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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1837

Chronique n° 119
31 mars 1837


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 mars 1837.


Même après avoir lu tous les journaux, même après avoir écouté tous les propos des salons ministériels et des couloirs de la chambre, on ne saurait croire tout ce qu’il y a de petites misères dans l’intérieur d’un cabinet. Sans doute, dans un ministère composé, comme celui-ci, d’hommes spéciaux, plus ou moins capables, très capables même, disons-le, dès qu’ils se trouvent sur leur terrain, il se rencontre des jours de hautes et graves pensées que tout le monde pourrait entendre, et qui donneraient une grande considération au conseil, si ces jours-là il était loisible d’en ouvrir les portes au public, et de faire assister la France à la discussion. Ces jours-là, quand il s’agit de théories sociales et d’enseignement, si les passions politiques ne sont pas trop près de la question, quel homme commande plus l’attention que M. Guizot ? En fait de crédit et de diminution de tarifs, si les intérêts du parti ne sont pas en jeu, qui peut mieux se faire écouter que M. Duchâtel, en qui se trouvent assez bien combinées les qualités que donnent la maturité et la jeunesse ? De son côté, M. Martin (du Nord) ne se présente-t-il pas au conseil avec une science consommée, tant qu’il ne s’agit ni de commerce ni de travaux publics, et quand sa capacité législative n’est pas officiellement contrainte de se porter sur des tracés de chemin de fer, qui ne lui sont pas familiers, ou sur des constructions d’aqueducs et de ponts, qui lui sont plus étrangères encore ? Au contraire, M. le général Bernard, qui occupe le ministère de la guerre, ne serait-il pas le premier ministre des travaux publics de l’Europe, et la lumière ne naît-elle pas de chacune de ses paroles, quand il daigne empiéter sur les attributions de M. Martin (du Nord), en donnant quelques notions de géométrie appliquée et de génie civil, tandis que celui-ci pourrait expliquer, à son tour, les principes de la justice militaire et l’organisation magistrale des conseils de guerre ? Quant à M. le vice-amiral Rosamel, qui est, grace à Dieu, à son véritable poste, n’est-il pas une des gloires du pavillon français ? sa réputation n’est-elle pas populaire sur nos flottes, établie dans toutes les mers, à ce point que, depuis vingt ans, les matelots anglais ôtent leur bonnet quand ils entendent prononcer son nom, et sa courte administration n’a-t-elle pas été l’objet des suffrages publics dans tous nos ports ? Et M. le comte Molé, dont la parole est toujours d’une convenance et d’une modération si parfaites, qui sait mieux que lui les rapports des états entre eux ? Quelle expérience de ministre des affaires étrangères peut être préférée à la sienne, si ce n’est celle de M. de Talleyrand, qui en a trop pour vouloir d’un ministère ? Qui figure mieux à la tête de notre corps diplomatique que le premier soutien du système de non-intervention en 1830, puisque le vieux fondateur de la quadruple alliance s’est mis depuis longtemps hors des rangs ? Voilà pourtant un ministère composé de capacités, d’hommes faits pour se respecter entre eux ! D’où vient donc ce que nous voyons et le spectacle que nous donnent ces sagesses qui s’animent les unes contre les autres, et quelques-unes de ces gravités qui s’agitent avec tant de fougue ?

On est tenté de se demander si derrière toutes ces questions de personnes ne s’élèvent pas de véritables dissentimens de principes ; car le pays ne serait pas si dépourvu de sens que de s’occuper de ces débats, s’ils étaient aussi vides ; et le gouvernement n’est pas si puéril que le représentent les écrivains de toutes nuances, qui prennent en pitié le régime représentatif, parce qu’il fonctionne trop lentement au gré de leurs passions, soit qu’ils aient la passion du pouvoir illimité ou celle de la désobéissance absolue. Des hommes d’une valeur si reconnue, se dit-on, des hommes qui, dans le monde, se passent avec toute sorte d’urbanité leurs mutuelles insuffisances, ne deviendraient pas tout à coup incompatibles et exigeans, de ce seul fait qu’ils se trouveraient réunis, comme ministres, dans un cabinet. On est donc porté à croire qu’il y a quelque chose d’inconnu là-dessous, et que cela n’arrive pas par des causes futiles, mais parce que, comme dit M. Berryer.

Assurément, deux systèmes politiques bien tranchés ne sont pas ici en présence. Ce sont deux nuances qui se combattent, deux nuances qui pouvaient faire la force du cabinet, mais qui semblent devenues aussi inconciliables que si elles étaient des opinions ennemies.

