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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1886

Chronique n° 1295
31 mars 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.

Jamais peut-être il ne fut plus nécessaire à un pays comme la France de mettre dans sa politique, dans toutes ses affaires de l’ordre et de la mesure, de l’esprit de suite, une raison attentive et vigilante. Cette nécessité, elle n’est pas seulement la conséquence invincible d’une série d’événemens dont le poids se fait toujours sentir, qui nous ont laissé un laborieux et accablant héritage ; elle résulte aussi d’un certain état du monde où tout, en vérité, est obscur, où aux difficultés extérieures se mêlent les crises sociales, économiques, industrielles, et où une nation sérieuse, qui tient à ne point abdiquer, ne peut garder sa position et son influence qu’en sachant concentrer ses forces, ménager ses ressources. Quand on a subi de dures épreuves, savoir se conduire, savoir éviter tout ce qui peut fatiguer, épuiser ou diviser le pays, c’est tout le secret de la politique : avec cela, on est toujours sûr de jouer son rôle. Malheureusement, c’est un secret que n’ont plus les grands politiques qui gouvernent la France depuis longtemps déjà, et pourvu qu’ils puissent satisfaire leurs passions ou suivre leurs fantaisies, ils ne s’inquiètent ni du passé, dont le souvenir devrait être un frein, ni de l’état du monde, qui serait de nature à leur imposer quelque prudence. Depuis qu’ils sont arrivés au pouvoir, on dirait qu’ils n’ont plus d’autre préoccupation que de s’y maintenir, de se créer une France pour eux et pour leurs amis, pour tous les républicains, — et avec leurs systèmes, avec leurs procédés, ils ont si bien fait qu’ils ont fini par mettre la faiblesse dans le gouvernement, le désordre dans les finances, la confusion dans les affaires industrielles comme dans les affaires morales. Ils ne sont pas toujours d’accord, il est vrai ; entre opportunistes et radicaux, il y a assez souvent des querelles de famille, même des querelles assez vives, assez amères. Le ministère, placé entre ces frères ennemis, ne sait pas toujours de quel côté il doit se tourner, comment il doit parler et agir pour rester en équilibre. N’importe, ministères opportunistes, radicaux, républicains de toutes nuances se retrouvent et se réconcilient au besoin dans quelque vote de passion ou de menace. Ils vont devant eux, tout pleins de l’esprit de parti, sans tenir compte des intérêts ou des vœux du pays, des plus anciennes garanties libérales, des droits les plus simples, et ils ne s’aperçoivent pas que cette triste politique est exactement l’opposé de la politique d’une nation qui a la généreuse et légitime ambition de se relever de ses désastres, de reprendre sa place et son rôle dans le monde.

Que cette politique des dernières années, qui n’a été qu’une déviation incessante, obstinée de la vraie politique de la France, n’ait point réussi, le fait est assez éclatant. Au premier abord, la conséquence semblerait être qu’il y aurait tout au moins à réfléchir. Bien au contraire : au lieu de s’avouer leurs mécomptes et d’en chercher les causes, au lieu de s’éclairer d’une expérience évidemment malheureuse et de se modérer, les républicains n’ont imaginé rien de mieux que d’accentuer ce qu’il y a de plus exclusif dans leurs passions, à rester plus que jamais une domination, une exploitation organisée de parti. C’est l’histoire de tous les jours : qu’ils s’occupent de finances ou d’industrie, des grèves ou des chemins de fer, de l’enseignement ou de l’armée, ils n’ont qu’une idée fixe, qu’ils laissent percer dans leurs discussions, qu’ils traduisent dans leurs votes. Ils ne se préoccupent guère des intérêts généraux du pays, qu’ils sacrifient le plus souvent pour le plaisir de mettre leurs fantaisies dans un ordre du jour. Ils songent avant tout à régner sans partage, par l’exclusion et l’élimination de tout ce qui les gêne. Les républicains ont peut-être beaucoup oublié depuis qu’ils sont arrivés au pouvoir, ils n’ont à coup sûr rien appris. Ils ont surtout oublié ou renié les traditions libérales, qui sont l’honneur et la garantie d’une société éclairée ; ils n’ont pas appris que les majorités n’étaient que strictement justes et prévoyantes en sachant respecter les minorités, en leur laissant leurs droits et leur place dans la direction des affaires publiques. Ils l’ont montré plus d’une fois dans des circonstances toutes récentes, — et à l’occasion du choix des membres de la commission du budget, et à propos de cette loi sur l’enseignement qui occupe encore le sénat, dont l’importance et le caractère se dévoilent de plus en plus à mesure que le débat se prolonge.

