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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1893

Chronique n° 1477
31 octobre 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE





31 octobre.


Aux environs de l’an 1000 de notre ère, un évêque, que les chroniques ne nomment point, annonça qu’il avait reçu du ciel, d’une manière miraculeuse, l’ordre de prêcher la paix à la terre. Ce fut l’origine de la « Trêve de Dieu » qui, durant trente-six heures par semaine, empêchait les gens de se « malfaire » les uns aux autres. L’idée fit son chemin, puisque ses promoteurs arrivèrent un peu plus tard à reporter au mercredi soir la suspension d’armes hebdomadaire qui commençait originairement au samedi.

C’est une trêve analogue, à laquelle nous souhaitons le même succès, — trêve à nos luttes intérieures, aux durs propos de la politique, — que les fêtes franco-russes nous ont procurée. À cet égard, bien qu’attristée par la mort de deux de nos plus illustres concitoyens, le maréchal de Mac-Mahon et Charles Gounod, la quinzaine qui se termine aujourd’hui comptera comme une période heureuse. Même la perte que la France éprouvait, en la personne du loyal soldat qui fut, pendant plus de six années, son premier magistrat, augmenta encore cette sorte d’effusion civique, cette sympathie touchante dans laquelle on vivait comme baigné.

L’union patriotique avec laquelle toutes les classes de la nation fêtaient l’amiral Avellan et les officiers de l’escadre russe imposait silence aux dissensions intestines de la France ; les hommages rendus par la plupart des souverains, par les chefs des armées étrangères à la mémoire du maréchal de Mac-Mahon, la couronne délicatement offerte par l’empereur d’Allemagne, la dépêche émue du roi Humbert et l’assistance aux obsèques d’une délégation officielle des troupes italiennes, nos anciennes compagnes de gloire, semblaient faire fondre les griefs internationaux, effacer le souvenir des querelles anciennes ou récentes, et donner l’illusion d’un état universellement pacifique que ni les membres recommandables de l’Association de la paix, qui vient de se réunir à Berne, ni les bruyans promoteurs du congrès annuel antimilitariste, qui délibéraient à la même heure à Bruxelles, à l’ombre du drapeau rouge, ne paraissent malheureusement en mesure de nous garantir.

Cette impression n’a pas été, croyons-nous, exclusivement ressentie en France ; l’Europe aussi l’a éprouvée. Elle a vu, à n’en pouvoir douter, combien les dispositions intimes de la foule parisienne étaient favorables au maintien de la paix. Des hommes d’État, des diplomates, assis autour d’un tapis de velours, savent se composer une attitude et dissimuler leur pensée secrète : une foule en serait incapable. Ce n’est pas que, selon le mot de Catherine II, « les capitales, par définition, n’aient pas le sens commun ; » mais l’âme populaire ne se gouverne pas d’après des considérations abstraites, et l’on en voit aisément le fond. Or la France, par sa conduite de ces derniers jours, a donné une preuve souveraine de modération et de bon sens. Rien de moins provocant, rien de plus noble que son allure, non seulement dans les banquets officiels ou dans les galas organisés, comme à cette magnifique représentation de l’Opéra, où les gloires des lettres et des arts, les notabilités de la politique et les simples gens du monde étaient si cordialement mêlés, queles représentans fashionables des associations sportives de la banUeue semblaient, d’après leur place, marcher de pair avec les grands-croix de la Légion d’honneur, mais aussi dans la rue, parmi les masses, pas une fausse note n’a pu être relevée dans cette grandiose manifestation.

Ces acclamations répétées ne contenaient ni une menace ni un défi ; elles ne respiraient que l’aménité et la bonne humeur. Chacun se disait, et avec raison, que l’alliance de la Russie était une garantie contre les fantaisies belliqueuses des tiers, qu’elle assurait le moyen de nous défendre contre toute agression. Nul ne rêvait de victoires et de conquêtes ; on était simplement heureux de songer que, désormais, l’on pouvait respirer à l’aise, qu’on ne vivait plus, comme naguère, sous une épée de Damoclès suspendue à un fil. On se sentait satisfait de ce que la patrie eût repris sa place parmi les grandes puissances, en montrant que son amitié valait la peine d’être recherchée. Aucune arrière-pensée, aucune vue ambitieuse, ne se cachait de part ni d’autre dans les vivats et dans les toasts ; et le Président de la République exprimait bien la pensée de la nation lorsqu’il portait la santé d’Alexandre III, en disant que la visite de l’escadre russe laisserait parmi nous d’ineffaçables souvenirs.

