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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1877

Chronique n° 1093
31 octobre 1877


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre 1877.

Nous voici arrivés à la dure échéance, à l’heure sérieuse et indéclinable des règlemens de comptes, et on ne peut pas se flatter cette fois d’avoir une liquidation facile. Certes, s’il y a jamais eu pour notre généreux et malheureux pays une situation extraordinaire, compliquée et obscure, c’est celle qui a été créée par ce triste conflit de six mois sur lequel le suffrage universel vient de dire son mot souverain, dont le dénoûment va dépendre des pouvoirs publics remis en présence. Rien n’y manque, ni les défis, ni les contradictions criantes, ni les difficultés trop réelles, ni les impossibilités apparentes. Cinq mois durant, les incohérences se sont accumulées. Aujourd’hui le scrutin du 14 octobre a décidé autant qu’il pouvait décider, et les ballottages viennent de compléter le vote. La lutte des urnes est achevée ; quelques jours encore, le parlement se retrouvera à Versailles. Quelle aura été l’influence des élections sur l’état des esprits ? Quelles seront les dispositions respectives de la chambre nouvelle et du sénat ? A quelles résolutions avant tout se sera arrêté le gouvernement, qui a la première responsabilité de cette longue crise et qui n’en est pas sans doute à chercher les moyens de la dénouer ? tout est là, tout tient à la manière dont va s’engager une session, certes des plus décisives, que des passions pourraient vouloir irriter d’avance, que la considération des intérêts publics doit dominer et tempérer.

Et d’abord il y a le fait principal, essentiel, qui reste le point de départ de cette phase nouvelle où nous entrons et avec lequel il faut compter : c’est le résultat même, le résultat matériel de ces élections qui viennent de s’accomplir. Ce résultat a été déjà naturellement l’objet de toute sorte de supputations ingénieuses et de commentaires intéressés. Il a été décomposé, analysé, interprété de toute façon, dans tous les sens, depuis quinze jours. Les bulletins des campagnes électorales ressemblent aux bulletins militaires, ils ne sont pas de l’histoire : on dissimule ses pertes, on grossit ses succès, et, tout bien compté, il n’en est ni plus ni moins. La vérité est que ces élections nouvelles ont trompé les plus habiles calculateurs, M. le ministre de l’intérieur, qui se flattait d’enlever plus de trois cents nominations pour le gouvernement, aussi bien que M. Gambetta, qui annonçait avec ostentation que plus de quatre cents républicains reviendraient à Versailles. Les alliés du gouvernement ont gagné sans doute un certain nombre de sièges législatifs, ils n’en ont pas gagné assez pour cesser d’être une minorité. Tous les appelés de M. de Fourtou n’ont pas été des élus ! L’ancienne majorité qu’on avait cru briser par le décret de dissolution, cette majorité à son tour reste maîtresse du terrain, — elle n’atteint en réalité ni le chiffre de 400 promis par M. Gambetta ni même ce chiffre fatidique de 363. Elle a laissé sur le champ de bataille plus de 50 de ces 363, elle a retrouvé en compensation quelques soldats nouveaux : au demeurant, il y a toujours un déplacement de quelque quarante voix qui ont passé au camp officiel. La majorité des républicains de toutes nuances, même diminuée, reste encore de plus de 100 voix ; 363 contre 158, c’était la chambre ancienne dans les grands jours, — 320 contre 210, c’est à peu près la chambre nouvelle lorsqu’elle sera au complet. Dans le pays, dans cette masse de plus de 7 millions de votans sur près de 10 millions d’inscrits, la différence entre les deux armées est de 700, 000 voix, et, si l’on veut un détail de plus, dans les pénibles conquêtes dont se flatte le ministère, les bonapartistes sont après tout ceux qui ont gagné le moins. Les autres groupes monarchistes ont eu quelques avantages relativement plus sensibles, quoique encore assez modestes ; ils balancent le noyau impérialiste dans la minorité que M. de Fourtou a conduite au combat, de telle façon que ces élections du 1er octobre, vues dans leur ensemble et dans leurs principaux caractères, pourraient bien contenir une moralité pour tout le monde.