La nuance que représente M. Guizot est soutenue au ministère des finances par M. Duchâtel, et au ministère de l’intérieur par M. de Gasparin, que M. Guizot y a établi de sa main, et auprès duquel il avait placé M. de Rémusat. M. Guizot ne partage pas absolument les doctrines politiques et la manière de voir de M. Molé, cela est évident ; autrement il n’aurait pas jugé nécessaire de s’assurer, par ses amis, de deux postes aussi importans que le ministère de l’intérieur et le ministère des finances. Il ne se serait pas opposé au maintien de M. de Montalivet au ministère de l’intérieur quand il refusa de prendre ce poste lui-même au 6 septembre. M. Guizot n’est pas homme à faire des choses inutiles, et il faisait une chose très logique en s’assurant d’une notable portion d’influence pour lui et pour les siens. De quelle nature est le dissentiment politique qui a nécessité l’emploi de ces précautions ? L’opinion publique peut se tromper ; mais, à tort ou à raison, elle désigne M. Guizot comme le partisan le plus ardent de la politique de guerre civile, qui pouvait être bonne quand les factions étaient armées, quand il était question de dissoudre de turbulentes associations, mais qui est tout-à-fait hors de propos dans un pays tranquille, où l’on a soif de l’ordre, et où les cas de rébellion, de désobéissance et d’indiscipline ne sont plus que des cas isolés, qu’un gouvernement ferme et modéré peut réprimer sans efforts. A tort ou à raison, on suppose M. Guizot sans cesse préoccupé, avec ses amis, de la composition d’une loi nouvelle, prête à être présentée à chaque évènement nouveau, remettant ainsi en question l’organisation politique du pays, et soulevant tout l’état social par sa base, ce qui n’est pas toujours le moyen d’assurer sa solidité. À tort ou à raison, les mesures conservatrices de M. Guizot semblent âcres et violentes, plutôt faites pour propager les divisions que pour les éteindre ; tandis que les procédés politiques de M. Molé, qui diffèrent peu, au fond, de ceux de M. Guizot, se présentent sous des formes plus acceptables et plus faciles. La chambre voyait donc avec complaisance, dans ces temps de détresse, mais de calme, la fougue de M. Guizot modérée par l’esprit de M. Molé ; elle se plaisait à voir l’influence du président du conseil, sinon dominer, du moins se faire sentir, n’eût-elle servi qu’à arrêter cette grande consommation de lois que M. Guizot et ses amis sont toujours disposés à faire, et à empêcher que le terrain politique ne fût labouré et remué de fond en comble par ces infatigables hommes d’état. De bonne foi, qu’on nous dise ce que représenterait la présidence de M. Guizot, qui a l’avantage, après tout, de faire tolérer sa politique sous la présidence actuelle ? On la regarderait comme le début d’un grand système de rigueur et d’intimidation qui serait à la veille d’éclore. A qui la faute si les discours d’un ministre semblent inquiétans, tandis que la parole d’un autre rassure ? La chambre ne doit compte qu’à elle-même de ses impressions, il suffit de les constater, et elle les manifeste, ce nous semble, d’une manière assez claire.

En pareil cas, il était peut-être d’une bonne politique de ne pas méconnaître cette direction de la chambre, de se contenter de la prépondérance qu’on avait acquise par l’occupation de trois ministères dans le cabinet, et de ne pas choisir le moment actuel pour vouloir s’étendre et s’établir plus fermement. C’est cependant ce qui a été tenté, dit-on, par M. Guizot. Assurément, M. Guizot a autant que personne, plus que personne peut-être, le droit de vouloir à son tour se placer à la tête d’un cabinet, et lui imprimer une direction qui lui convienne. Son incontestable talent, la rigueur même de son caractère, ses longues et fréquentes haltes au pouvoir, lui donnent toute l’importance et la gravité qu’il faut pour justifier cette ambition ; mais M. Guizot essayait seulement d’augmenter sa part dans le pouvoir sans augmenter sa part dans la responsabilité. Il fallait vouloir plus ou se contenter de moins. Demander le portefeuille de l’intérieur sans la présidence du conseil, ce n’était faire qu’un pas timide, quoique très hasardé. On étonne et on réussit souvent par un coup d’audace ; mais il ne faut pas l’exécuter à demi, et si M. Guizot croyait le moment venu, il devait se frayer une plus large route. Quand on n’est gouverné que par la pensée d’appliquer des vues politiques, et non par une ambition personnelle, on a bien le droit de marcher ferme à son but.

