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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1891

Chronique n° 1415
31 mars 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.

Les vacances de Pâques ou de printemps sont venues pour nos chambres comme pour les chambres de tous les pays ; elles sont venues, pour le coup, cette année, avant le printemps, sous l’influence prolongée et morose d’un hiver qui ne veut pas s’avouer vaincu.

C’est un usage universel. C’est aussi un peu une nécessité pour la plupart de nos députés et de nos sénateurs appelés à leurs conseils-généraux par la session d’avril. C’est enfin une de ces haltes périodiques, une de ces trêves que les parlemens se ménagent au courant de l’année pour se reposer de ce qu’ils n’ont pas fait et du temps perdu. En voilà pour un mois de silence au Palais-Bourbon et au Luxembourg, de placide indifférence dans le pays qui n’est jamais plus tranquille que lorsque ses représentans ne l’agitent pas de leurs vaines querelles. Qu’en sera-t-il dans un mois, au 27 avril, jour fixé pour le nouveau rendez-vous parlementaire ? Nos chambres reviendront tout juste pour assister à la grande représentation pacifique et, au besoin, tumultueuse, que les socialistes se proposent de recommencer à Paris, le 1er mai, comme l’an dernier. Elles retrouveront aussi tout ce qu’elles ont laissé en suspens. Elles pourront avoir, si elles le veulent, une laborieuse session d’été, ne fût-ce qu’avec cette grave et redoutable affaire de la législation douanière qui pèse sur nos industries, sur notre commerce, sur nos relations, sur tous les intérêts français. Ce qu’il y a de sûr pour le moment, quel que soit le lendemain de ces vacances qui viennent de s’ouvrir, c’est que nos chambres se sont séparées sans bruit, sans regret ces jours derniers, après une session d’hiver qui n’a été rien moins que laborieuse et fructueuse. En réalité, ce sont deux mois et demi à peu près perdus en débats décousus, en interpellations inutiles, eu explications vagues qui ne décident rien ni pour la direction générale de la politique de la France, ni pour les plus sérieux intérêts du pays, tout s’est passé en complimens ou en subterfuges entre une majorité qui ne sait pas trop ce qu’elle veut, mais qui le veut bien, comme on le disait autrefois de l’empereur Napoléon III, et des ministres qui bornent visiblement leur ambition à éviter de se compromettre avec cette majorité énigmatique. On dirait que, dans tous les camps, il y a une certaine hésitation à s’engager de peur de se heurter. C’est le secret de cette stérile session : elle aurait fini dans la plus complète insignifiance si M. Jules Ferry, impatient de reparaître sur la scène, n’avait essayé d’animer ces derniers jours par ses interventions et ses discours.

Voilà qui est clair ! Si on avait cru que M. Jules Ferry n’était plus qu’un philosophe désintéressé et désabusé de la politique, il a tenu à prouver qu’il était toujours prêt à l’action et à tous les rôles. A peine ramené au sénat par les élections dernières, il s’est remis à l’œuvre. Il a brigué une place à la tête des plus grandes commissions ; il a voulu être président de la commission des douanes, la plus importante aujourd’hui, puis président d’une commission d’enquête sur l’Algérie. Et comme si ce n’était pas assez, il a saisi, tout récemment, l’occasion d’une réunion d’une société républicaine pour s’expliquer sur les affaires du pays, sur la politique de son parti. Il est allé présider son banquet sur le mont Aventin révolutionnaire, à l’Élysée-Montmartre. C’était peut-être hardi de sa paît : il ne manque pas de courage et il ne craint pas le bruit ; il était d’ailleurs assez protégé par M. le ministre de l’intérieur pour tenter l’aventure, et, de fait, il a pu prononcer sa harangue sans contre-temps. Si ce n’est pas un manifeste, c’est du moins le discours d’un homme satisfait, comme on en a entendu plus d’une fois sous tous les régimes. M. Jules Ferry est un politique qui, pour le moment, voit tout sous les plus riantes couleurs, qui est satisfait de tout. Il est satisfait de voir la stabilité ministérielle se fonder, la sagesse pénétrer la majorité parlementaire, les radicaux eux-mêmes renoncer à leurs chimères et se plier aux douceurs de la concentration, les idées de gouvernement se développer et assurer l’ascendant du parti républicain sur le pays ! Que ne voit-il pas ? Il n’est point, en vérité, difficile à satisfaire. Assurément, les radicaux ne se hâtent pas, par la raison bien simple que le gouvernement subit leur loi et s’arrête à leurs premières sommations, que M. Jules Ferry lui-même n’a, en définitive, d’autre programme que le programme radical. Ce que l’ancien président du conseil appelle progrès de l’esprit de gouvernement, c’est l’art de se prêter à toutes les concessions, de gouverner avec toutes les idées de désorganisation et de destruction, avec les passions de secte, avec les exclusions et les préjugés de parti. Si c’est sur cette base fragile qu’il compte édifier la « stabilité ministérielle ; » si c’est avec cette politique qu’il se flatte d’accréditer la république, en la présentant comme un régime « bien ordonné, » fondé sur des « idées sérieuses de gouvernement, » il se fait une étrange illusion. Il est tout simplement la dupe de cette perpétuelle équivoque à l’aide de laquelle lui et ses amis, depuis dix ans, subordonnent tout, les garanties libérales, l’administration, les finances, à l’intérêt du moment, à une passion de domination.