C’est cette politique de paix qui s’affirmait de nouveau et s’accentuait encore dans la dépêche que l’empereur de Russie adressait de Gatchina, le 27 octobre, au Président de la République, au moment même où celui-ci prenait congé à Toulon de « la belle escadre sur laquelle il avait eu la vive satisfaction de saluer le pavillon russe dans les eaux françaises », et dans l’admirable hommage que le tsar, après avoir voulu voir les officiers russes réunis aux officiers français derrière le cercueil du maréchal de Mac-Mahon, rendait en ces termes à la nation française :

« Au moment où l’escadre russe quitte la France, il me tient à cœur de vous exprimer combien je suis touché et reconnaissant de l’accueil chaleureux et splendide que nos marins ont trouvé partout sur le sol français.

« Les témoignages de vive sympathie qui se sont manifestés encore une fois avec tant d’éloquence joindront un nouveau lien à ceux qui unissent nos deux pays et contribueront, je l’espère, à l’affermissement de la paix générale, objet de leurs efforts et de leurs vœux les plus constans. »

En même temps que ce télégramme parvenait à M. Carnot, le ministre des Affaires Étrangères recevait de l’ambassade de Russie communication du télégramme suivant adressé par M. de Giers, ministre des Affaires-Étrangères de l’empereur de Russie, à M. le baron de Mohrenheim :

« L’Empereur vous charge d’être l’interprète de sa sincère gratitude auprès des organes du gouvernement ainsi que des représentans de toutes les classes de la société qui ont participé à la brillante et cordiale réception de l’escadre russe en France.

« Sa Majesté est très touchée des sentimens de sympathie et d’amitié si admirablement témoignés en cette circonstance.

« L’empereur télégraphie directement à M. le Président de la République. » C’est le dernier mot de toutes ces fêtes, et après lequel tout commentaire serait superflu.

Ces réjouissances multipliées, qui se succédaient à de si courts intervalles qu’on aurait presque pu trouver qu’il y en avait trop et qu’elles devaient accabler en quelque sorte par leur nombre ceux qui en étaient l’objet, ont dû pourtant s’interrompre un jour, pour faire place à la pompe funèbre dont la République avait le devoir d’honorer celui qui fut, sans le savoir et sans le vouloir peut-être, l’un de ses fondateurs. On a dit qu’il se formait de grandes liaisons entre les peuples qui se font de grandes guerres, parce que la guerre est une sorte de commerce qui rapproche ceux mêmes qu’elle entre-choque. C’est un peu de la même manière que le maréchal de Mac-Mahon, porté au pouvoir par un parti hostile au régime républicain, et qui n’a jamais passé pour être personnellement très favorable à ce régime, a néanmoins contribué à l’affermir, à lui donner dans le monde un aspect tout différent de celui qu’il avait eu lors de précédentes tentatives : rassurant les inquiétudes, inspirant la confiance, et tombant finalement, au milieu de l’ingratitude universelle, en laissant la République beaucoup plus forte et beaucoup plus respectée, en 1879, qu’il ne l’avait reçue en 1873.

Quatorze années ont passé depuis lors, éteignant les ressentimens, apaisant les rancunes. Comme ces visages qui, tourmentés par l’agonie, reprennent, aussitôt que la mort a fait son œuvre, la sérénité de la vie et retrouvent quelques-uns des traits de la jeunesse, la carrière du maréchal, maintenant qu’il n’est plus, revit tout entière dans la mémoire nationale. Soustraite aux haines des partis, elle est apparue très pure, très belle, et, comme d’habitude, ses adversaires lui ont rendu hommage.

