Chroniques (Fabre)/31

Imprimerie L'Événement (p. 217-230).


SCÈNES ÉLECTORALES,[1]



PERSONNAGES.


Le Candidat. — Petit, grêle, laid, une chevelure touffue, des lunettes, une voix du nez, un teint de testament, en habit à la mode de 1812.

L’Orateur. — Jeune avocat, physionomie débonnaire aguerrie par une forte moustache et un rire fatal ; il prend souvent des notes sur son calepin, et consulte le statut et la carafe qui sont près de lui, mais paraît plus satisfait de nos distillateurs que de nos législateurs.

Le Marchand. — La plus forte influence et la première pipe de la paroisse.

Premier Électeur. — Un roué électoral, connaît toutes les ficelles du métier, et tous les électeurs des paroisses voisines par leurs petits noms, sait par cœur les affaires de tout le monde, et les raconte volontiers.

Second Électeur. — Timide, craint toujours de perdre, crédule à l’endroit des mauvaises nouvelles, suppose volontiers que ses adversaires ont des ressources surnaturelles et des ruses machiavéliques à leur disposition, a peur de l’ombre de ses voisins.

Troisième Électeur. — Demande qu’on en vienne aux coups de poing : cet argument lui étant toujours favorable dans la discussion des grands intérêts de la patrie ou autres.

L’amoureux de la fille du candidat. — Personnage politique distrait, pensant à la fille en parlant du père, et poussant sa candidature matrimoniale sous le couvert de la candidature politique.


SCÈNE I.

La scène représente un salon d’auberge à la campagne. Dix personnes sont réunies autour d’une table, sur laquelle il y a un pot de bière, une carafe de whiskey, du tabac, des pipes culottées, et deux ou trois volumes des Statuts Provinciaux. Chaque assistant, enveloppé dans un nuage de fumée, est invisible à deux pas de distance.

Le Marchand. — Vous savez, messieurs, pourquoi vous êtes réunis ici ce soir ; c’est pour aviser aux moyens d’assurer l’élection de notre candidat. Nous connaissons tous, messieurs, sa capacité, ses talents, je pourrais dire, ses vertus : nous savons quels services il rend à la paroisse, depuis quinze ans qu’il se mêle des affaires de la Fabrique et de celles de la Municipalité. On l’a accusé de les embrouiller, d’y faire des bénéfices, de favoriser ses amis, d’avoir fait partir notre curé, l’année dernière ; mais vous savez bien que tout cela a été pour notre bien. Sans lui, nous n’aurions jamais pu me faire élire marguillier, malgré M. le curé. C’est un citoyen, messieurs, c’est tout dire ; et de plus un homme qui entend les affaires. Ça prend bien des avocats pour le mettre dedans. Jamais personne ne peut se vanter de l’avoir fait taire, ni adhérer à ses raisons. La rivière ne contient pas autant d’eau qu’il a de paroles, et elle tarira avant lui. Elle, plus elle coule, plus elle est claire ; lui, plus il parle, plus il embrouille les choses pour y perdre ses adversaires. — Quant à nous, messieurs, chacun sait que nous avons une grande influence, et que lorsque nous passons par une porte, quelque petite qu’elle soit, il faut que tout le monde y passe, même les plus gros. (Approbation générale.)

L’Orateur — Je crois, messieurs, qu’avant tout, il faudrait nommer un président et un secrétaire. Il n’y a que les assemblées organisées qui aient de la puissance. Ainsi le discours de l’honorable citoyen qui vient de parler, était irrégulier et déplacé, quoique très-bien au fond. Je propose donc pour régulariser nos délibérations que nous le nommions président et que son élection soit considérée avoir précédé son discours. Quant au secrétaire, je ne veux pas dicter votre choix.

Quatrième Électeur. — Je propose que ce soit M. Paul, comme il a une bien jolie écriture.

l’amoureux. — Je propose plutôt M. l’orateur.

