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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1851

Chronique n° 459
31 mai 1851


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 mai 1851.

L’histoire de l’assemblée législative est depuis quelques jours toute pleine de vivacités et d’orages : c’est une série d’incidens qui se détachent en relief sur le fond même de la situation, qui s’y rapportent de près ou de loin, qui même en naissent quelquefois, qui d’une manière ou de l’autre la dessinent et l’accusent. Encadrée, pour ainsi dire, dans cette suite d’épisodes parlementaires, la situation s’aperçoit mieux, elle se laisse plus entièrement saisir, elle tombe maintenant tout-à-fait sous les regards du public. Il suffit de peu de mots pour en résumer le sens intime, pour en caractériser les divers aspects ; nous la réduirions volontiers à ces trois points sur lesquels nous appelons de toute notre ame la réflexion des gens de bien, les priant de s’interroger eux-mêmes en conscience sur chacune des questions que voici, et d’agir ensuite selon le juste jugement qu’ils auront prononcé, d’agir avec toutes les ressources qui sont à la disposition d’un vrai citoyen, lorsqu’il veut jusqu’à la fin dernière espérer en son pays.

N’est-il pas vrai d’abord qu’il se produit à cette heure un mouvement d’une incontestable puissance au milieu de la nation, un mouvement naturel et de plus en plus fort, qui monte à vue d’œil comme la crue des grandes eaux ? N’est-il pas vrai que dès l’instant où l’idée de la révision, pour la nommer par un nom devenu si vite populaire, a pénétré dans les couches épaisses de cette société si troublée, elle les a traversées comme un rayon de lumière ? Qu’on y prenne garde, et qu’on se demande s’il n’y a pas une analogie plus profonde peut-être qu’on ne le soupçonne encore entre la phase qui commence et celle d’où sortit l’élection du 10 décembre. On se souvient sans doute de cet irrésistible élan des masses, qui, une fois mises sur la voie, s’y portèrent sans plus rien entendre et votèrent avec la furie française. Il y avait pourtant des raisons pour modérer cet entraînement vers l’inconnu ; mais l’inconnu qui alarmait la sagesse, ou, si l’on veut, la défiance, n’avait rien qui effrayât la foule dans cette passion où l’avait jetée la violente envie d’un meilleur état. La foule ne se contente pas facilement d’être mal par crainte d’être pis ; elle va droit à l’opposé du côté où elle sent la souffrance, parce qu’elle s’imagine que le remède est-là et qu’elle l’y trouvera d’emblée. Les paysans et les manœuvres qui, se levant en masse au 10 décembre, votèrent à la république la présidence d’un Napoléon, ne raffinaient pas davantage. L’idée leur était venue que c’était le moyen de guérir du terrible malaise qui avait gagné tout le monde ; ils coururent tête baissée chercher la guérison. Il en est à présent de la révision du pacte constitutionnel de 1848 comme il en était alors de l’élection du 10 décembre : c’est une issue (et celle-là est plus encore l’unique que ne l’était l’autre), c’est une issue pour se tirer de l’impasse où l’on étouffe. On peut commenter d’autant de façons qu’il y a de partis et de nuances de parti les motifs individuels qui, auront décidé les hommes politiques à prendre l’initiative de ce suprême effort ; le motif universel du succès qui le couronne, de l’impulsion, qui le précipite et le rend invincible, c’est l’ardeur fiévreuse avec laquelle on aspire par toute la France à conquérir de l’air et de l’espace pour soulager sa poitrine. Écoutez seulement la multitude qui pétitionne, écoutez l’expression la plus sincère et la plus unanime de ses vœux : on demande la révision pour la révision, on ne la demande pas en somme contre la république, — ce, sont les purs républicains qui le feraient croire à force de s’en fâcher ; — on la demande contre la position insoutenable qui a mis toutes les patiences à bout, et ne dût-elle être qu’un second répit après le premier répit de l’élection du 10 décembre, il le faut à présent comme il a fallu naguère celui-là. Il n’y a point là-dessous d’intrigue qui puisse prévaloir, il n’y a pas de tactique clandestine qui produise de ces effets contagieux sur tout l’être moral d’un peuple ; il y a l’empire absolu d’une nécessité d’ordre public et je dirais presque d’existence nationale : primo vivere ! Ce que, donnera la révision, où l’on ira le lendemain du jour où elle sera décidée, personne assurément n’en sait rien ; mais on sait parfaitement que l’on ne peut plus aller du tout, si on ne l’obtient pas elle-même, et c’est cette claire conscience du besoin qu’on en a qui fait qu’on l’obtiendra. On ne lutte pas long-temps, même dans un pays en révolution, contre le cri de la conscience universelle.

N’est-il pas vrai cependant, et voilà une autre face de la situation, n’est-il pas vrai que plus ce cri souverain se propage et s’entend, plus on voit s’exaspérer tous ceux qui avaient pensé déposséder la France d’elle-même et lui imposer la règle de leur école, ou simplement le joug de leur volonté ? A mesure que le pétitionnement pour la révision a pris de la consistance, sourdes ou tumultueuses, on a senti redoubler les passions des esprits factieux ; on croirait que ces passions prétendent déjà couvrir la voix du pays et l’intimider par leur bruit ou par leurs menaces. Ceux-là sont des esprits factieux, qui ne savent point être conséquens avec eux-mêmes, si ce n’est dans leur penchant invétéré pour une domination brutale, qui démentent sans gêne leurs plus essentielles doctrines pour le profit de cette domination, qui soutiennent par exemple que le suffrage universel ne manquerait point de rendre la France républicaine, et qui ne veulent point admettre pourtant que la république dépende du suffrage universel. La république, c’est eux et leurs amis, c’est leur étroite orthodoxie, c’est leur intolérant catéchisme, je ne parle que de ceux qui sont honorables, sans quoi j’ajouterais, c’est la satisfaction égoïste de leur orgueil et de leurs appétits. La république, ainsi conçue par ces fiers cerveaux, s’explique assez aisément pour eux, et comme ils n’y voient point d’autres mystères, ils ne pardonnent pas au reste de la nation d’être moins sûre qu’eux-mêmes que la république lui convienne et de chercher à s’édifier. De là ces voix qui se grossissent, ces gestes qui s’emportent, ces scandales de tribune, ces sinistres rumeurs qui courent dans l’ombre. De là ces explosions calculées d’un fanatisme systématique qui annonce à coups de tam-tam qu’on est prêt à mourir plutôt que de se rendre : on essaie de faire peur aux gens. N’est-il pas vrai que, s’il est une manière d’ôter aux institutions républicaines ce qu’elles peuvent garder de prestige, c’est cette conduite des républicains forcenés ? N’est-il pas vrai que ce tapage affecté n’aboutit qu’à stimuler davantage les sentimens qu’il a l’air de braver, tourne rapidement contre ceux qui l’exécutent, et dégoûte de l’opinion qu’ils prétendent ainsi servir ? On verra combien à la longue il en restera qui ne s’apercevront point de l’abîme où ils poussent leur fortune et leur drapeau, ou qui, s’en apercevant, l’y pousseront toujours par entêtement et par colère.

Enfin, et c’est notre troisième point, qui n’est pas le moins singulier, à côté de ces désespérés qui ne veulent à aucun prix de la révision, il y a des sages qui, d’un très grand calme, professent qu’ils en voudraient bien, si elle était possible, mais qui, la déclarant d’avance impraticable, donnent en même temps à comprendre qu’il ne leur coûte guère de se résigner à s’en passer. N’est-il pas vrai que cette résignation doit paraître au moins étonnante chez des hommes d’état qui savent, à n’en pas douter, tous les vices de la constitution de 1848, n’ayant eux-mêmes réussi dans l’origine qu’à lui épargner les plus gros, sans pouvoir la préserver des inconvéniens inséparables du milieu d’où elle émanait ? Quels que soient les motifs qui semblent aujourd’hui les tranquilliser sur les éventualités de 1852, pour les dispenser de s’en beaucoup inquiéter d’avance, quels que soient les motifs plus ou moins particuliers de cette attitude indifférente, n’est-il pas vrai qu’une pareille attitude en face d’un avenir si proche et si sombre contraste péniblement avec les préoccupations du pays, et ne lui impose point de manière à lui rendre plus de confiance ? Si peu qu’on regarde autour de soi, et plus encore dans le pays que dans l’assemblée, on ne saurait se dissimuler que quiconque prendra froidement cette question capitale de la révision se trouvera bientôt en dehors du courant de l’opinion, d’un courant, non pas capricieux et fugitif, mais durable et profond. N’est-il pas vrai que cette scission qui se ferait entre l’opinion et les chefs parlementaires qu’elle aime à respecter et à suivre finirait par être une cause de discrédit pour eux et de désarroi pour tous ?

Tels sont les points principaux auxquels la pensée s’arrête naturellement, quand on observe la crise présente ; tels sont les points sur lesquels il faut avoir une conviction faite pour se faire aussi une conduite en face des circonstances prochaines dans lesquelles tout homme sera peut-être plus personnellement responsable qu’on ne l’a encore été dans aucune des passes de notre histoire révolutionnaire. Faut-il s’associer à l’entraînement qui se prononce en faveur de la révision et contribuer chacun pour sa part à l’accélérer ? Faut-il seulement regarder d’un peu haut cette poursuite, et ne s’y joindre que pour en décourager les autres en leur prodiguant l’avis de ne s’y point trop livrer ? ou faut-il, par hasard, approuver l’acharnement que les républicains du temps de la conquête opposent à tout essai de ce genre-là, comme si la république étant leur bien à eux et non pas celui de tout le monde, personne qu’eux n’y devait toucher ? Il est impossible de prendre ici l’un ou l’autre parti : c’est un devoir de choisir et de s’en tenir fermement à son choix. Pour choisir en connaissance de cause, ce n’est pas un mauvais apprentissage de recueillir et de méditer les scènes récentes qui ont agité l’assemblée nationale, de voir dans leur ensemble les opérations des partis aux prises et les coups qu’ils essaient.

La première impression qui nous vienne en comparant les souvenirs de ces tumultueuses séances, c’est que l’extrême gauche s’applique évidemment à tenir en haleine le parti sur lequel elle croit pouvoir compter en dehors de l’enceinte législative. Elle travaille de son mieux, par les voix de tous ses orateurs, par les grossières violences de tous ses excentriques, à distraire ses frères et amis, ses soldats d’aventure, du spectacle décourageant de cette union soudaine qui se manifeste dans la majorité raisonnable et sensée de la France pour arriver d’un commun accord sur le terrain neutre de la révision. Nous l’avons dit, son procédé est de faire plus de bruit que le pétitionnement, afin de l’étouffer ou de le dissimuler. Elle avait un instant pensé qu’aux pétitions pour la révision du pacte de 1848, elle serait à même d’opposer en nombre à peu près suffisant des pétitions rivales pour l’abrogation de la loi du 31 mai. C’était une illusion qui devrait l’éclairer. On a essayé en province, et l’on n’a trouvé que de rares signatures ; on a essayé à Paris, et, sur une plus ample vérification, l’on a dû renoncer à l’espoir de produire un mouvement quelque peu significatif : on s’est désisté prudemment, avant même d’avoir rien mis en œuvre. L’hostilité imprévue, déclarée tout d’un coup, contre la loi du 31 mai par quelques-uns de ses plus chauds promoteurs n’a pas ramené beaucoup de recrues dans ce camp là. Le vigoureux accent avec lequel M. Baroche a professé pour lui et pour le ministère tout entier une adhésion complète et fondamentale au système d’une loi si nécessaire, l’à-propos de cette véritable déclaration de cabinet, ont brusquement coupé court à toutes les incertitudes qu’on entretenait par artifice dans beaucoup d’esprits.