Elles sont de nature à rabattre un peu la jactance des séides de l’empire, qui se flattaient déjà d’être les guides ou les maîtres d’une majorité dont ils se promettaient de se servir pour leur cause. Elles sont aussi à la vérité, sous plus d’un rapport, un avertissement pour les républicains, qui, même en restant victorieux, ne le sont pas assez pour être dispensés de sagesse. Elles sont surtout pour le gouvernement et pour tous ceux qui après lui voudraient l’imiter la démonstration éclatante de l’irrémédiable impuissance de certains moyens. Certes, le ministère n’a rien négligé. Il a déployé pendant cinq mois un luxe imprévu de répression, de prévention, de perquisition. Il a concentré toute la puissance des ressorts administratifs sur un point unique, sans reculer devant les plus étonnans raffinemens ou les plus imperturbables excès de la candidature officielle. Il a eu le malheur de confondre l’influence légitime qu’un gouvernement sérieux peut exercer dans un grand mouvement électoral avec la résurrection d’un des abus de prépotence les plus crians de l’empire, et il n’a pas compromis seulement l’administration dans son personnel, dans ses moyens d’action : il s’est efforcé d’entraîner la magistrature ; il a engagé le nom, l’autorité, le prestige de M. le président de la république dans une campagne sans issue. S’il n’a pas dépassé les lois, il est allé jusqu’au bout, jusqu’à la dernière limite. En un mot, il a tout fait, il a risqué d’épuiser d’un seul coup le crédit et la force d’un gouvernement ; il a remué la France jusque dans ses profondeurs, — et pour quel résultat ? Pour conquérir quelques sièges dans la chambre, pour finir par un déplacement de quarante voix qui ne change pas la minorité en majorité ! Six mois sont presque passés, il n’a réussi qu’à nous ramener à la veille du 16 mai dernier, mais avec les cruels embarras de tout ce qui s’est accompli depuis, dans des conditions malheureusement aggravées et surchargées de ressentimens, de passions de combat, d’ardeurs de représailles, d’antagonismes envenimés, de problèmes insolubles, de tout ce que suscite une lutte à outrance. Il n’est arrivé qu’à préparer cette situation trouble où, pour des pouvoirs divisés, la première et la plus sérieuse difficulté est de se retrouver en présence sur le même terrain, de rentrer en relations, de reprendre en commun, tout au moins sans trop se heurter, le travail interrompu.

Remettre un peu d’ordre dans cette confusion, dégager la vérité des choses et les élémens d’une politique possible de toutes les excitations factices, de toutes les combinaisons chimériques ou extrêmes, reconstituer une situation régulière, préparer la paix par l’armistice de la prévoyance et du patriotisme, c’est là aujourd’hui une œuvre aussi difficile que nécessaire. Assurément, si dans tous les camps on prétend rester sous les armes, redoubler de violens défis entre vainqueurs et vaincus des élections, si on veut s’abandonner à toutes les animations de la lutte, même après que la lutte est finie ou du moins sensiblement modifiée, ce ne serait pas seulement une œuvre difficile, la question deviendrait à peu près insoluble. Au premier moment, il peut en être ainsi. Ceux qui se croient intéressés à pousser la guerre à fond ne manquent pas de tous les côtés, c’est possible. Si le gouvernement est resté assez silencieux depuis le 14 octobre, s’il a gardé une certaine réserve après tout assez naturelle, autour de lui les singuliers alliés dont il a cru pouvoir se servir un moment ne se font faute de parler, au risque et peut-être avec l’intention de le compromettre un peu plus. Ils ont leur thème tout trouvé ! A leurs yeux, l’œuvre du 16 mai n’est qu’à demi accomplie, elle ne peut être interrompue. Le scrutin du 14 octobre n’est qu’un incident, et même il est un encouragement, puisqu’on a gagné quarante sièges. Si on n’a pas été plus heureux, c’est que le ministère a été maladroit : il n’a pas su manier ce merveilleux instrument de la candidature officielle, il a dédaigné l’état de siège, les suppressions sommaires de journaux, il a mené mollement la campagne, il a eu des scrupules ! Encore une dissolution et des élections mieux conduites, la victoire est complète. M. le maréchal de Mac-Mahon l’a dit, il ne reculera ni ne se retirera devant la démagogie ; il est lié d’honneur, il s’est engagé pour les amis qui l’ont soutenu, pour les fonctionnaires qui l’ont servi et qui se sont compromis. Il ne peut plus céder, même devant la manifestation légale de l’opinion. Il a pour lui l’armée, l’administration, le sacerdoce, la magistrature : qu’il aille jusqu’au bout, — sans doute jusqu’aux coups d’état et à la dictature ! Qui sait même si autour du maréchal il n’y a pas d’habiles politiques s’efforçant de lui représenter les plus simples conseils de transaction comme l’œuvre de quelque intrigué mystérieuse destinée à le livrer et à le supplanter ? — D’un autre côté, on n’y met pas plus de mesure ou de façons. Que parle-t-on de transaction possible et de ministère de conciliation ? Il est trop tard. Les rétractations du 16 mai et les retours à des conseils plus modérés ne seraient plus que de vains palliatifs. Ce n’est plus une question ministérielle, c’est une question gouvernementale. M. le président de la république s’est jeté dans la mêlée, il a livré son irresponsabilité constitutionnelle en mettant son autorité aux voix, il a été battu, le pays s’est prononcé. Partie jouée, partis perdue, le joueur n’a plus qu’à se retirer. Toutes les garanties seraient désormais illusoires. Ainsi ne cessent de parler ceux qui se croient autorisés à jouer le sort de la France dans un duel d’ambitions et de ressentimens implacables.

