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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1843

Chronique n° 270
14 juillet 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 juillet 1843.


Nous entrons dans la saison morte pour la politique. On dirait, à l’apathie qu’on rencontre partout, sur toutes choses, que les esprits n’ont plus de sève, qu’ils se dépouillent et laissent tomber leurs idées comme les feuilles tombent en automne. La presse elle-même n’a plus ni fécondité ni énergie : en publiant tous les jours le même nombre de lignes, elle ne croit plus remplir une grande et noble mission ; elle paie une dette ; elle ne veut que s’acquitter envers ses abonnés.

Il y a là quelque chose de plus que ce besoin de repos qu’on éprouve chaque année à la fin de la session législative. Il y a pour tout le monde du malaise et un peu de dégoût : nul n’est content de soi ni des autres. La session n’aura été fructueuse et satisfaisante pour personne. Nul ne s’en trouve plus fort qu’il n’était ; nul n’en emporte de vives espérances et une vue nette de son avenir.

L’opposition ne peut certes pas se féliciter de ses efforts. Les conservateurs ont repoussé à peu près toutes ses tentatives. Les vieilles questions qu’elle a essayé de rajeunir n’ont trouvé de sympathie ni dans la chambre ni dans le pays. En les proposant à une assemblée nouvellement élue, l’opposition espérait peut-être des adhésions nombreuses parmi les nouveaux députés. Peut-être a-t-elle cru qu’il fallait mettre promptement à l’épreuve les esprits incertains et gagner de vitesse le parti conservateur. Le succès n’a point justifié cette politique. Ces questions étaient de vieilles questions, des questions épuisées pour tout le monde, et les nouveaux députés, la plupart du moins, étaient bien décidés à ne pas épouser des querelles qui sont désormais sans intérêt pour le pays. A tort ou à raison, le public ne veut plus entendre parler de réformes et d’innovations dans notre organisation politique. Il se dit que toute machine dont les rouages seraient, sous prétexte de incessamment dérangés, ne fonctionnerait guère et ne donnerait pas de résultats. En s’obstinant dans ces questions inopportunes, l’opposition se séparerait de plus en plus du pays, qui veut aujourd’hui une politique active, vouée aux affaires et au développement des forces nationales.

Les conservateurs, aidés par les fausses manœuvres de l’opposition, ont promptement rallié un nombre considérable de députés et assuré la prépondérance de leur parti dans la chambre. Il n’y a pas d’illusion possible : la majorité est aux conservateurs. Cette majorité est d’autant plus solide et certaine qu’elle n’est pas l’œuvre du ministère ; elle s’est, pour ainsi dire, faite d’elle-même. Elle a accepté le ministère que la couronne lui présentait, mais elle ne vient pas de lui ; elle ne se dissoudrait point, si le ministère se retirait. Tout ministère intelligent, capable, la retrouverait, à la seule condition d’être un ministère franchement conservateur.

Mais cette indépendance de la majorité vis-à-vis du cabinet, heureuse à certains égards, n’a pas été sans inconvéniens pour le pouvoir. La majorité a manqué souvent de discipline et de conduite. Ferme, compacte, docile dans les questions de gouvernement, dans les questions qui touchaient aux intérêts les plus chers aux conservateurs, elle a été plus d’une fois volontaire, incertaine dans les questions d’affaires. Elle paraissait alors vouloir s’emparer de l’administration du pays ; on aurait dit que les ministres n’étaient à ses yeux que les premiers commis de ses commissions ; elle a porté la main aux choses de détail les plus minutieuses et les moins dignes de fixer l’attention d’une législature. Ce fait est grave. Il donnerait, s’il se renouvelait, des habitudes qui ne seraient guère compatibles avec les principes de notre système administratif. Les affaires publiques s’en ressentiraient, car cette intervention, au lieu d’être une force, ne serait qu’une entrave. Après tout, cependant, il ne faudrait pas trop s’alarmer de ces faits. La chambre a été loin d’apporter aux questions d’affaires cette attention soutenue, cet esprit de suite, cette action persévérante, qui peuvent faire craindre un empiètement d’un pouvoir sur l’autre, un trouble dans la distribution des pouvoirs politiques. Ses excursions dans le domaine de l’administration n’étaient pas l’effet d’un système, l’application d’un principe ; elles n’étaient que des actes d’indépendance.

La chambre n’avait pas la prétention de gouverner ; elle voulait seulement faire sentir que nul ne la gouvernait. Elle a peu fait, mais elle a trop souvent empêché de faire. La session aura été fort longue, mais à peu près stérile. Les députés se retirent avec le sentiment de n’avoir pas suffisamment mis à profit le temps qu’ils ont consacré à la chose publique. Le pays doit remercier la chambre de l’attitude politique qu’elle a prise, mais il en attendait davantage pour l’expédition des affaires.

Le ministère, à son tour, n’est sans doute pas très content de lui-même et de la situation que la session lui a faite. Il a eu des succès, et rien ne parait menacer son existence. Il n’est pas moins certain qu’après tout la seconde partie de la session l’a plutôt affaibli que fortifié. Il a été évident que les chambres ne comptaient pas assez avec lui. Il n’avait pas la direction et le gouvernement de la majorité au lieu d’exercer cette initiative d’en haut qui appartient à un gouvernement fort et résolu, il s’est trop appliqué à suivre les volontés de ses amis, à s’en faire l’instrument. Cette attitude lui a donné dans l’opinion une place moins élevée que celle à laquelle il pouvait aspirer. Tranchons le mot : il a eu peur de la majorité, et il a eu tort d’en avoir peur, car la majorité, à son début dans la carrière législative, a bien montré qu’elle croyait difficilement pouvoir se passer de lui. La chambre aurait eu quelques momens d’humeur, comme le parlement anglais en a éprouvé à l’égard de sir Robert Peel ; niais en définitive elle lui aurait su gré d’une direction plus ferme et d’une session mieux remplie et plus utile au pays. Tout le monde y aurait gagné. La chambre et le ministère se seraient séparés en meilleurs termes et sans récriminations réciproques. Ces remarques ne sont peut-être pas inutiles à la veille d’une modification du cabinet. Il paraît certain que le ministère de la marine doit désormais être regardé comme vacant. La santé de M. l’amiral Roussin lui commande, dit-on, le repos le plus absolu de corps et d’esprit. Si le ministère s’adjoint, pour un département aussi important que celui de la marine et des colonies, un homme qui vienne confirmer, pour ainsi dire, le cabinet dans ses habitudes d’hésitation, de timidité, de résignation, il s’exposera, pour la session prochaine, au danger que doivent le plus redouter des hommes considérables et qui se respectent : au danger de tomber, non par la politique, mais par les affaires.