Un gouvernement vrai, sérieux, éclairé, sachant diriger ou résister quand il le faut, mais c’est ce que tout le monde demande, et c’est justement par malheur ce qui manque le plus. Où donc M. Jules Ferry a-t-il vu ces progrès de l’esprit de gouvernement qu’il s’est plu à signaler à l’Élysée-Montmartre ? Est-ce dans cette session qui vient de finir ou de s’interrompre pour quelques semaines ? Serait-ce par hasard dans cette singulière affaire des paris de courses, où le ministère, surpris et décontenancé par une révolte naïve de vertu dans la chambre, n’a plus su que résoudre et a fini par laisser tout en suspens, sans contenter la vertu, sans rassurer les intérêts compromis de nos éleveurs ? Est-ce dans cette autre affaire, tout aussi bizarre et au fond plus grave, des dégrèvemens agricoles proposés par M. Méline pour réparer les désastres de l’hiver ? Rien certes, au contraire, ne laisse mieux voir l’absence d’une direction, l’éclipsé de toute idée sérieuse de gouvernement. Il était clair et démontré que ce n’était là qu’une idée chimérique inspirée par un faux calcul de popularité, dangereuse pour le budget. M. le ministre des finances le sentait. Quelle que fût sa mauvaise humeur, livré à lui-même, il a cependant cédé par un vague effroi de l’électeur, du suffrage universel. Il a tout cédé, tout laissé voter, et il faut qu’aujourd’hui le sénat arrête le vote au passage en démontrant que ces prétendus dégrèvemens, difficiles à réaliser, onéreux pour le budget, n’auraient que des résultats puérils pour les dégrevés. Est-ce enfin dans ces maussades affaires du Tonkin, discutées tout récemment au Palais-Bourbon, qu’éclatent les progrès de l’esprit de gouvernement ? Il n’y a sans doute rien à exagérer ; les faits ne sont pas moins les faits. La situation reste visiblement critique au Tonkin, et s’il y a des Français massacrés, si les pirates promènent l’incendie jusqu’aux portes d’Hanoï, c’est la faute évidente de toutes ces expériences de gouvernement civil, de milices locales imaginées par l’esprit de système, des incertitudes de direction qui pèsent sur une colonie naissante : c’est la suite d’une fausse politique ! Non, en vérité, on ne voit pas où est ce progrès des idées de gouvernement dont M. Jules Ferry parle en homme satisfait ; et le seul moyen de le réaliser sérieusement, aujourd’hui comme hier, serait de se décider à gouverner le pays pour le pays, non pour un parti.

