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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1863

Chronique n° 748
14 juin 1863


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin 1863.

Nous n’avons aucune retouche à faire, devant le résultat des élections, à l’esquisse que nous tracions du mouvement électoral, il y a quinze jours, au moment où s’ouvraient les scrutins. Ces élections générales sont un événement important dans l’histoire contemporaine, un événement qui sera fertile en conséquences. Elles ont marqué, comme nous le disions depuis deux mois, un véritable réveil de l’esprit public ; elles ont rompu le charme qui avait si longtemps paru distraire la France du souci de sa politique intérieure ; elles introduisent un nouvel élément dans le jeu des institutions actuelles ; elles ont donné plus que l’opposition démocratique et libérale n’avait le droit de se promettre : elles sont le commencement manifeste de quelque chose.

Les incidens particuliers de cette lutte, qui est pour notre pays une crise de rajeunissement, ne sont point de notre domaine. Nous n’en pouvons relever que les caractères les plus généraux. Sans doute, si nous nous arrêtions aux détails de la lutte électorale, nous aurions des regrets à exprimer sur l’insuccès de plusieurs candidatures libérales. Nous sommes affligés que le parfum de probité qui s’attache aux opinions et au nom de M. de Rémusat n’ait pas attiré à lui la majorité dans un département où il est cependant entouré d’une considération si générale. Nous déplorons que M. Casimir Perier, qui a fait si bonne contenance à Grenoble, n’ait pu vaincre les hostilités administratives qu’il a combattues avec tant de vigueur. Nous sommes fâchés que le Gers et la Haute-Vienne, où leurs candidatures avaient été si honorablement accueillies, n’aient pas envoyé à la chambre M. Léonce de Lavergne et M. Saint-Marc Girardin. Puisque M. Dufaure avait consenti enfin à se présenter aux suffrages de ses concitoyens, il est malheureux que les circonscriptions où il se présentait n’aient pas réparé elles-mêmes, par un empressement intelligent, les retards d’une candidature qui importait à l’opinion libérale. Nous pourrions multiplier l’expression de nos regrets à propos de ceux de nos amis politiques dont l’initiative courageuse n’a point été récompensée par le succès ; mais ces regrets privés s’effacent devant le grand résultat public et politique des élections générales.

L’opposition libérale était placée dans des conditions telles qu’elle n’avait rien à perdre, qu’elle avait tout à gagner aux élections. Elle ne pouvait compter dans l’ancienne chambre que sur cinq voix déterminées et constantes. Chaque voix ajoutée à cette ancienne et petite réserve était donc pour elle un progrès, une conquête, une victoire. Pour avoir un juste sujet de se féliciter, elle n’était pas tenue de gagner toutes les batailles qu’elle livrerait ; il lui suffisait de remporter quelques victoires. Outre les fameux cinq, l’élection précédente n’avait envoyé à la chambre que quatre ou cinq membres indépendans du patronage administratif. L’élection actuelle ouvre le corps législatif à une trentaine de députés de l’opposition ou non officiels. L’opposition vient donc de gagner vingt voix : le nombre est petit, mais le succès est grand. Le succès est grand par les circonstances au milieu desquelles il a été obtenu, par la nature des circonscriptions qui l’ont donné, par la signification du mouvement électoral, par le développement que l’accroissement de l’opposition et que le talent et l’autorité de plusieurs de ses nouveaux représentans vont donner à la discussion politique au sein du corps législatif.

Le rapport numérique des opinions hostiles n’est point tout dans le résultat d’une élection générale, il faut voir aussi dans ce résultat les symptômes de la direction des esprits et du courant des opinions. Il ne s’agit pas seulement de savoir de quel nombre de voix un parti l’emporte sur l’autre, il faut considérer encore quelle est l’opinion qui est en progrès, quelle est celle qui est en train de recruter des adhérens et que le souffle de l’esprit public encourage. Il importe de tenir compte de ces symptômes qui annoncent où va le courant de l’opinion, même dans les pays qui possèdent le régime populaire et parlementaire, et où il semblerait que la question de la majorité numérique dût tout dominer, puisque ces pays se gouvernent par les partis et la majorité que les partis se disputent. En Angleterre par exemple, quoique le ministère ait une majorité décidée, on s’inquiète beaucoup des voix gagnées partiellement par l’opposition ; on y voit des tendances de l’esprit public auxquelles un ministère, pour se conserver, doit, s’il est habile, donner satisfaction à temps. En France, les chiffres électoraux n’ont pas d’importance au point de vue de l’avènement ou de la chute d’un cabinet, puisqu’à proprement parler nous n’avons pas de cabinet, puisque nos ministres ne sont pas responsables, et que, loin que les ministères s’y fassent et s’y défassent au sein de la chambre, les ministres, ceux du moins qui ont les portefeuilles, ne peuvent prendre part aux délibérations de cette assemblée. Chez nous donc, la principale valeur d’une élection générale consiste dans les renseignemens et les avertissemens qu’elle fournit touchant les courans d’opinion qui se prononcent dans le pays. Quelle est l’opinion qui gagne du terrain ? quelle est celle qui en perd ? C’est l’information principale que le gouvernement et les hommes politiques ont à rechercher dans les résultats numériques de l’élection. Si l’on demande une information de cette nature à notre dernière élection générale, on la trouve décidément favorable à l’opposition libérale et démocratique, puisque cette opposition gagne vingt voix et que les candidatures administratives en perdent autant.

Mais les nombres seuls sont bien loin d’indiquer toute la portée d’un mouvement électoral. Il faut voir encore où se produisent les résultats électoraux qui expriment et déterminent la direction du courant grossissant de l’opinion. Comme nous le disions récemment, les manifestations des grandes villes ont toujours été regardées par les observateurs politiques comme le plus sûr indice de la direction des esprits. Or c’est dans les grandes villes que l’opposition libérale a obtenu la plupart de ses succès. A Paris, le succès a été éclatant et a dépassé toutes les espérances. Huit candidats ont été nommés au premier tour de scrutin, et, dans la circonscription où il y a eu ballottage, les voix réunies de l’opposition l’emportaient de beaucoup sur celles du candidat administratif. En 1857, à Paris et dans le département de la Seine, sur 212,000 votans, les candidats officiels avaient obtenu 110,000 voix, et les candidats de l’opposition 96, 000, et aujourd’hui, six années après, sur 235,000 votans, les candidats officiels n’ont rallié que 84, 000 voix, tandis qu’un nombre presque double, 150,000, se réunissaient sur les candidats de l’opposition. Aucun homme sérieux ne s’avisera de contester l’effet moral de cette grande démonstration parisienne. On aura beau faire et beau dire, Paris n’en sera pas moins toujours la plus haute et la plus complète représentation de la France. Le mot de M. Disraeli, comparant Paris aux grandes cités démocratiques qui ont régi des empires, et disant que la France est une monarchie gouvernée par une république, demeure vrai à travers toutes les constitutions et tous les régimes. Paris est la ville de France qui jouit au plus haut degré possible, sous les institutions actuelles, de la liberté électorale. Ses électeurs ne connaissent point l’influence dirigeante des maires et l’action de ces caporaux de la discipline électorale, si obéis de nos paysans, que l’on appelle les gardes champêtres. L’administration n’a pu agir sur les Parisiens que par les moyens moraux, par les circulaires, les lettres et les proclamations du ministre de l’intérieur et du préfet de la Seine, appréciées et critiquées avec modération et fermeté par la presse libérale. Ici les chances du combat étaient à peu près égales pour tous, et l’on a vu au profit de qui elles ont tourné. Un phénomène analogue s’est produit dans la plupart de nos grandes villes. Marseille a nommé MM. Berryer et Marie ; M. Thiers, qui, dans la circonscription des Bouches-du-Rhône où il se présentait, comptait beaucoup de communes rurales, a eu la majorité dans les sections de la ville et ne l’a perdue que dans les sections de la campagne. A Nantes, à Bordeaux, au Havre, les votes libéraux ont eu la majorité. Dans les autres circonscriptions où des candidats libéraux avaient engagé la lutte, on a remarqué partout la même tendance : majorité libérale acquise dans les villes, où la population est agglomérée, peut se concerter, s’éclairer, et échappe plus facilement à l’action administrative, majorité renversée seulement par l’appoint des districts ruraux. En de telles conditions, il faut tenir grand compte, comme indication des tendances de l’opinion, des minorités imposantes qu’ont obtenues certaines candidatures telles que celles de MM. Casimir Perier, Jules de Lasteyrie, Guibourt, Lefèvre-Pontalis et d’autres que nous ne pouvons énumérer ici. Cet ensemble de faits agrandit la signification des succès obtenus par l’opposition, car il rend évidente l’influence croissante de l’opinion libérale partout où elle a voulu engager la lutte, c’est-à-dire partout où il y a présomption que le suffrage est à la fois plus éclairé et plus libre.

Nous avons promis d’examiner, avec l’impartialité et le dégagement d’esprit que l’on apporte à l’étude d’une question historique, les conséquences de la politique que le gouvernement vient de suivre dans les élections, lorsque les élections seraient terminées. Nous sommes fort à l’aise pour essayer cet examen, car la politique suivie par le gouvernement est tout à fait distincte des principes et des développemens logiques de la constitution de 1852. Il n’y a rien dans la constitution de 1852 qui oblige le gouvernement ou même qui l’invite à intervenir dans les élections, comme il vient de le faire, avec toute sa puissance administrative. La constitution de 1852 est formellement contraire au régime parlementaire, en ce sens qu’elle n’accorde point à la chambre représentative le droit d’initiative, et qu’elle n’admet point la responsabilité ministérielle. La constitution a-t-elle en cela tort ou raison ? C’est une question que nous n’avons point à examiner ici. Des esprits expérimentés ont pensé ou peuvent croire que l’initiative parlementaire et la responsabilité ministérielle présentent de plus grandes garanties de liberté, sont plus conformes au génie et aux traditions de notre Europe, et s’accordent mieux avec la permanence du régime monarchique. Nous n’avons ni à contredire, ni à soutenir cette façon de penser. Nous regardons, quant à nous, la constitution de 1852 comme compatible avec la liberté. L’expérience prouve que des constitutions qui n’admettent pas plus que celle-ci la responsabilité ministérielle ont pu se concilier en fait avec la liberté la plus complète que le monde ait connue: telle est la constitution américaine. L’épreuve d’une constitution qui retire à l’assemblée représentative le droit d’initiative, et se passe de l’hypothèse de la responsabilité ministérielle, peut donc être acceptée loyalement et courageusement par les amis de la liberté. Il est évident toutefois que ce qu’ôte de garanties à la liberté dans une telle constitution l’absence de l’initiative parlementaire et de la responsabilité ministérielle doit être , par compensation, dans une organisation plus forte des autres libertés politiques. On peut donc déclarer hautement que, bien loin de conseiller l’emploi le plus énergique de l’action administrative dans les élections, l’esprit de la constitution de 1852 exige impérieusement au contraire que la plus grande spontanéité et la plus grande liberté possibles régissent les actes du suffrage universel.