Cette longue vie militaire d’iin homme que l’on avait pu appeler le « Bayard moderne » sans que personne trouvât l’éloge excessif, tellement sa bravoure était célèbre, fut sans reproche comme elle avait été sans peur. Longtemps associé aux triomphes du pays, en Afrique, en Crimée, en Italie, le jeune sous-lieutenant légitimiste qui faisait partie en 1830 de l’expédition d’Alger avait eu la sagesse de ne pas « briser son épée », comme on disait alors. Il était dans sa destinée de servir avec honneur tous les gouvernemens, sans qu’on puisse dire qu’aucun de ces gouvernemens ait joui pleinement des sympathies du maréchal, pas même le sien. Car ce n’était pas être bien bon courtisan, sous sa présidence, que de crier : « Vive la République ! »

Colonel en 1848, sans qu’il y eût un seul de ses grades qu’il n’eût conquis à la pointe de l’épée, — à Mouzaïa, au col des Oliviers et dans l’expédition de Biskra, — plusieurs fois blessé et cité à l’ordre du jour, il était de cette race héroïque des guerres anciennes où nos pères, selon le mot de leurs adversaires de l’époque, « allaient à la mort comme s’ils devaient ressusciter le lendemain ». Nommé général de brigade par le gouvernement provisoire et divisionnaire par l’empereur en 1852, il emportait à Malakof cette redoute fameuse, sur laquelle, bien que l’on s’attendît à chaque instant à la voir sauter, il déclarait nettement sa A^olonté de se maintenir, en des termes que l’histoire traduisait parle légendaire : « J’y suis, j’y reste. » Quelques années plus tard, il remportait en Italie la victoire de Magenta, qu’on lui érigeait en fief, avec le bâton de maréchal.

Ce dernier succès était uniquement dû au coup d’œil de Mac-Mahon, à sa capacité stratégique : car il n’était pas seulement sur le terrain un hardi capitaine, mais aussi un très habile général. Et il y aurait une grave injustice à lui refuser les qualités éminentes de l’homme de guerre. Il n’était pas dépourvu d’initiative, quoiqu’il en ait manqué en 1870. Au contraire, prenant sur lui de modifier, à l’heure du péril, les plans du haut commandement, c’est en manquant à la discipline qu’il avait vaincu à Magenta ! Félix culpa ! Bien que cette louable audace ne se soit pas renouvelée, lors de la campagne de France, où la direction politique des opérations l’envoya se faire battre sur la Meuse, sa réputation n’en avait pas trop souffert, et sa blessure à Sedan lui avait conservé son prestige !

La présidence lui réservait de tout autres campagnes, aussi pénibles pour lui. Son avènement, au printemps de 1873, était suivi de la fusion des deux branches de la maison royale, en été, et de l’échec des restaurations monarchiques, en automne. Quand le Comte de Chambord qui, par sa lettre du 27 octobre, avait inconsciemment refusé la couronne, fit demander huit jours plus tard au maréchal, — du petit hôtel de la rue Saint-Louis, à Versailles, où il était descendu chez M. le comte de Vanssay, l’un de ses fidèles, — de consentir, s’il ne pouvait faire davantage, à une entrevue secrète avec lui, la monarchie était morte. Le maréchal le savait, comme tout le monde en France ; il n’y avait que M. le Comte de Chambord à l’ignorer. Le chef de l’État refusa naturellement de s’engager dans des pourparlers qui, approuvés naguère par l’Assemblée nationale, eussent été l’aurore d’une restauration, mais qui, désavoués par elle, devenaient une intrigue déloyale.

Seulement, une tactique qui ne peut faire la monarchie et ne veut pas accepter la République, se heurte vite à la logique du suffrage universel. D’où les élections de 1876, puis la tentative du 16 mai, où le maréchal s’engagea, on ne sait trop sous quelles influences ; tentative qui eût risqué de tourner au tragique, si le duc de Broglie ne s’était trouvé là pour en sauver l’honneur. En octobre 1877 commencèrent, pour le président de la République, deux années fort grises. L’Elysée restait moralement désert. Le maréchal était dans la situation de ces rois constitutionnels, forcés de prendre des ministres qui ne sont pas leurs amis, et ayant des amis qu’ils ne peuvent pas faire ministres. Ses anciens partisans le boudaient, ou s’éloignaient de lui pour ne pas le compromettre, et les nouveaux guides de la majorité l’évitaient, pour ne pas se compromettre eux-mêmes. La presse, la presse de droite, plus encore que celle de gauche, ne lui ménageait ni son ironie ni ses colères. Dès lors il ne lui restait rien autre chose à faire que quitter ce pouvoir, auquel il avait été porté sans l’avoir sollicité, en disant dans sa lettre de démission adressée aux deux Chambres : « J’ai la consolation de penser que, durant les cinquante-trois années que j’ai consacrées au service de mon pays, je n’ai jamais été guidé par d’autres sentimens que ceux de l’honneur et du devoir, et par un dévouement absolu à la patrie. »

