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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1893

Chronique de la quinzaine - 31 mars 1893
Revue des Deux Mondes3e période, tome 116 (p. 707-717).

Chronique n° 1463
31 mars 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.

Au milieu de tout ce fatras de procès, d’interpellations, d’indiscrétions bruyantes, d’incohérences judiciaires, parlementaires et ministérielles, il y a des événemens qui sont comme les diversions inattendues de notre histoire contemporaine. Au milieu de toutes ces affaires où s’épuisent les vivans, la mort frappe ses coups à l’improviste, sans prévenir, — comme si elle voulait se jouer de tous les calculs fondés sur la vie des hommes.

C’est le destin de M. Jules Ferry de disparaître au moment où il semblait remonter sur la scène, après des années pendant lesquelles il a subi toutes les contradictions et les polémiques injurieuses, l’oubli, le désaveu de ses électeurs, l’impopularité dans son propre parti. Il n’y a que quelques semaines, tout au plus, M. Jules Ferry semblait être encore la victime de cette disgrâce qui l’a si longtemps poursuivi. Il en avait peut-être lui-même le sentiment. Il évitait ou il paraissait éviter de se mêler aux luttes passionnées de la politique, aux compétitions de pouvoir ; il se dédommageait par le travail dans les commissions et par la dignité d’une vie silencieuse. Il ne se croyait point évidemment uni. Il attendait, — lorsqu’il se voyait tout à coup, sans avoir pu même le prévoir, élevé à la présidence du sénat. C’était presque la revanche soudaine, inespérée, d’une retraite forcée de près de dix années, et, comme il l’a dit lui-même avec un orgueil satisfait, la un d’une « longue épreuve, » d’une sorte « d’ostracisme » imposé à son impatiente activité. D’un seul coup il remontait à une des premières dignités de l’État, à un poste où il devait nécessairement avoir une autorité nouvelle dans les affaires, — et peut-être les circonstances troublées où nous vivons avaient-elles donné une signification plus caractérisée à cette élection. Il avait du moins inauguré sa présidence avec autant de tact que de modération A peine était-il relevé de ses disgrâces, cependant, à peine avait-il pu jouir quelques jours de ce retour de fortune, il est brusquement enlevé par la mort en plein succès, peut-être au seuil d’une carrière nouvelle. Il disparaît entouré du froid appareil des cérémonies officielles, laissant une mémoire contestée, le souvenir d’un homme qui a soulevé bien des colères, bien des ressentimens mal apaisés, mais qui a eu son originalité, son rôle, son action dans les affaires de la république nouvelle.