L’Orateur. — J’accepte, Messieurs. La première chose à savoir, maintenant, c’est quelle somme notre candidat consent à dépenser pour son élection. Vous n’ignorez pas plus que moi, que le temps où un candidat n’avait, pour être élu, que des visites à faire aux principaux citoyens, et dix paroles à dire le jour de la nomination, est déjà bien loin de nous. On ne se rend plus tout seul au poll. Il faut deux témoins à un vote, comme à un mariage. Il faut préparer le vote par un coup d’appétit, et le faire suivre d’un coup de digestion, On corrompait autrefois avec des poignées de main et des saluts ; cette innocente corruption a fait place à la corruption des festins. Il faut nourrir les principes de ses électeurs pour qu’ils se conservent ; il faut surtout les arroser pour qu’ils poussent. Je pense que nous sommes tous d’accord sur ce point.

Le Candidat. — Cependant, Monsieur…

L’Orateur. — Pas de cependant, Monsieur, ce qui fait perdre une élection, c’est l’économie ; économie d’argent, économie de promesses ; économisez, et vous me direz après les polls, le chiffre de votre minorité.

Le Candidat. — Cependant, Monsieur, je ne suis pas riche, j’ai trois fils au collège et une fille au couvent, cette année ; je ne puis pas payer nies concitoyens pour les servir.

L’Orateur. — Alors, pourquoi m’avez-vous fait venir de la ville ? Si vous m’aviez écrit : « Monsieur, je veux me présenter, mais je ne veux pas dépenser d’argent ; » je vous aurais répondu : « Monsieur, vous êtes fait pour la vie privée, la vie publique irait mal à vos illusions. Gardez la chambre, vivez à l’ombre de votre femme, et ne vous enrhumez pas en sortant au grand air ; » et je serais, en ce moment-ci, à plaider une affaire très importante à la Cour de Circuit.

Je reprends le fil de mon discours.

Si vous voulez être élu, il vous faut des fonds de guerre, il faut que vous mettiez de suite, à la disposition du comité, la somme jugée nécessaire, d’après le bilan des frais probables que nous allons établir. Il faut que vous vous attendiez à des augmentations ; le premier budget est toujours dépassé. On met les prix trop bas pour ne pas effrayer les capitaux du candidat, habitués à la stagnation ou aux petites opérations. Vous voyez que je parle net ; c’est que je veux une résignation immédiate ou une bonne lutte. Dans l’action je suis toujours pressé ; un homme qui marche toujours est certain d’arriver à quelque chose. — J’ajoute qu’après votre élection il faudra vous attendre, lorsque vous enverrez des comptes à vos débiteurs, à recevoir des réponses comme celle que voici :

Monsieur,

J’ai reçu avec beaucoup de surprise, votre lettre me demandant le paiement d’une somme de $16 due depuis deux ans seulement, sur règlement de la succession de ma grand’mère. Vous oubliez que j’ai voté pour vous. La reconnaissance vous serait-elle déjà à charge ?. Êtes-vous pressé d’être ingrat ? Je me laisserai poursuivre pour montrer à vos électeurs comment vous tenez compte de ce qu’on fait pour vous.

P. S. Je vous inclus un petit compte de $10. C’est pour usage de ma salle à dîner, lorsque vous êtes venu me voir avec un avocat et que nous avons réuni cinq ou six voisins. J’espère au moins que vous vous rappellerez cela.

Ou bien comme celle-ci :

Monsieur,

La lettre par laquelle vous me réclamez le paiement d’une somme de $12, balance due sur le mauvais cheval que vous m’avez vendu, l’année dernière, ne vous fait pas honneur. C’est une vengeance sans doute, Monsieur : vous voulez mettre sur la paille les gens qui ont voté contre vous. Je savais bien que vous ne valiez pas grand’chose, mais je ne vous pensais pas si bête fauve. J’attendrai une lettre de votre avocat, pour informer de votre persécution, à mon égard, tous les journaux de la province, tous vos collègues du Parlement, ainsi que le Gouverneur-Général.

Voilà un tableau abrégé de votre avenir électoral. Refusez-vous de l’accepter ? Dites-le de suite, et je m’en vais.

L’Amoureux. — Messieurs, je demande à protester contre ce que vous venez d’entendre. J’en suis indigné pour ma part. Est-il possible que nous en soyons arrivé, non pas à admettre l’existence de pareilles choses, mais seulement à les entendre expliquées et excusées sans rougir ! S’il est vrai que, quelque part dans notre pays, il se passe des choses qui ressemblent à ce qu’on vient de dire, ce n’est pas dans notre comté qu’on voit ou qu’on verra jamais de pareils scandales.

