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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1893

Chronique n° 1462
14 mars 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.

Tout ce qui se passe depuis quelque temps en France est, en vérité, si étrange qu’on pourrait se demander si ceux qui ont une responsabilité publique savent bien ce qu’ils veulent, ce qu’ils doivent faire ou s’ils ne se laissent pas tout simplement aller au courant qui les entraîne. Après les procès d’hier, de nouveaux procès ; après les divulgations de la veille, des divulgations nouvelles sorties on ne sait d’où ; après des hésitations visibles, la série des contradictions et des confusions : tout se succède, tantôt avec une lenteur qu’on dirait calculée, tantôt avec une foudroyante rapidité ; tout est mené avec un mélange de légèreté, d’effarement et d’impuissance. Aujourd’hui, on en est encore à ce procès de « corruption, » qui finira comme il pourra, qui aura, dans tous les cas, remis au jour, à côté de bien des choses inexpliquées et troubles, de singulières mœurs, d’étranges jeux d’influences, de curieux manèges déguisés sous le voile de « l’intérêt supérieur de la république. » Où en sera-t-on demain ? N’y aura-l-il pas des surprises nouvelles ? Verra-t-on se dérouler encore les révélations, les procès naissant des uns des autres, formant une sorte d’enchaînement de scandales ? Rien n’est fini, c’est évident. Tous ces spectacles, cependant, ne seraient qu’une bien vaine représentation, une stérile et insupportable exhibition des misères publiques, s’il ne devait en résulter des lumières pour tous les pouvoirs, pour le parlement comme pour les ministères et, en définitive, un profit pour le pays.

Avouons-le pour ceux qui ne veulent pas l’avouer, la première de toutes les vérités est que cette triste affaire a été aussi mal engagée, aussi mal conduite que possible. On n’en a pas d’abord saisi le caractère et on n’en a pas prévu les suites ; on s’est laissé surprendre et on expie aujourd’hui les imprévoyances d’une fausse direction, — en essayant peut-être même encore de s’étourdir, de réparer les inconséquences du début par des inconséquences ou des imprévoyances nouvelles. C’était assurément une phase difficile et ingrate à traverser. S’il y avait à réfléchir et même peut-être à hésiter dans l’intérêt de l’honneur du pays, c’est avant de s’engager qu’il aurait fallu tout calculer. Le jour où un éclat ne pouvait plus être évité, il n’y avait plus qu’à prendre son parti sans subterfuge, à faire hardiment son choix entre les systèmes de conduite qu’on avait à suivre.

Le seul procédé sérieux et efficace était évidemment de se mettre à la tête de cette liquidation judiciaire et politique qui s’ouvrait presque à l’improviste, de se dégager de toutes les considérations secondaires, surtout des considérations de parti, d’accepter libéralement, résolument toutes les conséquences de l’œuvre de répression et d’épuration devant laquelle on ne pouvait plus reculer. L’œuvre était certainement délicate, elle devenait une nécessité dans une situation où la moindre hésitation pouvait ressembler à une tolérance ou à une complicité. La première condition était de maintenir la justice dans sa liberté et son indépendance au-dessus de toute suspicion, de lui laisser la plus complète autorité pour « faire la lumière, » comme on dit, pour chercher les coupables, s’il y en avait, et exercer les poursuites, s’il y avait des poursuites à exercer. La seconde condition, toute politique, pour un gouvernement prévoyant, était de décliner toute solidarité avec un passé désormais visiblement compromis, de comprendre que, dans la situation nouvelle où l’on entrait, la seule sanction efficace de toutes les déclarations était de « changer de système. » C’est le mot qui s’échappait, pour ainsi dire, de tout un ensemble de choses, et qui avait passé dans Tordre du jour de M. Cavaignac. Par la netteté de son attitude et de ses résolutions, le gouvernement pouvait sans doute être conduit à des actes qui lui auraient coûté ; mais il se dégageait lui-même, il dégageait le régime devant le pays ; il rassurait l’opinion par la garantie visible, avérée, d’une justice indépendante et "impartiale. Il pouvait, il devait en même temps rallier tous les esprits, toutes les bonnes volontés sincères à une politique libre de toutes les compromissions malfaisantes. Ce n’était pas encore facile, nous en convenons ; c’était possible et digne d’être tenté, fait pour parler à la loyauté d’une nation sensible à l’honneur et aux desseins généreux.

