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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1863

Chronique n° 747
31 mai 1863


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai 1863.

La tyrannie d’une échéance périodique nous joue cette fois un mauvais tour : elle nous oblige à parler des élections générales au moment même où l’événement se consomme et dans l’ignorance du résultat qui va s’accomplir. Nous nous présentons devant le public en n’ayant à lui donner ni informations ni conseils. Les prophéties seraient de notre part une témérité ridicule, contredite et peut-être châtiée à l’instant même par les faits. Nos exhortations, arrivées après coup, ne seraient qu’une superfluité redondante. Nous avons à dire notre avis sur la pièce avant d’en connaître le dénoûment. À l’heure où tous descendent sur le champ émouvant de l’action, nous sommes contraints de remonter les degrés de notre observatoire solitaire. La tâche est assez ingrate, ce nous semble, pour nous donner des titres à l’indulgence de nos lecteurs de toute sorte.

Le mouvement électoral de 1863, on peut le dire avec assurance avant même de connaître le résultat des scrutins, marquera dans la politique intérieure de la France le commencement d’une phase nouvelle. Peu importe, à l’heure qu’il est, le nombre des candidats libéraux qui pourront être élus ; l’opposition libérale n’a jamais conçu à cet égard de présomptueuses espérances : elle connaissait trop les obstacles que devait lui susciter l’action administrative pour se bercer d’illusions ambitieuses. Mais une chose certaine, un résultat obtenu, un fait acquis, bien autrement intéressant que le succès électoral de telle ou telle candidature, c’est le réveil de l’esprit public. Il est impossible de donner un autre nom au mouvement auquel nous assistons depuis quinze jours. Ceux qui ont connu la France libérale dans un de ses rares beaux jours ont retrouvé la fibre de leur pays dans ce premier et généreux élan de vie politique. Pour nous, à qui les dures épreuves de la cause libérale ont depuis longtemps enseigné les désirs modérés et les espérances timides, nous avons rencontré là une de ces heureuses déceptions qui réjouissent et encouragent. Nous avons obtenu plus et mieux que nous n’avions osé nous promettre.

Il est dès à présent utile pour tous d’étudier avec bonne foi et sans parti-pris les caractères principaux du mouvement libéral dont nous venons de voir les débuts. Ces caractères sont très simples, très naturels, très faciles à définir. Le mouvement a été en quelque sorte instinctif et spontané ; il s’est produit dans les grandes villes, c’est-à-dire dans la région où se concentrent les lumières, la richesse, l’activité industrielle et commerciale, où les populations sont agglomérées, et, même en l’absence de la liberté de la presse et des droits d’association et de réunion, conservent encore les élémens primitifs de la vie publique que rien ne peut abolir. Les aspirations manifestées par le mouvement électoral ont été remarquables par leur modération : elles se sont réduites d’elles-mêmes, sans concert préalable, avec un curieux Instinct pratique, à ce qu’on pourrait appeler le minimum ou le strict nécessaire des revendications populaires et libérales. Enfin l’esprit public a fait preuve d’une rare intelligence dans le choix des noms qu’il à pris pour représenter ses tendances : il a choisi les noms les plus connus, sans s’inquiéter de leur ancien sens, sans se préoccuper des vieilles récriminations auxquelles ils pouvaient prêter, en dépouillant en quelque sorte ces noms des couleurs que le passé leur avait attachées, pour ne plus leur laisser que la signification toute neuve des tendances qu’il s’agit aujourd’hui de faire prévaloir dans la politique intérieure de la France.

Un des premiers caractères du mouvement à été, avons-nous dit, la spontanéité. Ce caractère recommande particulièrement le mouvement actuel à l’attention impartiale et réfléchie du gouvernement. La spontanéité, c’est en ces matières la sincérité et la franchise, et les gouvernemens habiles, les gouvernemens inspirés de l’esprit moderne doivent tenir grand compte des impressions publiques quand elles leur sont ainsi révélées. Il nous semble qu’il est moins possible encore au gouvernement qu’à nous de commettre une méprise sur la spontanéité et la sincérité du mouvement électoral. La vigilance de son administration n’a pu être mise en défaut sur ce point. L’administration sait mieux que personne que si les vieux partis peuvent encore figurer parmi les ornemens fripés de la déclamation politique, ces vieux partis sont privés, à l’heure qu’il est, de tout moyen d’organisation, de propagande et d’action. Ceux qui étaient considérés autrefois comme les meneurs de ces partis, ce que l’on connaît de leurs pensées et de leurs actes le démontre, ne s’étaient attendus d’abord à rien de ce qui s’est passé depuis. Personne et aucune combinaison de partis n’ont conduit le mouvement : c’est le mouvement au contraire qui à entraîné ceux qu’il charge de le représenter, et qui a rompu les combinaisons de partis, si l’on peut donner ce nom à certains projets négatifs et découragés d’abstention et d’isolement.

