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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1886

Chronique n° 1296
14 avril 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.

On parle souvent de progrès et on se sert de ce mot à tout propos, en l’appliquant aux plus vaines chimères, aux plus stériles fantaisies, aux aventureuses expériences des réformateurs qui ne réforment rien. Il y aurait un progrès bien simple, bien utile, plus que jamais enviable, ce serait, suivant l’expression de M. Guizot, de rentrer dans l’ordre, puisque depuis longtemps on en est sorti. Et qu’on n’attache pas à ce mot un sens vulgaire et maussade de réaction : les réactions ne servent à rien, elles ne sont qu’une autre forme du désordre. Rentrer dans l’ordre, en politique, c’est mettre le bon sens dans la conduite, une droiture active et vigilante dans l’administration, l’économie dans les finances, l’équité dans les lois : c’est pour les pouvoirs publics se respecter mutuellement, rester chacun dans ses attributions et dans son rôle, les parlemens dans leur droit de contrôle, les gouvernemens dans leur droit et dans leur responsabilité de direction ; c’est cesser ce jeu cruel qui consiste à parler de prospérité en multipliant les gaspillages et les emprunts, à prétendre servir l’industrie avec les agitations ou avec des complaisances pour toutes les agitations, à décorer du nom de libéralisme les guerres aux croyances. L’ordre, enfin, c’est le respect de tous les droits, de toutes les garanties et surtout de la vérité. Quand on se décidera à rentrer dans cet ordre, ce sera le progrès, le plus utile des progrès pour le moment. Jusque-là on ne réussira qu’à s’agiter, à aggraver les difficultés que la passion imprévoyante des partis a préparées, devant laquelle les gouvernemens affaiblis, toujours menacés, s’arrêtent impuissans. La vérité est qu’on sent bien quelquefois ces difficultés, qui sont certainement nombreuses, qui renaissent tous les jours dans les affaires financières et industrielles comme dans les affaires morales de la France, mais qu’on recule devant l’aveu des fautes qui les ont créées et accumulées depuis quelques années. On sent le mal, on ne veut pas en avouer la cause ; on ne veut pas convenir qu’on s’est trompé, pour n’avoir pas à reconnaître que le mieux serait sans doute de changer de politique. Avant tout on tient à sauver l’intérêt de parti, dût-on employer tous les artifices, — et voilà ce qui arrive ! Au moment des élections, lorsqu’on est intéressé à abuser l’opinion, à prolonger au moins les illusions du pays, les protestations officielles sont répandues à profusion jusque dans le moindre village contre ceux qui osent parler des embarras financiers, des déficits, de la nécessité de nouveaux emprunts et de taxes nouvelles. Ce n’est là qu’une invention monarchiste et cléricale, imaginée pour discréditer la république et les républicains ! Il y a trois mois à peine, un nouveau ministère se forme, et plus que jamais il déclare qu’il n’y aura ni emprunts ni impôts : c’est toujours pour répondre aux réactionnaires ! Puis arrive cependant un jour, il y a moins d’un mois de cela, où M. le ministre des finances est obligé de proposer, avec son budget, un emprunt de quinze cents millions pour dégager la dette flottante, une augmentation d’impôt pour combler les déficits et pour suffire aux dépenses nouvelles. On feint alors la surprise. La commission du budget se débat, ajourne ou scinde les projets ministériels, réduit l’emprunt à neuf cents millions, — et M. le président du conseil, qui est un esprit plein de ressources, survient fort à propos pour tout arranger avec la commission en lui laissant entrevoir une fois de plus le fantôme monarchiste ! M. le président du conseil est homme à tout expliquer et à tout concilier en démontrant merveilleusement que la déclaration du mois de janvier ne dit pas ce qu’on lui fait dire, que l’emprunt proposé n’est pas un emprunt, que tout est pour le mieux dans la plus prospère des situations, et que les républicains après tout, peuvent se rassurer. C’est entendu ! Ouvrir le grand livre pour les quinze cents millions réclamés par le gouvernement ou pour les neuf cents millions qui ont été accordés en définitive, ce n’est pas emprunter, au dire de M. le président du conseil. Demander des ressources au crédit et des impôts nouveaux, c’est un signe de prospérité, c’est surtout le signe d’une administration prévoyante. Et voilà comment, pour dissimuler des fautes, on est obligé de se contredire sans cesse, comment aussi, pour pallier des contradictions, on est réduit à recourir aux plus bizarres subtilités !

