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Les Symboles, première sérieCharpentier (p. 47-82).


Consolez-vous


I

 
Consolez-vous, consolez-vous,
Mon peuple : j’ai senti se fondre ma colère.
C’est en vous que je veux encore me complaire,
Triste multitude à genoux.

Il faut ressusciter Sion, puisqu’elle est morte !
Le temps d’épreuve est accompli.
La grâce, le repos, l’oubli,
Voilà ce que le Dieu d’Israël vous apporte.

Je brûle de compassion,
Je sens presque en mon âme une douleur humaine
Quand je tourne mes yeux vers le chemin qui mène
À la montagne de Sion.


C’est moi qui vous chassai d’une sainte patrie,
Moi qui vous fis broyer du sable avec vos dents,
Lorsque, ayant accompli ses actes impudents,
Jérusalem devint une autre Samarie.

Voici longtemps que sous le ciel de l’étranger
Mon Israël respire un air lourd qui l’oppresse.
C’est le pain de l’angoisse et l’eau de la détresse
Qu’un peuple sans merci lui fait boire et manger.

Ah ! qu’ont-ils fait de toi, ma brebis égarée ?
Toi que je nourrissais dans mes prés les plus gras,
Toi que j’ai si souvent portée entre mes bras,
Le terrible lion d’Assour t’a dévorée !

Rien ne restait pour les oiseaux ;
Mais celui qui remplit la terre d’épouvante,
Le lion de Babel, vint à l’aube suivante
Et, féroce, il rongea tes os.

Mais, ô Juda, tu vas revivre !
Tous, je vous ferai boire aux sources du salut.
O race d’Abraham, du juste qui me plut,
Il est temps que je te délivre !


Je rendrai leur parure à tes vignes en deuil ;
La terre, s’il le faut, enfantera ses Ombres ;
Et l’on verra, de ses décombres,
Surgir ma ville en un clin d’œil.

Oui, tu reparaîtras, Sion, la disparue !
Ce sera la joie et la paix.
Je guérirai, moi qui frappais ;
Je changerai l’épée en un soc de charrue.

Dans les prés de Sâron tes bœufs, comme jadis,
Trouveront une ombreuse et fraîche reposée ;
Je serai pour toi la rosée
Et tu fleuriras comme un lis.

*


O Seigneur, je le sais, notre malheur te touche ;
Tu ne veux plus nous châtier.
Je le dis à ton peuple entier.
Tes paroles, tu les as mises dans ma bouche.


Tu nous replanteras, dis-tu, sous notre ciel
Ainsi qu’un rejeton vivace.
Tu ne voileras plus ta face
Et nous vivrons tournés vers le Saint d’Israël.

Après les jours de deuil, d’angoisse, d’âpres luttes,
Seigneur, que ton jour est serein !
Nous voici comme un pèlerin
Qui vers Jérusalem s’avance au chant des flûtes.

Mais, ô roi de Jacob, nos crimes furent grands ;
Ils oppriment notre mémoire.
Nous est-il bien permis de croire
Que dans ton grand amour, mon Dieu, tu nous reprends ?

Les pécheurs de mon peuple ont gardé le silence ;
Eh bien ! je parlerai pour eux.
Autrefois, dans les jours heureux,
Disent-ils, nous aimions à fausser la balance.

Nous vivions pour la coupe et le sang du raisin ;
Nous étions pleins jusqu’à la gorge.
Tels qu’un étalon nourri d’orge,
Nous hennissions après la femme du voisin.


Il est juste, aujourd’hui, que l’Éternel nous broie,
Lui qui hait l’amour clandestin…
La veuve était notre butin ;
Chacun de nous faisait de l’orphelin sa proie.

Ne méritions-nous pas d’être abreuvés de pleurs
Et déchirés par le cilice ?
Le juge même était complice ;
Le conseil des Anciens regorgeait de voleurs.

Tes prêtres nous donnaient le plus infâme exemple.
Comment retenais-tu ton bras ?
Un repaire de scélérats,
Voilà ce qu’ils faisaient, Seigneur, de ton saint temple !

Dans nos lâches tribus il n’était demeuré
Qu’un petit nombre de fidèles,
Et ces justes, au milieu d’elles,
Formaient le pur Jacob et l’Israël sacré.