Parole fière, belle et vraie, rappelée par le président du conseil dans le discours qu’il a prononcé sur le cercueil de Mac-Mahon. La majesté de ces obsèques nationales, aux Invalides, l’émotion profonde des assistans, ont témoigné à quel point la personne du maréchal, dégagée des polémiques et des controverses, apparaitcomme celle d’un grand citoyen dont la France a droit de s’enorgueillir.

Cette destinée d’un de ses prédécesseurs, violemment et fréquemment attaqué et pour ce qu’il faisait et pour ce qu’il ne faisait pas, contient d’intéressantes leçons pour le président de la République, actuellement en exercice, qui ne peut s’attendre à beaucoup plus d’indulgence de la part des partis en présence. Le moment, lui dit-on, est venu de vous montrer. Il peut être utile de prendre en certains cas l’attitude de l’impassibilité, mais il n’en faut pas abuser. Il n’est pas établi en principe que le président soit uniquement fait, comme le disait récemment à M. Carnot, avec quelque impertinence, le socialiste Fournière, « pour occuper le fauteuil du milieu dans les cérémonies publiques » ; ce qui le réduirait à n’être qu’une sorte d’annexé ornementale du mobilier national. En un mot il n’est pas raisonnable qu’il vive, retiré des affaires publiques, dans le premier poste de l’État. Ceux qui parlent ainsi ne demandent pas absolument au président, comme jadis certains partis conservateurs à leurs chefs, de « monter à cheval » ; mais on voudrait qu’il mît lui-même la main au gouvernail, qu’il usât des prérogatives que la constitution lui confère, qu’il indiquât ses préférences.

Toutes les fois cependant que M. Carnot a voulu faire ainsi ce qu’on lui conseille, toutes les fois qu’il a timidement manifesté des sympathies ou des antipathies, comme on conte qu’il l’aurait fait dans la constitution du ministère actuel, d’autres voix, les mêmes peut-être, n’ont pas manqué de s’élever contre le président, en déplorant cet exercice du « pouvoir personnel » et le système du « bon plaisir ». Les mêmes questions se posent aujourd’hui, où la convocation du Parlement est officiellement annoncée pour le 14 novembre, et l’on peut les résumer ainsi : Les dernières élections législatives ont modifié la composition de la Chambre, en dépossédant les radicaux et surtout les conservateurs d’une grande partie de leurs sièges au profit des républicains modérés. Une majorité homogène de cette nuance est en voie de formation ; on peut même penser qu’elle est virtuellement constituée. Dans ces conditions, le ministère actuel, produit de l’ancienne concentration de l’opportunisme et du radicalisme, doit céder la place à un ministère à son tour homogène, image de la majorité naissante. Mais comment et à quel moment devra se constituer ce ministère ? Sera-ce M. Carnot qui, avant la réunion des Chambres, redemandera à M. Dupuy et à ses collègues leurs portefeuilles ? Sera-ce M. Dupuy qui prendra les devans, et offrira la démission collective des titulaires en fonctions au Président de la République, lequel confierait alors la mission de composer un cabinet plus harmonique à tel personnage qu’il jugerait convenable ?