De quelque façon qu’on juge en effet M. Jules Ferry, il est certain qu’il a eu son moment, qu’il a laissé son empreinte dans une partie de la politique française, dans ce qu’on appelle la politique coloniale, et dans nos affaires intérieures. Tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a tenté, n’a point été à coup sûr également heureux. M. Jules Ferry a cru sans doute servir la grandeur de la France en étendant son domaine colonial. Il a pu réussir, il a réussi effectivement dans la Tunisie, où il n’avait qu’à suivre une politique traditionnelle, où l’intérêt français était évident, — et encore dans l’exécution de cette entreprise a-t-il accumulé les fautes qui auraient pu la compromettre. C’est toujours une question de savoir s’il a bien servi la France par le système de conquêtes lointaines qu’il a inauguré presque de sa propre autorité, par cette expédition du Tonkin qui lui a valu cette effroyable impopularité sous laquelle il succombait il y a près de dix ans. L’opinion française en a été si profondément troublée qu’elle n’en est jamais bien revenue et qu’elle est peut-être restée toujours aussi sévère pour celui qui, le premier, a engagé l’honneur et la fortune de la France dans cette aventure. La politique coloniale peut avoir sans doute ses séductions et ses grandeurs dans un temps où le monde s’ouvre à toutes les explorations, où les plus vieilles races semblent impatientes de se répandre jusque dans les régions mystérieuses de l’Asie et de l’Afrique ; elle peut n’être aussi qu’une dangereuse et décevante tentation. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on ne la connaît bien jusqu’ici que par le sang et l’argent qu’elle a coûté, qu’elle peut coûter encore, et, malgré tout, malgré un retour apparent de faveur publique, ce n’est probablement pas avec cela, ce n’est pas avec ces souvenirs que M. Jules Ferry se serait refait une popularité, un nouveau titre au pouvoir. On a beau parler du vaste empire asiatique donné à la France : le Tonkin est resté suspect et n’a cessé de peser sur celui qui, plus que tout autre, y a mis son nom ; mais ce n’est pas dans ces affaires coloniales que M. Jules Ferry s’est dévoilé le plus complètement avec ses idées fixes, avec la ténacité de sa nature et de son esprit. On ne peut s’y tromper. Le vrai Jules Ferry est celui des affaires intérieures, des entreprises scolaires et des conflits religieux ; c’est le ministre passionné et emporté qui, pendant quelques années décisives, a imprimé à la politique républicaine l’ineffaçable caractère d’un anticléricalisme acrimonieux et agressif, qui a fait d’une réforme parfaitement légitime une arme de partit et de combat. Si M. Jules Ferry, dans son zèle de nouveau-venu au pouvoir, n’avait eu d’autre pensée que de réformer l’enseignement, de répandre l’instruction, de multiplier les écoles primaires, et même si dans cette œuvre de réformation il n’eût voulu que maintenir les droits de la société civile, rien n’eût été plus simple. Il n’eût pas été le premier qui aurait eu cette pensée, et pour la réaliser il aurait trouvé l’appui impartial et désintéressé de tous les esprits libéraux. Malheureusement il est trop clair qu’il poursuivait une œuvre toute différente, une œuvre de passion et de parti, que sous ces mots de neutralité civile et de « laïcisation » des écoles, il cachait la guerre aux croyances, à l’enseignement religieux, aux écoles congréganistes, au catéchisme, à un culte, au prêtre, à la modeste sœur dans le plus modeste asile. En d’autres termes, là où il fallait un réformateur prévoyant et libéral, il s’est trouvé qu’il n’y avait qu’un sectaire à l’esprit étroit, opiniâtre, tenant aussi peu de compte de la liberté des pères de famille que des mœurs ou des sentimens religieux, faisant de l’école l’ennemie de l’église, de l’instituteur un « curé laïque. » C’est par lui que cette malfaisante lutte a été engagée, et par le fait, c’est M. Jules Ferry qui a préparé avec ses lois, avec sa politique scolaire et religieuse, cette situation où une sorte de guerre intestine s’est organisée jusque dans le plus humble village, où la société française s’est trouvée partagée en deux camps presque irréconciliables. C’est son ouvrage, c’est l’héritage de division morale qu’il a laissé !

Que M. Jules Ferry n’ait pas toujours vu lui-même la portée de sa politique ou qu’il ait cru pouvoir avec le temps en atténuer les conséquences, c’est bien possible. Assurément ce n’était pas un homme ordinaire. Il avait une intelligence vigoureuse, de la résolution, le goût de l’autorité, un certain sentiment des conditions essentielles de toute société régulière, et en se servant des passions, des préjugés radicaux dans son œuvre scolaire, il se flattait de les contenir ou de les maîtriser. A travers tout il gardait un énergique instinct de l’ordre, il avait le ton, les allures, même quelquefois le langage d’un homme de gouvernement, et c’est ce qui a toujours fait illusion sur ce qu’on pouvait attendre de lui. Il se croyait certainement lui-même appelé à être un jour ou l’autre un chef de gouvernement ramené par degré au pouvoir pour relever les affaires de la république. Seulement il ne voyait pas que par toute sa politique, par ses liens de parti, par ses actes, il s’était enchaîné aux radicaux, qu’il ne pouvait pourtant pas songer à être un homme de gouvernement avec les radicaux, et c’est ce qui lui a toujours fait une situation fausse. Il ne pouvait compter sur ses anciens alliés qui lui pesaient, à qui il avait dit un jour, dans un moment de courageuse clairvoyance, que « le péril était à gauche, » et il restait séparé des forces conservatrices auxquelles il avait très volontairement déclaré la guerre. Comment se serait-il tiré de ce conflit intime entre ses engagemens de parti et ses instincts de gouvernement ? Une seule chose parait certaine, c’est que depuis quelque temps M. Jules Ferry affectait visiblement de rester étranger aux querelles du jour, à des polémiques qui ne l’avaient point effleuré, et qu’il tendait de plus en plus à se ménager une situation nouvelle par la réserve de son attitude comme par la modération de son langage. Dans le dernier discours qu’il ait prononcé et qui reste comme son testament, il parlait en homme mesuré, faisant toujours appel sans doute à l’union des républicains, mais désavouant aussi toute pensée d’exclusion et d’intolérance dans la république.

