Chroniques (Fabre)/4

Imprimerie L'Événement (p. 31-35).

BALS D’ENFANTS.


Montréal, 15 janvier 1862.


L’Écho a publié le premier jour de son nouveau règne, un excellent article sur les bals d’enfants, qui est venu répéter au public tout ce qui a été dit, il y a quelque temps, dans une retraite de dames, au Sacré-Cœur, par une religieuse éloquente et spirituelle. Une des personnes privilégiées qui assistaient à ces conférences, une de celles qui les écoutaient le plus avidement, les appréciaient le plus vivement, et se promettaient le mieux d’en pratiquer les enseignements, par l’entremise de ses neveux et nièces, héritiers et héritières, me les a rapportées avec enthousiasme, et m’en a donné, je crois, grâce à cet enthousiasme, un sentiment fidèle. Je regrette de ne le pouvoir ressaisir tout entier pour en faire part à mes lectrices.

Madame Trincano connaît et peint notre monde, comme si elle y vivait et le sermonne, comme si elle espérait le voir se corriger.

Elle mêle à ses critiques justes et piquantes, toutes sortes de grâces irrésistibles et d’indulgences séduisantes ; jamais la raison n’a eu plus d’esprit, et la sévérité des dehors plus aimables. Ses critiques, ses conseils, ses exhortations, ses sermons, si l’on veut, se déguisent sous la forme de causeries improvisées, vives, animées, attachantes. On croit causer avec elle ; elle devine ou prévoit l’objection, l’arrière-pensée, la réticence, l’exprime et y répond. Elle parle pour chacune et à chacune à son tour ; à ce point, que la plupart ne pensent pas n’avoir fait qu’écouter tout le temps.

Laissant la foudre sacrée aux prédicateurs frappant les vices à coups sûrs et redoublés, elle pénètre dans notre monde avec son esprit clairvoyant, sa fine expérience, son sens délicat des nuances, formé pour les épreuves d’une grande existence, et dont la vie religieuse n’a fait qu’augmenter la sûreté et la vivacité. Une fois entrée, elle ôte aux choses, aux habitudes, aux lieux-communs, aux faiblesses générales, les étiquettes rassurantes que nous leur mettons, les fleurs artificielles dont nous les ornons. Elle retrace d’une main sûre la filiation apparente ou cachée qui existe toujours entre la faute particulière, la faiblesse à demi-innocente, et les abus généraux. Chacun s’isole lorsqu’il fait le bien, pour que l’on voie sa vertu. Pour faillir, au contraire, on se précipite au plus épais de la foule, et l’on affirme céder au mouvement irrésistible du monde. Il y a bien des gens, et des meilleurs, qui ne résistent pas à l’abus, du moment que c’est un usage suivi par les voisines. Entre un juste et un attroupement de pécheurs, ils n’hésitent pas : ils vont du côté du grand nombre.

S’il m’était permis de risquer un mot, j’essaierais de plaider les circonstances atténuantes pour quelques-uns de nos défauts, pas tant cependant pour les défauts eux-mêmes, que pour celles qui les mêlent comme un assaisonnement profane, mais charmant, à leurs innombrables qualités ; je tenterais de fléchir quelques sévérités, et d’excepter de la pratique de certaines vertus rigides les pécheresses vénielles qui sont la parure et la joie de nos salons. Mais il vaut mieux que je me contente de dire que les observations de Madame Trincano sont d’une vérité saisissante, et que les coups dont elle frappe les poitrines sont contrits et spirituels.

Dans une de ses conférences, Madame Trincano a parlé des bals d’enfants, qui ont eu lieu, en grand nombre, dans les familles canadiennes à Montréal, l’été dernier. Le tableau qu’elle en a tracé était d’une justesse de ton et d’une exactitude telles que celles mêmes qui y figuraient ont reconnu leurs bonnes amies. Si j’avais ce tableau, je n’aurais qu’à le suspendre ici, et ce serait le plus beau jour de cette modeste chronique ; mais je ne puis offrir qu’une simple esquisse sur le même sujet.

Le premier tort de ces bals d’enfants, c’est d’être des concours ouverts à la vanité, de petits théâtres de luxe, des expositions de toilettes ; les triomphes sont pour les mères prodigues, au lieu d’être pour les mères sages, prévoyantes, économes.