Mais ce que ne dit aucun des journaux qui prônent l’une ou l’autre de ces combinaisons, c’est le nom de ce personnage. Et s’ils ne le disent pas, c’est précisément qu’aucun nom ne paraît s’imposer à l’opinion publique, qu’aucun député ne parait posséder dès à présent une autorité assez grande sur la Chambre pour assumer la responsabilité du pouvoir avec des chances sérieuses de succès. On reproche à M. Carnot, avec plus ou moins de fondement, d’être partisan de ces cabinets hétérogènes qui n’excluaient presque aucune nuance républicaine, mais aussi n’en satisfaisaient, n’en représentaient absolument aucune. Résultant de forces contraires qui se neutralisaient, ces gouvernemens étaient, par une loi mathématique, condamnés à la quasi-immobilité.

Personne ne veut plus de ce système, ni dans la gauche extrême, ni dans la gauche modérée, qui devient aujourd’hui le centre et presque la droite. Il n’est donc pas vraisemblable qu’on y persiste. Le seul point est de savoir comment on en sortira. Il est probable que l’intention de M. Dupuy, conforme en cela à celle de tous ses prédécesseurs, n’est pas de quitter volontairement le pouvoir. Le président du conseil ne peut se dissimuler qu’il n’est pas lui-même parfaitement homogène ; que ses discours, ses actes administratifs, ont été, depuis six mois, ondoyans et divers ; il est sans doute mal à l’aise pour procéder parmi ses collègues aux épurations, aux « débarquemens », comme on disait l’hiver dernier, que l’on attend de lui. Je crois cependant qu’il n’a que bien juste le temps d’agir.

Si M. Carnot ne croit pas devoir prendre sur lui d’appeler à la direction des affaires, par exemple, M. Casimir Perier, ou M. Develle, ou M. Cavaignac, ou M. Léon Say, dont les uns se récuseraient peut-être, dont les autres, bien qu’indiqués pour faire partie d’un cabinet modéré, ne se croiraient en mesure de la présider ; s’il conserve M. Dupuy dans son poste de premier ministre, c’est à ce dernier qu’il appartient de dégager lui-même sa propre politique, sur un programme défini et avec des collègues décidés à le soutenir. En un mot, si le ministère ne crée pas sa majorité, ce sera la majorité qui créera le ministère ; mais le ministère qui sortirait alors d’une interpellation ou d’un ordre du jour, pourrait fort bien n’être plus le ministère Dupuy.

Ce programme que le pays réclame doit être net et précis. Il ne faut pas se gargariser de phrases vagues et oratoires. Il est superflu de parler de conciliation ; d’abord parce que la conciliation, à elle toute seule, n’est pas une politique, ensuite parce que le seul point sur lequel les modérés et les radicaux soient d’accord, c’est la nécessité d’un divorce absolu. Il ne faut donc pas, ainsi que M. Dupuy le disait il y a peu de jours, « éviter les querelles entre républicains » ; au contraire, il convient de gouverner pour ou contre les radicaux.

M. Peytral, par exemple, insinue que les ministres actuels sont tout simplement des gens pleins de bonne volonté, qui n’ont d’opinion arrêtée sur quoi que ce soit et ne sont « réfractaires à aucun des progrès que comporte l’étiquette républicaine » ; il a cependant exprimé à plusieurs reprises son intention de proposer un impôt sur le revenu, tandis que le président du conseil a déclaré maintes fois qu’il y était hostile. Ce n’est pas que le parti modéré se veuille réduire à être un parti rétrograde ni même stationnaire. Bien loin de là : les réformes financières, sociales, administratives, auxquelles il devra s’attacher sont nombreuses, et nous aurons sans doute l’occasion de les discuter une aune. C’est pour les faire aboutir qu’il doit les systématiser, les imposer aux délibérations du parlement, et rejeter tout ce qui s’en écarte et qui en pourrait distraire l’attention des représentans du pays.

Il serait déraisonnable de créer sans compensation des impôts nouveaux, lorsque notre budget, établi avec sagesse, peut fort bien se régler en équilibre. Tel n’est pas le cas de tous nos voisins ; tel n’est pas présentement celui de l’Allemagne, qui, depuis le vote de la nouvelle loi militaire, se préoccupe des moyens de faire face au surcroît annuel de charges, s’élevant à environ 75 millions de francs, qui en résultera. Depuis dix-huit ans le budget de l’empire allemand n’a cessé de grandir. En 1874 il s’élevait à 840 millions de francs, sur lesquels 414 millions étaient affectés aux dépenses militaires. En 1893 il monte à 1 521 millions de francs, dont 793 millions sont absorbés par les budgets de la guerre et de la marine. Durant les treize dernières années les impôts indirects ont presque triplé, et cependant la dette publique est de deux milliards et demi, le déficit est devenu chronique ainsi que les emprunts.