C’était dans tous les cas l’acte viril d’un gouvernement décidé à en finir avec cette éternelle et irritante obsession, avec une crise oppressive. Ce qui ne ressemblait, ce qui ne ressemble plus à rien, c’est de se jeter dans cet immense guêpier sans une conviction bien apparente, de passer entre tous les systèmes ou tous les expédiens, de paraître chercher la vérité et d’essayer de la voiler là où elle pouvait être importune, de multiplier les perquisitions et d’arriver toujours trop tard, d’avoir l’air de marcher au hasard sous l’aiguillon des révélations imprévues. La plus dangereuse comme aussi la plus inutile des tactiques était certainement de faire ce qu’on a fait. Que le gouvernement n’ait eu que de bonnes intentions, qu’il ait même cru agir prudemment ou habilement, c’est possible ; ce n’est pas précisément la question. Il n’est pas moins évident que le gouvernement n’a cessé de louvoyer dans sa marche, subordonnant ses initiatives à des influences inexpliquées, que s’il a mis la justice en mouvement, il l’a tour à tour activée ou ralentie selon les circonstances, qu’il a paru quelquefois chercher des coupables hypothétiques en essayant de faire oublier des personnages plus réellement compromis ; il est clair enfin qu’il a trop souvent confondu l’action judiciaire et la politique ou l’intérêt de parti. Et à quoi cela a-t-il servi ? On n’a sûrement réussi à rien empêcher ou à rien détourner. On n’a fait qu’amasser les obscurités et les confusions, préparer des complications nouvelles, laisser à l’opinion le temps de s’impatienter et de s’aigrir, éveiller partout cette impression que le gouvernement avait quelque chose à cacher, qu’il devait avoir quelque intérêt à ne pas tout livrer, à garder ses secrets. La confiance a diminué dans le public, qui a fini par tenir pour suspect tout ce qui se faisait, tout ce qui se disait, et ne plus attendre la lumière que de l’imprévu. On en est venu à se défier de tout, à ne plus croire à rien de ce qui vient du monde officiel.

Tenez, pas plus tard que ces jours derniers, au cours de ce procès qui se déroule devant la cour d’assises de Paris, trois ou quatre personnages de la république, M. Floquet, M. Clemenceau, M. Ranc, M. de Freycinet lui-même, ont comparu comme témoins. Ils ont eu à déposer au sujet d’une circonstance où ils sont intervenus pour prévenir ce qu’ils ont appelé un scandale, l’éclat d’un procès qui menaçait la compagnie de Panama et qui pouvait, ont-ils dit, nuire à l’intérêt public, ou pour mieux dire « au parti républicain. » Leurs explications ont été ce qu’elles ont pu ; elles ont été reçues avec un scepticisme visible, elles ont paru énigmatiques. On n’a pas mis en doute l’intégrité personnelle des témoins ; on s’est demandé avec quelque surprise ce que signifiait cette intervention motivée par une crainte de scandale, quel intérêt d’état il y avait à prévenir un procès que les chefs de la compagnie de Panama ne redoutaient pas, — à moins que ce procès ne pût dévoiler déjà, dès 1888, les scandales parlementaires qui éclatent aujourd’hui. Rien n’a été bien éclairci, le doute est resté ! — On sortait à peine de ces explications qui n’ont rien expliqué lorsqu’a éclaté à l’improviste un autre incident foudroyant et pathétique qui a été un vrai coup de théâtre : la déposition d’une personne distinguée, femme d’un des administrateurs de Panama, Mme Cottu.

