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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1869

Chronique n° 895
31 juillet 1869


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet 1869.

Il y a un mois à peine que le corps législatif, récemment élu, se réunissait ; il n’a fait que passer. L’émotion qui a suivi la prorogation est un peu calmée, on est un peu revenu de l’ébahissement causé par cette brusque chute de rideau, et maintenant, au lendemain de cette session interrompue, on se trouve en face d’une situation toute nouvelle qui se résume dans ces quelques faits aussi simples que significatifs : le message impérial accordant une réforme constitutionnelle, la convocation du sénat, qui va se réunir dans deux jours pour enregistrer la réforme, un changement de ministère marquant la fin d’une période.

Depuis vingt ans, on n’avait vu pareille chose. Pour la première fois, nous venons d’avoir une vraie crise, une crise politique et ministérielle déterminée par une évolution d’opinion. Cette crise, nous l’avons vue de nos yeux désaccoutumés de ce spectacle, nous l’avons en quelque sorte touchée de nos mains. Pendant quelques jours, les listes de ministres ont couru le monde parlementaire comme au temps des grandes luttes où l’on marchait à la conquête du pouvoir. Était-ce une illusion ? était-ce une demi-réalité ? On aurait dit que désormais le nom, l’influence, les opinions, allaient peser de quelque poids. De quel côté allait-on pencher ? quels hommes seraient appelés à la direction des affaires, et quelle nuance représenteraient-ils ? Il y avait déjà une certaine nouveauté dans une telle question, qui n’aurait point eu de sens il y a quelques années. Le tiers-parti, subitement grossi et porté en quelque façon par son interpellation, semblait tout près d’arriver au ministère. On entrevoyait des négociations se promenant de Paris à Saint-Cloud, on groupait des noms. Le tiers-parti, à ce qu’il paraît, n’a jamais eu de grandes chances, au moins pour le moment ; il s’est montré difficile en sa qualité de victorieux ; il voulait entrer à rangs pressés dans la place, s’établir en force dans la citadelle ministérielle, et il est resté à la porte. En définitive, il est sorti de là, non sans un enfantement assez laborieux encore, un ministère qui a perdu M. Rouher, M. Baroche, M. Duruy, M. de La Valette, qui a gagné M. de Chasseloup-Laubat, le prince de La Tour-d’Auvergne, M. Alfred Leroux, M. Bourbeau, M. Duvergier. M. de Chasseloup-Laubat est le réfractaire des décrets du 22 janvier 1852, le ministre de la marine réconcilié quelques années après et le président du conseil d’état d’aujourd’hui, M. Alfred Leroux est un homme éclairé, conciliant comme vice-président du corps législatif, entendu comme financier, gardant de sa jeunesse les réminiscences et le goût du lettré ; on en a fait un ministre de l’agriculture et du commerce, M. Bourbeau est un doyen de la faculté de droit de Poitiers, avocat habile, député de 1848 revenu à la vie en 1869, La fortune est allée le chercher ainsi lorsqu’il était à Poitiers sans songer à mal pour l’amener au ministère de l’instruction publique. M. de Forcade La Roquette reste avec un air de ministre dirigeant, à moins que ce ne soit M, Magne qui dirige, à moins que ce ne soit ni l’un ni l’autre. Que signifie en réalité ce ministère et dans quelle mesure répond-il à la situation nouvelle ? On pourrait l’appeler le ministère du sénatus-consulte, puisque c’est lui qui est chargé de mettre à flot cet acte additionnel du second empire. On pourrait aussi l’appeler tout simplement un ministère de transition, et ce que nous en disons, ce n’est nullement pour diminuer ou décourager les hommes honorables qui ont accepté d’être ministres dans les conditions actuelles. Tout n’est-il pas transition aujourd’hui ? Nous avons une constitution dont les infirmités ont été constatées par le médecin le plus entendu de l’empire, et ce n’est que dans quelques jours que cette constitution anémique, mise pour le moment dans une maison de santé, retrouvera le souffle et la vie. D’ici là que sommes-nous ? quel est notre régime ? Tout est naturellement provisoire, le ministère comme la situation. Nous vivons dans l’imprévu, un peu à la grâce de Dieu ; nous passons par une période d’ambiguïté dont tout se ressent, où les choses et les hommes se combinent d’une façon assez inégale, et qui, à vrai dire, est un des phénomènes les plus curieux de ce temps-ci par ce caractère particulier de confusion et de disproportion qui éclate un peu partout.

