Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1843

Chronique n° 271
31 juillet 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


31 juillet 1843.


Les dernières nouvelles d’Espagne paraissent décisives. Zurbano a perdu son armée ; Seoane, fait prisonnier, a obtenu des passeports pour la France ; Mendizabal a dû quitter Madrid, qui s’est rendu sans condition aux généraux de la coalition. Le ministère Lopez est installé comme gouvernement provisoire. La garde nationale, désarmée en quelques heures, sans résistance aucune, vient d’être réorganisée par Cortina. Aucune persécution n’a déshonoré ce nouveau gouvernement. On se plaît à montrer que ce n’est pas là le triomphe d’un parti ; c’est le pays qui a désarmé une faction usurpatrice et violente.

Espartero et ses conseillers doivent être fort déconcertés de la reddition de Madrid. Si nous sommes bien informés, Espartero ne désespérait pas de sa situation, lorsqu’il comptait encore sur la résistance de Madrid, et qu’il prenait au sérieux les fanfaronnades de quelques miliciens et l’agitation impuissante de Mendizabal. Ces illusions ont dû promptement se dissiper. Mais on ajoute que, même en perdant la capitale, Espartero se flattait de pouvoir prolonger la lutte dans l’Andalousie. C’est l’Andalousie, aurait-il dit, qui sera alors la patrie. Quelle chimère seulement, si le mot est vrai, on pourrait en conclure que les ayacuchos auraient eu en effet la pensée d’enlever la reine et de la conduire à Cadix ; car il eût été par trop stupide d’imaginer que l’Espagne verrait la patrie se résumer dans les personnes d’Espartero, de Mendizabal et de Linage.

Il ne reste à Espartero qu’un coup de désespoir ou l’émigration. Le moment des résolutions nobles et dignes est passé sans retour pour lui. Se démettre de la régence aujourd’hui que de fait il l’a déjà perdue, ce ne serait plus qu’une démarche ridicule. Abuser de la fidélité et du dévouement de quelques hommes pour livrer des combats, brûler des villes et prolonger la guerre civile, lorsque la volonté nationale s’est irrévocablement manifestée, ce serait à la fois un crime et une folie. Hier il pouvait se battre comme un chef de gouvernement qui défend son pouvoir ; aujourd’hui il ne serait plus que l’homme d’un parti aux abois ; il serait demain un rebelle. Il lui faut quitter le sol de l’Espagne c’est le seul parti honnête qui lui reste. Les Espagnols, de leur côté, n’ont rien de mieux à faire que de lui faciliter sa retraite. La nation se respectera elle-même en respectant les biens et la vie de l’homme qu’elle avait accepté pour chef.

Les admirateurs d’Espartero s’étonnent de son inaction et se demandent comment cet homme, dont la bravoure n’est pas révoquée en doute, et qui montra une énergie si farouche dans l’affaire de Barcelone, s’est trouvé tout à coup paralysé et comme anéanti par la dernière insurrection. L’explication est toute simple. Espartero a subi le sort de tous les hommes politiques qui ne s’appliquent pas, avant tout, à bien connaître le pays qu’ils prétendent gouverner. Il croyait son pouvoir établi sur une large base, et il ne voyait pas que cette base se rétrécissait tous les jours. Il comptait sur le sentiment national, et, aveuglé par ses flatteurs, il ne s’apercevait pas que ce sentiment, qu’il avait plus d’une fois profondément blessé, se retirait de lui et ne lui laissait d’autre ressource que la force matérielle, qui n’est rien en Espagne.

Les idées monarchiques, quoi qu’on en dise, ont toujours de profondes racines dans la Péninsule. Ce n’est pas seulement comme la forme de gouvernement la mieux appropriée à un vaste empire que les Espagnols préfèrent la monarchie à la république ; ils aiment la royauté pour elle-même, ils l’honorent, ils la vénèrent ; elle est à leurs yeux chose sacrée. Ces sentimens n’ont pas pour objet un principe abstrait ; ils s’appliquent aux personnes royales. Certes l’Espagne n’a pas toujours eu à se louer de ses rois. Elle en a eu de cruels, elle en a eu d’ineptes. Elle en a supporté le mauvais gouvernement avec une résignation qui ne manquait ni de grandeur ni de fierté. Dans les plus mauvais jours de leur histoire, que le pays fût opprimé par Philippe II ou abaissé par Charles IV, qu’il fût livré aux fureurs de l’inquisition ou aux caprices de Godoy, les Espagnols n’ont rien perdu de leur dévouement à la monarchie ni de leur respect pour leurs princes. Au milieu d’un peuple ainsi fait, c’était une grande témérité que celle d’un simple particulier qui, à l’aide de quelques soldats, contraignait une princesse, une reine régente, la mère de sa reine, à quitter le sol de l’Espagne, pour s’asseoir lui-même, en qualité de régent, sur les marches du trône. Le coup d’état avait réussi, mais il n’est pas moins certain que l’élévation d’Espartero blessait le sentiment intime du pays. Pour se faire pardonner des Espagnols son étrange usurpation, il aurait fallu du moins se montrer simple, modeste et tout occupé à faire briller la royauté de l’éclat qu’on aurait refusé à la régence : loin de là, Espartero aimait les apparences du pouvoir plus encore que la réalité, et rappelait sans cesse, par ses prétentions et son faste, qu’il avait usurpé la place d’une tête couronnée ou d’un prince du sang.

Parmi les nations européennes, l’Espagne est sans contredit une de celles qui s’irritent le plus à la pensée de toute intervention de l’étranger dans ses affaires. Les faits contemporains expliquent assez la vivacité de ce sentiment national. Qui plus qu’Espartero aurait dû le respecter, en ménager toutes les susceptibilités, en redouter l’explosion ? Il l’aurait dû sans doute, mais le pouvait-il ? L’histoire dira plus tard jusqu’à quel point sont fondées les accusations qu’a soulevées contre lui l’intimité de ses relations avec un gouvernement étranger. Toujours est-il que sur ce point encore sa conduite était en désaccord avec les opinions et les sentimens du pays.