La pratique suivie avec éclat par le gouvernement dans les dernières élections annonce qu’il n’accepte point cette conclusion, qui se déduit nécessairement de l’esprit de la constitution, interprétée au sens libéral. L’erreur que le gouvernement a commise, suivant nous, à cet égard nous est d’autant plus difficile à comprendre qu’elle ne peut s’expliquer par l’illusion spécieuse d’une habileté de tactique. L’intervention administrative dans les élections vient de nous donner plusieurs spectacles singuliers, qui, en aucun cas, ne sauraient être utiles au pouvoir. Le ministre et les préfets, en intervenant dans les élections, se sont chargés de parler et d’agir au nom de leurs candidats officiels, et ont traité les candidats non officiels en ennemis. Il est résulté de cette situation que le débat moral s’est établi, non point entre les candidats de deux partis, mais entre les agens du pouvoir et les représentans de l’opposition. L’administration, en faisant les affaires de ses patronnés, les a effacés dans la discussion, et n’a laissé de rôle militant et en évidence qu’à ceux qu’elle traitait en adversaires. Elle s’est privée ainsi d’un des plus grands avantages que les gouvernemens puissent tirer d’une compétition électorale, qui est d’être défendus devant le pays avec une spontanéité énergique par leurs amis les plus dévoués. Tout le monde conviendra en effet que les accens d’un candidat qui s’adresse à ses concitoyens pour son propre compte, de sa propre initiative, et réclame leurs suffrages au nom de la solidarité d’intérêts et d’idées qui les unit, ont une vertu politique plus vivace que les proclamations des préfets, et, au lieu d’épuiser le pouvoir, lui apportent une nouvelle force. En mettant dans la lutte les préfets en avant, tandis que les candidats officiels étaient relégués au second plan, le gouvernement a renoncé au bénéfice de cette sève rajeunissante qui, dans les élections libres, doit remonter du pays au pouvoir. Une autre conséquence de cette situation, qui ne nous paraît pas plus heureuse au point de vue de l’habileté, c’est que, pour combattre les candidats de l’opposition, l’administration s’est crue obligée de les traiter en ennemis. Il ne nous semble pas que ce soit, à proprement parler, le métier d’un gouvernement de se créer gratuitement ainsi de ses propres mains des ennemis : les accidens de l’existence lui en suscitent toujours bien assez. Son rôle au contraire est d’élargir sans cesse sa base, de se servir de toutes les occasions et de tous les prétextes pour accroître le nombre de ses recrues et grossir les rangs de ses adhérens. M. de Persigny avait paru le comprendre ainsi en arrivant au ministère de l’intérieur, lorsqu’il recommandait, avec une louable modération, aux préfets de montrer des égards aux hommes des anciens gouvernemens qui seraient disposés à entrer dans le cercle des institutions actuelles. Quel meilleur prétexte pour cette politique de ralliement que le serment préalable introduit dans nos lois ! Il semble, après que des candidats notables ont accepté la condition du serment préalable, qu’un gouvernement habile n’ait plus autre chose à faire que de les prendre au mot, de leur donner en quelque sorte l’exemple du respect du serment, en se montrant le premier convaincu de la sincérité de l’engagement qu’ils viennent de contracter. Entraîné par la lutte, cédant à la pente du système de l’intervention administrative, le pouvoir s’est trouvé conduit à oublier les premières et heureuses inspirations de M. de Persigny et à dénoncer dans M. Thiers un ennemi ! Il était sage et habile, croyons-nous, de diminuer autant que possible le nombre de ses adversaires en se refusant à voir des ennemis dans des candidats couverts par le serment ; mais il était plus sage et plus habile encore de ne pas restreindre de propos délibéré le nombre de ses amis en désavouant quelques-uns de ceux qui prétendaient l’être et voulaient le rester. Le système de l’intervention administrative n’a pas même permis de garder cette mesure. Des candidats officiels de 1857, s’étant vu refuser en 1863 le patronage du gouvernement et ayant persisté à se présenter aux électeurs, ont été combattus avec la même violence que des adversaires déclarés : plusieurs d’entre eux ont succombé, il est vrai ; mais d’autres ont battu avec éclat l’opposition administrative. M. de Chambrun, par exemple, a eu 17,871 voix dans la Lozère, tandis que le candidat patronné, M. Joseph Barrot, n’en obtenait que 9,445. M. I. Plichon n’a pas eu une majorité moins forte. De tels échecs sont d’autant plus fâcheux qu’on les a cherchés soi-même. Le système du patronage du gouvernement a d’autres inconvéniens ; il expose le pouvoir à des contradictions inexpliquées qui peuvent déconcerter et blesser des hommes honorables et considérables. On en a eu un exemple à Perpignan. Le candidat officiel était l’ancien député, maire de la ville, M. Justin Durand. L’autre candidat était M. Isaac Pereire, qui, à ce que prétendent ses adversaires, faisait par ses agens et par lui-même, à l’ancienne mode britannique, cette opération que les Anglais appellent le canvass. Jusqu’au dernier moment, M. Durand était le candidat officiel, celui que le préfet recommandait aux populations. Huit jours seulement avant l’élection, le gouvernement fit savoir par le télégraphe qu’il renonçait à avoir un candidat officiel, qu’il demeurait neutre entre M. Justin Durand et M. I. Pereire. Justement blessé d’être abandonné après avoir été compromis, M. Durand retira sa candidature, et donna sa démission de maire et de conseiller général. Des protestations seront sans doute adressées à la chambre contre l’élection de M. I. Pereire. Cet incident n’est pas un des moins bizarres exemples des compromissions auxquelles le pouvoir est entraîné par le système des candidatures officielles. On peut en venir à demander au gouvernement la des caprices ou des préférences de son patronage, un ami peut lui faire un reproche d’avoir été abandonné par lui in extremis ; mais c’est à la vérification des pouvoirs qu’éclateront les abus et les dangers de l’intervention administrative dans les élections. Des protestations nombreuses, qui ne manqueront pas d’arriver en temps opportun à la publicité, montreront par le détail les effets de cette intervention systématique. La réunion de ces protestations et des pièces justificatives dont elles seront accompagnées formera comme une vaste enquête sur la façon dont le suffrage universel fonctionne dans nos campagnes. Ce sera le premier débat du corps législatif, et ce débat ne peut manquer d’être un procès intenté par l’opposition devant l’opinion publique au système de l’intervention administrative. Personne ne peut méconnaître que l’opposition entamera cette lutte avec de puissans avantages ; elle s’y assoira en plein sur le terrain constitutionnel. Le suffrage universel est l’âme de la constitution de 1852. Or la cause magnifique que l’opposition devra défendre, et les orateurs cette fois n’y seront d’aucune façon insuffisans, est la cause de la liberté, de la pureté et de la sincérité du suffrage universel.

Nous aurons le temps, d’ici à la prochaine session, d’étudier et d’exposer plusieurs autres conséquences du travail d’opinion d’où les élections sont sorties et qu’elles ont révélé. Notre espoir est qu’avant cette époque l’empereur, qui n’a jamais caché qu’il se fait un point d’honneur d’étudier les mouvemens de l’opinion, d’en reconnaître et même d’en devancer les vœux, saura disposer la politique de son gouvernement suivant les tendances d’une situation qui est visiblement en train de se renouveler. Une circonstance qui devrait, suivant nous, hâter les modifications libérales que réclame la politique intérieure de la France, c’est l’espèce de coup d’état que le ministère prussien veut accomplir. Comme s’il était nécessaire que l’opinion eût besoin d’apprendre par une démonstration nouvelle que la liberté de la presse résume et garantit toutes les libertés, c’est en attaquant la presse que M. de Bismark a commencé son œuvre imprudente de réaction. Le plagiat que M. de Bismark vient de commettre en nous empruntant notre législation de 1852 sur la presse ressemble à une impertinence à l’adresse de la France. Le ministre prussien a doté son pays du régime français des avertissemens et de la suspension des journaux. Nous sommes enchantés que nos journaux officieux, qui n’ont pas l’air de savoir ce qu’ils ont dans leurs propres yeux, aperçoivent et dénoncent cette poutre énorme dans les yeux des Prussiens. Peut-être le spectacle d’une dictature ridicule piquera-t-il notre amour-propre et nous guérira-t-il de nos vieux préjugés dictatoriaux. Espérant que M. de Bismark nous rendra ce service, nous ne voudrions pas être trop sévères envers lui. Cet homme d’état, ses adversaires l’admettent, a beaucoup d’audace et de mouvement dans l’esprit. Son tort est d’avoir l’esprit rétrograde. Il est réactionnaire à contre-temps. Il copie nos modes de 1852, oubliant que nous sommes séparés de cette époque par onze années, et que ce sont même pour la France de bien vieilles modes. Les circonstances qui ont rendu possibles en 1852 sur le continent le succès de la réaction et la politique dictatoriale se sont profondément modifiées, même en France ; mais le gouvernement de Berlin et le peuple prussien sont-ils dans une situation semblable à celle où se trouvait la France en 1852 ? La Prusse a-t-elle eu une révolution de 1848, la ruine d’une dynastie et le renversement d’une république ? C’est pitié, dans un pays où une dynastie populaire se trouve en face d’un peuple loyal, de voir un gouvernement recourir, par entêtement puéril et par incapacité, à l’instrument néfaste de l’arbitraire, et imposer à la presse, aux manifestations de l’opinion, l’odieux régime des lettres de cachet. On ne saurait trop louer d’ailleurs la fermeté avec laquelle la presse prussienne proteste contre les boutades despotiques du cabinet Bismark, la résistance légale que les corps municipaux essaient d’opposer à l’arbitraire ministériel, et les paroles de blâme prononcées par le prince de Prusse contre cette politique à la fois aventureuse et rétrograde. On ne saurait trop déplorer qu’un pays comme la Prusse voie sa situation politique faussée en même temps au dedans et au dehors, et que le moment où la couronne est gratuitement compromise par les ministres envers les chambres et la nation soit précisément celui où la Prusse, comme puissance, est compromise vis-à-vis de l’Europe par une politique étroite et obscure. La France et l’Angleterre ne peuvent s’empêcher d’éprouver un sentiment de défiance devant la politique intérieure du gouvernement prussien, car à leurs yeux cette politique ne saurait être que l’effet même des engagemens dangereux que la Prusse a pris envers la Russie. L’instructive conversation qui vient d’avoir lieu à la chambre des lords entre lord Carnarvon et le comte Russell montre bien le dangereux embarras de la politique extérieure de la Prusse. N’est-il pas étrange que les gouvernemens occidentaux n’aient pu être encore édifiés sur la nature de la convention conclue entre la Prusse et la Russie, et qu’à Berlin et à Pétersbourg les représentans de l’Angleterre n’aient rencontré à ce sujet que faux-fuyans et contradictions de langage ? L’attitude prise par la cour de Berlin à l’égard de la question polonaise a déjà produit ce triste résultat pour la Prusse, que son gouvernement est accusé et convaincu d’une dissimulation qui n’est plus admise à notre époque dans les rapports de la diplomatie.