La crise qui agite l’Espagne n’aura pas, ce nous semble, une prompte issue. A la vérité, l’insurrection s’est de plus en plus étendue ; les esparteristes n’occupent plus que la capitale et un petit nombre de villes ; les insurgés s’organisent et préparent des coups décisifs. Toujours est-il que les corps d’armée que commandent Espartero, Van-Halen, Seoane et Zurbano, ne sont pas dissous, que le régent dispose toujours de forces redoutables, surtout en artillerie et en cavalerie, et qu’il est toujours maître de Madrid et gardien de la reine. L’issue de la lutte est donc incertaine ; cette longue incertitude s’explique par la constitution sociale de l’Espagne. On ne peut pas nier que le mouvement contraire à Espartero ne soit assez général ; il s’est propagé de Barcelone jusqu’à Séville et à Badajoz ; il a passé l’Èbre et envahi les provinces basques. Cependant le mouvement n’est pas national dans le sens strict du mot ; ainsi que tout ce qui se fait en Espagne, c’est là un fait essentiellement municipal. A la vérité, la plupart des villes suivent l’impulsion, adhèrent, au pronunciamento ; mais il y a toujours quelque chose de local, de décousu dans un fait espagnol, quelque général qu’il soit. Dans un pays unitaire, un mouvement de la sorte aurait été du premier coup irrésistible ; il aurait éclaté à Madrid, ou bien les insurgés se seraient tous, par une pensée première et commune, jetés comme un torrent sur Madrid, pour y occuper le siège du gouvernement et y proclamer, par l’organe des cortès, la déchéance d’Espartero. Rien de semblable jusqu’ici en Espagne. Madrid ne signifie rien pour les Espagnols ; il fera son pronunciamento, si bon lui semble ; on se passera de lui, s’il persévère dans sa fidélité à Espartero. Un Espagnol conçoit parfaitement que toute l’Espagne soit gouvernée par des juntes locales, tandis que le régent occuperait encore pendant deux mois, six mois, un an, deux ans, la capitale et la banlieue.

Il est vrai que les nouvelles les plus récentes annoncent la marche sur Madrid de divers corps d’insurgés. Si cette nouvelle se confirme, il se pourrait qu’une lutte sanglante éclatât aux portes, au sein même de la capitale. Le régent peut-il assumer la responsabilité d’un fait de cette nature ?

Sans vouloir pénétrer dans les mystères de l’avenir, on ne peut pas ne pas reconnaître que la position personnelle d’Espartero est sérieusement compromise, quelle que soit d’ailleurs l’issue de la lutte. Qu’a-t-il devant lui dans l’hypothèse la plus favorable ? Une régence de quelques mois et au bout des haines sans nombre, des haines implacables, espagnoles, et pas la moindre chance de pouvoir continuer à jouer un rôle quelconque dans son pays, et cela lors même qu’il parviendrait à dissiper l’insurrection sans effusion de sang, sans cruautés, sans tyrannie. Or, pour peu qu’on connaisse l’Espagne, on sait que cela est impossible. Ses ennemis ne se soumettront pas sans une lutte acharnée, et ses amis ne lui permettraient pas d’être clément et modéré, le voulût-il.

En attendant, la reine est toujours à Madrid, protégée, dit-on, par un régiment de ligne et des milices. Il est difficile de se persuader que les deux partis ne méditent pas de s’emparer de ce précieux dépôt pour s’en faire une force morale et peut-être un moyen de transaction. On disait aujourd’hui que les esparteristes de la capitale avaient imaginé un coup de main pour amener la reine au camp d’Espartero, mais que, ce projet ayant été déjoué, l’exécution en était désormais impossible. Peut-être n’était-ce là qu’un faux bruit, une de ces calomnies que les partis se jettent à la tête l’un de l’autre. Quoi qu’il en soit, il nous paraît évident que le premier devoir du régent dans ces difficiles conjonctures est de songer à la sûreté de la reine. Comment peut-il la laisser ainsi exposée aux coups de main des hommes les plus audacieux, les plus aventureux de l’un ou de l’autre parti, n’ayant pour toute garantie qu’un régiment et quelques miliciens ?

Le régent, dit-on, marche sur Ocana ; les uns pensent que ce mouvement a pour but de se rapprocher de la capitale ; les autres n’y voient qu’une tentative pour rejoindre Van-Halen dans l’Andalousie. Mais le régent voudra-t-il s’enfoncer ainsi dans l’Andalousie en laissant la reine à Mladrid ? Et s’il marche sur Madrid, sera-ce seulement pour y livrer des combats qui pourraient jeter la capitale dans la plus violente anarchie ?