Ah ! ce reste, perdu dans notre multitude,
Etait vraiment ton serviteur !
Il nous reprenait sans hauteur ;
Il n’avait point de cris ; sa voix n’était point rude.


Il disait : « Le Seigneur est las de votre encens ;
Il ne tient pas aux sacrifices.
Purifiez-vous de vos vices ;
Ne, faites point fléchir le droit des innocents.

« Ouvrez votre maison à l’homme sans asile ;
Soyez heureux de partager.
Ne maltraitez pas l’étranger
Qui, rongé de chagrin, sur vos terres s’exile.

« La débauche, le sang et la fureur du vin
Donnent une bien courte gloire.
On a de la vaillance à boire ;
Mais quel brusque réveil quand ceci prendra fin !

« Un sombre châtiment plane sur votre tête
Comme l’ouragan sur les mers.
L’injustice a des fruits amers
Et qui sème le vent récolte la tempête. »

C’est ainsi que parlait le serviteur de Dieu.
Et nous disions : « Quel trouble-fête !
Ne prophétise pas, prophète ;
O voyant, ne vois pas : tu nous réjouis peu. »


La tempête aurait dû nous broyer d’un coup d’aile !
Par nous, peuple inique et railleur,
Il fut un homme de douleur,
Le serviteur de Dieu, le juste, le fidèle.

Nous bâtissions alors Sion avec du sang,
Jérusalem avec nos crimes.
Bien des fois, Seigneur, nous le prîmes
Et les verges de fer labourèrent son flanc.

Mais il ne poussait point de clameurs indignées
Quand nous l’accablions de coups ;
Son visage était triste et doux
Lorsque nous arrachions sa barbe par poignées.

Lui qui devait bientôt payer notre impudeur,
Pâtir pour notre violence,
Il ressemblait dans son silence
A la brebis muette en face du tondeur.

Brusquement tu sifflas. Malheureux que nous sommes,
D’où viennent toutes ces rumeurs ?
Ecoutez ! le fouet ! les clameurs !
Le tonnerre des chars, des bêtes et des hommes…


Fiers, sans délier leurs sandales ni s’asseoir,
Des peuples traversaient la terre,
Avec les bonds de la panthère,
Avec le hurlement des maigres loups du soir.

Dans la ville sacrée, après l’horreur d’un siège,
Le flot terrible déborda.
Seigneur ! la fille de Juda
Vit son voile arraché par un roi sacrilège.

Ta pieuse maison, que la myrrhe et le nard
Embaumaient dans un temps prospère,
Pour l’onagre fut un repaire,
Ton saint temple abrita les petits du renard !

Nous, misérable essaim, nous quittâmes la ruche.
Ce fut l’exil. Un autre ciel,
Loin de Juda, loin d’Israël,
Nous entendit longtemps gémir comme l’autruche.

Mais lui, ton serviteur, n’élevait point la voix ;
Pour nous le juste fut sans blâme.
Il ne souffrit qu’au fond de l’âme.
Nos péchés, sans rien dire, il en porta le poids.


A l’heure du sommeil, sous les tristes saulaies,
Humble, il fléchissait les genoux.
Sa détresse parla pour nous
Et nous fûmes guéris par le sang de ses plaies.

Car tu reviens à nous, Eternel, mais non plus
Enveloppé dans ta colère ;
C’est bien ton jour qui nous éclaire
Et nous sommes toujours la race des élus !

Pourtant, tu nous fais peur à force de clémence ;
Et nous sentons nos cœurs troublés
Comme dans ces matins voilés,
Lorsque la nuit s’achève et que le jour commence.

Seigneur, Seigneur, que nous languissions dans ce lieu,
Mais qu’Israël s’y purifie !
Fais qu’il te consacre sa vie ;
Fais que nous soyons tous le serviteur de Dieu !…

*


Oui, répond l’Éternel, c’est bien : courbe la tête,
O Jacob ! tu seras mon peuple à tout jamais.
Garde-toi d’oublier ce que tu me promets
Par la bouche de paon prophète.

