Chroniques (Fabre)/13

Imprimerie L'Événement (p. 99-107).

LA SUCCESSION BONNET.


Québec, 22 août 1866.


Je l’ai dit ailleurs : notre littérature manque de types joyeux. On ne rit pas assez de ce bon rire que nos aïeux avaient importé de France en le développant. Nos personnages sont comme nous, graves et compassés. Ils ne gesticulent pas à tout rompre, à la façon de nos gens d’autrefois.

Ce n’est pas que ces types joyeux nous manquent dans la vie réelle. Tous les jours je rencontre des gens qui seraient tout à fait à leur place dans une œuvre comique. Ils souffrent même visiblement de n’y être pas, ils s’impatientent.

La France a toute une galerie moderne de types réjouissants, galerie non moins intéressante et plus curieuse que celle des grands hommes, car en la parcourant on ne rencontre que des figures épanouies qui n’ont coûté à l’humanité que des éclats de rire. Cette galerie s’ouvre par ce superbe personnage de Joseph Prudhomme dont l’effigie majestueuse orne presque tous les coq-à-l’âne contemporains, et se ferme provisoirement par ce marchand de crayons de génie, ce Mangin dont le casque rayonnera dans l’avenir, qui est mort, il y a quelque deux ans, poitrinaire comme une pâle jeune fille, et à qui j’entendais dire un jour, avec un accent inimitable, sur la grande place de Lille :

« Ma brave femme de mère m’a dit au sortir de l’enfance : Mangin, tu es bien fait, tu feras ton chemin dans le monde, car un bienfait n’est jamais perdu. »

À Paris, on rencontre à chaque pas un personnage dont l’on a fait connaissance dans les esquisses satiriques : ici Jérôme Paturot, plus loin Calino. Le bottier qui vous chausse, le tailleur qui vous habille, le chemisier qui vous met au cou un faux col, le coiffeur qui vous passe un fer dans les cheveux, le cocher qui vous promène au pas et à l’heure, le garçon de restaurant qui vous sert chaud un poulet froid, sont autant de personnages comiques.

En arrivant à Paris, j’entrai chez un coiffeur à qui je confiai ma tête échevelée par l’aquilon. Ses premières paroles me donnèrent la note de l’air qui allait sans cesse résonner à mes oreilles et que plus tard j’essaierais de chanter moi-même :

— Monsieur, me dit-il, je suis en train de révolutionner la chemise. Tandis que tout marchait dans le monde, la chemise est restée stationnaire. L’art du chemisier est encore à l’état d’enfance, je vais l’émanciper ! Je prépare une chemise qui étonnera Paris et fera le tour du monde.

Ce coiffeur joignait à l’industrie des cheveux, qu’il jugeait impuissante à le porter au faîte de la fortune, l’industrie des chemises. Naïf comme on l’est à son premier pas dans une grande ville et dans la vie, je commandai une demi-douzaine de ces chemises qui devaient laisser si loin derrière elles les chemises qui avaient suffi jusqu’alors à l’humanité. Le pauvre diable à qui je fus obligé de les donner, ne pouvant les porter moi-même, a mal fini. On n’a jamais pu savoir si c’était un suicide ou un meurtre, s’il s’était étranglé au moyen de la chemise ou si c’était la chemise qui l’avait étranglé à son corps défendant. Toujours est-il qu’on le trouva mort, trois jours après mon fatal cadeau, et qu’on fut obligé de l’enterrer dans ma chemise, faute d’en pouvoir faire sortir sa dépouille mortelle.

Le mot de mon coiffeur me rappelle celui de mon bottier, l’illustre Perrin-Leguay. À mon retour à Paris, après quelques années d’absence, je lui envoyai ma commande, en lui rappelant qu’il avait ma mesure.

— Oui, répondit-il à mon commissionnaire, j’avais sa mesure, mais on m’aura gâté son pied en Amérique.

Et il ne voulut rien faire avant d’avoir revu mon pied.

Un autre mot de lui achèvera de le peindre. Un de mes amis qui avait fait un long séjour à Paris, sur le point de revenir au Canada, alla lui confier une dernière commande. Perrin-Leguay lui demanda la faveur de voir encore une fois son pied et après l’avoir longtemps regardé, il s’écria d’un air triomphant :

— Vous rappelez-vous le pied que vous aviez en arrivant d’Amérique ? Comme je l’ai formé !