Il faut s’élever plus haut. Ce qui se passe depuis quelque temps en France est étrange en effet, et prouve bien qu’il y a des momens où le monde marche tout seul. Ce ne sont pas dans tous les cas les hommes qui le gouvernent par la fermeté supérieure de leur impulsion, par l’éclat de leur initiative. Les hommes sont médiocres et faibles, la force des choses est irrésistible, les situations ont une logique imperturbable qui plie les volontés, déconcerte les calculs, ramène dans son courant les timidités et les impatiences, ceux qui ne veulent pas marcher et ceux qui veulent marcher trop vite. La force des choses aujourd’hui, c’est ce mouvement qui s’est emparé de la France, qui a déjoué toutes les combinaisons et qui est allé en grandissant jusqu’au jour où il s’est imposé aux esprits les plus modérés, au gouvernement lui-même. D’où est né ce mouvement ? On l’interprétera comme on voudra. On peut le considérer comme une réaction contre les fautes accumulées de toute une politique, on peut y voir le réveil naturel et viril d’un esprit public longtemps assoupi ; si l’on veut être plus simple et tout aussi juste, on fera la part de ce phénomène invariable de l’avènement d’une génération secouant un passé auquel elle est étrangère pour se faire une place dans l’avenir. Toujours est-il que le mouvement existe, qu’il s’est propagé avec la rapidité et l’intensité d’une contagion, qu’il a été reconnu et accepté comme le point de départ inévitable d’un ordre nouveau, et ce qui n’est pas moins certain aujourd’hui, c’est que toutes les politiques se sont visiblement trouvées prises au dépourvu en face de cette évolution qui a quelque ressemblance avec cette opération, toujours délicate, que les tacticiens de chemin de fer appellent un changement de voie. Les hommes, les partis, ont quelque peu battu la campagne ; ils sont tombés dans un vrai désarroi qui serait presque amusant, si on ne jouait pas avec le feu, et ils en sont encore à ne plus se reconnaître. La vérité est que tout le monde a hésité là où il ne devait y avoir qu’une idée simple et nette, et que d’aucun côté n’est venue une initiative proportionnée à une situation nouvelle.

Le gouvernement est persuadé sans doute qu’il a fait tout ce qu’il fallait, et en réalité il a été le premier à se montrer incertain ; il a eu l’air d’un pouvoir surpris et déconcerté, cherchant le mot de ce qui se passe autour de lui, prêt à faire ce qu’on lui demande, mais le faisant à moitié et pas toujours avec à-propos, ayant de la peine à secouer ses habitudes et préoccupé de sauver les apparences. Il pouvait se réserver l’avantage de donner le signal de la marche en avant, et il a préféré attendre, au risque de paraître se laisser arracher des concessions qu’il n’avait pas le dessein de refuser. Il n’a pas eu l’idée de marchander au corps législatif des attributions nouvelles qui lui rendent la puissance parlementaire, et d’un autre côté, en pleine vérification des pouvoirs, il l’a prorogé jusqu’à des jours meilleurs par un acte inquiet, improvisé, échappé en quelque sorte à ses irrésolutions. Il a transigé en fait avec le tiers-parti, il a pris aux 116 les points essentiels de leur programme, et en prenant ce programme il a écarté doucement les promoteurs qui avaient fait, à ce qu’il paraît, trop de bruit, qui malgré leur modestie ressemblaient beaucoup à des conquérans, de telle sorte que du même coup il faussait compagnie tout à la fois à la majorité, qui ne demandait pas le message, et au tiers-parti, qui aurait demandé un peu plus. Il a sacrifié M. Rouher, puisqu’il le fallait, puisque M. Rouher était devenu le point de mire de toutes les hostilités, et cette force de talent que lui assurait l’ancien ministre d’état, il ne l’a pas remplacée par cette force collective qu’aurait pu lui donner une combinaison retrempée aux sources parlementaires. Que le ministère actuel se considère comme bien constitué et comme définitif, soit ; la confiance sied aux nouveau-venus, l’avenir appartient à tout le monde. M. de Forcade est certainement homme à défendre ses actes et à grandir sans doute dans un débat sur la politique intérieure ; mais, à dire vrai, on ne se rend pas bien compte de ce que pourra être ce cabinet dans une discussion sur les affaires étrangères où il aura en face de lui M. Thiers, M. Jules Favre. Le prince de La Tour-d’Auvergne est un ministre fort bien placé ; il lira un discours correct et mesuré ; malheureusement cela ne suffit plus. Au premier choc, tout s’écroulera, et on sera obligé de faire dans quelques mois ce qu’on aurait pu faire aujourd’hui, si on était entré sans ambiguïté d’esprit dans la situation nouvelle, avec la ferme volonté de faire sortir de la crise actuelle un ordre sincèrement libéral.