Moi, ton Seigneur, je me souviens !
J’aime, n’en doute pas, une âme droite et sainte.
Les maux que l’innocent avait soufferts sans plainte
M’apitoyèrent sur les tiens.

Mais j’aime aussi ta multitude !
Ah ! tu ne sais donc pas ? tu ne comprends donc pas ?
Souviens-toi du désert, lorsque tu t’échappas
De la terre de servitude !

Rien ne doit ébranler ta foi.
Ton Dieu, lorsqu’il le faut, t’ouvre un chemin sublime.
Quand tu serais couvert parles eaux de l’abîme,
Je serais encore avec toi !


Mais je te yeux, et sans partage.
Jamais je ne te céderai,
Toi, mon bien séculaire et mon champ consacré,
Toi, mon immortel héritage !

O pécheurs, si vos pieds vous portaient vers le mal,
La faute en est aux dieux infâmes
Qui dans les plus paisibles âmes
Déchaînent toutes les fureurs de ranimai.

Vous m’offriez avec une feinte allégresse
Des torrents de parfums et des fleuves de graisse ;
Mais ne montiez-vous pas ensuite sur les toits
Pour mieux vous prosterner en face des étoiles,
Pour prier, le visage enveloppé de voiles,
Un simple ouvrage de mes doigts ?

M’ayant bien supplié de les rendre fécondes,
Vos femmes pétrissaient la pâte avec le miel
Pour offrir des gâteaux à la Reine du ciel :
Puis elles s’enfonçaient dans ses cryptes profondes.


Ne condamniez-vous pas vos premiers-nés au feu ?
Je n’aurais pas eu, moi, cette pensée horrible !
Mais vous vous étiez fait une idole terrible ;
Vous frissonniez devant un cadavre de dieu.

Écoutez bien ! Avant que, par les solitudes,
Je vous ramène en paix à vos chères cités,
Je veux vous faire horreur de ces iniquités,
Vous soulever le cœur devant ces turpitudes.

Après, las de vous réprouver,
J’épancherai sur vous ma pitié la plus tendre.
Mon oreille n’est pas trop dure pour entendre,
Ma main trop courte pour sauver !

II

 
Viens que l’on t’épouvante et que l’on te rassure.
Pour la dernière fois je maudis ta luxure,
O toi qui m’enfantas ce peuple d’Israël !
Ton Époux est un Dieu, femme, et non pas un homme.
C’est le Clément, le Saint, le Béni qu’on me nomme ;
Oui, parole de l’Éternel !

Le jour, dit le Seigneur, où tu fus mise au monde,
Tu gisais dans ton sang comme une chose immonde.
Personne, entre les tiens, n’avait enveloppé
Ton petit corps sanglant et souillé par l’ordure.
Elle t’abandonna, ta mère impie et dure,
Dès que ton nombril fut coupé.

Or, comme elle avait eu moins de pitié qu’une ourse,
Je te purifiai, moi, dans l’eau d’une source.
Je te frottai de sel et je t’emmaillotai.
Tu cessas, par mes soins, d’être une enfant débile.
Tu grandis et voilà que tu devins nubile ;
Je voyais croître ta beauté.


Puis ton sein délicat se gonfla davantage.
Quand le duvet qui vient aux filles de cet âge
Apparut sur ton corps, je t’engageai ma foi,
O chercheuse d’amour qui t’es mal souvenue !
Et, voulant t’épargner la honte d’être nue,
J’étendis mon manteau sur toi.

Tu fus à moi. J’aimais la beauté de tes joues.
Je te fis belle et riche, il faut que tu l’avoues !
Je te vêtis de lin, je parai ton turban ;
Je te nourris de miel et de fleur de farine ;
Ton souffle s’exhalait de ta jeune poitrine
Comme le parfum du Liban.

Je mis un diadème au front de l’épousée.
Avec le fin rubis et l’opale irisée
J’ornai tes noirs cheveux, ta gorge, tes bras nus ;
Je suspendis de clairs anneaux à tes narines…
Et toi, si j’entrouvrais tes robes purpurines,
Tu rêvais d’amants inconnus !