Certes, on en conviendra, s’il y avait une question devant laquelle l’esprit de parti et d’exclusion dût pour un instant s’effacer, c’était bien cette question des finances et du budget qui intéresse si vivement le pays tout entier. Les circonstances sont, en effet, assez exceptionnelles. Le budget que le gouvernement vient de porter aux chambres n’est pas un budget ordinaire ; il propose des mesures qui peuvent être nécessaires et qui n’ont pas moins une gravité particulière. Il y a un emprunt de quinze cents millions qui doit servir à éteindre une dette démesurément grossie. Il y a un remaniement de l’impôt sur les eaux-de-vie qui doit se résoudre en définitive dans une augmentation de taxe et qui est destiné à assurer au trésor une ressource nouvelle. Il y a une suppression du budget extraordinaire et une suppression d’amortissement. Ainsi, des dettes à contracter, des impôts à créer, de nouvelles conditions budgétaires à étudier et à sanctionner, c’est la question complexe, épineuse, singulièrement délicate, soumise en ce moment aux chambres. Tout cela, on le remarquera, représente une sorte de liquidation devenue nécessaire ; c’est la suite d’une situation que les fautes accumulées, les dépenses imprévoyantes ont préparée, et qui a provoqué en partie le mouvement d’opinion dont les élections dernières ont été l’expression. C’était assurément le cas de procéder libéralement, d’appeler dans la commission du budget des hommes de tous les partis, des conservateurs, ceux-là mêmes dont l’élection a été au mois d’octobre une protestation contre les erreurs financières qu’il s’agit aujourd’hui de réparer ; c’était de la plus simple équité, c’était de plus habile. Les républicains, avec leur étroit et vulgaire esprit d’exclusion, ne l’entendent pas ainsi ; ils se sont au contraire mis d’accord pour exclure tous les représentans de la droite, pour rester seuls maîtres dans la commission du budget ; ils prétendent traiter les finances de la France comme une affaire de ménage ! Ce qu’il y a de curieux, c’est que le lendemain, les radicaux, qui auraient voulu sans doute une plus large part dans la commission, se sont plaints vivement d’avoir été les dupes des opportunistes, et la querelle est certainement risible de leur part, après la manœuvre à laquelle ils venaient de s’associer. Les républicains, en dépit de leurs querelles pour le partage du butin, ont réussi, c’est possible : ils ont joué un bon tour parlementaire en excluant tous les représentans de la droite de la commission du budget ; mais ils ont peut-être oublié que, derrière ces représentans, il y a trois millions cinq cent mille électeurs qui les ont nommés, qui sont une partie du pays, qui paient leurs impôts, et dont les intérêts, les vœux, les sentimens mériteraient de n’être pas traités avec cette légèreté superbe. « Faut-il donc, disait l’autre jour un républicain au sénat, faut-il que les minorités gouvernent ? » Non, ce n’est pas le droit des minorités de gouverner dans un régime parlementaire ; mais les majorités à leur tour n’ont pas le droit d’exclure, d’opprimer les minorités, et, quand l’exclusion va frapper indirectement trois millions cinq cent mille Français atteints dans leurs représentans, elle équivaut à une sorte d’interdiction d’une partie du pays pour cause d’opinion. C’est tout ce qu’il y a de plus inique, de plus imprévoyant, de moins libéral, et ce mépris des minorités, c’est-à-dire de la liberté, qui a son importance dans une question de représentation parlementaire, devient bien plus grave encore dans une affaire comme la loi de l’enseignement primaire.

