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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1891

Chronique n° 1416
14 avril 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.

Rien ne s’interrompt sans doute dans le monde, même lorsque la vie officielle est momentanément suspendue ou ralentie, lorsque tout semble au repos. Les parlemens ont pris leurs vacances pour quelques jours, dans la plupart des pays comme en France, et ne sont pas tous revenus de leur congé. Nos sénateurs et nos députés ont eu le temps de se promener, de revoir leurs provinces et de passer par leurs conseils-généraux, où ils ont pu, sans fatigue et sans bruit, expédier de modestes affaires locales, exprimer des vœux sur les jeux de courses ou sur les lois douanières. Nos ministres eux-mêmes ont profité de l’occasion pour se donner un peu de liberté et prendre leur essor. Ils sont allés inaugurer des chemins de fer, présider des réunions agricoles ou se délasser dans leurs foyers. Il n’y a eu, depuis quelques jours, ni questions importunes ni interpellations abusives, ni apparences de crises, ni bourrasques parlementaires. Tout, en vérité, semble provisoirement assez stagnant. Rien, cependant, n’est interrompu, c’est certain, ni dans les affaires diplomatiques, ni dans les affaires morales, ni dans les affaires matérielles, pas plus en France que dans les autres pays du monde. On sent bien, au contraire, qu’il y a un peu partout une sorte d’agitation profonde, latente, indistincte, — que les problèmes se pressent et s’accumulent, que tout ce qui touche particulièrement au travail, à la constitution des industries, au régime des populations ouvrières, aux relations commerciales des peuples, prend une gravité croissante.

On peut suivre, dans ses manifestations diverses et grandissantes, ce mouvement socialiste, industriel, à demi politique, mêlé d’idées fausses, de chimères et de passions inassouvies, qui suit son cours, qui a maintenant ses journées périodiques fixées d’avance, sans compter les journées imprévues. C’est là ce qui ne s’arrête pas, ce que rien n’interrompt. C’est le fait permanent, redoutable, qui récemment encore, pendant le repos que se donnent les pouvoirs publics, se condensait, pour ainsi dire, dans ce congrès international des mineurs réuni à Paris pour délibérer sur ce qu’on fera le 1er mai, sur le programme d’une grève générale destinée à faire la loi aux gouvernemens, au capital, à suspendre la vie de l’industrie universelle.

A dire vrai, tout est extraordinaire dans ce congrès tenu récemment à Paris, où se sont rencontrés, pour la première fois peut-être, des délégués de plus d’un million d’ouvriers répandus à la surface de l’Europe, Français, Allemands, Anglais, Belges ou Italiens. Que les ouvriers, particulièrement les ouvriers des mines, qui sont soumis aux plus durs labeurs, se réunissent pour discuter leurs intérêts et défendre leurs droits, pour signaler des misères trop réelles ou les vices de l’organisation industrielle, pour conquérir des conditions meilleures, des garanties plus sérieuses, rien, sans doute, de plus simple, de plus légitime. Ce sont là des questions qui n’échappent plus désormais aux gouvernemens, qui occupent tous les parlemens. On a même imaginé une politique nouvelle, qui a pris le nom de socialisme d’État et qui, en croyant trouver un remède, ne fait peut-être qu’aggraver le mal. Ce qu’il y a de redoutable dans ce dernier congrès de Paris, ce qui en fait une nouveauté singulière, c’est cette réunion d’hommes mettant en commun leurs griefs et leurs chimères, bien moins occupés de défendre leurs intérêts pratiques que de préparer une révolution, prétendant imposer aux pouvoirs de tous les pays une réglementation uniforme des salaires, des heures et des conditions du travail, de la production tout entière. Qu’en est-il résulté ? La pensée intime, l’idée de la solidarité dans les revendications ouvrières était la même chez tous les mineurs, français ou allemands, anglais ou belges. Les dissentimens ne pouvaient tarder à éclater dès qu’on en viendrait aux faits, à la réalité des choses, parce qu’il est bien clair que les conditions du travail ne peuvent être les mêmes dans des pays si différens de caractère, de traditions, d’état social. Les Anglais, en gens pratiques, ont opposé une certaine résistance ; les Allemands ont hésité ; il y a eu même des Français qui ont eu plus de bon sens qu’on ne s’y attendait. On ne s’est pas entendu sur l’opportunité immédiate d’une grève générale, qui a été au moins ajournée, et tout a fini par la création d’un comité chargé de morigéner les gouvernemens ou de fixer l’heure de la grève universelle. Bref, le résultat pratique ne paraît pas proportionné aux ambitions d’une assemblée réunie pour dicter des lois au nom du monde du travail. Cette manifestation ne reste pas moins le symptôme d’un mouvement singulièrement grave, et par les forces qu’il déchaîne et par les idées dont il est l’expression. Il y a surtout, dans ce dernier congrès de Paris, deux faits caractéristiques.