Un autre caractère du réveil d’esprit public excité par les élections générales, c’est qu’il a eu pour théâtre les grandes villes. Ce fait nous paraît devoir être un objet d’étude et de réflexion pour le gouvernement aussi bien que pour les politiques amateurs tels que nous. Dans tous les pays où le pouvoir a intérêt à découvrir et à pressentir les courans de l’opinion publique, on attache une importance particulière aux élections des grandes villes. Aux États-Unis, les élections de l’état de New-York décident presque toujours la question de l’avènement au pouvoir du parti victorieux. En Angleterre, quand les grandes questions de réforme sont engagées, les nominations faites par la Cité de Londres, par Liverpool, par Manchester, par le West-Riding du Yorkshire, influent presque toujours sur la politique des ministres ou sur le sort des cabinets. Si nos voisins accordent une si haute importance pratique aux manifestations électorales de ce qu’ils appellent les grandes constituencies, il semble que nous devons avoir encore de meilleures raisons de comprendre la portée du mouvement électoral des grandes villes. C’est un fait commun à tous les pays que les populations rurales, disséminées dans les champs ou réunies par petits groupes, sont moins favorablement placées que. les populations des villes pour vivre de la vie collective et pour indiquer les tendances progressives de l’esprit public. Les restrictions qui ont été mises aux conditions de la vie publique rendent parmi nous ce fait plus sensible. Nous ne rencontrerons pas de contradicteurs, si nous disons que la vie publique, qui est devenue si difficile en France, l’est pourtant beaucoup moins dans nos villes que dans nos campagnes. Nos grandes cités, manquant de la liberté de la presse, du droit de réunion, du droit d’association, même privées de l’élection de leurs conseils municipaux et de leurs maires, n’en demeurent pas moins de petites républiques. Le rapprochement des citoyens y entretient la solidarité des intérêts et l’échange constant des informations et des idées. Les opinions y saisissent plus facilement les questions collectives ; les sentimens y deviennent plus rapidement des impressions générales. La vie intellectuelle y est plus active, l’esprit public plus facile à former et à entretenir. Les manifestations régulières de l’opinion des grandes villes ont donc en France aussi une signification politique à laquelle les hommes d’état pratiques, les bons pilotes, doivent prêter une attention toute particulière.

Ce qui frappe également dans les aspirations qui se sont fait jour à travers la lutte électorale, c’est leur parfaite et unanime modération. Nulle part elles ne sont allées au-delà de ce que nous appelons le strict nécessaire de la liberté. En fait de liberté, elles demandent, à proprement parler, non des nouveautés inconnues, mais de simples restitutions. Elles ne sont inspirées après tout que de ce sentiment de dignité politique qui vit et souffre au cœur de tous ceux qui ont compris et aimé la. révolution française. Les sophistes auront beau dire, l’œuvre positive que la révolution française s’est proposée a été la fondation de la liberté. L’égalité, si on ne la voit que dans l’abolition des privilèges de classes, n’a été que l’œuvre négative de la révolution ; mais la véritable égalité politique, que la révolution a poursuivie et poursuit encore, ne peut exister sans la liberté. La plus juste et la plus haute ambition de la révolution française a été de faire admettre également tous les citoyens à participer au gouvernement et à l’administration du pays. Or, sans la liberté, cette égalité des citoyens dans la participation aux affaires publiques est mise à néant. La révolution, en brisant le despotisme de l’ancien régime, a entendu bannir du domaine de la politique le vieux dogme de l’infaillibilité du pouvoir absolu inhérent au droit divin, dogme d’où découlent le favoritisme, le privilège et par conséquent l’inégalité ; mais comment la grande égalité, celle qui donne aux citoyens le même droit à participer aux affaires publiques, peut-elle exister tant que les citoyens ne possèdent point les libertés qui sont les garanties, les organes et la consécration de ce droit, tant que l’initiative administrative intervient avec toute sa force dans la direction de la presse, dont elle tient la vie dans ses mains, et dans la conduite des élections ? Jusqu’à ce que tous les citoyens puissent exprimer leurs opinions par la presse, soumis uniquement à la loi, qui ne connaît que des égaux, et non à la juridiction administrative, qui ne peut procéder que par exceptions, actes discrétionnaires et privilèges, qui oserait dire que la grande égalité politique soit réalisée parmi nous ? De même, tant que, toute l’influence et tous les agens de l’administration étant mis au service des candidats patronnés par elle, les candidats indépendans se verront privés des moyens naturels de communiquer avec les électeurs, pourra-t-on dire que la véritable égalité politique existe chez nous dans l’application du droit électoral ? Ce grand desideratum du régime actuel que l’on appelle le couronnement de l’édifice comprend la question d’égalité, qui tient tant au cœur de la France, aussi bien que la question de liberté. Ce qui nous manque à ce double point de vue est même devenu, à vrai dire, pour tous les Français qui se mêlent aux affaires publiques, une question de dignité personnelle et d’honneur civique. Le mouvement électoral auquel nous assistons a démontré que c’est ainsi que la revendication de la liberté est généralement comprise. C’est cette revendication du strict nécessaire et de l’essentiel en matière de liberté qui a fait l’union de toutes les nuances libérales de l’opinion. Ce qui leur manque de liberté leur a fait oublier ce qui sur d’autres points peut les diviser. Les partisans des mesures discrétionnaires et exceptionnelles seraient dupes d’une étrange illusion, s’ils croyaient réellement, comme ils affectent de le dire, que c’est une coalition qui a produit l’entente des partis. Ce sont eux qui font l’union libérale ; ce sont eux qui la maintiendront et qui la fortifieront par les résistances et les ajournemens qu’ils voudront opposer au couronnement de l’édifice.