Il ne reste, ce nous semble, qu’une voie honorable ouverte au régent : c’est de rentrer effectivement à Madrid, mais pour rapporter, vu les circonstances, le décret de dissolution des cortès, pour convoquer sur-le-champ le parlement et lui déclarer que, plutôt que de le conserver au prix d’une guerre civile, il préfère déposer le pouvoir que la nation lui avait confié. A la tête d’une armée encore fidèle et dévouée, c’est là un rôle qui ne manque pas de grandeur, et les Espagnols ne sont pas insensibles à la grandeur et au courage.

Mais nous n’avons garde d’insister sur une pensée qui paraîtra sans doute fort romanesque aux ambitieux de bas étage, si nombreux de nos jours. Ce qui méritera peut-être davantage leur attention, c’est la situation des colonies espagnoles. Là commandent, avec un pouvoir qu’on peut dire absolu, les hommes les plus dévoués au régent, les ayacuchos les plus ardens et les plus résolus. Que feront-ils en recevant les nouvelles d’Espagne ? Il vaut la peine d’y regarder.

Le gouvernement anglais temporise encore à l’égard de l’Irlande. La question s’agite au sein du parlement, mais sans incident remarquable. On peut cependant citer le discours de sir J. Graham comme un fait qui n’est guère propre à calmer les esprits, et qui pourrait faire supposer de la part du gouvernement anglais des intentions très sévères et des projets violens à l’endroit de l’Irlande. Nous avons cependant peine à croire qu’on songe sérieusement à se jeter dans cette voie. Elle n’est plus de notre temps ni de nos mœurs. A peine serait-elle concevable si les Irlandais n’avaient absolument aucune réclamation fondée à proposer, aucune demande légitime à faire valoir : En est-il ainsi ? A part quelques fanatiques, il n’y a pas d’homme consciencieux qui puisse répondre affirmativement. L’Irlande est un malade qu’il faut ménager, traiter avec douceur, guérir peu à peu ; l’Angleterre ne doit pas oublier que les maux de l’Irlande sont en partie son œuvre.

Un duel entre des personnes connues et qui a eu de funestes résultats a vivement préoccupé les esprits en Angleterre. Les hommes pieux et les philantropes se sont émus. Un membre du parlement, M. Turner, a interpellé sir Robert Peel pour savoir si dans la prochaine session du parlement le gouvernement présenterait un bill pour prévenir le duel. La réponse du ministre a été marquée au coin de cette prudence éclairée qui le distingue. Le gouvernement de la reine, a-t-il dit, ne pouvait encore prendre aucun engagement au sujet d’une question si grave, si délicate, et qui mériterait d’être mûrement étudiée ; mais l’honorable membre n’est pas lié par les scrupules du gouvernement : la voie de l’initiative lui est ouverte, et le ministre l’engageait à s’en servir. Ainsi une motion sur le duel ne tardera probablement pas à être présentée au parlement. Nous en sommes bien aises. La discussion y pénétrera sans doute dans toutes les profondeurs de cette grande et belle question, et il en jaillira des lumières qui pourront être utiles pour d’autres législations. On a beaucoup dit qu’une bonne loi spéciale sur le duel était chose impossible. C’est là, ce nous semble, une erreur. Parce qu’il y a eu sur le duel plus d’une loi absurde, faut-il en conclure qu’il n’est pas donné aux hommes de faire sur cette matière délicate une loi raisonnable ? Que veut-on en définitive ? Laisser tout duel impuni ? traiter tout duel comme un meurtre ou comme une tentative de meurtre ? Qui ne voit pas que ce sont là deux extrêmes, et deux extrêmes qui en réalité se confondent et n’en font qu’un ? C’est l’impunité du duel. On ne fera jamais accepter à un jury une doctrine qui revient à dire qu’un combat loyal, pour des motifs plus ou moins graves, est une tentative de meurtre. Le duel est un fait sui generis. Il peut être un délit ; il peut mériter une répression plus ou moins sévère, selon les circonstances et la position morale du délinquant. C’est au législateur de faire les distinctions nécessaires et de promulguer une loi qui fasse la part de toutes choses, et qui, par des sévérités excessives, ne laisse pas complètement impunis même les faits qui seraient dignes de répression.

Les affaires de Serbie semblent terminées. Ce que voulait la Russie, c’était l’annulation du choix fait sans son assentiment et une élection nouvelle faite sous ses auspices et avec son autorisation. L’Europe sanctionnera-t-elle long-temps par son silence les prétentions du cabinet russe ? Sera-t-il donc reconnu en Serbie et dans tout l’Orient que les décisions de la Porte ne signifient absolument rien, et que l’empereur de Russie n’a qu’à écrire une lettre pour que tous les firmans soient à l’instant même lacérés ? Veut-on persuader aux provinces du Danube que c’est vers la Russie qu’elles doivent désormais tourner leurs regards, que c’est son protectorat qu’il faut invoquer, que c’est à ses désirs qu’il faut se conformer, en attendant le jour où l’on devra, comme sujets, obéir à ses ordres ? C’est ainsi qu’on laisse s’achever peu à peu la ruine de la Porte, comme s’il fallait renoncer à tout espoir de la sauver.