Jusqu’ici les chefs des mouvemens ouvriers ou socialistes affectaient une certaine indifférence dédaigneuse pour la politique. Ils ne la mettaient pas dans leurs programmes, ils se bornaient aux revendications sociales, à la fixation des huit heures de travail, à l’augmentation des salaires, à l’extension des garanties ouvrières. Un des traits les plus curieux du dernier congrès des mineurs tenu à Paris, c’est justement l’apparition de la politique dans ces délibérations populaires. Par le fait, ce sont les Belges qui ont été les plus ardens promoteurs de la grève générale, et dans leur pensée, cette grève générale n’était qu’un moyen d’action ou de contrainte politique. C’était l’arme décisive qu’ils tenaient en réserve pour peser sur les chambres belges, sur le gouvernement belge, pour conquérir le suffrage universel, dans la lutte engagée aujourd’hui en Belgique pour la révision de la constitution et de la loi électorale. Que les ouvriers belges veuillent avoir le suffrage universel, qu’ils se coalisent, qu’ils manifestent pour obtenir ce qu’ils réclament, soit, c’est une question qui les intéresse, qui intéresse leur pays ; c’est une affaire tout intérieure pour la Belgique. Qu’ont à voir en tout cela les mineurs de la Westphalie ou de l’Angleterre, de la France ou de l’Autriche ? Par quel étrange abus de l’idée de solidarité seraient-ils conduits à soutenir les Belges dans la revendication d’un droit tout politique ? Des étrangers, ouvriers de toutes les nations, pourraient donc être appelés à peser de tout leur poids, du poids de leur nombre, de leur masse dans les affaires d’un pays ! Aujourd’hui, c’est pour le suffrage universel en Belgique, demain ce serait pour d’autres lois ou d’autres réformes dans d’autres pays. Où en arriverait-on ? La question, il est vrai, n’a pas été absolument tranchée, elle est restée provisoirement en suspens ; mais voici qui est mieux, tout au moins aussi extraordinaire !

