probablement dans la poche du prétendu professeur.

Consuelo, ardente et courageuse dans ces sortes d’aventures, tira de son gousset un couteau à lame forte et bien coupante, dont elle s’était munie en partant, peut-être par une inspiration de la pudeur, et avec l’appréhension vague de dangers auxquels le suicide peut toujours soustraire une femme énergique. Elle profita d’un moment où tous les voyageurs étaient en avant sur le chemin, même le conducteur, qui n’avait plus rien à craindre de l’ardeur de son cheval ; et élargissant, d’une main prompte et assurée, la fente étroite que présentait la lucarne à son point de jonction avec le dossier, elle parvint à l’écarter assez pour y coller son œil et voir dans l’intérieur de cette case mystérieuse. Quels furent sa surprise et son effroi, lorsqu’elle distingua, dans cette logette étroite et sombre, qui ne recevait d’air et de jour que par une fente pratiquée en haut, un homme d’une taille athlétique, bâillonné, couvert de sang, les mains et les pieds étroitement liés et garrottés, et le corps replié sur lui-même, dans un état de gêne et de souffrances horribles ! Ce qu’on pouvait distinguer de son visage était d’une pâleur livide, et il paraissait en proie aux convulsions de l’agonie.


  1. Surnom que les italiens donnaient à Jean-Adolphe Hasse, qui était saxon.