Par une de ces contradictions qui sont si communes dans l’histoire des peuples, comme dans celle des individus, l’Espagne, quelle que soit la vivacité de ses sentimens monarchiques, n’en est pas moins un pays de municipes. Le principe communal y a conservé la plus grande force. Le despotisme a pu le comprimer, il ne l’a point brisé. Les Espagnols sont aussi jaloux de leurs municipes que de leur royauté. Quiconque offense gravement une cité de la Péninsule offense l’Espagne, moins encore par la confraternité nationale que par la confraternité municipale. C’est ce qu’Espartero n’a pas assez considéré lorsqu’il a osé traiter Barcelone comme un général ennemi n’oserait pas de nos jours traiter une ville conquise. Il offensait mortellement les Catalans, et c’était déjà un fait grave ; mais il blessait en même temps toutes les cités de l’Espagne. Chacune d’elles put apprendre le sort qu’Espartero lui réservait en cas de dissentiment entre le gouvernement central et la commune. L’intimidation n’était pas une arme qu’Espartero pût manier avec succès. Il aurait fallu, pour cela, un pouvoir moins contesté, moins précaire, ayant plus d’avenir.

Quel que fût son aveuglement, ces vérités ont dû frapper l’esprit d’Espartero dans sa marche sur Valence. Evidemment il croyait d’abord n’avoir affaire qu’à une insurrection toute partielle, n’avoir qu’une ville de plus à brûler. Les nouvelles qui venaient d’heure en heure le surprendre ont dérangé tous ses plans ; il a compris trop tard qu’il avait l’Espagne presque tout entière sur les bras, qu’il ne pouvait pas compter sur l’armée, et que d’ailleurs, en la dispersant sur toute la surface du royaume en petits corps détachés, il avait commis une faute énorme et secondé comme à plaisir les efforts de l’insurrection. Ajoutons que ses rivaux ont été aussi prudens, aussi habiles et aussi résolus qu’il a été, lui, incertain et timide. Il a espéré pendant quelque temps que Seoane et Zurbano pourraient, après avoir mis à la raison les Catalans, se réunir à lui pour soumettre Valence et le ramener vainqueur à Madrid. Il a vu ensuite qu’il fallait quitter au plus tôt le nord de l’Espagne, et alors il a évidemment hésité entre son retour à Madrid et sa marche en Andalousie. Probablement les assertions de Mendizabal et les criailleries de la milice madrilène l’ont encore induit en erreur. Il a cru qu’il avait le temps de faire sur Séville le coup d’éclat qu’il n’avait pu faire sur Valence. Les évènemens ont trahi toutes ses espérances.

Des généraux d’Espartero, Van-Halen a seul conservé une grande partie de son corps d’armée. De tous ses plans, sa jonction avec Van-Halen est le seul qu’Espartero ait pu réaliser. On nous apprend aujourd’hui qu’à l’aide sans doute de l’artillerie envoyée de Cadix, les deux généraux réunis canonnaient Séville et en avaient déjà presque détruit un faubourg. Violence aussi déplorable qu’elle est inutile et sans but ! Qu’espèrent donc ces deux hommes ? Les ruines de Séville leur fourniront-elles une armée pour subjuguer toute l’Espagne ? feront-elles que la reine rentre au pouvoir d’Espartero ? Hier Barcelone, aujourd’hui Séville ! Singulier procédé pour captiver l’affection et l’adhésion de l’Espagne que d’en détruire les villes les plus florissantes ! Espartero veut donc pousser à bout la patience de son pays ? Il a tort : on n’a jamais raison contre son pays.

Lorsqu’il attaquait Séville le 21, Madrid était encore au pouvoir d’Espartero. C’est là ce qui peut, jusqu’à un certain point, excuser cette attaque. Redisons-le, après la reddition de Madrid, tout acte d’hostilité ne serait pas seulement une folie ; ce serait un crime. Pourquoi, en effet, prolongerait-il une lutte sanglante ? Pourquoi attirerait-il sur son pays toutes les calamités et toutes les horreurs de la guerre civile ? Pour quelques mois de régence ? Le but serait hors de proportion avec les moyens. Pour d’autres motifs plus graves, plus sérieux ? Ils ne pourraient être que criminels.

Madrid est tranquille. Nous ne savons pas encore si le gouvernement rappellera les cortès qu’Espartero avait dissoutes, ou si, maintenant le décret de dissolution, il convoquera des cortès nouvelles. Dans cette seconde hypothèse, il est assez naturel qu’on attende la fin des hostilités pour que les élections puissent se faire partout avec tranquillité et sûreté.

Nous n’avons jamais conçu à l’égard de l’Espagne, de son gouvernement, de son organisation intérieure, de plus vives, de plus sincères espérances que dans ce moment. Il y a eu dans le mouvement qui va, nous le pensons, se terminer, tant de mesure, tant de prudence, d’habileté et d’énergie, qu’on est, ce nous semble, autorisé à en tirer d’heureux présages pour le pays. L’esprit municipal s’est montré moins exclusif, moins violent, plus clairvoyant qu’à l’ordinaire. Les hommes de guerre ont été en même temps des hommes politiques. Ils ont compris qu’il ne s’agissait pas de guerroyer chacun pour son compte, mais de concourir tous au même but. C’est ce qui a eu lieu, avec un accord, avec un ensemble qui les honore plus qu’un fait d’armes ; car ce n’est pas de leur courage qu’on pouvait douter, mais de leur franche participation à une œuvre commune, de la modération de leurs projets, de la sagesse de leur politique. L’Espagne a été si divisée par les partis ! On dirait, et tout homme de bien doit s’en féliciter, qu’elle aspire enfin au repos, mais au repos d’un pays libre et maître de lui-même ; on dirait que tous les amis de l’ordre et de la liberté veulent enfin se réunir pour former un seul et même parti, le parti de la monarchie constitutionnelle, le parti vraiment national.