La lutte entre Buenos-Ayres et Montevideo devient de plus en plus acharnée. L’armée de Rosas serre de très près la ville de Montevideo ; peut-être en est-elle maîtresse à cette heure, et Dieu sait quelles horreurs peuvent, dans ces climats, se permettre les vainqueurs. On dit qu’un grand nombre de Français établis à Montevideo, au lieu de rester spectateurs d’une lutte qui ne les concerne pas, ont épousé la cause des unitaires, et qu’ils se sont enrôlés sous la bannière de Paz, malgré les représentations de notre consul. Si le fait est vrai, il est on ne peut pas plus déplorable ; il nuit à l’influence et paralyse l’intervention protectrice des représentans de la France. De simples particuliers n’ont pas le droit de jeter ainsi leur pays dans de graves difficultés diplomatiques, et de lui préparer des embarras pour satisfaire leurs fantaisies et leurs passions politiques. Tant qu’on conserve la qualité de Français, on ne doit pas s’immiscer dans des querelles étrangères à la France. Ce n’est qu’en respectant les principes d’une neutralité que rien ne doit altérer, et en se conformant aux instructions des représentans de son pays, qu’on a droit à leur protections Nos agens sont chargés de protéger les intérêts français et non les caprices et les témérités du premier venu. Ces faits sont d’autant plus coupables, qu’ils peuvent devenir le prétexte des calomnies que l’étranger se plaît si souvent à répandre contre la France et son gouvernement. C’est ainsi que cette espèce de club ou de comité de salut public, comme on voudra l’appeler, qui vient de se former à Madrid, et qui est composé, dit-on, de la députation provinciale, de la municipalité et des chefs esparteristes de la garde nationale, a publié et distribué un manifeste qui contient contre la France et le gouvernement français les imputations les plus fausses. Certes, nul n’a plus respecté que notre gouvernement l’indépendance et la dignité de l’Espagne ; les actes et les paroles du gouvernement à ce sujet sont également irréprochables. Et il est plus que surprenant que des hommes d’Espartero, qu’un parti qui n’est connu que par sa déférence pour l’étranger, ose accuser la France d’influence illégitime et d’intrigues ; ces sottes diatribes ne méritent pas l’honneur d’une réfutation. Nous voulons bien qu’il y ait encore des Pyrénées, et en vérité il serait difficile de dire, l’histoire à la main, de quel avantage ont jamais été, pour la France, le voisinage et l’amitié politique de l’Espagne ; mais de notre respect pour l’indépendance de l’Espagne le parti d’Espartero aurait tort de conclure que la France devrait supporter l’établissement au-delà des Pyrénées d’un système avoué et permanent d’hostilités contre elle. Le premier besoin d’une nation, c’est de se protéger elle-même et de se défendre. Que le gouvernement espagnol n’ait pour nous ni amitié ni sympathie, soit : c’est son droit ; mais si de la froideur et de l’indifférence il passait à des vues hostiles et à des pensées nuisibles à son voisin, commencerait alors le droit de la France.


— Il y a vingt ans déjà que le gouvernement prussien et l’Académie de Berlin poursuivent, avec persévérance, l’exécution d’un recueil général des inscriptions grecques. Ce concours prêté aux lettres par la politique, ce vaste et curieux monument élevé, sous les auspices de l’administration, à l’archéologie et à la science historique, étaient faits pour éveiller ailleurs de nobles jalousies, pour piquer d’honneur l’érudition française. M. le ministre de l’instruction publique, mu par une pensée à la fois scientifique et nationale, a conçu l’idée d’une collection plus utile encore et bien autrement vaste. Il ne s’agit de rien moins que d’un ample et complet répertoire des inscriptions latines où viendront, dans un ordre meilleur, se fondre tous les recueils antérieurs, toutes les publications partielles, tous les documens dispersés, sans compter les résultats des investigations nouvelles et les innombrables textes épigraphiques que nos conquêtes d’Alger apportent chaque jour à la science. Un pareil monument, on le conçoit, ne peut être exécuté qu’avec le concours, et, si l’on peut dire, avec la collaboration de tout le monde ; heureusement l’appel fait par M. Villemain ne peut manquer d’être entendu dans tout le territoire de l’ancienne société romaine. L’exécution d’une semblable tâche revenait de droit à la France : la France est restée romaine plus qu’aucune autre nation, et c’est elle aussi qui a donné la première à l’Europe l’exemple de ces grandes entreprises d’érudition, qui, quoi qu’on en dise, n’ont été dépassées nulle part. En confiant à des hommes aussi entendus en ces matières que le sont MM. Leclerc, Letronne et Patin, les soins et la surveillance d’une collection que l’état seul pouvait entreprendre, le ministre de l’instruction publique a donné à son projet des garanties d’exécution sérieuse. C’est là un acte fait pour attirer à l’administration de M. Villemain les sympathies du monde savant.

— La littérature contemporaine a quelque peu abusé de la Bretagne, et nous avons eu tour à tour des contes, des poésies, des drames armoricains, toute une série de livres ennuyeux et prétentieux, où je ne sais quel faux air de couleur locale tenait trop souvent lieu de pensée, de plan et de style. La manie dure encore, et chaque jour cette pauvre contrée défraie, bien malgré elle, les inspirations des peintres qui la dépoétisent. Ce n’est pas toutefois la faute de la Bretagne, qui restera, malgré tout, pour l’observateur, une des plus curieuses et des plus originales provinces de la France. Entre les peintures plus fidèles et vraiment frappantes de cette civilisation à part, tout le monde a depuis long-temps distingué les Derniers Bretons [1] de M. Émile Souvestre. Ce livre, dont les meilleures parties ont été insérées autrefois dans la Revue et ne sont pas oubliées de nos lecteurs, reparaît aujourd’hui avec des additions curieuses sur une poésie populaire trop peu étudiée et sur des mœurs si inconnues, quoique si souvent décrites. M. Émiile Souvestre a beaucoup corrigé et corrigé avec bonheur : ce zèle, trop rare et appliqué ici à une œuvre vraiment littéraire, mérite d’être noté et ne peut qu’ajouter au légitime succès d’un livre déjà accueilli avec faveur.