Il n’y a qu’un bonheur pour le gouvernement à l’heure où nous sommes, c’est que l’opposition en vérité ne semble pas mieux assurée que lui dans ses idées et dans ses résolutions. Le gouvernement a fait le message par entraînement, la prorogation sans trop s’en douter. L’opposition, quant à elle, a tout l’air de ne plus savoir ce qu’elle doit penser et ce qu’elle doit faire, si elle peut accepter le message du 12 juillet en se réservant d’en revendiquer toutes les conséquences, ou si elle est absolument tenue de repousser le « présent d’Artaxercès. » Au moment voulu, cela est bien clair, il lui a manqué une de ces inspirations qui rallient les esprits en traçant un plan de conduite. Le tiers-parti s’est retiré en envoyant un dernier salut à la politique résumée dans le projet d’interpellation des 116, et en se promettant de se retrouver à la prochaine session. De son côté, la gauche s’est réunie, elle a délibéré, elle n’a pas réussi à s’entendre sur les termes d’un manifeste collectif, ce qui était bien facile à prévoir, et depuis ce jour ce ne sont que manifestes individuels qui se succèdent. On rend ses comptes aux électeurs, on proteste, on fait des programmes à perte de vue. Dans tout cela, ce qui manque en général, c’est une idée pratique et un peu de cohérence. On reprendra son aplomb d’ici à quelque temps sans nul doute, on se ralliera sous le feu quand le jour des nouvelles batailles sera venu ; pour le moment, le désarroi est assez complet et tout à fait propre à tranquilliser le gouvernement.

Il ne manquait plus qu’un dernier coup pour achever la déroute de l’opposition ; c’est M. Gambetta qui s’est chargé de l’assener par son manifeste, à lui, qu’il envoie du fond de l’Allemagne. M. Gambetta n’y va pas de main légère, et on voit bien qu’il est tranquillement à Ems, refaisant sa santé, fort peu préoccupé d’ailleurs des détails secondaires de la politique ; il parle en dictateur, le jeune député de Marseille, Pour lui, la gauche a manqué à tous ses devoirs, elle a « donné sa démission devant la crise ; » on ne devait pas se contenter des paroles enflammées prononcées par M. Jules Favre dans la dernière séance du corps législatif ; il fallait un acte vigoureux, éclatant. Quel acte ? Voilà ce que M. Gambetta ne dit pas ; mais par exemple il assure qu’il n’y a rien à faire de toutes les réformes « pseudo-libérales. » Pour lui, la responsabilité ministérielle elle-même n’est rien, les garanties parlementaires sont des « osselets. » Il faut faire rentrer le peuple dans la possession plénière, directe et immédiate de tous ses droits. Il faut qu’on lui donne sans plus tarder le moyen facile et praticable de se débarrasser de ses maîtres, d’infliger une sérieuse responsabilité aux fonctionnaires qui le gouvernent, au chef du pouvoir exécutif, au « premier officier du peuple. » Tout cela est d’une fort belle logique radicale. Pourquoi M. Gambetta, qui parle si haut et tance si vertement les autres, n’est-il pas accouru d’Allemagne pour faire tout ce qu’il dit ? Si ce n’est qu’une parole retentissante pour réveiller et entretenir des fanatismes de secte, ce n’est pas d’un homme public. Il n’y a qu’une chose vraie. Oui, évidemment l’opposition s’est laissé surprendre et a joué un médiocre rôle. Elle devait avoir une opinion, elle ne l’a pas eue. Elle n’a osé ni accepter franchement le message comme point de départ, de peur de s’aliéner les esprits extrêmes, ni lui déclarer ouvertement la guerre, de peur de froisser le pays toujours prêt en somme à recevoir les améliorations véritables. C’est dans ce sens qu’elle a donné sa démission, ou plutôt elle a manqué de coup d’œil et d’esprit pratique. Elle a laissé échapper l’occasion d’agir en parti politique sérieux qui met la réalité au-dessus des mots, qui fait passer l’intérêt universel avant ses préjugés et ses passions, et elle en a été immédiatement punie par l’impuissance, par le désarroi où elle est tombée, — qui eût été plus grand encore pourtant, si M. Gambetta se fût trouvé là pour la conseiller.