De cette déposition émouvante, il résulterait que dans un entretien auquel Mme Cottu aurait été appelée avec le directeur de la sûreté générale, des ouvertures au moins étranges lui auraient été faites. On lui aurait laissé espérer des avantages, des adoucissemens pour son mari, pour les administrateurs de Panama, s’ils savaient se faire ; on l’aurait pressée, elle, personnellement de dire ce qu’elle savait, de livrer les documens dont elle pourrait disposer et qui compromettraient des « membres de la droite » du parlement. Tout ceci a été dit d’un accent irrésistible de sincérité. Et il faut bien que ce soit vrai, puisque le directeur de la sûreté générale, qui a été appelé aussitôt, en se défendant à demi, en atténuant tout au plus le caractère de l’entrevue et les termes de son langage, n’a pu contester les points les plus essentiels de ce redoutable témoignage. Il a épilogue, il a balbutié et il a fini par en dire assez pour laisser comprendre qu’il se serait cru passé maître dans son métier s’il avait réussi dans son exploit de police. Cette démarche plus qu’indiscrète avait été quelque peu ébruitée depuis quelques jours ; elle a éclaté comme un coup de foudre à l’audience, au milieu d’un frémissement universel. On arrangera cela comme on voudra, c’est une tentative de diplomatie d’un genre nouveau et assez ignominieux pour exploiter les anxiétés d’une femme éprouvée dans ses affections, pour lui arracher ses secrets par dévoûment à son mari, pour obtenir d’elle des armes contre des adversaires politiques. Resterait à savoir par qui ce singulier directeur de la sûreté générale a été chargé de ces louches négociations, s’il n’a pris conseil que de lui-même ou s’il avait reçu des instructions. M. le garde des sceaux Bourgeois, quant à lui, s’est hâté de décliner toute responsabilité, en envoyant sur-le-champ sa démission, au risque d’ajouter une crise de ministère à une crise d’audience. Et c’est ainsi que d’incident en incident, tout se complique, que se déroule ce drame aux péripéties et aux surprises toujours nouvelles. On s’est donc trompé du tout au tout dans la direction judiciaire de cette triste aventure.

On ne s’est pas moins trompé dans l’œuvre politique, et on s’est trompé par les mêmes raisons, faute d’une vue claire et d’un- sentiment juste des choses. C’est bien aisé à voir : on a cru que ce n’était qu’un mauvais moment à passer, qu’on pourrait, sinon « étouffer l’affaire, » du moins l’expédier au plus vite avec quelques jugemens et quelques ordonnances de non-lieu ; on s’est figuré qu’il n’y avait qu’à y mettre un peu de dextérité, à sauver quelques réputations endommagées, à rassurer quelques consciences inquiètes, — et à reprendre ensuite son chemin en ralliant des forces un peu dispersées, des intérêts ou des passions de parti sous ce drapeau fané et usé de la « concentration républicaine. » C’était une illusion assez naïve ou un faux calcul. L’erreur a été de ne pas voir que tout était changé, qu’on entrait dans une situation nouvelle où la « concentration » ne se survivait que par le mal qu’elle avait fait et n’était plus qu’un expédient ruiné ; on a voulu, disait-on, maintenir l’œuvre républicaine par l’union des « hommes qui ont représenté la république : » ce sont justement ces hommes qui sont le plus compromis et avec lesquels il n’y avait plus rien à faire, — pas plus qu’on ne pouvait compter sur un parlement désormais impuissant, troublé à la fois par les suspicions qui pèsent sur lui et par l’approche des élections. On le voit bien : cette chambre qui marche vers sa fin, elle est réunie depuis les premiers jours de l’année ; nous sommes au troisième mois, et elle n’a pas pu même arriver à voter un budget sérieux. Elle a passé son temps à interpeller ou à s’amuser, à imaginer toute sorte d’impôts puérils ou décousus, déguisés sous le nom de réformes : impôts sur les patentes des grands magasins, impôts sur les vélocipèdes, impôts sur les pianos, impôts sur les livrées, etc. ? C’est l’impuissance puérilement agitée dans la confusion. Où y a-t-il dans tout cela une force, un point d’appui, des élémens de « concentration ? » On n’a pas voulu voir que, dans une situation nouvelle, la première condition d’une action sérieuse était de « changer de système, » — et c’est ainsi que, par une fausse direction politique comme par une fausse direction judiciaire, on n’est arrivé qu’à augmenter le gâchis. Voilà le résultat !