— On sait qu’il paraît à Naples, depuis long-temps déjà, un recueil qui a pour titre : le Progrès des Sciences, des Lettres et des Arts, et dont la publication atteste chez les Napolitains un goût prononcé pour les études sérieuses. Les plus hautes questions d’économie politique, de législation, de philosophie, d’histoire, y sont traitées avec soin et quelquefois avec bonheur. Un ancien officier, M. Luigi Blanch, est un des premiers collaborateurs de ce recueil, et y publie principalement de nombreux articles sur une matière toute spéciale, l’histoire de la science militaire. Tous les journaux militaires de l’Europe ont rendu compte avec éloge, il y a quelques années, d’un volume publié par M. Luigi Blanch sur ce sujet, et qui n’était autre chose que la réunion d’une série d’articles extraits du Progrès. La seconde édition de ce volume vient de paraître à Naples. La pensée première de cet ouvrage est parfaitement exprimée par ces mots de M. Cousin dans une de ses éloquentes leçons de 1828 : « Donnez-moi l’état militaire d’un peuple, sa manière de faire la guerre, et je me charge de retrouver tous les autres élémens de son histoire. Vous avez tous lu Thucydide : voyez la manière de combattre des Athéniens et des Lacédémoniens ; Athènes et Sparte sont là tout entières. » Partant de ce principe, l’écrivain napolitain s’attache à raconter les différentes variations de l’art de la guerre, depuis les anciens jusqu’à nos jours, en les rattachant aux changemens opérés dans l’état social des peuples et dans l’ensemble des connaissances de l’esprit humain. C’est la philosophie de l’histoire appliquée à l’histoire de la guerre. La philosophie de l’histoire est à Naples chez elle. C’est là qu’elle est née, dans les méditations solitaires de Vico, cet esprit si bizarre et si inventif. M. Blanch est un disciple de Vico, et des plus éclairés. Comme l’illustre auteur de la Science nouvelle, il aime à dégager les lois générales de l’enchaînement des faits particuliers. Il examine successivement la tactique de tous les célèbres capitaines, tant anciens que modernes, et il montre que les principes de ces grands stratégistes leur ont toujours été donnés par l’état de société du temps où ils vivaient. Son livre est divisé en neuf chapitres ou discours ; l’un traite de la guerre dans l’antiquité, l’autre de la guerre au moyen-âge, celui-ci de Gustave-Adolphe, celui-là de Frédéric II, cet autre enfin de la guerre sous la révolution française et de Napoléon, et chacun de ces chapitres peut être lu avec fruit, non seulement par le tacticien, mais par le philosophe, l’historien, le législateur, par tous ceux enfin qui veulent se rendre compte des règles qui président au développement de l’activité humaine et qui se reproduisent invariablement dans tous les ordres de faits.

— Sous le titre de Notice sur les Collections musicales de la bibliothèque de Cambrai et des villes du département du Nord [2], il a paru un ouvrage plein de consciencieuses recherches sur l’histoire de la musique au XVe et au XVIe siècles. Versé à la fois dans la pratique et dans la théorie de cet art, l’auteur, M. Edmond de Coussemaker, avait plus d’une difficulté à vaincre pour mener à bien la tâche qu’il s’était assignée. Rien de plus rare que les ouvrages des compositeurs de cette époque, ouvrages écrits en général pour l’église, n’ayant reçu qu’une publicité orale, et dont les manuscrits, enfouis dans les maîtrises des vieilles cathédrales, des bibliothèques d’abbayes, ont été, pour la plupart, détruits lors de notre première révolution. Quelques- unes de ces compositions ont été gravées, il est vrai, à partir du commencement du XVIe siècle ; mais en général on n’en rencontre çà et là que des débris. C’est dans la belle bibliothèque de Cambrai que M. de Coussemaker a principalement puisé les matériaux composant l’ouvrage qu’il vient de publier. Ces matériaux, moins nombreux que bien choisis, se divisent en imprimés et en manuscrits. Les documens manuscrits sont d’autant plus précieux, que presque tous contiennent des compositions inédites de musiciens inconnus jusqu’à nos jours, et appartenant à la fin du XVe siècle. L’auteur fait de ces compositions une analyse très exacte, en l’enrichissant de détails biographiques sur des compositeurs dont les noms nous sont révélés pour la première fois, tels que Cabilliau, Pierre des Cornets, Ducrocq. Afin de donner une idée de leur talent, M. de Coussemaker a placé à la fin du volume plusieurs petites pièces religieuses et profanes qui ne laissent pas de doute, pour l’époque où elles ont été écrites, sur le perfectionnement des formes matérielles et artificielles de l’harmonie, sur une nouvelle direction de la musique d’église, et sur la naissance du drame musical. Certes cette époque est bien digne d’attention, car elle fut l’aurore d’une révolution immense dans l’art de composer la musique d’église, révolution complétée par le divin Palestrina.

L’ouvrage de M. de Coussemaker n’est pas seulement recommandable aux yeux de ceux qui s’occupent de la science musicale et de son histoire ; il renferme une foule de particularités intéressantes pour les gens du monde. Ainsi, parmi les directeurs du pupitre de la cathédrale de Cambrai, l’auteur cite Laurent Devos, frère du fameux peintre, né à Anvers en 1533, et reproduit sur les derniers momens de ce digne et infortuné maître de chapelle un passage inédit du chroniqueur Jean Doudelet, aussi curieux que touchant. Devos devait sa place à l’archevêque de Berlaymont, qui l’honorait de son amitié, et auquel il avait voué la plus tendre reconnaissance. Le baron d’Inchy, gouverneur de Cambrai, ayant usurpé par des moyens odieux le pouvoir de ce prélat, qu’il chassa de la ville, et traité les bourgeois de la manière la plus tyrannique, Devos composa un motet à grands chœurs tiré de différens psaumes, et peignant les malheurs et les troubles de la cité cambraisienne. Il eut le courage de faire exécuter ce morceau après les vêpres, un jour de fête solennelle, en présence du gouverneur, qui ordonna qu’on le saisît aussitôt et qu’on le conduisît en prison. « Finalement, dit le chroniqueur, maître Laurent Devos fut pendu et étranglé sur le marché dudit Cambrai, comme autre séculier, n’ayant nul égard à son état de prêtrise, et cependant qu’il faisait ses préparations à la mort et qu’il parlait au peuple, remontrant que c’était à tort que l’on le faisait mourir, plusieurs tambours sonnaient autour de lui, afin qu’il ne fût ouï du peuple faisant ses justifications. Ses enfans de chœur y étaient présens, faisant de grands regrets sur la mort de leur maître et lui donnant l’adieu. Ainsi finit ses jours ce bon maître de chant. »

