Ouvrir le menu principal

Michel Lévy (tome 3p. 379-391).

CIV.

De Pilsen à Tauss, quoiqu’on marchât aussi vite que possible, il fallut perdre beaucoup de temps dans des chemins affreux, à travers des forêts presque impraticables et assez mal fréquentées, dont le passage n’était pas sans danger de plus d’une sorte. Enfin, après avoir fait un peu plus d’une lieue par heure, on arriva vers minuit au château des Géants. Jamais Consuelo ne fit de voyage plus fatigant et plus lugubre. Le baron de Rudolstadt semblait près de tomber en paralysie, tant il était devenu indolent et podagre. Il n’y avait pas un an que Consuelo l’avait vu robuste comme un athlète ; mais ce corps de fer n’était point animé d’une forte volonté. Il n’avait jamais obéi qu’à des instincts, et au premier coup d’un malheur inattendu il était brisé. La pitié qu’il inspirait à Consuelo augmentait ses inquiétudes. « Est-ce donc ainsi que je vais retrouver tous les hôtes de Riesenburg ? » pensait-elle.

Le pont était baissé, les grilles ouvertes, les serviteurs attendaient dans la cour avec des flambeaux. Aucun des trois voyageurs ne songea à en faire la remarque ; aucun ne se sentit la force d’adresser une question aux domestiques. Le Porpora, voyant que le baron se traînait avec peine, le prit par le bras pour l’aider à marcher, tandis que Consuelo s’élançait vers le perron et en franchissait rapidement les degrés.

Elle y trouva la chanoinesse, qui, sans perdre de temps à lui faire accueil, lui saisit le bras en lui disant :

« Venez, le temps presse ; Albert s’impatiente. Il a compté les heures et les minutes exactement ; il a annoncé que vous entriez dans la cour, et une seconde après nous avons entendu le roulement de votre voiture. Il ne doutait pas de votre arrivée, mais il a dit que si quelque accident vous retardait, il ne serait plus temps. Venez, signora, et, au nom du ciel, ne résistez à aucune de ses idées, ne contrariez aucun de ses sentiments. Promettez-lui tout ce qu’il vous demandera, feignez de l’aimer. Mentez, hélas ! s’il le faut. Albert est condamné ! il touche à sa dernière heure. Tâchez d’adoucir son agonie ; c’est tout ce que nous vous demandons. »

En parlant ainsi, Wenceslawa entraînait Consuelo vers le grand salon.

« Il est donc levé ? Il ne garde donc pas la chambre ? demanda Consuelo à la hâte.

— Il ne se lève plus, car il ne se couche plus, répondit la chanoinesse. Depuis trente jours, il est assis sur un fauteuil, dans le salon, et il ne veut pas qu’on le dérange pour le transporter ailleurs. Le médecin déclare qu’il ne faut pas le contrarier à cet égard, parce qu’on le ferait mourir en le remuant. Signora, prenez courage ; car vous allez voir un effrayant spectacle ! »

La chanoinesse ouvrit la porte du salon, en ajoutant :

« Courez à lui, ne craignez pas de le surprendre. Il vous attend, il vous a vue venir de plus de deux lieues. »

Consuelo s’élança vers son pâle fiancé, qui était effectivement assis dans un grand fauteuil, auprès de la cheminée. Ce n’était plus un homme, c’était un spectre. Sa figure, toujours belle malgré les ravages de la maladie, avait contracté l’immobilité d’un visage de marbre. Il n’y eut pas un sourire sur ses lèvres, pas un éclair de joie dans ses yeux. Le médecin, qui tenait son bras et consultait son pouls, comme dans la scène de Stratonice, le laissa retomber doucement, et regarda la chanoinesse d’un air qui signifiait : « Il est trop tard. » Consuelo était à genoux près d’Albert, qui la regardait fixement et ne disait rien. Enfin, il réussit à faire, avec le doigt, un signe à la chanoinesse, qui avait appris à deviner toutes ses intentions. Elle prit ses deux bras, qu’il n’avait plus la force de soulever, et les posa sur les épaules de Consuelo ; puis elle pencha la tête de cette dernière sur le sein d’Albert ; et comme la voix du moribond était entièrement éteinte, il lui prononça ce peu de mots à l’oreille :

« Je suis heureux. »

Il tint pendant deux minutes la tête de sa bien-aimée contre sa poitrine et sa bouche collée sur ses cheveux noirs. Puis il regarda sa tante, et, par d’imperceptibles mouvements, il lui fit comprendre qu’il désirait qu’elle et son père donnassent le même baiser à sa fiancée.