Ainsi déterminée par un instinct général, la question électorale a été bien simplifiée pour l’opposition. Le grand cri de ralliement n’a plus été qu’un seul et même mot dans toutes les bouches : la liberté. Telle est la légitimité et la vertu de l’aspiration purement libérale, qu’elle a communiqué une modération imposante aux manifestations de toutes les nuances de l’opposition. Cette modération unanime des libéraux de toute nuance est un des signes du mouvement actuel qui méritent le plus d’être pris en considération par les hommes d’état. On ne saurait, à ce point de vue, constater avec trop de satisfaction le ton élevé et généreux qui a distingué les écrits du parti dont on a si souvent redouté les exagérations, le parti démocratique. Il faut citer, entre autres, les circulaires publiées par MM. Carnot, Charton et leurs amis, comme présentant ce mélange réconfortant d’idées nobles et de sentimens modérés. La profession de foi d’un ouvrier typographe, M. Blanc, qui se présente dans la première circonscription de Paris, a révélé au sein des travailleurs une grande justesse d’appréciations, une remarquable netteté de vues unie au plus sage esprit de conciliation. Ce sont les bons jours de la vie politique que ceux où des opinions qui en d’autres circonstances s’étaient combattues avec une folle violence reconnaissent que leur hostilité n’avait été qu’une méprise, et qu’elles ont le droit de s’allier dans un même sentiment d’estime et de confiance. Une autre publication émanée d’un groupe bien différent a produit une sensation profonde : nous voulons parler des instructions que plusieurs archevêques et évêques ont adressées aux électeurs catholiques. On n’a pu se méprendre sur la signification libérale de ce document dans les circonstances présentes. L’acte des prélats qui ont pris ainsi la parole ne peut que servir dans leur sphère légitime les intérêts du catholicisme. C’est en tout cas une rupture honorable avec l’absolutisme grossier auquel l’Univers avait associé la politique du clergé en 1852. Enfin il se dégage des diverses circulaires un ensemble de critiques sur la politique courante que des esprits sensés et positifs ne sauraient dédaigner. Partout on a demandé le respect et l’extension des franchises municipales, notamment la nomination des maires par les électeurs ; partout les candidats ont signalé la charge qu’impose aux populations une levée annuelle de cent mille hommes ; partout on s’est plaint, en ayant le Mexique à la pensée, des expéditions lointaines ; partout enfin on a signalé recueil des finances embarrassées par les budgets dispendieux. Ce ne serait pas donner une explication satisfaisante de l’unanimité de ces critiques que d’y voir la répétition d’un mot d’ordre. Les circulaires des candidats ne sont point des documens qui prétendent imposer au public des opinions individuelles préconçues. Le but et l’art, dans ces écrits, sont au contraire d’y réfléchir, comme en un miroir, les idées, les plaintes, les vœux qui flottent dans la conscience publique. Les hommes politiques y doivent donc voir un reflet approximatif des opinions générales ; ce sont pour eux autant de pièces d’une enquête librement entreprise sur les dispositions de l’esprit public par des personnes qui ont un intérêt particulier à bien démêler et à exprimer avec exactitude ces dispositions.

Il nous reste à parler d’un trait caractéristique des élections de 1863 : le choix des candidatures éclatantes. Quand les circulaires ministérielles, les proclamations des préfets et les journaux officieux dénoncent dans le mouvement actuel une manœuvre des anciens partis, on cherche surtout un prétexte à cette accusation dans les noms des anciens hommes d’état et des anciens orateurs autour desquels les électeurs de nos grandes villes ont voulu se rallier. Ce prétexte peut servir à la polémique électorale ; mais ceux qui en font usage auraient grand tort, si, une fois sortis du feu de la lutte, ils persistaient à le prendre au sérieux. Nous ne sommes point, quant à nous, suspects de tendresse pour la gérontocratie. Convaincus que la presse ne peut remplir sa mission et être utile qu’à la condition de conserver envers tous l’indépendance de ses jugemens, nous n’avons jamais fait dégénérer l’amitié politique en molle complaisance et en puérile adulation. Pleins d’estime et de déférence pour les grands talens et les vieux services, nous n’oublions point que les organes de la presse ne doivent pas être attachés aux hommes éminens qu’on appelle des chefs politiques par des liens de discipline ; mais nous savons que notre premier devoir est de représenter vis-à-vis de ces hommes les vœux et les exigences de l’opinion publique, de laquelle la presse doit uniquement relever, si elle veut conserver sa dignité et sa valeur. Professant de tels principes et ayant l’habitude de les appliquer, nous nous sentons à l’aise pour rectifier l’interprétation erronée que la presse gouvernementale s’efforce de donner aux candidatures des anciennes illustrations parlementaires.. Cette interprétation n’eût été juste que si les hommes éminens auxquels on fait allusion, MM. Thiers, Rémusat, Berryer, Dufaure, Odilon Barrot, Marie, eussent devancé par leur impatience les vœux des électeurs ; nous eussions, pour notre compte, regardé une telle impatience comme une faute, et, pour la prévenir, nous n’avons pas craint de faire un effort qui nous était pénible parce qu’il pouvait être désagréable à des hommes que nous respectons. À nos yeux, pour que le mouvement électoral eût une véritable signification et une force réelle, il fallait lui laisser sa spontanéité naturelle. C’est aux électeurs, disions-nous, d’aller chercher les candidats, et non aux candidats considérables de briguer longtemps d’avance le choix populaire. Les choses se sont passées comme nous l’avions désiré. Il n’est ignoré aujourd’hui de personne qu’il a fallu remporter une véritable victoire sur M. Thiers pour lui faire accepter la candidature. Tout le monde sait que le parti de M. Berryer avait la plus vive répugnance à prendre part aux élections ; M. Marie n’a jamais passé pour être très avide de la députation. Quant à M. Dufaure, qui a montré dans cette occasion une hauteur et une dignité de caractère qu’on ne saurait trop louer, il n’a cédé qu’à la dernière heure aux instances dont il était l’objet. Les grands candidats ont donc été demandés, ils ne se sont pas offerts, Il importait à leur honneur comme hommes publics qu’il en fût ainsi ; mais cela importait aussi au sens des élections et à l’efficacité du mandat qui pourra leur être donné. La façon dont les électeurs les poussent vers la chambre efface en quelque sorte les vieilles couleurs de partis attachées à la réputation de ces hommes politiques : elle leur donne une signification nouvelle ; elle définit leur mandat, elle le concentre pour ainsi dire sur une question d’avenir, sur la liberté. Maintenant pourquoi les électeurs ont-ils recherché ces noms de préférence, et pourquoi les offres de candidatures se sont-elles multipliées pour plusieurs ? La raison en est simple : elle se trouve et dans la nature du suffrage universel et dans la politique restrictive pratiquée ; parmi nous depuis douze ans. Pour être élu, il faut être connu, et le suffrage universel, en donnant le vote à tous, réclame ces grandes notoriétés qui ne peuvent être ignorées de personne. Le gouvernement doit bien connaître à la pratique cette exigence du suffrage universel, car à l’inconvénient que peuvent avoir nombre de ses candidats d’être inconnus aux populations il supplée en les plaçant sous la recommandation de la plus grande notoriété du pays, celle de l’empereur, et par l’actif patronage des administrations locales. La liberté de la presse, l’usage des droits nécessaires à la vie publique fourniraient aux candidatures libres des moyens de propagande, de communication et de concert qui pourraient satisfaire à ce besoin du suffrage universel ; mais nous le demanderons au gouvernement et à ses organes, est-ce la faute de l’opinion libérale, qui imprime en ce moment une première impulsion à notre vie politique, si ces moyens d’organisation élémentaire lui manquent encore ? Est-ce sa faute si aucune notabilité politique nouvelle n’a pu se produire en France depuis douze ans ? Force était donc aux électeurs, pour s’assurer des seules chances qu’ils eussent d’obtenir la représentation de d’opinion libérale au sein du corps législatif, d’adopter comme moyen de ralliement les seules grandes notoriétés existantes, et de les aller chercher où elles se trouvaient, parmi ces hommes des anciens partis dont le retour semble tant offusquer le pouvoir, Il n’y a eu là nul mot d’ordre, nulle préméditation, nulle de ces combinaisons où les adversaires, s’abusant eux-mêmes, veulent voir des intrigues. Il n’y a eu que la conséquence naturelle et nécessaire d’une situation que nous consentirons à qualifier d’étrange, pourvu que l’on nous accorde qu’elle est en grande partie l’ouvrage même des lois restrictives contre lesquelles l’opinion libérale s’efforce aujourd’hui de réagir par les voies constitutionnelles.