Après avoir analysé toutes les richesses que contient le dépôt de Cambrai, M. de Coussemaker s’occupe des ouvrages appartenant aux bibliothèques de Dunkerque, Lille, Douai et Valenciennes. Il prouve par des documens authentiques que, dès 1575, la musique religieuse était cultivée, dans cette dernière ville, avec solennité. Enfin, il termine sa notice en citant le texte de vingt-six chansons des XIIIe et XIVe siècles. Les quatre premières ont été mises en musique à trois parties par Adam de La Hale, surnommé le bossu d’Arras, auteur du Jeu de Robin et Marion, espèce d’intermède dramatique annonçant déjà la naissance de l’opéra-comique. Ces chansons ont toute la naïveté de l’époque, et ne manquent ni de grace nu d’harmonie. L’ouvrage de M. de Coussemaker, qui n’a été tiré qu’à cent dix exemplaires, forme un beau volume orné de planches de musique et d’un dessin colorié, aussi curieux qu’original, qui sert de frontispice au manuscrit 124 de la bibliothèque de Cambrai.




L’ÉGLISE D’IRLANDE.




Dans ma précédente lettre, j’ai dit quelles étaient les causes purement politiques, les causes accidentelles de l’agitation qui règne en Irlande ; il me reste à dire quelles en sont les causes permanentes. Que l’avènement des tories au pouvoir, et la position particulière de M. O’Connell aient exercé une grande influence sur la situation actuelle, je le veux bien ; mais croire qu’un changement de ministère, ou la disparition de M. O’Connell de la scène publique ramènerait la tranquillité en Irlande, ce serait s’abuser singulièrement. Ce n’est pas M. O’Connell qui a créé l’agitation, c’est l’agitation qui a créé M. O’Connell. L’Angleterre a pour habitude invariable de ne s’occuper de l’Irlande que quand des troubles sérieux y appellent forcément son attention ; puis quand ces troubles sont passés ou comprimés, elle retombe dans son orgueilleuse indifférence. Ainsi le mouvement actuel en faveur du rappel pourra être étouffé, ou pourra s’éteindre de lui-même ; mais ce serait une folie d’imaginer qu’il ne se reproduira pas un an ou deux ans après, et par intermittences, tant que les causes générales qui l’ont produit seront laissées intactes. Il y a eu des insurrections en Irlande avant M. O’Connell, il y en aura après lui. M. O’Connell se vante, et avec raison, d’avoir su remplacer par des mouvemens pacifiques et organisés les révoltes sanglantes, souvent barbares, qui désolaient autrefois l’Irlande. On peut dire que la paix repose aujourd’hui sur la vie de cet homme, et on peut à peine dire s’il aura lui-même la force de dominer toujours ce mouvement, qu’il a soulevé. L’Angleterre a beau l’accuser et le maudire, elle a beau vouloir rejeter sur lui la responsabilité du sang qui serait versé dans la lutte ; l’Angleterre se ment à elle-même. Elle sait bien que le mal a une autre origine. L’agitation peut enflammer les griefs ; elle ne les crée pas. S’il n’y avait pas en Irlande des causes radicales de révolution, M. O’Connell ne serait pas si puissant. En excitant les passions populaires, il pourrait produire une révolte accidentelle ; mais, malgré tout son ascendant et toute son éloquence, il ne réunirait pas toute une nation dans un seul sentiment et dans une seule idée, si ce sentiment et cette idée n’étaient pas déjà au fond des cœurs. Écartons donc, monsieur, les questions de personnes, et sir Robert Peel, et lord John Russell, et M. O’Connell lui-même. Avant eux, il y avait l’Irlande, après eux il y aura encore l’Irlande. J’ai cherché à montrer précédemment que le rappel de l’union entre l’Angleterre et l’Irlande était impraticable, et que lors même qu’il serait praticable, il ne pourrait être que funeste à l’Irlande elle-même. Est-ce à dire qu’il n’y ait rien à faire, et que l’Irlande, ne pouvant obtenir le rappel, ne puisse pas, ne doive pas obtenir autre chose ? Certainement non. Depuis bientôt trois mois, le parlement anglais s’occupe de l’Irlande. Les discours pleuvent, mais de ce flux de paroles que sort-il ? Rien. Pourquoi ? Est-ce parce qu’on ne sait que faire ? Non c’est parce qu’on ne veut pas, parce qu’on n’ose pas faire. On sait bien où est le mal, mais on a peur du remède. L’Angleterre n’ose pas aborder de front la question principale, la grande difficulté, l’église.