Il est vrai de dire que tout récemment les plans de M. Guizot se sont agrandis. Il y a peu de jours, M. Guizot, voulant satisfaire les vœux de ses amis politiques, avait manifesté la volonté de quitter le ministère de l’instruction publique qu’il comptait laisser à M. de Rémusat, et de passer au ministère de l’intérieur pour y remplacer M. de Gasparin. Il fut objecté à M. Guizot que M. de Gasparin avait été appelé au ministère de l’intérieur par M. Guizot lui-même, et un refus de consentement fut opposé à ce projet par le président du conseil. On ajoute que les amis de M. Guizot répondirent à ce refus, en offrant, de leur propre mouvement sans doute, le ministère des affaires étrangères au général Sébastiani, le ministère de la guerre au maréchal Soult, et le ministère du commerce, augmenté d’un grand nombre d’attributions, à M. de Montalivet, qui, tous, ne virent rien de sérieux dans ces propositions, et refusèrent de les écouter sous cette forme. On se réduisit alors, dit-on, à inviter M. de Montalivet à entrer seul dans le ministère, en acceptant le portefeuille des travaux publics ; mais on assure que l’ancien ministre de l’intérieur déclara qu’il était prêt à reprendre les fonctions qu’il avait exercées, et non pas d’autres, et exigea, en outre, que M. Guizot consentit à ne pas quitter le ministère de l’instruction publique, afin que le ministère actuel rentrât dans les conditions qui avaient été proposées lors de sa formation, quand M. Molé demandait que l’intérieur fût confié à M. de Montalivet. Les choses en restèrent là on ne proposa plus rien ni de part ni d’autre ; le ministère, moins uni, ne se trouva pas disloqué, comme on l’a dit, et, en réalité, tout se bornait encore à une pensée restée sans exécution. Cette pensée avait été conçue par M. Guizot, qui essayait de devenir ministre de l’intérieur par égard pour ses amis, et qui consentait à rester ministre de l’instruction publique par égard pour ses collègues ; mais il paraît que cette résolution pacifique de M. Guizot fut de courte durée, et les nombreuses démarches faites par ses amis devinrent bientôt l’objet de l’attention générale.

On a tant parlé de ces démarches, qu’il nous est bien permis d’en parler à notre tour ; et les vœux de M. Guizot ont été exprimés si clairement par les feuilles qui lui sont dévouées, que pour les méconnaître, il faudrait volontairement se fermer les yeux.

La première démarche aurait eu lieu près du général Sébastiani, qu’on aurait mis dans la nécessité de répondre, en homme d’esprit et de caractère, par un mille fois non ! fortement prononcé, aux instances qui lui étaient faites pour accepter la présidence du conseil et le ministère des affaires étrangères. Le maréchal Soult avait déjà refusé des propositions presque semblables, et M. de Montalivet en était aussi à son second refus. On songea alors à donner le ministère de la guerre au général Rohault de Fleury, qui s’est distingué surtout dans les troubles de Lyon, où il a acquis son grade, grade bien acquis sans nul doute, mais dont l’origine rappelle de pénibles souvenirs. M. Guizot se décidait, dans cette nouvelle combinaison, à prendre la présidence du conseil et le ministère de l’intérieur. Mais la difficulté de trouver un ministre des affaires étrangères, l’acceptation de M. de Barante étant plus que douteuse, empêcha la formation de ce cabinet, auquel eût encore manqué l’adhésion du roi, des chambres et de l’opinion, légères difficultés, d’ailleurs, qui n’arrêtent ni M. Guizot ni ses amis.

M. Guizot revint alors à M. Molé, qui n’ignorait pas sans doute toutes ces manœuvres, et insista pour que le ministère de l’intérieur lui fût livré ; mais de graves raisons, puisées dans des considérations politiques que tout le monde appréciera, et dans un sentiment de dignité personnelle, décidèrent, dit-on, M. Molé à s’opposer à l’exigeante de M. Guizot. Et pour mettre M. Guizot à même d’agir en toute liberté, le président du conseil pria le roi de charger le ministre de l’instruction publique de former un ministère à sa convenance.

C’est alors qu’on lut dans quelques journaux dévoués à M. Guizot ces étranges manifestes où l’on rayait M. Molé de la liste des hommes politiques, pour n’y laisser que M. Guizot, M. Thiers et M. Odilon Barrot ; M. Guizot, essentiel, indispensable, unique, dans le moment présent ; M. Thiers, qu’on laissait entrevoir comme un homme possible dans l’avenir, et M. Odilon Barrot, qu’on reléguait dans le lointain comme le ministre des temps fabuleux. Une fois M. Guizot et les siens seuls maîtres des affaires, on eût facilement prouvé que M. Thiers n’était pas bon à grand’chose, et que M. Odilon Barrot n’était bon à rien. Quant au programme politique lancé dans le monde de la publicité par les doctrinaires, rien n’est plus magnifique et plus beau. C’est l’annonce avec toute sa splendeur et avec toute sa pompe transportée dans les grandes affaires politiques. « La politique de M. Guizot, est-il dit dans un de ces programmes, aurait de plus que la politique de M. Guizot, membre d’un ministère de coalition, de la netteté, de la franchise, de la vigueur, et par conséquent une efficacité beaucoup plus grande. » En d’autres termes, M. Guizot, qui demandait, après le rejet de la loi de disjonction, la destitution de tous les députés fonctionnaires qui n’avaient pas voté cette loi, et qui voulait faire payer ainsi le résultat du scrutin secret à MM. Dupin, Legrand (de l’Oise), Vivien, Félix Réal, et à tant d’autres, ne trouverait plus M. Molé sur son chemin, qui s’opposa avec fermeté à de pareilles mesures, en déclarant qu’il se retirerait si elles étaient adoptées. M. Guizot, qui voulait déférer le Courrier français à la cour des pairs, une fois débarrassé de M. Molé, qui s’est opposé presque seul, mais efficacement, dans le conseil, à ce projet ; M. Guizot agirait avec toute la vigueur et toute la franchise dont il est susceptible, et traduirait la presse en masse devant cette haute juridiction, qui lui en saurait beaucoup de gré sans doute.