Quelle signification peut avoir dans la politique, telle qu’elle est faite aujourd’hui, dans la dispersion ou la confusion des partis et des opinions, la mort du prince Napoléon ? Elle a certes l’indéfinissable et émouvant intérêt des drames intimes où se trouvent mêlés des personnages publics réunis autour du chevet d’un mourant. Pendant quelques jours, on a pu suivre de loin cette pénible agonie où s’est débattue une énergique nature demeurée énigmatique jusque dans ses suprêmes agitations. Par le fait, cette mort n’a plus aucune signification politique ; elle n’en peut avoir, même pour ce qui reste de cette cause impérialiste, dont le dernier neveu de Napoléon n’était qu’un représentant capricieux et excentrique. Ce n’est pas un événement public : c’est le dernier mot d’une destinée manquée. C’est la fin d’un prince qui a passé sa vie à errer dans l’histoire contemporaine sans réussir à se fixer et à trouver son rôle, qui, après avoir vu le jour dans l’exil et s’être retrouvé un moment sur les marches du trône impérial relevé, après avoir traversé toutes les fortunes, va expirer dans une chambre d’auberge à Rome. Le prince Napoléon aura passé à travers le monde et son temps, impatient, agité, souvent embarrassé de lui-même, plus souvent embarrassant pour les siens, cherchant on ne sait quoi, portant avec orgueil et sans tenue le nom le plus glorieux de l’histoire, — le nom de celui qui, seul de la race, est destiné à survivre par son génie et par ses actions.

Ce n’est pas que ce prince inconstant, neveu du plus puissant des hommes, fils d’un roi de circonstance et d’aventure, fût dénué de qualités supérieures et de séduction. Il avait, au contraire, les dons les plus rares, un esprit singulièrement ouvert et hardi, une curiosité impétueuse de toutes choses, une instruction étendue, plus variée, il est vrai, que profonde. Lorsque, sous le dernier empire, il lui avait plu de parler devant le sénat, il s’était montré tout naturellement orateur dans ses harangues véhémentes et audacieuses. Il avait, de plus, l’art de charmer autour de lui, de se créer des amitiés, rares peut-être, mais dévouées. Malheureusement, il y a un don qui lui manqua toujours et sans lequel tous les autres perdent leur prix ou restent stériles. Il n’avait pas le discernement, la mesure, l’esprit de conduite ou même le sens exact de la moralité humaine. S’il avait de son oncle le masque impérial, les traits napoléoniens, il n’en avait pas, pour sûr, recueilli le génie, le suprême bon sens ; il ne tenait de lui que le goût de la domination, les excès de tempérament, les véhémences d’humeur. II ne connaissait ni règle ni frein dans ses désirs et dans ses volontés ; il se croyait volontiers tout permis. Il a résumé toutes les contradictions, tous les contrastes, dans sa vie comme dans son caractère.

Était-ce un prince ? Il l’était certainement d’instinct. Par sa mère, qui était une princesse de Wurtemberg, par son mariage avec une princesse de Savoie, il se trouvait allié à la plupart des maisons souveraines de l’Europe. Il en avait le sentiment, et il n’est pas bien sûr qu’il ne se crût par ses alliances, par son mariage, au-dessus de son cousin Napoléon III. Il s’accommodait fort bien, et tout naturellement, des dignités et des avantages attachés à son titre de prince impérial, lorsqu’il les obtint : seulement, il n’en acceptait ni les obligations, ni les devoirs les plus simples, et quand on l’envoyait à l’armée, il se hâtait de revenir après la première bataille, non certes qu’il reculât devant le danger, mais tout simplement parce qu’il ne trouvait pas ses aises dans une rude et longue campagne. Ce mort d’hier a toujours été un prince sans gêne, qui aimait sa liberté, ses fantaisies, et qui, par une bizarrerie de plus, se faisait une sorte de point d’honneur de se donner les allures d’un prince révolutionnaire, démocrate, et libre penseur. Était-ce un révolutionnaire, autant qu’il le disait, ou qu’il le croyait ? Il affectait de l’être par son attitude, par ses discours, par les embarras qu’il créait à l’empereur Napoléon III, par le soin qu’il mettait à s’entourer des adversaires du régime, par ses audaces de radicalisme presque démagogique. Depuis la chute de l’empire, il a même mis tout son zèle à se faire républicain : au fond, sa politique révolutionnaire s’est toujours réduite à une vaste démocratie surmontée d’un nouveau César. C’était un révolutionnaire parmi les princes et un prince parmi les révolutionnaires, qui s’est épuisé à concilier toutes les contradictions : il n’a réussi qu’à être suspect aux uns et aux autres, à trouver l’impopularité dans tous les camps. Et c’est ainsi qu’il a dépensé sa vie, inutile à lui-même et à sa cause, prodiguant pour rien des dons brillans, irrité et irritant, — pour aller finir tristement dans un hôtel garni, sans laisser d’autre héritage que le souvenir d’un prince déclassé et décevant.

