Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 mai 1850

Chronique n° 435
31 mai 1850


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


31 mai 1850.

Eh bien ! ce parti modéré qui s’engourdissait, disait-on, dans l’insouciance on dans la peur en attendant la mort, qui ne savait prendre aucune résolution énergique et forte, qui se consumait dans de misérables petites dissensions (et nous avons peut-être nous-mêmes répété quelques-uns de ces reproches), que dites-vous maintenant de sa fermeté d’allure et de la hardiesse de ses résolutions ? Il n’a pas hésité à attaquer le mal dont nous périssions, et à l’attaquer où il était, c’est-à-dire dans les abus du suffrage universel. Il a proposé la loi, et la discussion qu’il a soutenue n’a pas seulement été une des plus belles que le parti modéré ait soutenues depuis deux ans ; ç’a été une politique toute nouvelle qui s’est trouvée inaugurée, politique heureusement appropriée aux circonstances, et la seule qui puisse nous sauver. Au lieu de se neutraliser les uns par les autres et de s’imposer l’inaction, les divers partis qui forment le grand parti modéré se sont unis pour marcher résolûment contre l’ennemi. Dès ce moment, plus de tiraillemens, plus de zizanies, plus d’incertitudes et d’appréhensions ; tout s’est fait avec un ensemble admirable. Dès ce moment aussi, l’accord entre la majorité de l’assemblée et le président de la république est devenu plus étroit que jamais. Ce qui nuisait en effet à cet accord, c’est que le président de la république ne trouvait pas la majorité assez décidée à l’action, et qu’il sentait bien que l’action pouvait seule sauver la société. Peut-être le président de la république, qui comprenait bien ce que demandaient les circonstances, ne tenait-il pas assez de compte de la difficulté d’unir dans une œuvre commune des partis très différens. La solution du problème était de trouver quelque chose à faire qui ne contrariât l’avenir de personne et qui servît le présent de tout le monde. La réforme du suffrage universel a ce caractère ; elle est bonne à tous les partis qui renferment leurs espérances dans l’ordre social actuel.

En même temps que la politique du parti modéré prenait cette allure décisive et ferme, le parti montagnard reculait chaque jour davantage, et l’on peut dire aujourd’hui sans présomption qu’il est en pleine retraite sur toute la ligne. Cette métamorphose a été rapide ; cependant elle a eu ses phases. Au premier moment, et quand on a annoncé la réforme électorale, ce furent de la part de la montagne des cris de colère et de défi. Les journaux du socialisme se mirent à discuter ardemment de quelle manière il fallait résister à l’audace des réformateurs du suffrage universel. Les uns voulaient une insurrection rapide et soudaine ; il fallait foudroyer leurs ennemis. D’autres, qui croyaient sans doute que les foudres de la montagne étaient plus bruyans que puissans, voulaient une résistance lente et systématique. Peu à peu cette opinion prévalut dans la montagne, qui se décida à n’être pas un volcan, voyant qu’elle n’avait pas de quoi suffire à l’éruption. On déclamait toujours, on criait, on menaçait, mais au fond on avait peur d’être battu dans la rue, battu d’une manière irréparable, et on s’est décidé à perdre son procès dans l’assemblée plutôt qu’à perdre la bataille sous les coups du général Changarnier. Voilà la vérité sur la prudence de la montagne. Dans les délibérations secrètes du parti socialiste, la froide et ferme figure du général Changarnier est souvent apparue comme une vision terrible et prophétique. C’est ainsi que, reculant peu à peu et se convertissant lui-même à la prudence qu’il prêchait, le parti socialiste en est arrivé jusqu’au discours de M. de Flotte, qui est la capitulation habile et mesurée du parti et la démission de l’émeute. Les soldats ratifieront-ils la capitulation du général ? C’est encore une question ; mais nous croyons que les soldats aussi céderont, tout en disant que leurs chefs les ont trahis.

M. de Flotte, qu’il l’ait voulu ou qu’il ne l’ait pas voulu, qu’il ait fait un calcul ou qu’il ait senti et expliqué mieux que ses collègues de la montagne les conseils de la nécessité, M. de Flotte s’est fait par ce discours une situation dans l’assemblée il a profité de sa réputation, mais en sens contraire, ce qui arrive souvent. On attendait un énergumène ; son sang-froid a paru de la modération, et comme ce n’était pas un ogre, on a été tout près d’en faire un homme d’état et un politique. M. de Flotte est disposé à attendre. Son parti ne lui pardonnera guère cette quiétude de désirs, et nous offririons presque de parier que le prochain discours de M. de Flotte sera violent, afin de racheter ses torts de sagesse, à moins que M. de Flotte ne soit un homme de tête au lieu d’être un homme de parti. Quoi qu’il en soit, M. de Flotte déclare que le parti socialiste ne saurait, à l’heure qu’il est, que faire du pouvoir ; il se souvient du parti républicain, qui n’a échoué dans le gouvernement provisoire que parce que, comme l’a dit M. Goudchaux à la tribune en 1848, la république est venue trop tôt. M. de Flotte ne veut donc pas que le socialisme vienne trop tôt : les républicains n’ont pas pu gouverner, parce que la société n’était pas républicaine, et les socialistes non plus ne pourraient pas gouverner, parce que la société n’est pas socialiste.

Nous avons voulu constater l’état général des choses, c’est-à-dire l’allure ferme et décisive du parti modéré, qui a pris résolûment l’offensive, et l’allure timide et incertaine du parti montagnard, qui recule non-seulement plus qu’il ne le dit, mais encore plus qu’il ne le croit ; nous avons voulu, dis-je, constater ce fait, parce qu’il est important et plein d’avenir, parce qu’il rend la sécurité au commerce et à l’industrie. Est-ce à dire que nous croyons qu’il n’y aura plus d’émeutes, d’insurrections, de coups de main ? Non, en vérité ! mais le mouvement que ferait en ce moment le parti montagnard ne serait pas un mouvement spontané, ce serait un acquit de conscience, sans entrain, et pour beaucoup sans espoir. Ce que cherche maintenant le parti montagnard, le secret dont il est en quête, c’est une manifestation pacifique que le gouvernement veuille bien prendre pour telle, mais qui puisse, si l’occasion se présente, devenir un 24 février socialiste. Pour cela, il faudrait que le gouvernement et le général Changarnier voulussent bien accepter dans cette manifestation pacifique le rôle de Géronte et de Cassandre que la montagne leur donnerait.

