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Consolation (Laprade)


V

Consolation


À mon ami P. Chenavard.


 
Tous les fruits du verger ne sont pas mûrs encor,
Mais l’automne apparaît dans les bois jaunes d’or ;
La brume se répand, grise comme la cendre,
Au pied de ce coteau que tu vas redescendre.
Sur la pierre annonçant la moitié du chemin,
Que fait cet homme assis et le front dans sa main ?
Il écoute les voix de la saison extrême
Gémir dans la forêt et parler dans lui-même.


I

La nature se plaint ; un long gémissement
Aux larmes nous convie ;


Et ce bruit douloureux reste, éternellement ;
Le son que rend la vie.

Le sort frappe ses coups ; plus riche est le métal,
Plus haut la cloche tinte ;
L’homme jette, entre tous, sous le marteau fatal,
Une plus vive plainte.

Laisse-toi donc gémir, ô sombre voyageur !
Toi qui sors de la flamme ;
Je sais quels coups, lancés par le divin forgeur,
Font retentir ton âme.

Je sais, moi, le désert, moi, confident sacré
De tous les cœurs qui saignent,
Moi, l’écho toujours prêt du rêveur ignoré
Que les foules dédaignent,

Je sais ton mal secret ! Ta fierté cache un deuil ;
J’aperçois, quand tu railles,
Le renard acharné, sous ton manteau d’orgueil,
A ronger tes entrailles.

Je connais tout de toi, fautes et châtiment,
Illusions diverses ;
O fier vaincu ! je sais s’ils coulent justement
Tous les pleurs que tu verses.


L’ardent besoin du vrai, dès l’enfance, a veillé,
La nuit, dans ton alcôve ;
De ses froides sueurs ton front trop tôt mouillé
A vingt ans resta chauve.

Tu convoquas, pour fuir les vulgaires erreurs,
Tous les guides célèbres ;
Et tu vas, assiégé de doute et de terreurs,
Perdu dans les ténèbres.

Tu pouvais, comme un autre, amoureux du loisir,
Goûter les folles joies,
Vivre au moins et rêver… mais tu voulus choisir
L’art et ses rudes voies ;

Et tu t’es mis à l’œuvre, épris d’un idéal ;
Espérant à la foule
Faire un jour adorer le glorieux métal
Dont ton âme est le moule.

L’étude à ta jeunesse a fait un lourd tombeau
De ton atelier sombre ;
Et voilà que tes mains, ô poursuivant du beau,
S’attachaient à son ombre !

Pour, en saisir la trace, oh t pleure ; il est trop tard ;
Plus rien qui lui ressemble !

L’automne a sur tes yeux mis son premier brouillard ;
Voilà ta main qui tremble !

Ah ! vieillir, sentir poindre en son cœur la saison
Stérile et monotone ;
Voir déjà, quand l’été fut sans fleur ni moisson,
Neiger un froid automne !

Tu n’as pas de tes jours bu la douce liqueur,
Tu vas goûter la lie ;
Tu bois ce fond amer qui reste sur le cœur
Et jamais ne s’oublie.

Tu rêvas tout ! l’amour, la vertu, le savoir,
Et l’épée et la lyre.
L’amour ! Était-ce lui ?… Tu subis son pouvoir
Assez pour le maudire.

Il t’a brisé ! tu fuis ; ta stoïque raison
Le juge et le déteste ;
Il t’abreuva de fiel… et de son doux poison
L’ardente soif te reste.

Lui qui t’a si souvent baigné de pleurs amers,
Brûlé d’un flot de lave ;
Lui qui sur tes beaux jours a fait peser des fers
Et t’a vu son esclave,


Il te reste ignoré !… Tu t’en vas, désormais,
Enviant ceux qu’il trompe ;
Te voilà de son temple exilé pour jamais,
Sans avoir vu sa pompe.

Du royaume interdit, où tous auront vécu,
Tu sors sans le connaître ;
Gardant une blessure, ô douloureux vaincu !…
Et des remords, peut-être !

Mais, royaume ou prison, ton cœur s’en est banni ;
« Voici les froides heures.
Hélas ! ce mal de moins laisse un vide infini,
Et déjà tu le pleures.

Rien au fond de ton âme et rien autour de toi !
La nuit, la nuit commence ;
La nuit d’hiver, dont l’homme aborde avec effroi
La solitude immense.

Ici, l’horrible mort moissonna sans pitié
Dans le champ de ta race ;
Là, tu lis sur les fronts que la sainte amitié
Fuit sans laisser de trace.

Va, pleure et ne crains pas ! Ta voix au loin se perd ;
Car l’oubli t’environne.

Tes sanglots, éclatant sur ton chevet désert,
N’éveilleront personne.

