Ouvrir le menu principal

Michel Lévy (2p. 298-309).

LXIX.

Haydn n’eut jamais lieu de regretter ce voyage et les souffrances qu’il avait combattues ; car il y prit les meilleures leçons d’italien, et même les meilleures notions de musique qu’il eût encore eues dans sa vie. Durant les longues haltes qu’ils firent dans les beaux jours, sous les solitaires ombrages du Bœhmer-Wald, nos jeunes artistes se révélèrent l’un à l’autre tout ce qu’ils possédaient d’intelligence et de génie. Quoique Joseph Haydn eût une belle voix et sût en tirer grand parti comme choriste, quoiqu’il jouât agréablement du violon et de plusieurs instruments, il comprit bientôt, en écoutant chanter Consuelo, qu’elle lui était infiniment supérieure comme virtuose, et qu’elle eût pu faire de lui un chanteur habile sans l’aide du Porpora. Mais l’ambition et les facultés de Haydn ne se bornaient pas à cette branche de l’art ; et Consuelo, en le voyant si peu avancé dans la pratique, tandis qu’en théorie il exprimait des idées si élevées et si saines, lui dit un jour en souriant :

« Je ne sais pas si je fais bien de vous rattacher à l’étude du chant ; car si vous venez à vous passionner pour la profession de chanteur, vous sacrifierez peut-être de plus hautes facultés qui sont en vous. Voyons donc un peu vos compositions ! Malgré mes longues et sévères études de contre-point avec un aussi grand maître que le Porpora, ce que j’ai appris ne me sert qu’à bien comprendre les créations du génie, et je n’aurai plus le temps, quand même j’en aurais l’audace, de créer moi-même des œuvres de longue haleine ; au lieu que si vous avez le génie créateur, vous devez suivre cette route, et ne considérer le chant et l’étude des instruments que comme vos moyens matériels. »

Depuis que Haydn avait rencontré Consuelo, il est bien vrai qu’il ne songeait plus qu’à se faire chanteur. La suivre ou vivre auprès d’elle, la retrouver partout dans sa vie nomade, tel était son rêve ardent depuis quelques jours. Il fit donc difficulté de lui montrer son dernier manuscrit, quoiqu’il l’eût avec lui, et qu’il eût achevé de l’écrire en allant à Pilsen. Il craignait également et de lui sembler médiocre en ce genre, et de lui montrer un talent qui la porterait à combattre son envie de chanter. Il céda enfin, et, moitié de gré, moitié de force, se laissa arracher le cahier mystérieux. C’était une petite sonate pour piano, qu’il destinait à ses jeunes élèves. Consuelo commença par la lire des yeux, et Joseph s’émerveilla de la lui voir saisir aussi parfaitement par une simple lecture que si elle l’eût entendu exécuter. Ensuite elle lui fit essayer divers passages sur le violon, et chanta elle-même ceux qui étaient possibles pour la voix. J’ignore si Consuelo devina, d’après cette bluette, le futur auteur de la Création et de tant d’autres productions éminentes ; mais il est certain qu’elle pressentit un bon maître, et elle lui dit, en lui rendant son manuscrit :

« Courage, Beppo ! tu es un artiste distingué, et tu peux être un grand compositeur, si tu travailles. Tu as des idées, cela est certain. Avec des idées et de la science, on peut beaucoup. Acquiers donc de la science, et triomphons de la mauvaise humeur du Porpora ; c’est le maître qu’il te faut. Mais ne songe plus aux coulisses ; ta place est ailleurs, et ton bâton de commandement est ta plume. Tu ne dois pas obéir, mais imposer. Quand on peut être l’âme de l’œuvre, comment songe-t-on à se ranger parmi les machines ? Allons ! maestro en herbe, n’étudiez plus le trille et la cadence avec votre gosier. Sachez où il faut les placer, et non comment il faut les faire. Ceci regarde votre très-humble servante et subordonnée, qui vous retient le premier rôle de femme que vous voudrez bien écrire pour un mezzo-soprano.