Regarde, au temps du rut, l’impudique chamelle.
Nous t’avons vue ardente et lascive comme elle,
Lorsqu’elle aspire l’air par ses larges naseaux.
Elle rôde affolée, et rien ne peut lui plaire.
Certes, c’est bien le, vent du mâle qu’elle flaire,
Et non pas la fraîcheur des eaux !


Brûlante de désir parmi les térébinthes,
Tu souillas nos amours légitimes et saintes.
Tu suivis l’étranger, multipliant tes pas,
Rieuse et chuchotant des paroles câlines.
Tu te prostituas sur toutes les collines
Avec des dieux qui n’en sont pas !

Afin de les parer, ce fut ta grande joie
De prodiguer l’argent, l’or, les tissus de soie.
Ton huile et tes parfums que je t’avais donnés
Coulèrent pour des dieux semblables à des bêtes ;
Oui, mon plus pur encens, la myrrhe de mes fêtes,
Tu les consumas sous leur nez !

Je ne déchaînais pas encore ma colère,
Et tu disais : « Voilà ! j’ai reçu mon salaire »
Lorsque j’avais rempli ta grange et ton cellier.
Mais soudain je changeai tes vignes en broussailles,
Moi, puisqu’il était loin, le temps des fiançailles,
Et que tu pouvais m’oublier !

Je te précipitai de ton orgueil de reine.
Devant tous tes amants je pris ta longue traîne
Et je la relevai par-dessus tes cheveux.
Tous, ils virent ta honte ; et, détournant ma face,
Je leur dis : « Prenez-la ! qu’elle vous satisfasse !
Car ce n’est pas moi qui la veux. »


Je dis, ô malheureuse, et tu fus lapidée
Par tes amants de Tyr, d’Égypte et de Chaldée.
C’est en vain que le fard avivait tes grands yeux
Et que l’amour brûlait sous tes longues paupières ;
Ils t’accablèrent tous avec de lourdes pierres,
Ils t’écrasèrent sous leurs dieux.

Tes enfants, dispersés au loin, te crurent morte.
Moi, je compris combien ta douleur était forte,
Car tu n’osais pas même espérer mon retour.
Tu ne me savais pas près de ceux qu’on opprime ;
Et tu te fis, afin de mieux pleurer ton crime,
Aussi chauve que le vautour.

Regardez-la, vous tous ! Elle est couchée à terre.
La fleur des nations, aujourd’hui solitaire,
Comme une veuve, éclate en sanglots chaque nuit.
Qui, dans son désespoir, pourrait assez la plaindre ?
A force de pleurer ses yeux semblent s’éteindre ;
Voilà qu’elle s’évanouit…

Mais non, réveille-toi, lève-toi, mon aimée !
Mes caresses t’auront bien vite ranimée.
Retournons au désert ! La terre des chaleurs
Où je t’avais menée aux jours de ta jeunesse,
Afin que dans tes yeux l’espérance renaisse,
Ne sera plus qu’un lit de fleurs.


Viens, ne t’enfonce pas dans ta douleur sauvage l
Oublie à tout jamais l’opprobre du veuvage.
C’est moi qui te reviens, moi dont le cœur se fend
Lorsque je vois des pleurs mouiller ta face amère…
Je ne puis t’oublier, non, pas plus qu’une mère
Ne peut oublier son enfant !

Viens, viens, tu me seras fiancée en justice !
Je veux qu’une clameur immense retentisse
Et que tes fils lointains reviennent consolés.
Plus de vaine splendeur et plus de bigarrure !
Tu te revêtiras, comme d’une parure,
De tes fils enfin rassemblés.

O mère de mon peuple, écoute, et sois bénie !
Mes mains sèchent tes jeux ; ton angoisse est finie ;
Je ne me souviens pas des crimes expiés.
Vis en paix. Que les rois ne souillent plus ma couche ;
Et ne livre jamais aux baisers de leur bouche
Que la poussière de tes pieds.

III

 
Mon héritage séculaire,
Le prince de Babel croit le garder pour lui ;
Mais malheur, quand le jour du Seigneur aura lui,
A la verge de ma colère !

Il est vrai que je t’ai livré
Mon Israël saignant de l’étreinte des cordes ;
Mais tu devais avoir d’autres miséricordes
Pour ce peuple unique et sacré.