Si cette grande pensée se réalise, l’Espagne aura changé de face avant dix ans. Il ne lui faut pour cela que la paix et un gouvernement ferme et régulier. Les ressources de la Péninsule sont immenses ; la nature n’y demande aux hommes que de ne pas trop la contrarier.

L’Espagne n’a rien à redouter de ses voisins. La France en particulier n’a qu’un vœu à faire à son égard c’est de la voir tranquille et prospère. L’Espagne pauvre, agitée, n’est pour nous qu’une occasion de pertes, de dépenses, et un sujet d’inquiétudes. De graves questions vont sans doute s’offrir aux Espagnols ; il leur appartient de les résoudre. Le gouvernement français leur a assez prouvé qu’il n’entend point s’immiscer dans les affaires qui les concernent. Nous ne pouvons assez louer cette réserve. L’Espagne sait désormais à quoi s’en tenir sur le compte de ses voisins ; il y a eu là des enseignemens qu’elle n’oubliera pas de si tôt. Au fait, Espartero, par ses chicanes et ses prétentions, nous a rendu un service. Il n’y a pas d’ambassadeur de France à Madrid. Espartero n’a pas eu à en redouter la présence, les observations, l’influence. Il a pu suivre sans gêne tous ses penchans, se livrer à ses conseillers : il en a obtenu de brillans résultats ! Nous espérons que notre gouvernement laissera pendant quelque temps encore les choses comme elles sont. Que l’Espagne se réorganise comme elle l’entend ; lorsqu’ensuite elle nous témoignera le désir positif de rétablir les relations des deux pays sur l’ancien pied, le moment sera arrivé d’envoyer à Madrid un représentant de la France. En attendant, les intérêts français y sont, dans la juste mesure, défendus par notre chargé d’affaires, M. le duc de Glucksberg, qui, dans ces conjonctures difficiles, et en particulier dans deux circonstances graves, imprévues, et pour lesquelles il manquait nécessairement d’instructions, a montré une rectitude d’esprit et une résolution tout-à-fait supérieures à son âge.

O’Connell est toujours infatigable et redoutable. Il continue son œuvre avec une persévérance et une habileté qui confondent. Rien n’est plus curieux et plus propre à montrer la puissance du tribun que la manière dont il a châtié l’emportement des habitans d’Ahaseragh. Pour réprimer ainsi les écarts du peuple, il faut, en quelque sorte, l’avoir dans sa main et en disposer à son gré. Les hommes assez puissans pour exciter les masses ne sont pas très rares. Ce qui est rare, ce sont les hommes qui peuvent les contenir par leur autorité morale. Ce qui est plus rare encore, ce sont les hommes qui peuvent à leur gré les pousser et les retenir, et se faire à la fois la pensée et la volonté du peuple.

Tandis qu’O’Connell développe, organise et discipline ses forces, le parlement anglais se traîne assez péniblement sur les clauses du bill des armes. Après tout, la session ne se terminera pas d’une manière brillante pour le cabinet, on peut même dire qu’elle ne se terminera d’une manière satisfaisante pour personne. Les whigs n’ont pas obtenu le moindre succès, et on peut toujours les accuser d’avoir été la cause première de plusieurs des difficultés actuelles. Les tories ardens commencent à reprocher à sir Robert Peel ce qu’ils appellent son hésitation et sa timidité. Les tories modérés n’osent pas se plaindre, mais ils osent encore moins se féliciter de l’état des choses.

La situation, il est vrai, n’est pas sans embarras. On se flatterait en vain de pouvoir en sortir par des mesures purement dilatoires et négatives ; cela est désormais impossible à l’égard de l’Irlande. On peut, bien que difficilement, ramener à la raison un peuple qui n’a dans l’esprit qu’une fantaisie, qu’une erreur. On pourrait y ramener l’Irlande, si elle ne voulait décidément que le rappel ; mais, encore une fois, le rappel n’est que le prétexte, que l’arme, que le moyen le but est autre, et, quant au but, l’Irlande ne se trompe pas. Elle peut exagérer ses demandes, réclamer dix pour obtenir cinq, mais au fond elle a pour elle la justice, le droit. Plus on approfondira la question, plus son droit deviendra manifeste, manifeste pour tout le monde, manifeste pour les Anglais eux-mêmes, car, il est juste de le reconnaître, le droit a toujours trouvé d’éloquens défenseurs dans le parlement, et il finit par triompher. C’est ainsi que le droit a prévalu dans la question des colonies américaines, de l’esclavage, de l’émancipation des catholiques, de la réforme. Il prévaudra de nouveau au profit de l’Irlande. La question est soulevée ; le parlement ne s’en débarrassera pas, pas plus qu’il ne s’est débarrassé, autrement que par une décision favorable, des questions que nous venons de rappeler. Les tories n’ont rien de mieux à faire que de donner carte blanche à sir Robert Peel, à l’homme qui peut le mieux résoudre la question dans leur intérêt, c’est-à-dire leur conserver le pouvoir avec tout juste la mesure de sacrifices qui sera indispensable.

Le pays ne peut qu’applaudir au mariage de S. A. R. le prince de Joinville avec la princesse dona Francesca, sœur de l’empereur du Brésil. Le Brésil et le Chili sont jusqu’ici les seuls états de l’Amérique du Sud qui présentent une administration régulière et qui fassent espérer un développement prochain de leurs immenses ressources. On sait quelle est l’étendue du territoire brésilien, quelle est sa fertilité et la richesse de ses produits. Le Brésil, par la famille qui en occupe le trône et par les alliances qu’elle contracte, tend de plus en plus à se lier intimement avec l’Europe ; il en adopte les mœurs, les habitudes, les goûts, les idées. Tout pays producteur et commerçant doit se réjouir d’un développement qui sera utile à tout le monde, même par de simples rapports d’amitié et sans traité particulier de commerce. M. de Langsdorf, ministre du roi au Brésil, a donné, par ses heureuses négociations, une nouvelle preuve de sa capacité.