Lorsque les ouvriers se concertent, se coalisent pour défendre ce qu’ils croient être leur intérêt, la cause de leurs salaires, de la limitation de leur travail, ils peuvent se tromper ou s’abuser, ils sont libres en tout cas, ils usent de leur liberté. Lorsqu’ils ont recours à cette arme extrême et meurtrière de la grève pour imposer leurs conditions, ils comprennent bien ou mal leur droit, ils sont dans leur droit. C’est prévu, reconnu et admis ; mais ici ce n’est plus la coalition ordinaire et pour ainsi dire régulière, ce n’est plus la grève partielle et limitée, précisée dans son objet. Il s’agit d’inaugurer, d’exercer un droit nouveau en dehors de toutes les lois, au-dessus des lois, de faire de la grève un instrument de guerre générale et internationale, d’ouvrir par une suspension instantanée du travail une crise universelle en pleine Europe, en pleine civilisation ! Ainsi, des hommes pourraient se réunir publiquement, dans la Bourse du travail de Paris ou ailleurs, pour délibérer gravement sur les moyens de tout arrêter par une grève générale, d’exaspérer par l’inaction et une inévitable misère des millions d’ouvriers répandus en Europe, de soumettre la société universelle à la plus redoutable épreuve ; ils pourraient, eux, ces mineurs, qui se font les chefs du mouvement, paralyser arbitrairement l’activité humaine, mettre en interdit les industries, en suspendant par un mot d’ordre la production de la houille, l’industrie qui est, comme on l’a dit plus d’une fois, le pain de toutes les autres, qui alimente toutes les autres ! C’est cependant ce qui a été discuté publiquement pendant quelques jours, comme la chose la plus simple du monde ; c’est ce qui est nouveau et ce qui est assurément le signe d’une étrange confusion dans les esprits. — On n’en est pas encore là, dira-t-on, on n’est pas si près de la grève générale, de la révolution universelle par la mobilisation à jour fixe des forces du prolétariat international. On n’en est pas là sans doute, si on le veut. L’idée n’est pas moins lancée dans le monde et on ne la combattra que par une politique décidée à ne pas encourager par d’apparentes complicités des chimères ruineuses pour les ouvriers eux-mêmes, comme pour la fortune des nations.

Questions sociales, grèves, revendications ouvrières, manifestations et congrès ont aujourd’hui le privilège d’être un des élémens de la politique universelle. Ils sont une partie de la politique ; ils ne sont pas évidemment toute la politique dans la plupart des pays de l’Europe où s’agitent bien d’autres problèmes de diplomatie, d’organisation intérieure, de finances, de commerce et où la première difficulté est le plus souvent de vivre, d’assurer la paix si on le peut, de faire face aux incidens de chaque jour, de trouver une majorité dans les parlemens là où il y a des parlemens. C’est ainsi un peu partout, même en Allemagne où l’élection de M. de Bismarck au Reichstag, si elle se réalise, ne laissera peut-être pas d’être une complication, à moins qu’elle ne reste une revanche de fantaisie ou une singularité de ce puissant vaincu. C’est ainsi surtout en Autriche, où le récent renouvellement du Reichsrath a créé une situation parlementaire qui n’est pas des plus simples, des plus claires. Si l’habile premier ministre de Vienne, le comte Taaffe, avait cru reconquérir une majorité par le scrutin et, avec quelques satisfactions données aux partis, s’assurer les moyens de raffermir sa position, il s’est visiblement fait illusion. Il n’a rien conquis, il n’a rien raffermi. Il reste aussi embarrassé que jamais, n’ayant d’autre ressource que sa dextérité de tacticien, au moment où le nouveau Reichsrath vient de se réunir à Vienne et d’être inauguré par l’empereur François-Joseph.