Dans les deux réunions que les ministres des finances des 32 États confédérés ont tenues, d’abord à Francfort au mois d’août, puis à Berlin à la fin de septembre, il a été décidé que le supplément de recettes nécessaires serait demandé au vin et au tabac. Il avait d’abord été question d’imposer l’alcool et la bière, chose grave au delà du Rhin ; mais M. de Caprivi, d’accord avec l’empereur qui l’avait autorisé à consentir aux plus grands sacrifices pour obtenir le vote de la loi militaire, prit sur lui, sans consulter ses collègues, de déclarer au Reichstag que l’on ne toucherait pas « à l’alcool, à la bière et au tabac du pauvre homme ». Cette concession était nécessaire pour s’assurer les voix des antisémites et de l’union libérale. Seulement, si l’on exempte le tabac commun, les fabricans prétendent prouver que la qualité supérieure ne représente que 10 p. 100 de la consommation et qu’il est impossible de lui faire produire l’impôt dont l’État a besoin.

L’Allemagne du Sud a, de son côté, protesté contre l’impôt sur le vin. M. Miquel, ministre des finances de Prusse, l’organisateur de cette fiscalité nouvelle, n’a pas eu plus facilement raison des doléances des agens de change, contre la taxe projetée sur les opérations de bourse. On prétend cependant tirer des nouvelles contributions un rendement considérable, puisqu’elles doivent servir à faire face au déficit de 26 millions du budget de l’empire, à payer 87 millions de subventions aux États particuliers, et à procurer en outre une annuité de 1 p. 100 pour l’amortissement de la dette nationale. Ces destinations diverses combinées avec le supplément de frais militaires, exigeront un total annuel de plus de 200 millions de francs à demander au Reichstag, dans la session qui s’ouvrira le 21 novembre.

Jusqu’à la convocation du parlement impérial, la vie politique demeure peu active en Allemagne ; les divers congrès qui, depuis trois mois, se sont succédé, n’avaient pas de quoi passionner l’opinion : dans celui des catholiques, à Wurtzbourg, le député Grœber a fait le procès de la société moderne et réclamé l’organisation corporative obligatoire ; dans celui des socialistes, qui vient de se tenir à Cologne, M. Singer a rendu compte des résultats obtenus par l’agitation rurale ; terrain sur lequel paraissent, en Allemagne aussi bien qu’en France, devoir se concentrer dans l’avenir tous les efforts du parti.

Il n’en pouvait être de même des élections aux diètes, de Bavière et de Saxe, qui ont eu lieu cet été, et de celles du Landtag prussien qui se feront dans quelques jours. Le système électoral en vigueur pour ces assemblées, avec le cens élevé qui en est la base, n’a guère permis jusqu’ici aux groupes socialistes d’y espérer aucun succès marquant. En Prusse, le vote des électeurs de la classe supérieure, qui forment le dixième de la population, suffit à corriger ou à annuler le suffrage des neuf autres dixièmes. Aussi la masse populaire, indifférente, s’abstient-elle à peu près de prendre part au scrutin. En Bavière, depuis les élections du mois de juillet, les socialistes, qui jusqu’alors n’étaient pas représentés au Landtag, y sont entrés au nombre de 5 ou 6 ; en Saxe, le vote de ce mois a été pour eux l’occasion d’une victoire nouvelle : Us sont 13, dans une chambre de 82 membres, et le parti conservateur n’a péniblement gardé, sur l’ensemble des fractions avec lesquelles il est en lutte, que la majorité d’une voix.

