Chroniques (Fabre)/29

Imprimerie L'Événement (p. 203-207).

LES VISITES DU JOUR DE L’AN.


Montréal, 7 janvier 1875.


Depuis que je donne des jouets au lieu d’en recevoir, je trouve que tous les Jours de l’An se ressemblent d’une manière, je ne dirai pas frappante, mais ennuyeuse. C’est à croire que c’est toujours le même Jour de l’An. Il se recommence avec une exactitude mortelle. Pas une fleur de plus, pas un glaçon de moins,

Les enfants changent de jouets, les hommes gardent toujours les mêmes. On n’a encore rien inventé de plus drôle pour ce jour-là que les visites. On le passe cependant à se souhaiter du plaisir. Douce ironie ! C’est comme si l’on disait : Amusez-vous, je m’ennuie ; réjouissez-vous, je fais ma corvée.

Tout le monde se plaint des visites et tout le monde en fait. On gémit du nombre de gens qu’il faut aller voir, et chaque année on ajoute à sa liste quelques nouvelles connaissances. Ici, c’est un homme qui donnera des bals cet hiver et que votre femme vous a recommandé de ne pas oublier ; là, c’est un caissier que votre intérêt vous dit de ménager. La ville est peuplée de gens dont vous pouvez avoir besoin un jour ou l’autre. Une visite au Jour de l’An bien placée, rapporte toujours quelque chose. Allons ! installez votre femme au salon dans tous ses atours, et partez gaiement. Il vous faut avoir de l’esprit, ou, du moins, de l’entrain durant cinq heures.

C’est par l’Église que l’on commence son pèlerinage mondain. On va d’abord à l’évêché, au séminaire. Mesdames, le dirai-je ? Je le dirai, car en vous la grâce est plus forte que la coquetterie. Eh bien ! ces visites sont peut-être les plus agréables de la journée. Entendons-nous. Est-ce effet de l’éducation que nous recevons, sympathie intellectuelle ou plaisir de rencontrer, au moins une fois l’an, des hommes de bien et d’esprit, qui ne s’occupent ni de politique, ni de spéculations, ni d’entreprise à monter, ni de terrains à vendre, je l’ignore ; mais ce que je sais c’est que nul salon orné de belles dames, ne présente spectacle aussi animé, aussi joyeux, que le salon de l’évêché ou le salon du séminaire. On y entre sans regret, peut-être sans repentir, et on en sort comme si on avait reçu l’absolution sans confession. On aime à revoir ces figures qui nous furent autrefois familières, qui s’associent aux souvenirs de jeunesse, et qui sont restées les mêmes, toujours indulgentes et douces. On aime à s’entendre rappeler par un mot le passé si loin déjà, et à revoir des amis qui vous ont connus si jeunes et qui vous regardent comme si vous étiez encore là, devant eux, dans votre capot d’écolier !

La conscience en repos et muni de la bénédiction de votre curé, vous vous remettez en route. Il faut du tact, de l’expérience, pour parvenir à faire soixante-quinze ou quatre-vingts visites dans une seule journée. Si vous entriez partout, il vous faudrait y renoncer. Le secret du succès, c’est de se présenter chez un certain nombre de personnes au moment où elles ne peuvent pas vous recevoir, soit qu’il soit trop tôt, soit qu’il soit trop tard. En faisant, par exemple, des visites sans désemparer de onze heures à deux, on est sûr de trouver la moitié des portes closes. Madame n’est pas encore descendue au salon ! Madame est à dîner ! Cela vous coûte vingt-quatre cartes de plus et sauve l’honneur de la journée.

Faire sa liste de visites de façon à abattre à la file des rangées de connaissances et à ne jamais revenir sur ses pas ; bien faire sa liste, en un mot, c’est un grand art. On n’y arrive qu’après bien des épreuves et non sans avoir consulté les listes de ses aînés. Il faut étudier sa carte de la ville le Directory à la main. Le désespoir de l’homme qui conserve sa liste d’une année à l’autre, ce sont les gens qui changent de résidence presqu’à chaque saison. Ils sont portés sur le carnet comme résidant dans le quartier St. Denis : vous les avez mis à la suite de X, entre A et B, et vous ne les y trouvez plus ! vous le saviez sans doute d’avance, puisque le Directory l’indique, mais cela vous dérange et mêle votre canevas.