Non assurément, à travers toutes ces excitations contraires et ces brutales alternatives de capitulation ou de dictature, de soumission ou de démission, l’issue n’est pas facile à trouver. Et cependant il le faut ! il faut de toute nécessité que d’ici à quelques jours il y ait non-seulement une solution quelconque, mais une solution pacifique, constitutionnelle, suffisamment amiable, tirée des circonstances et de la situation. Il le faut parce que, quelles que soient les ardeurs d’une lutte électorale et quel que soit le vote résumé dans un chiffre, il y a un sentiment public devant lequel les hommes de toutes les opinions, gouvernement et partis, ont aujourd’hui une lourde et décisive responsabilité. Ils sont tous ministres, candidats au ministère, sénateurs, députés ; ils pouvaient rester des hommes privés, ils ont brigué un rôle et l’influence : nous avons bien le droit d’attendre d’eux qu’ils ne se laissent ni arrêter par une difficulté, ni surprendre par l’imprévu. S’ils ont des concessions, des sacrifices à faire, ils nous les doivent, ils les doivent à l’intérêt public, et qu’ils sachent bien que, si les uns ou les autres donnaient un signal de violence, de mauvaise volonté ou d’insuffisance, ils auraient mérité toutes les sévérités de l’opinion ; ils seraient tenus pour des coupables ou des incapables. Le pays, quant à lui, a voté librement, il n’a pas donné un mandat d’irréconciliabilité. Le pays laborieux et sensé demande simplement qu’on mette fin par des moyens réguliers à une situation qui a trop duré, qui pèse sur ses intérêts. Voilà qui est clair et qui domine tout ! Il faut enfin plus que jamais une solution par une autre raison qui pour être de circonstance n’en est pas moins impérieuse aujourd’hui. On a décrété une exposition universelle. L’idée a été heureuse ou prématurée, peu importe, ce n’est même plus à discuter. Un grand rendez-vous a été donné pour le printemps prochain à l’industrie du monde entier, et ce rendez-vous, presque toutes les nations l’ont accepté. Tout est déjà fait, les palais s’élèvent rapidement et vont être prêts. De toutes les parties de l’univers, on se dispose à revenir dans ce Paris qui sera toujours Paris malgré ses fautes, dans cette France qui sera toujours l’hospitalière et brillante France malgré ses malheurs. Nous le demandons : est-il admissible que pour des conflits intérieurs, par des crises obstinées qui nécessairement s’aggraveraient en se prolongeant, on expose la France à échouer dans une telle entreprise, à décourager ceux qui voudront venir vers elle par le spectacle de ses troubles et de ses dissensions, par l’incertitude d’une hospitalité livrée aux chances de l’imprévu ? Ce n’est qu’une exposition de l’industrie, soit. Ici cette exposition universelle s’élève à la hauteur d’une question de gouvernement. C’est l’intérêt de la bonne renommée extérieure de la France sollicitant très humblement la paix des pouvoirs qui après tout sembleraient les premiers chargés de ne pas le compromettre par des rivalités inutiles ou intempestives.