Nous pourrions sans doute aller plus loin dans l’analyse des questions que soulève le présent mouvement électoral ; nous pourrions par exemple examiner les conséquences de la politique que le gouvernement a cru devoir suivre dans les élections. Il y aurait là, en se plaçant au point de vue le plus impartial, le plus positif, le plus dégagé de préventions hostiles, de curieuses observations et de précieux enseignemens à recueillir ; mais, pour aborder cet intéressant sujet d’études, nous préférons attendre que le résultat des élections soit connu. Cependant, dès à présent, nous nous refusons à voir dans les circulaires ministérielles lancées pendant la lutte les indices du jugement définitif que le gouvernement portera sur le mouvement électoral, lorsque, la lutte terminée, il en considérera de sang-froid le sens et la portée. Une certaine véhémence est reçue dans les polémiques électorales, les journaux officieux se sont donné à cet égard libre carrière, et c’est dans leurs colonnes seules, tandis que les journaux de l’opposition se renfermaient dans les limites de la discussion la plus modérée, que nous avons retrouvé ces excès de personnalités qui ont tant nui en France au crédit de la presse. Ces vivacités, que la chaleur du combat explique quelquefois et ne justifie jamais, n’ont pas pénétré, nous en sommes sûrs, dans l’esprit méditatif et expérimenté de l’empereur. Si le mouvement électoral révèle certains besoins de l’opinion et certaines difficultés dans la pratique actuelle du gouvernement, il n’y a rien dans la constitution et dans les déclarations réitérées de l’empereur qui le puisse empêcher d’aviser par d’opportunes concessions et de sages réformes aux mobiles exigences de l’esprit public et des affaires. L’empereur sait mieux que personne que la vitalité des institutions tient à leur flexibilité, et que le succès des hommes d’état dépend de l’attention qu’ils prêtent aux signes du temps et de la dextérité avec laquelle ils modifient leurs procédés à mesure que les situations varient. L’histoire de l’Europe depuis un siècle nous apprend que l’existence des gouvernemens qui ont cru trouver à un certain moment leur sécurité dans une politique restrictive n’a été qu’une série de capitulations, et l’histoire de l’Angleterre a prouvé que le pouvoir gagne toujours beaucoup plus à ces capitulations qu’il ne semble y perdre, quand elles sont faites à propos et de bonne grâce. Aussi, quelle que soit l’issue des élections, nous sommes d’avance persuadés qu’elles laisseront la France sur la voie des progrès constitutionnels et libéraux.

