Ouvrir le menu principal

Michel Lévy (tome 3p. 391-411).

CV.

Le comte Christian tomba comme foudroyé sur son fauteuil ; la chanoinesse, en proie à des sanglots convulsifs, se jeta sur Albert comme si elle eût espéré le ranimer encore une fois par ses caresses ; le baron Frédéric prononça quelques mots sans suite ni sens qui avaient le caractère d’un égarement tranquille. Supperville s’approcha de Consuelo, dont l’énergique immobilité l’effrayait plus que la crise des autres :

« Ne vous occupez pas de moi, monsieur, lui dit-elle, ni vous non plus, mon ami, répondit-elle au Porpora, qui portait sur elle toute sa sollicitude dans le premier moment. Emmenez ces malheureux parents. Soignez-les, ne songez qu’à eux ; moi, je resterai ici. Les morts n’ont besoin que de respect et de prières. »

Le comte et le baron se laissèrent emmener sans résistance. La chanoinesse, roide et froide comme un cadavre, fut emportée dans son appartement, où Supperville la suivit pour la secourir. Le Porpora, ne sachant plus lui-même où il en était, sortit et se promena dans les jardins comme un fou. Il étouffait. Sa sensibilité était comme emprisonnée sous une cuirasse de sécheresse plus apparente que réelle, mais dont il avait pris l’habitude physique. Les scènes de deuil et de terreur exaltaient son imagination impressionnable, et il courut longtemps au clair de la lune, poursuivi par des voix sinistres qui lui chantaient aux oreilles un Dies iræ effrayant.

Consuelo resta donc seule auprès d’Albert ; car à peine le chapelain eut-il commencé à réciter les prières de l’office des morts, qu’il tomba en défaillance, et il fallut l’emporter à son tour. Le pauvre homme s’était obstiné à veiller Albert avec la chanoinesse durant toute sa maladie, et il était au bout de ses forces. La comtesse de Rudolstadt, agenouillée près du corps de son époux, tenant ses mains glacées dans les siennes, et la tête appuyée contre ce cœur qui ne battait plus, tomba dans un profond recueillement. Ce que Consuelo éprouva en cet instant suprême ne fut point précisément de la douleur. Du moins ce ne fut pas cette douleur de regret et de déchirement qui accompagne la perte des êtres nécessaires à notre bonheur de tous les instants. Son affection pour Albert n’avait pas eu ce caractère d’intimité, et sa mort ne creusait pas un vide apparent dans son existence. Le désespoir de perdre ce qu’on aime tient souvent à des causes secrètes d’amour de soi-même et de lâcheté en face des nouveaux devoirs que leur absence nous crée. Une partie de cette douleur est légitime, l’autre ne l’est pas et doit être combattue, quoiqu’elle soit aussi naturelle. Rien de tout cela ne pouvait se mêler à la tristesse solennelle de Consuelo. L’existence d’Albert était étrangère à la sienne en tous points, hormis un seul, le besoin d’admiration, de respect et de sympathie qu’il avait satisfait en elle. Elle avait accepté la vie sans lui, elle avait même renoncé à tout témoignage d’une affection que deux jours auparavant elle croyait encore avoir perdue. Il ne lui était resté que le besoin et le désir de rester fidèle à un souvenir sacré. Albert avait été déjà mort pour elle ; il ne l’était guère plus maintenant, et peut-être l’était-il moins à certains égards ; car enfin Consuelo, longtemps exaltée par le commerce de cette âme supérieure, en était venue depuis, dans ses méditations rêveuses, à adopter la croyance poétique d’Albert sur la transmission des âmes. Cette croyance avait trouvé une forte base dans sa haine instinctive pour l’idée des vengeances infernales de Dieu envers l’homme après la mort, et dans sa foi chrétienne à l’éternité de la vie de l’âme. Albert vivant, mais prévenu contre elle par les apparences, infidèle à l’amour ou rongé par le soupçon, lui était apparu comme enveloppé d’un voile et transporté dans une nouvelle existence, incomplète au prix de celle qu’il avait voulu consacrer à l’amour sublime et à l’inébranlable confiance. Albert, ramené à cette foi, à cet enthousiasme, et exhalant le dernier soupir sur son sein, était-il donc anéanti pour elle ? Ne vivait-il pas de toute la plénitude de la vie en passant sous cet arc de triomphe d’une belle mort, qui conduit soit à un mystérieux repos temporaire, soit à un réveil immédiat dans un milieu plus pur et plus propice ? Mourir en combattant sa propre faiblesse, et renaître doué de la force ; mourir en pardonnant aux méchants, et renaître sous l’influence et l’égide des cœurs généreux ; mourir déchiré de sincères remords, et renaître absous et purifié avec les innéités de la vertu, ne sont-ce point là d’assez divines récompenses ? Consuelo, initiée par les enseignements d’Albert à ces doctrines qui avaient leur source dans le hussitisme de la vieille Bohême et dans les mystérieuses sectes des âges antérieurs (lesquelles se rattachaient à de sérieuses interprétations de la pensée même du Christ et à celle de ses devanciers) ; Consuelo, doucement, sinon savamment convaincue que l’âme de son époux ne s’était pas brusquement détachée de la sienne pour aller l’oublier dans les régions inaccessibles d’un empyrée fantastique, mêlait à cette notion nouvelle quelque chose des souvenirs superstitieux de son adolescence. Elle avait cru aux revenants comme y croient les enfants du peuple ; elle avait vu plus d’une fois en rêve le spectre de sa mère s’approchant d’elle pour la protéger et la préserver.