Qu’un emprunt fût nécessaire dans une situation financière devenue difficile, en dépit de toutes les déclarations, soit ; ce n’est pas là ce qu’il y a d’extraordinaire. Si on ne peut pas faire autrement, il faut bien s’y soumettre, et ce qu’il y aurait de mieux, en ce cas, ce serait de procéder simplement, en tâchant du moins de profiter des expériences malheureuses auxquelles on s’est livré ; mais ce qu’il y a d’étrange, c’est de tout déguiser, d’aller chercher mille atténuations, mille explications de fantaisie, et rien, certes, sous ce rapport, n’est plus curieux que cette discussion récente qui a fini par le vote de l’emprunt nouveau, réduit à neuf cents millions. Qui le croirait ? on explique tout par le passé, par les régimes déchus, et les fautes qu’on commet à leur exemple, et l’exclusion des conservateurs de la commission du budget, et les découverts qui pèsent sur le trésor. Un des grands financiers républicains, M. Jules Roche, a cru devoir recommencer cette histoire, qui n’est ni nouvelle ni sérieuse. — Et quand les monarchies, qui se sont succédé au courant du siècle, auraient commis des fautes, est-ce une raison pour les imiter et les aggraver ? Quand elles auraient laissé des découverts, est-ce une raison pour y ajouter sans cesse aujourd’hui, pour les augmenter démesurément ? A chacun sa responsabilité. Ces régimes anciens ont en sans doute leurs dépenses ; ils ont pu avoir leurs erreurs, ils ont en aussi leurs grandeurs qu’on n’imite pas. La dernière assemblée nationale elle-même, qu’on met si souvent en cause quand il s’agit de l’accuser, cette assemblée a eu à liquider les désastres de la dernière guerre et elle les a liquidés victorieusement ; elle a laissé une situation financière libre et forte. La responsabilité des républicains commence au moment où ils ont pris le pouvoir, et, à dater de ce jour, s’ouvre ce règne qui leur appartient, où en peu de temps les dépenses ordinaires ont augmenté de 600 à 700 millions, où les découverts ont atteint un chiffre supérieur à celui des découverts de tous les autres gouvernemens pendant un demi-siècle, où la dette s’est accrue en pleine paix de plusieurs milliards, où les déficits s’échelonnent d’année en année. Est-ce que la restauration et la monarchie de juillet sont pour rien dans les dettes et les déficits infligés au pays depuis six ou sept ans ?

Eh bien ! soit, dit-on, on a emprunté, on a dépensé beaucoup en peu de temps ; mais de quels biens n’a-t-on pas comblé le pays ? On lui a donné des chemins de fer, des canaux, des écoles. Assurément il faut bien que tout cet argent ait été dépensé d’une certaine manière, et personne ne suppose que les ministres des finances ou les membres de la commission du budget en aient fait leur profit ; mais ce qu’on reproche, ce qu’on a le droit de reprocher aux financiers républicains, c’est d’avoir tout épuisé dans un intérêt de parti, d’avoir engagé à outrance les ressources du pays, et, en dépensant beaucoup, d’avoir dépensé sans choix, sans ordre, sans discernement. Le résultat est cette situation où M. le ministre des finances en est venu à juger nécessaire de s’arrêter, de proposer une sorte de liquidation. Est-ce du moins une liquidation réelle et sérieuse, qui serait encore un acte de sagesse ? Évidemment il n’en est rien dans la pensée de la commission du budget et des républicains de la chambre. On commence d’abord par nier la nécessité de la liquidation pour finir par accorder à M. le ministre des finances une partie de ce qu’il demande. Il est bien clair que ce n’est là qu’un médiocre expédient, qu’avant peu on se retrouvera dans les mêmes embarras, sous le poids des mêmes nécessités. Ce sera à recommencer, et l’erreur du gouvernement est de se prêter à cette perpétuelle équivoque. Malheureusement le ministère ne fait ici que ce qu’il fait en tout, cédant à ses alliés de l’extrême gauche pour avoir une paix qu’on lui mesure, une vie toujours disputée, toujours menacée. Il traite les finances comme il traite les affaires industrielles et religieuses, ou il ménage les passions radicales, par esprit de transaction, à ce qu’il croit, — en réalité par une faiblesse qui compromet tous les intérêts sans relever son autorité.