Le plus grave en tout ceci est qu’on ne voit plus trop comment on sortira de cette crise, que les dernières scènes d’audience et la démission de M. le garde des sceaux, Bourgeois, ont poussée à l’état aigu. Quand on ne sait plus où on en est, on a recours aux interpellations qui, le plus souvent, ne servent à rien, — et c’est ce qui est arrivé encore une fois hier au palais Bourbon par ce nouveau débat qui s’est engagé à l’occasion des récens incidens. C’était pour la dixième fois la séance des explications qui deviennent promptement des tumultes, et, tout bien compté, on n’est pas plus avancé. L’ancien ministre de la justice s’est expliqué devant la chambre, — il avait tenu avant tout, on ne sait trop pourquoi, à aller s’expliquer devant la cour d’assises, — et on n’est pas mieux fixé sur la vraie et décisive raison de sa démission. M. le président du conseil, à son tour, s’est expliqué au milieu des orages et il a même fini par avoir une fois de plus un ordre du jour favorable ; mais il est bien évident que c’est là une de ces victoires qui ne donnent ni force, ni autorité à un ministère démembré et affaibli. Ce sera, on le sent, à recommencer demain ! Que deviennent cependant les intérêts les plus sérieux du pays ? Lorsqu’il y a quelques semaines, en plein parlement anglais, on demandait à M. Gladstone s’il y avait eu des négociations récentes avec la France au sujet de l’Egypte, M. Gladstone répondait avec mesure qu’on s’était abstenu par égard pour notre nation et pour nos épreuves intérieures ; c’est-à-dire que les plus grandes affaires sont suspendues. Voilà la cruelle moralité de cette crise qui se prolonge au détriment du crédit et de la dignité de la France !

Parce que la paix règne à peu près dans les rapports des peuples, parce que la plupart des États ont leurs préoccupations, leurs crises ou leurs diversions intérieures, il ne faut pas se hâter d’en conclure que les questions qui divisent l’Europe aient disparu. Parce que depuis quelque temps on parle peu de l’Orient, des Balkans, de tout ce qui se rattache à l’empire ottoman, il ne faut pas croire que les affaires orientales cessent d’avoir leur gravité dans les affaires de l’Occident. C’est le contraire qui est vrai. Ce débat oriental, il est depuis longtemps ouvert, il reste toujours ouvert. Le moindre incident suffit pour rappeler que rien n’est réglé et fini. Une conversation récente d’Abbas-Pacha avec un simple journaliste anglais prouve que le jeune vice-roi du Caire se préoccupe avec anxiété de la situation qu’on veut lui faire, des intentions de l’Angleterre, et quelles que soient les vues de lord Salisbury ou de lord Rosebery, l’Europe ne pourrait certes se désintéresser de tout ce qui affecterait l’ordre international créé en Egypte. Le mariage du prince Ferdinand de Cobourg, établi depuis quelques années sans être reconnu à Sofia, a réveillé la question des Balkans, la question du traité de Berlin et de ses suites. Si ce n’était qu’un mariage princier de plus, ce ne serait rien, ou du moins ce mariage ne serait qu’un curieux épisode du temps. Que de changemens se font dans le monde ! La jeune fiancée du prince Ferdinand de Cobourg, petit-fils du roi Louis-Philippe, est une princesse fille du duc Robert de Parme-Bourbon, petite-nièce de M. le comte de Chambord, — et la plus pure légitimité se trouve ainsi alliée à une famille qui est sur tous les trônes révolutionnaires de l’Europe, qui poursuit aujourd’hui une couronne révolutionnaire de plus en Bulgarie ! Le couple princier est charmant, dit-on ; il va courir l’aventure !