Ainsi qu’on s’y attendait généralement, M. le vice-amiral de Mackau a succédé à M. l’amiral Roussin dans le ministère de la marine et des colonies. M. de Mackau est un homme capable, instruit, et qui a fait ses preuves comme officier et comme négociateur. Il est appelé aujourd’hui à une tâche bien autrement compliquée, délicate, difficile ; elle demande précisément toute la fermeté d’un homme de guerre et toute l’habileté d’un diplomate qui sait et veut atteindre le but. M. de Mackau s’élèvera-t-il au-dessus des préoccupations souvent trop exclusives d’un marin et d’un ancien gouverneur des colonies ? Nous l’espérons.

A l’intérieur, tout sommeille. Paris n’est plus qu’un musée que les provinciaux viennent visiter pendant les vacances. Les ministres eux-mêmes se dispersent ; ils vont chercher du repos, des forces, et, dit-on, des idées aussi pour la session prochaine. Il serait sage, en effet, d’y penser de bonne heure. Si leurs projets avaient le temps de mûrir quelque peu avant d’arriver aux chambres, tout le monde s’en trouverait mieux, et en particulier le cabinet.




— MM. Michelet et Quinet viennent de recueillir et de publier les leçons qui avaient provoqué des démonstrations si passionnées dans l’enceinte du Collège de France [1]. On sait comment les deux professeurs ont été amenés à traiter le même sujet. « Cette alliance, disent-ils dans la préface, s’est faite d’abord à l’insu l’un de l’autre ; plus tard, ils se sont accordés pour se distribuer les questions principales que le sujet présentait. M. Michelet a obéi, en parlant des jésuites, aux tendances bien connues de son esprit, il s’est placé au point de vue de l’abstraction et du symbole. Dans la querelle du jésuitisme et de l’Université, M. Michelet a vu une nouvelle phase de la lutte du machinisme et de l’organisme, du vrai et du faux moyen-âge. Par le mot machinisme, M. Michelet entend la tendance qui a poussé certaines associations religieuses, les jésuites et les templiers par exemple, à transformer en exercices mécaniques les libres opérations de l’esprit. M. Michelet a montré qu’en opposition à cette tendance stérile s’était toujours développée, au moyen-âge comme aux temps modernes, une tendance contraire qu’il appelle organisme, et qui n’est qu’une large application du spiritualisme chrétien. Au lieu de discuter le principe du jésuitisme, M. Quinet en a retracé l’histoire. Il a montré la société de Jésus tour à tour en lutte avec l’individu dans les Exercices spirituels de Loyola, avec la société politique dans l’ultramontanisme, avec les religions étrangères dans les missions, enfin aux prises avec l’esprit humain dans la philosophie, la science et la théologie. Il a cité l’exemple de l’Espagne et de l’Italie comme une preuve des funestes conséquences auxquelles mène la rigoureuse application des maximes de Loyola. M. Quinet s’est montré, comme M. Michelet, sincèrement attaché au spiritualisme. « Ni jésuitisme, ni voltairianisme, » dit-il en finissant. On peut s’assurer maintenant que rien n’était fondé dans les attaques passionnées qui ont accueilli les deux professeurs. Si on peut leur reprocher quelque chose, ce n’est pas assurément une tendance irréligieuse. En s’attaquant à MM. Michelet et Quinet, l’opinion ultrà-catholique avait mal choisi ses adversaires ; elle avait cru provoquer le doute, et c’est le spiritualisme qui lui a répondu.


THÉATRE-FRANÇAIS

Mademoiselle de Belle-Isle a marqué, dans la carrière de M. Alexandre Dumas, une seconde phase qui se continue heureusement. La vive imagination de l’auteur de Henri III s’est rajeunie au moment où on la croyait épuisée ; elle s’est retrempée à des sources nouvelles, et, si l’on peut ainsi parler, elle a refait sa fortune en se déplaçant. C’est là le beau privilége de ces riches organisations : elles triomphent des excès où les autres meurent. Les intelligences aussi fécondes en ressources que celle de M. Alexandre Dumas se tirent toujours d’affaire ; mais combien leur exemple est désastreux pour ce grand nombre de talens auxquels il est interdit de rien créer de durable sans des efforts de travail et de patience, et qui, séduits par les succès de l’audacieux écrivain, abusent de leur facilité, gaspillent des facultés précieuses, et arrivent, sans avoir produit une page qui mérite l’admiration ou même l’estime, à une décrépitude précoce, et, dans la force de l’âge, à une véritable impuissance ! N’est-ce pas l’histoire du grand seigneur jeune et prodigue qui entraîne des jeunes gens, bien nés du reste et dans l’aisance, mais fort au-dessous de son nom et de sa fortune, à imiter son luxe extravagant et ses dépenses folles ? Quand la première jeunesse est passée, et la fougue amortie, le grand seigneur se range, vend quelques domaines pour payer ses dettes, ou au besoin se marie, et, cela fait, se trouve encore dans une assez belle opulence, tandis que ses compagnons, complètement ruinés, sont obligés de faire faillite.

Que de faillites dans les lettres depuis quelques années ! que de gens, passablement riches au début ; qui ne font plus honneur à leur signature ! Si, au milieu de tant d’espérances avortées, de tant de promesses évanouies, il fallait attribuer à chacun la part de responsabilité qui lui revient, celle de M. Alexandre Dumas ne serait pas la moindre. La critique aurait beau jeu en feuilletant tous ces volumes écrits à la hâte, comme si un maître terrible avait le fouet levé sur l’écrivain, et le forçait d’écrire toujours, sans lui accorder une heure de réflexion ou de repos. Mais plus on porterait un jugement équitable et sévère contre toutes ces productions hâtives, contre cette littérature bâclée, où l’inspiration ne se montre qu’à de rares intervalles et semble n’apparaître que pour faire regretter plus amèrement son absence, plus il faudrait admirer chez M. Dumas cette vigueur de talent qui survit à tout, cette verve originale qui reparaît à un moment donné, et cet esprit délié, jamais à court, qui produisit Mademoiselle de Belle-Isle, et d’où sont sorties hier encore les Demoiselles de Saint-Cyr.