Ç’a été d’ailleurs, cette fois en particulier, une chaude rencontre, la suite assez éloignée, mais encore très passionnée, du jour où dans l’autre quinzaine la querelle s’était annoncée et déjà presque ouverte. On se rappelle que l’occasion en avait été fournie par le texte d’un message télégraphique relatif à l’élection des Landes. Le débat allait être renouvelé par le rapport que M. de Dampierre avait à lire sur cette élection, qui n’était pas d’ailleurs contestée, et qui envoyait à la chambre le général Durrieu, un partisan avoué de la loi du 21 mai. La montagne se promettait, de saisir cette conjoncture toute naturelle pour exciter dans le parlement, en l’honneur du suffrage illimité, le tumulte qu’elle n’a point encore obtenu du pays, pour livrer une bataille de plus à la loi du 31 mai. Elle s’était par malheur rangée sous un chef qu’elle a bien souvent répudié quand il s’offrait, qu’elle soupçonne toujours, même quand elle l’accepte, et qu’elle acceptait là, parce qu’elle se fiait à l’âcreté de son tempérament pour envenimer un litige où il n’entrait guère moins d’animosité personnelle que de motifs politiques. M. de Girardin lui semblait très en état d’être fort désagréable à M. Léon Faucher ; l’inconvénient est que M. de Girardin a toujours plus d’une rancune en train, et qu’il n’est pas maître de les régler comme ses idées, une idée par jour. Il y a dans cette tête échauffée une surexcitation maladive qui se trahit surtout au grand éclat de la tribune, et transforme en de soudaines colères les projets les mieux calculés de son habileté la plus froide. M. de Girardin a manqué M. Léon Faucher pour entreprendre M. de Dampierre, et la loi du 31 mai, au lieu de subir un assaut en règle, n’a plus guère eu à essayer que le feu croisé d’interruptions à peu près parlementaires. « Le vice de l’élection des Landes, a crié M. Madier de Montjau, c’est la loi du 31 mai. » Voilà tout le fort des argumens de la montagne. La loi du 31 mai n’existe point, parce qu’il ne lui plaît pas qu’elle existe. La montagne sait se départir à sa convenance de la méthode d’interprétation judaïque qu’elle applique à la constitution. Les pères de la constitution ont prévu qu’elle donnerait de grands sujets de la vouloir changer, et ils ont fait de leur mieux pour qu’on n’y parvînt pas ; ils ont décidé qu’en pareil cas, 188 voix seraient un chiffre qui pèserait plus que 562. Ce chiffre de 188 est devenu, sur les bancs de la gauche, un chiffre sacramentel ; on s’y tient à n’en pas démordre, et l’on ne jure, sur ce chapitre-là, que par la lettre de la constitution. La lettre de la constitution n’a pas interdit cependant de régler le domicile électoral ; elle a sagement déterminé qu’on aurait à vingt et un ans la maturité nécessaire pour participer au gouvernement de son pays, qu’on aurait, sans savoir lire, l’intelligence assez façonnée pour nommer à soi seul et tous en bloc les huit ou dix députés de son département. Ce sont là des mérites recommandables qui valent bien qu’on l’excuse de n’avoir pas dit aussi qu’il l’aurait indifféremment des électeurs volans et des électeurs sédentaires ; mais enfin elle ne l’a pas dit, et la lai du 31 mai a passé par la place que lui ouvrait cette lacune du texte constitutionnel. Or le texte n’est plus ici de rien aux yeux de ces puritains de la constitution, qui se refusent à sortir du sens littéral quand il s’agit de la révision. Ils vous menacent de l’émeute, si vous entreprenez la révision en dehors de leur texte ; ils vous en menacent encore, si vous ne leur abandonnez pas la loi du 31 mai, qui ne dépasse point cependant les termes de leur évangile : ce qui revient à dire qu’ils sont à eux seuls la loi et les prophètes, les maîtres souverains de la république et par conséquent de la France, à qui la république est supérieure, les maîtres en vertu de ce droit du plus fort occupant dont la France ne leur pardonne guère pourtant d’avoir un jour usé.

Nous ne savons pas ce que cette théorie pourra soulever de désordre à un moment donné sur la face du pays ; c’est une doctrine d’insurrection à tout bout de champ, qui ne soutient pas la discussion dans une assemblée délibérante. L’intérêt de la séance n’était pas là ; il était dans une complication plus délicate qui pouvait se présenter, comme le suggéraient des insinuations maladroites ou perfides. Nous ignorons si M. le président de la république a concouru à la loi du 31 mai par sympathie ou par raison, nous sommes seulement très persuadés qu’il comprend aujourd’hui que le rétablissement du droit désordonné de suffrage ne tournerait pas plus à son bénéfice qu’à celui de la France, et il n’a point d’ailleurs donné lieu de supposer qu’il pût jamais songer à séparer l’un de l’autre. Il est certain néanmoins que tout le monde n’a pas autour de lui un si juste sentiment de la vérité des choses. Le propre des politiques subalternes, c’est de trouver toujours des raisons d’état pour faire leur cour aux grands, et d’inventer des expédiens considérables à cette seule fin de s’imposer comme nécessaires. Il ne serait pas impossible que le président eût des amis dangereux qui lui répétassent que le cœur de la France est à lui, et que la passion qu’il inspire à la France est notre meilleur préservatif contre l’anarchie ; que d’en appeler hardiment à cette passion populaire, c’est le vrai moyen de paralyser les influences démagogiques. La France, hélas ! n’est folle de personne, elle ne sait que faire de son cœur, et depuis long-temps elle ne se marie plus par inclination. C’est une grande faute en politique de trop compter sur l’inclination publique, et surtout de compter sans son hôte. Un autre malheur des personnes puissantes est encore que ces amis dévoués les compromettent de leur chef par un excès de zèle qu’ils se figurent toujours qu’on leur pardonnera, et pour lequel ils ne demandent ni de permission ni d’excuse. On eût donc pu supposer, à de certaines publications, que le président ne voyait pas de mal à ce qu’on battit en brèche la loi du 31 mai. On ne ménageait pas les suggestions, peu s’en fallait, au dire des chroniqueurs, que le ministère ne fût intérieurement divisé sur cette loi fatale, et l’on nommait ceux des ministres qui n’avaient été introduits au pouvoir que pour la supprimer. Sur ces entrefaites est venue la déclaration de M. Baroche ; nous ne croyons pas nous tromper en pensant qu’il avait été chargé par ses collègues et par le président de la république de porter la parole au nom du gouvernement tout entier, afin que le désaveu fût plus efficace en étant infligé par celui des membres du cabinet auquel on prêtait le plus de relations avec ceux auxquels il l’infligeait. Il était du moins assez clair que M. Baroche tenait à formuler en toute franchise une opinion catégorique sur la loi du 31 mai, et il ne pouvait trouver d’occasion meilleure qu’en revendiquant l’apologie de la dépêche télégraphique de M. Faucher. L’apologie a été complète, et la base du ministère fortement assise sur un principe qui sert de digue contre le débordement du principe démagogique dans la constitution.

Ce serait fermer volontairement les yeux et s’abuser à plaisir que de chercher dans la pratique radicale du suffrage universel une voie de conservation. Nous l’avons dit bien des fois, le suffrage universel non mitigé ne saurait être qu’une arme agressive au milieu du déchaînement d’idées et de passions qui remue la société. Le suffrage politique exercé comme droit naturel de l’homme et non pas comme fonction relative du citoyen est incapable de rien édifier. Il est impossible que le suffrage universel réussisse beaucoup aux partisans de M. le président de la république, quand il est encore invoqué avec tant d’ardeur par les amis de M. Ledru-Rollin ; car nous le rappelons pour tous ceux qui ne se pressent pas de travailler aux solutions de 1852, on y travaille de reste à leur place. Les journaux rouges des provinces ne se font pas faute d’annoncer la candidature de M. Ledru-Rollin à la présidence ; ils demandent que dès à présent « toute la presse démocratique des départemens ouvre ses colonnes à cette question : — la démocratie des villes et des campagnes veut-elle, oui ou non, porter Ledru-Rollin à la présidence de la république ? » Nous trouvons même, dans une feuille du midi, cette candidature déjà prêchée par un ancien constituant, et par quelles raisons ? Ce sont bien les raisons qu’il faut donner quand on se réclame du suffrage universel. « 1° Ledru-Rollin a toujours voulu et veut plus que jamais l’abolition de la présidence ; 2° il est aujourd’hui le propagandiste le plus croyant du gouvernement direct du peuple par le peuple : il s’appliquerait de toutes ses forces à substituer la souveraineté effective et réelle du peuple à la souveraineté illusoire et nominale que lui a faite la constitution de 1848. » C’est donc là ce qu’on pense à Bagnères de cette constitution pour laquelle on veut mourir à Paris. On l’adore comme un fétiche, quand elle peut gêner la marche régulière de la société ; on la foulerait volontiers sous les pieds, quand on s’aperçoit qu’elle ne lui est pas encore assez nuisible. Et vous savez comment s’y prendrait M. Ledru-Rollin pour la rendre à souhait ; M. Louis Blanc lui-même en recule d’horreur et crie à la sauvagerie, tout en écrasant son rival de la montagne du nom dédaigneux de girondin. On n’est pas si dégoûté parmi les socialistes de province ; le meilleur titre qu’on invoque pour l’honneur de M. Ledru-Rollin, c’est son plan d’anarchie, qui éclipse tous ceux de M. Proudhon. « Afin d’éviter les luttes, les déchiremens, les dictatures et le despotisme des minorités (qu’en dit la future minorité des 188 ?), il veut qu’il y ait pour tous liberté illimitée de la parole, de la presse, du droit de réunion ; il veut, en second lieu, que toutes les solutions proposées soient discutées par les assemblées du peuple et votées par la majorité des citoyens avant d’être érigées en loi. » — Comme le dit M. Ledru-Rollin lui-même, « la France n’aurait-elle pas bien gagné sa journée, quand la nation entière aurait statué en connaissance de cause sur ses intérêts les plus précieux, sur son impôt, son crédit, etc. ? »

À qui s’adresse cette propagande des feuilles rouges ? Sur qui ces absurdités révoltantes, tristes fantaisies de l’ignorance ou de l’hébêtement, peuvent-elles avoir une action quelconque ? N’est-ce pas principalement sur ceux qu’on appelle en beau langage les déshérités du suffrage universel, sur ceux qui présentent les moindres garanties de consistance et de stabilité, dans un système dit restreint qui admet encore sept millions d’électeurs ? Rendez-leur donc le suffrage pour qu’ils l’emploient à constituer, sous l’égide de M. Ledru-Rollin, le gouvernement direct du peuple par le peuple ! Et voulez-vous aussi vous figurer jusqu’à quel point on peut leur apprendre à dénigrer ces prestiges de gloire et de grandeur guerrière qui sont les indispensables élémens d’une popularité napoléonienne, si toutefois c’est avec celle-là que vous comptez solliciter la faveur des masses ? Lisez encore cette feuille du midi, c’est un riche numéro ; il y a là une petite histoire de Jacques Bonhomme à la recherche d’une politique qui a bien son sens. Les journalistes des chefs-lieux rouges ont beaucoup abusé de Jacques Bonhomme dans ces derniers temps ; comme invention littéraire, ce n’est donc pas un fonds très neuf, mais la variation brodée sur ce thème usé ne laisse pas d’avoir de l’à-propos : c’est la satire, la charge du retraité par le paysan. S’il était un type dont on avait jusqu’ici respecté la simplicité démocratique et vertueuse, c’était bien le soldat laboureur, le vieil officier rentré dans ses foyers. Le paysan de mon journal n’est plus si niais. Jacques va trouver le capitaine, un capitaine qui a vu l’autre, qui a été sergent s’il vous plaît, qui est enfant du peuple, rien n’y manque, si ce n’est qu’il ne sait pas assez bien lire et écrire pour présider un club, — et Jacques se moque du capitaine, couvert de balafres et de croix. « La discipline, la discipline, avec cela on vient à bout de tout, » dit le vieux militaire. — Et Jacques de répondre « Sous ce régime, monsieur le capitaine, ceux qui commanderaient seraient heureux, ceux qui obéiraient fort malheureux ; or, comme le peuple obéirait toujours, le peuple serait toujours malheureux. N’en parlons plus ; votre politique ne sera jamais la politique du paysan. » Supposez-vous que les gens qu’on aura nourris de cette saine lecture iront ensuite voter en braves pour leur empereur ? Ils seraient plutôt tout préparés à voter selon le mot d’ordre qui leur viendrait de quelque comité de résistance, ou bien peut-être au besoin à faire ainsi qu’il est écrit dans le onzième bulletin, lequel vient de paraître, — c’est l’évangile de ce jour, — à s’emparer d’abord du droit au fusil, sauf à s’amuser ensuite du droit de suffrage.