Mais M. Guizot se réserve, selon le programme que nous citons, quelques moyens de popularité. Son premier soin serait « de pourvoir à la formation d’un grand nombre de hautes positions secondaires pour fonder un corps politique, et comme une pépinière de candidats futurs du pouvoir. » C’est-à-dire que M. Guizot s’occuperait, dès qu’il serait chef du cabinet, à fonder un séminaire politique, une école secondaire de la doctrine, où les élèves qui y seraient admis auraient une haute position, et seraient, en quelque sorte, des agrégés-ministres. Quel stimulant pour ceux qui hésiteraient encore à entrer dans les rangs des doctrinaires, où l’on apprendra désormais les affaires dans de hautes positions ? Ceci ne ressemble-t-il pas au langage des raccoleurs qui promettaient les épaulettes de colonel à toutes les recrues dès qu’elles commenceraient à savoir l’exercice ? ou, pour prendre un exemple plus digne d’être appliqué à un grave historien, ne dirait-on pas Guillaume-le-Bâtard distribuant d’avance les terres de la conquête ? Il ne s’agit plus que de jeter l’ours à terre et de le dépecer ! Les amis de M. Guizot nomment, dans leur langage, ce partage amiable l’avènement des intelligences.

Ces plans ne se bornent pas à des théories de journal, et des amis non moins actif s’efforçaient, pendant ce temps, de former l’impossible cabinet et le ministère normal qui sera l’ancre de salut de la monarchie. Il parait qu’on s’est arrêté, en dernier lieu, à M. de Saint-Aulaire, comme ministre des affaires étrangères, au général Sébastiani, mais au général Tiburce Sébastiani, faute de mieux, comme ministre de la guerre ; M. Martin (du Nord) aurait le ministère de l’intérieur, s’il lui plaisait de l’accepter, ce dont nous doutons, et les amis connus de M. Guizot occuperaient les autres postes. Quant à M, Guizot, il prendrait la présidence et conserverait le ministère de l’instruction publique, sans doute pour fonder l’école secondaire des hautes positions.

Que pense M. Molé de ces manœuvres ? nous l’ignorons.

On a dit que les propositions faites dans ce moment critique, au nom de M. Guizot, à M. de Montalivet et à tant d’autres, délivraient M. Molé des engagemens qu’il avait contractés en acceptant la présidence. En fait de loyauté, de délicatesse et de fidélité aux engagemens, il faut s’en rapporter à M. Molé, qui, en cela, sera meilleur juge de sa cause que personne ; mais il parait que M. Molé n’avait encore songé à faire usage de cette liberté que pour mettre à l’aise son collègue de l’instruction publique et lui permettre, s’il lui était possible, de fonder un autre cabinet, ou pour lui fournir les moyens de prolonger l’existence de celui-ci, Le remplacement de M. de Gasparin, demandé par M. Guizot et par M. de Gasparin lui-même, eût été alors le seul changement qui se fût opéré dans le ministère ; et M. de Montalivet, invité par M. Guizot et ses amis à en faire partie, eût pris cette place vacante qu’il connaît si bien, et où il a laissé de si bons souvenirs. Mais M. Guizot repousse absolument ces transactions.

Assurément, s’il y avait deux systèmes opposés dans le cabinet, il y aurait eu de la folie à vouloir faire vivre en paix ces deux systèmes ; mais il n’en est rien. M. Thiers et M. Guizot, par exemple, ne pourraient pas durer huit jours ensemble ; car M. Thiers s’est placé au centre gauche, en le renforçant de toutes les idées d’ordre et de conservation qu’il a appliquées depuis six ans, ainsi que beaucoup de membres de ce côté de la chambre, qu’on affecte de traiter néanmoins d’ennemis de l’ordre public, tandis que M. Guizot s’est décidément établi au centre droit, vis-à-vis duquel M. Molé fait, en quelque sorte, l’office de résistance, par la fermeté avec laquelle il s’oppose à toutes les mesures violentes. M. Molé et Ai. Thiers se trouvent ainsi les modérateurs, l’un du centre droit, l’autre du centre gauche ; sans l’un, le parti doctrinaire irait quelque jour à M. Berryer ; sans l’autre, le tiers-parti irait à M. Odilon Barrot.