Mais je m’attarde en ces gais souvenirs, je reviens à mon sujet.

J’ai hâte de voir s’ouvrir le Musée de la gaîté canadienne : j’y glisserai volontiers quelques statuettes.

C’est peut-être dans les conversations des curés que l’on trouverait le plus d’éléments pour composer ces légères esquisses de personnages, qui ont acquis une sorte de célébrité gaie et dont le nom ne saurait être prononcé dans une réunion ecclésiastique, sans faire naître à l’instant sur les lèvres mille plaisantes anecdotes et une gaîté bruyante. Qui n’a entendu parler bien des fois du père O’Neile, par exemple ?

On trouverait aussi beaucoup à puiser dans les souvenirs des avocats qui suivaient les Cours de Circuit à la campagne, du temps où les Circuits n’avaient point encore vu disparaître leur physionomie désopilante sous leur éclat légal. Il faudrait faire causer les vieux notaires, confidents de nos grands pères et spectateurs de tant de scènes de comédie qui menacent de rester inédites, étouffées entre un contrat de mariage et un testament.

Je n’ai point l’intention de tenter ici l’œuvre piquante que j’indique à ceux qui ont tout ce qu’il faut pour la mener à bonne fin : le goût des anecdotes, l’art du récit, l’amour de la gaîté, la passion des originaux. Je veux seulement suspendre dans un coin du Foyer un léger croquis d’un type qui vient de se montrer plaisamment dans une comédie des mieux montées et dont tous les acteurs ont, fort involontairement, rempli à merveille les rôles que leur avait assignés l’auteur.

Le faible de bien des gens parmi nous, c’est de croire qu’ils ont eu d’illustres ancêtres ou des aïeux millionnaires. Chacun a son château en Espagne ou en Allemagne. Les uns isolent de leur nom roturier le de par lequel il commence, et le transforment en particule noble ; les autres escomptent la fortune qui ne peut manquer de leur arriver du fond de la Bretagne, d’un jour à l’antre. À la dynastie éteinte des Oncles d’Amérique, nous voulons substituer la branche cadette des Oncles d’Europe. Il y en a à qui on annoncerait demain qu’ils sont les cousins du roi de Prusse qu’ils n’en seraient aucunement surpris. Ils feraient de suite leurs malles pour Berlin, afin d’aller réclamer leur part du butin de Sadowa. La fantasmagorie de la succession Bonnet a fait ici de nombreuses victimes.

Le but secret de plus d’un voyage en Europe, c’est de se découvrir des origines aristocratiques ou d’aller prendre possession de quelque château en ruines. À force de recherches, plusieurs finissent par trouver, au fond d’une vieille ville de province, d’antiques parentes trop bien conservées, qui leur demandent des pensions viagères. En sentiment respectable se mêle sans doute à cette curiosité. On aime à renouer la tradition, à remonter le courant jusqu’à la source inconnue ; on veut savoir si l’on est Breton, Normand, ou seulement compatriote des fromages de Brie.

Un auteur dramatique, qui a gardé l’anonyme, vient de tenter de corriger ce travers fort répandu par une comédie dont tout le monde parle aux champs et à la ville, et que je vais raconter brièvement.

Un brave homme vivait de peu dans le village de Kamouraska. Mettons qu’il s’appelait Bonnet et qu’à cause de cela on croyait qu’il était né coiffé. L’imagination populaire aimait à contempler en lui le descendant déchu d’une noble race, une victime résignée d’un grand malheur, l’épave d’un naufrage, l’obscur fragment d’une haute destinée brisée. Il avait des courtisans qui croyaient à son étoile et l’entretenaient dans le souvenir confus de sa grandeur passée et l’illusion de sa fortune à venir. En attendant, il chaussait les gens de son village tant bien que mal, mais personne, en prévision de l’avenir, n’osait dire où le soulier le blessait.

On écrivit en Allemagne, et bientôt on se crut sur la piste de l’héritage. Enfin un jour arrive une lettre de Francfort apportant la grande nouvelle attendue depuis si longtemps. On ne s’était pas trompé : Bonnet était bien le dernier rejeton d’une grande famille, l’héritier d’une opulente fortune. La lettre en cotait le chiffre à trente-trois millions de piastres et contenait une première traite de $108,000, un à-compte ! Il devait en arriver une pareille tous les trois mois.