Ces lamentables dispositions se montrent trop visiblement et de trop de côtés ; ce sera l’un des torts les plus graves de la montagne parlementaire vis-à-vis de l’histoire de les avoir encouragées à plaisir et comme avec un parti pris de chercher en dehors de l’assemblée la revanche qui lui échappe toujours à l’intérieur. Ce droit au fusil, elle l’a réclamé en propres termes dans la discussion de la loi organique sur la garde nationale. M. Napoléon Bonaparte, qui est très républicain, comme chacun sait, en sa qualité d’en-cas pour une présidence rouge, M. Napoléon Bonaparte a prêté là le secours de son éloquence ; tout ce que nous pouvons dire du rôle que la montagne voudrait attribuer à la garde nationale, c’est qu’il faut réellement les hyperboles en sens inverse du général de Grammont pour nous réconcilier avec cette honorable et civique institution, qui a passé de nos anciennes mœurs dans nos mœurs nouvelles. Il n’y a qu’à se résigner en l’acceptant telle qu’elle est dans son essence, parce que pour la supprimer on n’oserait, et pour la changer on ne peut. Nous ne nous soucions pas beaucoup, qu’elle fasse profession d’éclairer l’armée, comme l’entend M. Hennequin ; nous ne serions pas beaucoup plus fiers que l’armée fit profession de la compter pour rien, comme M. de Grammont a l’air de s’en vanter après quoi nous avouons qu’il nous serait difficile de ne point excuser les singularités qui émaillent la politique et la faconde de l’honorable général en considération des méchans quarts d’heure qu’il a dû faire passer « aux voraces, aux ventre-creux et aux rutilans, lorsqu’il avait l’honneur de commander à la Guillotière, le plus mauvais des faubourgs de Lyon. » M. Baune a réclamé la parole pour une question personnelle et vengé ses commettans par des injures à l’adresse de leur brave ennemi. La montagne ne néglige jamais de couvrir, tant qu’elle peut ses postes fortifiés, de donner à tous les siens des marques de sa protection et de sa vigilance. On a vu le tumulte soulevé par la simple déposition du projet de loi qui doit concentrer la police de Lyon et des communes suburbaines entre les mains du préfet du Rhône, avec attribution spéciale des fonctions déléguées, à Paris, au préfet de police. M. Baudin appelle une loi de terreur cette loi que tout Paris serait bien fâché de ne point subir, et dont le premier effet sera de préserver Lyon du retour de la véritable terreur qu’ont exercée les ventre-creux et les voraces.

Pendant que les républicains extrêmes croient servir leur cause en plaçant ainsi leur patronage, pendant qu’ils plaident pour les populations émeutières ou pour les émeutiers toujours en révolte jusque dans leur prison, les populations pacifiques envoient à l’envi les unes des autres ces pétitions que nous signalions en commençant. M. Moulin et M. Morin ont demandé, de leur côté, des mesures particulières destinées à faciliter le cours des propositions qui seraient faites au sein du parlement par des membres de l’assemblée concurremment avec les démarches des pétitionnaires. M. Morin a dû renoncer à une modification qui n’avait point assez de chances de succès ; celle que demandait M. Moulin a prévalu dans la séance d’aujourd’hui. Il y aura une commission spéciale de quinze membres qui sera chargée d’examiner toutes les propositions relatives à la révision, et qui devra communiquer son rapport un mois après le dépôt de la première. Aujourd’hui même la première a été remise sur le bureau du président par M. le duc de Broglie. Si de cette affluence combinée de pétitions et de propositions il résulte tôt ou tard un effet salutaire, personne plus que M. de Broglie n’aura de droits à la reconnaissance du pays. La proposition, signée par tous les membres de la réunion des Pyramides a réuni dans l’assemblée de nombreuses adhésions. Elle est ainsi conçue : « Les représentans soussignés, dans le but de remettre à la nation l’entier exercice de sa souveraineté, ont l’honneur de proposer à l’assemblée nationale d’émettre le vœu que la constitution soit révisée. »

Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est point sans peine que les choses en sont arrivées jusque-là ; ce n’est point sans jalousie, sans tiraillement, sans amertume. Le bien ne se fait pas facilement. La révision serait une large voie de salut ouverte devant la France, mais les intérêts étroits des coteries ou des factions ne se soucient pas de manœuvrer en un si grand jour. Les uns, en s’expliquant sur ce qu’ils entendent par révision totale, s’y prennent de manière à ne nous tirer d’une extrémité, que pour nous pousser dans une autre, et comme ils sentent que la France ne veut guère tomber dans celle-là, il se pourrait, à ce qu’on assure, qu’ils cherchassent par-dessous main à ne plus avoir de révision du tout, au lieur de cette totale révision, qui n’était au fond qu’une révision très spéciale. Les autres s’épouvantent du danger qu’on fait courir à la légalité, notre seule sauvegarde, en pétitionnant trop activement contre elle ; ils ne demanderaient pas mieux que de la garder telle quelle au service de leurs visées particulières, s’ils osaient seulement la déclarer moins mauvaise. Ils oublient d’expliquer comment on la changera en ne s’en plaignant pas, et comment on aura raison des réfractaires obstinés en se plaignant tout bas, par égard pour leur obstination. Au-dessus de ces rumeurs et de ces contradictions s’est heureusement élevée la ferme et patriotique volonté d’un homme de bien. Lorsque la postérité réglera la part de nos hommes publics, cette part, pour plusieurs d’entre eux, sera certainement brillante. Je doute cependant qu’il y en ait beaucoup dont elle puisse dire qu’ils se seront dévoués au bien de leur pays sans ambition, sans vanité, par amour pour cette noble et calme jouissance du devoir accompli. Il en est un du moins dont elle dira cela : ce sera M. de Broglie.

Nos possessions d’Afrique viennent d’être le théâtre de nouveaux combats. L’expédition dirigée contre la petite Kabylie est déjà signalée par de très vifs engagemens, par d’heureux résultats glorieusement achetés. Sortie de Milah, petite ville au sud-ouest de Constantine, située presque à l’entrée des montagnes qu’habitent les populations hostiles, la colonne expéditionnaire a soutenu durant sept journées, du 17 au 21 mai, date des dernières nouvelles, les fatigues et les pertes d’une marche même victorieuse en un pareil pays. La résistance que nos troupes ont rencontrée est une preuve de plus de l’importance et de la nécessité de l’entreprise qu’elles exécutaient. Pour que l’œuvre de la France en Afrique s’accomplisse jusqu’au bout, il faut coloniser ; mais il n’y a point de colonisation possible tant que la sécurité manque. Or, la sécurité de la province de Constantine est perpétuellement compromise par l’inquiétude ou le mauvais vouloir des populations kabyles qui l’avoisinent, notamment dans cette partie des montagnes qui s’étend entre Bougie et Philippeville, et qu’on désigne sous le nom spécial de petite Kabylie.

Les gens de montagne sont partout plus durs à l’obéissance que ceux de la plaine ; mais en Algérie la différence absolue qui sépare les deux races, uniquement réunies par le lien religieux, rend encore le contraste plus sensible. Les Kabyles en effet, d’origine berbère, sont les anciens maîtres du pays, que la conquête arabe a refoulés dans les montagnes, où ils ont emporté leur langue (le chaouia), leur industrie, leur courage infatigable, leurs habitudes d’égalité civile, leur droit de propriété personnelle, et encore cet entêtement proverbial qui fait dire aux Arabes : Cassé la tête d’un Kabyle, il en sortira une pierre. Kabyle ou montagnard, c’est donc tout un ; aussi les différentes parties de l’Algérie en renferment-elles beaucoup. Toutefois, l’agglomération de montagnes entre Alger et Philippeville étant plus considérable que partout ailleurs, leurs habitans ont toujours su s’y mieux maintenir, y garder leur indépendance et s’affranchir des tributs. Ils pouvaient ainsi passer à bon droit pour les représentans les plus énergiques de la race entière, et l’usage s’est établi de nommer Kabylie toute cette ligne de côtes ; puis, comme de Bougie à Philippeville le pays, large jusque-là de vingt-cinq lieues environ, ne l’est plus guère que de dix, cet étroit territoire s’est appelé petite Kabylie, et on l’a distingué comme cela de la grande, qui longe la première partie de la chaîne.

Plus rapprochée de la route de Philippeville à Constantine et de nos différentes colonies, la petite Kabylie était devenue la citadelle où se réfugiaient tous les aventuriers qui bravaient ainsi notre autorité après l’avoir inquiétée sur nos propres terres par leurs mauvais coups. Il était urgent de faire sentir à ces populations la longueur de notre bras, comme elles disent elles-mêmes, si nous ne voulions voir le danger prendre les proportions les plus graves. Ces motifs, qui ont décidé l’expédition actuelle, ne sont guère moins urgens pour la grande Kabylie, et nous forceront tôt ou tard à y intervenir aussitôt que le développement de notre colonisation nous aura mis en un contact encore plus proche avec les indigènes.