La politique du gouvernement, elle est tout entière dans la différence de sa conduite à cette heure même, en face de deux incidens pénibles, les grèves de l’Aveyron et cette triste échauffourée qui vient d’ensanglanter un village de l’Isère pour une cause religieuse. D’un côté, on a Decazeville, où depuis plus de quarante jours se prolonge une grève mortelle pour l’industrie, périlleuse pour la paix publique. Ce que veulent réellement les ouvriers mineurs, ce n’est plus même la question depuis longtemps. La question est tout entière dans ce fait que les mineurs ne sont plus eux-mêmes maîtres de leurs résolutions. Les vrais chefs de la grève, ce sont les agitateurs venus de Paris, jusqu’à des membres du parlement qui se sont échappés du Palais-Bourbon pour aller se faire les commis voyageurs de la révolution sociale, comme ils l’avouent. La grève a commencé par le meurtre d’un ingénieur, accompli sous les yeux des autorités administratives et municipales inactives ; elle a continué sous les yeux du parlement et du gouvernement, qui ont laissé à peu près tout faire, tout dire, et il n’a pas tenu à M. le ministre de la guerre lui-même que les soldats envoyés pour le maintien de l’ordre ne se crussent autorisés à partager leurs vivres avec les grévistes ; mais on n’en est plus là, dira-t-on ! Le gouvernement a pris une grande résolution ; il a fait arrêter quelques-uns des agitateurs qui vont être jugés, et M. le garde des sceaux a traité assez dédaigneusement un obscur député, M. Basly, qui a été considéré comme un trop petit personnage pour être arrêté. M. le ministre des travaux publics a maintenu les principes tutélaires de l’industrie des mines et a défendu ses ingénieurs. La chambre, à la suite d’une interpellation récente, a voté un ordre du jour qui laisse toute liberté au gouvernement et elle a même refusé un nouveau congé à M. Basly pour ses promenades à Decazeville. — Oui, mais avant, il y avait eu d’autres ordres du jour passablement équivoques. Pendant six semaines on n’a rien fait ; on s’est exposé à encourager par une attitude énigmatique une crise sans issue, et on a laissé à des agitateurs la liberté de conspirer la ruine d’une grande industrie, de préparer la misère de toute une contrée, de toute une population ouvrière. On a certes poussé jusqu’à la dernière limite la longanimité pour une agitation dont les chefs s’avouent eux-mêmes socialistes.

Voici, d’un autre côté, cet incident de l’Isère qui vient d’avoir son retentissement au Palais-Bourbon et dont il faudrait ne parler qu’avec modération, précisément parce qu’il est un des signes les plus graves de la situation morale faite à la France par une politique mal inspirée. C’est un véritable drame qui se passe dans un coin reculé du Dauphiné. Une manufacture, dont les propriétaires sont Lyonnais, possède une chapelle où, depuis plus de quarante ans, sans difficulté, sans contestation, se fait le service religieux pour toute une population ouvrière. Un jour, le préfet du département s’avise de frapper d’interdit cette chapelle ou, du moins, de contraindre le propriétaire à demander une autorisation nouvelle, et comme l’affaire souffre quelque lenteur, un commissaire de police est envoyé : la porte lui est résolument fermée par le directeur ! Après le commissaire de police, c’est le sous-préfet de l’arrondissement qui arrive avec un attirail de guerre, avec deux ou trois brigades de gendarmerie, pour une expédition qui n’est, après tout, rien de moins qu’une violation de domicile : la porte lui est encore fermée par le directeur, entouré de toute une population frémissante ! Il n’en faut pas plus pour qu’un conflit éclate, pour que le sang coule. A quelques coups de feu tirés probablement en l’air par le directeur, les gendarmes, qui n’ont pas dû agir sans ordres, ripostent en faisant usage de leurs armes, au risque d’atteindre une population effarée ou déjà en fuite, — et le résultat est une femme tuée, plusieurs autres femmes blessées, le directeur lui-même frappé peut-être à mort. C’est là le fait brutal. On peut dire sans doute que le malheureux directeur, avec plus de sang-froid, aurait pu se contenter de protester, de faire constater une violation flagrante de domicile par effraction ; mais les agens du gouvernement auraient pu, eux aussi, se borner à constater une contravention qu’ils auraient déférée à la justice. Où était la nécessité d’entrer en campagne contre des femmes, de s’exposer à verser le sang pour fermer une chapelle consacrée au culte depuis quarante-trois ans ? Voilà la différence : à Decazeville, on retient dans leurs casernes des gendarmes dont la présence seule eût sans doute suffi pour sauver un malheureux ingénieur ; dans l’Isère, on ne craint pas d’aller à main armée mettre les scellés sur une chapelle ! et remarquez bien qu’il n’a tenu peut-être qu’à peu de chose que des incidens semblables se soient produits depuis quelque temps sur d’autres points de la France où l’on a employé la force, tantôt pour imposer un instituteur, tantôt pour chasser des sœurs défendues par la population !