Si ce n’était que cela, ce serait fort bien. Malheureusement, c’est la politique qui complique tout ou risque de tout compliquer. Par son mariage, le prince Ferdinand de Cobourg entre plus intimement dans la famille impériale d’Autriche et se crée assurément des appuis à la cour de Vienne, où l’on ne demandait sans doute pas mieux que d’avoir un prince dévoué à Sofia. C’est un avantage si l’on veut. Il reste à savoir si l’avantage n’est pas compensé par le danger d’aggraver, de rendre peut-être irréparable l’antagonisme d’influences qui règne à Sofia ; mais ce n’est rien encore. Une des conditions de ce mariage destiné à assurer l’avenir des nouveaux souverains de Bulgarie a été, à ce qu’il semble, la révision de l’article de la constitution bulgare qui impose au prince régnant la profession de la foi orthodoxe. Le dictateur, M. Stamboulof, s’y est prêté et a proposé la révision, qui sera sans doute adoptée. Voilà justement où tout se complique ! Il est évident que cette infidélité à la foi orthodoxe était faite pour froisser une partie de la population bulgare, surtout l’Église qui a protesté, et on a été obligé de recourir à des actes violens de répression contre le métropolite de Tirnovo, Mgr Clément. De plus, cette révision ressemblait à une déclaration de rupture avec la Russie, à une sorte de défi porté au tsar, protecteur né de la religion orthodoxe. On devait bien penser que l’empire, qui de tout temps a fait de la protection des chrétiens d’Orient la loi de sa politique, qui a été après tout le libérateur de la Bulgarie, se sentirait offensé. Le cabinet de Pétersbourg, malgré la longanimité qu’il a montrée depuis quelques années vis-à-vis de la Bulgarie, a protesté énergiquement. De sorte que ce mariage risque tout à la fois d’envenimer l’antagonisme entre l’Autriche et la Russie, de soulever les passions religieuses en Orient et d’obliger le tsar à accentuer sa politique. Ce n’est peut-être pas le meilleur moyen de préparer la solution pacifique de cette question des Balkans, qui reste un des périls de l’Europe, puisqu’elle ravive sans cesse cette autre question de la validité du traité de Berlin.

Si notre vaillante voisine, la Belgique, pour sa part, arrive enfin à réaliser jusqu’au bout cette œuvre de révision constitutionnelle qu’elle a entreprise, elle n’y sera pas arrivée sans peine, sans bien des marches et des contremarches. Elle aura du moins cette satisfaction de se dire qu’une révision toute légale, si laborieuse qu’elle soit, fût-elle même modeste, vaut toujours mieux qu’une révolution. Voici bientôt un an que des élections extraordinaires ont été faites pour donner à des chambres nouvelles un mandat constituant ; voici plus de six mois que des commissions nommées par la chambre des représentans et par le sénat sont au travail, qu’on s’agite, qu’on délibère et qu’on dispute ou qu’on négocie. Après les études prolongées et un peu obscures des commissions, le débat vient de s’engager à la pleine lumière dans le parlement lui-même. Où en est-on en définitive ? Le point vif et délicat, il était facile de le prévoir, est toujours le droit de suffrage. Tout le reste est pour ainsi dire épisodique ou laissé provisoirement dans le demi-jour. L’électorat, c’est la seule question qui ait le privilège d’émouvoir l’opinion, qui passionne même le pays et qui, à parler franchement, soit la sérieuse raison d’être de la révision. La réforme de la loi électorale par l’abolition ou la réduction du cens, c’est un point à peu près admis ; tout le monde, ou à peu près tout le monde finit plus ou moins par y arriver. Seulement dans quelle mesure l’extension du suffrage doit-elle être réalisée ? C’est ici que la confusion recommence et que les divisions éclatent parmi les catholiques maîtres de la majorité ordinaire comme parmi les libéraux.

C’est la bataille des systèmes dans tous les camps et dans le parlement. Il y a ceux qui, entraînés par le mouvement, réclament le suffrage universel à peu près sans limites ; M. Paul Janson, parmi les libéraux avancés, M. Nothomb, parmi les catholiques, sont de ce nombre. Il y a aussi ceux qui, sans être bien convaincus de la nécessité d’une révision, cèdent à un courant difficile à détourner, mais qui veulent entourer l’extension du suffrage de conditions et de garanties. Il y a les partisans d’une réduction du cens à 10 francs, les partisans de certaines conditions modestes de capacité, les partisans de ce qu’on appelle « l’habitation, » adoptée comme garantie. Le chef du ministère, quant à lui, M. Beernaert, fait de la diplomatie entre tous les partis. M. Beernaert voudrait éviter, avant tout, que ce grand mouvement de révision finît par un aveu d’impuissance parlementaire, et comme il sait que rien n’est possible, si on n’a pas une majorité des deux tiers des voix, il met tout son art à conquérir cette majorité, en ménageant quelque transaction avec la gauche modérée, représentée par M. Frère-Orban, M. Graux. Au fond, il est clair que le suffrage universel pur et simple excite de vives défiances dans le parlement, même parmi les libéraux et que dans tous les camps, c’est à qui cherchera des atténuations. Seulement ici encore on se divise : les uns cherchent ce qui peut favoriser le vote des campagnes, les autres, ce qui peut favoriser le vote des villes.