C’était une manière de croire déjà à l’éternel hyménée des âmes des morts avec le monde des vivants ; car cette superstition des peuples naïfs semble être restée de tout temps comme une protestation contre le départ absolu de l’essence humaine pour le ciel ou l’enfer des législateurs religieux.

Consuelo, attachée au sein de ce cadavre, ne s’imaginait donc pas qu’il était mort, et ne comprenait rien à l’horreur de ce mot, de ce spectacle et de cette idée. Il ne lui semblait pas que la vie intellectuelle pût s’évanouir si vite, et que ce cerveau, ce cœur à jamais privé de la puissance de se manifester, fût déjà éteint complètement.

« Non, pensait-elle, l’étincelle divine hésite peut-être encore à se perdre dans le sein de Dieu, qui va la reprendre pour la renvoyer à la vie universelle sous une nouvelle forme humaine. Il y a encore peut-être une sorte de vie mystérieuse, inconnue, dans ce sein à peine refroidi ; et d’ailleurs, où que soit l’âme d’Albert, elle voit, elle comprend, elle sait ce qui se passe ici autour de sa dépouille. Elle cherche peut-être dans mon amour un aliment pour sa nouvelle activité, dans ma foi une force d’impulsion pour aller chercher en Dieu l’élan de la résurrection. »

Et, pénétrée de ces vagues pensées, elle continuait à aimer Albert, à lui ouvrir son âme, à lui donner son dévouement, à lui renouveler le serment de fidélité qu’elle venait de lui faire au nom de Dieu et de sa famille ; enfin à le traiter dans ses idées et dans ses sentiments, non comme un mort qu’on pleure parce qu’on va s’en détacher, mais comme un vivant dont on respecte le repos en attendant qu’on lui sourie à son réveil.

Lorsque le Porpora retrouva sa raison, il se souvint avec effroi de la situation où il avait laissé sa pupille, et se hâta de la rejoindre. Il fut surpris de la trouver aussi calme que si elle eût veillé au chevet d’un ami. Il voulut lui parler et l’exhorter à aller prendre du repos.

« Ne dites pas de paroles inutiles devant cet ange endormi, lui répondit-elle. Allez vous reposer, mon bon maître ; moi, je me repose ici.

— Tu veux donc te tuer ? dit le Porpora avec une sorte de désespoir.

— Non, mon ami, je vivrai, répondit Consuelo ; je remplirai tous mes devoirs envers lui et envers vous ; mais je ne l’abandonnerai pas d’un instant cette nuit. »

Comme rien ne se faisait dans la maison sans l’ordre de la chanoinesse, et qu’une frayeur superstitieuse régnait à propos d’Albert dans l’esprit de tous les domestiques, personne n’osa, durant toute cette nuit, approcher du salon où Consuelo resta seule avec Albert. Le Porpora et le médecin allaient et venaient de la chambre du comte à celle de la chanoinesse et à celle du chapelain. De temps en temps, ils revenaient informer Consuelo de l’état de ces infortunés et s’assurer du sien propre. Ils ne comprenaient rien à tant de courage.

Enfin aux approches du matin, tout fut tranquille. Un sommeil accablant vainquit toutes les forces de la douleur. Le médecin, écrasé de fatigue, alla se coucher ; le Porpora s’assoupit sur une chaise, la tête appuyée sur le bord du lit du comte Christian. Consuelo seule n’éprouva pas le besoin d’oublier sa situation. Perdue dans ses pensées, tour à tour priant avec ferveur ou rêvant avec enthousiasme, elle n’eut pour compagnon assidu de sa veillée silencieuse que le triste Cynabre, qui, de temps en temps, regardait son maître, lui léchait la main, balayait avec sa queue la cendre de l’âtre, et, habitué à ne plus recevoir les caresses de sa main débile, se recouchait avec résignation, la tête allongée sur ses pieds inertes.