Qu’est-ce en effet que cette loi dont la discussion se ravive sans cesse à chaque délibération nouvelle et semble n’être jamais épuisée ? C’est certainement la plus audacieuse mainmise de l’état sur la jeunesse du pays par un enseignement officiel, né d’une inspiration de parti ou de secte. Elle n’a rien de nouveau, si l’on veut, elle n’est que la suite ou le complément d’une loi qui a été votée, il y a quelques années, et qui prétendait organiser ce qu’on appelle l’instruction laïque avec des instituteurs laïques, c’est-à-dire à l’exclusion de tout ce qui est congréganiste. L’ancienne loi, cependant, laissait encore une certaine latitude ; elle mettait des degrés et des tempéramens dans l’application du principe. La loi nouvelle a précisément pour objet de ne plus admettre aucun tempérament, d’organiser l’enseignement obligatoire et laïque au nom de l’état, Sans restriction, sans concession, sans tenir compte ni des sentimens des familles, ni même de l’intervention des communes. L’enseignement primaire, avec son esprit nouveau, avec ses méthodes et son armée d’instituteurs laïques, c’est le grand instrument de règne pour l’état républicain ! M. le ministre de l’instruction publique croit avoir tout dit et pallié le despotisme qu’il organise avec ce simple mot de neutralité des écoles, qu’il répète sans cesse, qui joue un grand rôle dans la discussion. Mais cette neutralité, comment l’entend-il lui-même ? Il n’explique rien et ne pallie rien. Ce n’est pas sérieusement, sans doute, qu’il accuse de pauvres maîtres d’école portant l’habit religieux d’enseigner à leurs élèves que la vie est une expiation et que le travail est une peine ! La vérité est qu’on est pressé de chasser les congréganistes parce qu’ils sont congréganistes, qu’on tient à bannir toute influence religieuse des écoles, qu’on veut opposer le palais scolaire à l’église, l’instituteur au curé, les manuels civiques et la morale indépendante au simple catéchisme. Et c’est là ce qu’on appelle la neutralité ! C’est là la garantie offerte aux pères de famille à qui on inflige l’obligation d’envoyer leurs enfans à l’école primaire !

De quoi se plaint-on ? la loi ne laisse-t-elle pas toute liberté à l’enseignement privé si on ne veut pas de l’enseignement de l’état ? Oh ! sans doute, M. le ministre de l’instruction publique est un grand libéral ; il a sa manière d’entendre la liberté aussi bien que la neutralité. Que des républicains sérieux et éclairés comme M. Bardoux, M. Barbey, M. Emile Labiche présentent des amendemens qui n’ont, après tout, d’autre objet que d’adoucir une loi rigoureuse, de laisser tout au moins au gouvernement la faculté de s’inspirer des sentimens locaux, de consulter les municipalités, M. le ministre de l’instruction publique s’emporte ; il combat avec une sorte d’âpreté toutes ces propositions comme autant d’attentats contre l’enseignement laïque, contre l’état. Il refuse aux municipalités le droit d’avoir désormais une opinion sur leurs écoles, sur ce qui conviendrait aux populations ; il leur reconnaît par exemple le droit de s’imposer et de payer, si on les y oblige : tout le reste est de l’anarchie, il a dit le mot. Et c’est ainsi qu’en vrai libéral de la nouvelle école républicaine, il comprend la liberté des communes ! S’agit-il de l’enseignement privé, le système est complet. Non, sans doute, M. le ministre de l’instruction publique ne tue pas l’enseignement privé, comme le lui a dit avec une spirituelle ironie M. Jules Simon dans un éloquent discours ; il ne le tue pas, il le réduit seulement à un état maladif où il aura de la chance s’il peut vivre. D’abord l’instituteur privé aura d’assez grandes difficultés pour s’établir ; puis, à peine établi, il sera pris par le service militaire : il n’a plus l’exemption qu’on réserve aux instituteurs publics. S’il parvient à rester dans son école, il relèvera d’un conseil départemental composé de fonctionnaires, où il sera représenté par grâce, et, pour plus de garantie, sans doute aussi par respect pour l’égalité, ses délégués seront désignés par le ministre, tandis que les instituteurs publics choisiront eux-mêmes leurs représentans. Il restera naturellement aussi sous l’œil vigilant de tous les inspecteurs possibles. Bref, moyennant qu’il se tire de tout cela, qu’il échappe au service militaire, aux surveillances, aux inspections, aux délations, aux juges administratifs, le représentant de l’enseignement privé pourra vivre ; il aura tout juste les libertés dont parle Figaro. M. le ministre de l’instruction publique ne s’est pas douté qu’il réalisait dans la loi ce plaisant idéal !