Au moment où la mort l’a surpris, si peu de jours après une élection qui comblait son orgueil, M. Jules Ferry en était là, à cette phase de transition personnelle qui répondait à une phase de transition publique. S’il eût vécu, qu’en aurait-il été ? eût-il repris un rôle actif, décisif dans les affaires, — et quel eût été ce rôle ? C’est une autre question à laquelle personne ne peut répondre. Tout ce qu’on peut dire, c’est que M. Jules Ferry avait été certainement nommé avec intention, que le sénat, en l’élevant à sa présidence, avait vu en lui, moins le ministre agressif et militant d’autrefois que l’homme apaisé, mûri par l’expérience. Le sénat avait choisi l’homme qui semblait le mieux représenter les idées, les instincts de gouvernement, et, sous ce rapport, l’élection de M. Challemel-Lacour à la place de M. Jules Ferry a évidemment la même signification. Le sénat a vu sans nul doute en M. Challemel-Lacour l’homme d’un talent éminent, le lettré supérieur qui vient d’entrer à l’Académie presque dans la même semaine ; mais il a vu aussi et surtout en lui l’homme qui, il y a quelques années, dans un discours d’une forte et saisissante éloquence, mettait en cause le radicalisme et les politiques complaisantes pour le radicalisme et les ministères complices d’une désorganisation croissante. Au fond, dans tous ces faits qui se pressent, dans les regrets qu’a inspirés la mort de M. Jules Ferry, comme dans son élection et dans l’élection de son successeur à la présidence du sénat, comme dans tout ce qui se passe aujourd’hui, il y a un sentiment avoué ou inavoué. Tout cela veut dire qu’on en a vraiment assez des agitations et des confusions, de cette anarchie morale dans laquelle on laisse depuis quelque temps la France s’égarer et se morfondre. Tout cela signifie qu’on sent le besoin d’une direction et d’une protection, qu’on appelle un gouvernement décidé à en finir avec les procès scandaleux et les expédiens équivoques, à remettre un peu d’ordre dans les faits et dans les esprits, à dégager la politique française de toutes les suspicions et de toutes les solidarités malfaisantes, à liquider en un mot une situation qui a trop duré.

Le fait est que dans cette situation où les scandales se sont accumulés depuis quatre mois, tout reste encore assez obscur, assez indécis. On a de la peine à sortir de toutes ces équivoques que le gouvernement, tout le premier, il faut l’avouer, contribue à prolonger et à aggraver par ses faiblesses ou par ses gaucheries, faute d’oser avouer ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas, si tant est qu’il le sache lui-même. Oh ! sans doute, il y a eu pendant quelques jours, si l’on veut, une apparence, un faux air d’apaisement ou tout au moins un certain ralentissement de cette campagne d’accusations, de récriminations, de divulgations qui ont fait perdre la tête à tout le monde, à commencer par les ministres. On se lasse à la fin et on lasse la curiosité publique, qui devient sceptique. Les journaux rabâchent. La commission d’enquête elle-même est à bout d’efforts et ne sait plus si elle doit se dissoudre ou si elle doit poursuivre son œuvre jusqu’ici assez vaine. Le dernier mot de ces récens procès de corruption, assez mal engagés et assez mal conduits, a été dit provisoirement à la cour d’assises par un arrêt souverain qui a frappé les uns, absous les autres, et est au-dessus des contestations. Est-ce à dire que tout soit fini, que de toutes ces agitations mêlées de péripéties et d’obscurités il ne se dégage pas une moralité supérieure, qu’il n’y ait qu’à laisser tomber dans l’oubli ce passé de quatre mois sur lequel le jury a prononcé ? Voilà la question !