Pleure ! nul front craintif, endormi près du tien,
N’est mouillé de tes larmes.
Sur tes nuits sans repos, jamais doux entretien
N’aura versé des charmes.

Quand tu t’endormiras d’un sommeil étouffant,
Il faudra qu’il s’achève ;
Jamais, en ton angoisse, un joyeux cri d’enfant
N’interrompra ton rêve.

La flamme va s’éteindre au paternel foyer ;
Les récits vont se taire.
Tiens-toi prêt à vieillir sans bras pour t’appuyer ;
Voilà l’hiver austère.

Déjà le fiel se glisse en ton sang qui tarit,
Ta veine s’est glacée ;
Et la noire tristesse, à travers ton esprit,
Coule avec la pensée.

Tu vis avec effort ; Dieu semble te nier
Ce qu’il donne à chaque être,
Ce doux réveil de l’âme au soleil printanier
Où l’on se sent renaître.


L’air libre du désert, où jadis, en rêvant,
Tu pansais tes blessures,
Brûle aujourd’hui ta lèvre ; et les baisers du vent
Sont pour toi des morsures.

Souffrir, toujours souffrir ! du travail, du repos !
Le feu qui te dévore
Circule sourdement de ton âme à tes os,
Et Dieu l’attise encore.

Tout croule autour de toi ! rien qui fasse espérer ;
L’antique foi succombe.
L’air du siècle où tu vis est triste à respirer
Comme une odeur de tombe.

Toute vie est douleur ; tout gémit ici-bas,
La nature et toi-même.
Connais-tu des échos où ne résonnent pas
La plainte et le blasphème ?

Pleure sur ce qui meurt et sur ce qui grandit ;
C’est ta loi ; pleure, ô maître !
Et lance l’anathème à ce monde maudit,
A Dieu qui t’a fait naître


II

C’est ainsi qu’il entend, au coucher du soleil,
Parler ses passions et les échos du monde ;
Mais bientôt, en lui-même, une voix plus profonde
Oppose au désespoir un plus ferme conseil :

Oui, si j’écoute-en moi les sens et la nature,
Tout ce qui doit finir,
Je pleure et je maudis, ou du moins je murmure,
Quand je devrais bénir.

Cependant, au plus fort du blasphème et du doute,
Dans ma plus sombre nuit,
Une infaillible voix me parle et je l’écoute,
Une clarté me luit.

C’est toi, saint idéal, c’est toi qui m’illumines !
J’ai gardé ton flambeau ;
C’est toi qui fais briller, du sein de mes ruines,
L’astre éclatant du beau.

Par toi m’est révélé notre but invisible.
A ton amour divin,
Mon cœur, libre des sens et désormais paisible-,
N’aspire pas en vain.


J’oublie à t’entrevoir mes souvenirs funèbres,
Mes doutes pleins d’effroi ;
Et, comme l’aigle, heureux en sortant des ténèbres,
Je m’élance vers toi.

Beauté, splendeur du vrai ! ton infaillible oracle,
Qui me parle en tout lieu,
Habite ma raison, passager tabernacle,
Mais il s’appelle Dieu.

Rayon de l’idéal, un cœur à qui tu restes
A gardé son trésor ;
Tôt ou tard, s’arrachant à ses ombres funestes,
Il reprendra l’essor.

En vain je sens gronder, dans cette chair flétrie,
Le mal accusateur,
Et l’horrible souffrance en vain blasphème et crie
Contre le Créateur ;

En vain, faisant tonner sa menace infinie
Sur les pâles mortels,
Une voix, jusqu’à Dieu lançant la calomnie,
Sort même des autels…

L’esprit consolateur, siégeant au sanctuaire
De l’auguste raison,

L’éternel idéal, à travers ma misère,
Vous affirme, ô Dieu bon !

La douleur devant vous passera comme une ombre,
Comme un songe au réveil ;
Oui, dans un ciel sans borne et pour des jours sans nombre
J’attends votre soleil.

L’esprit qui parle en nous raconte votre gloire,
Votre immense bonté ;
Il m’ordonne l’amour et me défend de croire
A d’autre éternité.

Avant que votre foi dans mon cœur soit troublée,
Dieu bon et triomphant,
Les Alpes crouleront sur leur base ébranlée
Par le doigt d’un enfant.

Tant que je porterai ce rayon de vous-même,
Qui résiste à tout vent,
Tant que j’apercevrai dans la raison que j’aimé
Votre Verbe vivant,

Je puis souffrir ! je puis, plaignant vos créatures,
Errer sous ce ciel noir ;
Je suis sûr de rester, au milieu des tortures,
Plein d’amour et d’espoir.