Par une de ces coïncidences ou un de ces contrastes qui ne manquent pas dans l’histoire de notre temps et de tous les temps, les morts se suivent et ne se ressemblent pas. Au moment où disparaît, à Rome, un prince qui a passé sa vie à s’agiter sans gloire et sans profit, la mort enlève à Berlin un homme qui n’était ni prince ni chancelier et qui a été cependant une sorte de puissance dans son pays. Celui qu’on appelait familièrement la « petite excellence, » qui depuis vingt-cinq ans a été mêlé à tous les événemens et naguère encore prodiguait sa victorieuse activité, M. Windthorst, s’est éteint, comblé de jours, honoré dans tous les camps, entouré d’hommages, après avoir montré ce que peut un chef de parlement, même en Allemagne. C’est en effet l’originalité de M. Windthorst d’avoir été un des plus prodigieux tacticiens parlementaires, d’avoir soutenu sans faiblesse, sans violence contre la puissance alors heureuse de M. de Bismarck une lutte d’un quart de siècle, et d’avoir réussi, par le seul ascendant de sa parole, de son habileté, à relever la fortune de sa cause. Il ne devait rien à sa naissance : c’était un fils de simples paysans, né en 1812 aux environs d’Osnabruck, élevé par le travail et par l’intelligence. Ses compatriotes, au lendemain des révolutions de 1848, l’avaient fait député aux états du Hanovre, qui était alors un royaume indépendant. Ses talens l’avaient bientôt fait ministre du roi George, — ministre une première fois en 1851, une seconde fois en 1862. Conseiller écouté de son prince au moment où éclatait le grand déchirement de l’Allemagne, en 1866, il avait été de ceux qui s’étaient prononcés avec le plus de résolution pour l’alliance avec l’Autriche, contre les prétentions de la Prusse. Il tournait le dos au succès, — et il paraissait destiné à périr comme homme public dans cette crise où disparaissaient à la fois et l’indépendance hanovrienne et la couronne du roi George et la cause guelfe. Ce qui semblait devoir le perdre, c’est au contraire ce qui allait lui ouvrir une carrière nouvelle. Loin d’imiter ceux des Hanovriens qui se réfugiaient dans l’abstention, dans une fidélité passive et muette, il n’hésitait pas à accepter la mission d’aller défendre les intérêts de son pays dans les assemblées de la confédération du Nord, puis de l’empire. La position était certes délicate pour un ancien ministre du roi de Hanovre subissant la fatalité des faits accomplis sans rien désavouer de ses attachemens, allant à Berlin comme représentant d’une indépendance perdue et des croyances catholiques qui se croyaient déjà menacées. Entré comme guelfe au parlement allemand, il ne pouvait avoir qu’une action limitée et suspecte, surtout avant 1870 ; mais c’est M. de Bismarck qui, avec ses emportemens de génie, allait se charger de lui donner un rôle nouveau en lui livrant la clientèle des intérêts catholiques. C’est le Kulturkampf qui, à partir de 1872, offrait à M. Windthorst l’occasion de déployer toutes les ressources de son esprit, sa ténacité, sa souplesse, sa fertilité d’expédiens, l’art d’un chef de parti consommé. En réalité, c’est M. Windthorst qui a fait ce qu’on a appelé le « centre catholique, » qui lui a donné son organisation, sa discipline, ses programmes, ses mots d’ordre, et qui n’a cessé de l’animer de son esprit en le menant au feu. Huit années durant il a poursuivi la lutte, combattant toutes ces lois de guerre qui ont formé le Kulturkampf, mettant son adresse à saisir les points vulnérables, à embarrasser le ministre des cultes du temps, M. Falk, et le chancelier lui-même, manœuvrant avec son bataillon du centre qu’il avait vu grossir et qui pouvait décider d’une majorité. M. Windthorst n’était pas de ceux qui passionnent les multitudes ; c’était Un stratégiste au coup d’œil prompt et sûr, un diplomate tour à tour conciliant et inflexible, un orateur à la parole familière et incisive, menant imperturbablement sa campagne de défense catholique, déguisant sous la bonne humeur une invariable fixité d’idées. Il a tenu tête à M. de Bismarck sans jamais rompre tout à fait avec lui, sans refuser de traiter, mais toujours résolu à ne donner rien pour rien. Il a résisté même au Vatican, à l’époque du septennat militaire, et dernièrement encore aux évêques. Les difficultés, les contrariétés ne le décourageaient pas ; il avait senti, même en plein combat, qu’on aurait besoin de lui un jour ou l’autre, et le moment était venu, en effet, où M. de Bismarck, fatigué de son alliance avec les nationaux-libéraux, s’était tourné vers le centre. C’est alors que disparaissaient l’une après l’autre, par désuétude ou par une abrogation formelle, toutes ces lois que le député de Meppen avait combattues, qu’il voyait maintenant tomber à ses pieds. Récemment encore, peu avant sa mort, il gagnait une nouvelle victoire en obtenant la restitution pure et simple, sans conditions, des traitemens ecclésiastiques confisqués, et s’il eût vécu quelques mois de plus, il aurait sans doute obtenu, pour compléter sa victoire, la rentrée libre des ordres religieux. Entre M. Windthorst et le Kulturkampf, le dernier mot reste, après quinze ans de lutte, au leader catholique.