La question polonaise marche lentement dans sa phase diplomatique ; mais elle marche, puisque les propositions sur lesquelles la France, l’Angleterre et l’Autriche avaient à s’entendre viennent de recevoir le dernier examen de la cour de Vienne, et seront probablement en état d’être présentées prochainement à Pétersbourg. En attendant que ces propositions soient portées à la connaissance de l’opinion européenne, il serait important que le public fût bien pénétré des traits caractéristiques de la situation sans précédens qui fait la difficulté de la question polonaise. La Pologne, aussi bien la Lithuanie et les provinces incorporées à l’empire russe que le royaume de 1815, présente le spectacle à la fois le plus lamentable et le plus extraordinaire qu’on ait jamais vu dans le monde moderne. L’armée russe et le gouvernement officiel sont superposés à un pays qui leur échappe moralement par tous les bouts. Au-dessous de ce gouvernement officiel et de cette armée, la résistance insurrectionnelle est constituée en une organisation occulte qu’on pourrait dire effrayante par son étendue et sa puissance. Qu’on se figure un peuple transformé tout à coup en une société secrète ; telle est la Pologne conduite par ce comité invisible qui a pris le titre de gouvernement national polonais. Nous n’exagérons rien. Le gouvernement national fonctionne comme un gouvernement et est obéi à ce titre avec une docilité incroyable. Il n’y a pas de légende de Sainte-Wehme, il n’y a pas de révélations de société secrète italienne, qui puissent donner une idée de l’action exercée par ce pouvoir mystérieux et du cercle immense où il s’étend. On dirait que la poste et le télégraphe sont dans ses mains, car ses lettres sont ponctuellement remises, et ses ordres sont connus parfois à Cracovie peu d’heures après avoir été publiés à Varsovie. Il ne possède pas moins de six journaux imprimés clandestinement, mais distribués presque publiquement. Ses proclamations sont affichées pendant la nuit ; la police ordinaire n’ose y toucher : ce sont les soldats qui les arrachent. Il délivre des passeports ; des Russes ont été obligés de s’en munir pour pouvoir circuler sur les chemins de fer. Les Polonais qui désirent quitter leurs terres, surtout ceux qui se rendent à l’étranger, ont besoin de passeports du gouvernement national. Ce gouvernement a non-seulement dans les districts des comités qui sont en correspondance avec lui et qui exécutent ses ordres ; il a en outre ses fonctionnaires civils et militaires, sa police, ses gendarmes et ses agens secrets. La preuve la plus curieuse et la plus effective de sa puissance, c’est la perception de l’impôt. Il alimente les finances nationales avec une taxe de 10 pour 100 des revenus. Or, tandis que le gouvernement russe est hors d’état de percevoir l’impôt, et que ses menaces ne peuvent l’extorquer du contribuable, le gouvernement polonais le reçoit presque avant de l’avoir demandé : un simple avis suffit pour stimuler le retardataire. Si le contribuable n’a pas donné de son revenu une estimation suffisante, il reçoit aussitôt la visite d’un agent secret chargé de redresser l’erreur et de faire restituer la somme due au trésor national. Le gouvernement national a pour la Pologne entière des directeurs des départemens des finances, de la guerre et de l’intendance militaire, et pour Varsovie et quelques autres villes des gouverneurs-généraux et des préfets de police. En réalité, le gouvernement civil de la Pologne a passé des mains des Russes à celles d’un pouvoir national invisible. C’est ce même pouvoir qui dirige les expéditions de guérillas qui depuis plusieurs mois occupent, déconcertent et usent l’armée russe. Les Russes, placés ainsi au-dessus d’une nation dont tous les mouvemens intérieurs leur échappent, et qu’ils se sentent dans l’impuissance de gouverner, se crispent dans les ténèbres qui les entourent, et, pris de rage, s’emportent à des actes de folle et odieuse violence. Fusillades, pendaisons, confiscations, exécutions des prêtres, transportation en masse des fonctionnaires catholiques, telles sont les représailles qu’ils exercent sur un peuple qui montre une si prodigieuse volonté de résistance. Ainsi la situation de la Pologne pose pour l’Europe deux questions urgentes. Une résistance secrète telle qu’elle est organisée en Pologne, animée d’une si indomptable énergie, un peuple entier devenu subitement une société secrète démontrant l’impuissance non-seulement d’assimilation, mais de gouvernement de la Russie, et constituant pour l’ordre européen un danger qu’on ne dédaignerait peut-être pas impunément, voilà la question politique. Dans cette anarchie, les opprimés et les oppresseurs étant incapables de se vaincre mutuellement, ne pouvant qu’exercer les uns sur les autres des représailles sanglantes, l’Europe de 1863 peut-elle, sans manquer à son honneur, assister froidement et patiemment à une boucherie dont on ne voit pas la fin ? Voilà la question d’humanité, et tout le monde conviendra que c’est la plus pressante.

La sollicitude que les cabinets de France, d’Angleterre et d’Autriche témoignent en ce moment pour la Pologne est quelque chose sans doute ; mais il faut, pour l’honneur des trois puissances, qu’elle soit efficace. Comment pourra-t-elle le devenir ? Nous n’avons point à examiner ce qui s’est ébruité sur la teneur des six propositions si lentement concertées entre la France, l’Angleterre et l’Autriche : il fallait, pour arriver à une solution politique de la question polonaise, trouver une base quelconque de négociation, et si la Russie accepte cette base, c’est pendant la durée des conférences que l’on aura tout le temps de discuter sur les réformes politiques indiquées par la situation de la Pologne. Le gouvernement anglais nous paraît obéir à un sentiment naturel et à une pensée juste, lorsqu’il veut régler immédiatement la question d’humanité. Le cabinet anglais persiste toujours en effet, assure-t-on, à demander l’armistice en Pologne au moment où les conférences s’ouvriront. La France ne saurait appuyer trop vivement cette légitime exigence. Les conférences seraient une cérémonie bien cruelle, si, pendant qu’elles dureront et que la Russie s’efforcera de les traîner en longueur, les massacres devaient continuer en Pologne. D’ailleurs cette question de l’armistice est elle-même hérissée de difficultés. Le consentement de la Russie ne suffit point. Il faut que le gouvernement polonais adhère à la suspension d’armes. Nous ne doutons pas qu’il n’y consente, mais à la condition que l’armistice sera complet et sincère : pour être complet, il faut qu’il s’étende aux anciennes provinces incorporées à l’empire russe ; ce sont en effet les provinces où la lutte est des deux côtés poussée avec le plus de rage. Nous avons sous les yeux des instructions russes qui prescrivent en Lithuanie tous les excès de la répression et un rapport du département de Lithuanie au gouvernement national, où, en même temps que sont décrites les cruautés commises par l’armée russe, est exprimée en termes poignans la volonté de prolonger la guerre jusqu’à ce que le dernier soldat russe ait été expulsé du sol polonais, ou jusqu’à ce que le dernier patriote ait cessé de vivre. Il est donc nécessaire, pour que l’armistice soit accepté par les Polonais, que la Russie consente à l’étendre aux anciennes provinces. Il faut aussi que l’armistice soit sincère, que partout le gouvernement russe s’interdise ou cesse de poursuivre les Polonais compromis dans l’insurrection. Sur ce point encore, une simple promesse de la Russie ne peut pas suffire. Les Polonais ont appris, par une trop longue expérience, le peu de fonds qu’on doit faire sur les promesses de clémence du gouvernement russe. On ne cite qu’un seul insurgé qui ait accepté la dernière amnistie ; comment lui a-t-elle été appliquée ? On a commué en sa faveur la peine de mort en vingt-cinq ans de travaux forcés. Le gouvernement polonais demande donc qu’une commission européenne vienne surveiller en Pologne l’exécution de l’armistice. Les puissances se mettront-elles d’accord pour imposer ces conditions, sans lesquelles le travail des conférences serait exposé à être bafoué par les tristes scènes dont les provinces insurgées continueraient à être le théâtre ? La Russie les acceptera-t-elle ? Il serait bien hasardeux de le prédire. Quelques esprits regardent les difficultés diplomatiques qui entourent la question polonaise comme devant empêcher qu’une guerre européenne en sorte. Nous ne partageons point cet avis : ces difficultés, par leur nombre et leur gravité même, peuvent rendre impossible une solution pacifique de la question polonaise ; mais, si cette question ne peut avoir de solution pacifique, les grandes puissances, qui ont l’orgueil de marcher à la tête de la civilisation et de l’humanité, se résigneront-elles à laisser prévaloir dans le feu, dans le sang, dans les supplices, dans les tortures de la Sibérie, la solution russe ? Nous ne voulons point le croire.

La France a reçu ces jours-ci une heureuse nouvelle ; après avoir arrêté nos troupes pendant six semaines, la ville de Puebla est enfin tombée en leur pouvoir. Au moment où notre diplomatie va sans doute faire un pas en avant en faveur de la Pologne, il y a dans ce succès de notre armée du Mexique une coïncidence heureuse. Espérons que la prise de Puebla hâtera le moment où nous pourrons nous dégager honorablement de la malencontreuse expédition du Mexique, et rendra à la France une liberté d’action dont elle peut faire un si digne usage en Europe, s’il faut en appeler à la force pour soutenir les intérêts d’ordre, de justice et d’humanité qui sont attachés à une bonne solution de la question polonaise.

Les élections belges ont eu un résultat fâcheux pour le parti libéral ; elles ont enlevé leur siège à la chambre à quelques-uns des membres les plus considérés et les plus honorables de ce parti. Le chef du cabinet, M. Rogier, n’a point été élu à Dinant. M. Devaux, une des lumières de l’ancien parti libéral, a échoué à Bruges, où M. de Vrière n’a été élu qu’au second tour. Une perte regrettable pour la chambre est celle de M. d’Hoffschmidt, ministre des affaires étrangères du cabinet de 1847, récemment nommé ministre d’état, qui a été supplanté à Bastogne, à une faible majorité, par un inconnu. L’opposition catholique a gagné les voix perdues par le parti libéral. Soixante et un libéraux partisans du ministère auront à faire face, à la chambre des représentans, à une opposition compacte de 55 voix. Une telle balance des partis politiques va devenir pour la Belgique une difficulté de gouvernement. Le ministère libéral aura plus de peine à garder le pouvoir, sans que le parti catholique soit en état de le prendre. Cette situation rendra-t-elle les cléricaux plus modérés, et fera-t-elle disparaître les divisions dont on a vu quelquefois le germe au sein du parti libéral ? Les prévisions sont sur ce point intempestives ; la prochaine session du parlement belge nous montrera dans quel sens va se dessiner l’attitude des partis.

E. FORCADE.


REVUE MUSICALE


LES CONCERTS DE LA SAISON


Je ne suis pas de ceux qui vont se plaignant du nombre considérable de concerts qui se donnent chaque année à Paris. Comme on est libre de choisir son délassement, et qu’on n’a pas encore songé à nous donner une loi qui nous force à nous amuser d’une manière plutôt que d’une autre, il faut que les esprits moroses, qui ne comprennent rien aux beautés d’un art admirable, se résignent à voir le public courir à ces belles fêtes où l’on exécute les chefs-d’œuvre du quatuor, de la symphonie et de la grande musique classique et vocale qu’on n’entend pas dans les théâtres. Qui peut nier ce fait qui frappe tous les yeux ? le goût de la musique, de la musique pure, sans action et sans paroles, a fait de grands progrès en France et se répand chaque jour davantage dans toutes les classes de la nation.

