Chroniques (Fabre)/14

Imprimerie L'Événement (p. 109-116).

APRÈS LES VACANCES.


21 septembre 1866.


Il faut que les écoliers en prennent leur parti : les vacances sont finies. Les portes de tous les collèges se rouvrent et l’on voit défiler dans les grandes cours, silencieuses depuis deux mois, le cortège des coffres bleus gravissant vers les dortoirs. Les anciens écoliers lancent, en passant, un trait malin ou quelque vieille plaisanterie de l’année dernière au portier qui se tient majestueusement à l’entrée, son paquet de clefs à la main. Puis, ils saluent de loin, par un geste de menace, la figure mal nourrie du cuisinier qui se montre dans l’embrasure d’une fenêtre du rez-de-chaussée. Nonobstant le regret de voir finir les vacances qui leur remplit le cœur, ils ne revoient pas sans plaisir ces figures familières.

L’arrivée des nouveaux écoliers est douloureuse. C’est un chapitre de larmes, auquel la mère, le fils et parfois le père collaborent. Les larmes les plus sincères ne sont pas toujours celles de l’enfant. Il est tout à fait consolé et joue aux barres de toutes jambes, que l’auteur de ses jours verse encore chaque jour un torrent de larmes dans son potage bouillant, en songeant que le petit absent manque de confitures à son dîner.

La vie est remplie d’épreuves : les moralistes le disent, et notre existence de chaque jour le prouve ; mais il n’est guère d’épreuve qui paraisse plus dure que celle d’apprendre sa première leçon, sur un banc de bois, lorsque l’on vient de quitter la bergère moelleuse de sa mère. On commence avec courage, on entame la tâche avec intrépidité, mais aux premières difficultés, aux premières résistances de la mémoire, les yeux se lèvent involontairement et se tournent d’instinct vers l’horizon encadré dans les étroites fenêtres de la salle d’étude. Cet horizon se remplit à l’instant des plus riantes images : le panorama des vacances passe lentement sous les yeux de l’écolier. Il est dur de revenir ensuite à son devoir, et de pareilles visions désenchantent vite de la grammaire.

Les anciens écoliers, d’ailleurs, au lieu d’adoucir ce qu’ont de rude les premiers jours de la vie de collège, n’épargnent rien pour en accroître les amertumes. Les nouveaux ou navets sont les victimes d’odieuses persécutions, de supplices raffinés. Non content de les soumettre à la torture morale du ridicule, on les enferme parfois dans un cercle de bourreaux qui accablent la victime de coups de genoux aussitôt qu’elle tente de s’échapper. Le cercle se resserre peu à peu et finit par presser si vivement le navet, qu’il en sort mortifié et attendri.

Peu après la rentrée des élèves, les passions révolutionnaires commencent à fermenter. Des complots s’organisent contre le repos des professeurs et la tyrannie des classiques. On a lu Salluste, on se souvient de Cicéron, on admire Brutus. Mais Pharsale arrive, et la victoire reste à César ; il faut se remettre au latin. L’ordre règne au dortoir troublé durant quelques nuits par des appels aux armes imités de l’antique.

De mon temps, au collège, grands et petits tentèrent une parodie de la révolution de 48. On se souvient que la plus bénigne des républiques avait été accueillie, même dans le monde conservateur, avec une certaine sympathie. Le directeur des études crut pouvoir, sans danger, nous faire connaître cet événement qui paraissait devoir modifier si profondément le cours d’Histoire de France. À l’instant, les têtes fermentèrent. Les plus ardents se demandèrent s’il n’y aurait pas lâcheté à refuser de suivre les traces de la jeunesse de Paris. Chacun se choisit un modèle, un héros, Les plus éloquents jouèrent au Lamartine. Quant à moi, jeune encore, je bornai mon ambition à imiter un des membres du Gouvernement Provisoire que j’ai eu l’honneur de connaître douze ans plus tard à Paris. Il me parla du Canada comme d’une ancienne colonie espagnole. Cela me décontenança un peu, et je ne crus pas devoir lui parler de la représentation de la révolution de 1818 que nous avions donnée au collège, ni du choix bien flatteur que j’avais fait de lui comme héros et modèle.

La révolution étouffée, l’heure de la retraite sonne. Le prédicateur est éloquent, une douce atmosphère de piété se répand dans le collège, et comme après tout l’âme des jeunes révolutionnaires est encore très-facile à émouvoir, Pompée se repent, Brutus se convertit et forme le projet de prendre la soutane à la fin de l’année. Durant huit jours, les classiques sont en baisse et les Pères de l’Église triomphent.

Il y a des jours où l’on éprouve un certain plaisir à se rappeler la figure, les habitudes, les traits célèbres de ses anciens compagnons de classe ; mais il n’en est pas où l’on aime à rencontrer ces gens qui ont la fatale habitude de narrer, en toute réunion, leurs histoires de collège. Les espiègleries de jeunesse perdent beaucoup à être exhumées. Elles sentent le renfermé.