On en était là lorsque tout récemment est survenu un incident aussi singulier qu’imprévu. Les partisans du suffrage universel, comptant évidemment profiter des divisions et en imposer au parlement, ont tenté un coup hardi. Ils ont imaginé une vaste consultation populaire, une sorte de « référendum » ou de scrutin volontaire et libre. Ce « référendum, » ils l’ont d’ailleurs organisé, il faut le dire, dans les conditions les plus régulières possible, avec les plus sérieuses garanties de correction et de sincérité. Ils ont mis les divers systèmes aux voix dans le pays. Qu’est-il arrivé ? A Bruxelles, sur 110,000 inscrits, il y a eu plus de 60,000 votans et plus de 50,000 voix pour le suffrage universel de M. Janson et de M. Nothomb. Tous les autres systèmes n’ont eu que d’insignifiantes minorités. Presque partout où le scrutin a été ouvert, le vote est dans les mêmes proportions. Ce n’est sans doute qu’une consultation sans autorité légale, un simple pétitionnement, si l’on veut. Le vote n’est pas moins curieux et significatif, de sorte que le parlement belge, au moment où il est enfin entré dans ce solennel débat de la révision, s’est trouvé sous le coup de cette manifestation spontanée. Il n’est point lié, c’est vrai ; il garde sa liberté, et même, à ce qu’il semble, ses défiances. Il peut toujours voter quelque combinaison qui ralliera les catholiques et les libéraux modérés. Il risque seulement de voir se relever devant lui le drapeau du suffrage universel, — et au lieu d’en finir cette fois par une large révision, de laisser une arme, un prétexte, à des agitations nouvelles qui peuvent n’être pas sans péril pour la Belgique.

Les agitations, même les agitations légales ou électorales, ont toujours leur gravité dans tous les pays ; on ne sait jamais ce qui peut en sortir. Elles sont sans doute inhérentes à la vie libre ; elles ne sont pas moins dangereuses, onéreuses et quelquefois pleines de surprises. Quel est le caractère et quel sera le résultat de ces nouvelles élections espagnoles qui se préparaient depuis plus de deux mois, depuis l’avènement du cabinet libéral de M. Sagasta et qui viennent enfin de s’accomplir ? Ces élections, à vrai dire, étaient inévitables, à peu près forcées. A chaque ministère nouveau il faut des chambres nouvelles. C’est une loi invariable en Espagne ! Les dernières Cortès étaient l’œuvre du ministère conservateur de M. Canovas del Castillo, qui n’a même pas pu vivre avec elles, qui a péri par les divisions de son propre parti. M. Sagasta, en arrivant aux affaires, était nécessairement conduit à se faire son parlement, sa majorité, — et de fait, depuis son retour au pouvoir, il s’y préparait en chef de gouvernement, qui n’en est pas à sa première campagne d’élections. C’était surtout la tâche du ministre de l’intérieur, M. Gonzalès, qui n’a fait après tout que ce que ses prédécesseurs ont fait avant lui et ce que feront après lui ses successeurs. C’est peut-être, il est vrai, devenu un peu plus difficile avec le suffrage universel qui n’en est encore qu’à ses débuts au-delà des Pyrénées, qui est appliqué aujourd’hui pour la seconde fois. Le ministère libéral, dans tous les cas, n’a rien négligé pour diriger à son profit cette seconde expérience du suffrage universel, en continuant les vieilles traditions de patronage électoral. Comme cela arrive toujours en Espagne, il a fait ses distributions de candidatures, en ayant soin de ménager les diverses nuances qui forment la majorité ministérielle, en faisant aussi la part des oppositions. Tout avait été réglé, et en définitive les élections se sont faites sans autre accident que quelques échauffourées dans le midi ou à Barcelone. On ne peut pas dire d’ailleurs que la population ait mis beaucoup d’empressement à aller au scrutin. Une bonne moitié des électeurs s’est abstenue.