Or, nous le répétons, tant que M. Molé fera partie de ce ministère, le cabinet aura un élément de durée devant la chambre, et même devant celle qui lui succéderait. On a dit que l’opposition voulait piquer l’amour propre des ministres, jeter entre eux une jalousie de pouvoir et de talent. C’est au ministère à se défendre contre ces tentatives, qui ne seraient pas nouvelles ni neuves, on peut le dire ; et il serait d’autant moins excusable d’y succomber, que jamais il n’y eut moins de sujet de rivalité entre deux hommes. Qu’ont de commun l’aménité, la science des affaires, la grande fortune et tous les avantages de M. le comte Molé, avec le talent de parole et les connaissances philosophiques de M. Guizot ? En quoi l’une de ces notabilités peut-elle offusquer l’autre ? et, au contraire, combien n’auraient-elles pas pu s’entr’aider par leur caractère si divers, on peut dire si opposé ? Mais, pour se soutenir, il fallait s’entendre ; or est-il toujours bien facile de s’entendre avec M. Guizot ?

Nous avons dit que les capacités spéciales ne manquent pas dans ce ministère. M. Molé, M. Duchâtel, M. Guizot, le vice-amiral Rosamel, s’y trouvent appliqués aux objets de leurs constantes études. Le général Bernard aux travaux publics et au commerce, M. de Montalivet à l’intérieur, et le maréchal Soult à la guerre, s’il eût été possible de le satisfaire, complétaient cette réunion d’hommes spéciaux. Au milieu d’un tel ministère, M. Guizot et ses amis se seraient trouvés à l’abri des accusations qui pleuvent sur eux chaque jour ; leurs idées politiques, fortifiées du talent du chef, eussent trouvé plus d’une occasion d’y prévaloir ; mais elles en seraient sorties, à l’heure de l’application, heureusement modifiées par les élémens qui devaient les entourer, et dépouillées de ces formes acerbes qui leur ont nui si souvent, même dans les chambres. Une autre accusation, qui n’a pas moins nui dans la chambre au ministère, ou plutôt à une partie du ministère, serait tombée alors d’elle-même. On eût cessé de regarder comme les organes secrets du cabinet, certains orateurs et certains écrivains, lesquels ressemblent un peu au démon familier d’une vieille ballade, qu’un sorcier inexpérimenté avait évoqué pour venir laver sa maison, et qui la voyait submergée, faute de puissance pour retenir le zèle de son serviteur. Aujourd’hui, M. Guizot s’arrête à l’idée de former un ministère et d’appliquer lui-même ses idées de gouvernement, en mettant sur table tout ce qu’il a de réputation, de fortune politique et d’avenir. A la bonne heure, c’est une résolution digne de son courage ; en adversaires loyaux, nous lui souhaitons qu’il l’exécute, si la chambre y consent toutefois, si elle ne craint pas que le pays, ne mettant aussi tout au jeu de son côté, la partie ne devienne trop inégale. Cependant, n’en déplaise à celui qui a dit : Ce qu’il y a dans ce ministère, ce sont des hommes courageux et des poltrons, n’en déplaise à M. Guizot, et il le verra plus tard sans doute, les hommes courageux ne sont pas ceux qui grossissent les partis dans leur imagination, à force d’en avoir peur, et qui amoncèlent des murailles de lois pour se défendre contre eux, mais ceux qui, mesurant avec calme l’étendue du danger, ne se l’exagèrent pas, ne s’excitent pas sans cesse pour le conjurer, et se trouvent suffisamment armés quand il s’agit de le combattre.


THÉÂTRE-FRANÇAIS. – LA VIEILLESSE D'UN GRAND ROI.