Voilà donc où l’on peut arriver quand on subit cette implacable obsession de l’esprit de secte ! On dirait que ce ministre et cette majorité, également impatiens de précipiter les autres dans la servitude, ont oublié toutes les traditions des libertés françaises. Et si on fait observer à M. le ministre de l’instruction publique qu’il peut rencontrer des résistances, qu’il est pourtant étrange de s’exposer, en pleine république, à voir des instituteurs établis par la force, malgré les populations, il a une dernière réponse : C’est la loi, tout le monde doit respecter la loi ! Comme si l’oppression cessait d’être l’oppression parce qu’elle prend un masque de légalité, ainsi que le lui a dit M. Labiche dans un discours aussi vif que sensé. M. le ministre de l’instruction publique a réussi sans doute ou parait avoir roussi. Il aura sa majorité, il a dans tous les cas le bruyant cortège des radicaux, dont il satisfait les passions. Et après cela le gouvernement en a-t-il plus d’autorité et de force ? Il n’est que plus faible devant tous ceux qui n’out pas précisément l’habitude de respecter la loi. Il a auprès de lui la plus vaine, la plus turbulente des assemblées municipales, qui a la passion de l’illégalité et à laquelle il n’ose même pas toucher. Le conseil municipal de Paris ne cesse de dépasser ses pouvoirs dans ses votes, dans ses motions, dans ses ordres du jour, et on détourne les yeux. Il demande un emprunt sans garanties définies, sans justification de dépenses, sans aucune des formalités exigées par la loi, et on se hâte de porter l’emprunt aux chambres. Il veut avoir son indépendance financière, son indépendance administrative, il tient maintenant à être un petit parlement, à avoir ses séances publiques : on le laisse faire. Nos ministres trouvent, sans doute, que tout est bien. Singulier gouvernement, qui passe sa vie à froisser dans tous leurs sentimens ceux dont l’appui lui serait plus utile, et à s’abaisser devant ceux qui ne sont occupés qu’à l’embarrasser de leur alliance, à lui imposer leurs fanatismes, à le désarmer devant les agitations intérieures comme dans son rôle extérieur ! Et cependant, encore une fois, ce ne serait pas pour la France le moment de mettre toute sa politique dans ces misérables jeux des partis !