Telles qu’elles sont, dans leur ensemble, ces élections sont à peu près conformes au programme et répondent à ce qu’on attendait. Le ministère libéral a sa majorité, une majorité considérable, quoiqu’un peu bigarrée ! Les conservateurs, ceux qui restent attachés à la fortune de M. Canovas et ceux qui ont suivi M. Silvela dans sa dissidence, auront de 70 à 80 voix. Les carlistes ont, eux aussi, quelques élus, un petit nombre. Il y a cependant un point où le scrutin paraît avoir trompé toutes les prévisions. Les républicains ont eu évidemment plus d’avantages qu’on ne le croyait. Ils comptent près de trente élus, sans compter M. Castelar et ses amis qui, à la vérité, sont des alliés pour le ministère. Les irréconciliables, les anciens chefs de la république, M. Salmeron, M. Pi y Margall, M. Ruiz Zorrilla lui-même, quoique exilé, sont nommés, — et, chose curieuse, c’est à Madrid même que les républicains les plus radicaux ont eu leur plus éclatant succès. Le fait est qu’ils ont eu à Madrid six élections sur huit. C’est certainement dans ces élections espagnoles l’incident le plus caractéristique, le plus inattendu, ce qui a le plus vivement frappé l’opinion. Les conservateurs alarmés ont attribué cette sorte d’échec de la monarchie à la complicité ou à la négligence des libéraux, du gouvernement. Les libéraux eux-mêmes s’en sont émus, au point qu’on a parlé de la démission du gouverneur et de l’alcade de Madrid. On ne s’attendait pas à ce coup de théâtre ! Il ne faut pourtant rien grossir. Ce succès des républicains a pu être une désagréable surprise ; il ne change ni la situation parlementaire qui reste ce qu’elle est, ni surtout la situation générale du pays où l’immense majorité nationale paraît toujours attachée à la monarchie et à la régence.

Pour le moment, d’après toutes les apparences, M. Sagasta reste maître des affaires avec sa majorité, avec son parlement nouveau. Cette petite recrudescence républicaine des dernières élections n’en est pas encore à être un péril, — et si les républicains devenaient un danger, tous les partis monarchiques, libéraux et conservateurs, se trouveraient de nouveau réunis pour la défense des institutions. Ce n’est pas de là que peuvent venir les difficultés pour le ministère libéral et pour son habile chef. La vraie difficulté pour M. Sagasta est de garder son équilibre entre les partis, de maintenir la bonne intelligence dans sa propre majorité, dans cette majorité plus apparente que réelle, assez divisée dans le fond, où il y a des constitutionnels modérés, des démocrates ralliés à la monarchie, des protectionnistes, des partisans de la liberté commerciale. Il a déjà passé par cette épreuve dans ses précédens ministères, et malgré son habileté de tacticien, malgré son art de temporisation, il n’a réussi qu’à demi et pour peu de temps dans cette expérience. M. Sagasta a profité des divisions des conservateurs et a succédé à M. Canovas, comme M. Canovas avait profité des divisions des libéraux et avait succédé à M. Sagasta. C’est le jeu de la politique espagnole depuis quinze ans, surtout depuis l’avènement de la régence. Le nouveau président du conseil sera-t-il plus heureux cette fois ? C’est toute la question qui se débat au-delà des Pyrénées.