« Oh ! de toute mon âme ! » dit la chanoinesse en la pressant dans ses bras avec effusion.

Puis elle la releva pour la conduire au comte Christian, que Consuelo n’avait pas encore remarqué.

Assis dans un autre fauteuil vis-à-vis de son fils, à l’autre angle de la cheminée, le vieux comte semblait presque aussi affaibli et aussi détruit. Il se levait encore pourtant et faisait quelques pas dans le salon ; mais il fallait chaque soir le porter à son lit, qu’il avait fait dresser dans une pièce voisine. Il tenait en cet instant la main de son frère dans une des siennes, et celle du Porpora dans l’autre. Il les quitta pour embrasser Consuelo avec ferveur à plusieurs reprises. L’aumônier du château vint à son tour la saluer pour faire plaisir à Albert. C’était un spectre aussi, malgré son embonpoint qui ne faisait qu’augmenter ; mais sa pâleur était livide. La mollesse d’une vie nonchalante l’avait trop énervé pour qu’il pût supporter la douleur des autres. La chanoinesse conservait de l’énergie pour tous. Sa figure était couperosée, ses yeux brillaient d’un éclat fébrile ; Albert seul paraissait calme. Il avait la sérénité d’une belle mort sur le front, sa prostration physique n’avait rien qui ressemblât à l’abrutissement des facultés morales. Il était grave et non accablé comme son père et son oncle.

Au milieu de toutes ces organisations ravagées par la maladie ou la douleur, le calme et la santé du médecin faisaient contraste. Supperville était un Français autrefois attaché à Frédéric, lorsque celui-ci n’était que prince royal. Pressentant un des premiers le caractère despotique et ombrageux qu’il voyait couver dans le prince, il était venu se fixer à Bareith et s’y vouer au service de la margrave Sophie Wilhelmine de Prusse, sœur de Frédéric. Ambitieux et jaloux, Supperville avait toutes les qualités du courtisan ; médecin assez médiocre, malgré la réputation qu’il avait acquise dans cette petite cour, il était homme du monde, observateur pénétrant et juge assez intelligent des causes morales de la maladie. Il avait beaucoup exhorté la chanoinesse à satisfaire tous les désirs de son neveu, et il avait espéré quelque chose du retour de celle pour qui Albert mourait. Mais il avait beau interroger son pouls et sa physionomie, depuis que Consuelo était arrivée, il se répétait qu’il n’était plus temps, et il songeait à s’en aller pour n’être pas témoin des scènes de désespoir qu’il n’était plus en son pouvoir de conjurer.

Il résolut pourtant de se mêler aux affaires positives de la famille, pour satisfaire, soit quelque prévision intéressée, soit son goût naturel pour l’intrigue ; et, voyant que, dans cette famille consternée, personne ne songeait à mettre les moments à profit, il attira Consuelo dans l’embrasure d’une fenêtre pour lui parler tout bas, en français, ainsi qu’il suit :

« Mademoiselle, un médecin est un confesseur. J’ai donc appris bien vite ici le secret de la passion qui conduit ce jeune homme au tombeau. Comme médecin, habitué à approfondir les choses et à ne pas croire facilement aux perturbations des lois du monde physique, je vous déclare que je ne puis croire aux étranges visions et aux révélations extatiques du jeune comte. En ce qui vous concerne, du moins, je trouve fort simple de les attribuer à de secrètes communications qu’il a eues avec vous touchant votre voyage à Prague et votre prochaine arrivée ici. »

Et comme Consuelo faisait un geste négatif, il poursuivit : « Je ne vous interroge pas, mademoiselle, et mes suppositions n’ont rien qui doive vous offenser. Vous devez bien plutôt m’accorder votre confiance, et me regarder comme entièrement dévoué à vos intérêts.

— Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit Consuelo avec une candeur qui ne convainquit point le médecin de cour.

— Vous allez me comprendre, mademoiselle, reprit-il avec sang-froid. Les parents du jeune comte se sont opposés à votre mariage avec lui, de toutes leurs forces jusqu’à ce jour. Mais enfin, leur résistance est à bout. Albert va mourir, et sa volonté étant de vous laisser sa fortune, ils ne s’opposeront point à ce qu’une cérémonie religieuse vous l’assure à tout jamais.

— Eh ! que m’importe la fortune d’Albert ? dit Consuelo stupéfaite : qu’a cela de commun avec l’état où je le trouve ? Je ne viens pas ici pour m’occuper d’affaires, monsieur ; je viens essayer de le sauver. Ne puis-je donc en conserver aucune espérance ?