Il faut s’entendre. Il y a deux parts dans ces tristes affaires. Il y a l’œuvre de la justice : celle-là est accomplie jusqu’à un nouveau procès, si on se décide à poursuivre de nouveaux accusés provisoirement insaisissables. Une première fois, la cour d’appel a eu à juger l’administration du Panama, et elle a rendu un arrêt qui, en ce moment encore, est soumis à la cour de cassation. Une seconde fois, la cour d’assises a été appelée à juger ce qui a pris le nom d’actes de corruption. Elle a vu se dérouler, pendant près de quinze jours, les plus émouvans débats, parfois entrecoupés de scènes dramatiques, parfois éclairés de témoignages au moins étranges. Le jury a reconnu qu’il y avait eu des corrupteurs, puisqu’il a condamné M. Charles de Lesseps en admettant pour lui des circonstances atténuantes ; il a déclaré aussi qu’il y avait eu des corrompus, puisqu’il a condamné, sans circonstances atténuantes, un ancien ministre, M. Baïhaut, concussionnaire avéré. Quant aux parlementaires, sénateurs ou députés mis en cause, les uns avaient été déjà l’objet d’une ordonnance de non-lieu, les autres ont été innocentés par le jury, qui n’a pu voir, à ce qu’il paraît, aucune différence entre ceux qui avaient été libérés de toute poursuite et ceux qui avaient été retenus en prévention. Jusque-là, c’est l’œuvre libre et indépendante des juges ! Là où la justice a passé et a prononcé, il n’y a plus rien à dire ; mais en dehors ou à côté de l’œuvre de la justice, il y a des faits sur lesquels ni la cour d’assises, ni la cour d’appel n’avaient à se prononcer, qui sont ce qu’on pourrait appeler la partie toute politique de ces malheureuses affaires. C’est cette partie qui reste sous la juridiction du parlement, de l’opinion, du pays tout entier, juge souverain de ses ministres et de ses représentans.

Ainsi, de quelques euphémismes que les intéressés eux-mêmes aient cru devoir se servir dans leurs témoignages, il reste avéré qu’il y a eu d’étranges mœurs, d’étranges procédés, dans nos affaires politiques depuis dix ans. Il est avéré qu’à des momens plus ou moins critiques, des hommes publics, des ministres, des chefs de partis ont cru pouvoir peser sur l’administration de Panama pour conjurer le scandale d’un procès dont ils redoutaient les effets. Ils n’exigeaient rien, oh ! non sûrement ; ils se bornaient à invoquer « l’intérêt supérieur de la république, » à engager l’administrateur à s’exécuter, — et l’administrateur se hâtait de verser quelques millions pour désarmer un loup-cervier qui, par des dépêches connues du gouvernement, menaçait de « tout briser, » de faire un éclat compromettant. Il reste acquis et constaté en dépit des réticences tardives, que M. Floquet, ministre de l’intérieur, étendait sa paternelle surveillance sur les fonds d’une grande compagnie qui allaient vers des journaux dévoués à ses intérêts et à sa politique. Il reste clair que M. Clemenceau, qui avait une influence redoutable sur tous les ministères, était en même temps en relations intimes d’affaires avec le plus suspect des agioteurs cosmopolites, qu’il a tenu du reste à défendre jusqu’à ces derniers jours, jusqu’au moment où il a été arrêté par une exclamation foudroyante de M. de Mahy. Il est établi qu’il y a eu des ministres qui n’ont pas craint de subvenir à leurs dépenses secrètes par de louches négociations avec des aventuriers de Bourse. Voilà ce qui reste plus que jamais avéré après tous les débats qui se sont succédé depuis quelque temps ! C’est ce que M. Godefroy Cavaignac appelait de ce nom de « pratiques gouvernementales, » en les signalant à la réprobation de la chambre, qui les a en effet réprouvées.