Ce que nous voulons en conclure, c’est qu’à ne considérer ces derniers événemens de notre vie intérieure qu’au point de vue des hommes et de leurs combinaisons, tout a été assez pauvre et assez décousu. Partis et gouvernement sont restés quelque peu au-dessous des circonstances. Les hommes n’ont presque rien fait, la situation s’est développée toute seule, péniblement, laborieusement, mais d’une façon invincible et toute pacifique. Quand on y regarde de près, c’est là un côté rassurant de cette réformation libérale de la France qui s’accomplit en quelque sorte par la force des choses, sans rien devoir à l’habileté des chefs de parti ou à quelque coup de foudre inattendu. Que le mouvement actuel se ressente dans sa marche de l’incohérence des idées et des conduites, c’est assez naturel pour qu’il n’y ait point à s’en effrayer ; c’est au contraire une garantie de plus de la consistance de ce travail qui ramène la France sous un régime de sérieuse liberté. Jusqu’ici, et c’est là notre malheur, presque toutes les victoires d’opinion parmi nous ont été des révolutions. Les progrès qu’on poursuivait se sont accomplis par des catastrophes, par des explosions qui ont eu assez souvent pour conséquence de dangereuses et inévitables réactions, justement parce que ces progrès éclataient presque à l’improviste, parce qu’ils n’étaient pas l’œuvre d’un long et patient travail. Pour la première fois aujourd’hui, nous assistons à un spectacle tout différent. Une révolution véritable s’accomplit régulièrement, pacifiquement. Le pouvoir ne se raidit pas contre le mouvement des choses ; il cède, sans enthousiasme peut-être, mais par un instinct de conservation qui garantit sa sincérité, sous la pression de l’opinion. La constitution n’est pas emportée d’un coup de vent, elle plie, elle se prête aux réformes qui en modifient l’essence, et en supposant même que le sénat durant sa prochaine session ne fasse pas tout ce qu’on lui demanderait, il y a désormais dans le pays un sentiment assez vif de ses droits et de ses intérêts, une force d’opinion assez sûre d’elle-même, pour que les mœurs publiques suppléent à ce que les lois nouvelles pourraient avoir d’insuffisant et d’incomplet. C’est maintenant une œuvre pratique de bon sens, de fermeté et de prudence. Il peut y avoir sans doute encore des oscillations, des résistances, des momens de halte ; on peut disputer sur ces frontières où se rencontrent toutes les prérogatives ; la route n’est pas moins ouverte. Nous avons franchi une étape difficile et obscure au bout de laquelle nous retrouvons la lumière avec la possibilité de reconquérir par degrés toutes les conditions d’un régime sincèrement représentatif, et quand on cherche un terrain où puissent se rallier, pour agir d’un commun accord, tous les esprits libéraux, ce terrain, le voilà ; il est assez large pour contenir tous ceux qui n’ont pas la passion des nuances subtiles ; il a été créé, défini et précisé par le sentiment public lui-même, qui semble fort peu sympathique, il est vrai, à toute révolution nouvelle, mais qui d’un autre côté ne veut pas qu’on s’arrête dans cette voie de progressive réparation où nous entrons aujourd’hui. L’essentiel est de ne pas tromper ce sentiment. C’est une garantie de sécurité pour le pouvoir et pour les partis libéraux eux-mêmes, c’est la garantie de leur influence et de leur popularité. Maintenant il faut marcher. Le gouvernement, nous n’en doutons pas, n’a nullement l’intention d’éluder la portée des engagemens qu’il a contractés par le message du 12 juillet ; il ne peut pas avoir la dangereuse pensée d’énerver la réforme qu’il s’est appropriée dans les détails d’un sénatusconsulte équivoque ou restrictif, et le sénat à son tour ne peut songer à accepter la responsabilité d’une résistance à un vœu public. Il est assurément vraisemblable que, si beaucoup de sénateurs avaient été consultés avant le message du 12 juillet, ils n’auraient pas précisément conseillé cet acte de restitution libérale ; ils n’étaient pas faits pour cela, et quelques-uns ont eu besoin d’un peu de temps pour s’accoutumer au rôle de réformateurs. Aujourd’hui il n’y a plus à y revenir, et le meilleur moyen d’en finir avec cet état d’indécision qui se prolonge depuis quelques semaines, c’est de procéder hardiment, rapidement, de faire de cet acte additionnel du second empire le préservatif efficace des révolutions par une liberté sérieuse, par la possibilité de tous les progrès.