L’entreprise reconnue nécessaire, il fallait frapper de ces coups qui laissent des traces, et dont le souvenir ne se perd pas chez ces rudes ennemis. Le général Saint-Arnaud et les troupes sous ses ordres sont venus à bout de la tâche laborieuse qui leur était confiée. La nature même des lieux où ils combattaient ne permettait pas d’espérer que le combat ne leur coûterait point cher. Entre Milah et Djidjelly, ce n’est qu’une succession de crêtes et de ravines qui s’entrecroisent. Dans les fonds qui séparent ces crêtes, sur leurs pentes inférieures, s’élèvent des villages solidement bâtis, entourés de leurs vergers et comme isolés les uns des autres par la difficulté des passages. Pour tout chemin, on a des sentiers de deux pieds de large qui serpentent jusque par-dessus les hauteurs auxquelles ils sont comme accrochés. Les bons marcheurs du pays ne s’y habituent eux-mêmes qu’avec peine. Qu’on se figure maintenant à tous les coins de ces défilés des hommes de grande taille, souples comme des panthères, bien armés, bien pourvus de munitions, car ils fabriquent leurs armes et leur poudre, et tous exaltés par les cris de leurs femmes, par les invocations de leurs marabouts et de leurs poètes, qui les envoient à la guerre sainte en leur chantant leurs anciennes victoires sur les Turcs. Aussi, dès que, le 11 mai, les huit mille cinq cents hommes de la colonne, chargés chacun de leurs huit jours de vivres et de leurs soixante cartouches, commencèrent à gravir un à un les pentes escarpées, l’attaque commença. Elle devait être furieuse. Presque tous formés de vieilles troupes d’Afrique, nos bataillons sont restés impassibles au milieu des cris et de ces élans de rage qui saisissent parfois les Kabyles comme un vertige, et les lancent sur les baïonnettes et les soldats pour faire une trouée par le poids de leurs corps. Le général Saint-Arnaud, le général Bosquet, le général Luzy, étaient partout présens sur le terrain ; tous les officiers, les premiers au danger, donnaient l’exemple et l’élan. C’est ainsi que le 16 mai l’armée arrivait à Djidjelly, et y déposait des blessés par malheur trop nombreux. Une embuscade où sont tombées deux compagnies d’un régiment nouvellement arrivé de France a surtout grossi le nombre des victimes.

Les Kabyles n’avaient pu arrêter la marche de nos troupes jusqu’à Djidjelly. Le 20, au retour de la colonne, ils devaient éprouver un de ces désastres qui trompent toutes leurs résistances. Grace à des dispositions aussi heureuses qu’habiles, le général Saint-Arnaud, secondé par les généraux Luzy et Bosquet, est parvenu, après les avoir débusqués d’une position très forte, à leur couper la retraite, et leur a tué en moins d’une demi-heure cinq cents combattans, dont les cadavres ont été comptés sur le terrain. La précision des ordres, l’ardeur des troupes, la façon dont elles comprenaient le commandement, le saisissant en quelque sorte dans les regards des chefs, tous ces mérites de notre armée ne sauraient trop être signalés. L’armée est en France le rempart de l’ordre ; en Afrique, toujours bonne à la fatigue, vaillante au danger, elle reste fidèle à ses traditions d’honneur. C’est ainsi que ses faits de guerre ont le privilège de prévaloir un instant sur les haines et les discordes de partis, d’éveiller l’intérêt universel dans un pays aussi déchiré que le nôtre, et de rappeler au milieu de ces déchiremens un peu d’affection sympathique pour la commune patrie. Il est bon de constater ce symptôme consolant, quand il y en a tant d’autres qui le sont si peu.

Il y a de temps en temps dans l’histoire, à mesure qu’elle se fait, des rencontres singulières, des jours qui se trouvent rapprochés ou rappelés comme par une ironie instructive ou vengeresse. Le jour où la diète de Francfort a, pour la première fois depuis sa dispersion en 1848, repris le cours de ses séances, c’était presque le troisième anniversaire de celui où Francfort avait vu son fameux parlement germanique s’assembler à Saint-Paul. Que de rêves alors, que d’espérances patriotiques qui n’ont guère duré plus que ce printemps-là, plus que les feux de joie dont l’enthousiasme populaire avait à cette occasion couronné les hauteurs qui entourent la vieille cité ! Ces feux symboliques n’ont été que des présages mensongers ; la lumière ne s’est pas produite, ainsi qu’ils semblaient l’annoncer, dans les destinées de l’Allemagne, dans l’esprit de ses hommes d’état ; la vie nationale ne s’est pas autrement rallumée. La preuve en est dans le retour même qui ramène maintenant, comme par force, à l’ancien établissement. Sans doute il ne faut pas se fier outre mesure à ces vives démonstrations de l’allégresse des multitudes, et croire que les choses ne sauraient s’en passer pour être grandes. Il y avait cependant de bonnes raisons pour que l’avènement de la diète restaurée ne fût point salué par une allégresse très particulière, pas plus d’ailleurs que les gouvernemens eux-mêmes ne tenaient à l’inaugurer par des cérémonies et des discours. C’est qu’en effet le résultat est au fond plutôt négatif que positif : le plus grand mérite de cette restauration, et certes on ne doit encore l’accepter que sous bénéfice d’inventaire, son meilleur titre est d’en finir décidément avec les théories et les projets auxquels on a perdu trois années, et d’établir en fait que ces trois années sont perdues ; c’est d’être, pour ainsi parler, un certificat d’avortement. Après une si dure leçon, l’Allemagne comprendra peut-être que, pour se remettre à l’œuvre, il faut s’y remettre sur nouveaux frais.

On ne saurait néanmoins méconnaître qu’il y a dans la résurrection de la diète de Francfort un côté très positif : elle n’atteste pas seulement l’impuissance générale de l’Allemagne à s’organiser, elle atteste la prépondérance acquise par l’Autriche vis-à-vis de la Prusse, elle range la Prusse à l’état d’obéissance. Nous n’avons aucun plaisir à revenir sur un passé malheureusement accompli ; il y a désormais toute une portion du règne de Frédéric-Guillaume IV qui n’appartient plus qu’à l’histoire, et qu’il ne lui est plus donné d’amender. Il ne s’agit donc pas ici d’insister avec une affectation gratuitement blessante sur ces engagemens par lesquels la Prusse s’était vouée d’avance à toutes les extrémités d’une lutte suprême plutôt que de subir celles qu’elle subit aujourd’hui sans avoir tiré l’épée : nous ne sommes pas les gardiens de son honneur, et nous pouvons la féliciter en conscience et nous féliciter avec elle que le cœur lui ait manqué pour rompre la paix européenne. Il s’agit pourtant de préciser une situation et d’expliquer ce que c’est que l’apparition des plénipotentiaires prussiens à Francfort : ce n’est en somme ni plus ni moins que l’abandon solennel de tous les points de droit ou de fait que la Prusse avait voulu maintenir à son avantage depuis le commencement du démêlé. La Prusse prétendait que, depuis la révolution de 1848, l’Allemagne était en quelque sorte devenue table rase, que tout y était depuis lors à reconstruire, et elle avait, pour sa part, essayé à plusieurs reprises de s’arranger une nouvelle place. L’Autriche n’admettait pas que la révolution ait eu d’effets possibles ; elle considérait comme nul et de nulle conséquence l’arrêt de dissolution prononcé sur elle-même par la diète de Francfort, par l’organe légal de la fédération de 4815 elle persistait à dater du pacte de Vienne, que la Prusse considérait comme aboli. La diète germanique avait-elle été abolie ou seulement ajournée ? Avait-elle besoin pour exister derechef d’être derechef consentie par les états allemands, ou les obligeait-elle toujours comme une autorité dont l’exercice n’eût jamais été interrompu ? La question se posait en ces termes, et, si l’on s’en souvient, elle se posait avec fracas. C’était pour constater la vertu permanente de cette existence non interrompue que la diète intervenait l’année dernière dans la Hesse et dans le Holstein ; c’était pour la récuser que la Prusse mobilisait sa landwehr. À l’heure qu’il est, tous les états de la fédération ayant, selon l’exemple de la Prusse, envoyé leurs plénipotentiaires à Francfort, la question est vidée ; c’est même pour cela qu’il n’y a pas eu de séance d’ouverture. Le Journal de Francfort s’exprimait là-dessus très catégoriquement : « Cela prouve, disait-il en annonçant cette résolution, qu’on ne reviendra pas à la diète comme à une institution qu’on n’a point réussi à remplacer par un autre organe fédéral ; cela prouve qu’on s’en tient à la diète comme à une institution qui a été ajournée, mais qui n’a pas cessé d’exister un seul moment.

Or, si la diète n’a pas cessé d’exister un seul moment, toute la conduite de la Prusse depuis 1848 n’a été qu’une suite d’illégalités flagrantes, et de ces grandes ambitions qu’elle a manifestées par devant l’Allemagne, il ne lui reste d’autre fruit que l’embarras de les désavouer, que la nécessité d’en faire un meâ culpâ qui ne saurait évidemment ajouter à sa considération politique. Il y a pis encore : si c’était la Prusse qui se trouvait jusqu’ici en dehors de la légalité, la légalité était donc du côté de la diète, et par conséquent, dès que l’on rentre dans le giron de la diète, il faut accepter tous ses actes antérieurs, les actes les plus ouvertement hostiles à la politique prussienne ; il faut en endosser la solidarité. Ainsi les dépenses des armemens que l’Autriche et la Bavière ont naguère tournés contre la Prusse étaient assurément des dépenses fédérales, puisque ces armemens avaient été ordonnés par la diète. La Prusse aura-t-elle maintenant à en porter sa part, et sera-t-elle obligée de contribuer à solder le budget de la guerre dont on l’avait elle-même menacée ? Il ne manquerait plus que cette amertume après tant d’autres pour compléter les déboires du cabinet de Potsdam, pour éprouver la résignation des chambres berlinoises.

La présence des plénipotentiaires prussiens à Francfort signifie de la sorte que l’ordre de choses de 1815 était bien et dûment l’ordre normal ; qu’il l’est toujours demeuré, même quand il n’apparaissait pas, qu’il fonctionnait, si l’on ose ainsi parler, à l’état latent, quand c’était pourtant la Prusse qui tenait tout le théâtre et se produisait au grand jour ; qu’il a été remis, non pas en vigueur, puisque sa vertu n’avait point été altérée par l’usurpation de la Prusse, mais en lumière, puisque la Prusse a dû cesser de la lui disputer. La signification de cette démarche, son caractère de résipiscence est encore plus marqué par la choix des personnes auxquelles on en a confié le soin. M. de Rochow, M. de Bismark-Schoenhausen étaient les personnes qu’il fallait pour donner en toute sûreté cette adhésion nouvelle au régime de 1815. Il est même permis de présumer que, pour M. de Bismark tout au moins, c’est encore là une ère bien moderne et qu’il aimerait à remonter plus haut. M. de Bismark est à sa façon et selon son humeur un des coryphées de cette jeune droite qui pointe aujourd’hui par toute l’Europe, et qui a inventé pour toute gloire de donner à notre vieux marquis de Carabas une mine profonde avec des allures fringantes. Un critique éminemment ingénieux et sagace a montré une fois, dans cette Revue même, la fraternité piquante qui unissait par de certains endroits ce qu’il appelait alors la jeune Rome et la jeune Genève. Ce ne sont là que des nuances de la jeune droite, et cette fraternité subsiste en politique à travers les différences de pays, comme elle subsiste en religion malgré la différence des symboles. Ces conservateurs dans le genre sublime finissent par être aussi monotones d’un bout du monde à l’autre que les libéraux quand même, qu’ils ont tant raillés pour avoir voulu appliquer le constitutionnalisme sous toutes les latitudes. Ils n’ont, eux aussi, qu’une recette, c’est de revenir en France, jusque par-delà Richelieu ; en Espagne, à la dynastie autrichienne, sinon aux conciles de Tolède ; en Angleterre, jusqu’en 1648 ; sinon jusqu’aux Saxons ; en Prusse, au grand-électeur, sinon peut-être aux Teutoniques. Nous qui ne sommes que des conservateurs ordinaires, nous estimons qu’il est déjà bien suffisant de conserver au jour d’aujourd’hui l’année 1815, et nous ne voyons même pas beaucoup d’inconvéniens à ce qu’on ne la conserve point tout entière, cela soit dit pour d’autres encore que pour des Allemands.