— Aucune ! Cette maladie, toute mentale, est de celles qui déjouent tous nos plans et résistent à tous les efforts de la science. Il y a un mois que le jeune comte, après une disparition de quinze jours, que personne ici n’a pu m’expliquer, est rentré dans sa famille atteint d’un mal subit et incurable. Toutes les fonctions de la vie étaient déjà suspendues. Depuis trente jours, il n’a pu avaler aucune espèce d’aliments ; et c’est un de ces phénomènes dont l’organisation exceptionnelle des aliénés offre seule des exemples, de voir qu’il ait pu se soutenir jusqu’ici avec quelques gouttes d’eau par jour et quelques minutes de sommeil par nuit. Vous le voyez, toutes les forces vitales sont épuisées en lui. Encore deux jours, tout au plus, et il aura cessé de souffrir. Armez-vous donc de courage : ne perdez pas la tête. Je suis là pour vous seconder et pour frapper les grands coups.

Consuelo regardait toujours le docteur avec étonnement, lorsque la chanoinesse, avertie par un signe du malade, vint interrompre ce dernier pour l’amener auprès d’Albert.

Albert, l’ayant fait approcher, lui parla dans l’oreille plus longtemps que son état de faiblesse ne semblait pouvoir le permettre. Supperville rougit et pâlit ; la chanoinesse, qui les observait avec anxiété, brûlait d’apprendre quel désir Albert lui exprimait.

« Docteur, disait Albert, tout ce que vous venez de dire à cette jeune fille, je l’ai entendu. (Supperville, qui avait parlé au bout du grand salon, aussi bas que son malade lui parlait en cet instant, se troubla, et ses idées positives sur l’impossibilité des facultés extatiques furent tellement bouleversées qu’il crut devenir fou.) Docteur, continua le moribond, vous ne comprenez rien à cette âme-là, et vous nuisez à mon dessein en alarmant sa délicatesse. Elle n’entend rien à vos idées sur l’argent. Elle n’a jamais voulu de mon titre ni de ma fortune ; elle n’avait pas d’amour pour moi. Elle ne cédera qu’à la pitié. Parlez à son cœur. Je suis plus près de ma fin que vous ne croyez. Ne perdez pas de temps. Je ne puis pas revivre heureux si je n’emporte dans la nuit du repos le titre de son époux.

— Mais qu’entendez-vous par ces dernières paroles ? dit Supperville, occupé en cet instant à analyser la folie de son malade.

— Vous ne pouvez pas les comprendre, reprit Albert avec effort, mais elle les comprendra. Bornez-vous à les lui redire fidèlement.

— Tenez, monsieur le comte, dit Supperville en élevant un peu la voix, je vois que je ne puis être un interprète lucide de vos pensées ; vous avez la force de parler maintenant plus que vous ne l’avez fait depuis huit jours, et j’en conçois un favorable augure. Parlez vous-même à mademoiselle ; un mot de vous la convaincra mieux que tous mes discours. La voici près de vous ; qu’elle prenne ma place, et vous entende. »

Supperville ne comprenant plus rien, en effet, à ce qu’il avait cru comprendre, et pensant d’ailleurs qu’il en avait dit assez à Consuelo pour s’assurer de sa reconnaissance au cas où elle viserait à la fortune, se retira après qu’Albert lui eut dit encore :

« Songez à ce que vous m’avez promis ; le moment est venu : parlez à mes parents. Faites qu’ils consentent et qu’ils n’hésitent pas. Je vous dis que le temps presse. »

Albert était si fatigué de l’effort qu’il venait de faire qu’il appuya son front sur celui de Consuelo lorsqu’elle s’approcha de lui et s’y reposa quelques instants comme près d’expirer. Ses lèvres blanches devinrent bleuâtres, et le Porpora, effrayé, crut qu’il venait de rendre le dernier soupir. Pendant ce temps, Supperville avait réuni le comte Christian, le baron, la chanoinesse et le chapelain à l’autre bout de la cheminée, et il leur parlait avec feu. Le chapelain fit seul une objection timide en apparence, mais qui résumait toute la persistance du prêtre.

« Si Vos Seigneuries l’exigent, dit-il, je prêterai mon ministère à ce mariage ; mais le comte Albert n’étant pas en état de grâce, il faudrait premièrement que, par la confession et l’extrême-onction, il fit sa paix avec l’Église.

— L’extrême-onction ! dit la chanoinesse avec un gémissement étouffé : en sommes-nous là, grand Dieu ?