Nous lisions dernièrement dans un journal le programme suivant de cette manifestation pacifique :

S’il arrivait que le lendemain du jour où la loi royaliste aura été votée,

« Le général Cavaignac, l’ancien chef du pouvoir exécutif ;

« Le colonel Charras, un ancien ministre de la guerre ;

« Le citoyen Dufaure, l’ancien ministre de l’intérieur ;

« Le citoyen Crémieux, l’ancien garde-des-sceaux ;

« Le citoyen Carnot, l’ancien ministre de l’instruction publique ;

« Le citoyen Armand Marrast, l’ancien président de la constituante ;

« Les généraux Lamoricière, Rey, Subervie, Valentin, représentans de l’armée ;

« Quatre-vingt-six représentans, au nom de leurs départemens respectifs ;

«  : Les anciens membres de la constituante actuellement à Paris, représentant la constitution qu’ils ont élaborée, discutée, votée et promulguée ;

« Les rédacteurs en chef des journaux que ne soutient pas M. Carlier, représentant la presse indépendante,

« Se présentent pour la défense de la constitution républicaine en vertu de l’article 110 ;

« S’il arrivait, disons-nous, que cette manifestation possible, légale, constitutionnelle, essentiellement logique et démocratique, se dirigeât vers le président pour lui faire comprendre qu’élu de six millions de citoyens, il ne peut pas, il ne doit pas laisser déclarer par ses ministres qu’il a été nommé par trois ou quatre millions d’indignes ;

« Que résulterait-il ?

« Il résulterait que la loi, même votée, pourrait ne pas être promulguée ;

« Que les burgraves en seraient pour la honte de leur collaboration à une œuvre révolutionnaire, incompatible avec le sentiment général de la population ;

« Qu’une fois de plus le peuple aurait fait preuve de sa résolution pacifique, appuyée par l’énergie de sa volonté, etc… »

Que dirait donc au président de la république cette procession pacifique que ne lui aient dit déjà, sous mille formes différentes, et la tribune et la presse de nos adversaires ? Le général Cavaignac a parlé ; le général Lamoricière a parlé ; M. Valentin, qui n’est point général, s’il n’a pas parlé, a interrompu peut-être ; M. Dufaure n’a certes donné le droit à personne de le faire figurer dans le pèlerinage proposé ; enfin, les journaux démagogiques ne se sont pas fait faute d’écrire. Qu’apprendrait donc au président la procession pacifique ? Rien de nouveau assurément ; mais on espère, et surtout on donne à espérer aux violens du parti qu’en route la manifestation pacifique changerait de caractère, et c’est là ce que veut dire cette phrase : « qu’une fois de plus le peuple aurait fait preuve de sa résolution pacifique, appuyée par l’énergie de sa volonté. » Le peuple en effet, ce n’est pas tous ces messieurs qu’on envoie en procession à l’Élysée ; non, le peuple, on le trouvera en route. — Mais pacifique ! — Oh ! sans doute, toujours excité, toujours harangué, et toujours pacifique.

Et ceci nous rappelle une petite conversation, apocryphe fort probablement, entre le général Changarnier et un des officiers qu’on fait figurer dans la procession pacifique. « Vous sentez bien, général, que, si la loi est votée, nous ne pourrons pas, par honneur, nous dispenser de témoigner publiquement notre douleur. — Le général Changarnier, calme et poli, comme à son ordinaire : Oh ! je comprends cela. — Il nous sera bien difficile de ne pas faire une manifestation de nos sentimens, mais pacifiquement et sans armes.- Assurément.- Nous irons à l’Élysée ou à la colonne de la Bastille, pacifiquement, sans armes. — Oh ! tenez, mon cher… ne me dites plus à chaque mot votre sans armes ! car vous me donneriez l’envie de vous en fournir ! » Nous ne croyons pas un mot de cette conversation comme de beaucoup d’autres qu’on prête au général Changarnier ; il se fait dans ce moment beaucoup de légendes sur le général Changarnier, et nous ne nous en plaignons pas. Il n’y a que les hommes qui ont de l’ascendant sur l’esprit public qui aient une légende.

Nous devons maintenant arriver à la discussion de la réforme électorale, et en signaler les principaux traits.

On dit que nous sommes des ingrats envers le suffrage universel, que c’est le suffrage universel qui a sauvé la société en 1848, qui a ramené au pouvoir les hommes qui représentent les idées d’ordre et de modération, qui enfin a déféré la présidence au nom qui exprime le mieux l’ordre social rétabli et maintenu. Ceux qui parlent ainsi font une confusion volontaire entre le suffrage universel, qui est un système électoral, et le grand mouvement d’opinion publique qui, en 1848, a répudié les hommes du 24 février. Nous sommes convaincus qu’en 1848, et après six semaines du gouvernement provisoire, le pays, de quelque manière qu’il eût été interrogé, le pays eût répondu comme il a répondu. Nous sommes convaincus qu’au mois de décembre 1848, et après six mois du régime inauguré le 24 février, et qu’avait en vain essayé de corriger le général Cavaignac, le pays, de quelque façon qu’on l’eût fait voter, eût voté comme il a voté. Il y a des instans dans la vie des peuples où l’opinion publique a une telle force, qu’elle se fait jour à travers toutes les lois. Telle était en 1848 l’opinion qui, dans toute la France, repoussait les hommes du 24 février. Le suffrage universel a servi d’organe à ce sentiment universel. Le suffrage censitaire et le suffrage à deux degrés auraient eu le même effet, parce qu’il ce moment il fallait que l’opinion publique éclatât.

Nous ne sommes donc pas embarrassés de reconnaître les services que le suffrage universel a rendus en 1848 ; mais nous expliquons comment ces services ont été rendus. Oui, les hommes du 24 février demandaient au suffrage universel, par la voix des commissaires de départemens, une assemblée constituante socialiste ; le suffrage universel ne l’a pas donnée. Les hommes du 24 février demandaient au suffrage universel d’exclure les hommes qui avaient pris part aux gouvernemens précédens. Le suffrage universel a rappelé ces hommes illustres, et leur a demandé de servir encore la France, comme ils l’avaient fait pendant leur vie entière. Les hommes du 24 février demandaient au suffrage universel, pour président de la république, un nom qui ne fût pas antérieur au 24 février, et qui ne procédât pas des anciens gouvernemens monarchiques. Le suffrage universel, au contraire, a été prendre le nom qui exprimait le mieux les idées d’ordre et de hiérarchie, et l’a mis à la tête de la république : Voilà ce qu’a fait en 1848 le suffrage universel sous l’irrésistible ascendant de l’opinion publique. Cela prouve-t-il que le suffrage universel soit un bon procédé électoral ? Pas le moins du monde ; car, selon nous, en 1848, il n’y avait pas de système électoral, si mauvais qu’il fût, qui pût empêcher la France de manifester son opinion. La dictature seule aurait pu l’empêcher ; mais la dictature aurait été brisée au bout de quelque temps, et la république aurait péri du même coup que la dictature.