S’il était besoin d’invoquer d’autres exemples en faveur de l’esprit de conciliation et de concession, nous en trouverions un sous nos yeux mêmes dans le triste état où un maladroit et hargneux esprit de résistance et de chicane place la Prusse. Quel fâcheux spectacle donne à cette heure un pays que le libéralisme européen s’était habitué à considérer comme devant présider au développement progressif de l’Allemagne ! M. de Bismark n’avait-il point un meilleur emploi à faire de son intelligence et de son caractère remuant et hardi ? Au temps où nous vivons, il est difficile de comprendre qu’il puisse exister un conflit entre un gouvernement national et une chambre nationale qui vient à peine de recevoir son mandat du pays ; mais, quand un tel conflit se produit, il n’est guère possible de ne pas donner tort au gouvernement Comment en effet un gouvernement qui a pour lui l’unité des délibérations, l’unité de l’action et tous les moyens de prestige et d’influence, peut-il laisser naître et s’envenimer à ce point l’antagonisme parlementaire ? Il y a là un défaut palpable de bon sens et d’adresse. L’absurdité de la crise prussienne paraît plus choquante encore quand on voit le ministère en placer dans une question d’étiquette le point décisif. Ce sont en effet les membres du cabinet prussien qui ont pris la responsabilité d’une rupture définitive avec la seconde chambre, et cela sur le plus futile prétexte, en émettant la prétention, en leur qualité de représentans de la couronne, de se soustraire au sein même de la chambre à l’autorité du président chargé de la direction des débats. La pratique de tous les états où le régime représentatif est en vigueur condamne la théorie du cabinet prussien. Le bon sens, justifié par l’expérience, indiquait assez qu’il ne peut point y avoir deux autorités indépendantes au sein d’une assemblée représentative, et que tout ministre y doit, ne fût-ce que par courtoisie, respecter l’autorité du président dans la conduite de la discussion ; mais il fallait un prétexte au cabinet pour se débarrasser de la chambre, et M. de Bismark n’a pas hésité à chercher celui qu’il eût dû, ce nous semble, éviter avec le plus de soin, puisqu’il compromet également la dignité de la couronne et l’honneur de la chambre populaire. Et quel moment choisit le cabinet de Berlin pour suspendre en fait la constitution prussienne et mettre devant l’Europe la Prusse dans un état de désorganisation politique qui est pour lui une cause d’affaiblissement moral ? C’est justement le moment le plus critique que la politique extérieure de la Prusse ait traversé depuis longtemps, le moment où le cabinet de Berlin a pris et conserve dans la question polonaise une attitude qui a mérité le blâme de l’Europe libérale, et qui met les intérêts prussiens en péril. La politique de la cour de Berlin dans la question polonaise fait revivre en effet cet assujettissement de la Prusse à la Russie qui autrefois a si souvent blessé l’amour-propre des Allemands, et a entraîné les Prussiens dans les difficultés les plus graves. C’est avec un sincère chagrin que nous voyons le gouvernement du roi Guillaume se jeter ainsi en même temps dans les complications intérieures et dans les obscures complications extérieures que peuvent lui susciter les accidens des affaires de Pologne.

La question polonaise à notre avis s’aggrave par sa durée même. L’état de ce malheureux pays est une obsession douloureuse pour la conscience de l’Europe. Il se passe là des faits monstrueux qui laissent des remords aux peuples et aux gouvernemens qui en demeurent les paisibles spectateurs. La publicité russe elle-même ne craint pas de nous apprendre que des troupes moscovites, dans leur sauvage emportement, ne veulent pas faire de prisonniers et passent par les armes des vaincus dont le seul crime est de combattre pour la liberté de leur religion et l’affranchissement de leur pays. Une autre fois l’Europe apprend par la publication du rapport récent d’un conseiller d’état russe que l’on prépare à Saint-Pétersbourg un vaste projet de dépossession des Polonais de la Lithuanie et des autres provinces unies à la Russie. il s’agit d’imposer aux propriétaires polonais, nobles et bourgeois, la vente forcée et immédiate de leurs biens, c’est-à-dire en réalité que l’on veut opérer la confiscation en masse des biens des propriétaires lithuaniens. De tels actes, de tels projets, véritables inspirations d’une barbarie qu’on ne supposait pas si rapprochée de nous, peuvent-ils être tolérés plus longtemps ? Le moins que l’on puisse demander à la Russie, c’est l’armistice dont le cabinet anglais a eu l’idée, et l’ouverture de conférences où l’Europe pourrait exercer le droit, que le cabinet russe ne lui a point dénié, d’intervenir dans le règlement des affaires polonaises. D’ailleurs combien de temps perdu, et combien ces pertes de temps sont cruelles pour l’humanité ! Il y a un mois qu’ont été reçues les réponses du prince Gortchakof aux premières communications des puissances, et c’est à peine si l’on annonce que la France, l’Angleterre, et l’Autriche se sont mises d’accord pour faire à la Russie de nouvelles ouvertures. Sans doute les propositions concertées des trois puissances feront faire un pas décisif à la question diplomatique ; mais la cour de Pétersbourg cherchera encore à gagner du temps, et le temps qu’elle gagnera ne fera malheureusement que prolonger le carnage et la dévastation qui épuisent la Pologne. Quoi qu’il en soit, il importe que le débat entre la Russie et l’Europe civilisée soit serré, précisé et conduit à une prompte conclusion. La France surtout doit avoir hâte de savoir à quoi s’en tenir : il faut qu’elle sache si la Russie veut accorder d’abord un armistice, puis les satisfactions nécessaires à la nation polonaise ; à défaut de toute réponse satisfaisante de la part de la Russie, il faut qu’elle sache si elle doit prendre efficacement en main la cause de la Pologne, ou si elle doit abandonner ce pays à une impuissante et malfaisante domination. Un sentiment d’humanité nous commanderait de ne plus laisser aux Polonais l’espoir du secours de la France, si nous n’avons pas pris bientôt notre parti, des extrémités auxquelles peut nous conduire notre diplomatie, incapable de ramener seule la cour de Russie au sentiment de la justice et de la véritable politique.