— Ô Consuelo de mi alma ! s’écria Joseph, transporté de joie et d’espérance ; écrire pour vous, être compris et exprimé par vous ! Quelle gloire, quelles ambitions vous me suggérez ! Mais non, c’est un rêve, une folie. Enseignez-moi à chanter. J’aime mieux m’exercer à rendre, selon votre cœur et votre intelligence, les idées d’autrui, que de mettre sur vos lèvres divines des accents indignes de vous !

— Voyons, voyons, dit Consuelo, trêve de cérémonie. Essayez-vous à improviser, tantôt sur le violon, tantôt avec la voix. C’est ainsi que l’âme vient sur les lèvres et au bout des doigts. Je saurai si vous avez le souffle divin, où si vous n’êtes qu’un écolier adroit, farci de réminiscences. »

Haydn lui obéit. Elle remarqua avec plaisir qu’il n’était pas savant, et qu’il y avait de la jeunesse, de la fraîcheur et de la simplicité dans ses idées premières. Elle l’encouragea de plus en plus, et ne voulut désormais lui enseigner le chant que pour lui indiquer, comme elle le disait, la manière de s’en servir.

Ils s’amusèrent ensuite à dire ensemble des petits duos italiens qu’elle lui fit connaître, et qu’il apprit par cœur.

« Si nous venons à manquer d’argent avant la fin du voyage, lui dit-elle, il nous faudra bien chanter par les rues. D’ailleurs, la police peut vouloir mettre nos talents à l’épreuve, si elle nous prend pour des vagabonds coupeurs de bourses, comme il y en a tant qui déshonorent la profession, les malheureux ! Soyons donc prêts à tout événement. Ma voix, en la prenant tout à fait en contralto, peut passer pour celle d’un jeune garçon avant la mue. Il faut que vous appreniez aussi sur le violon quelques chansonnettes que vous m’accompagnerez. Vous allez voir que ce n’est pas une mauvaise étude. Ces facéties populaires sont pleines de verve et de sentiment original ; et quant à mes vieux chants espagnols, c’est du génie tout pur, du diamant brut. Maestro, faites-en votre profit : les idées engendrent les idées. »

Ces études furent délicieuses pour Haydn. C’est là peut-être qu’il conçut le génie de ces compositions enfantines et mignonnes qu’il fit plus tard pour les marionnettes des petits princes Esterhazy. Consuelo mettait à ces leçons tant de gaieté, de grâce, d’animation et d’esprit, que le bon jeune homme, ramené à la pétulance et au bonheur insouciant de l’enfance, oubliait ses pensées d’amour, ses privations, ses inquiétudes, et souhaitait que cette éducation ambulante ne finît jamais.

Nous ne prétendons pas faire l’itinéraire du voyage de Consuelo et d’Haydn. Peu familiarisé avec les sentiers du Bœhmer-Wald, nous donnerions peut-être des indications inexactes, si nous en suivions la trace dans les souvenirs confus qui nous les ont transmis. Il nous suffira de dire que la première moitié de ce voyage fut, en somme, plus agréable que pénible, jusqu’au moment d’une aventure que nous ne pouvons nous dispenser de rapporter.

Ils avaient suivi, dès la source, la rive septentrionale de la Moldaw, parce qu’elle leur avait semblé la moins fréquentée et la plus pittoresque. Ils descendirent donc, pendant tout un jour, la gorge encaissée qui se prolonge en s’abaissant dans la même direction que le Danube ; mais quand ils furent à la hauteur de Schenau, voyant la chaîne de montagnes s’abaisser vers la plaine, ils regrettèrent de n’avoir pas suivi l’autre rive du fleuve, et par conséquent l’autre bras de la chaîne qui s’éloignait en s’élevant du côté de la Bavière. Ces montagnes boisées leur offraient plus d’abris naturels et de sites poétiques que les vallées de la Bohême. Dans les stations qu’ils faisaient de jour dans les forêts, ils s’amusaient à chasser les petits oiseaux à la glu et au lacet ; et quand, après leur sieste, ils trouvaient leurs pièges approvisionnés de ce menu gibier, ils faisaient avec du bois mort une cuisine en plein vent qui leur paraissait somptueuse. On n’accordait la vie qu’aux rossignols, sous prétexte que ces oiseaux musiciens étaient des confrères.