Pour prouver cet irrésistible ascendant de l’opinion publique en 1848, ascendant supérieur à toutes les organisations et à toutes les combinaisons électorales, nous ne citerons qu’un fait : on sait que le Bulletin de la république et les hommes du 24 février avaient une confiance toute particulière dans le peuple de Paris, et qu’ils proposaient au mois d’avril 1848 de faire voter Paris au lieu et place de toute la France. Eh bien ! qu’on eût adopté cet étrange procédé électoral, Paris eût voté contre le 24 février, puisque, dans le scrutin de la présidence, Paris même a donné la majorité au prince Louis-Napoléon Bonaparte sur le général Cavaignac. Et pourquoi ? Parce que le général Cavaignac avait une sorte de parenté avec le 24 février.

Est-il besoin que nous disions à nos adversaires à quoi tenait cette insurmontable répugnance de l’opinion publique contre le 24 février ? Ils avaient gouverné pendant trois mois : la popularité des hommes du parti modéré n’avait pas d’autre cause.

En 1848, le suffrage universel n’a pas pu être mauvais, parce qu’à ce moment, avec la puissance qu’avait l’opinion publique, aucun système électoral ne pouvait être mauvais ; mais cela ne prouve pas que le suffrage universel soit bon en lui-même, cela ne prouve pas que ce procédé électoral n’ait point tous les inconvéniens que nous lui avons toujours reconnus. On oublie toujours que le suffrage universel en France n’est pas un système qui soit né soudainement le 24 février. Avant le 24 février, ce système avait souvent été discuté, controversé, répudié. Il n’était donc pas nouveau, il était suranné : c’était une vieille théorie discréditée. Jamais, quant à nous, nous n’avions pensé que la France voulût faire usage d’un système qui n’a réussi nulle part qu’à ruiner la liberté, à moins d’être renfermé dans certaines limites. Nulle part, en effet, le suffrage n’est universel dans la rigoureuse acception du mot ; nulle part toutes les créatures humaines ne sont admises à voter, parce qu’elles sont de ce monde et sans autre titre. Partout il y a des admis et des exclus, partout il y a un pays légal, n’en déplaise au général Cavaignac. Est-ce qu’on croit par hasard que le suffrage universel est un droit naturel ? Non, c’est un droit écrit s’il en fut jamais, écrit ici d’une certaine manière, et là d’une autre, n’existant que par la volonté de la loi et selon les conditions qu’elle a fixées. Le suffrage universel, pris dans son sens le plus rigoureux, est une impossibilité.

Pour n’être qu’une loi et n’être pas un droit, le suffrage universel, tel que l’a créé la constitution, doit-il être moins respecté ? A Dieu ne plaise ! Quant à nous, nous n’avons pas besoin de savoir s’il est bon ; il nous suffit qu’il soit constitutionnel. Aussi ce que nous approuvons dans la réforme électorale, c’est qu’elle s’est renfermée scrupuleusement dans le cercle de la constitution ; mais qu’on ne prenne pas ce respect du parti modéré pour un acte d’adhésion et d’amour envers le suffrage universel. Nous faisons aujourd’hui par la loi tout ce que nous pouvons faire par la loi, mais nous ne renonçons pas à faire par la révision tout ce que nous pourrons faire pour régler d’une manière plus ferme encore le suffrage universel. Nous sommes de ceux en effet qui ne veulent pas détruire le suffrage universel, mais qui veulent le régulariser, afin d’en faire autre chose qu’un instrument de révolution.

Nous ne sommes point ingrats envers le suffrage universel, parce que nous croyons que, s’il nous a sauvés en 1848, il n’a fait qu’obéir en cela à l’irrésistible ascendant de l’opinion publique, qui protestait contre le gouvernement provisoire. Nous ne sommes point ingrats envers le suffrage universel, parce que nous n’en avons jamais reconnu l’excellence, et que nous ne le trouvons pas bon, mais constitutionnel. Nous ne sommes pas tenus d’aimer le suffrage universel, mais nous sommes tenus de le respecter jusqu’à la révision. C’est ce que fait le parti modéré. Et si nous insistons ainsi sur la révision, c’est que nous pensons qu’il est bon de savoir que la réforme que nous apportons en ce moment au suffrage universel n’est pas la dernière, et que nous ne le confirmons pas par la loi nouvelle dans toutes les dispositions que nous ne changeons pas. Nous faisons par la loi ce que nous pouvons faire par la loi ; nous ferons le reste par la révision, et nous le ferons légalement, comme ce que nous faisons en ce moment, car nous devons respecter la constitution jusqu’à ce que nos adversaires la violent eux-mêmes par l’insurrection, sous prétexte de la défendre. S’ils la déchirent en effet eux-mêmes, s’ils la mettent en morceaux pour s’en faire un étendard sanglant contre la société, nous ne serons pas d’avis de ramasser les morceaux de cette constitution dilacérée par ses propres auteurs.