La lutte qui se poursuit aux États-Unis est plus sanglante encore, et n’est pas moins douloureuse pour les sentimens et les intérêts de l’Europe ; mais là du moins, entre les deux partis qui combattent, il n’en est point dont on puisse dire qu’il est l’opprimé, et il n’existe pas ces odieuses disproportions de forces qui révoltent les témoins impartiaux. Là, le parti qui est au fond et qui se montrera en définitive le plus faible soutient la mauvaise cause a été l’agresseur, s’est révolté contre la constitution nationale, et d’ailleurs soutient la lutte avec une énergie trop souvent victorieuse. La malheureuse armée du Potomac vient d’éprouver un nouvel échec et d’être repoussée encore une fois au-delà du Rappahanock. Le plan du chef fédéral, le général Hooker, était d’une conception hardie, et tendait à couper les confédérés de Lee de leur base de Richmond et à les envelopper ; mais dans la pratique les diverses attaques exécutées par les fédéraux n’ont point coïncidé et ont abouti à des échecs et à des retraites successives. Cependant ce succès, purement défensif, demeure sans résultat pour les confédérés : leur armée victorieuse n’a pas pu poursuivre l’armée fédérale, et celle-ci a reçu des renforts qui ont immédiatement réparé ses pertes. Tandis qu’entre Washington et Richmond les deux partis accumulent leurs plus nombreuses armées et se livrent sans résultat des batailles gigantesques, c’est ailleurs, sur le cours du Mississipi, que se fait la véritable guerre politique, celle qui peut assurer l’incontestable suprématie du nord et l’abaissement définitif du sud. Or, de ce côté, la fortune semble depuis quelque temps sourire aux troupes et aux escadres de l’Union. Les confédérés ont abandonné ou sont menacés de perdre bientôt leurs plus fortes positions sur le Mississipi. Le jour où l’Union sera maîtresse du grand fleuve, la séparation des états de l’ouest ne sera plus à redouter ; les états confédérés perdront tout espoir de s’étendre et tout moyen de s’appuyer sur la rive droite du Mississipi. Emprisonnés entre le fleuve et la mer, privés de toute expansion, réduits à vivre sur eux-mêmes, on pourra leur laisser l’indépendance, s’ils y tiennent ; mais cette indépendance ne sera plus un danger pour la grande république du travail libre, ni, au point de vue politique comme au point de vue des intérêts matériels, une conquête bien précieuse et bien glorieuse pour la république du travail esclave.

Les chambres belges viennent de terminer leur session législative, et la Belgique a, elle aussi, sa fièvre électorale. C’est une occasion naturelle pour nous de mentionner rapidement quelques-unes des mesures qui ont signalé cette dernière session. Parmi ces mesures, nous citerons le rachat du péage de l’Escaut. Le gouvernement belge s’est toujours fait remarquer par son intelligence économique et sa sollicitude éclairée pour les intérêts commerciaux. Il devait avoir à cœur de faire disparaître ce péage, relique des temps de barbarie économique, d’affranchir d’une façon complète et définitive la navigation d’un fleuve aussi important que l’Escaut, et de faire disparaître les derniers vestiges des traités de Munster et de la Barrière. M. le comte Vilain XIIII avait entamé des négociations à ce sujet, M. le baron de Vrière les avait continuées ; c’est le ministre actuel des affaires étrangères, M. Ch. Rogier, qui a eu l’honneur de les mener à bonne fin. Dès le 5 juin 1839, le gouvernement et les chambres, ne voulant pas que le commerce maritime eût à souffrir de la disposition du traité de paix du 19 avril qui établissait au profit de la Hollande un péage à percevoir sur tout pavillon naviguant dans l’Escaut, avaient décrété le remboursement de ce péage par l’état aux navires de toutes les nations. C’était pour celles-ci une faveur spontanément accordée par la Belgique, qui aurait rempli toutes ses obligations en se bornant à payer le péage pour ses propres navires sans s’inquiéter des autres nations. La charge toujours croissante qu’elle s’était imposée pour attirer dans l’Escaut le commerce du monde entier ne pouvait peser éternellement sur elle. Les autres gouvernemens ont compris qu’il y avait là une injustice ; ils savaient d’ailleurs que le remboursement du péage de l’Escaut était le résultat non pas d’un traité international, mais d’une loi librement votée, et qui aurait pu être un jour librement abrogée par le parlement belge. ils ont donc adhéré successivement aux propositions du gouvernement belge, ils ont admis le principe de la capitalisation du péage et promis un concours pécuniaire proportionnel à leur navigation dans l’Escaut. Le gouvernement des Pays-Bas de son côté, faisant preuve d’un esprit vraiment libéral, n’avait pas hésité à consentir au rachat du péage dès les premières ouvertures de la Belgique. Les bases du traité sont celles-ci : le péage perçu sur la navigation de l’Escaut et de ses embouchures est à jamais aboli moyennant une somme de 36,278,566 francs, dont un tiers sera payé après l’échange des ratifications, et les deux autres tiers en trois termes égaux, échéant le 1er mai 1864, le 1er mai 1865 et le 1er mai 1866. À dater du paiement du premier tiers, le péage cessera d’être perçu par le gouvernement hollandais. Les droits de pilotage sont notablement réduits ; le droit de tonnage est aboli. Les quotes-parts réunies des puissances tierces se montent à 22,950,560 francs. L’Angleterre contribue au paiement de cette somme pour 8,782,320 francs, la France pour 1,542,720 francs ; la part contributive de la Belgique est de 13,328,006 francs. « L’état du trésor, dit l’exposé des motifs du projet de loi qui soumettait le traité à l’approbation des chambres, permettra de faire face à cette dépense sans recourir à aucun moyen extraordinaire. »

La Belgique a également conclu avec les Pays-Bas un traité de commerce et de navigation, et une convention qui met fin à un conflit fâcheux, en réglant, à la satisfaction commune, le régime des prises d’eau à la Meuse. Les chambres ont voté à l’unanimité les projets de loi approbatifs de ces divers traités, en félicitant le gouvernement d’avoir resserré plus intimement les liens qui unissent la Belgique à la Hollande ; elles ont aussi donné leur approbation à une grande loi de concessions de chemins de fer, remarquable par l’esprit d’ensemble que l’intelligent ministre des travaux publics, M. Van der Stichelen, a l’habitude de porter dans les projets de ce genre.