Je l’avouerai franchement, le titre de la nouvelle comédie m’avait fait peur. La présence de l’auteur d’Antony à Saint-Cyr n’était pas rassurante. Je dois le dire, les allures de l’école à laquelle appartient M. Dumas ne me semblent pas en harmonie avec cette maison paisible, bâtie au bout du parc de Versailles, dont Mme de Maintenon écrivit elle-même la règle, et où elle venait passer de douces heures dans le recueillement et la piété. L’école moderne, avec cette hardiesse et cette crudité de langage qu’elle a inaugurées au théâtre, et qui sont devenues son cachet particulier, ne me semble pas à sa place sous les vertes allées où se promenaient Mme de Maintenon et Racine, au milieu d’un groupe de ces chastes jeunes filles pour qui on avait fait Athalie. Qu’on me pardonne la comparaison, à l’idée de notre jeune école dramatique faisant invasion dans les parloirs, les cellules et les jardins de Saint-Cyr, je me figurais une représentation d’Esther, celle par exemple où assistait Mme de Sévigné, derrière les duchesses, et où le roi daigna s’approcher d’elle et lui parla, troublée par l’arrivée tout-à-fait inattendue d’un mousquetaire après dîner qui avait la parole haute. J’en ai été quitte pour la peur. M. Dumas a compris que, pour être convenable en ce lieu, il serait forcé de n’être pas lui-même, et serait gauche et gêné. Aussi n’est-il entré à Saint-Cyr que par une porte dérobée, et ne s’y est-il arrêté que juste le temps qu’il lui a fallu pour enlever ses deux héroïnes, Mlle Charlotte de Mérian et Mlle Louise Mauclair. Il n’y a donc que le premier acte qui se passe au couvent.

Le vicomte de Saint-Hérem, ami du duc d’Anjou, pénètre à Saint-Cyr avec une clé du prince, qui, déjà Philippe V, veut, avant de partir pour son royaume, régler ses affaires amoureuses, et lui a donné la mission délicate de réclamer ses lettres à Mme de Montbazon. C’est dans un pavillon du couvent que le duc et son confident le vicomte se donnent rendez-vous. Mais être jeune, riche, galant, et avoir dans sa poche une clé de Saint-Cyr ! On devine ce qui arrive. Saint-Hérem, pendant qu’il est chargé de mettre fin à une intrigue pour le compte du prince, en commence une autre pour son propre compte. C’est de Mlle Charlotte de Mérian, la plus jolie des pensionnaires, celle qui joue Esther, qu’il est amoureux. Il le lui a dit d’une voix émue, il le lui a écrit d’un style brûlant, et sa passion n’est que trop partagée ; mais la pudeur a retenu l’aveu sur les lèvres de la jeune fille, la pudeur, et peut- être aussi le sentiment de son infériorité sur un point : Saint-Hérem est riche, et elle est pauvre. Quoique noble, elle n’a pour toute fortune que la protection de Mme de Maintenon, et, ce qui paraît bien peu de chose alors, l’amitié de Mlle Louise Mauclair, qui n’a pas été admise à Saint-Cyr à cause de ses quatre quartiers, mais parce qu’elle est la fille d’une sous-maîtresse. Louise est remuante, adroite, ambitieuse ; elle a ce qui manque à Charlotte pour réussir ; peut-être ne possède-t-elle pas, comme son amie, ce qui rend digne du succès. C’est à la nuit tombante que la scène s’ouvre. Saint-Hérem a demandé un rendez-vous à Charlotte dans une lettre qu’elle ne veut pas ouvrir, et que l’espiègle Louise décachète en riant, et dont elle lui fait lecture à haute voix. Dès les premiers mots, ces deux caractères sont parfaitement posés, et lorsque les deux amies se retirent, on les connaît presque comme si on eût vécu avec elles dans l’intimité. Le vicomte de Saint-Hérem arrive ; il est véritablement épris, on le voit tout d’abord. Le duc d’Anjou ne se fait pas attendre. Il demande ses lettres, qu’on ne lui remettra que le lendemain. Il dit alors qu’il viendra les chercher lui-même à l’hôtel du vicomte, incognito, sous le nom du comte de Mauléon, et là-dessus il s’esquive en bon prince. Saint-Hérem est en proie à toutes les perplexités des amoureux. Viendra-t-elle ? ne viendra-t-elle pas ? Si elle vient, elle sera avec son inséparable compagne. Comme il voudrait avoir en ce moment un ami qui pût occuper Louise Mauclair ! Il se met à la fenêtre, et par un de ces hasards comme il n’y en pas dans la vie, mais comme on en trouve chez Molière, le personnage dont on a besoin vient à passer. C’est M. Hercule Dubouloy, fils d’un fermier-général, camarade du vicomte. Il va se marier dans deux heures ; le contrat est déjà dressé, et la future est à son poste ; et si Dubouloy est en ce moment dans la rue, c’est qu’il va au-devant de la corbeille de noces qui n’arrive pas. Saint-Hérem lui jette la clé, le supplie de s’en servir, Dubouloy monte, et le l’ire avec lui ; la comédie attendait dans la coulisse pour faire son entrée. Saint-Hérem explique à son camarade le service qu’il exige de lui ; l’autre, qui est pressé, s’en défend le plus drôlement du monde, mais il est engagé malgré lui : le vicomte, qui aperçoit Charlotte toute seule dans le jardin, saute par la fenêtre pour aller la joindre, au moment où Louise entre par la porte, et se trouve en présence d’Hercule Dubouloy. La scène entre ces deux personnages qui ne se sont jamais vus, et qui ne font que s’entrevoir dans l’ombre, est d’un comique parfait. Les protestations d’amour de Dubouloy à une personne qu’il ne connaît pas, qu’il ne voit pas, et qu’il a pour mission de retenir pendant une demi-heure, sont très plaisantes et lorsque, pressé par le temps, il s’écrie : Mademoiselle, maintenant que je suis sûr de mon bonheur, permettez que je me retire, le public le salue par un rire de bon aloi. Il n’est pas au bout de ses tribulations. On ne sort pas quand les portes sont closes, et la porte extérieure est fermée. Que faire ? Saint-Hérem rentre avec Charlotte, et, devant le fâcheux accident, ces jeunes têtes battent la campagne. Charlotte, se croit perdue ; Saint-Hérem propose le double enlèvement. Charlotte résiste, Louise y pousse. ; Dubouloy, qui veut sortir avant tout, y consent de grand cœur, et lorsque la résistance de Charlotte est vaincue, et que les deux couples se précipitent pour s’échapper, un exempt de la prévôté paraît, arrête les galans, delicto flagrante, et les conduit à la Bastille.