C’est certainement un des plus curieux exemples d’une campagne parlementaire habilement et victorieusement conduite. M. Windthorst meurt en plein succès. Qui le remplacera maintenant ? qui réussira après lui à maintenir l’union dans sa petite armée, entre l’aristocratie de Silésie et la démocratie catholique du Rhin ? Qui continuera cette politique dont tout le secret a été, en définitive, de placer les intérêts religieux en dehors des partis, de mesurer son concours aux garanties qu’elle recevait ? On a parlé de M. de Huene, de M. de Schorlemer-Alst, de M. Porsch, de M. Bachem. Quel que soit le successeur, la tradition existe, et les catholiques s’en sont trop bien trouvés pour l’abandonner ; mais l’Allemagne est, pour le moment, occupée de bien d’autres choses. Elle cherche à savoir si la querelle entre Berlin et Friedrichsruhe s’envenimera ou s’il y a eu depuis quelques jours un rapprochement entre le jeune empereur et son ancien chancelier. Elle est occupée à batailler à propos d’un incident, en vérité assez bizarre et assez imprévu. Le ministre de l’intérieur, M. de Bœtticher, à ce qu’il semble, aurait reçu dans le temps sur les fonds guelfes un don de 350,000 marks pour son usage personnel. D’où venait ce don ? Était-ce une libéralité spontanée de l’empereur Guillaume Ier à l’égard d’un serviteur dévoué ? Est-ce M. de Bismarck qui aurait eu l’initiative et garderait la responsabilité du généreux subside puisé dans cette caisse noire des fonds guelfes au profit d’un collègue dans l’embarras ? — Il n’y a que quelques semaines, un autre ministre était mis en cause pour avoir été exempté par un acte gracieux du paiement des droits qu’il devait à l’état. Aujourd’hui, c’est le ministre de l’intérieur qui est sur la sellette.

Voilà d’étranges faits livrés depuis quelques jours à toutes les polémiques et devenus l’objet de tous les commentaires. Ils n’ont sans doute rien d’inexplicable ou d’inavouable : l’empereur Guillaume II paraît disposé à les couvrir par la faveur qu’il a récemment témoignée à son ministre de l’intérieur ; ils ne sont pas moins singuliers, ils révèlent des procédés invétérés de bon plaisir qui émeuvent et scandalisent quelque peu l’opinion. De toutes les réformes sociales, économiques, scolaires, militaires, que l’empereur Guillaume II s’est proposé jusqu’ici de réaliser et devant lesquelles il semble s’arrêter aujourd’hui un peu découragé, la réforme des habitudes administratives, tout en étant plus modeste, ne serait peut-être pas la moins pressante et la moins utile.