Ce n’est pas que, dans l’intervalle entre les élections qui datent déjà de quelques semaines et la réunion du Reichsrath qui est d’hier, le comte Taaffe soit resté inactif. Il a essayé, au contraire, de tirer tout le parti possible d’une situation obscure et difficile. Il avait perdu la principale force de sa majorité en perdant les vieux Tchèques battus presque partout en Bohême par les jeunes Tchèques. Il s’est mis à la recherche de combinaisons nouvelles, non pas pour recomposer une majorité dont les élémens manquent absolument, mais pour nouer une sorte d’alliance entre quelques fractions discordantes d’un parlement, où chaque nationalité prête serment dans sa propre langue. Il a négocié avec les uns et les autres, avec les libéraux allemands que dirigent M. de Plener et M. Chlumecki, avec l’ancien président d’un cabinet fédéraliste, le comte Hohenwarth qui passe pour le chef de petits groupes, cléricaux, Slovènes, Croates, Roumains de la Bukovine, puis avec les Polonais de Galicie qui sont ses plus utiles auxiliaires. Il comptait, en réunissant ces élémens, neutraliser les jeunes Tchèques qui arrivent au Reichsrath fiers de leurs succès, impatiens de revendiquer leurs droits nationaux, de défendre la cause de l’autonomie bohème. Malheureusement tout a manqué. Quelle sera réellement l’influence des jeunes Tchèques, quel sera même leur système de conduite dans le nouveau parlement ? On ne le sait pas encore. Toujours est-il que le comte Taaffe a échoué dans ses tentatives pour se créer contre eux, ou à défaut de l’appui qu’il a perdu de ce côté, un semblant de majorité. M. de Plener a récemment annoncé la rupture des négociations. Le comte Taaffe reste seul contre l’opposition qui prépare ses armes pour le combattre. L’adroit premier ministre n’en paraît pas découragé. Il se flatte toujours de triompher des divisions parlementaires. Il est d’autant plus disposé à l’optimisme qu’il ne manque pas de flatteurs qui font de lui un nouveau Metternich, presque le Bismarck du parlement autrichien. Il laisse dire et, pour faciliter sa tâche, il se propose d’écarter tout ce qui pourrait enflammer les passions, les questions de nationalité ou de confession religieuse. Il s’est tracé un programme de lois économiques et financières, de réformes pratiques dont le discours impérial est à peu près l’expression. Le comte Taaffe a la confiance de l’empereur et son habileté : c’est une force, sans doute, un premier gage de succès. Cette politique de subterfuge et d’évasion pourrait ne pas suffire dans un moment où l’Autriche a bien des affaires sérieuses, — et ses relations commerciales avec l’Allemagne et les affaires des Balkans.

A la vérité, depuis quelque temps, on ne parlait plus de ces petits états des Balkans qui ont si souvent et si inutilement occupé la diplomatie. Il y avait entre les cabinets, à ce qu’il semble, une sorte d’accord pour éviter les explications délicates, lorsque la Bulgarie a réveillé l’attention de l’Europe en rappelant une fois de plus que tout est resté en suspens, que tout est encore révolutionnaire à Sofia et à Philippopoli, dans cette principauté que le traité de Berlin a créée et qui s’est placée elle-même en dehors du droit diplomatique. Deux incidens ont contribué à raviver la question. Il y a quelques jours à peine, le 5 avril, expirait le mandat temporaire que la Porte a accordé autrefois pour la Roumélie au prince Alexandre de Battenberg, alors régnant en Bulgarie, et qui a passé depuis au prince Ferdinand de Cobourg, élu d’une révolution. La Porte allait-elle retirer ou renouveler ce mandat ? La Russie saisirait-elle ce prétexte pour renouveler ses protestations et réclamer définitivement l’exécution du traité de Berlin ? Par le fait, tout s’est passé sans trouble, sans la plus légère contestation diplomatique, c’est-à-dire que ce qui existait a continué à exister sans que rien ait été demandé et accordé. Aujourd’hui comme hier, le prince Ferdinand de Cobourg règne à Philippopoli tout aussi bien qu’à Sofia, son premier ministre, M. Stamboulof, gouverne despotiquement : l’Europe n’a rien reconnu, il n’en est ni plus ni moins. C’est le premier incident. Les ennemis du gouvernement bulgare avaient-ils compté sur une crise à ce moment de transition et ont-ils vu là une circonstance favorable pour leurs conspirations ? Toujours est-il que peu auparavant un attentat des plus graves a été commis à Sofia. Le premier ministre, M. Stamboulof, et le ministre des finances, M. Beltchef, se promenaient le soir dans les rues de la ville. Des assassins les ont suivis, se sont jetés sur eux, — et le coup probablement destiné à M. Stamboulof a atteint l’inoffensif ministre des finances, M. Beltchef. C’est là l’autre incident !