En fait de crises, il y en a de toute sorte, à tous les instans et un peu partout, hors de la France aussi bien qu’en France. Les affaires du monde ne sont qu’une succession de crises politiques, nationales, religieuses, économiques, qui passent ou se reproduisent, et courent sans cesse à la surface de l’Europe. Elles naissent, ces crises, tantôt d’un événement tout moral, comme la réunion d’un concile dont les préliminaires commencent à être discutés même par la diplomatie, tantôt d’une laborieuse réorganisation mêlée de vivaces antagonismes, comme en Allemagne, tantôt d’une révolution qui a de la peine à se débrouiller et à se fixer, comme en Espagne. L’Angleterre, la libre Angleterre, est bien toujours le modèle des pays où les crises se nouent et se dénouent sans rien ébranler, où l’on s’arrête juste à la limite qui sépare les viriles agitations des conflits stérilement violons. L’Angleterre n’a certes pas peur des grosses questions ; elle les aborde au contraire résolument, avec la confiance d’une nation qui sait qu’elle garde assez de puissance sur elle-même pour ne pas se laisser emporter aux coups de tête et aux aventures. Tant que la lutte est ouverte, on ne s’épargne pas ; on se sert de toutes les armes pour conquérir l’opinion, les associations se forment et entrent en campagne, les meetings se succèdent, les pouvoirs publics eux-mêmes usent jusqu’au bout de tous leurs droits. On fait la guerre passionnément, si passionnément qu’il y a des heures où l’on a l’air de ne plus pouvoir s’entendre, de toucher à quelque choc meurtrier. Pas du tout ; au dernier moment, une pensée de transaction surgit toujours entre les combattans. De part et d’autre, on fait des concessions ; ceux qui voulaient avoir tout n’ont qu’une partie de ce qu’ils demandaient ; ceux qui ne voulaient rien céder sont obligés de plier devant la puissance de l’opinion. On s’arrange, on rejette dans l’oubli les paroles irritées qui ont été échangées, la paix est signée, et un progrès de plus est accompli sans qu’il en coûte rien à l’intégrité des institutions ou à la tranquillité publique. C’est ce qui vient d’arriver encore une fois à l’occasion du bill sur l’église d’Irlande, qui a triomphé de toutes les difficultés et a pu recevoir la sanction royale au moment où l’on croyait presque à un conflit entre les deux chambres, à la nécessité de quelque acte d’autorité nationale pour vaincre définitivement la résistance des lords.

Certes, si depuis deux ans il est une réforme portée en quelque sorte par un irrésistible courant d’opinion en Angleterre, c’est cette abolition de l’église officielle d’Irlande, et d’un autre côté l’heureux, le victorieux représentant de ce mouvement d’opinion, M. Gladstone, a mis assurément tout ce qu’il a de ressources d’esprit, d’équité conciliante, de prudente hardiesse, dans la réalisation d’une telle réforme. M. Gladstone a voulu trancher une grande question sans blesser trop vivement des intérêts puissans, sans soulever toutes les susceptibilités religieuses. Le bill qu’il a présenté à la chambre des communes dès l’ouverture de la session était un modèle d’acte révolutionnaire accompli sans violence, avec un sentiment pratique des choses. Ce n’était pas moins une révolution véritable, qui devait rencontrer une résistance énergique au foyer même de tous les instincts conservateurs, de toutes les forces traditionnelles, dans la chambre des lords. Si les lords avaient suivi leur inspiration, ils auraient indubitablement repoussé du premier coup cet acte audacieux, scandale de l’anglicanisme pur. L’opinion s’était prononcée d’une façon si tranchante, si impérieuse, qu’ils n’ont pas voulu accepter l’apparence d’une lutte directe contre le pays. Ils ont ouvert la porte à ce bill qui leur venait tout triomphant de la chambre des communes, ils ont craint de l'éconduire brutalement par un vote sommaire comme ils en auraient eu l’envie ; mais ils l’ont amendé, ils lui ont fait subir toute sorte de transformations, ils ont effacé le préambule, qui résumait l’esprit de la mesure, ils ont changé la date de la mise à exécution, ils ont modifié toutes les conditions économiques, et, pour ne pas livrer l’église anglicane d’Irlande, ils auraient consenti plutôt à faire une part des avantages temporels aux autres cultes, à l’église catholique elle-même. C’était, à vrai dire, altérer complètement l’essence de la réforme.