Quand l’eau du fleuve où tu te laves
Est, depuis si longtemps, rouge du sang des miens,
Oses-tu m’insulter, toi, vil entre les chiens,
Par la bouche de tes esclaves ?

O pâturages de Sâron,
Je vous prends à témoin de mon âme indignée !
Dites, vallons bénis, voyez-vous la cognée
Qui se raille du bûcheron ?


« Pour moi l’avenir est sans voiles,
Dit l’impudent. Je suis le fils aîné de Bel.
Nébo m’aime. Astarté répond à mon appel.
Je sais la marche des étoiles.

« Je suis le père de l’effroi.
Nul ne peut éviter mes pièges et mes trappes.
Voici : tout m’appartient. Chacun de mes satrapes
Est plus resplendissant qu’un roi.

« Crois-tu m’obliger à me taire,
Moi qui jusqu’à ton ciel m’élèverai demain ?
Regarde : comme un nid abandonné, ma main
A ramassé toute la terre.

« Les pauvres oiseaux que j’ai pris
Imploraient-ils alors ton aide maternelle ?
Il n’est pas un d’entre eux qui remuât son aile,
Qui seulement poussât des cris.

« Donc, ce Jéhova qu’on nous prône
Et qui défend si mal son chétif Israël,
J’irai vers lui, plus haut que les astres du ciel,
Et je renverserai son trône ! »


C’est bien, c’est bien ! Dans un instant,
Roi de Babel, je vais fermer toutes les bouches.
Tes peuples m’entendront, comme une femme en couches,
Pousser mon souffle haletant.

On a lassé ma patience.
Qu’ils compassent le ciel, tes infâmes devins !
Appelle à ton secours tes sortilèges vains,
Oui, ta misérable science !

Mais d’abord souviens-toi d’Assour,
Dont ma hache a puni l’orgueilleuse démence.
Il montait vers le ciel ainsi qu’un cèdre immense ;
Qui donc en aurait fait le tour ?

Entre ses racines sans nombre
Il recueillait, le soir, des milliers d’animaux ;
Tous les oiseaux du ciel nichaient dans ses rameaux ;
Les peuples vivaient sous son ombre.

Mais, porté sur les tourbillons,
Je survins, moi, le Dieu des soudaines revanches,
Et, l’ayant abattu, je couvris de ses branches
Les montagnes et les vallons.


Or, sa chute prédit la tienne.
Le vengeur de mon peuple approche : c’est mon tour !
J’élève des signaux au sommet de la tour ;
Il viendra, car je veux qu’il vienne.

Voilà qu’il s’avance en priant,
Lumineux et suivi de près par la victoire.
Qui donc l’a suscité pour l’heure expiatoire,
Des profondeurs de l’Orient ?

Si ce n’est moi, qui donc t’affole ?
En face du héros, qui te rend éperdu ?
Qui disperse les tiens, devant son arc tendu,
Comme la paille qui s’envole ?

Il est plus âpre que le feu,
Kourès, l’Oint du Seigneur, qui m’invoque et me prie !
Il roule bruyamment, tel qu’un fleuve en furie
Que fouette le souffle de Dieu.

C’est comme au temps des grandes crues.
Quel trouble en ton palais, quels cris, quel désarroi !
Le harem est noyé de sang. Les fils du roi,
On les écrase au coin des rues.


Toi, tous tes pas sont épiés ;
Meurs ! — Les vers, désormais, formeront ta litière.
Je veux que les chacals dévorent tout entière
Ta charogne foulée aux pieds.

Ton ombre plus maudite encore
Descend vers le Schéol, où les rois tes aïeux
Disent, railleurs : « Comment es-tu tombé des cieux
Fils éblouissant de l’aurore ? »

Je vois se relever Sion,
On rebâtit mon temple et mon peuple respire ;
Mais que sont devenus, ô roi, ton vaste empire,
Ton innombrable nation ?

Que reste-t-il de Babylone
Où Ton m’a vu passer, moi, comme l’ouragan ?
Le silence est partout ; et, seul, le pélican
Rêve sur un fût de colonne.