Quand le soleil, se levant derrière les arbres du jardin, vint jeter une clarté de pourpre sur le front d’Albert, Consuelo fut tirée de sa méditation par la chanoinesse. Le comte ne put sortir de son lit, mais le baron Frédéric vint machinalement prier, avec sa sœur et le chapelain, autour de l’autel, puis on parla de procéder à l’ensevelissement ; et la chanoinesse, retrouvant des forces pour ces soins matériels, fit appeler ses femmes et le vieux Hanz. Ce fut alors que le médecin et le Porpora exigèrent que Consuelo allât prendre du repos, et elle s’y résigna, après avoir passé auprès du lit du comte Christian, qui la regarda sans paraître la voir. On ne pouvait dire s’il veillait ou s’il dormait ; ses yeux étaient ouverts, sa respiration calme, sa figure sans expression.

Lorsque Consuelo se réveilla au bout de quelques heures, elle descendit au salon, et son cœur se serra affreusement en le trouvant désert. Albert avait été déposé sur un brancard de parade et porté dans la chapelle. Son fauteuil était vide à la même place où Consuelo l’avait vu la veille. C’était tout ce qui restait de lui en ce lieu qui avait été le centre de la vie de toute la famille pendant tant de jours amers. Son chien même n’était plus là ; le soleil printanier ravivait ces tristes lambris, et les merles sifflaient dans le jardin avec une insolente gaieté.

Consuelo passa doucement dans la pièce voisine, dont la porte restait entr’ouverte. Le comte Christian était toujours couché, toujours insensible, en apparence, à la perte qu’il venait de faire. Sa sœur, reportant sur lui toute la sollicitude qu’elle avait eue pour Albert, le soignait avec vigilance. Le baron regardait brûler les bûches dans la cheminée d’un air hébété ; seulement des larmes, qui tombaient silencieusement sur ses joues sans qu’il songeât à les essuyer, montraient qu’il n’avait pas eu le bonheur de perdre la mémoire.

Consuelo s’approcha de la chanoinesse pour lui baiser la main ; mais cette main se retira d’elle avec une insurmontable aversion. La pauvre Wenceslawa voyait dans cette jeune fille le fléau et la destruction de son neveu. Elle avait eu horreur du projet de leur mariage dans les premiers temps, et s’y était opposée de tout son pouvoir ; et puis, quand elle avait vu que, malgré l’absence, il était impossible d’y faire renoncer Albert, que sa santé, sa raison et sa vie en dépendaient, elle l’avait souhaité et hâté avec autant d’ardeur qu’elle y avait porté d’abord d’effroi et de répulsion. Le refus du Porpora, la passion exclusive qu’il n’avait pas craint d’attribuer à Consuelo pour le théâtre, enfin tous les officieux et funestes mensonges dont il avait rempli plusieurs lettres au comte Christian, sans jamais faire mention de celles que Consuelo avait écrites et qu’il avait supprimées, avaient causé au vieillard la plus vive douleur, à la chanoinesse la plus amère indignation. Elle avait pris Consuelo en haine et en mépris, lui pouvant pardonner, disait-elle, d’avoir égaré la raison d’Albert par ce fatal amour, mais ne pouvant l’absoudre de l’avoir impudemment trahi. Elle ignorait que le véritable meurtrier d’Albert était le Porpora. Consuelo, qui comprenait bien sa pensée, eût pu se justifier ; mais elle aima mieux assumer sur elle tous les reproches, que d’accuser son maître et de lui faire perdre l’estime et l’affection de la famille. D’ailleurs, elle devinait de reste que si, la veille, Wenceslawa avait pu abjurer toutes ses répugnances et tous ses ressentiments par un effort d’amour maternel, elle devait les retrouver, maintenant que le sacrifice avait été inutilement accompli. Chaque regard de cette pauvre tante semblait lui dire : « Tu as fait périr notre enfant ; tu n’as pas su lui rendre la vie ; et maintenant, il ne nous reste que la honte de ton alliance. »

Cette muette déclaration de guerre hâta la résolution qu’elle avait déjà prise de consoler, autant que possible, la chanoinesse de ce dernier malheur.

« Puis-je implorer de Votre Seigneurie, lui dit-elle avec soumission, de me fixer l’heure d’un entretien particulier ? Je dois partir demain avant le jour, et je ne puis m’éloigner d’ici sans vous faire connaître mes respectueuses intentions.

— Vos intentions ! je les devine de reste, répondit la chanoinesse avec aigreur. Soyez tranquille, mademoiselle ; tout sera en règle, et les droits que la loi vous donne seront scrupuleusement respectés.

