Comme neige au soleil/II

Magasin d’Éducation et de Récréation, Tome XVIII, 1903



II


Le voici devant l’étroite porte ogivale sur laquelle des clous à tête ronde dessinent une figure géométrique ; il cherche le marteau, dont le seul contact le glace jusqu’aux os.

Pan ! un grand coup ! Ma foi ! c’est fait ! advienne que pourra !…

L’appel du heurtoir interrompit net un bruit de tisonnier qui arrivait de l’intérieur ; un grognement d’impatience prouva que le vieillard mystérieux avait entendu et qu’il n’aimait point à être dérangé…

« Qui est là ? demanda une voix grondeuse.

— C’est moi, monsieur !

— Qui, toi ?

— Jaquissou Cabussière, un petit garçon qui meurt de faim et de froid !… »

La porte s’ouvrit, et le bonhomme parut une lampe à la main. Il toisa le pauvret qui se tenait devant lui tout transi.

« D’où sors-tu ? grommela-t-il.

— De Chambeyrac, monsieur ! Ma mère est morte… L’oncle que je venais retrouver ici est parti pour l’Amérique… Je n’ai pas d’argent… La neige tombe et je suis glacé… »

Une hésitation visible se lisait sur les traits durs de l’inconnu. Un retour offensif de la bise le décida brusquement.

« Entre, grogna-t-il. Le courant d’air ne vaut rien pour mes œuvres ! »

Jaquissou se glissa dans la place ; une délicieuse sensation de chaleur l’enveloppa ; il lui sembla que son cœur battait plus vite, que son sang circulait plus librement dans ses veines.

« Assieds-toi, et ne bouge plus ! continua son hôte… Il faut que j’achève mon travail !… »

Il prit une plaque, carrée, cette fois, où des formes vagues s’estompaient dans un barbouillage de couleurs, et, avec mille précautions, il l’approcha du four, la retira, l’avança encore… Les yeux fixés sur le lit de braises, il en recevait les reflets écarlates, et cet étrange éclairage donnait à son vieux visage une apparence fantastique.

Jaquissou n’osait plus respirer ; il se trouvait en présence d’un mystère, et, à essayer de le comprendre, il oubliait ses inquiétudes d’avenir, ses tiraillements d’estomac, ses vêtements trempés par la neige qui fondait au voisinage du four, tout, pour concentrer son attention sur ce qu’il voyait…

Le vieillard déposa la plaque rouge sur la table de pierre, et, de nouveau, le miracle se produisit… À mesure que s’évanouissait la couleur de rubis liquide, des formes pures se profilaient : la Vierge et l’Enfant Jésus.

« Que c’est beau ! » murmura le garçonnet.

Son hôte s’épongea le front, où la sueur ruisselait.

« Tu n’as donc jamais vu cuire d’émaux ? observa-t-il.

— Non, monsieur, et je ne savais même pas le nom de ces choses…

— Ah ! le métier est difficile !… n’est pas émailleur qui veut !

— C’est qu’on est deux à travailler !

— Que veux-tu dire ?

— Il y a vous d’abord, et le feu ensuite ! »

Les yeux du vieil artiste brillèrent.

« Voyez-vous, ce gamin, il a deviné cela tout seul ! Rien n’est plus vrai, mon garçon. On est deux toujours ! Le feu, c’est le grand mystère… Et ses caprices sont tels qu’avant de lui avoir soumis son œuvre, on ne peut savoir si elle est bonne !… Aimerais-tu à travailler l’émail ?

— Oh ! oui !… »

Le cri partait du fond du cœur !…

« Consentirais-tu à rester auprès de moi en qualité d’apprenti ?

— Volontiers, monsieur !