La question, aussi bien, s’est trouvée posée dans la discussion. Violez la loi par l’insurrection, et vous verrez alors, a dit M. Thiers, ce que nous oserons ! Ce mot de M. Thiers a été le plus décisif qui ait été dit, comme son discours tout entier a été aussi le discours qui exprime et qui dirige le mieux la situation. Oui, nous ne voulons pas de coup d’état ; mais si vous tentez un coup de main ! — Oui, nous ne voulons pas violer la constitution pour faire de l’ordre ; mais si vous la violez pour faire du désordre ! — Oui, nous ne voulons pas passer le Rubicon ; mais si c’est vous-mêmes qui le passez ! — La force et la puissance du parti modéré tiennent en grande partie, nous le croyons, à son respect de la loi : c’est le parti contre lequel on a toujours conspiré, et qui n’a jamais conspiré ; c’est le parti qui s’est formé à l’amour de la règle et de la discipline légale sous les deux dynasties de la monarchie constitutionnelle. Il ne doit donc pas abjurer ce caractère, mais cependant il ne doit pas non plus laisser les insurrections faire elles-mêmes la loi comme il leur plaît ; puis, quand la loi est faite, si elle leur défilait à certain moment, la défaire par une insurrection nouvelle, en refaire une autre plus complaisante et plus commode, quitte à la défaire encore, si cette loi ne sert pas leurs fantaisies et leurs passions, tandis que le parti modéré se tiendrait sottement renfermé dans le respect de ces lois successives faites par l’insurrection et ne pourrait pas même obtenir la stabilité des lois qui lui déplaisent. Non, le parti démocratique respectera la constitution de 1848 qu’il a faite pour lui-même contre nous, ou, s’il viole cette constitution, elle sera violée pour tout le monde et périra pour tout le monde. Voilà ce qui est bien entendu maintenant, voilà ce qui donne à la situation une netteté et une précision singulières.

Oui, s’il y a une insurrection démagogique, nous savons ce que nous avons à faire, nous savons où nous irons. Nous irons à une constitution plus analogue aux mœurs et aux sentimens de la France que la constitution de 1848, à une constitution qui ne crééra pas avec un soin tout particulier l’impuissance et l’instabilité du pouvoir exécutif, et, pour aller vers cette constitution, nous aurons la liberté que nous auront faite nos adversaires par leur insurrection même contre la constitution et contre les pouvoirs qu’elle a créés.

Mais si nos adversaires ne font pas d’insurrection, s’ils se soumettent à la loi votée, où irons-nous ? demande un membre de la majorité, M. Vézin, qui a cette disposition d’esprit que nous ne blâmons pas toujours, niais que nous trouvons inopportune en ce moment, de craindre surtout la victoire de son parti, comme si, hélas ! la victoire du parti modéré était autre chose que l’avantage de ne pas mourir à jour fixe. Oui, la réforme électorale, oui, l’amélioration morale du suffrage universel aboutit seulement à ce point-ci : nous ne mourrons pas tous dans deux ans. Voilà le grand triomphe que nous allons remporter ! y a-t-il là de quoi beaucoup s’effrayer ? Où irons-nous ? Nous irons moins vite et moins sûrement au cimetière ! Pourquoi non ? M. Vézin croit que la réforme électorale est le commencement de quelque chose ; nous l’espérons bien. Oui, c’est le commencement de quelque chose de fort nouveau dans notre pays depuis deux ans ; c’est le commencement d’un peu de sécurité légale, c’est la première des lois de septembre, et nous sommes de ceux qui croient que les lois de septembre 1835 ont beaucoup fait pour l’affermissement de la monarchie de juillet et pour la dispersion des factions. Nous dirons donc à M. Vézin : Si la loi est votée [1], il arrivera de deux choses l’une : ou bien le parti démagogique s’insurgera contre la constitution, c’est-à-dire contre le pouvoir législatif constitué, et alors, nous l’avouons, ce sera la fin de la constitution ; ou bien il n’y aura pas d’insurrection, et le parti démagogique se soumettra à la loi : alors nous profiterons des bons effets de la loi, et nous aurons le suffrage universel purifié par la loi avant de le purifier par la révision. Qu’on ne dise donc pas d’un air de mystère et d’effroi : Où allons-nous ? — Nous allons, s’il y a soumission, aux bons effets de la loi nouvelle, et, s’il y a insurrection, à la réforme de la constitution de 1848. De ces deux avenirs que nous ouvre si heureusement la politique ferme et décisive du président de la république et de la majorité de l’assemblée, nous aimons mieux le premier ; mais nous ne craignons pas le second.

Nous croyons à la déroute du parti socialiste et montagnard ; nous ne croyons pas à sa conversion. Les chefs changent de langage à cause de la dureté des circonstances ; mais, au fond, les sentimens sont les mêmes. Voyez les pétitions qu’apportent les députés montagnards, et qui sont signées Dieu sait par qui et Dieu sait comment ! Toujours la menace de l’insurrection ! Si l’assemblée ose voter la loi, on lui déclare qu’elle sera déchue. Et qui donc casse ainsi les décisions de l’assemblée nationale et l’assemblée nationale elle-même ? Quel est donc le Louis XIV qui, le fouet à la main, s’en vient suspendre les délibérations du parlement ? Le premier grimaud venu se fait pour un instant greffier de la démagogie, et, parlant au nom du peuple, croit pouvoir traiter de haut tous les pouvoirs de l’état. Tout le monde de nos jours croit avoir le droit de mépriser, et le mépris, qui naguère descendait de haut, rejaillit insolemment d’en bas. Rien ne témoigne mieux de la décadence morale de la société que cette usurpation du mépris. N’avons-nous pas entendu dernièrement M. Nadaud dire qu’il méprisait le discours de M. Thiers, et dire cela à la tribune, sans qu’il y ait eu un éclat de rire universel dans l’assemblée, en voyant M. Nadaud dédaigner M. Thiers ? et le pis, c’est qu’en parlant ainsi de son mépris pour le discours de M. Thiers, M. Nadaud croyait dire quelque chose. Il ne se croyait ni digne de risée ni digne de pitié. Voilà un des malheurs des vieilles civilisations. Le langage de l’élite s’y prostitue à toutes les bouches. Sénèque aussi de son temps se plaignait du droit que les sots s’arrogeaient de mépriser, et disait énergiquement qu’il fallait mépriser ces mépris insolens. Les mots d’estime et de mépris ne valent que ce que vaut l’homme qui s’en sert.