— Je vois qu’au contraire vous ne me comprenez nullement, madame, reprit Consuelo ; il me tarde donc beaucoup…

— Eh bien, puisqu’il faut que je boive encore ce calice, dit la chanoinesse en se levant, que ce soit donc tout de suite, pendant que je m’en sens encore le courage. Suivez-moi, Signora. Mon frère aîné paraît sommeiller en ce moment. M. Supperville, de qui j’ai obtenu encore une journée de soins pour lui, voudra bien me remplacer pour une demi-heure. »

Elle sonna, et fit demander le docteur ; puis, se tournant vers le baron :

« Mon frère, lui dit-elle, vos soins sont inutiles, puisque Christian n’a pas encore recouvré le sentiment de ses infortunes. Peut-être cela n’arrivera-t-il point, heureusement pour lui, malheureusement pour nous ! Peut-être cet accablement est-il le commencement de la mort. Je n’ai plus que vous au monde, mon frère ; soignez votre santé, qui n’est que trop altérée par cette morne inaction où vous voilà tombé. Vous étiez habitué au grand air et à l’exercice : allez faire un tour de promenade, prenez un fusil : le veneur vous suivra avec ses chiens. Je sais bien que cela ne vous distraira pas de votre douleur ; mais, au moins, vous en ressentirez un bien physique, j’en suis certaine. Faites-le pour moi, Frédéric : c’est l’ordre du médecin, c’est la prière de votre sœur ; ne me refusez pas. C’est la plus grande consolation que vous puissiez me donner en ce moment, puisque la dernière espérance de ma triste vieillesse repose sur vous. »

Le baron hésita, et finit par céder. Ses domestiques l’emmenèrent, et il se laissa conduire dehors comme un enfant. Le docteur examina le comte Christian, qui ne donnait aucun signe de sensibilité, bien qu’il répondît à ses questions et parût reconnaître tout le monde d’un air de douceur et d’indifférence.

« La fièvre n’est pas très-forte, dit Supperville bas à la chanoinesse ; si elle n’augmente pas ce soir, ce ne sera peut-être rien. »

Wenceslawa, un peu rassurée, lui confia la garde de son frère, et emmena Consuelo dans un vaste appartement, richement décoré à l’ancienne mode, où cette dernière n’était jamais entrée. Il y avait un grand lit de parade, dont les rideaux n’avaient pas été remués depuis plus de vingt ans. C’était celui où Wanda de Prachatitz, la mère du comte Albert, avait rendu le dernier soupir ; et cette chambre était la sienne.

« C’est ici, dit la chanoinesse d’un air solennel, après avoir fermé la porte, que nous avons retrouvé Albert, il y a aujourd’hui trente-deux jours, après une disparition qui en avait duré quinze. Depuis ce moment-là, il n’y est plus entré ; il n’a plus quitté le fauteuil où il est mort hier au soir. »

Les sèches paroles de ce bulletin nécrologique furent articulées d’un ton amer qui enfonça autant d’aiguilles dans le cœur de la pauvre Consuelo. La chanoinesse prit ensuite à sa ceinture son inséparable trousseau de clefs, marcha vers une grande crédence de chêne sculpté, et en ouvrit les deux battants. Consuelo y vit une montagne de joyaux ternis par le temps, d’une forme bizarre, antiques pour la plupart, et enrichis de diamants et de pierres précieuses d’un prix considérable.

« Voilà, lui dit la chanoinesse, les bijoux de famille que possédait ma belle-sœur, femme du comte Christian, avant son mariage ; voici, plus loin, ceux de ma grand-mère, dont mes frères et moi lui avons fait présent ; voici, enfin, ceux que son époux lui avait achetés. Tout ceci appartenait à son fils Albert, et vous appartient désormais, comme à sa veuve. Emportez-les, et ne craignez pas que personne ici vous dispute ces richesses, auxquelles nous ne tenons point, et dont nous n’avons plus que faire. Quant aux titres de propriété de l’héritage maternel de mon neveu, ils seront remis entre vos mains dans une heure. Tout est en règle, comme je vous l’ai dit, et quant à ceux de son héritage paternel, vous n’aurez peut-être pas, hélas, longtemps à les attendre. Telles étaient les dernières volontés d’Albert. Ma parole lui a semblé valoir un testament.

— Madame, répondit Consuelo en refermant la crédence avec un mouvement de dégoût, j’aurais déchiré le testament, et je vous prie de reprendre votre parole. Je n’ai pas plus besoin que vous de toutes ces richesses. Il me semble que ma vie serait à jamais souillée par leur possession. Si Albert me les a léguées, c’est sans doute avec la pensée que, conformément à ses sentiments et à ses habitudes, je les distribuerais aux pauvres. Je serais un mauvais dispensateur de ces nobles aumônes ; je n’ai ni l’esprit d’administration ni la science nécessaire pour en faire une répartition vraiment utile. C’est à vous, madame, qui joignez à ces qualités une âme chrétienne aussi généreuse que celle d’Albert, qu’il appartient de faire servir cette succession aux œuvres de charité. Je vous cède tous mes droits, s’il est vrai que j’en aie, ce que j’ignore et veux toujours ignorer. Je ne réclame de votre bonté qu’une grâce : celle de ne jamais faire à ma fierté l’outrage de renouveler de pareilles offres. »

La chanoinesse changea de visage. Forcée à l’estime, mais ne pouvant se résoudre à l’admiration, elle essaya d’insister.