Il faut qu’on sache que notre comté ne se vend pas. On mérite sa confiance : on ne l’achète pas. Le patriotisme ! voilà ce qui l’inspire ; le talent et la probité ! voilà ce qu’il recherche et ce qu’il acclame. Il peut y avoir, ici comme ailleurs, des faiblesses particulières ; mais l’immense majorité est désintéressée et dévouée au bien.

L’Orateur. — Je ne répondrai qu’une chose à mon contradicteur : c’est qu’il est jeune, bien jeune, trop jeune. Je demande que nous revenions aux choses sérieuses.

Le Marchand. — Nos deux jeunes amis se laissent entraîner par leur âge ; ils exagèrent. Sans doute, il faut de l’argent : il y a tant de petits frais, voitures, traites, salles de comité… etc… ; mais il n’en faut pas tant qu’on le dit. Avec £200, je me rends responsable de l’élection. C’est peu pour un si grand résultat.

Le Candidat. — Je trouve cela énorme, moi.

Le Marchand. — Mais songez donc à l’honneur, au désappointement de votre adversaire, à la joie de votre femme qui ira passer l’hiver à Québec, à votre neveu qui vous est à charge et que vous pourrez faire nommer à un emploi public, grâce à un vote complaisant ; enfin aux £150 d’indemnité parlementaire par année !

Le Candidat. — Enfin, s’il le faut, je dépenserai £200, mais pas plus.

L’Orateur. — C’est le secret de l’avenir. Passons à autre chose. Il faudrait avoir la liste électorale de la paroisse, afin de distribuer à chacun un certain nombre d’électeurs à voir.

Le Candidat. — Je l’ai oubliée chez moi.

L’Orateur. — Pourquoi n’avez-vous pas oublié de venir ici ! l’amoureux. — Je vais chercher la liste. (Il sort.)

L’Orateur. — Je n’ai pas confiance dans ce petit jeune homme. Je crois que c’est un traître. Son discours de tantôt m’a donné des doutes sur son zèle pour notre cause et sur la solidité de ses principes.

Le Marchand. — Il est trop amoureux de la petite de notre candidat, pour ne pas se faire dévorer, s’il le fallait, pour elle et pour lui.

L’Orateur. — En attendant la liste des électeurs, quelle majorité pensez-vous que nous aurons dans cette paroisse-ci ?

Premier Électeur. — Nous aurons les deux tiers, si on y met de l’activité.

Troisième Électeur. — Et si on empêche les orateurs de l’autre parti de parler à la porte de l’église !

Second Électeur. — Si le Grand-Pierre, du rang double, n’est pas pour nous, je ne crois pas que nous ayons la majorité.

Le Marchand. — Nous aurons certainement une forte majorité ; j’ai cent cinquante débiteurs dans la paroisse, et je vous prie de croire qu’ils ne voteront pas pour notre adversaire.

L’Orateur. — On met bien du temps à apporter la liste. Il faudrait envoyer quelqu’un presser notre petit amoureux.

(Le premier électeur sort.)

En attendant, messieurs, je vous annonce que je parlerai demain, à la porte de l’Église, pendant deux heures au moins. Il faudra retenir les gens qui voudraient s’en aller avant la fin, car c’est la dernière partie de mon discours qui sera la meilleure. Ne manquez pas de m’applaudir souvent ; ça ne fait rien à l’orateur, mais ça stimule les auditeurs à écouter.

Premier Électeur (rentrant avec la liste). — J’ai trouvé notre amoureux à feuilleter un album avec la petite de notre candidat. Il avait oublié la liste, l’élection, notre candidat, et ne s’est pas empressé de s’en souvenir, lorsque j’ai voulu lui rappeler tout cela.

L’Orateur. — J’avais raison de dire que c’était un traître. Il nous a fait perdre un quart-d’heure. Ah ! les hommes pratiques, les hommes d’affaires, comme ils sont rares !

(La séance continue.)



SCÈNE II.