Tout se passe aux États-Unis avec une simplicité qui n’est pas sans grandeur, on vient de le voir encore une fois par la paisible inauguration de la présidence nouvelle à Washington. Après la violente campagne qui avait agité pendant quelques mois l’Union tout entière pour l’élection présidentielle, le calme s’était fait presque instantanément devant le vote qui était la défaite éclatante de l’administration républicaine. Le président vaincu, M. Harrisson, a bien essayé, à ce qu’il semble, d’employer ce qui lui restait de règne dans l’intérêt de son parti, et on a pu distinguer qu’il aurait voulu signaler sa sortie par quelque acte d’éclat comme l’annexion des îles Hawaï ; mais le scrutin l’avait d’avance frappé d’impuissance. Il n’était plus à la Maison-Blanche qu’un hôte de quelques semaines préparant son déménagement, attendant un successeur victorieux, — et au jour voulu en effet, le 4 mars, le nouveau président, M. Cleveland, a fait son entrée ou sa rentrée sur la scène. Tout s’est passé selon les règles, selon l’étiquette républicaine. Ce n’est pas qu’il n’y ait eu un certain apparat. Washington s’est animé pour ce jour-là et a eu ses cortèges grossis par l’affluence populaire, ses défilés militaires, ses pavoisemens, ses salves d’artillerie. Quant aux deux principaux personnages de la cérémonie, ils ont joué leur rôle avec une parfaite simplicité. M. Cleveland, qui était descendu la veille dans un hôtel, est allé rejoindre M. Harrisson, et tous deux, suivis des deux vice-présidens, se sont rendus au Capitole où les membres du congrès étaient déjà réunis. Le nouveau président a prêté son serment en baisant la Bible, et cela fait, sortant du Capitole, entouré des membres du congrès, du corps diplomatique, des chefs militaires, il a prononcé un discours, son premier message, devant le peuple assemblé. Puis il a regagné la Maison-Blanche pour ses réceptions, — tandis que son prédécesseur, M. Harrisson, prenait le train pour Indianapolis. Et voilà M. Cleveland installé pour quatre ans dans sa magistrature, avec une politique nouvelle, avec un ministère assez bizarrement composé d’hommes dont aucun n’est peut-être à sa place là où il est. A dire vrai, ce ministère semblerait assez peu significatif par lui-même ; mais le cabinet importe peu là où les ministres n’ont rien à démêler avec le parlement. L’essentiel est dans la politique que le nouveau président représente, qu’il porte avec lui au pouvoir, et cette politique, M. Cleveland l’a retracée une fois de plus, le jour de son inauguration, avec autant de vigueur que de netteté. Le nouveau président n’accepte qu’avec restriction l’héritage que les républicains lui ont légué, ou plutôt il ne l’accepte pas du tout, et il se promet de réformer tout ce qui, depuis vingt ans, a si profondément altéré la vie publique aux États-Unis. Il s’est prononcé résolument contre le parasitisme étouffant d’un protectionnisme outré, contre le favoritisme gouvernemental et les corruptions administratives qui ont perdu les républicains au pouvoir, contre les monopoles abusifs, contre l’extravagante extension des « pensions nationales, » accordées par faveur de parti, dans un intérêt électoral, à de prétendues victimes de la guerre de sécession. Il s’est prononcé surtout avec énergie pour la réforme des tarifs Mac-Kinley, qui ne sont que l’exploitation organisée des masses populaires et mettent le Nouveau-Monde en conflit avec l’ancien. Le langage de M. Cleveland respire le libéralisme et l’honnêteté. Reste à savoir ce que sera dans la pratique cette politique nouvelle si hautement avouée, mais qui n’est encore qu’un vœu, une promesse, et ne peut pas même être immédiatement réalisée. Par une combinaison singulière des institutions américaines, en effet, tandis qu’un nouveau président entre à la Maison-Blanche, l’ancien congrès, qui a une majorité toute républicaine, qui a voté le bill Mac-Kinley, existe toujours et ne disparaîtra légalement que dans quelques mois, à l’automne. Ce n’est qu’alors que le nouveau congrès, tout démocrate, élu même avant le président, entrera en fonctions, et qu’il pourra y avoir une certaine harmonie entre tous les pouvoirs animés d’un même esprit.

Ce qu’il y a de caractéristique aujourd’hui dans les affaires américaines, c’est cette évolution même qui s’accomplit par la force de l’opinion. C’est la première fois depuis plus d’un quart de siècle, que les démocrates reprennent aussi complètement possession du pouvoir. Jusqu’ici ils n’avaient eu que des avantages locaux, partiels. M. Cleveland lui-même, dans son premier passage au gouvernement de l’union, n’était pas entièrement libre et se sentait gêné par le congrès. Aujourd’hui, le retour est complet. Les démocrates, longtemps réduits à l’état de vaincus, ont retrouvé le succès et sont maîtres de la Maison-Blanche comme du prochain congrès. Ils reviennent au pouvoir, éclairés sans doute par une dure expérience, et leur chef, M. Cleveland, ne pouvait certes mieux commencer son nouveau règne qu’en promettant de relever les mœurs publiques à l’intérieur, de renouer des relations plus libérales avec l’Europe.


CH. DE MAZADE.