Ce phénomène curieux, qu’on voit se produire à des degrés différens chez tous les peuples de l’Europe, étonne quelques penseurs honnêtes ; il excite surtout la mauvaise humeur de beaucoup d’écrivains et d’hommes politiques à courte vue qui voient dans ce développement d’un art nouveau un signe de décadence morale. J’ai entendu soutenir par un prétendu homme d’état de 1848 que ces sociétés chorales qui couvrent aujourd’hui le sol de la France, que ces phalanges d’ouvriers qui, sous le nom d’orphéonistes, se réunissent dans chaque localité pour chanter des mélodies harmonisées, aussi simples que les sentimens qu’expriment les paroles, enfin que ces institutions nouvelles et pacifiques, que protègent avec juste raison les maires et les préfets, étaient un moyen perfide et sûr d’endormir l’esprit et l’âme du peuple et de le détourner, par des chansons, des idées de patriotisme et de liberté ! Ce grand politique ne se doutait pas qu’il raisonnait un peu comme Platon, comme Rousseau, comme tant d’autres sublimes rêveurs qui ont fait l’homme à leur image, en méconnaissant la force expansive de ses instincts généreux, en niant la perfectibilité infinie de sa nature. À ces scrupules de la philosophie, à ces vaines déclamations des utopistes et des démocrates modernes, l’histoire répond par des faits éclatans et universels. La musique a été partout un moyen puissant de civilisation. Tous les peuples du monde ont admis le chant, la danse et les instrumens dans les cérémonies religieuses, dans les fêtes nationales, dans les théâtres et dans l’intérieur des familles. La puissance bienfaisante de la musique est proclamée par tous les poètes, par la Bible, par Homère, par les livres sacrés de l’Inde, de l’Égypte et de la Perse. Les pères de l’église ; comme saint Augustin, saint Ambroise et saint Grégoire, les grands théologiens tels que saint Bernard et saint Thomas d’Aquin, les réformateurs Savonarole, Luther, les poètes, les philosophes, les artistes les plus illustres du moyen âge et de la renaissance ont aimé et reconnu le charme de la musique, dont Montesquieu a dit : « C’est le seul de tous les arts qui ne corrompe pas l’esprit. » Mais ce qui est plus vrai et moins contestable que le mot de Montesquieu, c’est le rôle important que joue la musique dans les grandes luttes civiles et nationales. Ai-je besoin de rappeler l’influence énergique et salutaire qu’ont eue la Marseillaise, le Chant du Départ, les chœurs et les scènes patriotiques sur les hommes de la révolution, sur ces armées improvisées qui allaient défendre le pays contre l’Europe ameutée ? Le christianisme a fait de la musique un art nouveau, il a presque créé l’orgue, ce magnifique résumé des harmonies du monde, et les réformateurs du XVIe siècle, Luther, Calvin, Zwingle, ont tous considéré le chant et la musique comme l’expression la plus parfaite du sentiment religieux. Il est donc suffisamment prouvé que la musique n’est point un art corrupteur, et que, loin de s’effrayer de voir les populations s’éprendre d’un goût de plus en plus vif pour un si noble plaisir, il faut considérer ce fait nouveau comme le signe d’une véritable émancipation morale.

Paris a été visité cette année par quelques virtuoses d’un mérite bien connu, Mm" Schumann et Pleyel, MM. Vieuxtemps, Becker, Sivori et Thalberg. Rendons d’abord hommage à la Société des concerts, cette noble et déjà vieille institution qui a éveillé et développé le goût de la haute société parisienne pour les grandes conceptions de la musique instrumentale. Le 5 avril, on a exécuté au Conservatoire la Symphonie pastorale de Beethoven, dont nous nous garderons de faire l’éloge. Un Credo en chœur de Cherubini, morceau remarquable par la pureté et l’élégance du style, a rempli le troisième numéro du programme, après quoi M. Vieuxtemps est venu exécuter une ballade polonaise de sa composition. Violoniste d’un talent sévère, qui a toujours manqué un peu de grâce et de naturel, M. Vieuxtemps a paru, cette année, avoir perdu quelque chose de la largeur de style et de la plénitude de son qui caractérisaient sa manière. On a été frappé de la fatigue qu’il éprouve maintenant à rendre les difficultés de mécanisme qui l’arrêtaient si peu autrefois, et on a pu constater que ce grand virtuose manquait souvent de justesse dans l’attaque des sons supérieurs. Sa musique d’ailleurs n’est qu’estimable, et ne peut guère être entendue avec avantage à côté des chefs-d’œuvre des vrais maîtres. Cette séance (la seconde de l’année) s’est terminée par le beau chœur de Judas Machabée, oratorio de Haendel, que la Société des concerts a le tort de redire tous les ans. À la quatrième séance, on a exécuté avec une rare perfection la Symphonie Héroïque de Beethoven, puis un O saluturis en chœur de Cherubini d’un beau sentiment, et les divers fragmens du Songe d’une Nuit d’été de Mendelssohn, délicieuse fantaisie, où l’on remarque surtout l’allegro appassionato et le scherzo, partie délicate où le compositeur est toujours original. L’ouverture de Guillaume Tell a été le dernier épisode de la fête. Le sixième concert a eu un intérêt particulier. On y a entendu d’abord la symphonie avec chœurs de Beethoven, c’est-à-dire la conception la plus vaste qui existe en musique. Comme toutes les symphonies, celle-ci, qui est la neuvième et la dernière, est divisée en quatre parties. La quatrième partie, où les voix se réunissent aux instrumens, forme un tableau vaste et confus qui ébranle profondément l’imagination. L’exécution, de la part de l’orchestre, a été parfaite ; les chœurs et le quatuor chanté par Mmes Vandenheuvel-Duprez et Viardot, par MM. Warot et Bussine, ont été suffisamment rendus, surtout si l’on ajoute, comme il le faut bien, que ce quatuor de la neuvième symphonie est écrit par un barbare qui n’a jamais rien compris à la voix humaine. Après l’hymne d’Haydn, exécuté par tous les instrumens, Mmes Viardot et Vandenheuvel ont chanté le charmant nocturne de Béatrix et Bénédict, de M. Berlioz, que nous avons déjà eu l’occasion d’apprécier ici. L’ouverture du Jeune Henri, de Méhul, qui en vaut bien une autre, a mis fin à la fête. Au septième concert, qui a été également remarquable, on a exécuté pour la première fois une jolie symphonie de M. Reber. Cette composition distinguée, comme tout ce qu’écrit ce savant et ingénieux musicien, rappelle un peu la manière d’Haydn, sans pourtant qu’on puisse accuser M. Reber d’une imitation servile. M. Reber est un maître qui sait écrire et qui tire un excellent parti des idées fines et charmantes qui forment son domaine, qui n’est pas grand, mais qui suffit à lui faire une réputation solide dans l’opinion des connaisseurs. Un admirable chœur du Paulus, oratorio de Mendelssohn, a précédé le concerto pour clarinette et orchestre de Weber, qui a été exécuté avec une justesse parfaite par M. Rose, artiste de l’Opéra, et la séance s’est terminée par la symphonie en ut majeur de Beethoven.

Il est inutile de suivre la Société des concerts dans toutes les brillantes séances qu’elle a données cette année comme les années précédentes. Elle reste toujours la réunion d’artistes exécutans la plus parfaite qu’il y ait en France et même en Europe, surtout en ce qui regarde la musique instrumentale et la symphonie. Il est bien à regretter cependant que cette vieille institution manque un peu d’initiative, et qu’elle ne comprenne pas la nécessité de varier ses programmes au milieu de ce mouvement de curiosité historique qui éclate de toutes parts. Elle est en retard sur beaucoup de points, et son comité semble ignorer qu’il y a autre chose dans le monde que le chœur a capella de Leisring, le petit chœur de Rameau, l’éternel psaume de Marcello et l’Alléluia de Haendel. Il est pénible pour la société du Conservatoire que ce soient d’autres institutions qui fassent connaître au public parisien des chefs-d’œuvre inconnus, et qu’il faille aller aux concerts de M. Pasdeloup pour entendre autre chose que les symphonies de Beethoven, d’Haydn et de Mozart. J’insiste d’autant plus sur ce défaut de courage de la société du Conservatoire et la monotonie de ses programmes, que c’est le sentiment de tout le monde que j’exprime, et particulièrement l’opinion du public éclairé qui suit depuis si longtemps ses belles séances.

Les concerts populaires de musique classique, fondés l’année dernière par M. Pasdeloup, n’ont pas été moins brillans ni moins suivis cet hiver par un public nombreux qui sent le prix des plaisirs qu’on lui procure. On dira ce qu’on voudra de M. Pasdeloup, de sa manière de conduire un orchestre, de son intelligence des mouvemens et des nuances ; mais on ne peut refuser à cet artiste plein de courage ni le désir de bien faire ni la volonté d’affermir et d’agrandir son œuvre, dont on sentira de plus en plus l’utilité et les bienfaits. Cette année, M. Pasdeloup a été plus téméraire encore : il a ajouté a son orchestre une grande masse de voix avec lesquelles il a osé aborder la neuvième symphonie de Beethoven, dont nous avons déjà parlé, et de grands et beaux morceaux de Haendel tout à fait inconnus à Paris. Ce sont là des faits qui parlent plus haut que toutes les critiques et qui prouvent que ce n’est pas le public qui fait défaut aux entreprises dignes d’être encouragées.