Où donc serait d’ailleurs l’impossibilité de cette transaction devenue impérieusement nécessaire, d’une solution qui, ne fût-elle pas l’idéal des solutions, suffirait à tout sauvegarder ? Où est l’incompatibilité absolue entre les pouvoirs qu’on s’efforce de mettre en guerre plus qu’il ne le faudrait ? Raisonnons un peu, en écartant les exagérations de parti, les déclamations et les dilemmes retentissans qui ont la prétention d’être de la politique. Cherchons, s’il se peut, ce qui rapproche et non ce qui divise. Qu’a voulu réellement le pays dans son dernier vote, dans ce vote qui reste le premier élément de la situation où nous avons été jetés ? Le pays s’est prononcé avec éclat pour le maintien de la république, pour l’intégrité de la constitution, et, cela est évident, les hommes qui ont eu ses préférences ont été nommés parce qu’ils constituaient une force parlementaire sauvegardant ces deux choses. C’est là le caractère supérieur du scrutin du 14 octobre, tout le reste est secondaire ; mais, qu’on le remarque bien, M. le maréchal de Mac-Mahon, qui représente l’autre pouvoir appelé à entrer en transaction, n’a point absolument à se désavouer pour se remettre d’accord avec cette pensée des élections dernières. Il n’a cessé de répéter que la république n’était point en cause, qu’il se considérait comme le gardien de la constitution. Il a renouvelé cette assurance au milieu des plus ardentes vivacités de la lutte. Il l’avait déclaré dès l’origine d’une manière expresse : « La France veut comme moi maintenir intactes les institutions qui nous régissent. »

M. le président de la république s’est mépris sans doute dans la marche qu’il a suivie depuis cinq mois ; il s’est laissé entraîner à couvrir de son nom bien des paroles imprudentes et compromettantes ; il a cru trop aisément à la nécessité et à l’efficacité d’une intervention personnelle qui risquait de déplacer les responsabilités, et il a eu, si l’on veut, l’illusion de sa politique. Il ne faut cependant rien exagérer. Lorsque M. le maréchal de Mac-Mahon déclarait qu’il ne saurait « obéir aux sommations de la démagogie, » qu’il ne se ferait pas « l’instrument du radicalisme, » il ne se plaçait pas en dehors de la constitution, et il ne laissait pas entrevoir la pensée de méconnaître de propos délibéré la puissance des manifestations régulières, légales, du suffrage universel. Il n’a pas dit, comme on le lui a souvent attribué, qu’un moment pourrait venir où il gouvernerait seul, avec le sénat, contre la chambre ; il a dit, ce qui est bien différent, qu’il resterait pour « défendre avec le sénat les intérêts conservateurs. » C’est la fatalité des alliances que le gouvernement a cru devoir contracter ou subir, avec lesquelles il est allé au combat : ces alliances ont rendu suspect tout ce qui venait du 16 mai, même les discours. M. le président de la république en a été la première victime, lorsque dans sa conduite générale depuis que la France a une constitution nouvelle, surtout dans son caractère, rien ne laisse supposer des préméditations menaçantes contre les lois, contre les institutions. Même encore aujourd’hui on parle de coups d’état, comme pour se donner des émotions, et on n’y croit pas. C’est là précisément ce qui rend plus facile ou, si l’on veut, moins impossible, une transaction devenue nécessaire, utile à tout le monde, au pays, au parlement, à M. le président de la république lui-même, ne fût-ce que pour sortir d’une situation inextricable.

Ce qui est assurément compromis de toute manière, ce qui ne saurait survivre à la crise que nous traversons, c’est le ministère. La politique du 16 mai, dont il reste le représentant officiel et responsable, est épuisée, elle arrive au bout de son étape ; elle met son dernier feu dans les élections des conseils généraux qui vont se faire le 4 novembre, qui peuvent avoir quelque influence sur le renouvellement sénatorial de l’année prochaine. Le ministère a-t-il eu un seul instant la pensée d’aller au-delà du 4 novembre, de se présenter devant les chambres qui se réunissent trois jours après ? Il a pu par point d’honneur, par une sorte d’obligation morale, offrir d’aller défendre devant le parlement ses œuvres, ses élections, sa politique. Au fond la réserve qu’il a gardée jusqu’ici, dont il s’enveloppe, ne paraît pas cacher l’idée de rester au pouvoir. Il a tout simplement tenu à faire bonne contenance jusqu’au bout, et probablement aussi il a voulu laisser à M. le président de la république le temps de réfléchir, de s’accoutumer aux circonstances nouvelles, de s’entourer de conseils. Des consultations, des échanges d’impressions, des entrevues avec M. le président du sénat, avec d’autres hommes politiques, il y en a eu à l’Elysée, c’est évident ; quant à une combinaison sérieuse destinée à dégager la situation, elle semble encore à découvrir, et, à vrai dire, c’est là, c’est dans la réalisation pratique d’une idée nécessaire, qu’est maintenant la difficulté. Quel est le ministère possible dans les conditions tourmentées et compliquées qui nous ont été faites, au lendemain de tant de défis échangés, au milieu de tant d’irritations mal apaisées et de prétentions extrêmes qui ne désarment-pas encore ? voilà la question !