Qui peut dire par quelles phases auront encore à passer ces affaires d’Orient, que l’Europe s’épuise à débrouiller sans pouvoir y réussir, qui semblent s’être compliquées de nouveau au moment où l’on croyait en avoir fini pour quelque temps ? Tout récemment encore, cette crise des Balkans, qui dure depuis six mois déjà, paraissait toucher à un dénoûment. Entre les Serbes et les Bulgares, ces ennemis de la veille, la paix venait d’être signée et elle a été ratifiée depuis. Entre Bulgares et Turcs, il y avait un traité ou arrangement qui, sauf des modifications réclamées par certaines puissances jalouses de maintenir l’œuvre du congrès de Berlin, laissait au prince de Bulgarie le gouvernement de la Roumélie. La Grèce seule persistait dans ses revendications, dans ses velléités guerrières, et les Hellènes seuls ne pouvaient résister longtemps aux conseils, à la pression de l’Europe. Aujourd’hui tout est changé. La Grèce en est plus que jamais à ses revendications, à ses arméniens, et le prince Alexandre, à son tour, est rentré en scène comme pour raviver une crise à demi éteinte. Il n’accepte plus les modifications faites par la Russie à l’arrangement turco-bulgare. Il ne veut pas être un simple gouverneur de la Roumélie vaguement désigné sous le titre de prince de Bulgarie ou n’ayant ses pouvoirs que pour cinq ans. Il réclame une délégation nominative et viagère. Il proteste contre la diminution d’autorité et de dignité qu’on veut lui infliger. Bref, rien n’est fait, rien n’est aussi avancé qu’on le croyait, qu’on se plaisait à l’espérer. La résistance du prince Alexandre, si elle se prolongeait, si elle allait jusqu’à un refus de soumission, peut ranimer les ardeurs belliqueuses des Grecs, et, tant qu’on n’en a pas fini de ces difficultés, l’Europe en est toujours à vivre avec cette menace d’explosions nouvelles qui n’ont rien de rassurant pour la tranquillité universelle. C’est un perpétuel danger ; mais, si cette paix extérieure, qui dépend des incidens lointains, reste précaire, singulièrement exposée, il y a aujourd’hui une autre paix tout autant en péril, c’est cette paix sociale qui est visiblement ébranlée un peu partout, qui, en ce moment même, vient d’être si cruellement, si tragiquement troublée en Belgique.

Il n’y a point évidemment à s’y tromper, ce serait même un danger de plus de chercher à se faire illusion. La plupart des pays sont envahis par l’esprit d’anarchie qui se répand en propagandes, qui s’efforce de gagner les multitudes, qui prend à tâche de fanatiser, d’égarer les populations ouvrières en les poussant contre ce qu’il appelle le capital, contre le patronat, contre le bourgeois industrieux et arrivé à la fortune. — La Hollande, la paisible Hollande elle-même, avait récemment ses réunions socialistes, où l’on s’excitait aux manifestations violentes, où l’on vantait, comme un exemple à suivre, les pillages des magasins de Londres. L’Angleterre, précisément, parce qu’elle est la grande nation industrielle, a depuis longtemps ses associations organisées pour la lutte, et elle est exposée de temps à autre à de redoutables secousses. La France a en et a encore ses grèves, — elle pourra en avoir de plus sérieuses à la faveur des moyens qu’on a mis à la disposition des agitateurs. L’Allemagne a ses socialistes, ses anarchistes qui arrivent jusqu’au parlement, que M. de Bismarck se flatte de combattre et d’annihiler par son socialisme d’état. Là où fermentent les passions échauffées par les propagandes démoralisatrices, tout est possible. Tous les pays peuvent avoir leurs crises ; mais nulle part jusqu’ici, il faut l’avouer, il n’y avait eu, depuis longtemps du moins, une explosion comme celle qui ravage et désole en ce moment la Belgique. Ce n’est plus une question de salaires ou de travail, une contestation entre patrons et ouvriers ; c’est la guerre sociale dans toute sa crudité sinistre l’insurrection famélique et brutale, à laquelle le gouvernement n’a d’autre ressource que d’opposer la force. C’est tout le caractère de la lutte qui vient de s’engager en Belgique, elle n’en a pas d’autre. Les grèves qui ont éclaté sur certains points, le plus souvent sans raison sérieuse, et qui se sont propagées aussitôt, ne sont manifestement qu’un incident. Les grévistes ne sont que des instrumens, des soldats ramassés un peu partout par des meneurs anarchistes et révolutionnaires qui les conduisent purement et simplement à la destruction.