Trois séries de huit concerts ont été données cette année par M. Pasdeloup. Nous choisirons parmi ces nombreuses, séances celles qui nous ont paru les plus intéressantes. Au concert du 1er mars, après l’ouverture de Preciosa de Weber, on a exécuté une symphonie de Schumann, celle en mi bémol, opéra 95. Cette composition, d’une structure si pénible, n’a produit sur le public qu’un effet désastreux. La première partie est obscure et ne contient pas un motif assez saillant pour qu’il mérite d’être si longuement développé. Le scherzo ou seconde partie vaut mieux sans doute ; mais je préfère l’andante qui vient après, et qui renferme une phrase charmante qui rappelle l’inspiration de Mendelssohn. En somme, la symphonie de Schumann comme les trois quarts des compositions de ce musicien atrabilaire ne valent pas la peine qu’on se donne pour les comprendre. À l’Ouverture de la Grotte de Fingal de Mendelssohn, dont la couleur vigoureuse a fait oublier facilement la symphonie de Schumann, a succédé l’adagio d’un quintette d’Haydn avec tous les instrumens à cordes, et le concert a fini par la symphonie en ut majeur de Beethoven. Au concert du 25 janvier, Mme Pleyel, qui habite Bruxelles, où elle est professeur de piano au Conservatoire, a joué l’éternel Concert-Stuck de Weber. On a trouvé que la célèbre virtuose abusait un peu de son vieux répertoire et que le temps, qui marque toute chose de son signe indélébile, n’avait pas oublié non plus la pianiste éminente qui émerveillait Paris il y a trente ans. À cette même séance, on a exécuté la symphonie en la de Mendelssohn, et on a fini par l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini. Le concert spirituel du vendredi saint n’a pas été l’un des plus remarquables de l’année. La symphonie en ut mineur de Beethoven, qui remplissait le premier numéro du programme, a été faiblement rendue. Ce n’est pas le fort de M. Pasdeloup que de bien comprendre les mouvemens et les nuances de la musique et surtout des symphonies de ce grand maître. L’honorable chef d’orchestre scande trop la mesure, il la dissèque trop minutieusement, et il détruit l’effet général de la phrase en la brisant en petites propositions. Et puis les instrumens à vent de son orchestre manquent d’éclat : on les entend à peine à travers la sonorité prépondérante des instrumens à cordes. L’air d’église de Stradella a été chanté faiblement par Mme Nantier-Didier, dont la voix s’est considérablement altérée. Un Alléluia de Haendel, deux morceaux du Requiem de Mozart, un O salutaris de M. Auber qui ressemble à une cavatine d’opéra-comique, ont précédé un chœur religieux, Sanctus, de M. Gounod, morceau d’un style ample et très élevé. Les chœurs ont mérité des éloges. C’est le 19 avril que M. Pasdeloup a terminé sa brillante et fructueuse campagne par un concert qui a été le plus beau de la saison. La séance, s’est ouverte par la symphonie avec chœurs de Beethoven, qui a rempli toute la première partie du programme. On l’exécutait pour la première fois, et nous n’avons pas besoin de dire que toutes les difficultés d’une entreprise aussi hardie n’ont pu être surmontées. Le premier morceau a été d’abord exécuté trop lentement et avec mollesse. Dans l’allegro maestoso qui forme la seconde partie, les cors ont manqué leur attaque, et il n’y a véritablement que le scherzo qui ait résisté un peu aux tâtonnemens des exécutans. La quatrième partie, qui débute par ce magnifique récitatif des contre-basses, l’adjonction du chœur et du quatuor, cette effroyable péroraison qui accable l’auditeur et les exécutans, tout cela a été rendu par des efforts visibles dont il faut tenir grand compte à M. Pasdeloup et aux quatre cents artistes qu’il avait sous le regard et qu’il dirigeait avec un grand fracas de gestes. La seconde partie du programme a été remplie par différens morceaux tirés des œuvres de Haendel, des sélections, comme disent les Anglais. On a commencé par un très joli chœur de l’oratorio Salomon, où le style fugué et bien connu du grand maître rend avec grâce l’accent biblique du sujet. Un second chœur du même oratorio, — Doux rossignol, — a paru plus charmant encore, et les connaisseurs ont pu admirer dans cette pastorale des temps primitifs les germes et les bégaiemens divins du style descriptif. C’est d’une naïveté sublime. Ce chœur délicieux a produit un grand effet. Après l’Alléluia du Messie, Mme Viardot est venue déclamer un air de l’opéra d’Alcina avec le talent sûr et vigoureux qu’on lui connaît, et la séance a fini par un chœur de Josué d’une puissante et majestueuse sonorité. Malgré quelques fautes commises cette année par M. Pasdeloup, malgré la faiblesse qu’il a eue de permettre à M. Vieuxtemps de jouer trois fois dans ses concerts et d’y exécuter de sa musique, qui ne saurait supporter le voisinage des œuvres des maîtres, malgré aussi la tentative peu heureuse de la symphonie de Schumann, que le public a si rudement accueillie, les concerts populaires de musique classique sont une institution qu’on imite déjà dans plusieurs grandes villes de France et de l’Europe, et qui fera vivre le nom de l’artiste courageux qui l’a fondée. Le programme si varié de la dernière séance donnée par M. Pasdeloup contient une leçon dont la Société des concerts fera bien de profiter.

À côté des deux grandes sociétés dont nous venons de parler, il existe à Paris, on le sait, plusieurs réunions d’artistes voués à l’exécution de la musique de chambre et de quatuor. Il faut mentionner d’abord la société de MM. Alard et Franchomme, qui tient ses séances dans les salons de M. Pleyel, où elle exécute depuis tant d’années la musique des grands maîtres avec une rare perfection. Le public que ces artistes d’élite réunissent autour d’eux tous les quinze jours est une minorité choisie de celui qui fréquente les concerts du Conservatoire. La société de MM. Maurin et Chevillard, consacrée d’abord à l’interprétation des derniers quatuors de Beethoven, poursuit aussi avec un succès évident sa noble mission. À la séance du 24 janvier, on y a fait entendre le quatuor en fa de Beethoven, qui n’est plus un problème pour moi, et puis un quintette de Schumann, composition singulière, où je n’ai remarqué que la marche et surtout un scherzo qui aient un peu d’originalité. L’admirable quatuor en ut, opéra 59, de Beethoven, avec la fugue finale qui est un prodige, a terminé la soirée. Les interprètes, qui font chaque année de nouveaux progrès, ont été à la hauteur de l’œuvre. On pourrait seulement désirer que M. Maurin eût un son plus ferme et plus rond, car il abuse parfois de cette sensibilité nerveuse qui altère la noblesse du style. MM. Armingaud et Léon Jacquard continuent aussi les belles soirées qu’ils donnent depuis huit ans avec un succès soutenu. À la séance du 11 février, M. Armingaud et Mme Massard ont exécuté avec un ensemble parfait la sonate de Weber pour piano et violon. Le beau quatuor en de Mendelssohn, dont l’andante et le morceau final sont les parties saillantes, a terminé la fête. En général, les séances de MM. Armingaud et Léon Jacquard, qui sont suivies par une fraction de la société du faubourg Saint-Germain, ont beaucoup d’intérêt. Il serait injuste de passer sous silence les soirées agréables que donne M. Lamouroux, un violoniste de goût et de talent. À la séance du 10 mars, l’artiste a exécuté deux fragmens d’un concerto de Rode qui ont produit un effet charmant. Le talent vrai de M. Lamouroux a été encore plus remarquable dans le quintette pour instrumens à cordes de Mozart. Le larghetto et le finale de ce chef-d’œuvre sont des pages admirables de grâce et de sentiment.

Parmi les virtuoses célèbres qui sont venus se faire entendre à Paris cet hiver, il faut citer d’abord Mme Clara Schumann, la femme du célèbre compositeur dont nous avons déjà parlé l’année dernière. Elle a donné plusieurs séances dans les salons de la maison Érard, où elle a joué avec une vigueur singulière plusieurs morceaux de Beethoven et d’autres grands maîtres. Mme Schumann joue du piano comme un homme ; elle manque essentiellement de grâce, et sa contenance, quand elle est devant le public, est celle d’une bonne Allemande qui ne s’en fait pas accroire et qui est tout entière au sujet qui l’occupe. C’est une artiste consommée et sérieuse, dont l’exécution laisse désirer plus de souplesse et de variété. Je préfère de beaucoup à Mme Schumann le talent naïf, poétique et tout féminin de Mme Szarvady, dont le nom est connu depuis longtemps des amateurs. Elle a donné, avec le concours de Mme Schumann, deux soirées dans les salons de Pleyel, deux soirées qui ont été très brillantes. Le programme de la seconde soirée, qui était fort bien rempli, contenait d’abord le trio pour piano, violon et violoncelle de Beethoven, dont le scherzo a été exécuté par le virtuose avec une précision et une souplesse admirables. Après un air de Mozart misérablement chanté par une pauvre fille tudesque, Mmes Schumann et Szarvady sont venues exécuter une série de morceaux à quatre mains de la composition de Schumann. Ces morceaux curieux sont des espèces de petits sujets poétiques, des scènes fantastiques, que le musicien a choisis lui-même ou qu’il a empruntés à quelques poésies connues, et sur lesquels il a exercé sa fantaisie. Voici les titres de quelques-unes de ces compositions légères : En tressant des Guirlandes, Cache-Cache, Chant du Soir, A la Fontaine. J’avoue sincèrement que j’ai eu de la peine à saisir le sens de ces savantes divagations, où le motif, quand il y en a un d’accusé, est enseveli sous un luxe de traits, de petites notes et d’harmonies souvent atroces, et que je me suis demandé, après avoir écouté ces drôleries à la Jean-Paul : Qu’a voulu dire le musicien ? Qu’est-ce qu’un caprice musical qui ne repose pas sur un rhythme fortement accusé, sur une idée facilement saisissable ? Sur quel fond se dessinent ces arabesques, qui excitent la curiosité de l’oreille sans que je puisse me rendre compte du point de départ, du thème que le compositeur a voulu enrichir de ses caprices ? La fatigue que j’ai éprouvée à entendre ces petits contes drolatiques, qui ont été interprétés cependant avec une bravoure et une précision rares, n’a pas été compensée par quelques traits piquans que renferment ces compositions étranges de Schumann ; peut-être seraient-elles mieux appréciées par un public allemand, qui a le mot de l’énigme. Mme Szarvady a exécuté ensuite, avec autant de grâce que de poésie, une valse, une étude de Chopin et un scherzo de Mendeissohn. Mme Szarvady, qui a du sang slave dans les veines, interprète la musique de Chopin comme sa langue maternelle.

C’est au chapitre des pianistes, qui sont aussi nombreux que les sables de la mer, que se rattache le concert qui a été donné par Mme Oscar Commettant dans la salle de Herz le 30 avril. Après la première partie du programme, où la jolie bénéficiaire a chanté la cavatine de Semiramide de Rossini avec une bravoure solide et brillante, il y a eu une espèce de carrousel où six pianistes sont venus exécuter une fantaisie colossale composée par Thalberg, Listz, Pixis, Czerny, Henri Herz, Chopin, et arrangée pour six pianos concertans par M. Henri Herz. Cela s’appelle l’Hexaméron, ce qui prouve que les musiciens connaissent leurs ancêtres. La variation de M. Henri Herz a été exécutée par l’auteur lui-même avec le brio et la jeunesse de style propres à ce virtuose émérite, qu’on pourrait surnommer l’Auber du piano. J’avoue cependant que je préfère la variation de Chopin, jouée avec un vrai talent par M. Ravina.

Un des incidens les plus curieux de la saison, c’est l’apparition de M. Litolff, qui a donné deux concerts dans le grand salon de l’hôtel du Louvre, avec le concours de Mme Graever, pianiste distinguée, qui a été son élève. Je pense que le nom de M. Litolff n’est pas inconnu aux lecteurs de la Revue, car j’ai eu l’occasion de parler de cet artiste intéressant, lorsqu’il vint se produire à Paris comme pianiste et compositeur en 1858. Depuis, M. Litolff a beaucoup voyagé, et, après de nouvelles vicissitudes dont le récit formerait un roman des plus piquans, il est venu s’établir dans un village aux environs de Fontainebleau. Aux deux soirées qu’il a données cette année avec un orchestre nombreux qu’il conduisait lui-même, il a fait entendre d’abord un concerto symphonique que nous avons apprécié ici dans le temps, et dont les parties saillantes sont un andante religioso et le scherzo, qui serait un morceau fort original, s’il était moins long, moins tourmenté, moins chargé de modulations violentes et de sonorités criardes. On a exécuté ensuite deux symphonies dramatiques, l’une intitulée les Guelfes, illustration d’un poème allemand, et l’autre les Girondins, préface ou plutôt introduction à un drame de ce nom qui se joue au-delà du Rhin. Dans ces deux compositions bizarres, remplies de bruits, d’éclairs, de fumée et de quelques effets puissans de sonorité, l’auteur a fait preuve d’une imagination hardie et presque désordonnée qui ose tout et ne recule devant aucune témérité. Ces symphonies ressemblent à des fresques grossières, dessinées et peintes à grands traits, où le musicien a voulu rendre et exprimer par des sons et des rhythmes les épisodes d’une grande bataille, les vicissitudes de la mort des girondins au milieu de la révolution française. M. Litolff est un poète musicien de la nouvelle école allemande, un romantique décidé, un réaliste tempéré de fantaisie, qui poursuit avant tout l’effet matériel et pittoresque, mêlant dans un ensemble troublé le rire aux larmes, le sentiment au burlesque le plus bas. Il y a de tout dans l’œuvre de M. Litolff, des idées et du bruit, de la lumière et beaucoup de fumée, de la fougue et d’interminables longueurs. Tel qu’il est, M. Litolff n’est pas un artiste vulgaire, c’est un homme curieux et intéressant dont la vie, le talent et la physionomie ont quelque chose de fantastique qui rappelle certains types d’Hoffmann. Mme Graever, son élève, est une femme agréable et une pianiste de talent dont le style serait plus pur, si elle interprétait de meilleure musique.