Les réformes, les agitations, les manifestations d’opinion sont de tous les pays aujourd’hui. Elles occupent l’Allemagne elle-même à travers les diversions de sa politique ; elles occupent des nations moins puissantes comme la Belgique, dont les affaires semblent se ressentir de ce mouvement ou de cet ébranlement universel. Il y a peu de temps encore, le gouvernement se trouvait quelque peu surpris par des apparences d’indiscipline et de mutinerie qui se manifestaient dans les milices et étaient tout au moins des symptômes assez médiocrement rassurans. D’un autre côté, les grèves qui se succèdent dans les principaux centres industriels et prennent chaque jour des proportions croissantes ont tout l’air d’être le prélude ou le signe d’une agitation plus vaste qui s’organise, qui s’essaie et pourrait devenir un embarras. Au milieu de tout cela, s’est élevé un problème d’un ordre tout politique qui ne laisse pas d’être sérieux et singulièrement délicat ; c’est ce problème de la révision qui a été un peu imposé par les mouvemens populaires, qui touche à l’organisation constitutionnelle de la Belgique et reste désormais la plus épineuse affaire, l’obsession des pouvoirs publics.

La question est dans l’extension du droit de suffrage, qui implique elle-même la révision de trois ou quatre articles de la constitution. Elle est devenue assez pressante, cette grave et inévitable question pour que tous les partis l’acceptent ou la subissent et pour que le ministère, tout conservateur et catholique qu’il soit, n’ait pas cru possible de l’éluder. Le principe est admis, il a même été voté par la chambre des représentans ; mais dans quelle mesure cette réforme sera-t-elle accomplie ? Ira-t-on jusqu’au bout, jusqu’au suffrage universel réclamé par les pétitions populaires, par les masses belges ? Quelles seront les conséquences de la révision dans l’organisation du sénat, dans les élections provinciales et communales ? C’est ici que commencent les complications, d’autant plus que si au premier moment tout le monde a paru d’accord pour saluer un principe platonique, les dissentimens n’ont pas tardé à se manifester, et le gouvernement qui a pris l’initiative de la révision s’est bientôt trouvé, comme on dit, entre deux feux. Une partie de la droite, de la majorité ministérielle, inspirée par un de ses chefs, M. Wœste, n’a pas déguisé ses antipathies et contre le suffrage universel et en définitive contre toute révision. D’un autre côté, les libéraux de tradition, dirigés par M. Frère-Orban, sans être opposés à la révision, se sont montrés visiblement, eux aussi, peu enthousiastes pour le suffrage universel et ont paru se retrancher dans une sorte d’expectative, laissant par tactique au ministère la responsabilité de ses propositions. Ce n’était pas fait pour faciliter la tâche du gouvernement dans une œuvre qui ne peut réussir que par un accord patriotique de tous les partis. Le chef du cabinet, M. Beernaert, a fini néanmoins par se décider à sortir des ambiguïtés, à aller devant la section centrale de la chambre à laquelle la question est aujourd’hui soumise, et à lui exposer un ensemble de vues plutôt qu’un projet. M. Beernaert n’a pas caché qu’il était opposé au suffrage universel, que passer brusquement de 135,000 à près de 1,500,000 électeurs lui semblerait un péril. Il a proposé un système, imité du système anglais, qui créerait 600,000 électeurs, qui admettrait de plus la représentation des minorités, l’unification électorale pour la chambre, pour les provinces et pour les communes, un corps électoral particulier pour le sénat. Ce n’est pas tout : en compensation de l’extension du suffrage, M. Beernaert réclame un certain accroissement des prérogatives du pouvoir exécutif, de ses droits de police. C’est sur ces vues que la section centrale est appelée aujourd’hui à délibérer, et c’est après que la section centrale aura délibéré que le chef du cabinet belge se réserve de présenter un projet régulier et précis, destiné à rallier autant que possible tous les hommes de bonne volonté.