Que peut signifier cet assassinat ? quelles peuvent en être les conséquences ? Le plus vraisemblable est que ce drame lugubre est l’œuvre de quelques conspirateurs de l’intérieur altérés de vengeance, et c’est peut-être une hardiesse périlleuse de signaler, ainsi que l’a fait le prince Ferdinand dans un rescrit, de prétendus ennemis « extérieurs » comme les instigateurs du meurtre. C’est la Russie qu’on désigne visiblement ainsi, et il est bien clair que la Russie, qui a montré une assez patiente longanimité dans ces affaires bulgares, n’a pas besoin de l’assassinat de M. Stamboulof le jour où elle voudrait attester sa politique. Quant aux conséquences, l’attentat de Sofia, si déplorable qu’il soit, n’en peut évidemment avoir. Il crée pour le moment, si l’on veut, une certaine popularité à M. Stamboulof, qui a fort heureusement échappé au meurtre dont son infortuné collègue a été la victime ; il ne change rien pour la diplomatie. Il peut tout au plus dévoiler encore une fois un état révolutionnaire sur lequel toutes les puissances qui ont coopéré au traité de Berlin seront nécessairement appelées un jour ou l’autre à se prononcer.

Tandis que la reine Victoria, impératrice des Indes, reçoit gracieusement une hospitalité gracieusement offerte en terre française, à Grasse, et que son premier ministre, lord Salisbury, se repose lui-même aux bords de la Méditerranée ; tandis que le monde parlementaire a été un moment dispersé par les vacances de Pâques, l’Angleterre tourne depuis quelques jours ses regards avec une certaine anxiété vers les régions indiennes. L’Angleterre a les inconvéniens de la grandeur. Elle étend sa puissance dans l’univers entier ; elle a partout des domaines et partout aussi elle a des points vulnérables, des difficultés sans cesse renaissantes. Elle a tout ce monde incohérent et vivace de colonies lointaines qui ne demandent pas mieux que de s’émanciper ou de faire leurs affaires sans elle, au risque même de lui créer des embarras. Elle a ces enfans terribles de Terre-Neuve, à qui elle a aujourd’hui à faire entendre raison au sujet des droits qu’ils disputent à la France et des traités qu’ils ne veulent pas reconnaître. Elle a dans les mers australiennes tous ces états qui se sont réunis récemment à Sydney, qui viennent de décider de se donner une constitution commune, une organisation autonome, de former une fédération à peu près indépendante, à peine rattachée par un lien nominal à la couronne britannique. Elle a les mêmes difficultés au Cap. Sa grande préoccupation est toujours évidemment pour son empire indien, pour ce vaste empire qui n’est pas sans doute près de se détacher, mais où éclatent de temps à autre des incidens tragiques, des menaces d’insurrection, des scènes sanglantes comme ce massacre récent de Manipour, qui a coûté la vie à des agens, à des officiers anglais, et a si douloureusement retenti, il y a peu de jours, à Londres. C’est un incident d’hier. On n’en connaît encore ni tous les détails, ni la vraie signification. Par une coïncidence singulière, il s’est produit pour l’Angleterre au moment où nos postes étaient surpris, où un de nos résidens a été massacré au Tonkin. Décidément la conquête n’est ni facile ni peut-être de longtemps définitive dans ces contrées de l’extrême Orient, où vivent des populations toujours mal soumises.