IV

 
O vaisseaux de Tarsis, lamentez-vous sur Tyr !
Gémissez, faites retentir
Un hymne de douleur, vous, ses îles flottantes !
La citadelle de la mer
N’eut pour Jérusalem, en son veuvage amer,
Que des paroles insultantes.

O trafiquants princiers, vous qui fûtes ses chefs,
Pleurez la plus belle des nefs !
La foudre du Seigneur éclate :
Tyr brûle tout entière au cœur de l’Océan.
Parlez, où donc est-il, le cèdre du Liban
Qui portait sa voile écarlate ?

Au loin le silence répond.
L’ivoire incrusté d’or pavait son large pont ;
Ses avirons étaient des chênes ;
Les cyprès de Sénîr formaient ses deux parois :
Mais qui peut résister, Roi destructeur des rois,
Aux colères que tu déchaînes ?


Devant mon temple profané,
Dit le Seigneur, les fils d’Ammon furent en fêtes.
Aussi je tonnerai contre eux par mes prophètes.
Je verrai, moi qui sais les choses qu’ils ont faites,
Ce lâche peuple exterminé.

« Ha ! ha ! criaient-ils, qu’on les tue ! »
Mais je n’entendrai plus leurs rires inhumains,
Leurs pieds frappant le sol ni le bruit de leurs mains.
Car les fils du désert sont dans tous les chemins ;
Ils accourent bride abattue.

Je veux qu’ils t’accablent de maux,
Race immonde, et qu’en vain tu pleures et tu cries !
Ils t’abandonneront leurs citernes taries
Pour te boire ton lait, et c’est dans tes prairies
Qu’ils feront paître leurs chameaux…

Je vous secouerai tous au-dessus de mon crible,
Edomites, voisins féroces que je hais !
Vous formiez contre moi d’exécrables souhaits ;
Je vous vannerai donc avec un van terrible.


Ne te réjouis pas, terre du Philistin !
Villes, poussez des cris ; lamentez-vous, ô portes.
Les cités de Juda vivront libres et fortes,
Quand tu ne seras plus qu’un souvenir lointain.
Puisque tu ris si bien de mon peuple qui souffre,
Je réserve pour toi de bleus torrents de soufre.
Tes villes sont de trop sous la clarté des cieux.
Je les consumerai jusques à la dernière ;
La fouine et le renard y feront leur tanière,
Le reptile y pondra ses œufs.

Moab sera broyé sur place.
Son roi, ses grands, sa populace
Ne contempleront pas mes radieux sommets !
Moab sera comme Sodome.
Tout ce qui porte le nom d’homme
En doit disparaître à jamais.

On a vu frissonner des idoles sans vie.
Pharaon qui se glorifie
D’être le créateur du fleuve aux larges eaux,
Voyant que l’Éternel s’avance,
Ne songe pas à la défense
Et, le cœur défaillant, plonge sous les roseaux.


O le plus monstrueux de tous les crocodiles,
Je franchirai ton cercle d’îles,
Je verrai, sous les eaux du fleuve épouvanté,
Remuer tes écailles noires,
Et je mettrai dans tes mâchoires
Un tel anneau de fer que tu seras dompté !

Tu rougiras le Nil d’un horrible sillage.
Je te traînerai sur la plage
Où, le ventre au soleil, tu t’allongeais hier ;
Les oiseaux, les bêtes sauvages
Pulluleront sur les rivages,
Et je leur donnerai le régal de ta chair..,

Ah ! c’est un sombre jour pour toute race impie.
Le Seigneur crie à pleins poumons ;
Et le sang ruisselle des monts,
De la terre d’Assour jusqu’à l’Éthiopie.

Il marche, et sous les cieux sereins
Un chant magnifique s’élève.
On entend retentir, dès qu’a brillé son glaive,
Les harpes et les tambourins.

Qui vient à nous avec cette robe pourprée ?
— C’est moi, dit l’Éternel, c’est moi !
— D’où viens-tu, Seigneur ? et pourquoi
Ce rouge vêtement, cette face enivrée ?

— J’ai foulé le raisin ; et le sang du pressoir
A rejailli sur ma tunique.
J’ai fait une vendange unique ;
Me voilà plus vermeil que la pourpre du soir !