C’est un premier pas, si l’on veut ; ce n’est qu’un premier pas, et peut-être y a-t-il encore bien du chemin à faire avant d’arriver à une solution. Malheureusement, tandis que les pouvoirs publics en sont à délibérer, tandis que les partis classiques cherchent, non sans un visible embarras, un moyen de tout concilier, les réunions, les pétitions, les manifestations se succèdent. Le mouvement qui s’étend dans le pays a pour mot d’ordre unique le suffrage universel. Les fédérations ouvrières se réunissent, votent des résolutions et se déclarent prêtes à poursuivre la lutte jusqu’au bout pour la conquête du droit électoral. Les masses démocratiques pressent les pouvoirs officiels. On ne peut pas dire que la Belgique soit menacée d’une révolution prête à sortir de quelque manifestation populaire ; on peut seulement prévoir que, si le parlement, qui a émis un premier vote pour la révision, se déclarait maintenant impuissant, l’agitation ne ferait sans doute que s’accroître en se confondant avec le mouvement gréviste, et serait bientôt un péril pour la Belgique.

Au courant de sa large et active vie publique, une grande nation comme l’Angleterre n’a que le choix ou l’embarras des affaires, — affaires intérieures ou extérieures, diplomatiques ou parlementaires. Ce n’est pas de l’intérieur que le ministère de Londres est le plus occupé aujourd’hui. Il a retrouvé une certaine sécurité, une certaine liberté du côté de l’Irlande, depuis que la division s’est mise au camp du home-rule, depuis que M. Parnell, par une obstination d’orgueil, pour des griefs personnels, a ébranlé l’alliance entre le libéralisme anglais et la cause irlandaise. Il lui reste bien d’autres questions qui intéressent la politique de la Grande-Bretagne, ses ambitions, sa puissance, ses relations dans le monde. Petites ou grandes, ces questions sont partout, sur tous les rivages, et de tous les instans. Souvent aussi elles ne laissent pas d’être compliquées sous l’apparence d’une affaire modeste et spéciale. Par lui-même, ce différend qui traînait depuis longtemps entre l’Angleterre et la France au sujet des pêcheries de Terre-Neuve, que le foreign office vient de régler avec notre chancellerie, ce différend n’est rien, assurément, dans les relations de deux grands pays. Les faits sont des plus simples. Depuis près de deux siècles, depuis la paix d’Utrecht, la France a des droits de pêche sur la côte de Terre-Neuve, colonie anglaise. Ces droits n’ont pas cessé d’être exercés par nos pêcheurs sous la protection des croisières françaises, et, s’ils ont suscité des incidens, des malentendus, des conflits d’interprétation, ils n’ont jamais été sérieusement contestés. Ils n’étaient pas méconnus lorsque, dans ces dernières années, s’est élevée une question nouvelle : les droits fixés par les traités s’étendaient-ils à la pêche du homard ? Ce n’eût pas été, vraisemblablement encore, une bien grave difficulté entre les cabinets, si les colons de Terre-Neuve ne s’étaient jetés furieusement dans la mêlée, créant une situation tendue et violente où pouvaient éclater à tout instant des collisions engageant l’honneur des pavillons. Alors la diplomatie s’est remise à l’œuvre. Elle a commencé par adopter provisoirement un modus vivendi sauvegardant tous les droits ; elle a fini par faire appel à un arbitrage. C’est là l’objet d’un arrangement conclu il y a quelques jours à peine, le 11 mars, entre deux gouvernemens sensés, résolus à ne rien grossir, à ne pas mettre leurs relations à la merci de petits incidens de pêcheurs sur une côte lointaine.

Ce ne serait évidemment rien si tout se passait entre les gouvernemens, si ce n’était cette intervention bruyante, agitée, des colons de Terre-Neuve, et si cette intervention elle-même ne procédait de toute une situation singulièrement incohérente et menaçante. Le fait est que, s’il y a des difficultés, elles sont surtout pour l’Angleterre, qui se trouve en présence d’une population à demi émancipée, jalouse jusqu’à l’âpreté de ses droits et de ses intérêts, qui ne s’inquiète pas plus de la suprématie britannique que des traités, de tout ce qui se fait entre Londres et Paris. Ce n’est pas la première fois que les colons de Terres Neuves avec leur législature libre et leurs pouvoirs autonomes, laissent éclater leurs ambitions ou leurs velléités d’indépendance. Ils n’ont pas caché, par instans, qu’ils étaient tout prêts à rompre le dernier lien qui les rattache à la métropole, à se confondre dans la grande république américaine, leur voisine. Si légère qu’elle soit, la suzeraineté européenne leur pèse et les irrite. Cette affaire des pêcheries n’a été pour eux qu’un prétexte de plus, une occasion nouvelle de manifester leurs sentimens et leurs prétentions. Le homard n’est pas ce qui les intéresse le plus. Dans le fond, ils protestent contre tout ; ils ne reconnaissent rien, ni les droits traditionnels de la France, ni les engagemens de l’Angleterre, ni le modus vivendi, ni l’arbitrage. Ils sont allés si loin dans leur politique d’hostilité ou de dissidence que, récemment encore, un de leurs tribunaux a condamné à une amende un capitaine anglais coupable d’avoir fait respecter les instructions de son gouvernement.