— Nous en sommes là, en effet, répondit Supperville qui, homme du monde et philosophe voltairien, détestait la figure et les objections de l’aumônier : oui, nous en sommes là sans rémission, si monsieur le chapelain insiste sur ce point, et s’obstine à tourmenter le malade par l’appareil sinistre de la dernière cérémonie.

— Et croyez-vous, dit le comte Christian, partagé entre sa dévotion et sa tendresse paternelle, que l’appareil d’une cérémonie plus riante, plus conforme aux vœux de son esprit, puisse lui rendre la vie ?

— Je ne réponds de rien, reprit Supperville, mais j’ose dire que j’en espère beaucoup. Votre Seigneurie avait consenti à ce mariage en d’autres temps…

— J’y ai toujours consenti, je ne m’y suis jamais opposé, dit le comte en élevant la voix à dessein ; c’est maître Porpora, tuteur de cette jeune fille, qui m’a écrit de sa part qu’il n’y consentirait point, et qu’elle-même y avait déjà renoncé. Hélas ! ça été le coup de la mort pour mon fils ! ajouta-t-il en baissant la voix.

— Vous entendez ce que dit mon père ? murmura Albert à l’oreille de Consuelo ; mais n’ayez point de remords. J’ai cru à votre abandon, et je me suis laissé frapper par le désespoir ; mais depuis huit jours j’ai recouvré ma raison, qu’ils appellent ma folie ; j’ai lu dans les cœurs éloignés comme les autres lisent dans les lettres ouvertes. J’ai vu à la fois le passé, le présent et l’avenir. J’ai su enfin que tu avais été fidèle à ton serment, Consuelo ; que tu avais fait ton possible pour m’aimer ; que tu m’avais aimé véritablement durant quelques heures. Mais on nous a trompés tous deux. Pardonne à ton maître comme je lui pardonne ! »

Consuelo regarda le Porpora, qui ne pouvait entendre les paroles d’Albert, mais qui, à celles du comte Christian, s’était troublé et marchait le long de la cheminée avec agitation. Elle le regarda d’un air de solennel reproche, et le maestro la comprit si bien qu’il se frappa la tête du poing avec une muette véhémence. Albert fit signe à Consuelo de l’attirer près de lui, et de l’aider lui-même à lui tendre la main. Le Porpora porta cette main glacée à ses lèvres et fondit en larmes. Sa conscience lui murmurait le reproche d’homicide ; mais son repentir l’absolvait de son imprudence.

Albert fit encore signe qu’il voulait écouter ce que ses parents répondaient à Supperville, et il l’entendit, quoiqu’ils parlassent si bas que le Porpora et Consuelo, agenouillés près de lui, ne pouvaient en saisir un mot.

Le chapelain se débattait contre l’ironie amère du médecin ; la chanoinesse cherchait par un mélange de superstition et de tolérance, de charité chrétienne et d’amour maternel, à concilier des idées inconciliables dans la doctrine catholique. Le débat ne roulait que sur une question de forme ; à savoir que le chapelain ne croyait pas devoir administrer le sacrement du mariage à un hérétique, à moins qu’il ne promît tout au moins de faire acte de foi catholique aussitôt après. Supperville ne se gênait pas pour mentir et pour affirmer que le comte Albert lui avait promis de croire et de professer tout ce qu’on voudrait après la cérémonie. Le chapelain n’en était pas dupe. Enfin, le comte Christian, retrouvant un de ces moments de fermeté tranquille et de logique simple et humaine avec lesquelles, après bien des irrésolutions et des faiblesses, il avait toujours tranché toutes les contestations domestiques, termina le différend.

« Monsieur le chapelain, dit-il, il n’y a point de loi ecclésiastique qui vous défende expressément de marier une catholique à un schismatique. L’Église tolère ces mariages. Prenez donc Consuelo pour orthodoxe et mon fils pour hérétique, et mariez-les sur l’heure. La confession et les fiançailles ne sont que de précepte, vous le savez, et certains cas d’urgence peuvent en dispenser. Il peut résulter de ce mariage une révolution favorable dans l’état d’Albert, et quand il sera guéri nous songerons à le convertir. »

Le chapelain n’avait jamais résisté à la volonté du vieux Christian ; c’était pour lui, dans les cas de conscience, un arbitre supérieur au pape. Il ne restait plus qu’à convaincre Consuelo. Albert seul y songea, et l’attirant près de lui, il réussit, sans le secours de personne, à enlacer de ses bras desséchés, devenus légers comme des roseaux, le cou de sa bien-aimée.