Le Journal de Francfort, que nous citions tout à l’heure et qu’on n’accusera jamais d’être une feuille révolutionnaire, ne craint pas, pour son compte, de déclarer dans cet article, où l’on devine une communication, qu’il ne vient à l’esprit de personne d’en rester purement et simplement à cette date de 1815. Le Journal de Francfort, qui est une feuille d’ancienne roche germanique, une feuille de chancellerie, va jusqu’à parler de progrès ; il assure que la diète se modifiera d’elle-même selon les besoins nouveaux, maintenant qu’on a reconnu la légitimité de son droit. « La diète doit être développée et consolidée dans ce sens conservateur qui tient compte non-seulement du droit, mais aussi de l’expérience historique, cette dernière garantissant de la manière la plus sûre et la plus ferme que le droit consacré par les siècles ne deviendra jamais l’injustice du présent et de l’avenir. » Voilà sans doute de belles paroles, et il est à souhaiter que ce ne soient pas seulement des fleurs de langage diplomatique. La diète de Francfort a certainement eu son utilité de 1815 à 1848 ; ç’a été surtout d’amortir, en les enveloppant dans son ombre, les contrariétés réciproques que se causaient les deux grandes puissances rivales, et d’ajourner le choc qui devenait inévitable après des froissemens trop publics. En revanche, la diète, livrée tout entière à ces influences qui s’y partageaient ou s’y disputaient la haute-main pour gouverner par son intermédiaire, la diète n’a rien fait pour assurer à l’Allemagne une assiette plus solide contre les éventualités du jour où ce choc éclaterait. Elle a servi d’instrument de compression, elle a comprimé à outrance beaucoup plutôt qu’elle n’a organisé. Elle a fomenté l’idée de l’unité chimérique, par cela même qu’elle rendait odieux le seul pouvoir qui représentât l’unité réelle ; on a le droit de dire qu’elle a contribué sensiblement à faire éclore l’esprit révolutionnaire en étouffant les justes libertés. On peut lui imputer, comme un malheur dont elle est responsable, l’inexpérience sous laquelle ont succombé les hommes les mieux intentionnés que le mouvement de 1848 ait portés aux affaires. Incapable de se défendre elle-même contre ce brusque assaut de la démagogie, elle avait empêché ses successeurs de se préparer à le recevoir ; elle avait empêché l’éducation constitutionnelle de l’Allemagne sans l’avoir habituée à la discipline du bon plaisir. L’Autriche serait donc tout-à-fait bien inspirée si elle renonçait, comme elle le dit ou le fait dire à ses anciens erremens ; si elle méditait, comme elle s’en vante, la régénération de l’Allemagne par la régénération de la diète. Nous ne demandons pas mieux que d’assister à ce beau spectacle, et autant nous avions peu de goût pour une concentration violente des forces nationales de l’Allemagne, autant nous applaudirions à l’établissement équitable d’une sage et raisonnable union entre tous les peuples de ce grand pays.

À cela, malheureusement, il n’y a qu’une difficulté, c’est que la première condition que l’Autriche veuille débattre à Francfort, la première exigence qu’elle y apporte n’est encore autre que celle sur laquelle on s’est heurté si vainement à Dresde : il lui faut l’entrée de tous ses états non allemands dans la confédération. L’Autriche propose toujours à la Prusse le même marché avec la même persistance inflexible et hautaine. La Prusse n’a plus, depuis 1848, que 500,000 sujets qui ne soient pas compris dans le corps fédéral ; à remonter même au-delà, elle n’avait en dehors de la fédération germanique que ses deux provinces de Prusse orientale et de Posen : ce sont les districts polonais de Posen qui restent encore séparés. L’Autriche offre de tenir pour allemandes ces 500,000 ames polonaises, mais c’est parce qu’elle entend elle-même introduire d’abord dans le nouvel empire allemand ses Polonais à elle, ses Hongrois, ses Illyriens, ses Italiens, qui ne font pas moins de vingt-quatre millions d’hommes. Le cabinet de Vienne se gouverne en toute cette affaire à peu près comme les républicains de profession se comportent chez nous dans l’affaire de la révision. Il veut ou ne veut pas du pacte de Vienne, selon qu’il l’accommode ou le gêne. Il en veut pour astreindre la Prusse, il n’en veut plus quand il s’agit pour lui-même de s’ouvrir l’Allemagne par une large brèche que le pacte ne l’autoriserait point à y faire.

La Prusse cependant s’empresse de déclarer en toutes circonstances que son développement intérieur ne sera point gêné par ces relations nouvelles qu’on peut bien dire inattendues après les vicissitudes de 1848. Elle fait bonne mine à mauvais jeu. C’était là le principal du discours prononcé par M. de Manteuffel et lors de la clôture du parlement. C’est encore ce que voudrait donner à entendre, par rapport à la Russie, un article semi-officiel publié dans la Gazette de Prusse au sujet de l’entrevue de Varsovie. Autre exemple de ces rapprochemens qui sont comme des malices du sort : le roi Frédéric-Guillaume quitte l’hospitalité protectrice du czar pour venir inaugurer à Berlin la statue triomphale du grand Frédéric, et, pendant ces fêtes nationales qui rappellent à la Prusse des temps plus prospères, l’empereur de Russie va jusqu’à Olmütz au-devant du jeune empereur d’Autriche. On jurerait qu’il isole ainsi tout exprès l’un de l’autre les souverains qui semblent maintenant accepter ses directions, comme pour marquer davantage l’ascendant qu’il exerce. Du reste, à ne voir que les dehors de la situation, tout à Varsovie se serait passé en fêtes, et le czar, laissant la politique à ses ministres, n’aurait eu que des complimens et des tendresses pour le cher Fritz.

En Angleterre, l’exposition et le derby ont un peu rejeté dans l’ombre les questions parlementaires. La chambre des communes a été obligée de se compter au milieu même d’une discussion ; il n’y avait plus assez de membres présens. Les membres irlandais ont continué à disputer amendement par amendement le bill des titres ecclésiastiques ; une seconde lecture du bill de l’income-tax dans la chambre des lords a fourni à lord Stanley une nouvelle occasion d’attaquer le ministère, comme s’il était prêt maintenant à le remplacer. Maintenant, à vrai dire, Londres et l’Angleterre ne sont plus qu’à l’exposition et tout à l’exposition ; le palais de cristal défraierait à lui seul vingt chroniques ; il est le rendez-vous de la cour et de la ville, et la fête perpétuelle dont il est le théâtre sert d’occasion au déploiement des magnificences de l’aristocratie britannique. Les levers et les bals de la reine, les réceptions du duc de Wellington, les soirées instructives, les conversazione chez les nobles lords qui, protecteurs des arts et des sciences, montrent à leurs visiteurs les trésors de leurs collections, les banquets où les corporations municipales invitent les étrangers et les traitent solennellement dans leurs vieux hôtels, voilà les nouvelles qui remplissent les journaux anglais. J’oubliais les festins-réclames de l’immortel Soyer ; il est vrai que le Symposium a surtout fasciné des journalistes français qui, par un autre trait de caractère, n’ont plus voulu du tout y avoir dîné, quand ils ont soupçonné qu’ils avaient pris trop au sérieux ce dîner d’ouverture.

Le maréchal de Saldanha est entré à Lisbonne au milieu d’acclamations qui ne sont précisément très honorables pour personne. Il ne faut point juger trop sévèrement des humeurs si différentes de nos humeurs septentrionales et nous choquer par trop de leurs métaphores ou de leur emphase. On dirait que tous ces personnages ont des rôles de capitan. La lettre écrite de Vigo par le comte de Thomar au maréchal Saldanha était pourtant d’un ton plus sensé jusque dans l’amère expression du ressentiment qu’elle trahissait ; elle aura peut-être troublé par les souvenirs qu’elle réveillait le triomphe de Saldanha. Ce triomphe serait complet, s’il n’avait maintenant qu’à humilier le roi Ferdinand et la reine dona Maria, s’il n’avait à se défendre contre ses alliés. Son ministère est en partie composé de progressistes, et, forcé de capituler à chaque instant avec des exigences sans cesse multipliées, il pourrait bien exciter, en penchant trop du côté de la charte de septembre, les mécontentemens que le comte de Thomar avait provoqués en restant exclusivement fidèle à la charte de dom Pedro. Il paraît que déjà beaucoup d’entre ceux qui ont coopéré à la chute du comte de Thomar en sont à s’indigner d’être réduits à partager avec les septembristes. Prendre ou partager est en effet le dernier mot et même le premier de ces révolutions, qui ne songent pas seulement à cacher leur jeu. Les officiers qui se sont prononcés pour l’insurrection s’irritent de voir introduire dans leurs rangs les militaires de l’ancienne junte d’Oporto, que Saldanha, bon gré mal gré, rétablit dans leurs grades. Le premier décret du nouveau ministère a été un décret dictatorial : il a suspendu la loi rendue l’année dernière par les cortès sur le régime de la presse ; il n’y aura plus de loi du tout. C’est sans doute une grande liberté promise. Reste à savoir si tout le monde en jouira ; pour l’instant, tout le monde en abuse. On parle d’une épuration de la chambre des pairs, mais l’on ne sait pas encore ce que sera la nouvelle loi électorale.

Les élections viennent d’avoir lieu en Espagne, et c’est aujourd’hui 1er juin que le congrès se réunit. Le gouvernement espagnol, comme on le sait, avait dissous le parlement à la suite de scènes fâcheuses qui s’étaient produites dans la discussion du règlement de la dette. C’est du moins une justice à rendre au cabinet de Madrid qu’il n’a mis aucun retard à poser la question aux électeurs et à convoquer le nouveau congrès lui-même. Autant qu’on puisse se faire une idée exacte du résultat des opérations électorales, la majorité semble acquise au ministère en fonction. Le parti progressiste rentre au congrès quelque peu grossi, pas autant qu’on avait pu néanmoins le supposer. Ses chefs principaux, MM. Madoz, Olozaga, Escosura, Domenech, Cortina, ont été élus. L’opposition modérée paraît devoir compter environ cinquante membres. Du reste, les hommes les plus éminens de l’opinion modérée, MM. Mon, Pidal, Martinez de la Rosa, Seijas Lozaño, Calderon Collantes, ont été réélus, comme cela devait être. Nous remarquons seulement l’échec éprouvé par l’ancien ministre de l’intérieur, M. Sartorius ; les circonstances de cet échec donneront lieu probablement à de vives contestations. En somme, le résultat est tout-à-fait favorable aux idées modérées. Malheureusement, dans les récentes difficultés politiques de l’Espagne, il y a un grand fonds de questions personnelles. Sans avoir à insister sur le côté purement intérieur et local, une seule chose nous préoccupe. La politique conservatrice a beaucoup fait pour l’Espagne depuis huit ans ; elle l’a sauvée principalement du désastre de 1848. Elle a beaucoup à faire encore au point de vue économique, administratif. Sera-ce le moment de se fractionner, de se diviser, surtout en présence des prochaines éventualités européennes ? C’est aux hommes publics de l’Espagne à méditer sur cette situation, et au gouvernement à rendre les rapprochemens faciles. Le gouvernement espagnol va présenter, assure-t-on, le budget de 1851 ; il proposera de nouveau, sans nul doute, son projet de règlement de la dette. Ce sont là les questions qu’il serait le plus utile de traiter de préférence à toute récrimination personnelle. Le concordat avec Rome vient d’être publié, et règle définitivement la question religieuse. Ce concordat, préparé par l’ancien ministère, promulgué par le nouveau, démontre mieux que toute autre chose qu’en définitive ce n’est point sur des questions essentielles de politique générale que reposent les scissions du parti modéré espagnol. Dans ces conditions, la législature qui s’ouvre aujourd’hui à Madrid peut contribuer à raffermir la situation de l’Espagne par le rétablissement de l’intégrité du parti conservateur, ou ouvrir la porte à des difficultés nouvelles dont on ne saurait prévoir l’issue.