Eh bien ! sur tous ces points qui n’ont rien de judiciaire, qui ne sont que de la politique, sur ces points où un gouvernement bien inspiré devrait avoir hâte de se dégager, quelle a été l’opinion de M. le président du conseil ? M. le président du conseil n’est certes point suspect pour lui-même. Il a cependant toujours évité de s’expliquer. Il a craint visiblement de désavouer des alliés avec lesquels il aurait dû être étonné de s’entendre aujourd’hui, — de désobliger M. Floquet, M. Clemenceau, de mettre du froid dans la « t concentration républicaine. » Plutôt que de se brouiller avec les radicaux, même avec les radicaux les plus compromis, il a mieux aimé se jeter dans toutes sortes de diversions, chercher querelle à la droite, abuser de sa police, multiplier les expédiens et les ruses, au risque de tomber dans des pièges qu’il s’est créés quelquefois à lui-même par ses maladresses. Il est la première victime de petites tactiques qui n’étaient que le déguisement de ses embarras et qui le plus ont souvent tourné contre lui.

Non, en vérité, M. le président du conseil, avec ses procédés et ses mouvemens décousus, n’a pas été toujours heureux depuis quelque temps. Il a même été tout récemment deux fois malheureux dans la même journée, en intervenant à la chambre sans grand à-propos, en allant au-devant d’explications qu’on ne lui avait pas encore demandées et qui n’ont rien expliqué. Le chef du cabinet s’est interpellé lui-même au sujet d’un incident qu’il aurait voulu tenir secret et qui naturellement a bientôt couru les journaux. Il s’agissait de cette éternelle liste de « corruption » qu’on croit voir partout et qu’on ne peut, jamais saisir, de celte liste où il y aurait toute sorte de noms, — et à côté un « trou » à la place d’un nom demeuré inconnu. M. le président du conseil, qui se fie peut-être trop aisément à sa police et se laisse abuser, croyait savoir que le personnage inconnu avait été désigné dans le salon de Mme Cottu, dont le mari devait comparaître devant la justice. Il craignait que ce nom, qui n’était autre que celui de M. l’ambassadeur de Russie, ne fût prononcé dans une audience, — et alors, toujours mystérieusement, il entrait en négociation avec le bâtonnier de l’ordre des avocats, avec le défenseur de M. Cottu, pour éviter « dans un intérêt patriotique » un imprudent éclat de prétoire. M. le président du conseil avait cru bien faire, sans doute, il croyait bien faire encore en expliquant sa conduite ; mais d’abord était-il bien sûr de n’avoir pas agi un peu légèrement dans tout cela, de n’avoir point été la dupe de sa police, de ne s’être pas laissé abuser par un vieux bruit tombé de lui-même ? Où était la nécessité de reproduire cette vieille histoire à la tribune ? Il s’exposait à réveiller un incident déjà oublié, à raviver des bruits désobligeans pour M. l’ambassadeur de Russie et à se préparer à lui-même quelque difficulté diplomatique. De plus, M. le président du conseil, dans ses explications, a cru devoir prendre à partie le barreau qu’il a tout simplement accusé d’avoir manqué à ses devoirs de discrétion, et il s’est même permis de traiter d’assez haut ce qu’il a appelé les « mœurs nouvelles » du barreau. Il n’a réussi qu’à provoquer une verte et juste protestation du bâtonnier de l’ordre, M. du Buit, qui a nettement démontré que, s’il y avait eu de la légèreté, elle venait du ministre qui avait cru naïvement garder un secret livré à une foule de personnes. On ne peut pas dire que M. le président du conseil se soit bien tiré de tout cela, ni de l’incident diplomatique, ni de ses démêlés avec le barreau.