La scène se passe au village de ***. La place de l’Église est à moitié remplie d’électeurs, de femmes et d’enfants. Du perron de l’Église on aperçoit un délicieux paysage, un bois touffu, profond, peu élevé, qui ombrage une petite rivière vive et limpide ; mais le paysage politique envahit complètement la scène.

Le Candidat. — Libres et indépendants électeurs de la paroisse de ***, je viens solliciter vos suffrages pour la prochaine élection. Vous me connaissez tous : les plus vieux d’entre vous étaient les camarades et les amis de mon père. Vous avez vieilli ensemble, et si, comme bien d’autres, il est parti avant vous, si vous n’avez pu le retenir pour continuer la route côte à côte, du moins vous avez conservé dans vos cœurs son souvenir, le souvenir de ses vertus, de son amitié, de sa probité. Et moi, moi qui porte son nom, j’ai été élevé, pour ainsi dire, par vous, vous qui êtes vieux ; avec vous, vous qui êtes jeunes. Vieillards, je suis votre fils ; jeunes gens, je suis votre frère.

Ce n’est pas par ambition que je veux me faire élire, c’est pour vous, c’est dans votre intérêt. Je voudrais que notre représentant fût de la paroisse. Assez longtemps nous avons été chercher notre député hors de chez nous ; assez longtemps nous nous sommes laissé dicter notre choix par les autres paroisses. Il est temps que cela cesse, et que cette paroisse, la plus riche, la plus populeuse, la plus intelligente du comté, remporte le prix dans le concours électoral comme dans les concours agricoles.

Vous êtes ceux qui contribuez le plus à la prospérité, à la bonne renommée du comté ; c’est à vous d’y faire la loi. Je n’aurais pas sollicité vos suffrages, si des citoyens plus âgés et plus influents n’avaient pas refusé de les briguer. Je leur ai offert la candidature. J’ai offert la candidature à M. P., qui m’a répondu : « Comment voulez-vous que moi, qui puis à peine me résoudre à aller en ville, tous les trois ans, j’aille à la Chambre tous les ans ? » M. X., m’a dit : « Ma femme ne voudrait jamais y consentir, elle qui s’ennuie et qui pleure, seulement lorsque je m’absente durant trois jours. J’ai beau lui dire, qu’après tout, je ne suis pas bien amusant à la maison, elle dit, comme ça, que le temps est encore plus long, lorsque je n’y suis pas. » M. V., m’a dit : « J’ai trop peur de me faire dire des bêtises. Maintenant tout le monde m’estime. Il y aurait des jaloux. On découvrirait toutes mes fautes et on oublierait toutes mes qualités ; à force de vouloir prouver que je ferais un mauvais député, on finirait par persuader à bien des gens que je suis un mauvais citoyen. » — Tous ces messieurs m’ont engagé à me présenter et m’ont promis leur appui.

Ils m’ont demandé de me sacrifier pour le bien public, pour que notre paroisse ait enfin un de ses enfants en Parlement, et pour qu’elle ne soit plus en arrière, sous ce rapport, de la paroisse voisine, notre vieille rivale.

Voilà pourquoi, messieurs, je sollicite vos suffrages. En votant pour moi, c’est pour vous-mêmes que vous voterez, pour la gloire de votre paroisse. Quant à mes principes politiques, mon ami que voici, qui est avocat, vous les expliquera mieux que moi.

Le Marchand. — Messieurs, vous savez que je suis plutôt un homme d’action qu’un homme de paroles. J’ai eu le talent de faire fortune, ce qui vaut bien, je pense, celui de parler. Lorsque j’ai commencé les affaires, je n’avais rien. Avec cela je suis devenu riche ; vous savez que je vaux £15,000, presqu’autant que notre ancien seigneur. Je médite de ce temps-ci une affaire qui me donnera au moins £500 de profit. Je vous la conterai dimanche prochain, si elle se fait d’ici là.

Vous me connaissez ; vous savez que je suis incapable de vous donner un mauvais conseil. Vous comprenez bien, n’est-ce pas ? que si je suis devenu riche c’est parce que j’avais du jugement ? Eh bien ! suivez mon conseil, votez pour mon candidat. Je l’ai employé dans des négociations difficiles ; il a du tact et il entend bien les affaires. Si je tombais malade, je n’hésiterais pas à lui donner une procuration pour faire mes affaires.