— J’ai justement mis le mien à la porte, hier au soir… Un paresseux, un gourmand… un gâcheur !…

Tout en parlant, le vieillard enlevait les braises du four et les enfouissait dans l’étouffoir :

« Tu ne ressembles pas à cet imbécile de Barnabé, continua-t-il. Il y a de l’étoffe en toi !… J’ai deviné tout de suite cela à tes yeux ! »

Jaquissou était enchanté de l’heureuse tournure des événements, mais, à présent que le rideau se baissait sur la féerie qui, jusque-là, captivait son esprit, il se rappelait qu’il n’avait pas mangé depuis le matin, et, un peu honteux à la pensée qu’il passerait peut-être pour un gourmand de l’espèce de Barnabé, il risqua un timide : « J’ai faim… »

— Moi aussi, j’ai faim ! opina l’émailleur. Aujourd’hui, à cause de ma grande cuisson, j’ai oublié de déjeuner… Nous souperons mieux, voilà tout ! »

Il passa dans la cuisine… Jaquissou le suivit en laissant sur le sol carrelé la trace humide de ses pas…

« Quitte ta veste ! commanda son nouveau maître, et jette-moi cela sur tes épaules. »

Il lui tendit un vieux sac dont l’enfant s’enveloppa, puis il alluma un fourneau à gaz et posa dessus un pot de terre rempli de bouillon.

« Je n’ai pas de servante, expliqua-t-il. (Cela se voyait de reste, au désordre et à la saleté des casseroles et des autres ustensiles.) Une engeance !… Elles vous volent, potinent avec les voisines, tripotent vos émaux et laissent toujours les portes ouvertes… On est bien plus heureux tout seul… Désormais, tu me serviras… Je suppose que tu sais faire la soupe ?

— Oui, monsieur. Et le fricot aussi !

— À merveille ! Je ne suis pas difficile… des choux, des haricots, des lentilles, des châtaignes, un peu de lard ou de mouton… un bifteck pour n’en pas perdre le goût… voilà tous mes menus. Rappelle-moi ton nom…

— Jaquissou Cabussière, monsieur…

— Eh bien, Jaquissou, à dater de ce soir, je te loge, je te nourris, je t’habille, je m’engage à t’enseigner les secrets de mon art… En retour, tu me sers fidèlement, tu travailles ferme, et, jamais, au grand jamais, tu m’entends, tu ne laisses entrer personne chez moi sans mon autorisation !…

— Oui, monsieur.

— Je m’appelle Léonard Verdureau, mais, à Limoges, on me connaît sous le nom de Léonard tout court, un beau nom, un vrai nom d’émailleur, celui que portait notre maître à tous, le célèbre Léonard Limosin, qui vivait au temps du roi François Ier. Maintenant, voici du pain, du bouillon, un morceau de bouilli, régale-toi, mon garçon… Moi, je vais manger de l’autre côté, dans l’atelier… Je ne peux pas souffrir de dîner en société !… »

Jaquissou ne se plaignit pas de l’arrangement : il ne tenait point à ce que son nouveau maître le vît jouer de la fourchette !…

Il achevait sa dernière bouchée, quand l’émailleur rentra, une lampe à la main.

« Suis-moi, dit-il, je veux te montrer ton logement. »

Ils traversèrent un salon où de précieux émaux pendaient aux murs, deux chambres, hautes de plafond, auxquelles de grands lits à colonnes, tendus de toile perse, donnaient une solennelle apparence, une pièce plus petite qui, seule, semblait habitée, à cause du désordre qui y régnait, et ils entrèrent enfin dans un cabinet, sans cheminée, long et étroit, où il y avait tout juste la place d’une couchette de fer.

