Chroniques (Fabre)/16

Imprimerie L'Événement (p. 123-128).

L’ÉVÉNEMENT.


Québec, 13 mai 1867.


Depuis que je suis en train de fonder un journal, j’interroge la figure des passants pour y découvrir le désir de s’abonner. Les uns descendent l’escalier de la Basse-Ville, les lettres qu’ils viennent de retirer du bureau de poste à la main, et ne lèvent pas les yeux vers nos bureaux ; les autres examinent avec intérêt la façade de la maison que l’on répare, et regardent si, par hasard, il ne leur tomberait pas un article sur la tête : ils ont l’air de dire d’un air empressé : « À quand le premier numéro de L’Événement ? »

Ai-je besoin de le dire ? Je détourne bien vite mon attention des premiers pour la concentrer sur les seconds que je suis avec émotion jusqu’à ce qu’ils aient disparu sous la porte Prescott. C’est qu’aux yeux d’un éditeur de journal, il n’y a rien comme l’abonné. En le voyant, il se dit :

— Voilà l’homme qui lira mes articles depuis la première ligne jusqu’à la dernière (c’est une illusion, mais n’importe, respectez-la) : voilà l’homme qui paiera régulièrement et d’avance son abonnement (ce n’est pas toujours certain, mais il est doux de le croire).

Il faut dire bien haut que les gens qui ne s’abonneront pas à L’Événement n’auront point d’excuse. Nous avons mis notre bureau sur le chemin de tout le monde. On ne peut aller de la Basse-Ville à la Haute-Ville, ni de la Haute à la Basse, sans passer devant notre porte, et l’on ne saurait négliger d’y entrer sans parti pris de ne pas s’abonner. Je suis convaincu, lecteur, que vous ne connaissez pas d’autre maison en ville. Elle vous crève les yeux de chez vous.

Vous savez bien cette ancienne maison à côté du Bureau de Poste, sur les marches mêmes de l’escalier de la Basse-Ville ? Eh bien ! c’est là. La maison de la Poste et la nôtre sont de vieilles voisines à peu près du même âge ; elles pourraient s’en conter long sur bien des choses passées, si elles causaient ! Je mentirais si je disais que notre demeure est un palais. Loin de là, mais le poste est le meilleur de la ville. Nous la réparons d’ailleurs un peu, et bientôt elle paraîtra plus jeune que son âge. Il faut aux vieilles maisons comme aux vieilles personnes un peu de toilette, pas trop. Les gens qui s’intéressent aux anciennes résidences de Québec, seront heureux de voir que celle-ci a un retour de jeunesse, une belle vieillesse.

Confessons qu’elle a eu une existence accidentée. Lorsque nous l’avons prise, elle n’était pas positivement en tenue de fête. Il a fallu lui passer un linge sur la figure.

Ce n’est pas la première imprimerie qu’aient contenue ces murs ; ils connaissent la secousse de la presse et l’odeur de l’encre. Notre excellent confrère du Mercury y a eu longtemps ses bureaux.

Ainsi, lecteur, vous n’ignorez plus rien. Je vous ai dit plus haut ce que serait L’Événement ; je vous ai révélé sa politique ; vous savez maintenant où il demeure, où vous le trouverez tous les jours, du matin au soir, heureux de vous voir : si vous ne vous abonnez pas, c’est que vraiment vous n’avez pas l’abonnement facile.


La pluie qui tombe a flots depuis huit jours a trempé même les nouvelles, et vous ne serez pas surpris si, faute de sujet plus actuel, je vous dis un mot, un dernier mot, du pont de glace.

En allant sur la Plateforme, on est encore surpris de ne pas le voir devant la ville. Bien des gens croyaient qu’il passerait le mois de juillet auprès de nous, pour nous rafraîchir ou se réchauffer. On le traversait en calèche comme une route d’été ; il ne manquait qu’un peu de poussière autour des roues et dans les yeux pour que l’illusion fut complète. De mémoire de canotier, on ne l’avait vu si solide. Comme plus d’un homme bien posé, on le disait fort épais ; et la vérité est qu’il pesait sur les épaules de tout le monde. Chaque jour, des deux rives du fleuve, les populations irritées lui lançaient des injures. Impassible, il ne se donnait même pas la peine de leur faire souvenir qu’elles l’avaient appelé de tous leurs vœux, au mois de janvier, et qu’il n’était venu que sur leur invitation pressante et réitérée. Sous son air froid cependant, il était touché et préparait son départ.

Il a déménagé tout-à-coup, le premier mai au matin, comme un locataire qui n’a pas payé son terme et qui a peur qu’on retienne ses meubles en gage.