Le vote de la loi des chemins de fer avait été précédé à la chambre des représentans par la discussion longue et animée d’une loi qui intéresse l’enseignement et les rapports de l’église et de l’état. Il s’agissait de mettre en harmonie avec la constitution et les principes généraux du droit la législation sur les bourses d’étude et les fondations faites en faveur de l’enseignement. Cette question mettait naturellement aux prises les deux partis qui divisent la Belgique, le parti catholique et le parti libéral, qui est au pouvoir. C’est en Belgique qu’il faut maintenant chercher le modèle des belles discussions de cet ordre, si utiles à l’éducation publique et à l’élucidation des droits de la société laïque et de l’état moderne en face des prétentions anciennes de l’église, trop souvent appuyées par un faux esprit de conservation. M. Frère-Orban a déployé dans ce débat la netteté d’esprit et la fermeté de principes qui le distinguent. Le ministre de la justice, M. Tesch, a soutenu avec une vigueur supérieure le choc des plus fougueux orateurs catholiques ; mais l’incident le plus intéressant peut-être de cette discussion, c’est le début tout à fait remarquable d’un nouveau député, d’un jeune homme qui a vingt-sept ans à peine, M. Bara. Rapporteur de la loi, M. Bara en a suivi toute la discussion en montrant, dès son coup d’essai, les qualités les plus distinguées d’un orateur politique. Le succès de M. Bara, relevé par sa jeunesse, a fait sensation en Belgique, et, quoique chez nous la politique soit peu éprise des jeunes gens, nous envoyons volontiers de France au jeune député belge notre tribut d’applaudissemens et d’encouragemens.

Les élections qui vont commencer en Belgique sont un autre spectacle, qui est par comparaison peu flatteur pour la France. Certes la démarcation des partis est fortement accentuée en Belgique : catholiques et libéraux vont aux élections avec la volonté sérieuse d’assurer le triomphe de leurs principes ; mais le long usage du vote, la jouissance demi-séculaire de toutes les libertés ont habitué les Belges à exercer avec le plus grand calme le droit électoral. Un mandement très vif de l’évêque de Bruges n’a pas réussi à envenimer la lutte. Les élections du 9 juin se passeront donc sans le moindre trouble. À Bruxelles, où la supériorité du parti libéral est incontestée, les élections n’inspirent plus même d’intérêt depuis que les deux fractions de l’opinion libérale se sont mises d’accord pour réélire les onze députés sortans. Il n’y a qu’une tache à ce tableau : la ville d’Anvers, grâce à son agitation exagérée contre les fortifications, perd son ancien représentant, le vétéran du libéralisme belge, M. Ch. Rogier, qui, dans une lettre très digne, vient d’annoncer qu’il ne solliciterait plus les suffrages de ses anciens commettans.


E. Forcade.


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ESSAIS ET NOTICES.


Dans un précédent numéro de la Revue des Deux Mondes (1er janvier 1863), nous avons appelé l’attention du monde savant et du monde instruit sur un ouvrage, intéressant à tous les points de vue[1], science, industrie, mœurs, agriculture, histoire naturelle, etc. Il manquait à cette publication une annexe importante dont nous n’avons pas nommé l’auteur, et dont nous n’avions pas encore pu prendre connaissance. Ce travail nous est communiqué aujourd’hui, et nous voulons réparer une omission qui laisserait incomplète l’utilité des notes si précieuses de M. Maillard, d’autant plus qu’ici il ne s’agit plus seulement de compléter la description de notre belle colonie, mais bien d’apporter des matériaux au grand édifice de la science naturelle en général. C’est le savant M. Deshayes, illustré par d’immenses travaux sur cette matière, qui s’est chargé de la conchyliologie, ou pour mieux dire de la malacologie relative aux trouvailles et découvertes de M. Maillard. Cette annexe forme donc un travail du plus grand intérêt, et l’on peut dire qu’elle est un monument acquis à la science dans une de ses branches les plus ardues.

Beaucoup de personnes dans le monde se doutent peu du rôle immense que jouent les mollusques dans l’économie de notre planète. On s’en pénètre en lisant les pages par lesquelles M. Deshayes ouvre l’étude spéciale dont nous nous occupons ici. La conscience et la modestie, conditions essentielles du vrai savoir, obligent ce grand explorateur à nous dire que la connaissance de vingt mille espèces provenant de toutes les régions du monde n’est rien encore, et que de trop grands espaces sont encore trop peu connus pour qu’il soit possible d’entreprendre un travail d’ensemble satisfaisant. Si un pareil chiffre et celui qu’on nous fait entrevoir nous étonnent, reportons-nous au noble et poétique livre de M. Michelet, la Mer, et notre imagination au moins se représentera la puissante fécondité qui se produit au sein des eaux, et qui n’a aucun point de comparaison avec ce qui se passe sur la terre. C’est là que la nature, échappant à la destruction dont l’homme est l’agent fatal, et se dérobant à plusieurs égards à son investigation, enfante sans se lasser des êtres innombrables dont l’existence éphémère se révèle plus tard par l’apparition de continens nouveaux, ou par l’extension des continens anciens. Cette incessante et universelle formation de la terre par les mollusques commence aux premiers âges du monde. C’est sous cette forme élémentaire d’abord et de plus en plus compliquée que la vie apparaît, mais avec quelle profusion étonnante ! Notre monde, nos montagnes, nos bassins, les immenses bancs calcaires qui portent nos moissons ou qui servent à la construction de nos villes ne sont en grande partie qu’un amoncellement, une pâte de coquillages, les uns d’espèce si menue qu’il faut les reconnaître au microscope, les autres doués de proportions colossales relativement aux espèces actuellement vivantes ! Ainsi les grands et les petits habitans des mers primitives ont bâti la terre et ont constitué ses premiers élémens de fécondité. Ils ont disparu pour la plupart, ces travailleurs du passé à qui Dieu avait confié le soin d’établir le sol où nous marchons ; mais, leur œuvre accomplie sur une partie du globe, n’oublions pas que la plus grande portion de ce globe est encore à la mer et que la mer travaille toujours, que ses vastes bassins tendront toujours à se combler par l’entassement des dépouilles animales qui s’y accumulent et par le travail ininterrompu des coraux et des polypiers, enfin qu’on peut admettre l’idée de leur déplacement partiel sans secousse, sans cataclysme, et sans que les générations qui peuplent la terre s’en aperçoivent autrement qu’en se transmettant les unes aux autres les constatations successives de cette insensible révolution.