M. Thiers ne s’est pas trouvé outragé par le mépris que M. Nadaud faisait de son discours, et l’assemblée non plus ne se trouve pas blessée par les menaces de déchéance que lui lancent à la tête les pétitionnaires de la démagogie ; mais M. Léon Faucher n’en a pas moins eu raison d’infliger à ces vaines menaces le châtiment de la publicité : il les a tramées à la lumière du jour, et son résumé énergique et ferme répond à son rapport. Il a terminé la discussion avec les mêmes sentimens qu’il l’avait ouverte, et ces sentimens, l’assemblée tout entière les a manifestés pendant cette grande discussion. Jamais, en effet, nous n’avions vu le parti modéré sachant si bien ce qu’il voulait et ce qu’il pouvait. Les chefs de la majorité ont été hardis et résolus ; mais l’armée tout entière a, sous leurs ordres, marché comme un seul homme. Avant même l’ouverture de la discussion, cette heureuse disposition de la majorité s’était révélée d’une manière significative. On se souvient que le ministre de l’intérieur avait cru devoir, conformément à la loi, retirer le brevet d’un imprimeur qui se trouvait en contravention avec les règles de sa profession. La montagne attaquait cet acte du ministre, et M. Baroche le défendait avec l’énergie de caractère et la précision de langage qui ont fait son grand et légitime succès dans l’assemblée. Personne n’hésitait dans la majorité à approuver la mesure prise par M. Baroche ; mais il fallait quelqu’un qui dit qu’on n’hésitait point, il fallait que dans cette campagne qui allait s’ouvrir contre la montagne, le ministre fût sûr d’avance du zèle de la majorité. Un des plus généreux esprits de la majorité, M. Piscatory, qui a une parole piquante et vive au service de nobles sentimens, comprit qu’il ne s’agissait pas là d’une question de légiste, mais d’une question politique, et qu’un ministre qui se dévoue hardiment à l’ordre a droit à quelque chose de plus qu’un bill d’indemnité. Aussi M. Piscatory n’hésita pas, en son nom et au nom de ses amis, à promettre au ministre l’énergique et constant appui de tous les hommes de cœur : ce fut l’ouverture de la guerre, et c’en fut aussi l’augure.

Personne dans cette guerre sainte, dans cette expédition de Rome à l’intérieur, comme l’a si bien d M. de Montalembert, personne ne s’est épargné. M. de Lasteyrie, M. Baroche, M. de Montalembert, M. Thiers, M. Faucher, M. Berryer, ont pris partout l’offensive contre l’ennemi commun, et lui ont porté des coups décisifs. Nous venons de parler de M. de Montalembert. Pourquoi faut-il que la gloire nouvelle que M. de Montalembert s’est faite dans cette discussion nous rappelle le rôle étrange qu’y a pris M. Victor Hugo ? Nous aimons à être justes, et les étranges égaremens de tribune de M. Hugo ne nous feront pas oublier qu’il a écrit quelques-unes des plus belles odes de notre poésie moderne. Nous aimons à cacher l’orateur derrière le poète lyrique. Il est vrai que ces odes, qui sont la gloire de M. Hugo, ont été faites pour des causes bien différentes de celle à laquelle il s’est voué depuis quelque temps. Quand il chantait Louis XVII, le jeune roi martyr, le baptême du duc de Bordeaux, la mort du captif de Sainte-Hélène, il ne prévoyait pas à qui, hélas ! il donnerait les derniers hommages de sa muse. Et ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’en se faisant violent, il ne réussit pas même à se faire prendre au sérieux. M. Hugo s’est donc fait rouge ? disait-on devant un de ses confrères en poésie. — Non, il met du rouge. — A quelles déclamations démagogiques, tant qu’il sera seulement orateur, et à quelles violences d’action, s’il était jamais acteur, ce besoin de se faire prendre au sérieux pourrait pousser M. Hugo ! Jusqu’à quel point en lui la vanité blessée pourrait prendre les allures d’un caractère inflexible ! Ceux-là seuls le savent qui comprennent comment le manque de vérité dans l’esprit et dans le caractère peut, soit dans la littérature, soit dans la politique, faire à quelqu’un une destinée et une réputation contraires à sa nature. On confond si aisément la violence avec la force, la fièvre avec la vie ! Or, triste condition de quelques-uns des poètes de nos jours ! ils ont tout ou du moins ils ont beaucoup : seulement il leur manque d’être hommes. Ce sont des masques tragiques plus grands et plus retentissans qu’il n’appartient à la nature humaine ; mais l’habitude qu’ils ont de porter ces masques imposans et de parler par ces bouches sonores fait qu’ils se dispensent volontiers d’avoir leur visage et leur voix naturels. Ils sont toujours sur la scène et jamais à la ville ; voilà pourquoi de toutes les amères paroles que M. de Montalembert a laissé tomber sur M. Victor Hugo, la plus vraie, selon nous, c’est quand il lui a dit qu’il ne pouvait pas prendre ses discours au sérieux. C’est là en effet qu’est, dans M. Hugo, le vrai défaut de la cuirasse. Partout ailleurs la vanité le rend invulnérable. Le manque de vérité, voilà où la flèche peut l’atteindre.

Haeret lateri lethalis arundo.


Mais, hélas ! ne triomphez pas du coup que vous avez porté, ou plutôt pleurez-en, si vous avez quelque pitié des pervertissemens de l’ame humaine ; car pour retrouver ou pour avoir l’air d’avoir cette vérité qu’il n’aura jamais, sachez, encore un coup, que M. Hugo traverserait la brutalité et l’extravagance sans plus en frémir, hélas ! en politique, qu’il n’en a frémi en littérature.

Jamais l’invective antique, celle de Démosthène contre Eschine, celle de Cicéron contre Antoine, celle que permettaient les mœurs rudes et violentes de la place publique, celle que nous ne pouvions pas connaître avant 1848, n’a été plus rude, plus amère, plus belle, belle de la beauté de Némésis, que l’invective de M. de Montalembert contre M. Hugo. C’est, le chef-d’œuvre de l’insulte oratoire, et jamais l’éloquence de l’homme contre l’homme n’a été plus loin. Nous admirons la parole enflammée et acérée de M. de Montalembert ; mais nous n’aimons pas le temps qui comporte l’usage d’une pareille parole.

La politique intérieure de la quinzaine roule toute sur la réforme électorale, et la politique extérieure sur notre démêlé, nous ne disons pas avec l’Angleterre, mais avec lord Palmerston.