L’église protestante d’Irlande, fons, origo mali ! c’est là qu’est le mal, c’est là qu’est la plaie. L’église protestante est, en Irlande, l’église de l’étranger, le bagage de la conquête, la personnification de plus de quatre siècles de tyrannie. Tant que cet arbre exotique, transplanté par la force sur le sol irlandais, continuera de pomper et d’absorber la substance de tout un peuple qui refuse de s’asseoir à son ombre maudite, tant que sept millions d’hommes verront leur religion nationale insolemment réduite à l’état de servage par le culte de sept cent mille hommes, jamais l’Irlande ne connaîtra la paix, et jamais l’Angleterre, qu’elle le sache bien, ne connaîtra le repos. Un homme qui ne parle pas légèrement, parce que ses paroles ont la plus grande influence, lord John Russell, disait il y a peu de jours dans la chambre des communes : « L’état de l’Irlande n’a jamais été réglé depuis le temps où la fiction de la loi était qu’il n’y avait pas de catholiques, que les protestans seuls existaient aux yeux de la loi, et que la loi ne connaissait pas les catholiques. Les institutions présentes sont encore en grande partie fondées sur cette fiction. Vous avez admis les catholiques au partage des droits politiques et civils. Alors vous devez organiser l’Irlande conformément à l’état politique et civil que vous avez reconnu aux Irlandais par l’acte d’émancipation. »

Et lord John Russell ajoute, avec toute l’autorité de son nom, de son caractère et de son talent, qu’il est absolument impossible que l’église d’Irlande puisse rester constituée comme elle l’est aujourd’hui. Cependant, après avoir fait cette confession, lord John Russell est-il disposé à aller plus loin ? Hélas ! non. Le chef du parti libéral s’arrête en se rappelant qu’il est protestant et qu’il est Anglais. Il ne conclut pas, ou plutôt il conclut en disant qu’il ne veut point détruire la suprématie de l’église établie en Irlande, parce que ce serait mettre en danger la suprématie de l’église établie en Angleterre et de l’église établie en Ecosse.

Et quand cela serait, qu’est-ce que cela prouve ? Faudra-t-il donc toujours que l’Irlande paie pour l’Angleterre et pour l’Écosse ? La question de l’église, en Irlande, ne doit-elle pas être traitée purement et simplement comme une question irlandaise ? Aux yeux des partisans de l’égalité religieuse, l’église protestante d’Irlande a le double vice, d’abord de constituer une religion d’état, ensuite de ne représenter que la religion de la minorité. Dans tous les pays où il existe une religion d’état, cette religion a du moins le mérite ou l’excuse d’être celle de la majorité ; l’Irlande seule présente cette anomalie d’une église dominante de droit, et de fait rejetée et détestée par l’immense majorité de la population à laquelle elle est imposée. On dira peut-être que je considère ici l’Irlande comme un pays indépendant, et non comme une partie d’un tout, comme une annexe du royaume-uni de la Grande-Bretagne. Mais à ce compte, I’Ecosse n’est-elle pas également une partie de ce tout, et cependant l’Écosse n’a-t-elle pas une religion d’état qui est celle de la majorité, n’a-t-elle pas une église indépendante et séparée de l’église d’Angleterre ? Si l’Angleterre pose en principe que l’état ne doit reconnaître qu’une seule religion, pourquoi ce principe n’est-il pas appliqué à l’Ecosse comme à l’Irlande ? Pourquoi le culte presbytérien est-il privilégié, quand le culte catholique est exclus ? L’Angleterre a une église nationale, l’Écosse a une église nationale, l’Irlande seule a une église étrangère. Les églises d’Angleterre et d’Écosse ont pour elles le nombre, le fait, qui finissent par devenir le droit ; l’église d’Irlande n’a ni le droit ni le fait : elle n’a que la force, et la force n’a jamais suffi pour lui faire prendre racine dans le pays qu’elle opprime.

Quand le sanguinaire et despotique Henri VIII se fit en Angleterre le chef de la réformation, il créa promptement des prosélytes à l’aide de la confiscation et de la distribution des biens ecclésiastiques. La persécution et le règne éclatant et populaire d’Élisabeth continuèrent cette œuvre de transformation ; mais ce qui contribua par-dessus tout à protestantiser l’Angleterre, ce fut le caractère essentiellement national qu’assuma, presque dès son origine, le nouveau culte. L’idée du catholicisme romain s’associa, dans l’esprit de la nation, à l’idée de la domination étrangère ; les nobles s’étaient faits protestans pour avoir part aux dépouilles de l’église, le peuple se convertit à son tour par patriotisme. Cela explique comment le pouvoir temporel fut immédiatement investi du pouvoir spirituel, et l’a gardé intact jusqu’à nos jours, et comment la religion anglicane, œuvre du roi et des nobles, devint, par suite de circonstances purement politiques, la religion du peuple et de la majorité.

En Écosse, au contraire, la réformation partit du peuple pour remonter aux grands ; mais le mouvement, quoique inverse de celui de l’Angleterre, fut également national. Les tentatives réitérées des souverains anglais pour introduire la hiérarchie épiscopale dans l’église républicaine de l’Écosse ne firent qu’attacher plus profondément le peuple à son culte national ; l’Angleterre fut obligée de capituler et de reconnaître en Écosse une église indépendante. Il y eut donc en Écosse, comme en Angleterre, une religion dominante, et cette religion fut également celle de la majorité.

Ce fait de la suprématie légale de l’église presbytérienne en Écosse est très important en ce qu’il prouve que le maintien de l’église protestante en Irlande est, pour l’Angleterre, une question politique et non une question religieuse, une affaire d’opportunité, et non une affaire de principe. L’Ecosse a été traitée comme un pays uni, l’Irlande comme un pays conquis, et c’est ce qui a fait que la religion nationale de l’Irlande n’a jamais eu une existence légale.

Le protestantisme est entré en Irlande avec la conquête, et y est resté avec les conquérans ; il devait y rencontrer, dès l’origine, une résistance non-seulement religieuse, mais aussi nationale. Henri VIII et Élisabeth firent en Irlande ce qu’ils avaient fait en Angleterre, ils confisquèrent et distribuèrent toutes les propriétés religieuses ; mais le peuple s’attacha plus que jamais à son clergé dépouillé et proscrit. Il y avait entre eux une solidarité nationale qui avait sa source dans des évènemens bien antérieurs aux guerres religieuses. A l’époque de la conquête normande, au XIIe siècle, le clergé irlandais avait partagé courageusement le sort de la population indigène. Le clergé séculier était alors composé par une classe d’hommes beaucoup plus cultivés qu’on n’aurait dû l’attendre dans l’état presque barbare du pays. C’étaient en général des Irlandais élevés dans les universités d’Espagne, et même des Espagnols émigrés. Une chose curieuse à remarquer aujourd’hui, c’est que cette Irlande, qui est le dernier boulevard de l’église de Rome dans les îles britanniques, fut octroyée à l’Angleterre par deux papes, par les bulles d’Adrien IV et d’Alexandre III.