« Voici ton domaine ! déclara le père Léonard. Je demeure à côté. Tu as des draps propres sur une chaise… Je les avais atteints pour ce sacripant de Barnabé… Fais ton lit. Couche-toi, dors bien, et, demain, saute à terre quand sonnera le réveil… Je n’aime pas les paresseux ! »

Jaquissou se hâta d’obéir, mais, avant de se glisser sous les chaudes couvertures, il s’agenouilla pour remercier Dieu de l’avoir conduit sous un toit hospitalier, puis, il se coucha en pensant à sa pauvre maman qui devait être si heureuse de le voir à l’abri par cette nuit de neige…

Il pensa aussi que d’autres peut-être seraient moins chanceux que lui, qu’il était bien dommage de laisser vides de bons lits lorsqu’il faisait si froid dehors, puis ses idées s’embrouillèrent et il s’endormit profondément…

Une sonnerie impérieuse déchire les oreilles de Jaquissou ! Quoi ?… qu’est-ce que c’est ?… Mais le réveil-matin donc !… L’enfant saute à bas du lit… Prière, toilette, ménage, il n’oublie rien !… En vingt-cinq minutes, il est prêt, la chambre en ordre !…

« À la bonne heure ! s’écrie Léonard, tu es un vaillant, toi !… Donne un coup de balai !… Tu déjeuneras ensuite !… »

Et lorsque le petit garçon eut avalé, loin des yeux de son maître, un grand bol de lait, et dévoré à belles dents un beau quignon bien croquant, l’émailleur l’appela :

« Jaquissou ! Viens ici, que je te donne ta première leçon ! »

Cette première leçon fut pour l’apprenti un merveilleux voyage de découvertes : il apprit que les métaux qu’on recouvre d’émail sont le cuivre, l’or et l’argent, que l’émail doit être broyé, mais non réduit en poudre impalpable, qu’on le lave avec soin, et qu’on l’étend sur les plaques avec des spatules d’acier ; il apprit aussi qu’on compose d’abord son sujet sur du papier, et qu’on le décalque ensuite. Pour être un habile émailleur, il fallait donc savoir bien dessiner ! Jaquissou ne demandait pas mieux que d’apprendre… Pendant les longues journées d’été qu’il passait dans les champs du père Bourineau, il s’amusait à sculpter le bois.

Une fois, même, il avait fait une canne dont la pomme était le portrait de son maître : tout le monde dans le pays avait reconnu le fermier.

L’émailleur fut très surpris des dispositions naturelles de son apprenti ; l’enfant s’y prenait mal, commençait un profil par le cou, mais enfin cela tenait !

« Allons ! dit-il en se frottant les mains, je ferai quelque chose de toi !… À présent, tu vas aller aux provisions… Tu rapporteras un bifteck et des pommes de terre ! Prends garde par exemple de te tromper de fournisseurs… Mon boucher est le cinquième à droite dans la rue des Boucheries, un brave homme, célibataire comme moi… Quant au marchand de légumes, il habite au coin de cette rue… C’est un vieux soldat qui déteste le bruit chez lui !… Il a, comme moi aussi, horreur de ces petits êtres malfaisants, tracassiers, indiscrets et tapageurs qu’on appelle les enfants !…

— Oh ! monsieur, je les aime tant, moi ! À Chambeyrac, tous les mioches du pays venaient me rejoindre quand je gardais mes vaches, et je leur racontais des histoires… Il fallait les voir, sages comme des images !…

— Les enfants de Chambeyrac ne ressemblent pas aux autres, probablement… »

Jaquissou jeta un regard furtif vers le bébé blond, aperçu la veille, qui riait sur une table, dans un coin de l’atelier.

« À Limoges, ils sont insupportables, continua l’émailleur… Ainsi, tiens, celui-ci… le fils d’un grand manufacturier de porcelaine !… j’ai cru qu’il me ferait perdre l’esprit, pendant que je prenais un croquis pour son portrait : il échappait à sa bonne, il me grimpait dans le dos, il me tirait les cheveux… Une fois même, il est allé chercher le soufflet pour me souffler dans l’oreille… Tous odieux ! je te dis, tous !… »

Jaquissou jugea que l’on ne change pas les gens du jour au lendemain, et, renonçant à discuter davantage, il prit le panier de marché et gagna la rue.