Je ne dis pas ça pour me vanter, mais dans votre intérêt : ma position, ma fortune, font honneur à la paroisse du comté qui possède un homme aussi riche. J’espère que vous reconnaîtrez tout cela en votant pour mon candidat.

L’Orateur. — Messieurs…

Une voix ennemie dans la foule. — Pas d’avocat !

L’Orateur. — Messieurs, je regrette de voir que le barreau compte ici un ennemi. C’est sans doute une victime de la justice, un plaideur désappointé. Je sympathise avec son malheur, même si c’est moi qui l’ai causé.

Je viens vous parler de questions plus graves. Aimez-vous votre pays ou ne l’aimez-vous pas ?…

Une autre voix ennemie. — Allons-nous-en, c’est un avocat ; il en a pour deux heures à parler, la soupe va refroidir ! (Hilarité générale.)

L’Orateur, élevant la voix. — Messieurs, le comté tout entier, les comtés voisins, les ministres, je pourrais dire tous les habitants du pays, ont les yeux sur vous en ce moment.

Un Farceur. — Comment le savez-vous ? Est-ce qu’ils vous l’ont écrit ? (Rires approbateurs.)

L’Orateur, à pleine voix. — Messieurs, je suis un homme public qui parle à ses concitoyens de leurs affaires. J’ai droit d’être entendu.

Voix Amies. — Parlez. Parlez !

Le Marchand. — Vous devez écouter, Messieurs ; c’est moi qui ai invité Monsieur à venir vous instruire de la politique du pays.

Le Farceur. — Nous en savons assez long. Nous n’avons pas besoin de savoir ce qui se passe en ville. (Rires. Un quart de l’assemblée entoure l’interrupteur avec admiration.)

L’Orateur. — Messieurs, je crois qu’il est nécessaire avant d’aller plus loin, que je vous fasse l’histoire des partis qui divisent actuellement notre beau pays. Messieurs, en 1841, l’acte d’Union nous fut imposé par l’Angleterre…

Un Électeur, un peu lancé. — Dites-donc, monsieur l’avocat, combien est-ce qu’on vous paie par discours ? Si ce n’est pas trop cher, venez en faire un à la maison, quand les enfants seront couchés. (Rires et applaudissements. Un autre quart de l’assemblée entoure le partisan de Bacchus et le fait causer.)

L’Orateur. — Messieurs, malgré les interruptions d’une minorité de cette assemblée, minorité infime sous le rapport du nombre, minorité plus infime encore sous le rapport des qualités intellectuelles, je sais que vous désirez m’écouter et que vous reconnaissez dans notre candidat un homme intelligent, instruit, laborieux.

Je disais donc, Messieurs, que l’acte d’Union nous avait été imposé par la tyrannie anglaise. Permettez-moi de vous dire toute ma pensée sur cet acte infâme. Et d’abord quelle était notre position avant 1840 ?

Le Farceur. — 1840 ! C’est l’année où je me suis marié, une fameuse année ! Il y a eu des fraises au mois de mai. (Hilarité.)

L’Orateur. — Messieurs, nous luttions depuis cinquante ans…




SCÈNE III.

Le lendemain de la défaite. La scène représente une élude de notaire. L’ex-candidat, sans veste, une seule bretelle attachée, pas un coup de peigne : costume du désespoir. Il se promène à grands pas.

Le Candidat. — Pourquoi ai-je écouté la voix perfide de l’ambition, la sirène parlementaire ? Pourquoi ai-je voulu quitter cette modeste chambre, où j’ai fait tant d’actes de donation, de vente, d’échange, de transport ; où, depuis vingt ans, j’ai vu entrer, sou par sou, toute ma petite fortune. Un jour, j’ouvrais ma porte toute grande aux trente sous, un autre jour aux piastres. Mais pour les laisser sortir, je ne l’ouvrais qu’à demi, et pas tous les jours. Hélas ! je viens de dépenser en un mois, deux ans d’économie, la valeur de deux cents actes et de cinq cents conseils.