Les vieilles sociétés de l’Europe auront ainsi à se défendre contre les germes de désorganisation qu’elles contiennent dans leur sein ; tout en faisant aux générations qui s’élèvent leur part de soleil, en s’efforçant d’accroître sans cesse la somme de liberté et de bien-être du plus grand nombre des hommes. Les jeunes sociétés de l’Amérique n’ont pas de vieux moules à briser ou à rajeunir ; elles possèdent une liberté extrême, et le bien-être est à portée de leurs mains ; mais leurs institutions politiques sont peu solides, quoique, ou parce que toutes fraîches encore. Et ces institutions s’affermissent d’autant plus malaisément que l’épreuve qu’elles supportent le moins bien est celle du temps. Le Brésil est en train d’en faire, à ses dépens, l’expérience. La sédition qui couvait depuis plusieurs mois dans la marine brésilienne a éclaté en des circonstances à peu près semblables à celles qui amenèrent, en 1891, la chute du maréchal de Fonseca. Le prétexte a été fourni par le veto du maréchal Peixoto, vice-président de la République et chef du pouvoir exécutif, à une loi du congrès réglant l’élection présidentielle de telle sorte que le vice-président, qui aurait à défaut du président exercé les fonctions de celui-ci, fût inéligible à la prochaine présidence. Cette loi, affectant l’élection présidentielle du 1er mars 1894, visait directement le vice-président, M. Peixoto, qui lui a refusé sa sanction.

Le 5 septembre avait lieu, à l’Opéra de Rio-Janeiro, une représentation de gala à laquelle assistaient tous les personnages officiels, parmi lesquels l’amiral Custodio de Mello, commandant l’escadre. Au sortir du théâtre, à minuit, l’amiral se rendit à l’Arsenal, où les navires, suivant ses ordres, étaient déjà sous pression et où les officiers de marine étaient rassemblés. Il s’embarqua sur le vaisseau l’Aquidaban ; qui prit le large dans la baie, suivi de cinq autres cuirassés, de huit torpilleurs et de trois canonnières, composant l’ensemble des forces maritimes de la République. Le lendemain, la ville apprit avec stupeur qu’elle était bloquée.

Aux vaisseaux brésiliens, armés de canons Krupp, et montés par un millier d’hommes exercés, le président Peixoto n’a pu jusqu’ici opposer que 4 000 hommes de mauvaises troupes ; l’armée régulière, qui comprend une vingtaine de mille hommes, étant occupée dans le Rio-Grande-do-Sul à batailler contre les insurgés. La révolution actuelle n’est elle-même en effet qu’une conséquence de celle qui règne, depuis bientôt un an, dans cette province. Le plus ou moins d’inconstitutionnalité du veto présidentiel n’a fait que servir de motif apparent à la révolte ; autrement l’on s’étonnerait que les vengeurs actuels de la constitution fussent demeurés impassibles en présence de beaucoup d’autres actes illégaux du maréchal Floriano Peixoto, — Floriano, comme on l’appelle là-bas.

Cette guerre civile du Rio-Grande-do-Sul a pour cause le maintien du gouverneur Castilhos à la tête de la province ; l’obstination du président actuel à conserver en fonctions une ancienne créature de son prédécesseur est assez curieuse, puisque la révolte du Rio-Grande contre Castilhos n’a pas peu servi à faire arriver au pouvoir le maréchal Peixoto. La lutte se poursuit avec assez de lenteur entre le gouvernement et l’insurrection qui continue le blocus de Rio, canonne les forts et a même quelque peu bombardé la ville. Le président a lancé une proclamation, dans laquelle il annonce que, si les élections générales du congrès, qui ont dû avoir lieu le 30 octobre, lui sont défavorables, il saura respecter la volonté du pays. Dans le courant de ce mois il s’est efforcé, pour avoir raison de l’escadre insurgée, d’improviser une contre-escadre, dont les navires ont été recrutés çà et là en Europe et en Amérique. Ces préparatifs ne paraissent pas avoir jusqu’ici beaucoup intimidé l’amiral de Mello, dont les partisans ont remporté, sur la côte, des succès partiels, et ont même établi à Desterro une sorte de gouvernement provisoire.

Le chef des révolutionnaires d’aujourd’hui, qui sont peut-être l’État régulier de demain, affirme qu’il n’est pas personnellement candidat à la présidence de la République, mais qu’il favorisera, suivant le vœu d’une grande partie de la nation, l’avènement d’un président civil ; le personnage éventuellement désigné pour ce poste serait, dit-on, M. Prudente de Moraze, président actuel du Sénat.