Évidemment, c’est avancer fort peu les choses, c’est plutôt les aggraver que de parler sans cesse du régime parlementaire sans rien préciser, d’invoquer la majorité qui vient de rentrer dans la chambre des députés, sans s’occuper du sénat, d’élever des exigences qu’on saurait inacceptables ou destinées à n’être point acceptées, et d’ajouter à tout cela des récriminations, des défiances propres à achever la confusion. Il faut en prendre son parti : nous ne vivons pas dans l’indéfini ou dans la région des fantaisies, nous sommes dans une situation prodigieusement difficile, et dans un cadre constitutionnel où trois pouvoirs, qui ont eu quelques mauvaises querelles, ont à renouer une certaine alliance au nom de l’intérêt public. Il ne s’agit pas de faire de la victoire des uns l’humiliation des autres, ni même de réaliser tout ce qu’on voudrait ; il s’agit d’apaiser et d’arriver à un résultat pratique. Le problème consiste à s’établir sans subterfuge, sans arrière-pensée sur le terrain constitutionnel et à former un cabinet qui, accepté par M. le maréchal de Mac-Mahon et appuyé par le sénat, ait au moins la chance d’obtenir un crédit suffisant dans la chambre des députés, ne fût-ce qu’en considération des circonstances. Si un cabinet de ce genre est possible, la formation en est naturellement indiquée : il doit se composer de sénateurs constitutionnels et de membres du centre gauche des deux assemblées, dont quelques-uns sont désignés par les positions qu’ils ont déjà occupées au pouvoir. Un tel ministère aurait l’avantage de ne pas même laisser un doute sur l’inviolabilité de la république, d’offrir à la chambre des députés une garantie contre toute dissolution nouvelle, et de rallier de plus en plus le sénat à une politique modérée, libérale, en rassurant le chef de l’état lui-même sur les intérêts conservateurs dont il se préoccupe, sans être, à la vérité, le seul à s’en préoccuper. Cette tentative vaut au moins d’être faite, et si les hommes qui accepteraient cette mission se présentaient résolument, franchement devant les chambres, s’adressant à la raison et au patriotisme des assemblées, faisant sentir à tous les nécessités d’un ordre supérieur dont ils seraient les mandataires, il ne faudrait pas désespérer de les voir réussir. Et qu’on remarque bien que, ce premier pas fait, un ministère reconstitué dans ces conditions, la situation à demi détendue, le reste se simplifierait, le gouvernement de combat aurait cessé en haut, il devrait cesser partout, à tous les degrés.