« Que voulez-vous donc faire ? dit-elle en regardant fixement Consuelo ; vous n’avez pas de fortune ?

— Je vous demande pardon, madame, je suis assez riche. J’ai des goûts simples et l’amour du travail.

— Ainsi, vous comptez reprendre… ce que vous appelez votre travail ?

— J’y suis forcée, madame, et par des raisons où ma conscience n’a point à balancer, malgré l’abattement où je me sens plongée.

— Et vous ne voulez pas soutenir autrement votre nouveau rang dans le monde ?

— Quel rang, madame ?

— Celui qui convient à la veuve d’Albert.

— Je n’oublierai jamais, madame, que je suis la veuve du noble Albert, et ma conduite sera digne de l’époux que j’ai perdu.

— Et cependant la comtesse de Rudolstadt va remonter sur les tréteaux !

— Il n’y a point d’autre comtesse de Rudolstadt que vous, madame la chanoinesse, et il n’y en aura jamais d’autre après vous, que la baronne Amélie, votre nièce.

— Est-ce par dérision que vous me parlez d’elle, Signora ? s’écria la chanoinesse, sur qui le nom d’Amélie parût faire l’effet d’une brûlure.

— Pourquoi cette demande, madame ? reprit Consuelo avec un étonnement dont la candeur ne pouvait laisser de doute dans l’esprit de Wenceslawa ; au nom du ciel, dites-moi pourquoi je n’ai pas vu ici la jeune baronne ! Serait-elle morte aussi, mon Dieu ?

— Non, dit la chanoinesse avec amertume. Plût au ciel qu’elle le fût ! Ne parlons point d’elle, il n’en est pas question.

— Je suis forcée pourtant, madame, de vous rappeler ce à quoi je n’avais pas encore songé. C’est qu’elle est l’héritière unique et légitime des biens et des titres de votre famille. Voilà ce qui doit mettre votre conscience en repos sur le dépôt qu’Albert vous a confié, puisque les lois ne vous permettent pas d’en disposer en ma faveur.

— Rien ne peut vous ôter vos droits à un douaire et à un titre que la dernière volonté d’Albert ont mis à votre disposition.

— Rien ne peut donc m’empêcher d’y renoncer, et j’y renonce. Albert savait bien que je ne voulais être ni riche, ni comtesse.

— Mais le monde ne vous autorise pas à y renoncer.

— Le monde, madame ! eh bien, voilà justement ce dont je voulais vous parler. Le monde ne comprendrait pas l’affection d’Albert ni la condescendance de sa famille pour une pauvre fille comme moi. Il en ferait un reproche à sa mémoire et une tache à votre vie. Il m’en ferait à moi un ridicule et peut-être une honte ; car, je le répète, le monde ne comprendrait rien à ce qui s’est passé ici entre nous. Le monde doit donc à jamais l’ignorer, madame, comme vos domestiques l’ignorent ; car mon maître et M. le docteur, seuls confidents, seuls témoins étrangers de ce mariage secret, ne l’ont pas encore divulgué et ne le divulgueront pas. Je vous réponds du premier, vous pouvez et vous devez vous assurer de la discrétion de l’autre. Vivez donc en repos sur ce point, madame. Il ne tiendra qu’à vous d’emporter ce secret dans la tombe, et jamais, par mon fait, la baronne Amélie ne soupçonnera que j’ai l’honneur d’être sa cousine. Oubliez donc la dernière heure du comte Albert ; c’est à moi de m’en souvenir pour le bénir et pour me taire. Vous avez assez de larmes à répandre sans que j’y ajoute le chagrin et la mortification de vous rappeler jamais mon existence, en tant que veuve de votre admirable enfant !

— Consuelo ! ma fille ! s’écria la chanoinesse en sanglotant, restez avec nous ! Vous avez une grande âme et un grand esprit ! Ne nous quittez plus.

— Ce serait le vœu de ce cœur qui vous est tout dévoué, répondit Consuelo en recevant ses caresses avec effusion ; mais je ne le pourrais pas sans que notre secret fût trahi ou deviné, ce qui revient au même, et je sais que l’honneur de la famille vous est plus cher que la vie. Laissez-moi, en m’arrachant de vos bras sans retard et sans hésitation, vous rendre le seul service qui soit en mon pouvoir. »

Les larmes que versa la chanoinesse à la fin de cette scène la soulagèrent du poids affreux qui l’oppressait. C’étaient les premières qu’elle eût pu verser depuis la mort de son neveu. Elle accepta les sacrifices de Consuelo, et la confiance qu’elle accorda à ses résolutions prouva qu’elle appréciait enfin ce noble caractère. Elle la quitta pour aller en faire part au chapelain et pour s’entendre avec Supperville et le Porpora sur la nécessité de garder à jamais le silence.