On habille les petites filles comme s’habillaient les demoiselles, il y a quelques années, et comme personne ne s’habillait il y a vingt ans. On leur fait danser des quadrilles dès le bas âge, comme si elles n’avaient pas le temps d’en danser de dix-huit à cinquante ans ; — on leur met des robes de soie avec falbalas au sortir du berceau ; — les étrangers cessent de les tutoyer à leur première dent, les parents éloignés aux molaires. Une fois dans le monde, elles se pincent, se renfrognent, posent pour la gravure de mode ; — elles ne savent plus courir, gambader, rire aux éclats, déchirer leur robe, se barbouiller de confitures, escamoter la perruque de leur oncle, et vider dans la poche d’un visiteur enrhumé, la tabatière de leur grand-père. Elles ont des gants jaunes comme leur père, les jours de bals et de noces ; elles ont un sourire grave comme leur grand’mère dans le portrait qui est au grenier, coin des souvenirs. Si, tenté par la fraîcheur de leurs joues, et pressé de jouir légitimement de ce qui vous sera interdit plus tard, vous essayez de les embrasser, selon votre bon plaisir et votre droit, vous êtes accueilli avec mauvaise humeur ; le petit être vous accuse de le défriser ou de chiffonner sa dentelle. J’ai voulu cet été embrasser un bambin, qui a refusé mon accolade d’un geste mortifiant en disant :

— Entre homme, mon cher, on ne s’embrasse pas.

C’est là une des faces du progrès alarmant du luxe parmi nous. Hélas ! les robes d’indienne s’en vont ; il n’y a que les hommes qui les aiment ; que quelques fidèles qui en aient le fanatisme. Comme c’est joli pourtant les robes d’indienne ! comme c’est frais, léger, charmant ! C’est la toilette de quinze ans, c’est la robe que l’on a mise à tous ses rêves de clerc et de rimailleur ; c’est la toilette de la gaieté, de l’insouciance, de la jeunesse ! toutes les héroïnes que nous avons logées dans notre cœur et dans une chaumière, (à l’âge où l’on croit aux chaumières) portaient des robes d’indienne ; celles qui ont eu les primeurs de nos cœurs, la première fleur de notre imagination, portaient des robes d’indienne.

Mais je reviens aux bals d’enfants. Pendant que les enfants imitent les fillettes, celles-ci font du sentiment avec des écoliers, ayant, pour la plupart, cette laideur inachevée et gauche qui caractérise l’espèce humaine aux abords de l’adolescence. Ces jeunes gens sont éloquents et nuageux ; ces demoiselles sont émues. Ils ne disent que des niaiseries sentimentales empruntées à la rhétorique du mauvais goût, qui n’ont rien de commun avec les sentiments vrais et sincères. Ils se donnent des ridicules qui ne sont pas de leur âge, et s’imposent les ennuis et les tourments de sentiments dont ils ne savoureront que plus tard la fraîcheur et les douces joies.

Voici ce que j’ai entendu dire à un jeune écolier s’adressant à une fillette, un soir que je regardais ce petit monde danser mieux que père et mère :

— « Il y a longtemps, mademoiselle, que j’ai été frappé de l’éclat de vos beaux yeux ; je n’ai pas attendu le plaisir de vous connaître pour vous admirer, et pour me sentir entraîné vers vous par un de ces courants sympathiques, auxquels on tente en vain de résister, et dont les flots brûlants ne touchent le cœur qu’une fois dans la vie. En vous voyant, j’ai senti que ma vie était fixée, et que j’étais condamné au doux supplice de la passer à vos pieds. Je vais rentrer dans l’esclavage du collège encore une fois ; mais j’y emporte votre cher souvenir pour me soutenir dans les tribulations de l’étude. Bientôt je serai libre, et nous unirons nos destinées… »

Il me paraît difficile, après avoir entendu ou dit ceci, de se remettre allègrement à la prose du collège ou du couvent et aux thèmes. Ce qui est plus ridicule encore, c’est qu’il y a des gens sensés, raisonnables, de grands garçons, qui débitent de semblables fadeurs à des ingénues de treize ans. Ils leur font les mêmes déclarations qu’aux jolies veuves. Bien n’est plus attristant, à mon avis, rien ne révolte plus le sens moral comme de voir manquer de respect à l’enfance. C’est lui manquer de respect que de lui parler de ce qu’elle doit ignorer. Parlez-lui plutôt de ses jouets, de ses poupées, que des soupirs inédits de son cœur et de l’impression que font ses yeux bleus sur votre fade imagination de danseur, corrompue par le lieu commun.

De grâce, Mesdames et Messieurs, rajeunissons les hommes, si nous pouvons, mais ne vieillissons pas les enfants. Rester enfant le plus longtemps possible, rester jeune toute la vie, c’est le secret du bonheur. N’abrégeons pas les saisons heureuses en les hâtant ; laissons le printemps s’évanouir de lui-même, et reprendre et refleurir mille fois.