En dehors de ceci, il est clair qu’aucune combinaison parlementaire n’est possible. Celle qui aurait la faveur décidée d’une chambre n’aurait pas l’appui de l’autre chambre. Il n’y aurait plus d’autre ressource, — et au point où en sont les choses, avec toutes les difficultés ou les impossibilités qui se sont accumulées, elle serait à considérer, — il n’y aurait plus d’autre moyen que de recourir à une combinaison d’un ordre spécial, à un ministère neutre, indépendant des partis. Ministère d’affaires, c’est un mot de circonstance dont on se sert assez souvent pour désigner un cabinet subalterne, effacé, composé de modestes comparses sans responsabilité, et ce ne serait aujourd’hui qu’un expédient sans valeur, sans efficacité. Il faut autre chose. Pourquoi M. le maréchal de Mac-Mahon ne s’adresserait-il pas tout simplement à quelques-uns des chefs des grands corps publics, à M. le président du conseil d’état, à M. le premier président de la cour de cassation ou de la cour d’appel de Paris, à quelque ingénieur éminent pour les travaux publics, à un administrateur d’élite, comme il y en a, pour les finances, à un des chefs supérieurs de l’enseignement public ? Ces hommes seraient probablement assez peu disposés à accepter du premier coup, tant que d’autres combinaisons seraient possibles ; ils ne reculeraient pas sans doute devant une nécessité pressante le jour où on leur demanderait leur concours comme un acte de dévoûment. L’essentiel serait que ce ministère, au lieu de paraître accepter un rôle diminué, eût au contraire un sentiment élevé de sa mission et qu’il ne craignît pas d’exposer sans détour aux chambres la raison de son existence. La chambre des députés elle-même comprendrait des hommes qui, avec la responsabilité de leur caractère et de leur position, pourraient lui dire : « Nous ne venons pas devant vous pour représenter un échec à votre dignité et à vos droits, qui restent entiers ; nous ne venons pas non plus vous porter la capitulation du pouvoir exécutif et d’une autre assemblée. Étrangers à tout ce qui a créé cette situation difficile que vous connaissez, que nous n’avons pas à examiner, nous vous portons la paix entre les pouvoirs par la garantie inviolable de la république et de la constitution, par l’assurance d’une impartiale expédition des affaires. Quand vous ferez des lois, nous les exécuterons, notre concours vous est acquis. Notre politique est d’administrer le pays par la légalité et dans la légalité. Nous sommes les gérans sérieux et dévoués d’une trêve nécessaire pendant cette année, ou la France a besoin de paix pour le succès de cette exposition universelle que tout le monde attend. » Qu’en sera-t-il de cette idée, de ces tentatives diverses, un ministère libéral modéré pris dans le parlement, un ministère de trêve et de conciliation indépendante pris hors du parlement ? Ce qui est certain, c’est qu’à défaut de ces combinaisons, qui sont des formes de transaction et d’apaisement, il ne resterait plus pour le pouvoir exécutif qu’une persistance décousue dans ce qui est ou quelques pas de plus dans cette voie ; mais alors ce n’est plus une solution, c’est le commencement des aventures.

A la vérité, tout peut dépendre aussi de ce que fera le parti républicain, de l’attitude qu’il va prendre, de la ligne de conduite qu’il suivra, et de la part de toutes les fractions, de tous les groupes républicains ce serait une méprise singulière de ne pas tenir compte de la gravité de la situation, de ne pas comprendre qu’ils sont comme tout le monde à un moment décisif. Rien n’est plus facile sans doute que de se retrancher dans le sentiment de la victoire, de revendiquer le pouvoir comme un droit, de représenter sans cesse la majorité républicaine sortie des élections comme l’unique et souveraine régulatrice de toute chose. Et après ? C’est là un thème de polémiques et de discours, ce n’est pas une politique, et lorsqu’on s’est justement élevé contre le système qui tendrait à gouverner avec le sénat seul malgré la chambre, ce serait une prétention étrange de vouloir gouverner avec la chambre seule contre le sénat, — de sorte que la question est pour le parti républicain exactement ce qu’elle est pour tout le monde. Il s’agit de savoir s’il y a dans la majorité républicaine, dans les fractions modérées de cette majorité, assez de prudence résolue pour se prêter aux transactions possibles, aux tempéramens nécessaires, ou si les violens l’emporteront, dédaignant les concessions, poussant à fond la guerre non plus seulement contre le système du 16 mai, contre le ministère, mais contre le maréchal lui-même. En un mot, il faut choisir entre la violence et la politique.