Le mouvement a commencé dans le bassin de Liège, où, dès les premiers jours, il s’est manifesté par des actes de vandalisme ; mais il ne s’est vraiment déchaîné dans toute son intensité, dans toute sa violence qu’autour de Charleroi. Là des bandes se sont répandues de toutes parts dans les campagnes, incendiant les usines, les manufactures, les châteaux, les couvons, complétant l’incendie par le pillage, rançonnant et violentant les habitans paisibles, renouvelant sur leur passage les vieilles jacqueries. Auprès de ces scènes lugubres, les querelles parlementaires des libéraux et des catholiques, on en conviendra, paraissent assez vaines. L’insurrection menace sûrement les libéraux autant que les catholiques. Elle est dirigée contre la constitution libérale de la société, contre tout ce qui possède, contre le travail lui-même ; elle ne respecte pas plus la maison d’industrie que la maison de plaisance, et c’est ce qui fait de cette étrange sédition un événement qui, en éprouvant, en remuant profondément la Belgique, doit aussi retentir en Europe. On ne s’y attendait pas, cela est bien clair. Le gouvernement de Bruxelles parait avoir été lui-même un peu surpris et par la multiplicité des échauffourées et par la rapidité, par la violence de cette explosion de barbarie. Il n’avait pas de forces suffisantes pour être partout à la fois. Il a été cependant bientôt en mesure d’envoyer, sous les ordres du général Van der Smissen, une petite armée de 8 à 10,000 hommes sur ce qu’il faut bien appeler le théâtre de la guerre. C’est bien la guerre en effet puisque, depuis quelques jours, il y a eu une série d’engagemens et que les victimes sont nécessairement assez nombreuses. Le mouvement sera réprimé sans nul doute. La loi restera victorieuse, rien n’est plus désirable, dans l’intérêt de la Belgique d’abord, puis pour d’autres raisons qui conduiraient bientôt peut-être aux complications les plus graves.

Et après ? à quoi aura servi cette coupable tentative ? Les meneurs d’anarchie qui ont poussé au crime des populations égarées, et il y a, dit-on, beaucoup d’étrangers, auront sûrement l’habileté de se dérober et de disparaître. Les ruines qu’ils ont accumulées dans le pays sont déjà incalculables. Des industries sont perdues pour longtemps. Des usines qui employaient jusqu’à 2,000 ouvriers ont été incendiées et ceux qu’elles occupaient demeurent nécessairement sans travail. Après la grève et l’émeute, la misère, c’est la douloureuse et inévitable moralité ! En Belgique comme ailleurs, les ouvriers qu’on abuse ne veulent pas voir que, fussent-ils même victorieux comme on le leur promet, ils ne seraient pas beaucoup plus avancés le lendemain ; ils n’auraient changé ni la nature des choses, ni les conditions essentielles du travail ; ils auraient tout au plus fait les affaires de ceux qui les exploitent. Par la grève, et l’émeute, ils ne servent ni leurs intérêts, ni l’industrie qui les fait vivre, ni une cause politique ou sociale, ni leur pays ; ils sont les éternelles dupes des malfaiteurs ambitieux qui vont chercher auprès d’eux, à leurs dépens, une grossière popularité.