Nous avons lu avec beaucoup d’attention la note explicative de lord Palmerston, et nous serons justes avec lui. Évidemment il veut s’arranger avec la France. Pourquoi pas en effet ? Le tour est fait. Il est vrai que le tour n’a guère bien réussi, non-seulement auprès de la France, mais auprès de l’Angleterre. L’Angleterre n’aime pas avoir de l’influence par escamotage. Nous avouons, quant à nous, prenant la chose au point de vue de l’art, que le tour a été bien fait, et que pendant la négociation lord Palmerston a dû avoir quelque plaisir en voyant avec quelle facilité nous nous enferrions nous-mêmes. Lord Palmerston, pour nous attraper, n’a en besoin que de deux paroles glissées dans le coin d’une conversation : la première, c’est que, comme il y avait deux négociations, l’une à Athènes et l’autre à Londres, la première qui produirait une convention serait la seule valable. Quoi de plus simple ? Nous avons cru qu’étant les maîtres des deux négociations, celle de Londres et celle d’Athènes, nous n’avions rien à craindre, et nous avons consenti sans peine à cette condition. La seconde parole captieuse de lord Palmerston, c’est que, si le négociateur français à Athènes abandonnait la négociation, vaincu par l’opiniâtreté du ministre anglais, celui-ci serait libre de suivre ses instructions primitives. C’est là qu’était le piège. Nous ne nous sommes pas fait expliquer ce que voulait dire ce mot, abandonner la négociation. Nous avons pensé que proposer un arrangement et demander d’en référer aux gouvernemens, ce n’était point abandonner la négociation, c’était seulement la renvoyer d’Athènes à Londres ; et comme il y avait une négociation à Londres, et que nous nous y sentions plus forts et plus soutenus qu’à Athènes, nous avons cru qu’il était de bonne conduite de ramener la double négociation à une seule. Nous avons parlé dans cet esprit, et, comme on a peu répondu, nous avons cru avoir persuadé. Nous ne nous sommes pas défiés de notre adversaire, et nous ne nous sommes pas non plus assez défiés de nous-mêmes. Nous avons cru parce que nous avons aimé à croire. L’art de lord Palmerston a été au contraire de faire terminer à Athènes, où il était puissant et tranchant, la négociation, et de ne pas la laisser venir à Londres, où il était forcé d’être poli et conciliant. Nous avons eu trop de confiance en la négociation de Londres, qui n’était qu’un paravent pour la négociation d’Athènes, et nous n’avons pas suffisamment averti notre négociateur à Athènes qu’il ne fallait pas qu’il cessât d’entretenir la négociation ; que s’il la suspendait un instant, ou s’il proposait de la renvoyer à Londres, on dirait qu’il l’abandonnait. Plein de confiance donc en cette négociation de Londres dont il espérait un bon dénoûment, M. Gros a proposé de renvoyer les difficultés pendantes à Athènes à la décision des négociateurs de Londres. Dès ce moment, il a été considéré comme ayant abandonné la négociation, et le tour a été fait.

Nous venons de l’expliquer tel que nous le trouvons exposé dans la note de lord Palmerston ; nous venons de dire comment nous avons été trompés. Cette explication excuse-t-elle en quoi que ce soit lord Palmerston ? Loin de là : entre ennemis, c’est à peine si les finasseries que nous venons de montrer seraient de mise ; mais, entre amis et alliés, quand nous n’entrons dans l’affaire que par un bon sentiment, sans aucun intérêt, sans aucun calcul personnel, préparer ces petites embuscades, s’applaudir de nous y voir tomber, profiter durement de notre empressement à croire que nous avons tout arrangé et tout concilié, est-ce là un procédé tolérable ? Nous aimons mille fois mieux dans cette affaire avoir été la dupe que le dupeur.

Grace à Dieu, c’est ainsi que le procédé a été jugé en Angleterre et dans toute l’Europe. Il semble même que cette dernière tricherie de lord Palmerston’ ait comblé la mesure depuis long-temps pleine, et que personne en Europe ne veuille plus tenir les cartes avec lui. Non, l’incident grec n’est pas une grande affaire, à Dieu ne plaise que nous voulions le grossir outre mesure ; mais c’est une dernière preuve du peu de sûreté qu’il y a de traiter les affaires avec lord Palmerston, et voilà ce qui fait l’importance européenne de cet incident. Toutes les circonstances de l’affaire grecque, depuis les premières jusqu’à la dernière, se représentent à la pensée de l’Europe. On voit un état faible et sans défense attaqué brutalement par une flotte formidable. Et pourquoi ? Pour la plus misérable cause, pour les réclamations illégitimes et ridicules du juif Pacifico ! Où est le droit des gens, si l’Angleterre se fait ainsi justice à soi-même, sans explication préalable et sans avertissement ? Tout le monde, les forts et les faibles, s’est trouvé atteint par le coup porté à la Grèce. De là la note significative présentée à l’Angleterre par la Russie et par l’Autriche. Dorénavant les sujets anglais, nous nous trompons, les sujets de lord Palmerston ne seront plus admis en Russie et en Autriche qu’à la condition de renoncer à la protection de leur gouvernement. Il faudra qu’ils se dénationalisent, s’ils veulent résider à Vienne ou à Saint-Pétersbourg, à Trieste ou à Odessa. La Russie et l’Autriche ne veulent pas, en effet, que, pour une créance véreuse de je ne sais quel courtier ionien ou maltais, ou même pour je ne sais quelle incartade d’un grand seigneur anglais, une flotte anglaise se présente à l’improviste devant Trieste ou Odessa. Cette mesure, prise par l’Autriche et par la Russie, deviendrait-elle donc peu à peu la loi du continent, et verrions-nous revivre une sorte de blocus continental qui serait, nous n’en doutons pas, fort désagréable dans son application au peuple qui est le plus voyageur du monde, tout en étant en même temps le plus attaché à son pays ? Tout cela peut arriver, si l’Angleterre continue à préférer lord Palmerston à l’amitié du monde.

Ce qu’il y a de curieux en effet dans cette affaire, c’est que personne sur le continent, et la France moins que personne, ne s’en prend à l’Angleterre ; on ne s’en prend qu’à lord Palmerston, et on s’entend pour le mettre au lazaret, son contact étant dangereux. Il serait piquant que l’Angleterre voulût y entrer avec lui.

En 1840, quand lord Palmerston joua un mauvais tour à la France, l’Europe était avec lui contre nous ; en 1850, quand il nous joue encore un mauvais tour, l’Europe est avec nous contre lui. Où tend cette remarque, dira-t-on ? A rien, sinon à croire que nous sommes à notre aise pour ne pas nous presser de renvoyer notre ambassadeur à Londres.