Que l’on se mette à la place d’un homme qui se trouve tout à coup riche de trente-trois millions de piastres ! Cela étourdit un peu ; on se passe la main sur les yeux pour s’éclaircir la vue de ces millions. La nouvelle se répandit comme l’éclair, et on accourut de toutes parts serrer la main ou se jeter au cou du millionnaire. C’était à qui avait deviné son étoile sous les épais nuages qui l’enveloppaient. Plusieurs avaient des remords de s’être laissé chausser par lui, quoique tout le monde aurait bien voulu être dans ses souliers.

Lui, Bonnet, était simple et digne. Il portait avec aisance le poids de ses millions, il accueillait avec bonté la multitude, feignant d’ignorer la distance qui le séparait de ses égaux, de ses supérieurs de la veille, de ses obligés du lendemain. Les femmes commençaient à lui trouver la taille élégante et le port majestueux ; veuf ou garçon, il attirait les regards des belles et les projets matrimoniaux affluaient sur sa tête.

Bonnet songea à l’emploi qu’il ferait de sa fortune. Chaud partisan politique, sa première pensée fut pour le candidat malheureux à qui il avait donné si souvent en vain sa voix inconnue.

« Je chasserai Chapais du comté, s’écria-t-il, je ferai élire Letellier. »

Il faut connaître le comté de Kamouraska, les luttes électorales acharnées entre deux candidats invariables dont il est le théâtre depuis douze à quinze ans, la passion, la persévérance que chacun apporte à faire triompher son candidat, pour bien comprendre ce cri de l’âme. Il n’y a pas un électeur, partisan du candidat évincé, qui n’en eût dit autant en pareille position.

Puis, Bonnet rassura ses concitoyens, qui craignaient déjà de le voir s’envoler avec ses trésors au sein tumultueux des grandes villes. Il resterait au milieu d’eux à manger ses immenses biens en famille, enrichissant tous ceux qui l’approcheraient. Non-seulement il n’y aurait plus un pauvre dans le village, mais il n’y aurait que des riches vivant des rentes de Bonnet. Chacun, de sa petite fenêtre du pignon, contemplait la douce perspective qui s’ouvrait ainsi à l’horizon du village.

Bonnet épanchait son cœur devant ses confidents qui ne se lassaient pas de l’écouter. Déjà il avait choisi le terrain sur lequel il devait se faire bâtir une résidence princière. Il esquissait le plan. À chaque instant, il ajoutait un étage, ses meubles, agrandissait son parc, supprimait les constructions voisines pour se ménager une plus belle vue.

On voulait lui faire choisir une compagne parmi ses amies d’enfance, les unes devenues veuves, les autres promues vieilles filles. Mais, passant la main dans ses cheveux, il aspirait à une plus brillante conquête. Nouveau seigneur de ces domaines, il prétendait conduire à l’autel la plus jolie fille du village.

A côté de Bonnet, il fallait voir son avocat, le futur administrateur de sa fortune, superbe et rayonnant. N’était-ce pas lui qui, le premier, avait soupçonné le millionnaire sous l’humble bottier ? N’était-ce pas par ses soins qu’on était parvenu à découvrir ce précieux secret, et à ravir à la vieille Germanie ce trésor ? Il groupait les millions ; il les faisait manœuvrer dans son étude hantée d’habitude par des hôtes plus modestes ; il les jetait par les fenêtres. On se serait cru chez l’intendant de M. de Rotschild. Il circulait à pas comptés, ruminant des chiffres ; de temps à autre, on l’entendait murmurer : Cent mille piastres… château… Francfort… Bismark…

Le voyant si agité, les gens se rangeaient respectueusement sur son passage. Apparaissaient déjà sur son front les rides creusées par les préoccupations d’une administration trop compliquée.