Ce premier acte, plein de mouvement et de gaieté, engage à merveille l’action. Le vicomte et son ami ne passent qu’une nuit à la Bastille, mais lorsqu’ils franchissent le seuil de la prison le lendemain matin, ils sont mariés, Saint-Hérem avec Charlotte de Mérian, et Dubouloy, que son père, sa fiancée et tout le beau monde de la finance ont attendu toute la nuit, avec Mlle Louise Mauclair, qu’il a vue pour la première fois dans la chapelle de la Bastille, à la lueur des bougies qui éclairaient l’autel nuptial. On a usé de violence morale à leur égard ; on leur a dit de choisir du mariage ou de la prison, et on ne leur laissait pas ignorer que Mme de Maintenon était derrière la toile, et que la prison serait longue. Saint-Hérem rentre à son hôtel. C’est là que se passe le second acte. Il est furieux ; il se croit trompé par Charlotte, qu’il soupçonne d’avoir tout avoué à Mme de Maintenon, et d’avoir combiné avec la vieille favorite le plan habile qui a déjoué le sien, et qui a fait d’un homme à bonnes fortunes la dupe d’une pensionnaire. Il n’avait donc voulu que séduire Charlotte de Mérian, et ne l’aimait pas. Il avait voulu la séduire, mais il l’aimait ; il l’aime encore, et il y a là une donnée neuve au théâtre, une donnée vraie, dans la situation de cet homme qui ne veut plus, dès qu’on le lui impose, d’un cœur qu’il désirait la veille ardemment, et qui se croit mystifié, parce qu’on le force d’accepter ce qu’il voulait avoir la gloire de ravir. Pendant qu’il exhale sa colère, le comte de Mauléon arrive pour chercher ses lettres. Une idée traverse l’imagination de Saint-Hérem, il suivra le prince en Espagne, il fuira cette Charlotte qui l’a si indignement trompé, et ce Paris et ce Versailles où il va être si ridicule. Le prince souscrit volontiers à ce voyage, et se retire pour faire place à Dubouloy. Dubouloy ignore le sort de son ami, et de ce qui s’est passé la nuit dernière, il ne connaît que son aventure, dont le récit égaie fort l’auditoire. Il vient tout exprès pour se couper la gorge avec Saint-Hérem, parce qu’il s’imagine qu’il est cause de sa disgrace quand il apprend la vérité, sa colère tombe, et il accepte avec joie la proposition de suivre le vicomte en Espagne. Tout cela est d’un dialogue vif, animé, plein de traits, qui vous emporte sans que vous ayez le temps de réfléchir. Le second acte n’est pas fini ; Saint-Hérem ne veut pas partir pour l’Espagne avant d’avoir eu une explication avec Charlotte.

La scène est belle. En effet Charlotte est innocente de la trahison qu’on lui impute, et elle se justifie avec naïveté et chaleur. Chose singulière, il faut ici reprocher à M. Dumas d’avoir fait trop bien parler son héroïne. Elle est si pathétique et si attendrissante, elle montre tant de douleur et laisse deviner tant de passion, elle a tant de noblesse dans sa colère contenue, que, sans être amoureux, on est convaincu de son innocence, tandis que Saint-Hérem, qui l’aime et qui doit être plus accessible, s’obstine à ne pas y croire ; et lorsque Charlotte indignée s’écrie éloquemment : Une fille noble doit avoir sa parole d’honneur comme un gentilhomme ! eh bien ! je vous jure que je l’ignorais, Saint-Hérem, c’est là le sentiment qu’on éprouve, devrait se jeter à ses genoux, lui demander pardon. Je sais bien que nos don Juan ne le feraient pas !

En France, chez les jeunes générations, le respect de la femme, autrefois si profond, diminue et se perd. Dans ce pays où les femmes étaient si honorées et placées si haut, on en est venu, à leur égard, à une espèce de mépris brutal qu’on a érigé en suprême bon ton. La délicatesse des anciennes mœurs en amour fait place à une grossièreté systématique dont on se fait honneur, dont on se pare : c’est de la force d’ame. Eh bien ! je dis que Saint-Hérem, dans la scène qui nous occupe, est un homme de ce temps-ci et non pas du siècle de Louis XIV, et que l’auteur a commis un anachronisme de sentiment. Je vais prendre un exemple à côté du vicomte de Saint-Hérem, le marquis de Sévigné. Si l’on se souvient des lettres où la célèbre marquise raconte les amours de son fils avec Ninon de l’Enclos et la Champmeslé ; si l’on n’a pas oublié l’histoire de cette correspondance si souvent réclamée, enfin rendue et brûlée, on peut avoir une idée de cette politesse de formes, de cette réserve délicate, de ces ménagemens infinis dont les hommes de ce temps-là se servaient toujours à l’égard des femmes, et dont ils ne se dépouillaient pas même dans leurs intrigues avec des courtisanes. Oh ! d’après ces détails si courts, mais si frappans, et qui s’échappent de la plume d’une mère, je suis sûr que si Ninon ou la Champmeslé eussent dit au marquis de Sévigné : Monsieur, je vous jure que cela est ainsi, Sévigné l’aurait cru. Et le vicomte de Saint-Hérem ne croit pas de la bouche de sa femme, d’une vertueuse femme qu’il aime, ce que le marquis de Sévigné aurait cru de la bouche d’une courtisane !