Nos pauvres enfants allaient donc cherchant un gué, et ne le trouvaient pas ; la rivière était rapide, encaissée, profonde, et grossie par les pluies des jours précédents. Ils rencontrèrent enfin un abordage auquel était amarrée une petite barque gardée par un enfant. Ils hésitèrent un peu à s’en approcher, en voyant plusieurs personnes s’en approcher avant eux et marchander le passage. Ces hommes se divisèrent après s’être dit adieu. Trois se préparèrent à suivre la rive septentrionale de la Moldaw, tandis que les deux autres entrèrent dans le bateau. Cette circonstance détermina Consuelo.

« Rencontre à droite, rencontre à gauche, dit-elle à Joseph ; autant vaut traverser, puisque c’était notre intention. »

Haydn hésitait encore et prétendait que ces gens avaient mauvaise mine, le parler haut et des manières brutales, lorsqu’un d’entre eux, qui semblait vouloir démentir cette opinion défavorable, fit arrêter le batelier, et, s’adressant à Consuelo :

« Hé ! mon enfant ! approchez donc, lui cria-t-il en allemand et en lui faisant signe d’un air de bienveillance enjouée ; le bateau n’est pas bien chargé, et vous pouvez passer avec nous, si vous en avez envie.

— Bien obligé, monsieur, répondit Haydn ; nous profiterons de votre permission.

— Allons, mes enfants, reprit celui qui avait déjà parlé, et que son compagnon appelait M. Mayer ; allons, sautez ! »

Joseph, à peine assis dans la barque, remarqua que les deux inconnus regardaient alternativement Consuelo et lui avec beaucoup d’attention et de curiosité. Cependant la figure de ce M. Mayer n’annonçait que douceur et gaieté ; sa voix était agréable, ses manières polies, et Consuelo prenait confiance dans ses cheveux grisonnants et dans son air paternel.

« Vous êtes musicien, mon garçon ? dit-il bientôt à cette dernière.

— Pour vous servir, mon bon monsieur, répondit Joseph.

— Vous aussi ? dit M. Mayer à Joseph ; et, lui montrant Consuelo : — C’est votre frère, sans doute ? ajouta-t-il.

— Non, monsieur, c’est mon ami, dit Joseph ; nous ne sommes pas de même nation, et il entend peu l’allemand.

— De quel pays est-il donc ? continua M. Mayer en regardant toujours Consuelo.

— De l’Italie, monsieur, répondit encore Haydn.

— Vénitien, génois, romain, napolitain ou calabrais ? dit M. Mayer en articulant chacune de ces dénominations dans le dialecte qui s’y rapporte, avec une admirable facilité.

— Oh ! monsieur, je vois bien que vous pouvez parler avec toutes sortes d’italiens, répondit enfin Consuelo, qui craignait de se faire remarquer par un silence prolongé ; moi je suis de Venise.

— Ah ! c’est un beau pays ! reprit M. Mayer en se servant tout de suite du dialecte familier à Consuelo. Est-ce qu’il y a longtemps que vous l’avez quitté ?

— Six mois seulement.

— Et vous courez le pays en jouant du violon ?

— Non ; c’est lui qui accompagne, répondit Consuelo en montrant Joseph ; moi je chante.

— Et vous ne jouez d’aucun instrument ? ni hautbois, ni flûte, ni tambourin ?

— Non ; cela m’est inutile.

— Mais si vous êtes bon musicien, vous apprendriez facilement, n’est-ce pas ?

— Oh ! certainement, s’il le fallait !

— Mais vous ne vous en souciez pas ?

— Non, j’aime mieux chanter.

— Et vous avez raison ; cependant vous serez forcé d’en venir là, ou de changer de profession, du moins pendant un certain temps.

— Pourquoi cela, monsieur ?

— Parce que votre voix va bientôt muer, si elle n’a commencé déjà. Quel âge avez-vous ? quatorze ans, quinze ans, tout au plus ?

— Quelque chose comme cela.

— Eh bien, avant qu’il soit un an, vous chanterez comme une petite grenouille, et il n’est pas sûr que vous redeveniez un rossignol. C’est une épreuve douteuse pour un garçon que de passer de l’enfance à la jeunesse. Quelquefois on perd la voix en prenant de la barbe. À votre place, j’apprendrais à jouer du fifre ; avec cela on trouve toujours à gagner sa vie.