« Consuelo, lui dit-il, je lis dans ton âme, à cette heure ; tu voudrais donner ta vie pour ranimer la mienne : cela n’est plus possible ; mais tu peux, par un simple acte de ta volonté, sauver ma vie éternelle. Je vais te quitter pour un peu de temps, et puis je reviendrai sur la terre, par la manifestation d’une nouvelle naissance. J’y reviendrai maudit et désespéré, si tu m’abandonnes maintenant, à ma dernière heure. Tu sais, les crimes de Jean Ziska ne sont point assez expiés ; et toi seule, toi ma sœur Wanda, peux accomplir l’acte de ma purification en cette phase de ma vie. Nous sommes frères : pour devenir amants, il faut que la mort passe encore une fois entre nous. Mais nous devons être époux par le serment ; pour que je renaisse calme, fort et délivré, comme les autres hommes, de la mémoire de mes existences passées, qui fait mon supplice et mon châtiment depuis tant de siècles, consens à prononcer ce serment ; il ne te liera pas à moi en cette vie, que je vais quitter dans une heure, mais il nous réunira dans l’éternité. Ce sera un sceau qui nous aidera à nous reconnaître, quand les ombres de la mort auront effacé la clarté de nos souvenirs. Consens ! C’est une cérémonie catholique qui va s’accomplir, et que j’accepte, puisque c’est la seule qui puisse légitimer, dans l’esprit des hommes, la possession que nous prenons l’un de l’autre. Il me faut emporter cette sanction dans la tombe. Le mariage sans l’assentiment de la famille n’est point un mariage complet à mes yeux. La forme du serment m’importe peu d’ailleurs. Le nôtre sera indissoluble dans nos cœurs, comme il est sacré dans nos intentions. Consens !

— Je consens ! » s’écria Consuelo en pressant de ses lèvres le front morne et froid de son époux.

Cette parole fut entendue de tous. « Eh bien ! dit Supperville, hâtons-nous ! » et il poussa résolument le chanoine, qui appela les domestiques et se pressa de tout préparer pour la cérémonie. Le comte, un peu ranimé, vint s’asseoir à côté de son fils et de Consuelo. La bonne chanoinesse vint remercier cette dernière de sa condescendance, au point de se mettre à genoux devant elle et de lui baiser les mains. Le baron Frédéric pleurait silencieusement sans paraître comprendre ce qui se passait. En un clin d’œil, un autel fut dressé devant la cheminée du grand salon. Les domestiques furent congédiés ; ils crurent qu’il s’agissait seulement d’extrême-onction, et que l’état du malade exigeait qu’il y eût peu de bruit et de miasmes dans l’appartement. Le Porpora servit de témoin avec Supperville. Albert retrouva tout à coup assez de force pour prononcer le oui décisif et toutes les formules de l’engagement d’une voix claire et sonore. La famille conçut une vive espérance de guérison. À peine le chapelain eut-il récité sur la tête des nouveaux époux la dernière prière, qu’Albert se leva, s’élança dans les bras de son père, embrassa de même avec une précipitation et une force extraordinaire sa tante, son oncle et le Porpora ; puis il se rassit sur son fauteuil, et pressa Consuelo contre sa poitrine, en s’écriant :

« Je suis sauvé ! »

— C’est le dernier effort de la vie, c’est une convulsion finale, » dit au Porpora Supperville, qui avait encore consulté plusieurs fois les traits et l’artère du malade, pendant la célébration du mariage.

En effet, les bras d’Albert s’entr'ouvrirent, se jetèrent en avant, et retombèrent sur ses genoux. Le vieux Cynabre, qui n’avait pas cessé de dormir à ses pieds durant toute sa maladie, releva la tête et fit entendre par trois fois un hurlement lamentable. Le regard d’Albert était fixé sur Consuelo ; sa bouche restait entr’ouverte comme pour lui parler ; une légère coloration avait animé ses joues : puis cette teinte particulière, cette ombre indéfinissable, indescriptible, qui passe lentement du front aux lèvres, s’étendit sur lui comme un voile blanc. Pendant une minute, sa face prit diverses expressions, toujours plus sérieuses de recueillement et de résignation, jusqu’à ce qu’elle se raffermit dans une expression définitive de calme auguste et de sévère placidité.

Le silence de terreur qui planait sur la famille attentive et palpitante fut interrompu par la voix du médecin, qui prononça avec sa lugubre solennité ce mot sans appel : « C’est la mort ! »