Il va de soi que ces troubles, dont on ne peut prévoir l’issue, n’ont pas été sans jeter une grave perturbation dans les affaires publiques et privées du Brésil, qui déjà était aux prises avec de lourdes difficultés financières. Le déficit du budget de 1894 y atteindra un chiffre considérable. Les dépenses de la guerre du Rio-Grande atteindront 125 millions en 1893, et la perte de change, pour les paiemens à faire par le Brésil à l’étranger, peut être évaluée à 150 millions. Une pareille situation est de nature à confirmer les esprits impartiaux dans cette opinion que les Brésiliens, en renversant l’empereur don Pedro, ont perdu peut-être la meilleure des Républiques.

On ne saurait néanmoins désespérer de leur situation si l’on songe à la puissance de vitalité que renferment ces pays neufs, où les richesses naturelles abondent et sont, pour ainsi dire, à fleur de terre. Ce ressort, cette facilité de relèvement, permettront sans doute à l’Australie, qui, elle, n’a pas eu à subir de bouleversemens politiques, mais a été affligée ce printemps par de terribles ruines privées, de se remettre assez vite de la secousse qu’elle a éprouvée. L’Australie n’avait jusqu’en 1820 aucune monnaie ; elle vivait sous le régime du troc en marchandises, comme faisait il y a deux cents ans l’Amérique du Nord, où l’on se servait, pour les paiemens, de la livre de tabac, tarifée trois shellings. — 150 jeunes filles importées d’Angleterre étaient, en ce temps, cédées aux colons de Virginie désireux de se marier, moyennant 108 livres de tabac chacune. — Depuis 1820, l’essor de cette colonie a été tel qu’au mois de mai dernier, huit des principales banques, tombant en faillite, se trouvaient débitrices de près de deux milliards et demi de francs, dont plus d’un milliard de dépôts en espèces.

La crise qui s’est produite est imputable à la fois à l’État et aux particuliers. Cette portion du programme socialiste, qui consiste à acquérir, par les moyens légaux, le pouvoir législatif, et à faire alors des lois pour appliquer le système du parti, a reçu en Australie un commencement d’exécution. Au lieu d’être le gardien vigilant de la bourse des contribuables, le Parlement a pris l’initiative du gaspillage. On a prodigué les travaux publics pour donner de l’ouvrage aux ouvriers, — qui sont déjà les mieux payés de l’univers, — et l’on n’ose pas les interrompre. On a voulu peupler l’intérieur du pays, et en même temps créer artificiellement des industries nouvelles, à l’aide de la protection, sans s’apercevoir que les deux choses étaient en contradiction et en conflit.

Les particuliers ont suivi le mouvement. Favorisées par la facilité excessive avec laquelle l’Europe amis ses capitaux à la disposition des pays éloignés, les compagnies locales ont créé des chemins de fer dont les recettes ne couvrent ni l’intérêt du capital ni les frais d’exploitation, La colonie de Victoria et, dans une moindre mesure, celle de la Nouvelle-Galles du Sud, ont été le théâtre d’une spéculation effrénée, qui s’est portée de préférence sur les terrains, et a pris la forme de banques hypothécaires, dont un grand nombre ont déjà disparu dans des kracks retentissans.

Les pertes que le commerce a subies l’ont frappé d’une décadence dont le contre-coup a été ressenti par les douanes, c’est-à-dire par les finances publiques. Aujourd’hui les économies s’imposent ; les vaches maigres remplacent les vaches grasses ; à Melbourne l’émigration succède à l’immigration, et le comte de Hopetoun, gouverneur de Victoria, s’efforce, d’accord avec les Chambres, de réaliser un programme qui aura pour but de rétablir l’équilibre. Il faudra augmenter les impôts existans et en créer un nouveau, sur le revenu, au moment où les revenus paraissent justement fort compromis. L’Australie doit s’apercevoir que les folies économiques finissent tôt ou tard par se payer et qu’elles coûtent cher.

Vte G. d’Avenel.