J’ai sauté dans la cuve et, seul, j’ai fait l’ouvrage.
C’étaient des peuples insolents !
Ils furent, sous mes pieds sanglants,
Broyés avec colère, écrasés avec rage…


V



Sortez, dit notre Dieu, des portes de Babel !
Vos prières sont exaucées.
Je veux que les tribus si longtemps dispersées
Se rassemblent à mon appel ! —

Ah ! Seigneur, qu’ils sont beaux sur les hauteurs splendides
Les pas célestes de nos guides !
Comme ils chassent la brume en tourbillons épais,
Ceux que ta lumière accompagne !

Comme ils sont beaux sur la montagne,
Les pas des messagers qui proclament la paix !
Une voix s’élève, elle crie :
Par le désert frayez le chemin du Seigneur !
Faites, ô vastes cieux, ruisseler le bonheur ;
Jacob rentre dans sa patrie.

Que vous veniez du sud ou du septentrion,
Du couchant comme de l’aurore,
Vous êtes mes brebis encore,
Mes agneaux que j’arrache aux griffes du lion.


Je rassure celui qui tremble,
Je console mes affligés.
Oh ! venez tous à moi, confiants et légers,
Pour que nous cheminions ensemble.

Moi, l’Éternel, je vous le dis :
Le lieu désert fera retentir ma louange !
Cette lande est stérile : eh ! bien, moi, je la change
En un suave Paradis.

Allez, mes fils, que rien ne pèse à vos épaules !
J’ai mis dans la steppe, voyez,
Les platanes et les noyers.
Le jeune dromadaire, ombragé par les saules,
Porte allègrement son fardeau.
C’est partout l’olivier, le myrte, la cassie ;
Et l’autruche me remercie
De changer le mirage en fraîche nappe d’eau.

Comme autrefois, la source a jailli de la roche !
A mesure que l’on approche
Tout devient plus sacré, plus beau, plus radieux
Pour ce peuple que je délivre ;
L’air de Jérusalem enivre
Le pèlerin qui marche en essuyant ses yeux.


Ah ! tressaillez, cieux prophétiques !
Profondeurs de l’abîme, entonnez vos cantiques !
Forêts, épanouissez-vous !
Montagnes, éclatez de joie !
O terre du Seigneur, déploie
La grâce et la beauté qui plaisent à l’Époux !

Vous, cèdres du Liban, élevez les murmures
De vos magnifiques ramures.

L’Éternel ne veut plus livrer vos nobles troncs
A la cognée indifférente ;
Sur votre montagne odorante
Il ne laissera plus monter les bûcherons.

C’est le jour où Dieu se révèle.
Annoncez l’heureuse nouvelle :
Qu’une trompette d’or la proclame en tout lieu !
Plus de ces faces désolées…
Je te ramène à tes vallées ;
Sois mon peuple, Israël, et je serai ton Dieu !

Voici ta délivrance, et ta gloire est prochaine.
Chacun de tes enfants vivra les jours du chêne,
Les siècles de Mathusalem.
Pousse des cris de joie et bondis en tumulte.
O fille de Sion, frappe la terre : exulte,
O fille de Jérusalem !


Car la cité de mes entrailles,
La ville de David renaît sur les hauteurs.
Elle a des rois pour serviteurs ;
Ils lui relèvent ses murailles.

Plus de sanglots, mes fils, plus de crimes hideux !
Je hais vos rixes téméraires.
Ephraïm et Juda, soyez comme deux frères,
Et je vous bénirai tous deux.

Afin qu’il exauce la terre
J’exaucerai le firmament.
La terre exaucera la vigne et le froment,
Ce qui nourrit ou désaltère ;
Et mon peuple sera comblé
Par ses vignes et par son blé.

En ces jours de miséricorde
Vous serez délivrés de vos hargneux rivaux.
Vous ne verrez jamais fouler par les chevaux
La moisson que je vous accorde.

Tes vignes, ô Jacob, mon peuple ! l’étranger
Ne viendra point les vendanger.

Tu jouiras en paix de ta récolte entière,
De tout le travail de tes bras ;
Ton vin béni par Dieu, peuple, tu le boiras
Sur le parvis du sanctuaire.