Qu’est-il arrivé de ce bill ainsi amendé et remanié au point de n’être plus qu’une œuvre informe désavouée d’avance par l’opinion libérale ? Au premier instant, on a laissé passer tranquillement la mauvaise humeur et l’éloquence des lords spirituels ou temporels, on a laissé la vieille chambre user de toutes ses armes constitutionnelles ; puis, lorsque la loi est revenue à la chambre des communes, il est arrivé ce qui était bien facile à prévoir : les principaux amendemens votés par la chambre des pairs ont été écartés, le bill a été à peu près rétabli dans son intégrité primitive. Ici la question s’aggravait naturellement. Si les communes maintenaient leur vote, et si à leur tour les lords persistaient encore une fois dans les amendemens qu’ils avaient adoptés, c’était un vrai conflit entre les deux chambres. Le gouvernement, appuyé par les communes, avait sans doute l’opinion pour lui, les lords n’étaient pas moins dans leur droit. Il fallait ou ajourner le bill à une autre session, ou changer la majorité dans la chambre haute par quelque coup d’autorité, ou en appeler au pays par des élections nouvelles. De toute façon, la situation devenait critique. M. Bright ne ménageait plus déjà les gros mots, et M. Gladstone lui-même, dans un mouvement d’ironie, s’était laissé aller à comparer les lords à des aéronautes qui faisaient des voyages éthérés sans daigner s’occuper de ce qui se passait sur la terre. Les pairs de leur côte ne manquaient pas d’accuser le premier ministre d’arrogance, et semblaient tout disposés à confirmer leurs premiers votes. Encore un pas, et tous les pouvoirs étaient aux prises. On a trouvé qu’il serait dangereux d’aller plus loin, qu’on avait assez combattu pour l’honneur du drapeau. Une conférence entre lord Granville, au nom du ministère, et lord Cairns, au nom de l’opposition de la chambre des pairs, a tout arrangé. On a cédé un peu des deux côtés, et, selon l’habitude anglaise, la lutte a fini par un compromis adopté par les deux chambres, définitivement sanctionné par la reine. Le ciel s’est rasséréné tout d’un coup, et on a même échangé des complimens. Il y a sans doute des esprits absolus qui trouvent déjà que M. Gladstone a eu tort de faire des concessions, qu’il a dénaturé, presque déshonoré son bill en sacrifiant quelques mots. M. Gladstone a procédé en véritable ministre anglais, comme ont procédé avant lui tous ceux qui ont mis la main aux œuvres les plus libérales. Qu’il ait cédé sur quelques points afin d’éviter un conflit qui pouvait être une périlleuse épreuve pour les institutions nationales, la réforme n’existe pas moins, le caractère officiel de l’église d’Irlande n’est pas moins aboli, et on est arrivé à un bill devant lequel l’opposition, représentée par lord Cairns dans la chambre des pairs, par M. Disraeli, par sir Roundell Palmer dans la chambre des communes, a fini par abaisser ses armes. Le combat terminé, il ne reste plus chez les adversaires de la veille qu’un sentiment égal de la puissance de la loi. Ces compromis, survenant toujours à propos, sont évidemment une victoire de l’esprit politique anglais ; mais ils montrent aussi que dans ces luttes, même lorsqu’elles finissent par une transaction, les vieux lords ne peuvent plus rien empêcher : ils suspendent à peine un instant la marche des idées libérales en achevant d’user dans des résistances désormais impossibles ce que l’aristocratie britannique garde encore d’autorité et de prestige.

Ainsi passent les crises anglaises ; mais les crises allemandes, quand et comment finiront-elles ? L’Allemagne n’a pas, comme l’insulaire Angleterre, l’avantage d’être « un fragment détaché du volume du monde, » selon le mot de la jeune Imogène dans Shakspeare ; elle fait partie du monde continental, u elle en est et elle y est. » Ses crises sont complexes comme sa situation. Les questions qui l’agitent, qui la passionnent, sont toujours à demi intérieures, à demi extérieures ; quand on les croit assoupies, on s’aperçoit bien vite, à quelque signe inattendu, que les événemens de 1866 n’ont rien fini, que la paix n’est qu’une trêve, que la Prusse et l’Autriche, si occupées qu’elles soient de leurs affaires respectives, trouvent toujours le temps de se surveiller mutuellement, de se dire des choses désagréables, comme de bonnes amies qui se connaissent trop. La paix allemande, elle se résume vraiment dans cet état perpétuel d’escarmouches où vivent le chancelier de l’empire d’Autriche et le chancelier de la confédération du nord, M. de Beust et M. de Bismarck. Ce n’est pas que d’aucun côté on veuille pousser ces querelles bien loin, on ne cesse de protester au contraire des intentions les plus pacifiques ; mais enfin on reste dans cet état d’expectative où l’on semble toujours plus disposé à se piquer et à s’aigrir qu’à se rapprocher. Les publications du livre rouge autrichien sont l’occasion habituelle de ces petites explosions de mauvaise humeur, et le dernier recueil de documens diplomatiques qui vient d’être mis au jour à Vienne n’a pas manqué de produire son effet invariable. M. de Beust a une diplomatie froide et fine qui a visiblement le don de remuer la bile de M. de Bismarck. Tantôt il insinue que le chancelier de la confédération du nord se serait plaint à l’envoyé autrichien de la propagande anti-prussienne du prince de Metternich à Paris ; tantôt, par une dépêche adressée à Dresde, il va au-devant des préventions qu’on aurait pu inspirer au cabinet saxon contre son intervention dans le différend franco-belge. On a beau répondre de Dresde qu’il n’y a eu aucune suggestion venue de la Prusse au sujet de l’affaire belge, on a beau répéter à Berlin que M. de Bismarck n’a pu se plaindre à l’envoyé d’Autriche, puisqu’il ne s’est pas entretenu avec lui depuis plus de huit mois : le coup n’est pas moins porté ; le trait est lancé, et M. de Beust n’a guère arrangé les choses en déclarant récemment devant les délégations réunies à Vienne que l’Autriche ne demandait pas mieux que de témoigner ses dispositions amicales à la Prusse, mais qu’elle ne trouvait pas une parfaite réciprocité à Berlin. C’est toujours cette guerre impalpable et transparente qui a eu pour épisode la publication de la lettre de M. d’Usedom, la divulgation de la dépêche prussienne surprise et mise au jour par l’état-major autrichien. M. de Beust pousse imperturbablement sa pointe ; à Berlin, on se moque de la littérature diplomatique du chancelier impérial, qu’on résume ainsi : « déprécier la Prusse, s’allier avec la France et se mettre soi-même en scène. » Le fait est que ce sont là des relations singulières, qui ressemblent passablement à un duel à peine dissimulé et toujours prêt à recommencer.