Le bonheur du notariat est plus accessible que la félicité parlementaire, et peut-être est-il plus doux. Dire que j’ai autant de plaisir à passer un contrat qu’au premier jour ! Le même battement de cœur lorsque le client entre, la même manière de lui offrir une chaise, la même chaise à lui offrir, les mêmes embarras et perplexités de rédaction à vaincre ! Rien n’a changé en moi, depuis le jour où je vis entrer par cette porte, (je le vois encore) un gros homme court avec un signe sur la joue gauche, qui me pria de lui préparer un transport. S’il avait su avec quel transport je l’accueillais, il ne m’aurait pas payé l’autre !… Et dire que j’ai voulu m’éloigner de toute cette félicité, de tout ce bonheur intime, trois mois chaque année ! ah ! j’ai bien mérité ce qui m’arrive…

Voyons ces lettres :

Mon Cher Ami. — Je te félicite d’avance sur le succès de ton élection. D’après ce que tu m’écris, je n’ai pas de doute que lorsque tu recevras cette lettre, tu seras bien et dûment élu par 200 voix de majorité. Mes condoléances à ton adversaire… Tu seras bien bon d’user de l’influence considérable que te donne, sois-en sûr, ta nouvelle position pour obtenir un emploi quelconque pour mon fils cadet, dont je ne sais que faire et qui n’est propre à rien. Fais valoir tes votes futurs pour lui obtenir un bon salaire. Je compte sur toi comme sur moi-même.

Mon excellent candidat. —

Je t’inclus le compte des provisions que je t’ai envoyées, à la demande de ton avocat, pour le dîner, à la clôture des polls. Je regrette bien de ne pouvoir aller boire à ton succès, avec l’excellent vin que je t’envoie. Je garde du moins six bouteilles de champagne pour boire d’ici, à ta victoire, avec quelques amis. Tu peux compter que mardi soir à sept heures, je serai, verre en main, à penser à toi.

P. S. L’épicier qui m’a fourni ces provisions, qui sont de première qualité, me prie de te dire qu’il te serait bien obligé, si tu lui envoyais un à-compte de suite.

Doit M. B. à (historique, )

2 doz. d’eau-de-vie à 5s 
£6 0 0
24 lbs. d’amandes piquées à ls 
1 4 0
15 lbs. de raisin 
0 7 6
4 meules de fromage 
4 5 0
1 doz. de bouteilles d’olives 
1 2 6
1 barrique de whiskey 
5 0 0
1 barique de bière 
3 15 0
1 barique de vin de Porte 
15 0 0
3 quarts d’huîtres 
3 15 0
3 paniers de champagne 
11 5 0
Payé à 2 charretiers pour transport (8 lieues.) 
1 10 0
Payé à 2 charretiers pourTotal 
£53 4 0

(avec un soupir) un fonds d’épicerie complet… jusqu’à des olives, mon Dieu ! des olives !


TABLEAU.

Le Candidat. — Combien ai-je eu de voix, d’après votre calcul ?

L’Orateur. — 617.

Le Candidat. — 617 ! Et j’ai dépensé £624.

Le Marchand. — Il y a eu bien du gaspillage, vous auriez dû mettre vos fonds entre mes mains. Je vous aurais eu 100 voix de plus, et j’aurais dépensé £100 de moins.

L’Orateur. — N’importe ! je ne pensais pas que nous aurions autant de voix. La première fois que j’ai fait le tour du comté, j’aurais parié que nous ne dépasserions pas 200 voix. C’est 417 voix de gagnées pour l’avenir.

(S’adressant an Marchand seul.) Si notre candidat n’avait pas été si impopulaire hors de sa paroisse, nous ne perdions que par 100 voix. Avec un bon candidat, nous réussirons la prochaine fois. Pensez-vous que je devrais me présenter alors…

Le Candidat. — Vous m’avez dit, je crois, que j’avais eu 624 voix.

L’Orateur. — Non, mon cher monsieur, vous confondez le compte des électeurs avec le compte des frais. Abus avez dépensé £624, à ce que vous dites, et vous avez eu, à ce que je sais, 617 votes. Majorité des frais sur les votes : 7.




  1. La scène se passe en 1861, sous l’ancien régime électoral.