— Je verrai, quand j’en serai là.

— Et vous, mon brave ? dit M. Mayer en s’adressant à Joseph en allemand, ne jouez-vous que du violon ?

— Pardon, monsieur, répondit Joseph qui prenait confiance à son tour en voyant que le bon Mayer ne causait aucun embarras à Consuelo ; je joue un peu de plusieurs instruments.

— Lesquels, par exemple ?

— Le piano, la harpe, la flûte ; un peu de tout quand je trouve l’occasion d’apprendre.

— Avec tant de talents, vous avez grand tort de courir les chemins comme vous faites ; c’est un rude métier. Je vois que votre compagnon, qui est encore plus jeune et plus délicat que vous, n’en peut déjà plus, car il boite.

— Vous avez remarqué cela ? dit Joseph qui ne l’avait que trop remarqué aussi, quoique sa compagne n’eût pas voulu avouer l’enflure et la souffrance de ses pieds.

— Je l’ai très-bien vu se traîner avec peine jusqu’au bateau, reprit Mayer.

— Ah ! que voulez-vous, monsieur ! dit Haydn en dissimulant son chagrin sous un air d’indifférence philosophique : on n’est pas né pour avoir toutes ses aises, et quand il faut souffrir, on souffre !

— Mais quand on pourrait vivre plus heureux et plus honnête en se fixant ! Je n’aime pas à voir des enfants intelligents et doux, comme vous me paraissez l’être, faire le métier de vagabonds. Croyez-en un bon homme qui a des enfants, lui aussi, et qui vraisemblablement ne vous reverra jamais, mes petits amis. On se tue et on se corrompt à courir les aventures. Souvenez-vous de ce que je vous dis là.

— Merci de votre bon conseil, monsieur, reprit Consuelo avec un sourire affectueux ; nous en profiterons peut-être.

— Dieu vous entende, mon petit gondolier ! dit M. Mayer à Consuelo, qui avait pris une rame, et, machinalement, par une habitude toute populaire et vénitienne, s’était mise à naviguer. »

La barque touchait au rivage, après avoir fait un biais assez considérable à cause du courant de l’eau qui était un peu rude. M. Mayer adressa un adieu amical aux jeunes artistes en leur souhaitant un bon voyage, et son compagnon silencieux les empêcha de payer leur part au batelier. Après les remerciements convenables, Consuelo et Joseph entrèrent dans un sentier qui conduisait vers les montagnes, tandis que les deux étrangers suivaient la rive aplanie du fleuve dans la même direction.

« Ce M. Mayer me paraît un brave homme, dit Consuelo en se retournant une dernière fois sur la hauteur au moment de le perdre de vue. Je suis sûre que c’est un bon père de famille.

— Il est curieux et bavard, dit Joseph, et je suis bien aise de vous voir débarrassée de ses questions.

— Il aime à causer comme toutes les personnes qui ont beaucoup voyagé. C’est un cosmopolite, à en juger par sa facilité à prononcer les divers dialectes. De quel pays peut-il être ?

— Il a l’accent saxon, quoiqu’il parle bien le bas autrichien. Je le crois du nord de l’Allemagne, prussien peut-être !

— Tant pis ; je n’aime guère les prussiens, et le roi Frédéric encore moins que toute sa nation, d’après tout ce que j’ai entendu raconter de lui au château des Géants.

— En ce cas, vous vous plairez à Vienne ; ce roi batailleur et philosophe n’a de partisans ni à la cour, ni à la ville. »

En devisant ainsi, ils gagnèrent l’épaisseur des bois, et suivirent des sentiers qui tantôt se perdaient sous les sapins, et tantôt côtoyaient un amphithéâtre de montagnes accidentées. Consuelo trouvait ces monts hyrcinio-carpathiens plus agréables que sublimes ; après avoir traversé maintes fois les Alpes, elle n’éprouvait pas les mêmes transports que Joseph, qui n’avait jamais vu de cimes aussi majestueuses. Les impressions de celui-ci le portaient donc à l’enthousiasme, tandis que sa compagne se sentait plus disposée à la rêverie. D’ailleurs Consuelo était très-fatiguée ce jour-là, et faisait de grands efforts pour le dissimuler, afin de ne point affliger Joseph, qui ne s’en affligeait déjà que trop.