Si M. Dumas, n’ignorant pas qu’il commettait une invraisemblance qu’on peut appeler historique, a voulu passer outre, pour se donner le plaisir de faire une belle scène de plus, c’est une peccadille. La faute serait autrement grave, si l’auteur, ayant voulu représenter dans Saint-Hérem un homme de tous les temps, avait regardé comme une chose très naturelle et usitée à toutes les époques que, lorsqu’une femme donne sa parole d’honneur, on ne la croie pas.

Le troisième acte se passe à Buen-Retiro, dans un bal masqué que Philippe V, sous le nom du comte de Mauléon, donne à sa cour. Le petit-fils de Louis XIV s’ennuie sur son trône d’Espagne, et, pour se distraire, il donne des fêtes qui lui rappellent Marly ou Fontainebleau. C’est le vicomte de Saint-Hérem qui est son grand-maître des cérémonies, et qui tient la liste des invitations. Or, le duc d’Harcourt, l’ambassadeur de France, prie le roi, d’après des instructions de Mme de Maintenon, d’accorder l’entrée du bal à deux Françaises de distinction qui désirent garder l’incognito. Le roi ne refuse pas ce qu’on lui demande, et donne des ordres en conséquence au vicomte de Saint-Hérem. Le grand-maître des cérémonies et Dubouloy, qui ne l’a pas quitté, se livrent à toutes les conjectures pour savoir quelles peuvent être ces deux dames mystérieuses, admises à la cour contre toutes les lois de l’étiquette, et ils ne se disent pas, ce qui pourtant devrait aussitôt se présenter à leur pensée, que ces deux inconnues pourraient bien être la vicomtesse de Saint-Hérem et Mme Dubouloy. Ils sont encore au milieu de leurs recherches, lorsque le duc d’Harcourt vient les prendre à part pour leur faire une confidence ; il vient leur apprendre que les deux grandes dames dont on parle déjà tant à Madrid, sont chargées d’une mission diplomatique importante, qu’elles sont jeunes, spirituelles, jolies ; mais ce qu’il y a de piquant, c’est qu’elles ne savent pas elles-mêmes la mission qu’elles viennent remplir à la cour. Quel est donc le but caché de ce voyage, auquel s’intéresse Mme de Maintenon ? C’est de plaire au roi, et de remplacer dans son cœur la princesse des Ursins dont on se méfie. (M. Dumas sait aussi bien que nous que la princesse des Ursins avait alors soixante ans.) Le succès est infaillible. Si l’une échoue, l’autre l’emportera nécessairement ; elles ont d’ailleurs des chances égales : elles sont également séduisantes, quoiqu’elles ne se ressemblent pas. — Les deux maris écoutent gravement la confidence, et ne se demandent pas pourquoi on la leur fait. Il faut avouer qu’ils se montrent un peu simples. S’il en était autrement, il est vrai, la jolie scène du bal n’aurait pas lieu, et nous y perdrions. Les dames arrivent, le visage couvert d’un masque, et au bras du roi qui galantise, comme dit Saint-Simon. Le roi, appelé ailleurs dans la fête, s’éloigne et remet les gracieux dominos aux bras de Saint-Hérem et de Dubouloy. Il y a échange. La vicomtesse prend le bras de Dubouloy, et Louise celui du vicomte. Sous le masque, les rôles ne sont plus les mêmes : comme on cache son visage, on déguise son ame. Louise est sentimentale et triste ; Charlotte, moqueuse et piquante. Les propos vont vite ; on tourmente ces pauvres maris, on fait mille allusions à leur aventure. Ils sont piqués au jeu, et deviennent de plus en plus galans ; enfin, chacun d’eux demande avec instance à sa belle promeneuse qu’elle daigne se démasquer un moment. Les belles dames se font beaucoup prier et finissent par consentir. Elles ôtent leur masque : ces coups de théâtre réussissent toujours. La fin de ce troisième acte est enlevée en un tour de main.

Dans le quatrième et le cinquième actes, l’intérêt se développe et va croissant. Le roi s’est épris de Mme de Saint-Hérem, dont il ignore le vrai nom. Le grand-maître des cérémonies s’est aperçu de cet amour, et il arrive, amoureux de sa femme comme toujours, et de plus jaloux, chez la vicomtesse, rue d’Alcala, où le roi doit venir aussi. Là il apprend de la bouche de Louise que c’est elle, elle seule, qui est coupable de la trahison de Saint-Cyr, et il apprend de la bouche de Charlotte de Mérian qu’elle n’est plus sa femme ; que, grace à Mme de Maintenon, le mariage a été cassé, et qu’elle est libre, parfaitement libre. Elle prend sa revanche ; c’est elle qui le fuit maintenant. Le vicomte est plus passionné que jamais, et la jalousie le dévore. Cela tourne au drame ; mais la comédie rentre en scène avec Dubouloy, qui, apprenant l’annulation du mariage de Saint-Hérem, conclut à l’annulation du sien. Ce quiproquo fait naître entre Louise et son mari une scène des plus gaies. Dubouloy est toujours marié, et il envie le bonheur de Saint-Hérem, qui ne l’est plus. Le roi vient au rendez-vous, et Saint-Hérem achève de perdre la tête. Charlotte comprend tout, devine tout ; elle est heureuse d’avoir reconquis le cœur de Saint-Hérem, mais on peut lui reprocher de tromper le roi, et il y a une scène où pour obtenir, — le mot est poli, — la signature du prince au bas d’un ordre qui enjoint à Saint-Hérem de quitter le royaume, elle a recours à des moyens qui ne sont pas d’une honnête femme ; elle sort de son caractère, et diminue l’intérêt qu’elle avait excité. On ne peut pas approuver non plus la scène où Saint-Hérem insiste auprès de sa femme pour lui persuader que le roi l’aime passionnément, en cherche des preuves de tous côtés et n’en trouve que trop ; ce mouvement n’est pas naturel. Un mari qui aime sa femme ne cherche pas à lui prouver qu’un autre l’aime autant que lui, surtout quand cet autre est un roi et un jeune roi. L’auteur, évidemment, est dans le faux.