Le parti vraiment conservateur en Belgique, c’est le parti libéral, et voilà pourquoi nous aurions regretté que le ministère Rogier persistât dans la démission qu’il a donnée ces jours-ci devant un vote de la chambre. Il paraît actuellement très probable que cette démission sera reprise ; et que le cabinet reviendra tout entier, si ce n’est peut-être M. Frère-Orban, qui voudrait absolument se retirer. Des susceptibilités réciproques ont malheureusement gêné les rapports du ministère et de la majorité, et, après avoir vécu depuis quelque temps en termes de plus en plus froids, on est venu à rompre. Le ministère se proposait de liquider la situation financière du pays par un ensemble d’économies et de réformes qui constituaient tout un plan. Ce plan a été mutilé sans beaucoup d’égards par la majorité. D’autre part, les ministres eux-mêmes ne s’entendaient pas le mieux du monde sur la part qu’ils voulaient chacun se faire au budget des travaux publics dans l’intérêt des provinces dont ils sont députés. L’intérêt provincial est très fort en Belgique et domine au fond même des ministères. Les membres du cabinet n’ont peut-être pas été fâchés d’avoir un prétexte pour couper court à une situation pénible. Après avoir consenti à beaucoup de sacrifices dans un projet de loi qu’ils présentaient aux chambres pour obtenir un droit sur les successions, ils se sont retirés, parce qu’on avait repoussé la formalité du serment qu’ils voulaient exiger de l’héritier comme garantie de la valeur de l’héritage. Ils s’étaient même réduits à demander seulement pour le magistrat la faculté de déférer ce serment. La majorité, encore aujourd’hui sous le coup des souvenirs de la prestation du serment à l’époque hollandaise, la majorité a rejeté comme immoral le serment obligatoire et même facultatif. Telle a été l’origine de cette crise, qui semble heureusement terminée. Un ministère catholique était impossible : M. Nothomb a usé et abusé des ministères mixtes ; il ne serait pas fort aisé de trouver dans les chambres les élémens d’un autre ministère libéral. Celui de M. Rogier n’a pas démérité de la Belgique, tant s’en faut, et l’opinion n’a vu dans cette brouille passagère qu’un incident sans importance qui ne saurait changer en rien la direction générale du pays, si forte après tout et souvent si habile.

ALEXANDRE THOMAS.


ACADEMIE FRANCAISE
RECEPTION DE M. NISARD.

L’Académie française poursuit le cours de ses solennités paisibles et élégantes au milieu des préoccupations et des turbulences contemporaines ; elle procure ainsi de temps à autre à une société choisie et dispersée des occasions heureuses de se retrouver, de se compter une fois de plus, de se témoigner à elle-même qu’elle existe encore, et qu’elle n’a point perdu son goût pour les plaisirs relevés de l’intelligence. Dans quelques jours sans doute, ce sera le don de la parole qui sera couronné à l’Institut dans la personne d’un orateur des plus vifs et des plus brillans ; hier, c’était la fête de la critique personnifiée dans trois hommes qui ont compté ou comptent encore, avec des tours d’esprit assez différens, parmi ses plus remarquables organes : M. de Feletz, dont l’égloe était à retracer, — M. Nisard, le nouveau récipiendaire, et M. Saint-Marc Girardin, qui avait à donner la bienvenue à l’historien des Poètes latins de la décadence. Et n’avons-nous pas même été un moment sur le point de voir la dernière séance académique prendre un sens plus particulier encore et devenir bien autre chose que la fête de la critique, — la fête d’un journal ? Il s’est trouvé en effet, par une de ces combinaisons singulières qui s’arrangent toutes seules et sans calcul, que les trois critiques avaient fait leurs premières armes littéraires, à des époques diverses, dans le même lieu et sous les mêmes auspices. Aussi a-t-on pu voir sans grande surprise se mêler à l’objet principal de la séance le souvenir de deux hommes supérieurs, — les frères Berlin, — dont l’action a été notable dans la presse contemporaine, et qui ont eu dans leur vie la rare bonne fortune d’introduire dans les lettres M. Saint-Marc Girardin et M. Nisard, comme ils y avaient attiré précédemment, à l’aube du consulat, M. de Feletz : tant il est vrai que le journal se mêle à tout aujourd’hui, se retrouve au fond de tout et conduit à tout, même à l’Académie, — à la condition qu’on soit un journaliste comme M. de Feletz, comme M. Saint-Marc Girardin ou M. Nisard.

On a beau médire à son aise de l’Académie, l’Académie a des ressources singulières de vengeance et se réserve des jours certains de représailles. À l’égard de ceux qui lui font une guerre d’épigrammes avec préméditation en quelque sorte, avec des desseins sur elle, parce qu’ils se sentent en fonds pour y prétendre, elle attend patiemment qu’ils veuillent être académiciens, et elle les nomme, selon le mot spirituel de M. Saint-Marc Girardin, afin de consommer et de constater sa vengeance ; mais elle ne peut évidemment recevoir tous les railleurs, et si le railleur c’est le public, il ne lui reste plus qu’à convoquer cet étrange et capricieux faiseur d’épigrammes à ses séances solennelles, ce qui peut être parfois un genre de représailles plus sûr et mieux constaté que le premier. Il n’est pas sans exemple que l’Académie se soit ainsi parfaitement vengée. Cela n’arrive pas toujours cependant, et il faut bien avouer, au surplus, que le public oublie facilement les vengeances de ce genre exercées contre lui. Il semble même que depuis quelque temps un redoublement de faveur et de déférence entoure les travaux de l’Académie. Voyez la séance de réception de M. Nisard. Les railleries continuent peut-être, mais les salles de l’Institut ne suffisent pas à contenir l’auditoire le plus illustre et le mieux fait pour goûter toutes les distinctions littéraires. Cela se conçoit : les exemples et les choix de l’Académie peuvent contribuer sans doute à ce retour de faveur, il n’y a point trop à dire à cette flatteuse persuasion ; mais il y a une autre raison encore qui n’est pas moins vraie peut-être et que nous dirons un peu crûment : c’est que l’Académie est une vieille chose dans un temps où la fureur d’innover se change par degrés en lassitude universelle, en besoin de se rattacher à tout ce qui porte un certain cachet de durée. C’est une tradition et une institution encore debout sur un sol où les ruines s’accumulent depuis un demi-siècle, où les révolutions viennent périodiquement raser tout ce qui germe, s’élève ou tend à s’affermir. Songez donc ! un corps public qui peut dater de 1635, continuant à vivre dans les conditions premières de son origine, et où il était de convenance, il n’y a pas beaucoup d’années encore, de ne point entrer sans faire l’éloge de Richelieu, — n’est-ce point un phénomène assez curieux pour qu’il s’y attache une certaine faveur de bon goût, une certaine popularité même, ne fût-ce que de mode et par opposition aux vieilles nouveautés d’hier en attendant celles de demain ? L’Académie a ainsi le bénéfice d’une réaction plus générale. Son mérite, c’est qu’elle est vieille. Tandis que toutes les autres traditions sont brisées, elle représente quelque chose du moins des traditions littéraires, et ce ne sont pas les moins chères à notre pays. C’est après tout, et malgré tout, un centre où une certaine dignité intellectuelle se perpétue, où on ne peut oublier qu’on parle la langue de Racine, de Bossuet, de Fénelon, de La Bruyère, et où le lieu commun lui-même a une figure honnête. N’est-ce point assez pour qu’on s’y réfugie à certaines heures, comme pour échapper un moment aux déclamations furibondes, à la logomachie solennellement grotesque des assemblées et des journaux ? Pour peu que l’Académie française réfléchisse sur les conditions de son origine, sur sa situation, sur les circonstances en même temps favorables et difficiles qui l’environnent, elle y peut puiser le sentiment d’un rôle, sinon nouveau, du moins plus marqué, plus décisif, au milieu de l’avilissement intellectuel contemporain ; elle n’a qu’à se faire la gardienne sévère et active de l’honnêteté, du goût, du bon sens, de tous les principes supérieurs de l’art littéraire. La dernière séance, nous nous hâtons de le dire, ne s’éloigne pas tellement de cet idéal, aussi bien par les talens qui étaient en présence que par les questions qui s’offraient naturellement à eux, et qu’ils ont traitées.

Peut-être avait-on à redouter quelque monotonie dans une séance tout occupée par la critique, entre hommes du même métier, de mêmes habitudes et de tendances d’esprit qui ne sont pas très différentes. Il n’en a rien été, on peut l’affirmer, et si le discours de M. Nisard, en soumettant notre époque à un sévère jugement, était fait pour inspirer plus d’une réflexion salutaire, M. Saint-Marc Girardin a su, tout à côté, suivre le même chemin, mais avec moins de sévérité dans la parole, en prodiguant les traits d’une verve saine, d’un bon sens ingénieux et vif, qui a pu tout dire en se faisant applaudir, et a été occupé pendant une heure à débarrasser de ce qu’elle avait de trop absolu peut-être la pensée de son savant interlocuteur. L’un et l’autre se sont employés avec zèle à faire revivre l’honorable figure de M. de Feletz. Nous entendions dire un jour, non certes en plein Institut, mais par quelqu’un qui en était, qu’en fait d’académiciens auxquels on succède il y a de bons morts et de mauvais morts, ce qui veut dire qu’un nouvel élu est très heureux, quand il a à peindre un Chateaubriand, un Royer-Collard ou un Nodier, pourvu cependant que le portrait d’un Bonald n’échoie pas par hasard à quelque vaudevilliste sur le retour. Si l’on nous permet de continuer la figure, M. de Feletz était assurément un bon mort pour un critique appelé à le remplacer et à retracer son éloge. Aussi bien M. de Feletz était un écrivain excellent, non de notre époque, à laquelle il tenait peu, je crois, à appartenir, mais de l’époque qui a précédé la nôtre, du consulat, de l’empire et de la restauration. Son nom se lie à l’éclatante réaction du commencement de ce siècle. Un des premiers alors, il s’est trouvé tout prêt à faire revivre les traditions de l’esprit et du goût ; un des premiers, il a fait la guerre au mauvais langage, mauvais surtout parce qu’il cachait de mauvaises pensées et de mauvais sentimens. L’intervalle de 1800 à 1830 a été rempli pour M. de Feletz par une rare assiduité de collaboration au Journal des Débats, par une série d’articles dont la collection très variée dénote une singulière liberté d’esprit. Qu’on parcoure ce recueil, publié en 1828 sous le titre de Mélanges de Philosophie, d’Histoire et de Littérature ; l’auteur passe sans effort d’une critique des Soirées de Saint-Pétersbourg à un article sur les Mémoires de Bassompierre, d’une analyse de l’Essai sur la Réformation de Charles de Villers à une étude sur les Méditations poétiques de M. de Lamartine. Un des traits distinctifs du talent de M. de Feletz, c’est, à travers beaucoup de fermeté de critique et de jugement, une aisance familière, un atticisme aimable et piquant, une humeur ingénieuse et polie. Il est des esprits aux yeux desquels cette politesse passe pour un signe de frivolité. Ce n’est point l’avis de La Bruyère, qui disait : « Il faut très peu de fonds pour la politesse dans les manières, il en faut beaucoup pour celle de l’esprit. » Quelque peu gentilhomme de naissance, tenant à l’église par état, très assuré sur les choses de conscience et de conviction, aimant le monde et en étant aimé, l’abbé de Feletz était aussi peu que possible homme de lettres de profession. Un des préjugés les plus bizarres et les plus excessifs de notre temps, c’est de faire de l’écrivain un être singulier, vivant en dehors de la vie commune, se nourrissant de son imagination et ayant pour profession, si ce n’est pour industrie, d’instruire ou d’amuser. M. de Feletz n’était rien de cela, et il était mieux que cela : c’était un homme du monde tenant la plume et résumant souvent une conversation entre gens de goût en lui donnant une forme vive et animée. Il avait conservé beaucoup des habitudes du XVIIe et du XVIIIe siècle. Pour nous servir encore du langage de La Bruyère, c’était un de ces esprits fins, délicats, subtils, vigoureux, propres à briller dans les conversations et dans les cercles, et qui arrivent à faire les critiques les plus goûtés, quand ils s’en mêlent. Comme pour mieux prouver qu’il était le moins possible homme de lettres de profession, M. de Feletz s’était retiré de la critique avant que le succès se retirât de lui ; c’est ce qui explique comment il était peu connu des générations nouvelles et aimé de tous ceux qui avaient pu goûter une fois l’atticisme de son esprit. Nous ne faisons ici que résumer quelques-uns des traits principaux spirituellement esquissés par M. Saint-Marc Girardin et M. Nisard, le successeur de M. de Feletz.