Depuis l’invention des bateaux à vapeur fendant la glace comme du beurre, le pont a perdu beaucoup de sa valeur. On peut se passer de lui aisément. S’il ne s’engage pas à partir quand sa présence gêne, il vaudrait peut-être mieux ne pas l’inviter à venir. C’est une question à débattre l’automne prochain.


Les déménagements se sont faits à la pluie cette année. Les meubles étaient mouillés jusqu’à la bourrure. D’ordinaire, il n’y a rien d’attrayant dans la vue d’une voiture de déménagement remplie de fauteuils renversés, de lits sens dessus dessous ; c’est l’envers de la vie domestique étalé au jour. Cette fois, le transport de tous ces débris du foyer de famille, de tous ces fragments épars des pénates, sous un ciel qui versait de l’eau à torrent, avait quelque chose de particulièrement navrant.

Il y a des intérieure qui mettront quelque temps à sécher. Mais je n’ai pas l’intention de recommencer la description, souvent faite, du spectacle des déménagements. Je veux seulement, à ce propos, raconter une anecdote. Elle remonte à près de deux ans, à l’époque du transfert du siège du gouvernement de Québec à Ottawa ; mais elle est encore inédite.

Si le déménagement d’un particulier n’est point une petite affaire, on juge de ce que doit être le déménagement d’un gouvernement. Il fallut mettre en caisse les livres de la bibliothèque de la Chambre d’Assemblée pour les expédier dans la nouvelle capitale. C’était une assez grosse besogne ; mais les emballeurs ne manquaient pas. La moitié des députés, à peu près, en avaient imposé chacun un à l’Orateur.

Cela faisait une escouade de cinquante hommes en état de mettre des livres dans des caisses.

Les employés ordinaires de la Chambre, qui se pensaient en état de suffire à la tâche, prirent le parti d’envoyer ces recrues à l’Université pour emballer les dix mille volumes qui s’y trouvaient appartenant au Parlement.

Les cinquante hommes retroussèrent leurs manches et attaquèrent l’ouvrage. Le chef, ayant levé un plan du siège des opérations, fit placer une caisse à la porte de la salle ; puis ordonna à ses subordonnés dociles de former une chaîne depuis la caisse jusqu’à la tablette la plus reculée de la bibliothèque.

L’opération commença. L’homme placé à l’extrémité de la salle prenait un volume, le passait à son voisin, qui le passait à son voisin, lequel le passait à son voisin et ainsi de suite jusqu’à l’homme assis à côté de la caisse. Ce n’était que lorsque le livre était arrivé à destination et sain et sauf au fond de la caisse, que l’employé du fond se décidait à détacher un autre volume du rayon, lequel volume était acheminé de la même manière.

Parfois, le livre stationnait en route. On l’ouvrait pour voir s’il ne contenait pas quelques gravures. Si, par hasard, il y en avait, la chaîne se rompait, on formait un groupe pour les mieux voir. Pendant ce temps-là, l’homme assis près de la caisse se délassait les jambes et l’employé du fond se reposait les bras.

Au bout de quinze jours, il y avait vingt-cinq caisses de prêtes. Les cinquante hommes, mis sur les dents par ce travail sans relâche, demandèrent un jour de repos. Il leur fut, naturellement, accordé.

Les employés de la bibliothèque, qui avaient Uni leur tâche, en profitèrent pour venir voir ce qu’avaient fait durant ces quinze jours leurs cinquante collaborateurs. Ils trouvèrent les vingt-cinq caisses, et une vingt-sixième qui n’était pas fermée à clous, six heures ayant sonné au moment où l’on mettait le couvercle. Ils se mirent à l’œuvre et firent huit à dix caisses dans la journée.

Les cinquante travailleurs de la bibliothèque crurent à un prodige. Néanmoins, ils se piquèrent d’honneur et firent bravement après cela leurs trois ou quatre caisses par jour.

Sans l’intervention des employés réguliers, le même système eût continué, et se serait tout doucement étendu à tout le transport de la bibliothèque ; de sorte qu’à l’heure qu’il est, il y aurait des ouvrages dont le premier tome serait à Ottawa et le dernier encore à Québec.


Un de mes amis causait avec une demoiselle qui a fait bien des malheureux, il y a quelque vingt ans.

Cette demoiselle, qui est entichée de préjugés et de prétention aristocratiques, exprimait le regret de voir nos salons à la mode envahis par des roturiers, par des noms inconnus.

— De mon temps, ajoutait-elle, avec un soupir, on ne recevait que des lords, des gens titrés. Pour être admis dans notre société, il fallait avoir des aïeux ! Personne n’était invité à moins d’avoir son nom inscrit dans l’almanach de la noblesse.

— Maintenant, répondit mon ami, on ne fait pas tant de cérémonie. Il suffit pour que l’on vous invite que votre nom soit dans le Directory.