C’est la triste conséquence d’une politique où les violences s’enchaînent, qui n’est certes pas faite pour rendre au pays la paix morale à laquelle il aspire. Nous admettons tant qu’on voudra que le gouvernement se serait bien passé d’un incident comme celui de Châteauvilain, et que M. le ministre des cultes, comme il l’a laissé entendre, n’avait pas prévu les conséquences des instructions qu’il donnait pour fermer une chapelle ; mais en s’engageant dans la voie où il est entré, le gouvernement ne pouvait ignorer qu’il froissait des sentimens vivaces qu’on ne blesse jamais sans péril, et en allant plus avant, il s’exposerait sûrement à plus d’une cruelle surprise, comme celle qui vient d’émouvoir le pays, qui a été hier encore l’objet d’une discussion passionnée au Palais-Bourbon.

Il n’y a que quelques jours, M. l’archevêque de Paris adressait à M. le président de la république une lettre où, avec autant de modération que de fermeté, il signalait la situation pénible faite à l’église, aux croyances religieuses, les atteintes incessantes portées au concordat lui-même. Que peut-on répondre à cet exposé simple, précis, saisissant de tout ce qui s’est fait depuis quelques années ? Est-ce qu’il n’est pas malheureusement vrai que les partis qui ont la prétention de faire marcher la France n’ont qu’une pensée, ou, si l’on veut, une passion unique, obstinée dans les affaires religieuses ? On craint d’aller jusqu’à la dénonciation du concordat qui depuis quatre-vingt-cinq ans a maintenu la paix en France ; on sent vaguement le danger de cette épreuve de la séparation de l’église et de l’état ; mais on poursuit par tous les moyens, sous toutes les formes, la guerre aux cultes, à la foi religieuse, tantôt par les lois d’enseignement, tantôt par les diminutions ou les suppressions des traitemens des évêques, des chanoines, des vicaires, un jour par la suspension de l’indemnité de pauvres desservans, un autre jour par la menace de soumettre le clergé au service militaire. M. le cardinal Guibert ne dit rien de plus. Son langage n’a rien d’offensant, rien d’irritant ; il signale avec tristesse le danger où court le gouvernement par une politique qui livre aux passions radicales la paix religieuse, comme elle leur livre l’ordre administratif, financier. Avec un peu de clairvoyance, le gouvernement pourrait s’apercevoir que le moment est venu pour lui de réaliser ce grand progrès de rentrer dans l’ordre vrai par le respect de toutes les garanties, et M. le président du conseil est mieux placé que tous ses collègues pour comprendre que ce n’est pas avec une politique énervée par les solidarités révolutionnaires qu’il peut maintenir le crédit de la France dans le monde.

Où en sont aujourd’hui tous ces incidens qui, depuis quelques semaines, ont occupé, ému l’Europe, en montrant, une fois de plus, combien la paix, la paix diplomatique ou sociale, est toujours précaire ? Qu’en est-il de l’éternel imbroglio oriental et de ces scènes révolutionnaires qui ont récemment agité la Belgique ? Rien n’est évidemment fini en Orient et on ne voit pas même encore comment tout finira. Les représentans de l’Europe, il est vrai, se sont réunis à Constantinople ; ils ont délibéré, ils ont sanctionné ce qu’on est convenu d’appeler l’arrangement turco-bulgare avec les modifications désirées par la Russie, et ils se sont empressés de transmettre le résultat de leur délibération au prince Alexandre de Bulgarie en même temps qu’à Athènes, en invitant, une fois de plus, le gouvernement grec à la paix. Rien de mieux. L’Europe a notifié ses intentions, sa volonté ; seulement le prince Alexandre ne semble pas disposé à se soumettre sans protestations, sans se réserver le droit de ne faire, lui aussi, que sa volonté, et à Athènes la notification européenne tombe au milieu des passions guerrières qui éclatent dans le parlement grec réuni depuis peu. De telle façon que cette terrible affaire est loin d’être finie, et en se prolongeant elle risque toujours de s’aggraver, d’entraîner l’Europe dans d’étranges complications. C’est l’insupportable danger de cette question perpétuellement ouverte en Orient. D’un autre côté, cette malheureuse crise que la Belgique vient de traverser semble, à la vérité, tendre à s’apaiser ; elle ne s’apaise que lentement, peut-être en apparence plus qu’en réalité. Elle reste un objet de préoccupation pour tous les politiques qui réfléchissent, et si elle a paru être plus qu’un violent trouble local, c’est qu’on sent bien que cette explosion d’anarchie tient à toute une situation, qu’elle se relie à des mouvemens semblables qui se produisent dans d’autres pays. C’est ce qui fait l’importance de ces événemens belges qui gardent toute leur signification aujourd’hui comme hier.