Esquisse de la guerre de Hongry en 1848 et 1849. — Il n’est point de gouvernement qui depuis deux ans ait été mis à de plus rudes épreuves que celui de l’Autriche. Attaqué successivement à Vienne, à Milan, à Prague et à Pesth, en butte à la guerre civile et à la guerre étrangère, il a plus que jamais mérité ce surnom d’heureux, felix Austria, qu’il tient de son passé. Heureuse Autriche, en effet, d’avoir su trouver de nouveaux élémens de durée jusque dans les agitations où elle était menacée de périr ! Il y avait dans le sol du vieil empire, à côté de beaucoup d’élémens de discorde, d’autres élémens de cohésion plus forts, que M. de Metternich avait aperçus et dont ses successeurs devaient profiter, aux jours du péril. Tous les peuples de l’Autriche n’étaient pas hostiles au cabinet de Vienne ; quelques-uns au contraire lui demandaient son appui ; il a su les retenir attachés autour de lui, tout en maintenant très haut la tradition impériale, mesurant ses concessions au risque d’éprouver des -revers, mais triomphant à la fin des difficultés les plus menaçantes et reprenant au dehors comme au dedans toute la fierté qui convient aux puissances de premier ordre. Il serait curieux de rechercher l’histoire du cabinet de Vienne durant ces deux années si pleines d’événemens et de montrer combien il a dû dépenser d’activité et de prudence pour faire face au danger. Peut-être oserons-nous l’entreprendre, quand l’Autriche sera tout-à-fait sortie de la crise présente, et que ses actes ayant produit leurs conséquences pourront être jugés avec plus de précision.

En attendant, nous accueillerons toujours avec empressement les publications qui auront pour objet de les mettre en lumière, et dès à présent nous croyons devoir une mention spéciale à l’Esquisse semi-officielle de la guerre de Hongrie, tracée par un auteur anonyme dans l’Almanach militaire autrichien.

Il est impossible de ne point reconnaître le caractère calme, l’esprit d’équité et le ton impartial qui règnent dans ce récit. D’une part, l’auteur a traité quelques-uns des chefs ennemis avec générosité ; de l’autre, il n’a point dissimulé les fautes commises dans la première partie de la guerre par les généraux autrichiens. Tout en rendant justice aux qualités civiques du prince Windischgraetz, on est forcé de convenir que ses fautes ont compromis le succès de la première campagne. Ces qualités mêmes, qui sont celles d’un grand seigneur des temps passés, l’empêchaient d’être propre à commander dans une guerre civile, au milieu de tant d’intérêts et de passions à concilier. La mission donnée au prince Windischgraetz exigeait un esprit de transaction qui était incompatible avec ses antécédens et son caractère. C’est ainsi, par exemple, que, dès le commencement de la lutte, il s’est mis en désaccord avec l’homme qui était le plus capable de servir grandement la politique autrichienne en Hongrie, le ban Jellachich, dont la popularité était immense et servait à réunir autour de l’empereur toutes les populations slaves de l’empire. Le gouvernement autrichien a compris lui-même que le maréchal Windischgraetz, malgré d’autres mérites, n’était point l’homme de la situation.

L’écrivain militaire ne raconte point que le prince Windischgraetz joignit à ses torts celui d’entrer en négociation avec quelques-uns des chefs de l’aristocratie magyare auxquels il supposait du dévouement pour l’Autriche, par la raison qu’ils se montraient hostiles aux Slaves ; mais le publiciste quasi-officiel ne craint point de critiquer, autant que les lenteurs du général en chef, le système d’éparpillement suivi par lui pour l’occupation de la Theiss. Ce système, dit-il, a contribué essentiellement à amener la catastrophe finale.

Le choix du général Welden, qui succéda au prince Windischgraetz, n’était pas de nature à relever la fortune de l’empire. Le général Welden, homme de dévouement, n’avait accepté le commandement que par esprit de sacrifice. Le mal était fait ; l’insurrection était victorieuse, et l’Autriche ne pouvait plus se sauver que par un effort surhumain ou par le concours d’une force étrangère. D’une part, elle recourut à la Russie, qui ne refusa point de venir à son aide, ayant elle-même des précautions à prendre pour empêcher l’insurrection de s’étendre chez elle, et heureuse d’ailleurs d’avoir l’occasion d’exercer au dehors une grande influence. D’autre part, le commandement de l’armée autrichienne fut confié à un général d’une extrême énergie et d’une inflexible volonté, le feldzeugmestre Haynau.

Il s’agissait beaucoup moins qu’au commencement de la guerre de tenir réunis en un seul faisceau les peuples alliés de l’Autriche ; il ne pouvait plus être question que de se battre avec vigueur, et d’aller droit à l’ennemi. C’est le mérite que l’historien de la guerre de Hongrie reconnaît avant tout autre au général Haynau. L’esprit d’initiative était d’ailleurs fortifié en lui par des connaissances militaires très distinguées.

L’Autriche avait à sa disposition plusieurs généraux résolus et brillans. Il n’en était point de plus brave que Schlik, vrai type du batailleur par sa physionomie comme par sa témérité même. Des qualités analogues se montraient réunies dans Jellachich aux allures les plus chevaleresques et à un esprit d’une haute portée. Schlik ne paraissait pas avoir l’ambition du commandement en chef. Jellachich ne professait point le même désintéressement ; mais le cabinet craignait de donner trop d’influence aux Slaves en le plaçant à la tête de l’armée. Le choix du général Haynau entrait davantage dans les vues du gouvernement, et lui donnait des garanties suffisantes de fermeté et de hardiesse. En effet, du moment où les Russes sont entrés en ligne et que le général Haynau s’est senti libre de ses mouvemens, il a conduit les affaires avec une vigueur que l’armée impériale n’avait point encore montrée dans la guerre de Hongrie. Il semblait animé de la pensée très honorable de dérober le plus souvent possible aux alliés de l’Autriche les occasions de se battre. Rien de plus naturel dans la situation où se trouvait l’empire. L’armée autrichienne devait être préoccupée de rechercher la plus grande part du péril, et c’est la pensée de ce devoir qui semblait exalter le général Haynau. Ses manœuvres rapides à la poursuite du corps de Dembinski, de Pesth sur Szégédin, et de Szégédin sur Témesvar, ont décidé, on peut le dire, du sort de la campagne.