Après s’être abandonné à toutes les joies d’une fortune anticipée, il fallut songer à la réaliser. La lettre qui annonçait la prodigieuse nouvelle était très-explicite et fort détaillée. Avec cette lettre-là à la main, on pouvait se rendre à Francfort et ramasser l’héritage. Comme on se doutait bien en Allemagne que Bonnet avait oublié la langue de ses ancêtres, on avait eu soin de joindre au texte allemand une excellente traduction. La traite, adressée à la Banque de l’Amérique Britannique du Nord, était en bonne forme.

Il fut décidé que Bonnet irait en personne, accompagné de son avocat et des principaux citoyens de l’endroit, réclamer à la banque le paiement, en or, de sa traite. Tout le monde était d’opinion qu’on ne pouvait mettre trop d’empressement et de solennité dans cette première démarche. Seulement, si Bonnet avait en portefeuille une traite de $108,000, il manquait de monnaie pour défrayer ses dépenses de voyage. Il y eut lutte pour savoir qui serait admis à la faveur de lui prêter de l’argent : l’avocat l’emporta. De plus, le costume de cet homme fortuné avait été jusque-là fort négligé ; il avait grandi dans l’ignorance des tailleurs. Le conseil municipal lui vota une garde-robe et les meilleurs artistes du village furent employés à l’habiller des pieds à la tête ; ils se surpassèrent.

Le jour du voyage à la ville fixé, il fut convenu que tous les paroissiens accompagneraient Bonnet et son avocat jusqu’à la station du chemin de fer. Les vieillards restèrent à garder les maisons. La démonstration fut, brillante, enthousiaste, et Bonnet, en gants jaunes, s’élança, suivi de son avocat, dans le train rapide qui l’emporta dans la direction de la Banque de l’Amérique Britannique du Nord.

La nouvelle qu’un millionnaire venait de prendre le train se répandit promptement parmi les passagers. La foule se pressa dans le char qui le portait. Il y avait là des hommes d’affaires qui exprimèrent quelques doutes sur la traite, mais leur voix fut promptement étouffée sous les clameurs enthousiastes de la foule. On s’arrachait Bonnet qui commençait à se friper.

Aussitôt arrivé en ville, le cortège se dirigea vers la banque, l’avocat battant la marche d’un pas rapide. On fit ouvrir à deux battants la grande porte, et le millionnaire franchit pour la première fois le seuil du temple de l’escompte. Mandé en toute hâte, le caissier accourut à la nouvelle que l’on réclamait le paiement immédiat, en or, d’une traite de Francfort de $108,000.

— Faites payer de suite, dit l’avocat en lui tendant la traite, M. Bonnet est pressé, et d’ailleurs il n’aime pas à attendre.

Le caissier examina la traite et laissa échapper un soupir de soulagement.

— Messieurs, leur dit-il, vous êtes victimes d’une mystification. Cette traite ne vaut rien.

Et il prouva son dire avec une telle évidence, qu’à mesure qu’il avançait dans sa cruelle démonstration, Bonnet redevenait lui-même. Il ôtait ses gants jaunes et faisait mine de se dépouiller de ses pantalons neufs. Quant à l’avocat, il fondait. En cinq minutes, il avait diminué de $108,000.

En quittant la banque, Bonnet, son avocat et la députation s’enfuirent à la station, sans vouloir regarder personne ni répondre à aucune question.

Cependant les habitants de Kamouraska se portèrent en foule au retour du train pour fêter l’arrivée des $108,000. Il pleuvait et, par moment, sans pouvoir se rendre bien compte de la cause de ce refroidissement, ils sentaient leur enthousiasme faiblir. L’heure de l’arrivée du train approchant, leur foi renaissait, et ce fut par des hourrahs formidables qu’ils saluèrent l’apparition de Bonnet et de son avocat. Mille questions éclatèrent immédiatement après.

L’avocat eut à peine la force de confier la fatale nouvelle à l’oreille de quelqu’un. Aussitôt elle se répandit comme la foudre. Ce fut un désastre ; tous les châteaux en Espagne croulèrent à la fois. Puis, vinrent les récriminations qui tombèrent comme grêle sur le crédule avocat, coupable d’avoir procuré à ses concitoyens la douce illusion de la fortune durant deux jours.

Quant à Bonnet, on le vit reparaître, un quart d’heure après, dans son costume habituel. Il avait déjà pris son parti du naufrage de sa fortune et venait consoler les autres de la perte de ses trente-trois millions de piastres.