Ils prirent du sommeil pendant quelques heures, et après le repas et la musique, ils repartirent, au coucher du soleil. Mais bientôt Consuelo, quoiqu’elle eût baigné longtemps ses pieds délicats dans le cristal des fontaines, à la manière des héroïnes de l’idylle, sentit ses talons se déchirer sur les cailloux, et fut contrainte d’avouer qu’elle ne pouvait faire son étape de nuit. Malheureusement le pays était tout à fait désert de ce côté-là : pas une cabane, pas un moutier, pas un chalet sur le versant de la Moldaw. Joseph était désespéré. La nuit était trop froide pour permettre le repos en plein air. À une ouverture entre deux collines, ils aperçurent enfin des lumières au bas du versant opposé. Cette vallée, où ils descendirent, c’était la Bavière ; mais la ville qu’ils apercevaient était plus éloignée qu’ils ne l’avaient pensé : il semblait au désolé Joseph qu’elle reculait à mesure qu’ils marchaient. Pour comble de malheur, le temps se couvrait de tous côtés, et bientôt une pluie fine et froide se mit à tomber. En peu d’instants elle obscurcit tellement l’atmosphère, que les lumières disparurent, et que nos voyageurs, arrivés, non sans péril et sans peine, au bas de la montagne, ne surent plus de quel côté se diriger. Ils étaient cependant sur une route assez unie, et ils continuaient à s’y traîner en la descendant toujours, lorsqu’ils entendirent le bruit d’une voiture qui venait à leur rencontre. Joseph n’hésita pas à l’aborder pour demander des indications sur le pays et sur la possibilité d’y trouver un gîte.

« Qui va là ? lui répondit une voix forte ; et il entendit en même temps claquer la batterie d’un pistolet : Éloignez-vous, ou je vous fais sauter la tête !

— Nous ne sommes pas bien redoutables, répondit Joseph sans se déconcerter. Voyez ! nous sommes deux enfants, et nous ne demandons rien qu’un renseignement.

— Eh mais ! s’écria une autre voix, que Consuelo reconnut aussitôt pour celle de l’honnête M. Mayer, ce sont mes petits drôles de ce matin ; je reconnais l’accent de l’aîné. Êtes-vous là aussi, le gondolier ? ajouta-t-il en vénitien et en appelant Consuelo.

— C’est moi, répondit-elle dans le même dialecte. Nous nous sommes égarés, et nous vous demandons, mon bon monsieur, où nous pourrons trouver un palais ou une écurie pour nous retirer. Dites-le-nous, si vous le savez.

— Eh ! mes pauvres enfants ! reprit M. Mayer, vous êtes à deux grands milles au moins de toute espèce d’habitation. Vous ne trouverez pas seulement un chenil le long de ces montagnes. Mais j’ai pitié de vous : montez dans ma voiture ; je puis vous y donner deux places sans me gêner. Allons, point de façons, montez !

— Monsieur, vous êtes mille fois trop bon, dit Consuelo, attendrie de l’hospitalité de ce brave homme, mais vous allez vers le nord, et nous vers l’Autriche.

— Non, je vais à l’ouest. Dans une heure au plus je vous déposerai à Biberek. Vous y passerez la nuit, et demain vous pourrez gagner l’Autriche. Cela même abrégera votre route. Allons, décidez-vous, si vous ne trouvez pas de plaisir à recevoir la pluie, et à nous retarder.

— Eh bien, courage et confiance ! » dit Consuelo tout bas à Joseph ; et ils montèrent dans la voiture.

Ils remarquèrent qu’il y avait trois personnes, deux sur le devant, dont l’une conduisait, l’autre, qui était M. Mayer, occupait la banquette de derrière. Consuelo prit un coin, et Joseph le milieu. La voiture était une chaise à six places, spacieuse et solide. Le cheval, grand et fort, fouetté par une main vigoureuse, reprit le trot et fit sonner les grelots de son collier, en secouant la tête avec impatience.