Conclusion

Consuelo, se voyant libre, passa la journée à parcourir le château, le jardin et les environs, afin de revoir tous les lieux qui lui rappelaient l’amour d’Albert. Elle se laissa même emporter par sa pieuse ferveur jusqu’au Schreckenstein, et s’assit sur la pierre, dans ce désert affreux qu’Albert avait rempli si longtemps de sa mortelle douleur. Elle s’en éloigna bientôt, sentant son courage défaillir, son imagination se troubler, et croyant entendre un sourd gémissement partir des entrailles du rocher. Elle n’osa pas se dire qu’elle l’entendait même distinctement : Albert ni Zdenko n’étaient plus. Cette illusion ne pouvait donc être que maladive et funeste. Consuelo se hâta de s’y soustraire.

En se rapprochant du château, à la nuit tombante, elle vit le baron Frédéric qui, peu à peu, s’était raffermi sur ses jambes et se ranimait en exerçant sa passion dominante. Les chasseurs qui l’accompagnaient faisaient lever le gibier pour provoquer en lui le désir de l’abattre. Il visait encore juste, et ramassait sa proie en soupirant.

« Celui-ci vivra et se consolera », pensa la jeune veuve.

La chanoinesse soupa, ou feignit de souper, dans la chambre de son frère. Le chapelain, qui s’était levé pour aller prier dans la chapelle auprès du défunt, essaya de se mettre à table. Mais il avait la fièvre, et, dès les premières bouchées, il se trouva mal. Le docteur en eut un peu de dépit. Il avait faim, et, forcé de laisser refroidir sa soupe pour le conduire à sa chambre, il ne put retenir cette exclamation : « Voilà des gens sans force et sans courage ! Il n’y a ici que deux hommes : c’est la chanoinesse et la Signora ! »

Il revint bientôt, résolu à ne pas se tourmenter beaucoup de l’indisposition du pauvre prêtre, et fit, ainsi que le baron, assez bon accueil au souper. Le Porpora, vivement affecté, quoiqu’il ne le montrât pas, ne put desserrer les dents ni pour parler ni pour manger. Consuelo ne songea qu’au dernier repas qu’elle avait fait à cette table entre Albert et Anzoleto.

Elle fit ensuite avec son maître les apprêts de son départ. Les chevaux étaient demandés pour quatre heures du matin. Le Porpora ne voulait pas se coucher ; mais il céda aux remontrances et aux prières de sa fille adoptive, qui craignait de le voir tomber malade à son tour, et qui, pour le convaincre, lui fit croire qu’elle allait dormir aussi.

Avant de se séparer, on se rendit auprès du comte Christian. Il dormait paisiblement, et Supperville, qui brûlait de quitter cette triste demeure, assura qu’il n’avait plus de fièvre.

« Cela est-il bien certain, monsieur ? lui demanda en particulier Consuelo, effrayée de sa précipitation.

— Je vous le jure, répondit-il. Il est sauvé pour cette fois ; mais je dois vous avertir qu’il n’en a pas pour bien longtemps. À cet âge, on ne sent pas le chagrin bien vivement dans le moment de la crise ; mais l’ennui de l’isolement vous achève un peu plus tard ; c’est reculer pour mieux sauter. Ainsi, tenez-vous sur vos gardes ; car ce n’est pas sérieusement, j’imagine, que vous avez renoncé à vos droits.

— C’est très-sérieusement, je vous assure, monsieur, dit Consuelo ; et je suis étonnée que vous ne puissiez croire à une chose aussi simple.

— Vous me permettrez d’en douter jusqu’à la mort de votre beau-père, madame. En attendant, vous avez fait une grande faute de ne pas vous munir des pierreries et des titres. N’importe, vous avez vos raisons, que je ne pénètre pas, et je pense qu’une personne aussi calme que vous n’agit pas à la légère. J’ai donné ma parole d’honneur de garder le secret de la famille, et je vais attendre que vous m’en dégagiez. Mon témoignage vous sera utile en temps et lieu ; vous pouvez y compter. Vous me retrouverez toujours à Bareith, si Dieu me prête vie, et, dans cette espérance, je vous baise les mains, madame la comtesse. »

Supperville prit congé de la chanoinesse, répondit de la vie du malade, écrivit une dernière ordonnance, reçut une grosse somme qui lui sembla légère au prix de ce qu’il avait espéré tirer de Consuelo pour avoir servi ses intérêts, et quitta le château à dix heures du soir, laissant cette dernière stupéfaite et indignée de son matérialisme.