Le moment, du reste, est un peu partout aux questions graves, et tandis qu’on est à se demander où conduiront ces agitations socialistes, où conduira aussi cette crise orientale qui ne finit pas, l’Angleterre, pour sa part, aborde le plus redoutable des problèmes. Elle n’aborde pas, il est vrai, sans de violentes anxiétés, ce problème irlandais qui lui est imposé : les Anglais, on le sent, ne vont pas d’un cœur léger à la grande aventure, et ce qu’il y a justement de curieux dans cette situation, c’est qu’au milieu des inquiétudes d’une opinion indécise, agitée, le chef du gouvernement, un vieillard chargé d’années, seul garde son audacieuse confiance en proposant à son pays une véritable révolution.

M. Gladstone, en effet, a maintenant dit son secret. Après la longue attente de ces dernières semaines, il, s’est levé l’autre jour dans la chambre des communes, au milieu des acclamations de son parti, et, pendant trois heures, avec une inépuisable vigueur d’éloquence, il a développé son plan de réforme irlandaise. Il n’a rien dit encore des mesures agraires, du système de rachat des propriétés ; il n’a touché qu’à la partie de la réforme politique et, dès ce moment, il est bien clair que, si cette réforme n’est pas une révolution par la séparation complète des deux royaumes, elle est le commencement de la séparation et de la révolution. M. Gladstone établit sans doute comme des principes supérieurs que l’unité de l’empire ne doit pas être atteinte, que l’égalité politique de l’Angleterre, de l’Ecosse et de l’Irlande doit être maintenue, que les charges de l’empire doivent être équitablement réparties, que le droit des minorités, des propriétaires, des fonctionnaires protestans doit être sauvegardé. Sous ces réserves qui peuvent être un peu platoniques, l’Irlande est réellement à peu près indépendante. Elle est une autre Hongrie ou une autre Norvège, qu’un lien nominal rattache à la couronne. Elle a ou elle aura son vice-roi placé en dehors des vicissitudes ministérielles, chef d’un gouvernement autonome et national. Elle aura un parlement, une chambre des lords, une chambre des communes, dont la composition, pour la première fois, est habilement ménagée. En payant sa part des dépenses de l’empire, elle reste maîtresse de ses contributions, de sa législation, de son administration, de sa police intérieure. Il y a certainement dans ce plan, avec une grande hardiesse, des parties ingénieuses. M. Gladstone, en excluant désormais les députés de l’Irlande du parlement d’Angleterre, a peut-être pris le meilleur moyen de gagner beaucoup d’Anglais, souvent impatientés de voir les Irlandais soutenir ou renverser les ministères, fausser par leurs interventions et leurs obstructions le jeu des partis britanniques. Il a pris aussi ses précautions en réservant au gouvernement impérial, pour sa garantie, un droit supérieur sur l’accise et la douane jusqu’à concurrence de la contribution de l’Irlande aux charges de l’empire ; mais ce ne sont là que des détails dans un vaste ensemble dont le dernier mot est, en définitive, la révocation de l’union qui existe depuis le commencement du siècle.