L’auteur de l’Esquisse de la Guerre de Hongrie a signalé ce trait principal de la seconde phase de la guerre, en essayant de déterminer la part qui doit revenir à l’armée russe dans le dénouement. Il constate que les deux commandans généraux sont demeurés indépendans l’un de l’autre, et qu’ils ont agi d’après des principes différens. Le jugement qu’il porte sur l’un et l’autre n’est point sans intérêt. « Écraser, dit-il, l’insurrection par les masses imposantes qu’il a mises sur pied, combiner leur emploi sur les points stratégiques importans, de manière à paralyser la résistance, et achever ainsi la guerre sans grande effusion de sang, telle est la pensée dominante du prince de Varsovie. » - « Rechercher l’ennemi, pour donner à l’armée qu’il commande l’occasion de prendre une part efficace et glorieuse à la guerre, tel est le but que poursuit le baron de Haynau. Des manœuvres sagement combinées, toujours alliées aux soins les plus prévoyans pour l’entretien et la conservation de son armée, caractérisent les opérations du capitaine russe. »

« Ayant devant lui l’élite des troupes insurgées, conduites par un chef habile, le prince Paskewicz sait tenir compte des mésintelligences qui règnent entre ce dernier et les autres chefs insurgés, et les utiliser pour arriver au résultat désiré. En attaquant avec hardiesse l’armée insurgée qu’il a devant lui, le général autrichien n’ignore pas qu’elle est à peine organisée et sans discipline et conduite de plus par un chef brave, mais ignorant. »

Ainsi la part que l’écrivain militaire attribue à l’armée russe est principalement diplomatique. L’action appartient presque exclusivement aux généraux autrichiens, si ce n’est en Transylvanie, où le général Lüders regagne assez rapidement sur Bem le terrain que Puchner avait perdu. Il ne nous en coûte nullement de reconnaître le mérite que les généraux autrichiens ont déployé dans cette seconde période de la guerre de Hongrie. L’Autriche s’est en un sens rapprochée de l’Occident. Elle a essayé du régime constitutionnel, et, bien que ce premier essai ait été interrompu par la guerre de Hongrie, les ministres autrichiens n’ont point dit qu’ils repoussaient systématiquement le principe. Aussi bien il s’agit moins aujourd’hui en Autriche d’une constitution centrale que des franchises des provinces. Que les provinces soient d’abord organisées conformément aux traditions des divers peuples de l’empire, voilà l’unique question du moment, la plus grave, celle qui a le privilège d’intéresser le plus vivement tous les esprits, à Vienne comme à Prague, à Pesth ou à Agram. Or les états provinciaux ne sont point une nouveauté en Autriche. Avant les révolutions actuelles, ils avaient un prodigieux développement en Hongrie, eu Transylvanie, en Croatie ; ils tendaient à renaître en Bohème. Sans se prêter beaucoup à ce mouvement, M. de Metternich l’envisageait comme une de ces nécessités qui allaient devenir irrésistibles. L’auteur autrichien d’un livre qui fut très favorablement accueilli au dedans et au dehors, l’Autriche et son avenir, exaltait le système des états provinciaux, et y voyait la force et le salut de l’empire. C’est aujourd’hui une cause gagnée. Avant d’arriver à une organisation pleinement satisfaisante, on sera sans doute condamné à des essais infructueux, on éprouvera quelques embarras pour diviser convenablement les provinces ; mais les populations de l’empire, tout en laissant éclater çà et là par momens des signes d’impatience, attendent avec espoir, et elles savent bien que le gouvernement ne peut ni ne veut les ramener au régime ancien.

L’Autriche ne peut donc plus être rangée parmi les états absolutistes. Quoi qu’il advienne, nous pensons que la France ne doit pas perdre de vue la position nouvelle que la question d’Orient d’un côté et celle d’Allemagne de l’autre font à cet empire. Le cabinet de Vienne est, sauf les circonstances exceptionnelles, un allié à la fois pour quiconque croira prudent de tempérer le progrès de la Russie sur le Danube et pour tous ceux qui n’ont pas intérêt à ce que l’Allemagne se centralise sur un seul point. Les peuples de l’Autriche pris individuellement sont à cet égard dans les mêmes vues que le gouvernement lui-même. Cette idée n’est donc point une simple théorie ; c’est une force réelle, dont chacun peut dès à présent apprécier l’action. Cet état de choses offre à la France, nous le croyons, de grandes ressources pour sa politique sur le Rhin et sur le Danube.


La Hollande, l’Angleterre et la Belgique. – Législation commerciale, par M. Matthyssens d’Anvers. — L’intérêt du commerce est l’intérêt du travail, et, à ce titre, la France doit se montrer préoccupée plus vivement que jamais de tout ce qui peut influer sur les conditions des transports et des échanges. Les révolutions sont venues détourner le pays des études qu’il avait commencées sur cette matière dans nos derniers jours de paix sociale. Au contraire, nos voisins d’outre-Manche ont entrepris et accompli l’année dernière une réforme des plus graves dans leur législation commerciale ; ils ont embrassé, le pouvant faire avec avantage, les doctrines du libre échange. Déjà la Suède a répondu à ces avances. La Hollande se prépare aussi à faire quelques concessions. Un des économistes les plus distingués de la Belgique, M. Matthyssens, s’est proposé de traiter cette question des échanges du point de vue de son pays, et il l’a fait en se livrant à des considérations très élevées. M. Matthyssens cherche à prémunir la Belgique contre les illusions que la conduite de la Suède et de la Hollande pourrait inspirer au commerce belge. L’habile économiste se demande d’abord deux choses : Y aurait-il avantage pour la Belgique à remplacer son système de droits différentiels par celui de la liberté complète ? Peut-elle exposer son industrie, son commerce, sa marine aux chances de la concurrence illimitée ? Ou bien la Belgique doit-elle, à l’exemple de la France, se raidir dans le système prohibitif et se refuser à toute concession ? M. Matthyssens se prononce contre les deux partis extrêmes, et il conseille à son pays de chercher un terme moyen entre les théories absolues, de s’engager peu à peu dans les voies de la liberté, mais en ne renonçant à la protection qu’alors que le progrès industriel et commercial, stimulé par une éducation professionnelle plus étendue, aura atteint un degré de développement qui permette de procéder sans péril à des réformes plus profondes. Suivant M. Matthyssens, plusieurs des industries belges peuvent dès aujourd’hui supporter le régime de la libre concurrence ; d’autres n’ont plus besoin que de la protection dont les similaires jouissent ailleurs ; d’autres au contraire doivent trouver sinon dans une protection plus forte, du moins dans un encouragement efficace, la force de grandir et de prospérer. Ces considérations, développées avec beaucoup de clarté, montrent chez l’auteur une connaissance approfondie des matières commerciales et une grande habitude du style des affaires.



  1. Elle a été votée dans la séance d’aujourd’hui par 433 voix contre 241