Je ne puis laisser passer sans observation la scène du cinquième acte, où le roi, insulté par Saint-Hérem, brise sa canne pour ne pas en frapper un gentilhomme, et où le gentilhomme brise son épée. L’un et l’autre invoquent un exemple célèbre : Philippe V cite son aïeul Louis XIV, et le vicomte de Saint-Hérem le duc de Lauzun. La citation n’est pas exacte. Louis XIV jeta sa canne par la fenêtre au lieu de la briser, et le duc de Lauzun ne jeta ni ne brisa son épée, et comment l’eût-il fait ? Il devait être pénétré de reconnaissance envers le monarque qui se désarmait pour ne pas le frapper. Si M. Dumas était resté dans l’histoire, la scène eût été plus vraisemblable et moins mélodramatique.

Après l’insulte au roi, que va devenir Saint-Hérem ? Il n’a qu’un parti à prendre, c’est la fuite ; mais il ne veut pas partir seul, car il sait qu’il est aimé, il sait aussi que Charlotte n’a jamais cessé d’être sa femme, et que c’était pour le ramener à elle qu’elle avait eu recours à un pieux mensonge. La pièce va donc finir comme elle a commencé, par un enlèvement, avec cette différence qu’au premier acte il enlève sa maîtresse, et qu’au dernier acte il enlève sa femme. Heureusement l’enlèvement et la fuite ne sont pas nécessaires ; le roi écrit qu’il oublie, et qu’il pardonne, et que les deux époux sont libres de rentrer en France.

D’après cette imparfaite analyse, on peut voir ce qu’est la comédie des Demoiselles de Saint-Cyr. Ce qu’on ne saurait assez louer dans cette comédie, c’est l’esprit, le sel et le tour. M. Dumas a le rare talent d’entraîner et d’amuser son auditoire. Mais pourquoi tombe-t-il dans des fautes qu’il lui serait si facile d’éviter ? Louise Mauclair n’est pas une pensionnaire, elle a l’habileté consommée d’une femme du monde, et d’un certain monde. Le duc d’Anjou est étrangement défiguré, et il ne serait pas aisé de reconnaître dans ce personnage qui prodigue si lestement les mots d’heureux coquin et de mauvais sujet, le prince qui, d’après Saint-Simon, avait l’expression lente, mais juste et en bons termes. Il faut encore blâmer M. Dumas de n’être pas plus soigneux de la couleur historique. II confond à merveille le siècle de Louis XIV et celui de Louis XV, voire même l’époque de la régence, voire même ce temps-ci.

Malgré toutes les fautes que nous venons de relever, cette comédie est très spirituelle et très attachante, et le public l’a applaudie chaleureusement. Pour être exact, il faut ajouter qu’au dehors les Demoiselles de Saint-Cyr ont eu à essuyer un rude feu, le double feu de la passion et de l’étourderie. Si l’on employait son temps à noter avec sévérité les négligences de style, à remettre dans son chemin cette langue qui marche si souvent au hasard, en tâtonnant et presque eu aveugle, à blâmer énergiquement toutes ces imperfections que l’auteur laisse subsister dans ses ouvrages, pour ainsi dire, de gaieté de cœur, à la bonne heure ! mais ce n’est pas ainsi qu’on l’entend. Le procédé qu’on a adopté est vraiment plus commode. Au lieu de faire de la critique éclairée et consciencieuse, on déraisonne bravement ; au lieu d’entrer dans la question, on marche bruyamment à côté. Toute bonne foi est absente de pareilles discussions, et si nous allions quelque temps encore de ce train-là, nous ne serions pas éloignés des saturnales de la critique.

Au fond, que reproche-t-on à M. Dumas et au T’héâtre-Français ? On reproche à l’un d’avoir écrit, à l’autre d’avoir joué une comédie amusante. On oublie la moitié de notre répertoire comique. Voilà où mènent les mauvaises passions littéraires : cette semaine, pour les besoins d’une polémique acrimonieuse, la gaieté a été mise au ban du feuilleton. Au milieu de notre société si triste ou au moins si grave, au milieu de nos mœurs si monotones et si guindées, ne faudrait-il pas, au contraire, encourager les tentatives qui auraient pour but de relever la gaieté, qui est tombée trop bas, et de la faire refleurir sur une scène vraiment littéraire ? C’est dans cette voie, surtout à propos des mœurs de ce siècle, qu’il faut pousser le poète dramatique. La comédie est là. La pièce est bien jouée. Mlle Plessy, dans le rôle de Charlotte de Mérian, a de la dignité et de la passion, de la noblesse et de la grace ; et lorsque le vicomte de Saint-Hérem lui dit : Madame, vous jouez admirablement la comédie, toute la salle devrait applaudir. Mlle Anaïs, dans Louise de Mauclair, est vive, sémillante, malicieuse ; elle n’atténue pas, il est vrai, les défauts de son rôle : ce sont les qualités de son talent. M. Firmin est un vicomte de Saint-Hérem plein de chaleur et d’entraînement, et M. Regnier un Hercule Dubouloy toujours amusant et jamais grotesque. Quant à M. Brindeau, il joue un rôle si effacé, qu’il y aurait mauvaise grace à lui demander autre chose qu’une tenue élégante et une diction correcte, et il a lune et l’autre.

Le succès des Demoiselles de Saint-Cyr a été complet ; mais, pour M. Dumas, il ne suffit pas de réussir. S’il veut tirer de la mine qu’il exploite en ce moment tout l’or qu’elle renferme, nous lui recommandons le soin et la patience, et nous lui conseillons de se lier avec le meilleur ami du poète, qu’il dédaigne trop, — le temps.

P. L…




  1. Des Jésuites, un vol. in-8°, chez Hachette.