Au fond, il n’y a point à s’y tromper, le programme développé par le vieux et grand chef libéral avec autant d’art que d’éloquence a ému et troublé le parlement bien plus qu’il ne l’a convaincu. Il a été reçu sans doute avec enthousiasme par les Irlandais et M. Parnell, qui s’est hâté de promettre son appui au premier ministre de la reine, de saluer en lui le hardi et bienfaisant réformateur de son pays. En dehors des Irlandais, il a déconcerté et irrité l’opinion. Il a provoqué dans la presse, dans le parlement une sorte d’explosion de sentimens amers, et ce ne sont pas les conservateurs qui ont donné le signal de la guerre au plan ministériel ; la lutte a été engagée par les libéraux dissidens, radicaux ou modérés, qui se sont séparés de M. Gladstone, ou qui depuis quelque temps déjà ont refusé de le suivre, M. Chamberlain, lord Hartington. M. Chamberlain était impatient d’expliquer sa retraite récente du ministère, et s’il n’est pas allé jusqu’au bout dans ses explications, c’est qu’il a été arrêté par M. Gladstone, qui l’a rappelé à l’ordre en lui refusant le droit de parler du bill agraire qui n’est pas encore présenté ; il s’est borné alors à combattre avec vivacité le projet de réforme politique, dans lequel il ne voit qu’un acheminement à une prochaine séparation des deux royaumes. Et lord Hartington, à son tour, a levé le drapeau de l’opposition en pleine chambre des communes. Un peu indolent ou indécis de caractère, habituellement mesuré dans son langage, lord Hartington, l’héritier du duc de Devonshire, n’a point hésité cette fois à s’engager contre son ancien chef. Ce qu’il a surtout reproché, non sans une certaine tristesse, à M. Gladstone, c’est d’avoir donné l’autorité de son nom à un programme qui restera, dans tous les cas, désormais le minimum des revendications irlandaises et qui est fait pour rendre tout gouvernement impossible. Par ses déclarations, par ses appels à l’union de tous les partis pour la défense des lois et de l’unité britannique, lord Hartington a visiblement pris la position de chef d’un ministère éventuel de coalition, et c’est là sans doute un danger pour M. Gladstone.

Assurément lord Hartington exprime les sentimens, les craintes, les répugnances de beaucoup d’Anglais. M. Gladstone semble avoir contre lui une partie de l’opinion, et même dans son ministère, après la retraite de M. Chamberlain, de M. Trevelyan, il est encore menacé d’être abandonné de quelques autres de ses collègues, qui s’effraient de ses hardiesses. On peut avoir raison dans bien des critiques qui ne sont pas ménagées à M. Gladstone. Malgré tout cependant, il est assez difficile de lui répondre lorsqu’il démontre qu’on ne gouverne pas indéfiniment par la force une race obstinée dans ses revendications, que la coercition n’est pas une politique permanente, qu’avec la répression on n’arrive qu’à cet état où l’idée de la loi et de l’ordre n’existe plus, où le sens moral est obscurci. Que faire alors ? Si M. Gladstone triomphe avec ses projets, c’est une épreuve redoutable pour l’Angleterre, cela n’est pas douteux ; si on revient à la répression, on peut s’attendre à voir renaître avant peu en Irlande les crimes agraires, les conspirations, les agitations qu’on n’a jamais pu vaincre. Singulier exemple de ce que deviennent les vieilles iniquités qu’un grand peuple laisse accumuler dans son histoire et qu’il ne peut plus quelquefois réparer sans péril, même quand il le voudrait !

Tous les pays n’ont pas une question irlandaise. Tous ou presque tous cependant ont leurs problèmes et leurs crises qui naissent de leur situation. Lorsqu’il y a déjà quelques mois, au-delà des Pyrénées, le roi Alphonse XII était prématurément enlevé par la mort, cette disparition si soudaine, si inattendue, semblait encore une fois remettre en doute la paix intérieure, l’avenir de l’Espagne. La monarchie elle-même se sentait atteinte à l’improviste. Le prince qui venait de s’éteindre était un homme jeune qui avait su régner avec bonne grâce, avec habileté, au milieu des partis et qui, par son âge, pouvait promettre au pays une longue sécurité. A la place de ce règne plein de promesses, c’était une minorité qui s’ouvrait tout à coup ; la princesse appelée à exercer la régence était une étrangère, et, par une complication de plus, on ne savait pas même quel était l’héritier de cette couronne castillane, si ce serait la petite princesse des Asturies laissée par Alphonse XII, ou l’enfant que la reine Christine va bientôt mettre au monde. Tout se réunissait pour livrer l’Espagne au péril des incertitudes et des agitations. De tout ce qu’on pouvait craindre, rien n’est arrivé cependant jusqu’ici. La nouvelle régente, la jeune veuve d’Alphonse XII, a su se conduire avec autant de dignité que de tact. Au ministère conservateur qui existait au moment de la mort du roi a succédé, pour l’inauguration de la régence, le ministère de M. Sagasta, qui a été comme un gage offert aux partis libéraux. L’Espagne a eu depuis quelques mois ce qu’on peut appeler la trêve du deuil public, et aujourd’hui encore, c’est en pleine paix, sans aucune apparence de trouble, que viennent de se faire les élections d’où sort le premier parlement du nouveau règne, d’une minorité à peine commencée.