Nous ne savons s’il est encore quelqu’un qui soit surpris de l’entrée de M. Nisard à l’Académie. Cette vieille et éternelle plaisanterie d’une académie refusée, par opposition à l’académie officielle, est fort passée de mode, et aurait peu de succès à être reprise par les romanciers aux abois. Il est probable qu’à l’avenir plus d’un critique aura encore le pas sur plus d’un romancier. Plus même ce critique aura marqué d’un fer brûlant les turpitudes effrénées du drame et du roman modernes, plus il aura de titres aux yeux de l’Académie et aux yeux du public. Ç’a été l’honneur de M. Nisard d’avoir l’un des premiers généreusement signalé les hideux excès de l’imagination moderne, et d’avoir infligé à tout un genre l’épithète de littérature facile. Le mot ne disait pas tout assurément, mais il a survécu comme un stigmate une fois imprimé à tout un ordre de compositions malsaines. M. Nisard a fait depuis des travaux plus élevés, des livres plus savans et plus étendus, il a eu de plus sérieux succès ; nul n’a égalé pour lui peut-être le succès de 1834, de même que l’auteur n’a rien écrit qui surpasse en verve honnête et franche cette brillante polémique. Ç’a été pour M. Nisard, si l’on nous passe ce terme, l’heure de sa vie littéraire marquée du plein soleil. Chacun a plus ou moins ainsi son heure ; mais la conviction qu’il était dans le vrai alors n’a-t-elle pas poussé M. Nisard à une sévérité excessive parfois dans le choix de son idéal littéraire, à une espèce de sentiment d’infaillibilité de la critique ? « La critique se trompe rarement, » dit-il dans son dernier discours académique. Nous ne demanderions pas mieux que de le croire, si ce n’étaient les conditions de cette infaillibilité. Ces conditions sont bien simples : c’est que la critique sera « éclairée, savante, exercée au nom de principes certains, par un honnête homme qui veut le bien de la vérité sans vouloir le mal des auteurs… » Ne faut-il que cela en vérité ? A ce prix, combien y a-t-il de critiques, fussent-ils académiciens, qui se trompent rarement ? S’il est difficile, hélas ! d’atteindre à cet idéal, M. de Feletz eût ajouté, sans nul doute, au programme une petite chose, — l’agrément, qui ne gâte rien, et qui aide souvent à avoir raison. M. Saint-Marc Girardin est bien aussi de cet avis, je crois ; n’en donnait-il pas de charmans exemples dans cette séance même ?

Par tournure d’esprit et par goût, M. Nisard n’était point homme à reculer devant les grandes questions littéraires qui se lient aujourd’hui aux questions politiques et sociales. Il les a abordées avec courage, avec beaucoup de courage, d’autant plus qu’il avait à faire au public accouru pour l’entendre une confidence singulière : c’est que le vrai, le grand coupable dans nos désastres littéraires, c’est le public lui-même. Si la littérature se plonge dans toutes les corruptions, c’est la faute du public ; si les écrivains violent les plus simples lois du bon sens, de la morale, du goût et de la langue, c’est la faute du public. Le public est un grand coupable sans doute, il pèche beaucoup par complicité et par tolérance, nous le voulons ; mais, pour le charger à ce point, il faudrait reconnaître essentiellement sa compétence, et c’est surtout en littérature que les majorités sont incompétentes, c’est surtout en littérature que le succès, les vogues capricieuses ne sont point la mesure de la valeur d’une œuvre et des devoirs de l’écrivain. Le public fait son éternel métier en ayant des caprices, en aimant qui le flatte, en s’enivrant de ce qui le corrompt ; l’écrivain est infidèle à son devoir en s’inspirant d’autre chose que des nécessités supérieures de son art, en faisant de sa plume un instrument de scandale. S’il faut absolument atténuer la responsabilité des écrivains, il ne reste qu’à se rejeter sur une certaine atmosphère morale qui enveloppe tout le monde, qui imprègne tous les esprits et à laquelle on ne peut se soustraire ; mais encore, cette atmosphère, qui a contribué à la créer, si ce n’est les écrivains ? Et qui peut contribuer à l’épurer, à l’assainir, si ce n’est eux, parce que dans tout ce qui touche à l’intelligence l’initiative n’appartient point au public, mais à celui qui a reçu les dons heureux et rares du génie ou du talent ? M. Saint-Marc Girardin a réfuté bien autrement M. Nisard. Il a répondu en homme d’esprit qui sait qu’il a le public en face de lui, — un public qui n’est point venu précisément pour recevoir de trop vertes leçons. Assurément, semblait dire M. Saint-Marc Girardin, il serait bien mieux que le public fût vertueux ; mais, s’il l’était, à quoi servirions-nous ? Et s’il n’était pas ce qu’il est, c’est-à-dire un mélange de caprice, de mobilité et d’inconstance, comment se lasserait-il du mal et aurait-il par momens de ces beaux retours au vrai et au bien qu’il faut savoir saisir sans trop prétendre les imposer ? S’il y eût eu un troisième interlocuteur, peut-être entre l’extrême sévérité de M. Nisard et l’extrême facilité de M. Saint-Marc Girardin eût-il trouvé quelque chose à ajouter.

La réponse de M. Saint-Marc Girardin a été, du reste, en tous points digne de cet éminent et charmant esprit, même quand elle touchait presque au paradoxe, et c’est peut-être alors qu’elle a été le plus applaudie. Pendant une heure, au milieu du plus persévérant succès, M. Saint-Marc Girardin a su intéresser à mille questions littéraires, à des digressions sans nombre, à une appréciation souvent fort piquante des ouvrages du récipiendaire. Le directeur de l’Académie, pour tout dire, semblait un peu parfois s’être chargé des représailles du public à l’égard du nouvel élu, et c’était peut-être fort heureux pour M. Nisard en ce moment. M. Saint-Marc Girardin a un mérite rare de notre temps : il sait envelopper de pures et fortes leçons de bonne grace, maintenir d’immortelles vérités sans effaroucher son monde, contredire en ayant l’air de louer, et même, quand la malice l’emporte, il laisse le public charmé, sans que celui qui a eu à essuyer le feu ait guère autre chose à faire qu’à le remercier, parce qu’au fond des spirituelles saillies il y a la justice rendue au talent.

CH. DE MAZADE.


THEATRES. — L’OPERA. — LA CORBEILLE D’ORANGES.

Il y a certaines heures dans la carrière des musiciens et des poètes dramatiques où il faut que leur talent ou leur bonne volonté se montre, non au profit de leur gloire, mais pour le bien du théâtre qu’ils alimentent. M. Scribe et M. Auber ont eu cette fois à sacrifier aux nécessités immédiates. Il fallait tout de suite, sans prendre le temps d’y songer, un opéra pour la rentrée de Mlle Alboni. Cet opéra ne devait être ni trop sérieux ni trop gai ; on avait vu Mlle Alboni dans les rôles du répertoire ordinaire : il fallait faire connaître au public, dans une musique faite exprès, le côté bouffe du talent de la célèbre chanteuse. Le poète et le compositeur se sont mis à l’œuvre. On prend rarement M. Scribe en défaut ; ses cartons fourmillent de livrets de toute taille qu’un trait de plume approprie aux circonstances ; pour M. Auber, la chose est aussi facile, et quoique depuis près de trente ans il puise aux sources de l’harmonie, sa coupe est toujours pleine ; puis, si le temps manque, et il a manqué, n’a-t-il pas, comme M. Scribe, de petits trésors enfouis : airs de ballets d’un opéra retiré du répertoire, fragmens d’un duo plus récent, petits couplets oubliés dans le tumulte d’un finale, et qu’on a soigneusement mis de côté pour une meilleure occasion ? Avec ces dépouilles rajustées, rajeunies, saupoudrées de quelques jolis motifs pour relier le tout, M. Auber fait un opéra. Ce n’est donc pas d’une œuvre originale que nous parlerons, mais d’un cadre préparé pour faire valoir sous toutes ses faces le ravissant talent de Mlle Alboni.

Jusqu’à présent, on n’avait entendu Mlle Alboni à l’Opéra que dans la musique sérieuse et dramatique, on avait apprécié les qualités incontestables de son organe, la pureté, la limpidité cristalline de sa vocalisation ; mais, au milieu de ces trésors, un seul défaut atténuait l’ensemble : l’ame manquait, et avec elle le sentiment ardent, passionné. Aucune vibration ne sortait de ces notes alignées et correctes ; c’était délicieux à entendre, mais monotone à écouter on aurait désiré une aspérité à cette voix de velours pour y accrocher une émotion. Dans la musique bouffe, demi-souriante, demi-attendrie, le talent de Mlle Alboni est complet. Le plaisir, la joie, mettent leur étincelle là où il faut ; la mélodie vive d’allure sort tout épanouie en jets vigoureux et puissans. L’organisation de l’artiste se sent à l’aise et prend ses coudées franches, son visage même si gracieux et si ouvert, heureux de laisser les grands airs tragiques, subit comme le reste une transformation. Mlle Alboni dit d’une façon ravissante une petite chanson dont le motif revient souvent et explique la situation du poème ; elle la dit ou naïvement ou avec malice, la note simple, ou éblouissante de fioritures ; s’il fallait analyser de combien de trilles, d’arpèges, de gammes ascendantes et descendantes elle se fait un jeu, ne laissant jamais le son se poser sans prendre haleine, jouant avec sa voix comme Paganini avec son violon, tout le vocabulaire musical y passerait. Mlle Nau fait de son mieux et gazouille du bout des lèvres avec une méthode qui n’est pas sans charme, mais qui manque absolument de force et de couleur. Elle seconde Mlle Alboni, et il faut l’avouer à la honte de notre première scène lyrique, personne autre qu’elle n’était en état de lui donner la réplique, et, malgré l’invraisemblance flagrante qui fait de Mlle Nau la fille de Mlle Alboni, il a bien fallu passer par là : libre aux spectateurs de se faire des illusions.