Mais, vois-tu, ce n’est point assez
Que tes crimes soient effacés,
Que de tes longs malheurs s’éteigne la mémoire.
Tu rendras témoignage à celui qui t’élut.
Tes murs se nommeront : Salut,
Tes portes : Gloire.

O vous qui m’attendiez, peuples, écoutez-moi !
Que chacun de vous me contemple.
J’ouvre les portes de mon temple ;
Je livre à tous les yeux les tables de ma Loi

Je veux faire de vous, ô nations stériles,
Mon vignoble et mes oliviers.
Sortez de l’ombre où vous rêviez :
L’aurore du Seigneur illumine les îles !

Soyez mon peuple, ô rois, pour n’être point exclus
De Sion, ma ville sacrée ;
Car la voici transfigurée
Et les incirconcis ne la fouleront plus.


Regardez : je lui rends ma tendresse première,
Je la caresse avec mes mains.
Je veux que sur tous les chemins
Les peuples éblouis marchent vers sa lumière.

Les seigneurs de Memphis et les princes d’Assour,
Qui n’encensent plus les images,
Dans Sion m’offrent leurs hommages,
Car c’est là, maintenant, que se lève le jour.

Et je vois affluer des peuplades entières
De tous les points de l’horizon ;
Désormais ma sainte maison
Pour toute race humaine est un lieu de prières.

*


Ainsi parle l’Éternel Dieu.
Voilà ce qu’il révèle aux tribus enivrées ;
Voilà ce qu’il fait dire aux lèvres inspirées
Qu’il purifia par le feu.


Béni soit le Dieu de nos pères !
Il nous promet encore un saint roi d’Israël,
Un pasteur magnanime et puissant sous le ciel,
Qui paîtra nos tribus prospères.

Voilà qu’un enfant nous est né :
Notre David a vu sa race refleurie !
L’Éternel entend bien son peuple qui le prie,
Puisqu’un tel fils nous est donné.

Que sur ses épaules robustes
Pèse tout le fardeau d’un empire absolu !
Il a l’esprit de Dieu. La bouche de l’Élu
Souffle la mort pour les injustes.

Il foule aux pieds les violents.
Il ne souffre jamais que le faible pâtisse.
Le héros se revêt de force ; la justice
Est la ceinture de ses flancs.

Que la terre le glorifie,
Que les rois à genoux l’entourent de respects,
L’homme aux vastes conseils, le prince de la paix,
Lui, le souffle de notre vie !


Il reçoit les nobles présents
Des étrangers admis sur la montagne sainte.
Le bétail de Cédar mugit dans notre enceinte
Et Saba nous fournit l’encens.

Jérusalem, sois radieuse !
Les voiles de Tarsis palpitent sur les eaux.
Vois ; une caravane immense de vaisseaux
Vient sur la mer mélodieuse.

Mais tous leurs trésors ne sont rien,
Les richesses du monde entier sont peu de chose
Pour orner le béni sanctuaire où repose
Ta joie unique, ton seul bien !

*


Voilà, dit notre Dieu, l’avenir magnifique.
Vous vivrez à l’ombre du roi ;
Et la brebis, sans nul effroi,
Sera couchée auprès du lion pacifique.


Vos enfants à peine sevrés
S’approcheront sans peur du trou de la vipère ;
Les êtres béniront leur Père
Et tous me deviendront sacrés.

Mais, ô Jérusalem, tu seras mes délices !
Je veux qu’à jamais tu remplisses
Mon palais nuptial d’ineffables accents.
Moi qui te pare et qui t’admire,
Sur tes lèvres je veux me délecter de myrrhe
Et me rassasier d’encens.

Les astres veilleront sur toi comme une armée,
Jérusalem, ma bien aimée !
Ton Seigneur, en ces jours sereins
Où jamais tu n’auras à craindre un seul rebelle,
Mais où je veux te voir merveilleusement belle,
Te fera, pour ceindre tes reins,
Des créneaux de saphir, des portes d’escarboucles,
Des murailles de diamant ;
Et, quand tu dormiras sous le pur firmament,
Je caresserai doucement
Ta chevelure aux sombres boucles…