Ces élections espagnoles, qui sont la première manifestation du pays depuis la mort du roi Alphonse, elles se sont passées à peu près comme se passent toutes les élections au-delà des Pyrénées. Le nouveau ministère qui les a préparées se fait, bien entendu, un mérite d’avoir été plus libéral que tous les autres, d’avoir laissé à toutes les opinions une entière liberté. En réalité, il a fait ce que font tous les gouvernemens en Espagne, et, dans leur ensemble, ces élections plus ou moins libres sont ce qu’elles pouvaient être, ce qu’il était facile de prévoir. Le ministère a sa victoire de scrutin ; il a sa majorité, qui se compose, il est vrai, de fractions diverses, qui peut se diviser, mais qui, dans les circonstances sérieuses, marchera sans nul doute sous la direction de son chef, le président du conseil, M. Mateo Sagasta. Les républicains, bien qu’ils n’aient pas pu s’entendre dans la campagne électorale, seront néanmoins plus nombreux qu’ils ne l’étaient dans le dernier parlement ; ils ont de vingt-cinq à trente élus de toutes nuances, les uns suivant M. Ruiz Zorrilla, M. Pi y Margall, M. Salmeron dans leur radicalisme anarchique, les autres, amis de M. Castelar et désavouant comme lui les programmes, les procédés révolutionnaires. Une coalition formée par le rapprochement assez bizarre, assez inattendu d’un ancien ministre conservateur, M. Romero Robledo, qui a rompu avec son parti, et d’un des principaux chefs de la gauche dynastique, le général Lopez Dominguez, cette coalition n’a en qu’une médiocre fortune ; elle a plus de généraux que de soldats. Les conservateurs, qui avouent toujours pour chef M. Canovas del Castillo, qui étaient avec lui au pouvoir il y a quelques mois, ont de soixante à soixante-dix élus. Tout bien compté, le chiffre des oppositions réunies n’égale pas celui de la majorité ministérielle, qui est de près de deux cent cinquante membres, et qui, avec l’alliance des constitutionnels amis du général Martinez Campos, de M. Alonso Martinez, ira à trois cents membres dans la nouvelle chambre espagnole.

Au fond, quelle que soit la distribution des partis et quel que soit même le succès relatif des républicains, c’est le sentiment monarchique qui domine dans le nouveau parlement, comme il règne dans le pays, et c’est en s’inspirant de ce sentiment, de cette direction générale de l’opinion, que le ministère peut le mieux assurer sa marche. La situation de l’Espagne n’est point évidemment sans difficulté. Traverser cette crise des débuts d’une minorité, d’une régence inopinément ouverte, concilier une politique libérale et réformatrice avec la nécessité d’affermir les institutions, de les défendre peut-être contre des agressions toujours possibles, contre le danger d’agitations renaissantes, ce n’est point une œuvre aisée. Le président du conseil, M. Sagasta, qui a des traditions libérales et qui est aussi très résolument dynastique, aura sans doute plus d’une lutte à soutenir contre les partis révolutionnaires, impatiens de profiter des circonstances ; il ne trouvera aucune opposition sérieuse parmi les conservateurs, qu’il a remplacés au gouvernement, et dans toutes les mesures intéressant la monarchie il est certain d’avoir l’appui de M. Canovas del Castillo et de ses amis. M. Canovas del Castillo, avant et depuis sa réélection, n’a point caché qu’il était prêt à soutenir le ministère. C’est le sentiment auquel il obéissait, à la mort du roi, en quittant le ministère, en conseillant à la nouvelle régente d’appeler M. Sagasta, avec les libéraux dynastiques, au gouvernement. On lui a reproché cette retraite presque comme une désertion. Il agissait tout simplement en homme d’état prévoyant et désintéressé ; il agit de même aujourd’hui, en chef de parti qui n’abdique pas, qui accepterait sûrement encore les responsabilités du pouvoir, mais qui tient à ne pas diviser les forces de la monarchie constitutionnelle espagnole dans des circonstances difficiles.


CH. DE MAZADE.