Nous avons déjà parlé de M. Jean Becker, ce violoniste génial, comme diraient les Allemands, qui a produit une si vive impression cet hiver à Paris. Né à Manheim et à peine âgé de trente ans, je crois, M. Becker est venu nous visiter pour la première fois en 1860. J’eus alors le plaisir d’apprécier son talent, déjà fort remarquable, et de signaler son nom à l’attention des amateurs. Depuis, M. Becker a beaucoup voyagé, beaucoup étudié et beaucoup appris. M. Becker est un violoniste savant, un érudit ému et sensible, qui a feuilleté la musique de toutes les époques et qui s’est familiarisé avec le style de tous les maîtres. Dans les trois concerts que M. Becker a donnés à la salle de M. Herz avec le concours de M. de Hartog, un riche amateur hollandais, il a exécuté tour à tour une chaconne de Bach d’une horrible difficulté, l’allegro et l’adagio du quatrième concerto de violon de Spohr, des morceaux de Leclair, de Gaviniez, l’adagio et le rondo du troisième concerto de M. de Bériot, une polonaise d’Habeneck et d’autres compositions de maîtres italiens, allemands et français. Ces formes si variées et si différentes les unes des autres ont été rendues par M. Becker avec une bravoure, une justesse d’intonation, Une aisance et une propriété de style vraiment merveilleuses. M. Becker est un artiste original et classique tout à la fois ; il réunit la bravoure d’un virtuose habile à l’imagination d’un poète : aussi son succès a-t-il été éclatant et incontesté, et tout annonce que M. Becker sera bientôt classé parmi les deux ou trois grands violonistes de l’Europe.

Nous devons mentionner aussi M. Dumon, flûtiste belge de beaucoup de talent et professeur au Conservatoire de Bruxelles. Jeune et de belle humeur, M. Dumon a donné un concert dans la salle de M. Herz le 14 février, où il a exécuté d’abord, avec Mme Pleyel, le duo pour piano et flûte de Weber ; puis le virtuose a rendu avec beaucoup de grâce et même de sentiment des airs valaques d’un musicien polonais, François Doppler, qui a composé des opéras et beaucoup de musique pour la flûte, qui était son instrument. M. Dumon a terminé la séance par un nocturne et une fantaisie sur un air national de ce même Doppler, et il a rendu les beautés mélodiques de ces différens morceaux avec un brio étonnant. C’est un véritable artiste que M. Dumon, qui n’a qu’un défaut, mais il est considérable : il passionne la flûte, il cherche à produire des effets dramatiques sur un instrument candide, qui n’est fait que pour soupirer l’amour. Pourquoi M. Dumon n’a-t-il pas choisi un autre instrument, le trombonne par exemple ? Il aurait pu devenir aussi fort que M. Narbich, un Allemand de la vieille roche, qui roucoule sur son tuyau de cuivre plus tendrement que M. Dumon sur sa flûte. En fait de flûte, il n’y a rien de supérieur au talent de M. Dorus et à celui des élèves qu’il forme avec tant de sollicitude. Dans une de ces bonnes maisons de Paris où un maître intelligent comme le docteur Mandl parvient à grouper autour de lui les hommes les plus distingués et à réunir dans un harmonieux ensemble les sciences et les arts, M. Dorus et son élève M. Taffanel ont exécuté avec une rare perfection un duo pour deux flûtes de ce même Doppler dont j’ai déjà parlé. C’était un charme que d’entendre d’adorables caprices tracés par la main d’un compositeur vraiment original et rendus par deux virtuoses aussi modestes qu’habiles, qui ne cherchent à tirer de leur instrument que des effets naturels. Deux autres artistes, M. Triébert, le hautboïste, et M. Jancourt, un basson, ont exécuté ensuite avec beaucoup de grâce un joli duo sur des motifs de l’Italiana in Algieri de Rossini. En général on ne saurait trop admirer, trop louer cette classe d’artistes consommés qui composent les orchestres du Conservatoire, de l’Opéra, de l’Opéra-Comique, ces hommes laborieux et honorables qui consacrent leur vie modeste à cultiver et à répandre les principes d’un art civilisateur. Dans aucun pays, cette classe de musiciens, d’exécutans et de professeurs n’est plus respectable qu’à Paris. C’est aux efforts, à l’enseignement éclairé de ces artistes sérieux, qui pénètrent dans toutes les familles, qu’on doit une partie des progrès considérables qu’a faits la musique en France. Ce sont leurs conseils qui ont épuré le goût de la bourgeoisie et qui lui ont fait comprendre la différence qui existe entre les fantaisies creuses et futiles de la plupart des artistes français et les compositions des maîtres. Jamais dans un salon comme celui de M. Mandl on ne permettrait à un faiseur de points d’orgue comme il y en a tant de venir occuper l’attention d’une réunion de personnes distinguées qui savent apprécier les mouvemens de l’art.

Il existe depuis plusieurs années une Société nationale des beaux-arts dont le siège est sur le boulevard des Italiens. Le but que se proposa d’abord cette société fut d’exposer, pendant toute l’année, des tableaux et des objets d’art de toutes les époques et de tous les maîtres, morts ou vivans. Le comité conçut bientôt l’idée de joindre la musique au faisceau des arts plastiques et d’organiser des concerts où l’on exécuterait particulièrement des œuvres de compositeurs modernes ou inconnus. Quatre concerts ont été donnés cet hiver dans la salle du boulevard des Italiens, qui est peu favorable aux effets de la musique. Les trois premières séances ont été consacrées au Désert et au Christophe Colomb de M. Félicien David. Au quatrième concert, qui a eu lieu le 8 février, on a exécuté une jolie symphonie de M. Félicien David, qui est connue, puis une cantate dramatique, Vercingétorix, dont le poème et la musique sont de M. Debillemont. Cette composition bizarre, qui renferme des récitatifs, des chœurs, des airs et une marche militaire, est un mélodrame manqué écrit avec une énorme prétention. J’y ai remarqué un passage où les voix de femmes font un miaulement qui semble reproduire l’effet du genre enharmonique de la musique des Grecs. Après Vercingétorix, on a fait connaître une ode-symphonie, Vasco de Gama, paroles de M. Delâtre et musique de M. George Bizet ; un lauréat de l’Institut qui arrive de Rome. L’œuvre de M. Bizet est une imitation flagrante du Christophe Colomb de M. Félicien David. Il y a au moins trente ans que les idées, le style de M. Bizet sont connus. M. Bizet a du talent à coup sûr, mais aucune originalité ; sa musique est agréable et facile, mais elle n’appartient pas à celui qui la signe. La séance s’est terminée par l’Enfance du Christ, de M. Berlioz, et par l’ouverture du Carnaval romain, du même compositeur. Cette tentative de la Société nationale des beaux-arts n’a pas été heureuse et a laissé une triste impression sur ceux qui jugent le fond des choses et ne se contentent pas de l’à peu près.

M. de Beaulieu, fondateur généreux d’une Société de Chant classique dont nous avons souvent parlé ici, a donné son concert annuel dans la salle de M. Herz le 14 avril. Le programme de cette séance n’avait pas tout l’intérêt désirable, et l’exécution de la plupart des morceaux a été très faible. Un offertoire de Michel Haydn, qui n’avait jamais été exécuté en public à Paris, a inauguré la fête. C’est de la musique douce et agréable, mais d’un style peu religieux. Un air de Samson, oratorio de Haendel, un Salve Regina, chœur sans accompagnement d’Orlando Lasso, n’ont pas été non plus très bien rendus. Ce qu’il y a eu de mieux dans ce concert, ce n’est pas le chant, mais un beau morceau instrumental, un octuor de Beethoven pour deux hautbois, deux clarinettes, deux cors et deux bassons. Cette délicieuse composition, pleine de sentiment et d’une gaîté sereine, a été exécutée dans la perfection par des artistes comme MM. Triébert, Barthélémy, Leroy, Rose, etc. Il est à désirer que M. de Beaulieu ne se fasse pas illusion sur l’utilité de la Société de Chant classique, si l’honorable fondateur n’apporte pas le plus grand soin au choix des morceaux qui doivent entrer dans son programme, et surtout à l’exécution des chœurs et de toute la partie vocale, qui a été bien faible cette année.

S’il nous fallait parler de toutes les réunions, de toutes les maisons où la musique, sous ses différentes formes, est cultivée avec ardeur et passion, notre récit n’aurait pas de fin. Il serait bien injuste cependant de ne pas encourager ces talens solides et modestes qui restent volontairement dans l’obscurité, et qui se refusent aux applaudissemens du monde comme d’autres les recherchent avec avidité. Telle est Mlle Camille Miet, pianiste et musicienne remarquable, élève de M. Alkan aîné, qui lui a communiqué son goût pour la belle musique et quelque chose de son style précis et vigoureux. J’ai entendu Mlle Miet exécuter plusieurs morceaux bien difficiles, et surtout un trio charmant de M. Rosenheim, avec une netteté et une chaleur communicative qui étonnent chez une jeune personne qui n’a jamais voulu se produire en public.