Le malheur de M. le président du conseil a été de ne pas savoir se défendre d’une véritable incohérence d’idées ou de direction et de paraître même s’y plaire, quoiqu’il l’ait expiée par des difficultés toujours nouvelles, par des incidens toujours nouveaux. Il a cru que c’était de la politique, — et quand, pour se tirer d’affaire, il ne trouvait rien de mieux que d’invoquer « l’intérêt supérieur de la république, » d’imaginer de noirs complots contre les institutions, de flatter des passions de parti en défiant ou en menaçant les conservateurs, il croyait avoir tout dit ; il n’excitait qu’une incrédulité moqueuse ! — La république n’est pas en péril, on le sait bien, il n’y a pas de complots. Il n’y a que les embarras que le gouvernement s’est créés à lui-même par ses faiblesses, par ses fausses manœuvres ou par ses alliances compromettantes. Qu’en résulte-t-il ! C’est que tout s’en ressent, et que les affaires deviennent ce qu’elles peuvent. Le ministère a pu vivre jusqu’ici en se modifiant, en se mutilant ou en se recomposant ; il n’a pas réussi à se donner de l’autorité, à se mettre en garde contre les surprises qu’il se préparait, et ce qui devait arriver est arrivé. La crise a brusquement éclaté. Elle est née de cette anarchie parlementaire qui ne cesse de s’accroître, qui a fini par se déclarer sous la forme la plus aiguë à l’occasion du budget. Depuis six mois, la chambre a passé son temps à enfouir dans le budget toute sorte de petits impôts et de réformes équivoques, décousues, uniquement dans un intérêt électoral. Le sénat, de son côté, tardivement saisi, a mis, depuis huit jours, son zèle et sa prudence à écarter presque tout ce qui a été voté au palais Bourbon, à ajourner du moins la réforme de l’impôt des boissons, l’impôt sur les valeurs de Bourse. De là, un conflit violent que M. le président du conseil a vainement cherché à atténuer et dans lequel il vient de disparaître au dernier moment. De sorte qu’on en est là : pas de budget pour l’État, un dangereux conflit entre les deux assemblées, et une crise ministérielle de plus. C’est le fruit d’une fausse politique ! M. le président du conseil a si bien manœuvré qu’il s’est trouvé sans crédit et sans autorité le jour où il avait à défendre une cause juste et sensée, la cause de la paix entre les pouvoirs. Le problème est maintenant de retrouver un ministère, un gouvernement à peu près suffisant pour réparer ce qui peut être réparé, pour répondre aux vœux du pays.