Si les républicains sont décidés à ne plus s’arrêter, à aller jusqu’au bout de leurs prétentions, on peut dire d’eux ce qu’on dit des fauteurs de gouvernement de combat à outrance : ils entrent dans les hasards, c’est le commencement des aventures, et avec les aventures il n’y a point à raisonner. La force décide, c’est à chacun de savoir ce qu’il fait, ce qu’il peut, surtout ce qui l’attend le lendemain. Vous accusez les autres de mauvais desseins contre la constitution, et vous ne parlez vous-mêmes que de la détruire et de lui infliger un premier échec ; vous avouez naïvement la pensée de rendre la position tellement intolérable au maréchal qu’il soit obligé de se démettre, — ce qui n’est qu’une violence déguisée, ou une forfanterie irritante peu digne d’hommes sérieux. Vous ne voyez pas que, selon le mot vulgaire, vous faites le jeu de vos adversaires et vous leur donnez des armes. A quoi donc a servi jusqu’ici la violence sous toutes les formes ? Elle n’a jamais été qu’une manière de tout compromettre et de tout perdre. Si la république a tant de difficultés et de préjugés à vaincre, si elle reste encore si décriée et si suspecte auprès de tant d’esprits, c’est surtout parce qu’elle porte la peine des procédés de violence et d’agitation, parce qu’on ne la voit pas encore complètement dégagée des fureurs qui usurpent son nom. Si depuis quelques années elle a gagné en crédit, si elle a pu s’établir régulièrement, légalement, c’est parce qu’on a substitué la politique à la violence, parce qu’on a su être modéré, faire des concessions, des sacrifices à l’esprit conservateur du pays. La république telle qu’elle a été réglée par la constitution de 1875, c’est le prix de la modération et de la politique. Et qu’on se le rappelle bien : si la dernière chambre a pu offrir un prétexte plus ou moins plausible, plus ou moins spécieux à un retour offensif de réaction, c’est parce qu’elle a paru se livrer aux agitations stériles, abuser de son pouvoir et rendre tout impossible ou tout possible. Voilà la vérité.

Le moment est-il venu de renoncer par impatience à ce qui a fait de la république un régime régulier, de renouer les traditions révolutionnaires ? Dès l’ouverture de la session, d’ici à huit jours, les républicains vont avoir l’occasion de montrer s’ils sont un parti mené par les influences agitatrices, Ou s’ils restent un parti réellement politique, sachant se contenir, résister même à des ressentimens légitimes, et se défendre non-seulement des violences de la rue, ce qui est aujourd’hui bien facile, mais des violences de parlement. Ils vont avoir surtout, dès leur réunion, deux occasions décisives : la vérification des pouvoirs, qui est le préliminaire de tout, et le budget, dont la discussion est nécessairement prochaine, puisque l’on touchera à la fin de l’année, puisqu’il faut voter sans retard les contributions directes que les conseils-généraux ont encore à répartir. Là est la première épreuve de l’esprit politique de la nouvelle chambre.

Eh ! sans doute, la majorité qui va se retrouver à Versailles revient du combat avec des blessures et des griefs. Les députés qui ont triomphé ont eu à lutter contre l’administration tout entière, qui n’a épargné aucun moyen pour les faire échouer. Les conquêtes laborieuses du gouvernement ont été achetées au prix d’un déploiement immodéré d’influences officielles. On a usé et abusé, c’est convenu. Va-t-on cependant recommencer, dans des proportions plus vastes encore, cette campagne d’éliminations et d’invalidations qui n’a pas peu contribué à compromettre, dès le début, la dernière chambre ? Au premier moment, on ne parlait de rien moins que de casser tout ce qui portait le sceau de la candidature officielle. Naturellement, l’excès de ce procédé est bientôt apparu aux esprits plus calmes, et il reste toujours à savoir quelle sera la mesure des rigueurs appliquées à la vérification des élections. Qu’on saisisse les abus les plus crians, qu’on frappe surtout là où il y a eu quelque illégalité flagrante, là où l’élection a pu être notoirement viciée, rien de mieux ; au-delà, ce ne serait plus qu’un entraînement dangereux. D’abord on a l’air d’exercer une vengeance de parti, et le plus souvent les invalidés renvoyés devant les électeurs reviennent avec un mandat nouveau qui ressemble à une protestation contre la partialité du vote d’invalidation. Et puis, dans l’intérêt même de la dignité publique, est-il bien utile de regarder de trop près tous les détails dans ce vaste laboratoire du suffrage universel ? Ne risque-t-on pas de jeter quelque déconsidération sur l’origine du pouvoir parlementaire en étalant ou en prolongeant trop le spectacle de ces pressions qui se disputent de pauvres gens, de ces manèges de bulletins gommés ou non gommés qui ont un côté assez triste ? Qu’on fasse quelques exemples, le reste n’est plus qu’une guerre de broussailles, qui n’est souvent que puérile, et qui deviendrait dangereuse dès qu’elle dépasserait une certaine limite, qui ne serait qu’un élément de plus dans un conflit que tous les esprits prévoyans doivent s’efforcer d’apaiser.