De temps à autre les élèves du même cours devraient se réunir en un fraternel banquet, comme cela se pratique en France. Ils renouvelleraient connaissance. À un bout de la table, on verrait un riche négociant et à l’autre bout le tailleur qui l’habille. De ma classe sont sortis des avocats surtout, des prêtres, des marchands, des médecins, un aubergiste, un bottier, des inconnus, à part moi, chroniqueur.


La question d’argent domine en ce moment toutes les autres ; il faut que j’en parle, si je ne veux pas que cette chronique manque d’actualité. Ne vous effrayez pas cependant, ce n’est pas un alignement de chiffres que vous allez avoir sous les yeux, ni des manœuvres de Bourse que je vais vous décrire.

La banqueroute est considérée par bien des gens comme le premier échelon de la fortune. Un commis entendu passe marchand ; il s’établit sans argent et avec une ombre de crédit. Après un an, deux ans, plus ou moins, il est au bout de sa corde ; il a beau y faire des nœuds, il faut qu’elle casse, et il n’a pas le sou pour la renouveler ! Une seule ressource lui reste, s’il ne veut pas redevenir commis. Il n’y a que la banqueroute qui lui puisse donner le capital dont il a besoin. Sa conscience hésite, mais ce qu’on appelle le sens commercial l’emporte. Il se résigne gaiement à faillir ; un arrangement à l’amiable liquide ses affaires, lui assure un fonds de magasin et un crédit nouveau. Parfois une seconde banqueroute est nécessaire : c’est le grand coup de dé. Lorsqu’il faut avoir recours à une troisième opération de ce genre, il est rare qu’elle ne soit pas fatale.

Un des côtés les plus curieux de la comédie de l’argent au Canada est celui-ci : c’est que le talent d’un négociant, le secret du succès, ne consiste pas tant à capter les bonnes pratiques qu’à fuir les mauvaises, à engager les gens à beaucoup acheter qu’à les amener à ne point acheter au-dessus de leurs moyens. Le négociant n’a d’autre protection que sa prudence. Il peut vendre tant qu’il veut, car ceux à qui il vend savent qu’ils peuvent échapper à la nécessité du paiement : l’issue de la banqueroute leur est toujours ouverte. C’est donc à lui à se borner et à ne vendre que ce qu’on est en état de lui payer.

Aussi parmi nous, ce qu’on appelle les marchands serrés réussissent-ils mieux que les grands négociants. Tôt ou tard ceux-ci roulent dans l’abîme que les faillites du petit commerce ont creusé sous leurs pas.

Le négociant naïf qui essaie de transplanter ici les habitudes du négoce européen, est victime de ses illusions commerciales. Il s’établit et les pratiques accourent : toutes les pratiques dont les autres marchands n’ont pas voulu. Il s’empresse pour satisfaire et retenir la magnifique clientèle qui lui arrive. Il fait goûter de son meilleur vin à celui-ci, invite celui-là à déjeuner chaque fois qu’il vient en ville ; il tutoie l’un et va voir au collège les enfants de l’autre, en leur portant des cargaisons de bonbons. Sa diplomatie a un succès éblouissant ; les ventes vont un train d’enfer, le magasin se vide. Le quart d’heure de Rabelais arrive, cependant ; tous protestent de leur envie de payer, plusieurs même donnent des à-comptes, mais personne ne paie en plein. Le négociant se multiplie, s’épuise pour faire face aux billets de ses clients qui lui reviennent non-payés. À la fin de l’année, c’est une perte nette du capital, une ruine totale. Le malheureux négociant succombe d’un excès de ventes.

Les fréquentes catastrophes particulières qui troublent le commerce ont souvent aussi une autre cause. La société canadienne vit au-dessus de ses moyens, trop grassement ; il n’y a guère que les gens riches qui y soient économes. Il faudra tôt ou tard que nous nous mettions au régime suivi par les petits bourgeois en Europe, car petits bourgeois nous sommes tous ou presque tous.


L’automne nous a apporté le beau temps que l’été ne nous avait pas donné. Quelle charmante saison ! Il faudrait être poitrinaire pour la trouver triste ; et encore ces pauvres cœurs souffrants éprouvent-ils à la vue des feuilles qui tombent un doux sentiment de sympathie, un pressentiment de délivrance. C’est la mort qui approche voilée et qui étend lentement la main sur ses victimes.

Pour ceux qui ont la santé, la gaîté, l’automne vaut le printemps. La saison, légèrement assombrie, a une douceur infinie, un charme d’une mélancolie pénétrante. Les feuilles jaunies ou rougies font aux arbres une parure de la nuance la plus délicate et la plus ravissante. C’est le temps des pommes, des beaux fruits fermes et sains.