Quand nous disons qu’au milieu de ces agitations stériles les affaires deviennent ce qu’elles peuvent, c’est surtout vrai pour des intérêts sérieux, quoique lointains, comme cette question du Dahomey, sur laquelle la chambre, l’autre jour, a tenu à avoir des explications, sans dire elle-même, il est vrai, ce qu’elle en pense. C’est la politique coloniale qui revient comme elle reparaît de temps à autre. Cette affaire du Dahomey n’en est qu’un épisode ; elle n’est qu’un des incidens de ce vaste travail d’extension ou d’exploration qui s’accomplit dans les régions africaines. Elle résume une question qui a assurément son importance, celle de l’établissement de la France sur le littoral du golfe de Bénin et dans les territoires qui l’avoisinent. Qu’en sera-t-il réellement ? Quels seront les résultats définitifs et pratiques de l’opération de guerre exécutée en plein Dahomey pour vaincre la résistance obstinée et insultante du roi nègre Behanzin ? Jusqu’ici, il n’y a pas à s’y tromper, on ne connaît que la partie brillante et relativement facile de l’entreprise. Dès que parlement et gouvernement étaient décidés à avoir raison d’un ennemi irréconciliable, le succès ne pouvait être douteux. Un habile officier, le colonel, depuis général Dodds, a été chargé de la campagne, et il l’a conduite avec autant de prudence que de vigueur. Il a dirigé son expédition dans l’intérieur en chef expérimenté, marchant avec précaution et sûreté, aussi prévoyant dans l’administration de sa petite armée que résolu et énergique dans les actions de guerre qu’il a eu à soutenir. C’est à travers les plus sérieuses difficultés locales et une série de combats sanglans qu’il est arrivé à planter le drapeau de la France à Abomey, au cœur du pays, et à chasser le roi Behanzin de son royaume. Le général Dodds a pris possession du pays, au moins des points principaux, autant qu’il le pouvait avec des forces limitées. Il a accompli son œuvre de chef militaire. Que fera-t-on maintenant ? C’est là justement la question qui s’est agitée l’autre jour au palais Bourbon et qui, à dire vrai, n’a été nullement résolue. Elle reste entière, elle n’est point aisée à résoudre. Elle est d’autant plus sérieuse, que la pacification intérieure n’est rien moins qu’accomplie, que le climat est dur pour nos soldats et que le roi Behanzin, qui a, il faut l’avouer, vaillamment défendu son pays, ne paraît pas découragé. Si on se borne à occuper le littoral, on risque d’avoir bientôt à subir l’assaut d’une armée dahoméenne reconstituée ; si on s’engage dans l’intérieur, on est exposé à être entraîné dans des aventures aussi meurtrières qu’onéreuses. C’est la fatalité de ces guerres indéfinies en pays inconnu. On sait comment elles commencent, on ne sait jamais quand elles finiront et ce qu’elles coûteront.

On ne peut jamais dire sans doute ce qui arrivera, ni en France, ni en Europe, ce que réserve l’imprévu, quels incidens peuvent se produire qui du jour au lendemain changeraient la situation générale du monde. On peut du moins dire que, pour le moment, presque partout il y a assez d’affaires pour occuper les peuples et les gouvernemens, pour les détourner des querelles internationales. L’Allemagne, comme d’autres, a certainement ses crises intimes, ses agitations socialistes, même ses scandales ; elle a aussi ses conflits de pouvoirs, ses difficultés parlementaires, et la première de toutes ces difficultés aujourd’hui est évidemment cette question de réforme militaire qui depuis des mois est livrée aux discussions les plus passionnées, qui a été l’objet de toute sorte de négociations entre les partis, qui semble à l’heure qu’il est toucher au point où elle ne peut plus être tranchée que par une dissolution du parlement. Elle est provisoirement suspendue par les vacances de Pâques ; elle ne reste pas moins dans toute sa vivacité aiguë et à peu près insoluble. Vainement il y a eu toute sorte de projets de transaction de M. de Bennigsen pour les libéraux nationaux, de M. Lieber pour le centre, de M. Richter pour les progressistes ; la plupart de ces projets étaient à peine des atténuations des propositions du gouvernement. Le chancelier, M. de Caprivi, a décliné toutes ces offres de conciliation, opposant une résistance absolue. Il a fini par demander « tout ou rien ; » il est vraisemblable que le parlement à son retour ne lui accordera rien, — et alors ce sera la dissolution. Seulement, il est évident que l’empereur Guillaume et le chancelier joueraient une grosse partie. L’impopularité de la loi militaire est plus grande dans la plupart des pays de l’Allemagne, dans la masse de la nation, que dans le parlement, et il ne serait point impossible que des élections nouvelles ne fussent favorables surtout à l’opposition, particulièrement aux socialistes. C’est une perspective peu faite, sans doute, pour séduire l’empereur Guillaume, qui n’a aucun intérêt, pas même un intérêt d’orgueil, à entrer en conflit avec l’opinion et à donner plus de force au socialisme déjà assez menaçant.