La pièce représentée mardi dernier au Théâtre-Français, est absolument sans importance, et nous consentirions volontiers à n’en pas parler, si nous ne pensions qu’il est utile de signaler, dans cet ouvrage si parfaitement nul, l’imitation des procédés familiers à M. Scribe. La Vieillesse d’un grand roi, de MM. Lockroy et Arnould, sans être précisément construite avec la même adresse mécanique, la même habileté extérieure, que Bertrand et Raton, l’Ambitieux et la Camaraderie, se rapproche pourtant de l’école de politique bourgeoise fondée par le plus fécond de nos vaudevillistes. Dans le drame de MM. Lockroy et Arnould, comme dans les comédies qui ont mené M. Scribe à l’Académie, l’anecdote est constamment substituée à l’histoire. Les petits moyens, les petites scènes, les petits personnages occupent sans relâche les premiers plans. Nous serions indulgens et ferions bon marché de nos scrupules, si la pièce produisait le rire ou les larmes, si elle se distinguait par l’intérêt ou la gaieté. Malheureusement, en présence de l’ennui, nos scrupules demeurent entiers. Nous ne tenons pas à prendre parti pour le duc de Saint-Simon, à soutenir qu’il a eu raison d’attaquer le caractère de Mlle de La Chausseraie ; mais ce n’est vraiment pas la peine de mettre en scène Louis XIV et Mme de Maintenon, le duc du Maine et Mme de Caylus, pour n’offrir qu’un imbroglio sans mouvement et sans nouveauté. Les mémoires les plus indolentes ont retrouvé dans Louis XIV le bonhomme Argan, à la vérité près, dans Mme de Maintenon Mme Evrard, dans l’abbé Simon Michel Perrin, dans le duc du Maine un traître de mélodrame, dans Mme de Caylus une parleuse sans esprit, qui paraît ordinairement dans l’exposition de toutes les pièces dites historiques. Il n’y a pas de raison pour que ces personnages appartiennent à l’année 1715, plutôt qu’à toute autre époque ; ni les sentimens ni le langage ne rappellent le commencement du XVIIIe siècle, ni surtout la cour de Louis XIV. Le roi n’est qu’un vieillard malade et n’a rien de royal ; Mme de Maintenon n’est qu’une gouvernante rusée qui veut avoir place au testament d’un célibataire imbécille. Quant à Mlle de La Chausseraie, c’est une ingénue, une rosière couronnée depuis long-temps par tous les baillis de village. Si c’est ainsi que MM. Arnould et Lockroy conçoivent l’emploi de l’histoire au théâtre, il n’est pas hors de propos de protester contre de pareilles niaiseries. De semblables compositions conviendraient tout au plus à un pensionnat de jeunes demoiselles ; mais il faut une hardiesse singulière, ou une candeur bien ignorante, pour offrir au public, sur un théâtre qui se dit littéraire, la Vieillesse d’un grand roi. Le premier acte est consacré tout entier au choix d’un interprète pour les langues orientales ; le second, à une mascarade qui ferait honneur aux Funambules, et le troisième, à l’extorsion d’un testament. De ces trois thèmes, un seul peut-être contenait des élémens dramatiques. Il n’eût pas été sans intérêt d’assister à la lutte d’un roi usé par l’âge et le plaisir contre une femme dévote et rusée. Mais pour féconder un pareil sujet, il fallait un homme plus sérieux, plus inventif que M. Scribe ou ses élèves ; car, malgré quelques paroles sonores qui de temps en temps révèlent, chez MM. Lockroy et Arnould, le souvenir et le respect de MM. Dumas et Hugo, il est avéré pour nous que la Vieillesse d’un grand roi appartient à l’école de M. Scribe. Le candidat proposé à Louis XIV par Mlle de La Chausseraie est un curé de village vertueux, inoffensif, dangereux sans le savoir pour le parti des princes légitimés, investi d’un emploi qu’il n’a pas demandé, et tout étonné, comme Michel Perrin, de son importance inattendue. La mascarade du second acte serait à peine digne des tréteaux du boulevart. Il est possible, et rien ne le prouve, que Louis XIV ait été joué dans une occasion pareille ; mais lorsqu’il prit un rôle dans cette ridicule bouffonnerie, il était de bonne foi. Et pour croire qu’il se soit prêté de bonne grace à cette mystification, il faut ignorer profondément le sens et la valeur de la royauté dans les premières années du XVIIIe siècle. Cet ambassadeur qui parle un jargon digne du bourgeois-gentilhomme n’est pas seulement une grave inconvenance, c’est une éclatante absurdité ; et le public l’a si bien compris, qu’il est demeuré froid devant cette audace inutile. Le testament et la mort de Louis XIV ne sont pas traités avec plus de bon sens que l’ambassade. Les dernières paroles de ce prince sont assez imposantes pour mériter de n’être pas travesties. Le vainqueur de la Hollande conserva jusqu’à son dernier soupir l’intelligence et la passion du rôle royal. Il trouva la force d’adresser à son héritier des conseils et des enseignemens que l’histoire a enregistrés. Nous avons peine à deviner pourquoi MM. Lockroy et Arnould ont substitué à cette réalité si belle un évanouissement qui n’amène aucune leçon. Cette pièce, malgré les emprunts nombreux dont elle se compose, ne s’est pas crue assez sûre d’elle-même pour ne pas recourir à l’apologue. Il y a dans la Vieillesse d’un grand roi une scène assez longue entre Louis XIV et l’abbé Simon, garnie de sentences sur le bonheur de la vie de famille, sur la nécessité de ne pas rompre les vieilles relations à l’heure de la vieillesse. J’attendais quelques vers de Philémon et Baucis sur le néant de la grandeur et de la richesse ; mais mon attente a été trompée.