Qu’est-ce que Manipour ? C’est un petit état perdu dans les vastes possessions anglaises, enclavé entre le Bengale, la Birmanie à peine conquise ou annexée et l’Assam. La semi-indépendance qui lui a été laissée jusqu’ici n’est, bien entendu, qu’une fiction : la réalité, c’est le protectorat britannique, et le dernier rajah n’était rien de plus qu’une créature anglaise, à qui on n’a pas refusé la croix de commandeur de l’étoile de l’Inde. Qu’est-il arrivé ? Une insurrection a éclaté il y a quelques mois contre ce rajah, vieux et docile protégé des Anglais, et l’a détrôné. Ce souverain découronné a eu la chance de n’être pas tué et il s’est empressé de faire appel à la protection de l’Angleterre qui ne pouvait lui manquer. Le commissaire anglais d’Assam, M. Quinton, a pris ses dispositions pour le rétablir et s’est mis en marche avec quelques compagnies de troupes indigènes, de goorkhas. Il a pu arriver sans peine à Manipour. Malheureusement il n’avait que des forces insuffisantes ou il a manqué de vigilance. Il n’a pas tardé à être assailli dans son camp par des masses insurgées contre lesquelles il n’a pu longtemps se défendre. Bref, plus de 400 goorkhas paraissent avoir été tués. Des officiers anglais ont péri dans le combat. M. Quinton lui-même, le colonel Skene, M. Grimwood, agent politique à Manipour, d’autres encore, sont restés prisonniers des insurgés. Ils ont été, d’après toutes les apparences, massacrés depuis. Ils sont les victimes de la confiance par trop téméraire avec laquelle ils se sont aventurés, sans calculer leurs forces, dans un pays en insurrection. Pour tout dire, c’est un désastre, tout au moins un de ces accidens douloureux qui ne sont pas rares dans l’histoire déjà séculaire de la domination anglaise aux Indes. Que fera-t-on maintenant ? Les Anglais, il faut l’avouer, n’ont pas perdu leur temps à récriminer ; ils n’ont songé d’abord qu’à réparer le désastre.

S’il ne s’agissait que de réprimer la révolte des tribus rebelles du Manipour, de rétablir sur son trône un obscur rajah, de tirer en même temps vengeance de la mort de quelques serviteurs de l’Angleterre, ce ne serait pas, évidemment, une difficulté. Le vice-roi des Indes, lord Lansdowne, a tous les moyens nécessaires pour faire sentir le poids de la puissance britannique. Le commandant de l’armée, sir Frédéric Roberts, a déjà mis des forces en mouvement. De toutes parts, du Bengale, d’Assam, de la Birmanie, des chemins conduisent facilement à Manipour. L’issue de l’expédition qui se prépare n’est pas douteuse. On ne peut pas rester sous le coup d’un échec, laisser impunie l’atteinte portée au prestige britannique. Le résultat pourrait être la disparition de l’ombre d’indépendance laissée au Manipour, l’annexion pure et simple d’un nouveau territoire. Malheureusement, ce n’est pas encore tout : il resterait à savoir si cette insurrection des Manipouris, dont on aura raison dès qu’on pourra la saisir, est un accident isolé, si elle ne se relie pas à des mouvemens dans des états voisins ou même plus lointains, si elle n’est pas le signe d’une recrudescence d’agitation qui tendrait à se propager. Autant qu’on en puisse juger, il semblerait que la Birmanie, récemment annexée, est loin d’être pacifiée. Sur d’autres points, des révoltes éclatent à tout instant, et, chose plus singulière, plus grave aussi peut-être, dans la vallée même de l’Indus, aux frontières de l’Afghanistan, des tribus guerrières viennent de se soulever contre les Anglais. En un mot, il y a des symptômes dont on se préoccupe à Londres comme à Calcutta. Ce n’est point à dire, assurément, que l’Angleterre soit menacée d’ici à peu d’une de ces commotions comme celle qui, il y a un peu plus de trente ans, mit un moment en péril la domination britannique ; mais il y a toujours ce fait prodigieux, redoutable. L’Angleterre règne dans un empire de 200 millions d’hommes, de toute race, de toute religion, avec une poignée d’Européens. Elle s’étudie, et c’est son honneur, à répandre les bienfaits de la civilisation dans ces immenses et populeuses contrées. Elle donne le bien-être, des garanties locales, même l’instruction aux Indiens ; elle ne réussit pas à les atteindre dans leur esprit, dans leurs mœurs, dans leurs traditions. Tout ce qu’elle fait, au contraire, peut, un jour ou l’autre, devenir une arme contre sa domination, et c’est toujours la même question qui s’élève pour elle, dans l’Inde comme dans ses autres colonies. Le moment ne viendra-t-il pas où l’Angleterre, victime d’une extension démesurée, ne pourra plus contenir tous ces mouvemens d’indépendance qui s’essaient dans des contrées où elle règne encore aujourd’hui ?