Causer à heure fixe est toujours chose assez difficile. Il suffit que vous soyez obligé de faire des frais de conversation pour que le fond vous manque et que la forme vous fuie. En temps ordinaire, on s’en tire en jouant au whist ou en dansant ; mais le Jour de l’An, il n’y a pas à dire, il faut causer, causer durant cinq heures. De quoi ? J’allais vous le demander. Vous me rendriez service en me le disant. Je vous entends : de tout. Mais voilà : causer de tout, en cinq minutes, sur le bord d’une chaise, lorsque retentit la sonnette qui annonce l’arrivée d’un nouveau visiteur et vous donne le signal du départ, c’est un tour de force. Il y a des gens qui s’en tirent à merveille. En moins d’un instant ils ont dit tout ce qu’il fallait dire et entendu tout ce qu’il fallait entendre. Ajoutez à cela qu’ils ont l’air, en partant, de n’avoir pas tout dit, quoiqu’en réalité ils aient vidé leur sac. C’est à regret qu’on les voit s’enfuir et qu’on reporte sur les visiteurs qui leur succèdent une attention, qu’ils ont su si bien captiver.

Il y a des sujets qui s’imposent et dans les étroites limites desquels il faut bon gré mal gré se débattre. Ainsi, c’est en vain que vous tenteriez de ne pas parler du temps qu’il fait, des années qui passent, des bals qui viennent, des enfants qui poussent. Soumettez-vous : ce sont les entretiens du jour. Gare aux distractions ! Vous êtes perdu si vous vous informez des enfants là où il n’y en a pas. Vous vous exposez à des confidences sur les regrets que cette absence fait naître, confidences intéressantes mais trop longues pour tenir dans une visite du Jour de l’An.

À côté des sujets éternels il y a les sujets de circonstance. Parmi ceux-là nous avons eu cette année : Mlle Albani, le dîner à M. Joly, le scandale des Tanneries, les élections prochaines. La conversation du Jour de l’An est comme un sommaire des conversations de toute l’année. D’un mot on indique tout ce dont on a parlé, tout ce dont on parlera. Les dames dans leurs visites qu’elles commencent après les Rois et qu’elles prolongent à plaisir, se chargent de compléter ce que nous n’avons fait qu’indiquer, de peindre ce que nous n’avons fait qu’esquisser. Elles s’en tirent à merveille et on peut, sans inquiétude, leur laisser beaucoup à dire.

Il ne suffit pas d’avoir fait ses soixante-quinze visites, il faut encore, en rentrant, en rendre compte à sa famille réunie un cercle autour de vous. Les questions pleuvent.

Quelle était la mieux mise ?

Madame X… avait-elle encore sa robe jaune des années dernières ?

Madame A… était-elle dans ses bons jours ?

As-tu oublié B… ?

Pourquoi n’avoir pas été de suite chez C… qui vient toujours le Jour de l’An même ?

Il n’est pas possible que Madame Z… reçoive déjà quand il y a deux mois à peine que sa belle-mère est morte !

Ceux-ci et ceux-là ne sont pas venus ; faisaient-ils des visites ?

Il faut répondre à tout, il faut tout dire, se rappeler la couleur des robes, l’ameublement des salons, la tenue des bonnes ; trouver dans son cerveau épuisé des images nouvelles, dans sa gorge serrée des accents chaleureux ! Dans votre salon, vous recommencez les courses que vous venez de faire dans les rues. Vous allez encore une fois de maison en maison, répétant ce que vous avez dit et ce que l’on vous a dit. Vous ressemblez à un cheval qui tourne sur lui-même dans un manège.

Vos visites sont finies, mais les joujoux apportés le matin par Santa Claus ne sont pas encore cassés. Le tambour n’est pas crevé, le fusil lance le pois à merveille. Seulement, si vous êtes las, les enfants sont blasés. Ils ont trop joué. Ils ne savent plus que faire ni de leurs jouets ni d’eux-mêmes. Il ne leur reste plus qu’à pleurer. Ils s’y mettent, et on ne peut les consoler qu’en les dépouillant de tout ce qu’on leur avait donné pour les rendre heureux. Ils sont comme nous autres, grands enfants : heureux seulement lorsqu’ils n’ont plus qu’à songer à ce qu’ils avaient, qu’à rêver à ce qu’ils auront.

Visites faites, enfants couchés, le même mot s’échappe de toutes les poitrines : Voilà une bonne journée de finie. Ce qui veut dire : on est bien content qu’il y ait un Jour de l’An, mais il n’en faudrait pas deux dans la même année !