Le baron alla se coucher beaucoup mieux portant que la veille, et la chanoinesse se fit dresser un lit auprès de Christian. Deux femmes veillèrent dans cette chambre, deux hommes dans celle du chapelain, et le vieux Hanz auprès du baron.

« Heureusement, pensa Consuelo, la misère n’ajoute pas les privations et l’isolement à leur infortune. Mais qui donc veille Albert, durant cette nuit lugubre qu’il passe sous les voûtes de la chapelle ? Ce sera moi, puisque voilà ma seconde et dernière nuit de noces ! »

Elle attendit que tout fût silencieux et désert dans le château ; après quoi, quand minuit eut sonné, elle alluma une petite lampe et se rendit à la chapelle.

Elle trouva au bout du cloître qui y conduisait deux serviteurs de la maison, que son approche effraya d’abord, et qui ensuite lui avouèrent pourquoi ils étaient là. On les avait chargés de veiller leur quart de nuit auprès du corps de monsieur le comte ; mais la peur les avait empêchés d’y rester, et ils préféraient veiller et prier à la porte.

« Quelle peur ? demanda Consuelo, blessée de voir qu’un maître si généreux n’inspirait déjà plus d’autres sentiments à ses serviteurs.

— Que voulez-vous, signora ? répondit un de ces hommes qui étaient loin de voir en elle la veuve du comte Albert ; notre jeune seigneur avait des pratiques et des connaissances singulières dans le monde des esprits. Il conversait avec les morts, il découvrait les choses cachées ; il n’allait jamais à l’église, il mangeait avec les zingaris ; enfin on ne sait ce qui peut arriver à ceux qui passeront cette nuit dans la chapelle. Il y irait de la vie que nous n’y resterions pas. Voyez Cynabre ! on ne le laisse pas entrer dans le saint lieu, et il a passé toute la journée couché en travers de la porte, sans manger, sans remuer, sans pleurer. Il sait bien que son maître est là, et qu’il est mort. Aussi ne l’a-t-il pas appelé une seule fois. Mais depuis que minuit a sonné, le voilà qui s’agite, qui flaire, qui gratte à la porte, et qui gémit comme s’il sentait que son maître n’est plus seul et tranquille là-dedans.

— Vous êtes de pauvres fous ! répondit Consuelo avec indignation. Si vous aviez le cœur un peu plus chaud, vous n’auriez pas l’esprit si faible. »

Et elle entra dans la chapelle, à la grande surprise et à la grande consternation des timides gardiens.

Elle n’avait pas voulu revoir Albert dans la journée. Elle le savait entouré de tout l’appareil catholique, et elle eût craint, en se joignant extérieurement à ces pratiques, qu’il avait toujours repoussées, d’irriter son âme toujours vivante dans la sienne. Elle avait attendu ce moment ; et, préparée à l’aspect lugubre dont le culte l’avait entouré, elle approcha de son catafalque et le contempla sans terreur. Elle eût cru outrager cette dépouille chère et sacrée par un sentiment qui serait si cruel aux morts s’ils le voyaient. Et qui nous assure que leur esprit, détaché de leur cadavre, ne le voie pas et n’en ressente pas une amère douleur ? La peur des morts est une abominable faiblesse ; c’est la plus commune et la plus barbare des profanations. Les mères ne la connaissent pas.

Albert était couché sur un lit de brocart, écussonné par les quatre coins aux armes de la famille. Sa tête reposait sur un coussin de velours noir semé de larmes d’argent, et un linceul pareil était drapé autour de lui en guise de rideaux. Une triple rangée de cierges éclairait son pâle visage, qui était resté si calme, si pur et si mâle qu’on eût dit qu’il dormait paisiblement. On avait revêtu le dernier des Rudolstadt, suivant un usage en vigueur dans cette famille, de l’antique costume de ses pères. Il avait la couronne de comte sur la tête, l’épée au flanc, l’écu sous les pieds, et le crucifix sur la poitrine. Avec ses longs cheveux et sa barbe noire, il était tout semblable aux anciens preux dont les statues étendues sur leurs tombes gisaient autour de lui. Le pavé était semé de fleurs, et des parfums brûlaient lentement dans des cassolettes de vermeil, aux quatre angles de sa couche mortuaire.

Pendant trois heures Consuelo pria pour son époux et le contempla dans son sublime repos. La mort, en répandant une teinte plus morne sur ses traits, les avait si peu altérés, que plusieurs fois elle oublia, en admirant sa beauté, qu’il avait cessé de vivre. Elle s’imagina même entendre le bruit de sa respiration, et lorsqu’elle s’en éloignait un instant pour entretenir le parfum des réchauds et la flamme des cierges, il lui semblait qu’elle entendait de faibles frôlements et qu’elle apercevait de légères ondulations dans les rideaux et dans les draperies. Elle se rapprochait de lui aussitôt, et interrogeant sa bouche glacée, son cœur éteint, elle renonçait à des espérances fugitives, insensées.