Les affaires de l’Angleterre, comme toutes les affaires du monde aujourd’hui, semblent se compliquer sans cesse au lieu de se simplifier. L’Angleterre a sans doute, comme d’autres pays, ses épreuves intérieures, ses agitations industrielles, ses grèves ; elle a en même, elle aussi, il y a quelques jours, ses émeutes en pleine ville de Londres. Elle a de plus en perspective devant elle une vraie révolution, il faut bien l’appeler de ce nom, puisque tout ce qui se prépare pour l’Irlande peut assurément être une révolution. La difficulté seulement, on le sent bien, est d’aborder cette grande et douloureuse question qui passionne et trouble l’opinion, qui divise les partis, le gouvernement lui-même. M. Gladstone, malgré toute sa hardiesse, malgré l’impétuosité avec laquelle il s’est chargé de résoudre cet étrange problème irlandais, est le premier maintenant à temporiser, à calculer tous ses mouvemens et même toutes ses paroles. En quoi consistent réellement ses projets ? Comment entend-il arriver à désintéresser les anciens propriétaires, les landlords, sans trop surcharger la dette de l’Angleterre, et à donner une sorte d’indépendance nationale à l’Irlande sans ébranler l’intégrité du royaume-uni ? C’est encore son secret. Il ajourne de semaine en semaine ; maintenant c’est le 8 avril qui reste fixé comme le grand jour des explications. Jusque-là il ne dit rien, il se bornait tout récemment à mettre l’opinion en garde contre les divulgations indiscrètes par lesquelles on cherchait à l’abuser. M. Gladstone, pour garder ce prudent silence, a en sans doute ses raisons, et la première, c’est qu’avant de s’engager dans la série d’épreuves qu’il aura à subir devant la chambre des communes, devant la chambre des lords, il s’est trouvé tout d’abord réduit à se demander s’il arriverait au jour décisif avec son ministère intact. C’est là, en effet, ce qui est venu tout compliquer presque à l’improviste. Le fait est qu’à la première communication de la réforme irlandaise au conseil, les dissentimens ont éclaté, qu’il y a eu, dès ce moment, une crise ministérielle et, chose curieuse, c’est parmi les radicaux du cabinet que les projets de M. Gladstone ont rencontré l’opposition la plus vive. M. Chamberlain, M. Trevelyan particulièrement, ont refusé de suivre le grand chef libéral dans sa politique irlandaise ; ils étaient surtout opposés, dit-on, aux mesures agraires imaginées pour désintéresser les landlords aux frais de l’Angleterre.

Un instant on a pu croire que M. Chamberlain, M. Trevelyan, ajourneraient tout au moins leur démission, ne fût-ce que pour ne pas embarrasser M. Gladstone par les explications prématurées que pourrait provoquer leur retraite. Ils n’ont pas voulu, à ce qu’il paraît, attendre plus longtemps, et le chef du cabinet vient de les remplacer par deux hommes mieux disposés à suivre sa politique : M. Stansfeld, un vieux radical connu autrefois pour ses relations avec Mazzini, et lord Dalhousie qui s’est fait une réputation d’ardent libéral, allant jusqu’au radicalisme dans les affaires d’Irlande. En apparence, rien n’est changé, si l’on veut, ce n’est qu’un incident à la veille des grandes batailles qui se préparent ; en réalité, la situation ne laisse pas d’être bizarre et peut d’un instant à l’autre devenir difficile. Il en résulte que M. Gladstone, après avoir été abandonné il y a quelque temps par les vieux whigs comme lord Hartington, M. Goschen, M. Forsler, lord Derby, perd maintenant l’appui des radicaux comme M. Chamberlain, M. Trevelyan, qui se séparent de lui. M. Gladstone reste toujours sans doute le grand chef libéral, le tacticien habile, l’orateur à la parole puissante et entraînante qui exerce une sorte de dictature. Jusqu’au dernier moment, il peut modifier ses projets de façon à déconcerter ses adversaires, et il garde assez d’ascendant pour vaincre bien des résistances. Au fond, cependant, il ne faut pas s’y tromper, le ministre qui entreprend cette révolution en Irlande, qui l’a promise à son arrivée au pouvoir, se trouve dans des conditions singulièrement critiques. Il va avoir affaire à des oppositions redoutables, d’autant plus redoutables qu’elles s’appuient sur une opinion visiblement agitée et inquiète. La partie financière des projets de M. Gladstone, qui peut mettre 2 milliards à la charge de l’Angleterre pour libérer la propriété irlandaise, ne rassure pas plus les Anglais que la partie politique, qui semble devoir promettre à l’île sœur une sorte d’indépendance nationale.