Les choses n’en sont pas encore là, il est vrai, et si M. de Caprivi s’est gravement engagé, l’empereur n’a pas dit son dernier mot ; tout reste en suspens pour quelques jours. La loi militaire n’est pas d’ailleurs aujourd’hui la seule question qui fasse du bruit à Berlin. A la veille de la séparation du parlement, M. Ahlwardt, député antisémite, celui qui s’est déjà fait des affaires par ses révélations sur les fusils Löwe, M. Ahlwardt a tenu à donner une représentation dans le genre de nos représentations françaises du Panama. Il est arrivé au Reichstag avec un formidable réquisitoire, signalant la dilapidation des fonds des invalides, accusant de corruption des membres du parlement, des ministres, des hommes publics de l’entourage de M. de Bismarck, et M. de Bismarck lui-même. L’accusateur a été sommé fur l’heure de donner des preuves qu’il n’avait pas naturellement. Le tumulte a été effroyable. Ce qu’il y a de curieux, c’est que, si M. Ahlwardt a été conspué et honni dans le parlement, il a été à sa sortie l’objet de bruyantes ovations populaires. Les soupçons font leur chemin, et ces scandales qu’on croit particuliers à la France, l’empereur les voit éclater autour de lui à Berlin, comme il va les retrouver à Rome où il se rend pour les noces d’argent du roi Humbert.

Depuis plus de trois mois que le ministère libéral de M. Sagasta est arrivé au pouvoir à Madrid, il a eu le temps de s’établir, d’inaugurer sa politique et surtout de faire ses élections, pour avoir son parlement, sa majorité. Après les élections du congrès, ce sont les élections du sénat qui viennent de se faire, et les unes et les autres ont été telles qu’on les désirait. Elles avaient été savamment préparées et elles ont naturellement répondu aux vues du gouvernement. Dans le congrès, le ministère de M. Sagasta peut compter sur une majorité de près de trois cents membres contre une minorité de quatre-vingts conservateurs, d’une trentaine de républicains et de quelques carlistes. Dans le sénat, composé d’élémens assez divers, sénateurs élus ou sénateurs à vie, évêques, représentans de la grandesse dans le sénat, le ministère a une majorité moins forte, mais suffisante encore : il a près de 180 voix contre 135. Aujourd’hui, tout cela est fait, et d’ici à peu de jours le nouveau parlement espagnol, le parlement Sagasta, va se réunir. Est-ce à dire que tout va marcher simplement, que les difficultés sont finies ? C’est maintenant, au contraire, qu’elles vont se succéder. Il en est des ministères libéraux comme des ministères conservateurs en Espagne. A peine sont-ils nés qu’ils commencent à se modifier, et leur vie n’est qu’une série de transformations. La série a déjà commencé pour le cabinet Sagasta, par la démission du ministre de la marine, l’amiral Cervera, qui a refusé de souscrire à des économies qu’on voulait lui imposer et qui a été remplacé par l’amiral Pasquin. Ce n’est pas tout. Dès le premier moment, le ministre de la justice, M. Montero-Rios, le ministre d’État, le marquis de la Vega y Armijo, n’ont pas caché qu’ils n’entraient que provisoirement dans le cabinet, qu’ils aspiraient à d’autres positions dans l’État, et leur démission n’est sans doute qu’une affaire de temps ; de sorte qu’on pourrait dire qu’il y a à Madrid une crise ininterrompue.

Si ce n’était encore cela, mais le ministère va avoir à vaincre de bien autres difficultés avec les réformes qu’il se propose de réaliser : réformes financières de M. Gamazo, réformes militaires du général Lopez Dominguez. Déjà, par une réorganisation militaire qui détruit ou déplace les vieilles capitaineries générales, le ministre de la guerre a soulevé les plus ardentes oppositions dans les villes dépossédées comme Burgos et Séville. La question est d’autant plus grave que l’organisation nouvelle implique nécessairement d’assez grosses dépenses pour les établissemens militaires dans les nouvelles capitales. Cette seule réforme suffit pour créer bien des difficultés. Tout fait donc présager pour le cabinet libéral une vie laborieuse, et ce n’est pas sans peine que M. Sagasta réussira à s’assurer une certaine durée dans cette carrière où l’Espagne a déjà vu passer tant de ministres et tant de pouvoirs.


CH. DE MAZADE.