Quand l’horloge sonna trois heures, Consuelo se leva et déposa sur les lèvres de son époux son premier, son dernier baiser d’amour.

« Adieu, Albert, lui dit-elle à voix haute, emportée par une religieuse exaltation : tu lis maintenant sans incertitude dans mon cœur. Il n’y a plus de nuages entre nous, et tu sais combien je t’aime. Tu sais que si j’abandonne ta dépouille sacrée aux soins d’une famille qui demain reviendra te contempler sans faiblesse, je n’abandonne pas pour cela ton immortel souvenir et la pensée de ton indestructible amour. Tu sais que ce n’est pas une veuve oublieuse, mais une épouse fidèle qui s’éloigne de ta demeure, et qu’elle t’emporte à jamais dans son âme. Adieu, Albert ! tu l’as dit, la mort passe entre nous, et ne nous sépare en apparence que pour nous réunir dans l’éternité. Fidèle à la foi que tu m’as enseignée, certaine que tu as mérité l’amour et la bénédiction de ton Dieu, je ne te pleure pas, et rien ne te présentera à ma pensée sous l’image fausse et impie de la mort. Il n’y a pas de mort, Albert, tu avais raison ; je le sens dans mon cœur, puisque je t’aime plus que jamais. »

Comme Consuelo achevait ces paroles, les rideaux qui retombaient fermés derrière le catafalque s’agitèrent sensiblement, et s’entr’ouvrant tout à coup, offrirent à ses regards, la figure pâle de Zdenko. Elle en fut effrayée d’abord, habituée qu’elle était à le regarder comme son plus mortel ennemi. Mais il avait une expression de douceur dans les yeux, et, lui tendant par-dessus le lit mortuaire une main rude, qu’elle n’hésita pas à serrer dans la sienne :

« Faisons la paix sur son lit de repos, ma pauvre fille, lui dit-il en souriant. Tu es une bonne fille de Dieu, et Albert est content de toi. Va, il est heureux dans ce moment-ci, il dort si bien, le bon Albert ! Je lui ai pardonné, tu le vois ! Je suis revenu le voir quand j’ai appris qu’il dormait ; à présent je ne le quitterai plus. Je l’emmènerai demain dans la grotte, et nous parlerons encore de Consuelo, Consuelo de mi alma ! Va te reposer, ma fille ; Albert n’est pas seul. Zdenko est là, toujours là. Il n’a besoin de rien. Il est si bien avec son ami ! Le malheur est conjuré, le mal est détruit ; la mort est vaincue. Le jour trois fois heureux s’est levé. Que celui à qui on a fait tort te salue !

Consuelo ne put supporter davantage la joie enfantine de ce pauvre fou. Elle lui fit de tendres adieux ; et quand elle rouvrit la porte de la chapelle, elle laissa Cynabre se précipiter vers son ancien ami, qu’il n’avait pas cessé de flairer et d’appeler.

« Pauvre Cynabre ! viens ; je te cacherai là sous le lit de ton maître, dit Zdenko en le caressant avec la même tendresse qui si c’eût été son enfant. Viens, viens, mon Cynabre ! nous voilà réunis tous les trois, nous ne nous quitterons plus ! »

Consuelo alla réveiller le Porpora. Elle entra ensuite sur la pointe du pied dans la chambre de Christian, et passa entre son lit et celui de la chanoinesse.

« C’est vous ? ma fille, dit le vieillard sans montrer aucune surprise : je suis bien heureux de vous voir. Ne réveillez pas ma sœur, qui dort bien, grâce à Dieu ! et allez en faire autant ; je suis tout à fait tranquille. Mon fils est sauvé, et je serai bientôt guéri. »

Consuelo baisa ses cheveux blancs, ses mains ridées, et lui cacha des larmes qui eussent peut-être ébranlé son illusion. Elle n’osa embrasser la chanoinesse, qui reposait enfin pour la première fois depuis trente nuits. « Dieu a mis un terme dans la douleur, pensa-t-elle ; c’est son excès même. Puissent ces infortunés rester longtemps sous le poids salutaire de la fatigue ! »

Une demi-heure après, Consuelo, dont le cœur s’était brisé en quittant ces nobles vieillards, franchit avec le Porpora la herse du château des Géants, sans se rappeler que ce manoir formidable, où tant de fossés et de grilles enfermaient tant de richesses et de souffrances, était devenu la propriété de la comtesse de Rudolstadt.

FIN DE CONSUELO

Nota. Ceux de nos lecteurs qui se sont par trop fatigués à suivre Consuelo parmi tant de périls et d’aventures, peuvent maintenant se reposer. Ceux, moins nombreux sans doute, qui se sentent encore quelque courage, apprendront dans un prochain roman, la suite de ses pérégrinations, et ce qui advint du comte Albert après sa mort.