Il existe à Paris une réunion de nobles et joyeux dilettanti qui porte le nom de Cercle de l’Union artistique, et dont le siège est rue de Choiseul. Présidés, je crois, par M. le prince Poniatowski, ces amateurs, qui appartiennent presque tous à la haute fashion, se réunissent tous les jours et donnent assez souvent des fêtes charmantes où la musique a sa large part. Invité gracieusement à l’une de ces soirées agréables, j’y ai entendu exécuter des quatuors de Beethoven par la société de MM. Alard et Franchomme, et surtout un admirable morceau de Mozart pour quatuor et deux cors, qui porte le nom, dans le catalogue de l’œuvre du maître, de musikalische Spass, badinage musical. Mozart aimait beaucoup ces sortes de plaisanteries aimables, et son humeur joyeuse lui a inspiré plusieurs compositions de ce genre d’une originalité charmante. L’idée que le maître a voulu exprimer dans cette composition curieuse, qui parut à Vienne le 11 juin 1787, c’est une scène de pauvres amateurs, parmi lesquels se trouvent deux paysans qui donnent du cor, et qui, sous la direction d’un seigneur qui a des prétentions comme violoniste, exécutent tant bien que mal un morceau fort difficile pour leur inexpérience. C’est d’un comique achevé que d’entendre ces amateurs dont les deux cors sont des cors de chasse, je crois, souffler, jouer à tort et à travers comme des désespérés, et s’enthousiasmer eux-mêmes d’un désordre qui est ici véritablement un effet de l’art. À la fin de cette délicieuse bouffonnerie, qui a excité l’hilarité de tous les auditeurs, les deux cors poussent violemment deux sons rauques, en dissonance de seconde, dont l’effet de surprise est des plus plaisans. Ce morceau et bien d’autres que nous pourrions citer encore, comme la messe comique de Haydn connue sous le nom de messe du maître d’école, prouvent suffisamment que la musique n’a pas besoin de paroles pour exprimer le rire et même le ridicule de la nature humaine.

Nous ne pouvons mieux finir ce long discours sur les fêtes musicales de l’année qu’en rendant compte d’une séance musicale qui, pour les connaisseurs surtout, a été un véritable événement. Une Société académique de musique religieuse s’est formée depuis un an dans l’intention de poursuivre l’idée du prince de la Moskowa et de relever les beaux concerts qu’il donnait dans la salle de M. Herz sous le gouvernement de juillet. Le prince de la Moskowa, qui était un amateur fort éclairé, s’était proposé de suivre l’exemple de l’école de Choron, qui a été la source de ce grand mouvement vers la musique ancienne et classique qu’on a vu se produire aux premières années de la restauration. On ne se doute pas de l’influence salutaire qu’a eue cette école de Choron, qui a nous a donné un si grand nombre d’artistes remarquables, parmi lesquels il suffit de nommer M. Duprez et M. Nicou-Choron, homme de mérite et compositeur distingué, qui porte dignement le nom que lui a laissé son beau-père. Composée d’amateurs, de femmes du monde et d’artistes de profession, la Société académique de musique sacrée, sous la direction de M. Charles Vervoitte, maître de chapelle à l’église Saint-Roch, a donné sa première séance dans la salle Herz le. 24 avril. Le programme, très remarquable par la variété et le choix des morceaux, était divisé en deux parties : on ouvrit la séance par un fragment d’un Stabat Mater de Joseph Haydn avec accompagnement d’orchestre, morceau d’un style charmant, mélodique et doucement religieux, qui a été monté avec beaucoup d’ensemble. Un air juif, Tu autem, arrangé par Marcello pour un accompagnement de deux violoncelles, a été chanté ensuite par M. Marochetti. Cet air, d’un grand style, a précédé un chœur religieux, Tantum ergo, du compositeur russe Bortnianski, qui a été le réformateur de la chapelle impériale de Saint-Pétersbourg. Il est mort en 1825. Ce chœur, d’une grande originalité, a été rendu avec précision, et a fait place à un joli duo bien connu de Haendel, Che vai pensando, qu’une femme du monde, Mme la baronne de F…, et M. Bussine ont dit avec assurance. Ce morceau élégant, ce charmant badinage, aurait produit un meilleur effet encore, si le mouvement avait été mené plus vivement. Après un Domine, fragment tiré d’un psaume de Marcello, on a exécuté une chanson française d’Orlando Lasso, les Vendanges, chœur sans accompagnement très curieux et très agréable. Par la vivacité du rhythme, par la prédominance du genre syllabique et par une tendance sensible à la modulation, on trouve dans cette chanson du contemporain de Palestrina comme un pressentiment de l’effet dramatique. Un fragment du Paulus, oratorio de Mendelssohn, a terminé la première partie de ce riche programme. La seconde parole de Jésus-Christ sur la croix, de Haydn, chœur et orchestre, a ouvert la seconde partie. Les soli ont été chantés avec soin par Mme la comtesse O… de F…, Mlle Bernard des Portes et MM. Hayet et Lenoble. Cette composition de Haydn est d’un style pieux, tendre, pénétrant, et bien supérieure à la musique violente et trop dramatique du Christ au mont des Oliviers, de Beethoven. Après cette page émouvante, qui a produit un très heureux effet, Mme H… et M. Brésil ont chanté un duo de Marcello, — Quemadmodum, — d’une mélodie douce, et puis est venu un Sicut servus, chœur sans accompagnement de Palestrina, hymne d’une sérénité sublime qui a été chantée avec un ensemble parfait. On ne pouvait pas choisir une inspiration plus opposée à celle de Palestrina que le Gaudeamus, chœur à quatre voix de Carissimi, qui a rempli le cinquième numéro de la seconde partie du programme. Cette composition curieuse est une prière gaie, ce sont des gens de bonne humeur qui célèbrent une fête de l’église comme ils célébreraient une fête de famille, et qui chantent avec entrain : Gaudeamus, gaudeamus,… in hœc sacra solemnitatem. Ces paroles sont traduites par un rhythme presque dansant et sont dialoguées par les quatre voix, qui ne se réunissent qu’à la fin de cette espèce de prologue. Un adagio de quelques mesures, où les quatre voix chantent : O Maria ! Maria ! précède un mouvement plus vif que le premier et par lequel sont exprimées, en style fugué, ces paroles liturgiques : Vive, vive in œternum, ô beatissima Maria ! C’est extrêmement curieux et plaisant, et ce morceau comme celui de Mozart et la messe comique de Haydn, dont j’ai parlé plus haut, prouvent qu’on peut tout exprimer en musique, même avec des moyens aussi simples que ceux qu’emploie Carissimi, et que les Italiens aiment à rire jusque dans le sanctuaire. Pourquoi donc l’expression de la joie serait-elle bannie de l’église ? Le moyen âge était moins difficile que nous sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres.

Après un libéra de Jomelli d’un puissant effet, dont les soli ont été bien interprétés par Mmes la baronne F… et Brésil, après un quatuor charmant d’Aiblinger, maître de chapelle du roi de Bavière, qui a été chanté avec une justesse parfaite par MM. Bussine et Hayet, par Mmes Hélène Dubois et Bernard des Portes, la fête s’est terminée avec éclat par un fragment de Judas Machabée, oratorio de Haendel. Ce premier concert de la Société académique de musique sacrée est d’un bon augure pour l’avenir. On a été charmé de ces bonnes voix d’amateurs, pures, saines, franches et bien disciplinées, sous la direction d’un homme de talent, M. Vervoitte, qui, par le choix des morceaux et par la manière dont il en a compris le sens, a fait preuve d’une véritable intelligence du caractère historique de l’art musical. Nous souhaitons que cette société intéressante se consolide et devienne une institution durable.

Tout était fini, le public et les artistes paraissaient assouvis de concerts et de musique de toute sorte, lorsqu’on apprit que M. Thalberg était à Paris. Il fit un signe de la main, et une société d’élite accourut dans les salons de la maison Érard, où M. Thalberg donna trois séances seul, devant Dieu et devant les hommes ! il enchanta son monde en exécutant tour à tour du Beethoven, du Weber, du Mendelssohn, du Chopin et aussi de sa propre musique, qu’on lui pardonne, parce qu’il en relève le mérite par une exécution splendide qui fait un instant illusion. M. Thalberg est un enchanteur, un virtuose incomparable qui a eu bien des imitateurs, mais pas un seul rival dans le genre d’effets dont il est le créateur. On ne peut rien entendre de plus merveilleux que M. Thalberg promenant ses doigts sur un piano d’Érard et se livrant à sa fantaisie, à moins que M. Sivori ne survienne avec son violon enchanté, car alors il n’y a plus qu’un Dieu et que ce petit diable d’homme qui a dérobé à Paganini, son maître, une étincelle de son génie.


P. SCUDO.


Le Discours d’Isocrate sur lui-même, intitulé sur l’Antidosis, traduit en français pour la première fois par Auguste Cartelier, revu et publié avec le texte, une introduction et des notes, par Ernest Havet ; Paris 1862.


Ce titre, qui semble n’annoncer qu’une traduction et des éclaircissemens sur un point particulier d’érudition grecque, est celui d’un beau volume sorti des presses de l’Imprimerie impériale, d’un livre excellent, un des mieux faits et des meilleurs que nous ayons lus depuis longtemps, et qui, on ne peut le soupçonner d’abord, offre même un intérêt touchant. C’est un monument élevé par l’amitié à une chère mémoire. Un ancien élève de l’École normale, qui aurait pu marquer sa place dans la littérature savante, si une chétive santé et de longues souffrances ne l’avaient retenu dans l’obscurité, et s’il n’avait été enlevé à ses études par une mort prématurée, M. Auguste Cartelier, avait laissé une traduction inédite d’un discours d’Isocrate. Cette œuvre, entreprise et achevée avec une sorte de religion littéraire et qui mettait pour la première fois en français un des morceaux les plus curieux de l’éloquence grecque, méritait de ne pas périr. L’intime ami de M. Cartelier, M. Havet, professeur au Collège de France, s’est fait un pieux devoir de recueillir cette relique, et, pour la rendre plus digne encore d’être offerte au public savant, il l’a complétée par des notes, une notice et une grande introduction, mêlant son travail de plusieurs années à celui du traducteur et prenant pour ainsi dire un dernier et triste plaisir à confondre encore ses pensées avec celles de son ami. Jamais on n’a paré un tombeau avec plus de soin, de goût, de mesure, et en respectant mieux le caractère de celui qu’on veut honorer. Il y a dans cette mesure à la fois une preuve de loyauté envers le public et une délicatesse suprême envers celui dont la candeur n’aurait pas souffert la pensée qu’il pût être loué après sa mort autrement que par des vérités modestement exprimées. Si c’était ici le lieu de nous étendre sur certains détails des mœurs universitaires, ce serait pour nous une satisfaction de montrer comment ces sortes d’unions fraternelles, commencées à l’École normale, resserrées par la communauté des études et des sentimens, sont précieuses pendant la vie et même après la mort, puisque le survivant peut encore assurer à son ami un peu de cette renommée qui est souvent la seule récompense d’obscurs travaux. M. Havet nous donne à tous un exemple qui ne sera point perdu, et si nous n’insistons pas sur ce sujet, c’est pour imiter la discrétion si virile de M. Havet lui-même, et pour ne rien dire qui soit en dissonance avec cette réserve qu’il a su garder partout dans son livre, et qui est comme la pudeur de l’amitié et des regrets.