Ce serait sans doute une naïve illusion de croire qu’après la guerre de 1866 et dans la situation équivoque créée par cette guerre une amitié bien sincère et bien franche puisse renaître si tôt entre la Prusse et l’Autriche. Évidemment tout n’est pas fini, M. de Beust et M. de Bismarck ne sont que les représentans naturels d’antagonismes inévitables ; mais qui rompra la trêve ? qui commencera, ou mieux encore qui a le pouvoir de commencer ? Ce n’est pas l’Autriche ; l’Autriche a trop à faire chez elle, elle vit au milieu de tous ces périlleux problèmes que lui impose la diversité des races rassemblées sous son drapeau. Elle a son équilibre intérieur et son rôle européen à retrouver ; elle ne le peut que par une politique patiente, intelligente et libérale. Ce n’est pas même une question d’aujourd’hui seulement, c’est l’éternelle histoire de l’Autriche qui continue dans d’autres conditions, et M. Saint-René Taillandier ne fait qu’en raviver les enseignemens dans les intéressantes et sympathiques études qu’il réunit sous le titre de Bohême et Hongrie, xve siècle-xixe siècle. De tout temps en effet, là, au centre du continent, il y a eu un problème qui n’est pas encore résolu. Il s’agit de rassembler en faisceau ces races qui ne veulent pas renoncer à leur indépendance morale, qui s’affaiblissent par leurs divisions, et qui, mieux dirigées, appelées à une vie nouvelle, peuvent jouer un rôle préservateur pour l’Europe au milieu de ces grandes et menaçantes agglomérations qui se préparent. M. Saint-René Taillandier le montre avec talent ; ce n’est pas une rêverie de l’histoire, c’est toute une politique au succès de laquelle la nation allemande elle-même est intéressée, si elle met le sentiment de sa vraie grandeur au-dessus d’une ambition sans règle, faite pour provoquer nécessairement des représailles.

Il y a une bien autre question qui se mêle aujourd’hui à la politique en Allemagne, qui commence à remuer les esprits, à faire diversion aux rivalités de l’Autriche et de la Prusse : c’est la question du concile qui va se réunir à Rome dans quelques mois. Que sera ce concile ? que sortira-t-il de ce conclave d’évêques rassemblé au Vatican sous l’autorité du souverain pontife ? C’est certainement une des affaires contemporaines les plus complexes, purement religieuse en apparence, très politique en réalité, touchant à tout, aux conditions les plus, essentielles de la civilisation moderne aussi bien qu’aux rapports de l’église et des pouvoirs publics, et on dirait que le saint-siége s’est plu à lui donner un caractère particulier de gravité en affectant dès l’abord une allure absolument indépendante, en s’abstenant de toute entente préalable avec les gouvernemens. L’Italie a été naturellement la première à s’émouvoir, puisqu’elle serait la première à souffrir des agitations religieuses dont le signal pourrait partir de Rome. On a publié, il y a quelques mois, au-delà des Alpes, une brochure sur le Concile œcuménique et les droits de l’état qui était une revendication nette et positive des prérogatives de la société civile, et tout récemment encore il y avait auprès de Florence, aux eaux de Montecatini, une réunion de diplomates qu’on a fort soupçonnés de s’être occupés du concile, d’autant plus que, parmi ces diplomates à la recherche de la santé, se trouvait par hasard, comme toujours, le chef du cabinet de l’empereur des Français, M. Conti ; mais ce n’est plus seulement en Italie désormais que la question s’agite, elle se débat évidemment et peut-être même avec plus de gravité en France à travers nos diversions intérieures, et depuis quelque temps elle est devenue un sujet de vive préoccupation en Allemagne. On en parle presque autant que de l’éternelle querelle de M. de Reust et de M. de Rismarck. On interroge par la pensée ce futur congrès ecclésiastique d’où on craint de voir sortir bien autre chose que des bénédictions pour la société moderne. Les catholiques de Bonn, de Coblentz, adressent des pétitions à leur évêque pour le tenir en garde contre les velléités théocratiques, contre la témérité de dogmes nouveaux, et d’un autre côté il va y avoir, dit-on, au mois de septembre, à Fulda, une réunion des évêques allemands. Moralement donc il y a en Allemagne une assez sérieuse agitation qui tendrait à revendiquer une certaine indépendance pour les églises nationales. Politiquement, il y a déjà quelques mois, le premier ministre de Bavière, le prince de Hohenlohe, a pris l’initiative d’une démarche directe auprès des cabinets pour appeler leur attention sur la nécessité de concerter leur attitude. Cette démarche ne paraît pas sans doute avoir produit jusqu’ici des résultats bien sensibles, et il n’est point impossible que sur ce terrain même on n’ait vu percer en Allemagne l’antagonisme qui s’y manifeste un peu partout. M. de Bismarck a été peut-être porté à faire aux ouvertures du prince de Hohenlohe un accueil d’autant plus gracieux que M. de Beust les recevait d’une façon assez évasive. Quant à la France, quoique naturellement sympathique à tout ce qui peut sauvegarder les droits de la société civile, elle ne semble pas être sortie d’une certaine réserve. Au total, il n’y a jusqu’à ce moment, si nous ne nous trompons, aucune combinaison diplomatique précise. L’initiative du prince de Hohenlohe n’est pas moins un point de départ ; elle répondait à une nécessité qu’on commence à sentir plus vivement qu’on ne la sentait il y a quelques mois, et on ne peut douter que ce ne soit désormais une des préoccupations sérieuses des cabinets européens.