A la veille des vacances de Pâques, le ministre des colonies, lord Knutford, a été obligé de présenter au plus vite un bill armant le gouvernement des pouvoirs nécessaires pour faire exécuter ses ordres et maintenir l’autorité de ses engagemens avec d’autres puissances. Lord Salisbury, tout en ménageant encore ces enfans terribles de Terre-Neuve, ne paraît pas disposé à reculer : c’est tout simple, c’est pour lui une question d’honneur et de dignité. Le ministère de la reine Victoria n’est pas moins dans cette alternative de faire sentir le poids de la force britannique ou de subordonner sa politique, sa diplomatie aux volontés d’une colonie à demi détachée. Étrange incident de ce mouvement lointain qui intéresse d’abord l’Angleterre, sans doute, mais qui a bien aussi son importance pour le vieux monde tout entier !

Telle est, de nos jours, en effet, la marche des choses que les affaires de l’Europe ne sont plus seulement en Europe ; elles sont partout. La moitié de la puissance de l’Angleterre est dans ses colonies, et un des phénomènes les plus curieux du temps est ce travail d’émancipation, de semi-séparation qui se dessine aujourd’hui dans le monde colonial anglais. Les élections canadiennes étaient récemment un des épisodes de ce travail ; le premier ministre du Dominion, sir John Macdonald, n’avait rien négligé pour leur donner le caractère d’une lutte entre le loyalisme et l’idée d’une séparation plus ou moins déguisée. Ces élections sont aujourd’hui accomplies. Elles sont, sans doute, encore un succès pour la politique du premier ministre ; elles ne sont plus cependant qu’un succès limité et décroissant. Elles ne laissent au gouvernement qu’une majorité singulièrement réduite, surtout dans les provinces les plus riches, à Québec, dans l’Ontario. Elles révèlent le progrès des libéraux, de ceux-là mêmes que sir John Macdonald accusait récemment de trahison, de velléités séparatistes. Le mouvement gagne dans le pays ; mais ce n’est pas seulement au Canada ni même à Terre-Neuve que ce travail se poursuit aujourd’hui ; il est sensible, il arrive, en vérité, à ce qu’on pourrait appeler la phase pratique dans les régions australiennes. En ce moment même se trouvent réunis à Sydney les délégués des colonies anglaises delà Nouvelle-Galles du Sud, de Victoria, de Queensland, de l’Australie méridionale et occidentale, de la Nouvelle-Zélande, délibérant sur une constitution, sur l’établissement d’une fédération déjà décorée du nom d’Australasie. Un homme d’énergie, le premier ministre de la Nouvelle-Galles du Sud, sir Henri Parkes, s’est mis à la tête du mouvement et en poursuit la réalisation. Tous les délégués, réunis autour de lui à Sydney, discutent sérieusement à l’heure qu’il est l’organisation qu’ils veulent se donner et qui serait à peu près l’organisation fédérale américaine. Ils ne sont pas encore arrivés à s’entendre sur tous les détails ; ils sont, du moins, d’accord sur un point résumé dernièrement dans un toast de sir Henri Parkes : One peuple, one destiny ! Le nom de la reine Victoria, il est vrai, est toujours inscrit au frontispice de la constitution de ces nouveaux peuples. La suzeraineté anglaise survit et est respectée, pourvu qu’elle reste lointaine et nominale. Ce n’est que le commencement de l’émancipation ; mais qui peut dire désormais qu’il n’y aura pas un jour ou l’autre, dans ces mers lointaines, une république indépendante de plus, fragment détaché de l’empire britannique ?


CH. DE MAZADE.