Les acteurs, avec la meilleure volonté du monde, ne pouvaient métamorphoser la pièce, émouvoir en prononçant des paroles insignifiantes. Il serait plus qu’injuste de reprocher à Volnys la nullité du rôle de Louis XIV. Talma lui-même n’aurait pas triomphé de cet Argan couronné. Samson, dans l’abbé Simon, a eu des momens assez heureux. Quoique son talent manque habituellement de naturel, il a donné quelque valeur à ce personnage vulgaire. Mlle Noblet, sous les traits de Mme de Caylus, a été plus gauche, plus raide, plus guindée que jamais. Non-seulement elle néglige d’assouplir sa voix, mais encore elle s’habille mal et manque de grace. C’est quelque chose que la jeunesse ; mais ce mérite, si grand qu’il soit, ne dispense pas de parler simplement, de prononcer avec netteté et de songer à plaire autrement que par des grimaces. Mlle Mars, chargée du personnage de Mlle de La Chausseraie, s’est montrée aussi parfaite que nous pouvions l’espérer. Mais dans la Vieillesse d’un grand roi, comme dans Marie, elle tenait une gageure insensée et devait perdre la partie. Paraître à son âge, en robe blanche, avec les épaules découvertes, et vouloir dérober au public les deux tiers de ses années, c’est un entêtement inconcevable, une folie positive. Je reconnais que Mlle Mars a dit avec une adresse merveilleuse les mots, bien peu nombreux, qui avaient l’air d’être pathétiques ou spirituels en passant par sa bouche. Je reconnais même qu’elle n’a pas chanté, et qu’elle est toujours demeurée dans le ton de la conversation ; mais ce perpétuel prodige ne la justifie pas. Une représentation n’est pas une lecture ; bien dire n’est pas jouer. Le rôle de Mlle de La Chausseraie n’exigeait pas un talent consommé, et la jeunesse qui ne suffit pas à Mlle Noblet, qui ne suffit à personne, eût été de bon goût et de bon effet dans ce personnage.

On avait beaucoup parlé du costume de Volnys ; le chiffre des frais avait même été publié. C’est une maladresse que nous devons oublier. Le costume de Volnys, sans être d’une grande richesse, est bien dessiné et n’a rien de mesquin. Soyons raisonnables, et n’exigeons pas d’un premier sujet qu’il s’habille comme Louis XIV, pour la modique somme de 4500 francs. Que les banquiers de la chaussée d Antin s’amusent à singer Chambord et Versailles, Anet et Fontainebleau, avec du bois et du papier mâché, à la bonne heure ! c’est une entreprise que Turcaret n’eût pas désavouée. Mais Volnys a fait preuve de bon sens en n’essayant pas de nous éblouir. Mlle Mars, selon son habitude, s’est affranchie de la fidélité du costume ; quels que soient le lieu et la date de la pièce qu’elle représente, elle conserve toujours la même coupe de robe ; ses toilettes s’appliquent obstinément à tous les siècles de l’histoire ; je suis sûr que pour jouer la reine Clotilde, elle ne changerait ni le corsage, ni la jupe qui lui ont servi pour Mlle de La Chausseraie. Est-ce que l’auteur d’une pièce n’a pas le droit d’exiger que ses personnages soient vêtus d’après les données de l’histoire ?

Le choix des décorations mérite d’être signalé. Celle du premier acte n’était pas précisément dans le style de Louis XIV ; mais comme elle rappelait la première moitié du XVIIIe siècle, à la rigueur elle était acceptable. Celle du second acte était moitié Louis XVI, moitié consulat ; l’alliance est heureuse. Enfin celle du troisième acte était pure renaissance. Comment expliquer cette étonnante variété ? Est-ce ignorance, caprice, ou économie ? L’ignorance n’est pas permise aux hommes chargés de savoir quelque chose ; le caprice n’est pas une méthode d’administration ; quant à l’économie, nous ne croyons pas qu’elle autorise un théâtre qui reçoit 200,000 francs de subvention à lésiner sur les décorations d’une pièce nouvelle. On nous assure que M. Vedel veut justifier la confiance de MM. les comédiens ordinaires du roi par une activité sans exemple, et qu’il se propose de régénérer ou plutôt de ressusciter la tragédie ; c’est une louable intention. Mais le nouveau directeur fût-il capable de nous rendre Cinna et Britannicus, le Cid et Andromaque, il serait encore de son devoir de connaître la date d’un plafond.