Les gouvernemens seront-ils représentés au concile, comme ils l’ont été autrefois ? Voilà la question politique immédiate, qui, à vrai dire, n’est pas la plus grave. Ce concile, moitié entraîné, moitié convaincu, se laissera-t-il aller à prendre pour symbole le Syllabus de 1864, à promulguer des dogmes tels que l’infaillibilité du pape, à sanctionner un code religieux en opposition directe avec toutes les tendances des sociétés modernes ? Voilà la question morale. La situation du saint-siége est assurément délicate et critique. À ne considérer que les influences qui dominent à Rome, il est fort à craindre qu’on ne veuille aller jusqu’au bout, que le pape ne tienne à couronner son long pontificat par un de ces actes extraordinaires qui marquent un règne, qui peuvent aussi le perdre, et ce concile, qui est le dernier rêve de Pie IX, est peut-être destiné à faire plus que tout le reste pour décider la séparation définitive de l’église et de l’état, pour pousser les esprits vers la grande solution. Seulement il y a ici avant tout une difficulté pour la France ; cette difficulté, nous le redirons encore, c’est la présence de nos soldats. Que feraient-ils autour d’un concile ? Quel serait le rôle de notre drapeau couvrant de ses plis une assemblée d’où sortirait la condamnation de tous les principes qui sont l’essence de notre civilisation française ? S’il faut une armée de la foi, en voici une qui se présente pour conquérir l’Espagne. Quand nous disons qu’elle se présente, c’est une simple manière de parler, car on ne voit pas bien où elle est jusqu’ici. Seulement il est bien clair qu’il y a eu un signal donné. Le prétendant, l’infant don Carlos, paraît s’être rapproché des frontières. Quelques bandes se sont levées. C’était facile à prévoir, il y a six mois que l’insurrection carliste se fait annoncer de jour en jour. Qu’a-t-on fait en Espagne pour neutraliser d’avance cette levée de boucliers ? On s’est mis à la recherche d’un roi pour échapper à la république, et on s’est arrêté dans une régence. Que le général Serrano se promène aujourd’hui sous les ombrages royaux de la Granja, que le général Prim soit un quasi-dictateur à Madrid, ce n’est point évidemment assez. Sans doute il y a une grande présomption dans cette tentative carliste, qui ne semble pas avoir pour le moment des chances bien sérieuses. La révolution espagnole n’en est pas arrivée à ce point d’abdiquer devant un drapeau vaincu il y a trente ans. Malheureusement il y a aujourd’hui en Espagne une chose au moins aussi dangereuse que don Carlos, et qui peut d’ailleurs aider à son succès : c’est l’immense anarchie qui commence à gagner les provinces. Les républicains d’un côté, les absolutistes de l’autre, et au milieu les bandes de brigands envahissant les chemins, s’abattant, comme on l’a vu l’autre jour, sur un établissement d’eaux thermales de la Manche pour tuer et piller, voilà qui peut conduire plus vite qu’on ne pense à une réaction dont on ne pourra plus calculer la mesure. Le parti carliste, le général Prim ne le vaincra pas seulement sur un champ de bataille, s’il l’y rencontre ; il le vaincra surtout en raffermissant l’Espagne, en lui rendant la sécurité et la paix à l’abri d’un régime sérieusement libéral et définitif, s’il peut y avoir aujourd’hui quelque chose de définitif en Espagne.

CH. DE MAZADE.