Si vous aimez la nature, allez dans les bois jonchés de feuilles, courez les champs dont l’herbe se fane ; et dites-moi ensuite si ce soleil voilé de l’automne n’échauffe pas doucement le cœur ! Le sang coule vigoureusement dans les veines et l’imagination déploie largement ses ailes dans un ciel serein. La récolte est meilleure que la pluie ne permettait de l’espérer. J’ai remarqué que chaque année on désespère trop vite du grain ; il finit par valoir mieux que l’opinion qu’on exprimait, généralement, sur son compte. Au printemps on est plein d’espérances ; mais vers le milieu de l’été on n’hésite pas à déclarer la récolte manquée. Quand tout le grain est rentré, on s’aperçoit qu’elle est bonne. Même dans les meilleures années, on n’admet cette vérité consolante qu’au dernier moment et lorsqu’il n’est plus possible d’en douter. Cette année, il y avait toutes les raisons du monde de se décourager, et il faut constater avec bonheur que la pluie ne nous a pas fait autant de mal qu’elle semblait le désirer.


Tandis que les feuilles se préparent à tomber, les pêcheurs retirent leurs filets et les chasseurs prennent leur fusil. C’est le quart-d’heure de Rabelais pour les perdrix. Je n’aimerais bas à être petit oiseau, quoi qu’en dise la chanson, ni poisson dans l’eau.

La pêche à la ligne est un exercice salutaire et un plaisir suprême pour ceux qui aiment rester assis. Que ceux qui n’ont jamais pêché jettent la première pierre aux patientes victimes de cette passion innocente ! Est-il sous le soleil un passe-temps plus inoffensif que celui d’attendre, durant des heures, que de malheureux poissons, qui laissent des familles au fond de l’eau, viennent mordre à un hameçon caché sous un vers, qui n’est pas même un alexandrin ? Il n’y a que les poissons qui auraient droit de s’en plaindre. La seule émotion possible, c’est que le pêcheur s’endorme et glisse à l’eau. Mieux vaut après tout regarder nager des poissons rouges dans un bocal bleu chez les apothicaires. Cela ne fait de mal à personne.

Il est entendu que la chasse est un plaisir plus noble que la pêche à la ligne. La pêche a l’air d’un guet-apens ; on surprend la bonne foi des poissons, on les attrape lâchement. Un pêcheur qui se respecterait, dédaignerait l’artifice du vers. Il tendrait son hameçon sans masque. Les poissons sauraient à qui ils ont affaire. La partie serait égale, la lutte loyale. Le chasseur attaque sa proie de front ; mais parmi le gibier qu’il prétend avoir tué, il y a bien des pièces achetées à la sourdine, bien des oiseaux empaillés empruntés aux étalages des manchonniers. Il part pour la chasse plein d’une ardeur meurtrière. À son approche, le gibier s’éloigne, les oiseaux se sauvent à tire-d’aile. Seule, une perdrix, en proie à quelqu’accès de mélancolie et cherchant une fin prompte, vient se jeter sur le bout de son fusil. Le coup part, le suicide est consommé, et la gloire du chasseur est mince. Il faut pourtant que son amour-propre soit sauf. Il rencontre un chasseur plus heureux et qui s’en retourne accablé de gibier. Il l’entraîne derrière un arbre et le corrompt. Le gibier passe d’une main à l’autre. Le Nemrod improvisé va faire un tour au fond des bois pour se donner le désordre d’un homme qui a poursuivi avec frénésie des oiseaux qui ont disputé chèrement leur vie ; puis, il rentre heureux et triomphant au logis.

Le récit qu’il fait de sa campagne est semé des plus poignantes péripéties : cette tourte planait au loin, lorsqu’un coup admirablement tiré l’a abattue, et il n’y a eu qu’une voix parmi les chasseurs pour applaudir à tant d’adresse ; cette perdrix se croyait sauvée, cachée qu’elle était dans un épais feuillage, quand elle est tombée mortellement frappée. En poursuivant avec trop d’ardeur ce lièvre blessé, il a failli se noyer dans un ruisseau grossi par les récentes pluies.

La famille est convoquée pour écouter les récits de l’heureux chasseur, et faire festin des produits de sa chasse. Il s’épanche, narre ses exploits, dépeuple les forêts, dévaste la plaine : aucun oiseau n’est à l’abri de ses coups ; tandis que les convives mangent avec un appétit assaisonné d’admiration.

Je dînais l’autre jour chez un chasseur. Le dîner était abondant, comme c’est l’habitude dans les familles canadiennes. L’enfant de la maison mangeait comme quatre. Le père voulait mettre un frein à l’appétit dévorant de son héritier, mais la bonne mère semblait contrariée de cette intervention arbitraire :

— Songe donc, lui dit mon ami d’un ton profondément convaincu, songe donc au revers de la médaille !