Il y a des affaires pour toutes les nations en ce monde. Il y a des affaires qu’on pourrait prévoir, parce qu’elles sont la suite d’une politique, et il y a l’imprévu qui vient parfois ajouter ses surprises aux embarras inévitables. Depuis qu’un ministère nouveau est né en Italie, il n’a point eu, certes, une tâche facile. Il a eu, pour son début, à liquider une situation où de faux calculs ont accumulé les difficultés de toute sorte, difficultés diplomatiques, difficultés financières, et il se serait probablement bien passé de l’ennui d’un de ces incidens malencontreux autant qu’inattendus qui compliquent à l’improviste les relations d’un pays. Le ministère du marquis di Rudini a eu, il a encore tout à faire. Et d’abord il s’est trouvé avec l’embarrassant héritage de la politique coloniale de M. Crispi.

Le fait est que dans cette politique remuante et ambitieuse, il y a eu depuis longtemps plus de mirages que de réalités et il y a aujourd’hui plus de mécomptes que de résultats rassurans. Il y a une triste et maussade affaire d’exactions, d’extorsions, de violences, qui engage la responsabilité d’un certain nombre d’agens de l’administration de Massaouah, notamment d’un officier de l’armée, et qui va être l’objet d’un procès. Il y a surtout et avant tout pour le nouveau ministère italien la question même de la politique à laquelle on doit définitivement s’arrêter dans la Mer-Rouge. M. Crispi s’est nourri lui-même et a nourri son pays d’illusions. Il avait rêvé un empire auquel il donnait le nom classique d’Erythrée. Il avait fait luire aux yeux des Italiens ce mirage d’un protectorat qu’il aurait négocié avec le négus d’Abyssinie Ménélick et qu’il avait même déjà annoncé à l’Europe. Il s’était flatté d’obtenir de l’Angleterre des avantages sur le Haut-Nil, l’occupation de Kassala. Qu’en est-il réellement ? Le rêve a tout l’air de s’évanouir. Le négus Ménélick ne veut plus entendre parler d’un protectorat qu’il n’avait pas compris et se prétend mystifié ! Le comte Antonelli, plénipotentiaire attitré auprès de lui depuis quelque temps, revient sans avoir fait fléchir l’orgueil du petit potentat jaloux de sa souveraineté. Le cabinet de Rome s’est résigné fort sagement à accepter les conditions que lui fait l’Angleterre sous prétexte de tracer une délimitation illusoire des « sphères d’influence des deux pays. » De fait, la domination italienne semble ramenée, pour le moment comme au début, à Massaouah et à un rayon assez restreint. Tout, en vérité, est obscur dans cette affaire, qu’une commission d’enquête récemment nommée est chargée aujourd’hui de débrouiller. Le nouveau ministère de Rome, dans tous les cas, semble résolu à éviter de se jeter dans les hasards des entreprises démesurées, à limiter surtout les dépenses que nécessiterait la politique d’aventure suivie depuis quelques années. Il ne pouvait certes rien décider de mieux dans l’intérêt de son pays. Cette résolution rentrait dans la politique de prudence diplomatique, de raison et de paix qu’il a inaugurée, — lorsque tout d’un coup, d’un autre côté, lui est survenu à travers les mers ce bizarre et malheureux incident qui a mis à l’improviste l’Italie en conflit avec les États-Unis d’Amérique.