Puisque nous sommes en train de parler des opéras écrits pour des chanteurs, il ne faut pas oublier de signaler pour mémoire, car, hélas ! la critique en a fait justice, un opéra, Sapho, écrit pour mettre en lumière le côte antique du talent de Mme Viardot. On a dit, dans le monde, que la musique de cette partition avait été composée sous l’inspiration et même avec la collaboration de l’artiste. Nous avons trop bonne opinion du talent musical et du goût de Mme Viardot pour penser que, si elle avait travaillé à cette œuvre, elle ne s’y fût pas montrée plus à son avantage ; quand on écrit pour soi, ordinairement on soigne mieux ses intérêts. Ceci nous amène naturellement à dire que vu la facilité avec laquelle de pareils ouvrages se produisent, Sapho et le Démon de la Nuit, par exemple, il n’est plus permis de prétendre que la carrière est fermée au talent inconnu ; les portes de l’Opéra doivent être grandement ouvertes au contraire, puisque, soit disette ou bon vouloir, on accepte et on fait étudier à des artistes sérieux d’aussi déplorables essais. Heureusement pour l’Opéra que le succès de la Corbeille d’Oranges et la présence de Mlle Alboni viennent réparer le double échec de Sapho et de la cantatrice.

F. DE LAGENEVAIS.


La Séparation des Apôtres, gravée à l’aqua-tinte par M. Gautier, d’après M. Ch. Gleyre [1]. — Le tableau que M. Gautier vient de reproduire dans une estampe, estimable à beaucoup d’égards, fut exposé au salon de 1845. Peut-être, à cette époque, ne rendit-on qu’une justice incomplète aux qualités qui distinguent l’œuvre de M. Gleyre ; il serait à désirer qu’un succès plus général l’accueillît aujourd’hui, et que la gravure réussit à populariser cette composition tout-à-fait neuve, et cependant intelligible au premier coup-d’œil. Réunis une dernière fois, les apôtres vont se disperser par toute la terre pour y porter la parole de vie. La croix, encore humide du sang du divin maître, s’élève au milieu du groupe des disciples. Déjà quelques-uns, faisant les premiers pas dans la voie qu’ils ont mission de suivre, quittent le calvaire où saint Jean s’attarde, agenouillé et comme éperdu de ferveur ; d’autres s’embrassent avant de se séparer, tandis qu’au pied de la croix Simon-Pierre fortifie ses saints compagnons par une exhortation suprême et les bénit au nom de celui qui l’a établi leur chef. Un pareil sujet, dont le choix est une découverte, avait échappé aux grands artistes. Plusieurs maîtres italiens ont, il est vrai, symbolisé la passion dans des compositions analogues en apparence à celle-ci. Par un sentiment de piété qui justifiait l’anachronisme, ils mêlaient quelquefois des saints de tous les siècles et de tous les pays aux personnages témoins, selon l’Évangile, de l’agonie du Sauveur : ainsi Fra Angelico, dans sa grande fresque du couvent de Saint-Marc, à Florence, fait assister à la mort du Christ les docteurs de l’église et les fondateurs des ordres religieux, pour montrer, à côté du sacrifice qui se consomme, l’avenir fécondé par la foi. Le tableau de M. Gleyre est conçu à un tout autre point de vue ; il ne se rapproche des monumens de la peinture ancienne que par la distribution des lignes générales. Ici la croix est nue, et les hommes qui l’entourent n’en ont pas encore propagé les mystères ; le lieu où ils se trouvent n’est pas seulement un lieu d’adoration et de prière, c’est le point de départ de leur apostolat : il n’y a donc, dans l’invention de cette scène, rien qui rappelle les exemples du passé. Très française en ce sens qu’elle s’adresse surtout à l’intelligence, la composition des Apôtres ne procède nullement de ces hérésies esthétiques qu’aujourd’hui nous consentons presque à accueillir comme la théorie du progrès. Au lieu de cette « délectation de l’ame » que Poussin propose comme but de la peinture, ne recherchons-nous pas en effet une impression de surprise, et l’étrangeté de l’exécution matérielle ne nous trouve-t-elle pas trop enclins à lui sacrifier la vérité poétique ? Peu s’en faut que l’oubli des principes pratiqués par les maîtres ne nous paraisse la marque assurée du mérite, et nous avons tellement pris goût aux innovations radicales, que les chefs de l’école romantique ne sont déjà plus à nos yeux que des révolutionnaires girondins. D’abus en abus, on en est venu à méconnaître les limites où chaque art doit demeurer circonscrit. La peinture, en s’efforçant d’être musicale, c’est-à-dire d’éveiller une sensation vague, s’est dépouillée de son charme sévère sans emprunter à la musique sa puissance affective. La musique, au contraire, a entrepris de tout peindre, et l’on a prétendu imiter par des sons jusqu’à la lumière. La poésie a, depuis long-temps, quitté sa lyre pour une palette. La sculpture s’est faite et dite pittoresque. En un mot, sous prétexte d’agrandir le domaine des arts, on a semé partout la confusion et le désordre, et (dernier symptôme de décadence !) voici qu’un réalisme brutal menace de se substituer, dans les productions de notre école, au spiritualisme, qui, depuis des siècles, en est le caractère principal et l’honneur. Pour faire sentir le vice de la doctrine nouvelle, il convient d’appeler l’attention sur les travaux qui la démentent, et, dans ce temps où abondent les rouvres nées de l’irréflexion et de l’erreur, la Séparation des Apôtres mérite d’être signalée comme un exemple contraire. — La planche de M. Gautier retrace avec fidélité l’aspect de la peinture originale, et se recommande par une certaine largeur d’exécution, bien que le ton de plusieurs parties ne soit pas exempt de lourdeur, et que le contour manque parfois de netteté. Ainsi, la figure placée derrière saint Jean présente, dans son ensemble, quelque chose de vague et d’indécis d’un côté, le pied gauche se confond avec le terrain ; de l’autre, le bras qui tient le bâton ne se relie pas, par l’effet, à la main de saint Jean et ne se détache pas du groupe rejeté au second plan. Le visage de l’apôtre debout à la gauche du spectateur semble trop coloré par rapport aux mains enfin la proportion de quelques têtes, trop forte pour la taille des figures, ôte à celles-ci un peu de leur majesté. Malgré ces imperfections de détail, l’apparition de l’estampe des Apôtres peut avoir sur le goût public une influence favorable. On ne saurait lui donner l’importance d’un événement dans l’art, mais il est permis d’y voir un accident heureux. Si la gravure traduisait moins rarement des compositions de cet ordre, peut-être se détacherait-on plus vite de celles qui n’ont pas de signification morale ; peut-être aussi quelques-uns des prétendus réformateurs n’essaieraient-ils plus de réduire la peinture au rôle d’une industrie subalterne, et cesseraient-ils de sacrifier le respect des conditions de l’art aux entraînemens de la fantaisie ou au culte de la réalité vulgaire.

H. DELABORDE.


ESSAIS SUR QUELQUES POINTS DE LÉGISLATION OU DE JURISPRUDENCE, par M. Biondeau, de l’institut [2]. — Cet ouvrage, composé d’opuscules divers antérieurement publiés, touche à de nombreuses questions. À côté de morceaux qui se réfèrent à une réforme des classifications juridiques, à des projets de codification générale, à côté d’un essai sur l’effet rétroactif des lois, d’un essai sur les contrats nommés au point du vue de nos codes, à côté enfin d’un exposé scientifique du jus in re et du jus ad rem, de l’actio in rem et de l’actio in personam, d’observations sur le code civil de la Louisiane et celui des Pays-Bas, — on trouve des études curieuses sur les principes généraux de la législation. C’est ce dernier côté de l’ouvrage de M. Blondeau qui doit surtout appeler notre attention. Le fondement de tout ordre social est dans la loi, et les obligations qui en dérivent pour tous et pour chacun sont le véritable lien qui unit les hommes ; mais quelle sera la source de la loi ? — Le pouvoir arbitraire du souverain, la conscience humaine éclairée par la raison, ou l’utilité particulière de la société ? — Ici les opinions diffèrent, et la dispute commence. Le droit, dit Montesquieu avec cette hauteur de génie qui le caractérise, est la raison humaine en tant qu’elle gouverne les peuples de la terre. Et sa définition donnée, il fait naître les lois des rapports nécessaires des choses et des êtres. Les rapports des peuples entre eux donnent naissance au droit des gens, les rapports des citoyens dans un état avec eux-mêmes ou avec le gouvernement au droit public et privé. — De la sorte, règle vivante, la loi sort des entrailles même des choses qu’elle a pour objet de régir, elle déclare le droit plutôt qu’elle ne le crée, et lui prête force et action plutôt qu’existence substantielle. Hobbes, pour qui la guerre est l’état de nature, regarde la défense comme la première loi : d’où la nécessité de ne pas retenir le droit pour soi, de le quitter en partie pour le transporter à autrui. Du droit ainsi transporté naît le pouvoir social, constitué pour la défense et omnipotent sous cette seule condition : le salut public. Rousseau pense aussi qu’à considérer humainement les choses, les lois de la justice sont vaines parmi les hommes, et, à l’exemple de Hobbes, il en conclut que la volonté du souverain fait la loi. Toute la différence réside dans le nom et la qualité du souverain, qui s’appelle ici le peuple et le nombre. Enfin une école a été fondée par Bentham, qui, donnant au droit une autre origine, a prétendu le faire sortir de l’utilité, ralliant au même titre et les lois naturelles issues de rapports indéterminés et les lois créées d’autorité par la fantaisie du pouvoir. M. Blondeau appartient à l’école de Bentham. Pour lui comme pour le maître, l’intérêt général est la source véritable et la mesure commune des bonnes lois, et les droits et les obligations sont des enfans de la loi subordonnés comme elle à la règle fondamentale d’utilité publique.

Que faut-il penser des opinions si diverses qui se sont fait jour depuis le XVIIIe siècle sur l’origine des lois ? Renfermant chacune une portion de vérité, elles pèchent également par défaut de largeur. Trop philosophique peut-être, la doctrine de Montesquieu semble pencher vers une idée de droit général, immuable, éternel ; que des esprits imprudens s’en emparent, et voilà les droits de l’homme proclamés, non-sens abstrait dont la verve ironique de Joseph de Maistre a fait si rude justice. Les opinions de Hobbes et de Rousseau ne peuvent soutenir l’examen ; la souveraineté, indépendante de la justice et s’élevant contre les lois de la nature, ne saurait se concevoir. Roi ou peuple, l’homme ne puise point sa souveraineté en lui-même, mais dans l’accord de sa volonté avec l’équitable, le possible et le nécessaire. Quant à l’intérêt considéré comme règle unique de la loi, rien de plus triste et de moins décisif. Avec cette doctrine, plus d’obligation morale et partant plus de conscience, plus de sanction suprême. Le droit devient une arme, et le devoir n’a désormais pour le représenter que la force. De tout ceci que conclure ? C’est que le droit a des sources différentes, la raison et le cœur de l’homme, les nécessités variables du temps, des circonstances, des lieux, la nature et le génie des peuples ; c’est qu’enfin le pouvoir contribue lui-même à créer, à maintenir le droit par la forme de la loi qui la rend claire à chacun, par la promulgation qui la fait connaître de tous, et par la sanction pénale qui ne permet pas qu’on la viole impunément. P. Rollet.



  1. Paris, chez Goupil et compagnie, boulevard Montmartre.
  2. Chez Durand, rue des Grés.