G. P.


Les Lettres sur l’Islande, que la Revue des Deux Mondes a publiées successivement, viennent de paraître en volume, recueillies et augmentées. Quoique nous n’ayons point ici à faire l’éloge d’un collaborateur et d’un ami, qu’il nous soit permis de rappeler aux lecteurs l’importance de cette littérature qui se rattache à l’Islande, et aussi de remarquer la façon intéressante et modeste dont M. Marmier a abordé ce savant sujet. La littérature qui s’est conservée en Islande et que nous représentent les deux Eddas, a été celle du nord même de l’Europe, qu’elle se partageait avec la vieille littérature germanique. Cette littérature scandinave, de plus en plus refoulée par le christianisme, n’a trouvé de dernier refuge qu’aux confins du monde habitable, et elle s’y est gardée au sein des glaces sans dépérir ni se corrompre, à peu près comme on retrouve des corps de grands éléphans en Sibérie. Le sujet est donc d’un intérêt bien autrement général que le nom d’Islande ne semble l’indiquer. Cette littérature, objet, dans le Nord, de si savans travaux, n’était encore connue chez nous que par les excellentes, mais brèves analyses de M. Ampère et par quelques articles de M. d’Ekstein. M. Marmier contribue aujourd’hui, pour sa part, à étendre cette connaissance, et il la fait vivre, il la fait aimer. Il n’a voulu rien découvrir, rien annoncer d’inconnu avant lui ; il a voulu se mettre sérieusement au fait des travaux des érudits du Nord, et s’inspirer de cette poésie elle-même dans la terre sauvage des poètes. Il a su raconter, animer tout cela, dans des analyses et des récits à la fois fidèles et pleins d’une émotion où éclate le vrai sentiment de son sujet et tant d’autres sentimens d’un cœur aimable et honnête, Ces lettres, lues de suite et dans leur enchaînement naturel, gagneront encore, et on y apprendra beaucoup avec aisance et charme. Ce qui est du pays même et de la nature d’Islande, a du mouvement naïf et de la vie ; nombre de passages peuvent se comparer à des gouaches franches et bien venues. Nous recommandons les pages qui commencent le chapitre des deux Eddas : la manière de M. Marmier, et cette sensibilité qu’il mêle à ses analyses, s’y montrent heureusement. M. Marmier, au reste, n’est sorti de sa première tâche que pour la reprendre de plus haut et la pousser plus loin ; il part en ce moment pour aller en Danemarck et en Suède approfondir, auprès des maîtres, une étude vers laquelle il se sent de plus en plus attiré, et dont il veut nous rendre faciles les fruits. Il emporte avec lui tous les vœux de ceux qui ont suivi jusqu’ici les efforts et les progrès d’un talent consciencieux, ingénieux et sensible.


L’Ame exilée, tel est le titre d’une légende qui vient de paraître chez Delloye, sous un pseudonyme qu’une partie de la société de Paris a déjà pénétré. Il ne faut pas demander à ces quelques pages encadrées entre d’élégantes arabesques et des épigraphes bibliques, ce dramatique intérêt par lequel une nouvelle obtient un succès de larmes dans les cabinets de lecture ou un succès d’esprit dans les salons. Mais si des couleurs antiques harmonieusement fondues par un pinceau délicat, si un mysticisme chrétien par sa profondeur, judaïque par sa pensée sévère, sont de nature à fixer l’attention distraite et fatiguée, on lira ce chant de foi qui s’exhale un soir dans la plaine de Gédora, qu’enveloppe un voile de douleur.

Une jeune fille qui a vécu quelques heures de la vie du ciel, et à laquelle la terre apparaît pâle et nue, sans joies et sans amours, quoique sa douce mère et son beau fiancé soient auprès d’elle ; une mère conduite à maudire l’heure où sa fille lui a été rendue par une miraculeuse intervention, la terre vue du ciel, le ciel entrevu de la terre, ce sont là d’étranges données pour une œuvre de ce temps-ci. Peut-être indiquent-elles l’imminence d’une réaction spiritualiste. Le succès de ce petit ouvrage constaterait au moins la possibilité de la tenter.

L’Ame exilée paraît n’être qu’une pierre d’attente. Un roman en trois volumes est annoncé pour paraître très prochainement. Nous suivrons avec intérêt le développement d’un talent nouveau qui s’éloigne des routes battues, et s’inspire à des sources aussi élevée et aussi pures.


— M. J.-J. Ampère a terminé l’introduction de son cours, au Collège de France ; il commencera, le lundi 10 avril, l’histoire de la littérature française au moyen-âge, comparée avec les littératures étrangères, et continuera ce cours les lundi et jeudi, à une heure.

F. BULOZ.


- Nos souscripteurs recevront avec cette livraison les feuilles destinées à remplacer les pages 623 à 634 de notre livraison du 1er mars, où se trouvait une transposition.