En prenant le discours de l’Antidosis pour objet d’une longue étude, M. Cartelier se laissait tenter par l’honneur de traduire le premier un texte grec découvert en 1812 par André Mustoxydis dans un manuscrit de Milan et publié par lui la même année, mais qui depuis resta peu connu, parce qu’on ne lit point ce qui n’est pas traduit. La nouveauté d’ailleurs n’était pas le seul intérêt de cette pièce d’éloquence. Comme dans ce discours Isocrate plaide pour sa gloire d’orateur à l’âge de quatre-vingt-deux ans, qu’il fait les honneurs à sa personne et à son talent, qu’il se cite lui-même, encadrant dans son plaidoyer les plus beaux morceaux de ses autres discours, il se trouve que l’Antidosis offre la fleur de son éloquence. Nous y voyons tout Isocrate, réduit, il est vrai, mais comme il voulait être vu, et pour ainsi dire paré de ses propres mains. Enfin ceux qui ont connu M. Cartelier savent ce que cet esprit, voluptueusement littéraire, trouvait de douceur dans la langue attique, dans cette perfection oratoire où l’honnêteté des sentimens est une satisfaction pour le cœur, où les raffinemens même de l’art sont une lumière pour l’esprit, où la diction est un enchantement pour l’oreille, et dont la simplicité étudiée est un défi jeté au traducteur, et par conséquent pour lui une tentation. Il a fallu bien des soins et du loisir pour rendre avec agrément en français cette éloquence paisible, qu’on se figure si ornée, et qui souvent n’est belle que de son élégante nudité. Comment faire sentir dans une langue étrangère et peu musicale les exacts rapports des mots et des choses, l’aisance dans la dignité, les mille convenances de la pensée et du style, et toutes les grâces coulantes de l’atticisme ? M. Cartelier a fait effort pour retenir du moins le principal, la justesse précise, l’ampleur des tours, une certaine égalité de mots qui flatte, et en tout cette correction lucide qui est le lustre de la simplicité, et qui, à force d’être nette, reluit. Cette traduction, sans cesse repolie, n’a pas été faite comme une tâche qu’on est pressé de finir et de livrer au public ; elle a été l’objet de tous les scrupules de la conscience littéraire, on ne l’a entreprise que pour le plaisir de la faire, comme ces ouvrages que les artisans d’autrefois se proposaient et achevaient avec amour, non pour en tirer profit, mais pour élever l’industrie jusqu’à l’art et pour se montrer à eux-mêmes jusqu’où pouvait aller l’habileté de leur main.

Dans une grande introduction, qui nous paraît un modèle de goût, de science et de style, M. Havet a fait une étude complète d’Isocrate, où l’on voit sous un jour nouveau cet orateur singulier que jusqu’ici la critique avait mal jugé, non pas méconnu peut-être, mais maladroitement célébré. Les louanges sans discernement qu’on lui a prodiguées lui avaient fait plus de tort que les reproches. Il n’est pas étonnant du reste qu’il n’ait pas été bien apprécié, et que sa renommée ait flotté entre une admiration de commande et un dédain ignorant. Quand nous lisons aujourd’hui, avec nos préoccupations modernes et notre esprit pratique, ces discours fictifs qui ne sont que des œuvres de rhétorique, nous sommes tentés, au premier abord, de les trouver assez peu dignes d’une sérieuse étude. Pour les comprendre et les goûter, il faut se faire Athénien, se transporter à l’époque où l’on créait les belles formes oratoires, s’associer au goût d’un peuple épris de beau langage, étonné de voir que la prose peut avoir son harmonie comme les vers, se laissant charmer, non-seulement par les savantes cadences, mais par le choix des termes, un emploi plus juste des mots et une logique déliée qui se déroule avec grâce dans les détours d’une longue période. Les Grecs, qui n’avaient entendu que les fortes improvisations de leurs hommes d’état, le langage souvent saccadé et sans haleine de l’Agora, se pâmaient d’aise devant ces perfections nouvelles de l’art. Athènes prit plaisir à draper sa pensée dans ces vêtemens plus amples, plus riches, mis à la mode par les sophistes, comme une adolescente heureuse de ses premiers atours. Il faut bien que les Grecs se soient laissé fasciner par les prestiges de cette rhétorique, puisque Isocrate, qui a vécu près d’un siècle, a joui d’une gloire incontestée, que, sans être un homme vraiment politique et militant, il a été considéré, au milieu des agitations de la liberté, comme le plus grand orateur, comme l’éloquence même, qu’il ne fut pas trouvé ridicule de mettre dix ans à polir un discours de cinquante pages, et qu’après sa mort on lui éleva des statues. Les Athéniens étaient amoureux d’éloquence, comme nous pouvons l’être de musique, admirant l’art pour l’art, ne demandant pas plus à l’éloquence d’être utile que nous ne demandons à une symphonie de Beethoven d’être probante. Un orateur tel qu’Isocrate, un artiste en discours, λογοδαίδαλος, était un compositeur qui fait un beau morceau sur un sujet fictif, et qui l’exécute lui-même devant une assemblée d’amateurs. Et quand le morceau avait réussi, on le jouait de nouveau, et d’habiles récitateurs se chargeaient de le faire valoir. Le maestro de l’éloquence leur donnait ses instructions sur la manière de le lire, notait les inflexions et les repos pour ne pas fatiguer l’auditoire. Ainsi chaque discours pouvait avoir un nombre indéfini de reprises, car nous sommes bien obligé d’emprunter la langue d’un art qui ne sert qu’au plaisir pour faire comprendre les caractères de cette éloquence oisive, mais ravissante pour des Grecs.

Le rhéteur Isocrate, dont on ne s’occupe guère aujourd’hui, est devenu sous la plume de M. Havet un personnage des plus intéressans. L’artiste, l’homme si longtemps défiguré par des éloges insipides revit devant nous et s’empare de l’attention. On aime à voir cet Athénien si bien doué et sachant si bien aussi jouir de tous ses dons, beau, riche, élégant, pacifique, heureux même de ses infirmités physiques et morales, redevable à sa faible voix et à son débile courage de pouvoir éviter les mêlées oratoires, où la dignité personnelle risque d’être froissée et de souffrir, passant sa longue vie à se composer un beau personnage, image de son irréprochable éloquence, sophiste honnête, qui, dans sa vie comme dans ses discours, se montre à la postérité dans les plus belles attitudes morales. Ce doux philosophe, cet excellent, mais faible citoyen, a été une sorte de prédicateur au service des sentimens civiques ; mais, toujours artiste en même temps que citoyen, il consacrait son éloquence à embellir la gloire de sa patrie avec d’autant plus de zèle et de persévérance que la gloire de sa patrie servait à embellir son éloquence. Il a été plus qu’un simple rhéteur, il a été, dans sa vie comme dans ses discours, l’exemplaire le plus accompli de la plus décente rhétorique. Si Démosthènes se sert de la parole comme un honnête homme d’un habit pour se couvrir, on peut dire qu’Isocrate s’en est servi comme un honnête homme qui veut faire belle figure. Comment blâmer d’ailleurs cette espèce de luxe oratoire qui ne se compose que de sagesse, d’élégance et de patriotisme ? Il a commis des fautes sans doute, mais sans le savoir ; il a traité avec Philippe, au lieu de s’en défier ; il lui a écrit une belle lettre pour l’entretenir dans de bons sentimens ; il s’en est fait le garant auprès de ses concitoyens, au risque d’endormir leur vigilance patriotique ; il a servi naïvement le Macédonien, ne pouvant se figurer qu’il n’eût pas converti celui qu’il avait prêché, car n’oublions pas d’ajouter qu’à cet homme heureux les dieux avaient donné par surcroît une vanité innocente, douce aux autres, souriante à lui-même, qui lui permettait de jouir de toutes ses qualités, de ne pas voir ses erreurs, de faire sans cesse le tour de ses propres perfections, défaut si l’on veut, mais défaut délicieux pour celui qui en est doué, et sans lequel le génie même ne peut vivre en joie.

M. Havet a peint en quelques pages exquises cet orateur honorable dont toutes les qualités confinent à des défauts, et dont le portrait, pour être ressemblant, demande les plus fines nuances. Il ne s’est pas proposé de faire un panégyrique, mais une étude vraie, sincère, qui estime à leur juste prix cet art factice ou minutieux, ce talent placide, cette magnificence de formes souvent un peu vide ou mensongère, puis cette noblesse de caractère sans énergie, cette raison timide et cette sagesse un peu courte. Toutes ces faiblesses de l’homme, du citoyen et de l’artiste n’empêchent pas d’ailleurs ce personnage si distingué d’exciter la sympathie et même une certaine admiration. Cet homme en tout semblable à lui-même, dont le talent répond si bien au caractère et dont la gloire est comme composée de bienséances oratoires et morales, n’est pas assurément un sophiste vulgaire, et n’est pas indigne de devenir le sujet d’une étude profonde, même pour un grave esprit. Aussi M. Havet n’a-t-il pas craint de démêler son art, et en rectifiant les jugemens qu’on a portés sur lui, en le comparant de près ou de loin à tous les écrivains dont on l’a quelquefois indiscrètement rapproché, il l’a ramené avec la plus lumineuse précision à sa véritable originalité. La partie littéraire de cette étude est d’une rare finesse, comme il convient à une critique qui se propose de marquer les plus insaisissables différences de l’éloquence et du style. En quelques traits nets et rapides, tracés avec une grande sûreté de main, l’auteur fait connaître non-seulement Isocrate, mais tous les écrivains anciens ou modernes qui passent pour relever de lui : analyse pénétrante où se fait jour un goût très vif pour toutes les délicatesses de la pensée et de la parole, mais où l’on ne voit nulle complaisance pour les petitesses et les vanités de l’art.

M. Havet, agrandissant son sujet sans en excéder les limites, a fait à propos d’Isocrate une forte esquisse de l’histoire morale d’Athènes. Pour mieux juger l’orateur, il a dû peindre la société athénienne, le mouvement de cette démocratie turbulente, les opinions, les partis, le rôle des philosophes et des orateurs. Au milieu de ce tumulte, on apprend à bien connaître cette éloquence sereine qui ne resta pas entièrement étrangère aux agitations de la vie publique, et qui ne laissa pas d’exercer une certaine action politique. Les tièdes discours du rhéteur philosophe paraissent s’animer quand on voit dans quelles circonstances ils ont été composés, et à quoi ils répondent. On sent que l’esprit de M. Havet se plaît dans ces grands sujets, que ce spectacle d’Athènes a pour lui comme un intérêt présent, et qu’en parlant de cette ville, qui fut en philosophie, en politique comme dans les arts, l’institutrice des peuples, il s’échauffe comme s’il s’agissait de la patrie. À voir cette chaleur, cette décision dans les jugemens, et je ne sais quel frémissement de pensée, on devine que cette étude n’a pas seulement pour l’auteur un intérêt littéraire, et que son esprit passionné ne se serait pas résigné à se renfermer pendant des années dans la calme école d’Isocrate, s’il n’avait pas entendu au dehors et à côté le bruit de l’Agora. Du reste, cette chaleur et cette décision sont un des caractères les plus remarquables de ce livre. Les jugemens politiques et littéraires y sont nets et accentués comme des professions de foi, les pensées rapides comme si elles étaient décochées. C’est un style actif, militant, qui va droit au but, court vêtu pour être agile. Dans ses peintures, l’auteur tient moins à la couleur qu’à la finesse des contours et à la vigueur du trait. Tout dans ce livre est si mesuré, si bien défini, que la grâce même y est précise. Il nous paraît assez inutile de gâter ici notre plaisir et1 celui du lecteur en marquant certains points où nous sommes en dissentiment avec l’auteur, d’autant plus que ce livre se défend de tous côtés par sa parfaite circonspection littéraire, et que la critique n’a guère de prise sur cette solidité polie.


C. MARTHA.


V. DE MARS.