Quelques élections disputées, validées ou invalidées, ce n’est encore rien. Le point grave, c’est le budget. Ici tout devient pressant. Il y a une résolution à prendre sans perdre de temps. Le budget doit être voté avant le 1er janvier, et ce qui est en question, c’est ni plus ni moins la marche régulière des services publics. Qu’il y ait des chocs politiques, des difficultés parlementaires, des rivalités de pouvoirs, soit, tout cela est possible ; mais l’idée de laisser en souffrance, sous une forme quelconque, le budget de l’état, cette idée n’a pu assurément venir un seul instant à des esprits sérieux, quelque passionnés qu’ils puissent être. Les complications profondes, sérieuses, qui en résulteraient aussitôt et qui se succéderaient rapidement seraient d’une telle nature que les conséquences ne tarderaient pas à retomber sur ceux qui n’auraient pas craint de se prêter à cet immense désordre. Imagine-t-on ce qui arriverait, si pour le 1er janvier le budget n’était pas voté, si tous les services publics n’étaient point assurés, sous prétexte que la chambre ne serait pas absolument satisfaite d’un ministère que M. le président de la république aurait constitué ? Non, ce n’est pas cela, dira-t-on, l’esprit de parti n’ira pas jusqu’à ces extrémités dont le pays tout entier souffrirait bien vite. On ne se donnera pas le ridicule de refuser le budget, on votera l’essentiel, puis on tirera les cordons de la bourse pour certaines dépenses, on disputera certains crédits, et on n’accordera que des douzièmes provisoires. Ceux qui font ces beaux projets ne soupçonnent pas apparemment les confusions qu’ils créeraient, les interruptions de services qu’ils provoqueraient, les coups qu’ils porteraient à la marche des affaires par ce vote marchandé, fractionné et toujours incertain du budget, sans parler des dangers d’un autre genre qui pourraient naître chemin faisant. Tout cela aurait trop l’air d’une taquinerie ridicule, ou ce ne serait que le déguisement d’une guerre systématique, préméditée, poursuivie à travers tout pour arriver à la disparition plus ou moins volontaire, plus ou moins forcée de M. le maréchal de Mac-Mahon, — et si c’était là en effet une partie du système, la question reviendrait toujours à savoir si dans l’intérêt de la république il y a de la prévoyance à pousser cette guerre jusqu’au bout.

Oui, sérieusement, c’est une question grave de savoir si les républicains eux-mêmes sont intéressés à renverser M. le maréchal de Mac-Mahon, ou même à lui créer des conditions tellement difficiles qu’il doive être amené à se démettre volontairement. Qu’on y réfléchisse bien, il s’agit aujourd’hui de résolutions décisives, d’un plan de conduite auquel tout ce qui n’est qu’incident doit rester nécessairement subordonné. La difficulté immense a été jusqu’ici d’arriver à la constitution régulière de la république, la difficulté qui reste encore à résoudre est de la faire vivre, de l’acclimater. Jusqu’ici la république en France n’a eu qu’une existence artificielle, agitée et éphémère. Toutes les fois qu’elle a reparu, elle est invariablement morte de mort violente ; elle a disparu dans les convulsions et sous les coups de la force, faute d’être constituée de façon à offrir des garanties d’ordre et de durée pacifique. Aujourd’hui elle a une organisation conservatrice, elle est à peu près sure, si on y met de la bonne volonté, de franchir son étape, d’arriver au terme légal fixé par la constitution, et à ce moment, dans l’état des partis monarchiques, elle a encore tout droit d’espérer pouvoir renouveler son bail, si on nous passe cette expression. Eh bien ! c’est sur ce point que nous appelons l’attention de tous les républicains sérieux. Est-on intéressé à montrer que la république ne peut décidément pas aller jusqu’au bout de son bail, qu’elle ne peut franchir son étape sans laisser en chemin un morceau de la première constitution conservatrice qu’elle ait eue ? A-t-on réellement intérêt à renouveler le spectacle de cette instabilité invariable, des agitations qui en résulteraient inévitablement ? voilà la question, et si pour éviter le danger il y a des sacrifices nécessaires, des concessions indispensables, pénibles si l’on veut, on doit les accepter résolument, ne fut-ce que pour s’épargner les périls et les crises du lendemain. La vérité du moment est là, et c’est ainsi que du fond des choses naît la nécessité d’une transaction utile au parlement, à la majorité républicaine, comme à M. le maréchal de Mac-Mahon, et avant tout utile au pays qui l’attend.


CH. DE MAZADE.