Rien, assurément, de plus étrange que cette aventure qui, en apparence, a un caractère tout accidentel, tout local, et qui, à dire vrai, intéresse tous les pays dans leurs relations avec les États-Unis. Qu’est-ce donc que cet incident de la Nouvelle-Orléans qui divise Rome et Washington ? L’Italie, on le sait, a de nombreux émigrans aux États-Unis, surtout dans la Louisiane. Elle n’envoie pas toujours, c’est facile à croire, la fleur de sa population. Parmi ces émigrans italiens, il en est qui formeraient, dit-on, des sociétés secrètes imitées de la société napolitaine, de meurtrière mémoire, « la Maffia, » et dont les affiliés sont prêts à tous les crimes sur un ordre de leurs chefs. Il y a quelque temps de cela, le chef de la police de la Nouvelle-Orléans, M. Hennesy, a été assassiné. Des Italiens ont été accusés du meurtre ; ils ont été emprisonnés, jugés, — et absous par un jury ! Aussitôt, dans la population de la ville, il n’y a eu qu’un cri contre ce jury prévaricateur, qu’on a accusé d’avoir été gagné, corrompu et acheté par « la Maffia. » Malheureusement, les Américains ont gardé dans leurs mœurs une certaine violence, une brutalité expéditive. Ils admettent sans peine l’idée de se faire justice à eux-mêmes quand un jury la leur refuse, d’exécuter sommairement un criminel en lui appliquant ce qu’ils appellent la « loi de Lynch. » Les habitans de la Nouvelle-Orléans, réunis en assez grand nombre, se sont donc portés sur la prison où les Italiens étaient encore retenus, et, sans plus de façon, ils ont exécuté ceux qu’ils croyaient coupables. Notez que tout cela s’est fait avec une apparence d’ordre, que, dans cette multitude armée pour faire justice, il y avait quelques-uns des hommes les plus marquans de la ville. Ils croyaient manifestement accomplir un acte méritoire ! Ceux qui ont été victimes de cette exécution sommaire étaient-ils naturalisés Américains ? Avaient-ils gardé la nationalité italienne ? Ce n’est pas encore bien éclairci. Toujours est-il que le gouvernement de Rome ne pouvait guère rester indifférent. Il s’est ému pour ses nationaux et il a chargé son ministre à Washington, le baron Fava, d’adresser des représentations au cabinet du président Harrison, de demander au secrétaire d’état, M. Blaine, le châtiment des exécuteurs de la Nouvelle-Orléans et une indemnité pour les victimes. C’est ici que l’affaire se complique.

On ne peut certainement douter que le président de la république américaine et son secrétaire d’état n’aient été les premiers à déplorer l’acte de justice expéditive accompli à la Nouvelle-Orléans. M. Blaine a paru cependant quelque peu embarrassé. Il s’est montré prêt à accorder une indemnité pour les victimes ; il a avoué à peu près son impuissance à intervenir dans l’administration de la justice en Louisiane ; il s’est déclaré désarmé par la constitution des États-Unis. Il a semblé tout au moins hésitant et évasif. En fin de compte, le ministre d’Italie, faute d’obtenir la réparation qu’il demandait, a obéi aux ordres de son gouvernement, en prenant ce qu’on appelle en diplomatie un congé motivé et en quittant Washington. Le cabinet italien est peut-être allé un peu vite ; mais évidemment, il ne pouvait souscrire à l’interpréta-lion de M. Blaine, et de fait, il a soutenu le droit de toutes les nations civilisées. Tous les pays qui ont des émigrans en Amérique ne connaissent ni la Louisiane, ni aucun autre état ; ils ne connaissent que le pouvoir fédéral, seul responsable et garant de la sécurité des étrangers sur le territoire de l’Union. Le départ du baron Fava est donc une sauvegarde du droit universel. Que va faire maintenant le gouvernement italien ? Il a réclamé vivement ; on ne peut pas supposer qu’il ait l’intention d’aller plus loin. C’est un incident tout diplomatique, destiné à rester diplomatique, et il est fort probable que tout finira avant peu par une transaction, à laquelle le cabinet de Washington ne peut se refuser, qui garantira tous les étrangers dans la grande république américaine.


CH. DE MAZADE.