Le rôle des habitans de la mer et celui des mollusques en particulier, à cause de leur abondance inouïe, est donc immense dans l’ordonnance de la création. Tout en constatant les importans et vastes travaux de ses devanciers et de ses contemporains adonnés à ce genre de, recherches, M. Deshayes ne pense pas que le moment soit venu d’entreprendre la grande statistique de la mer. Des documens que nous possédons, on pourrait, selon lui, tirer des notions d’une assez grande valeur ; « mais dans l’état actuel de la science ce travail, dit-il, ne satisferait pas les plus impérieux besoins de la géologie et de la paléontologie, car il ne s’agit pas de savoir quelle est la population riveraine de certains points de la terre : il est bien plus important de connaître la distribution des mollusques dans les profondeurs de la mer, de déterminer l’étendue des surfaces qu’ils habitent, la nature du fond qu’ils préfèrent, et ce sont ces recherches, ce sont ces documens qui manquent à la science. »

Il résulte de ceci que dans la mer la vie a son ordonnance logique comme partout ailleurs, et que ce vaste abîme ne renferme pas l’horreur du chaos, ainsi qu’au premier aperçu l’imagination épouvantée se la représente. Tous ces grands tumultes, ces ouragans, ces fureurs qui agitent sa surface passent sans rien déranger au calme mystérieux de ses profondeurs et aux lois de la vie, qui s’y renouvelle dans des conditions voulues. « Pour entreprendre des investigations complètes, dit encore M. Deshayes, il faut mesurer les profondeurs, reconnaître la nature des fonds, suivre les zones d’égale profondeur, établir séparément la liste des espèces habitées par chacune d’elles : bientôt on reconnaît des populations différentes attachées à des profondeurs déterminées. »

Donc, si c’est avec raison que les géologues considèrent les coquilles, selon la belle expression de M. Léon Brothier, comme « les médailles commémoratives des grandes révolutions du globe, » il est de la plus haute importance d’étudier leur existence actuelle, destinée probablement à marquer un jour les phases du monde terrestre futur, enfoui encore dans un milieu inaccessible à la vie humaine. C’est une grande étude à faire et qui n’effraie pas la persévérance de ces hommes paisibles et respectables dont la mission volontaire est d’interroger la nature dans ses plus minutieux secrets. Notre siècle, positif et avide de jouissances immédiates, sourit à la pensée d’une vie consacrée à un travail qui lui semble puéril ; mais les esprits sérieux savent qu’à la suite de ces vaillantes investigations la lumière se fait, l’hypothèse devient certitude, et que d’un ensemble d’observations de détail jaillissent tout à coup des vérités qui ébranlent de fond en comble les plus importantes notions de notre existence. C’est la grande entreprise que la science accomplit de nos jours, et c’est par elle que les préjugés font nécessairement place à de saines croyances.

Nous avons donné de sincères éloges aux notes de M. Maillard sur ses travaux de recherche à l’île de La Réunion ; nous ne pouvons mieux les compléter qu’en citant encore M. Deshayes. « Pour ce qui a rapport aux mollusques (de cette région), nous pouvons l’affirmer, et le catalogue le constate, personne avant M. Maillard n’en avait réuni une collection aussi complète… Parmi tant d’espèces contenues dans cette collection, il eût été bien étrange de n’en rencontrer aucune qui fût nouvelle. Loin de ce résultat négatif, nous avons eu le plaisir d’en reconnaître un grand nombre qui jusqu’alors avaient échappé aux recherches d’autres naturalistes. On remarquera surtout une addition notable à ces mollusques aborigènes et fluviatiles sur lesquels notre savant ami M. Morelet avait entrepris des recherches. Nous ne pouvions confier à de meilleures mains le soin de déterminer les espèces contenues dans ce catalogue. » Suit la description de trois genres nouveaux et de plus de cent espèces avec treize planches d’un travail exquis dues a l’habile dessinateur M. Levasseur. Cet ouvrage se recommande donc à tous les explorateurs de la faune malacologique comme un document d’une valeur incontestable.


George Sand.


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Nous avons publié dans notre livraison du 15 décembre 1862 une nouvelle de M. Edgar Saveney, Popovitza, dont les scènes principales se passent à Routchouk, sur les bords du Danube, et dont un personnage porte le nom de Clician. Nous avons reçu à ce sujet, il y a quelques mois, une réclamation de M. Luca Clician, négociant à Routchouk, qui insistait pour décliner toute solidarité avec le personnage du roman, et qui nous prie de nouveau d’en avertir nos lecteurs. Nous ne faisons aucune difficulté d’accueillir sa demande. Le nom de Clician, assez commun parmi les Grecs qui habitent les bords du Danube, a été choisi arbitrairement par l’auteur de Popovitza. M. Luca Clician ne saurait en aucune manière être rendu responsable des actions ou des opinions d’un personnage de roman qui porte par hasard le même nom que lui (sans porter d’ailleurs le même prénom). Cette déclaration était sans doute inutile pour des lecteurs français ; mais M. Luca Clician paraît attacher un grand prix à ce qu’elle lui parvienne, dans les pages mêmes de la Revue, sur les bords du Danube. Nous n’hésitons plus a lui donner cette satisfaction.


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V. de Mars.
  1. Notes sur l’île de La Réunion, par M. L. Maillard.