Plus on va, plus l’opinion se défie et craint de voir s’engager définitivement cette campagne qui peut devenir la crise la plus périlleuse pour la puissance britannique ; c’est ce qu’il y a de plus clair. M. Gladstone peut certainement triompher, si, par ses projets comme par ses discours, il réussit à rassurer l’opinion, à montrer ce qu’il y a de juste, de moral, de réellement conservateur dans une mesure qui garantit les propriétaires en rachetant une vieille iniquité. Il peut sûrement aussi échouer dès les premiers pas devant la coalition de ceux qui lui reprochent d’engager démesurément les finances anglaises dans une opération hasardeuse, et de ceux qui l’accusent de mettre en péril par son parlement ou son grand conseil irlandais l’unité de l’empire britannique. Dans tous les cas, il y a une chose certaine, c’est qu’après cette grande tentative, si elle échoue, on ne voit pas bien quel gouvernement, conservateur ou radical, aura assez d’autorité et de force pour contenir l’Irlande brusquement rejetée dans les agitations secrètes et les conspirations qu’on n’a jamais pu vaincre.

Non, assurément, ce n’est pas facile de gouverner un grand pays. M. Gladstone en fait l’expérience avec ses réformes, qu’il ne fera pas aisément accepter, et qui contiennent en effet un assez redoutable inconnu pour l’Angleterre. M. de Bismarck lui-même, malgré son omnipotence, a quelque peine à faire marcher l’Allemagne, comme il le disait autrefois, et à mener de front tous les projets auxquels il attache la fortune de sa politique. Il est vrai que, depuis quelque temps, il multiplie singulièrement ces projets et qu’il donne de l’occupation à toutes ses assemblées, aux chambres prussiennes comme au parlement de l’empire. Ici, au Landtag, il s’agit de cette étrange et chimérique entreprise de la germanisation des provinces orientales par la suppression de l’élément polonais. Là, à la chambre des seigneurs de Prusse, s’agite la question des nouvelles lois religieuses destinées à en finir avec l’éternel « Culturkampf ; » au parlement de l’empire, au Reichstag, on discute sur le renouvellement des mesures de défense contre les socialistes et sur le monopole de l’alcool. Tout marche à la fois, et tout ne marche pas, on le sent bien, au gré du chancelier. Qu’en sera-t-il de tous ces projets ? Un des plus caractéristiques, assurément, est celui qui a pour objet ce qu’on peut appeler la paix religieuse, par l’abrogation des lois de mai. M. de Bismarck a depuis longtemps pris son parti. Ce n’est pas d’hier qu’il négocie avec le pape Léon XIII, à qui il rendait il y a quelques mois l’hommage de le choisir pour arbitre. M. de Bismarck, qui est un politique sérieux, en a assez de la guerre contre les catholiques, contre l’église ; il ne veut pourtant pas tout céder, il entend bien réserver certains droits de l’état, et c’est là précisément la question qui s’agite aujourd’hui à la chambre des seigneurs à propos d’un amendement de l’évêque de Fulda, M. Kopp, qui a été mêlé aux dernières négociations avec le saint-siège. Il peut y avoir encore quelques difficultés ; en réalité, M. de Bismarck est allé trop loin pour reculer, et à ceux qui lui reprochaient, il y a quelques jours, de se contredire, « d’aller à Canossa, » il répondait lestement qu’on lui faisait suivre un chemin beaucoup plus rude que celui de Canossa.

Il parlait ainsi récemment au Reichstag dans la discussion Sur le monopole de l’eau-de-vie, auquel il attache tant de prix, et le discours qu’il a prononcé est certes aussi curieux que significatif. M. de Bismarck n’est pas visiblement sans préoccupation pour l’avenir de l’empire ; il y a dans son langage un mélange d’irritation contre ses adversaires et de virile inquiétude. Parle-t-il sérieusement lorsqu’il laisse entrevoir des guerres, des invasions renouvelées de 1793 avec les idées socialistes et des armées marchant sous le drapeau rouge ? M. le ministre de la guerre de France pourrait, dans tous les cas, faire son profit de la hautaine ironie avec laquelle le chancelier de Berlin a fait allusion à son récent langage sur le rôle de l’armée dans les grèves et les agitations françaises.

CH. DE MAZADE.