Ce fut, au reste, pour cette raison, que les biens monastiques furent en général respectés lors de la conquête par Henri II. Les monastères servirent d’asile à la population indigène, les conquérans eurent à lutter pendant près de quatre siècles, et ne purent achever leur œuvre qu’à l’aide de la réformation. A cette époque, la confraternité du clergé et du peuple irlandais fut cimentée de nouveau par la persécution que souffrit à son tour le clergé. La résistance, qui n’avait jusque-là été que nationale, devint aussi religieuse ; les Anglais ne furent plus seulement des Saxons, ils furent encore des hérétiques.

Les soixante années qui suivirent l’introduction de la réforme en Irlande sont des plus sanglantes que l’histoire ait jamais eu à raconter. La possession de la terre changea entièrement de mains ; les biens du clergé régulier furent distribués à des nobles anglais, et les dignités et les revenus du clergé séculier passèrent à peu près intactes aux dignitaires de l’église protestante. Ce fut dès cette époque que commença ce système qui est devenu la plaie de l’Irlande, et qu’on appelle l’absentéisme. Le clergé protestant, presqu’entièrement composé d’Anglais, resta en Angleterre au lieu de résider en Irlande, et dépensa dans son pays les revenus qu’il tirait du pays conquis. Il afferma ses bénéfices à des entrepreneurs qui lui payaient une somme fixe, et qui acquéraient en échange le droit d’exploiter et de pressurer les tenanciers de la terre. Telle fut l’origine de l’absentéisme, qui s’est perpétué jusqu’à nos jours, et qui est une des principales sources de la misère de l’Irlande.

En se contentant de cette occupation matérielle du territoire, le clergé protestant abandonnait lui-même toute chance de domination morale. Aussi le clergé catholique conserva-t-il toute son influence ; des communications actives furent maintenues, malgré les lois pénales, entre l’Irlande et l’Espagne, et entretinrent le feu sacré dans l’Ile des Saints.

De meilleurs jours semblèrent se préparer pour l’Irlande quand la révolution de 1640 força Charles Ier à recourir aux catholiques irlandais ; mais le bras implacable de Cromwell n’en retomba que plus lourdement sur ce malheureux pays. Le passage de Cromwell fut comme celui d’une colonne de feu. Les Irlandais tremblent encore quand ils entendent prononcer ce nom terrible, et l’autre jour vous avez vu M. O’Connell, dans une de ses harangues, rappeler, au milieu d’un frémissement universel, le souvenir des cruautés sanglantes du protecteur. La domination de Cromwell fut la plus périlleuse épreuve qu’eut jamais à traverser le catholicisme en Irlande, car elle comprenait un système, non-seulement de conquête, mais de conversion. Les enfans furent enlevés à leurs familles pour être confiés à des maîtres protestans ; les propriétaires protestans et le clergé protestant furent forcés de résider sur leurs terres, et les lois portées contre les catholiques et leur clergé furent tellement cruelles, qu’en moins de deux ans presque toute la population catholique se fut réfugiée dans le Connaught. Cette province fut le seul champ d’asile qui lui fût ouvert, et c’est de là que vient le proverbe irlandais : Va au diable ou en Connaught (go to hell or to Connaught).

Cependant, après Cromwell, le catholicisme se releva comme un arbre après un coup de vent ; la restauration et les règnes de Charles II et de Jacques II lui donnèrent un temps de repos. Ce temps fut court ; la révolution de 1688 ramena la domination exclusive du protestantisme, et la bataille de la Boyne décida du sort du catholicisme. Dès-lors commença le système de la persécution légale ; tout l’arsenal des lois fut mis en usage contre la religion du sol. Une des plus remarquables de ces lois fut celle qui, sans proscrire directement les prêtres, bannissait à perpétuité les évêques et tous ceux qui pouvaient conférer des ordres, de sorte que la ligne hiérarchique étant interrompue, et le clergé ne pouvant non plus se recruter par les prêtres étrangers, le culte catholique aurait dû s’éteindre avec la génération des prêtres vivans. Ce qu’il faut remarquer surtout dans le caractère de ces lois pénales, c’est qu’elles sont dirigées non pas contre les Irlandais, mais contre les catholiques, et qu’un Irlandais qui se fait protestant est admis à toutes les immunités dont jouit le culte dominant. Rien ne prouve mieux que la lutte établie entre l’Angleterre et l’Irlande a pour principe l’antagonisme des religions plus que celui des races. Les évènemens qui s’accomplirent depuis cette époque en Irlande sont mieux connus. Les grands principes de liberté politique et religieuse, et le libéralisme philosophique, proclamés par la révolution américaine et la révolution française, réagirent sur l’état de l’Irlande. A la fin du XVIIIe siècle, les catholiques obtinrent le droit de voter aux élections ; le droit d’être élu devait nécessairement suivre le droit d’élire, et vous savez comment le gouvernement tory de 1829, emporté par l’opinion publique, proposa lui-même l’acte de l’émancipation des catholiques.

Lord Alvanley, monsieur, dans une brochure qu’il a publiée il y a déjà quelque temps [3], et dans laquelle l’état de l’Irlande était examiné avec beaucoup de sagacité, a fait une remarque très juste au sujet de l’acte d’émancipation : c’est que cet acte ne remédia à aucun des griefs matériels des catholiques, et ne leur conféra que des droits politiques. Les catholiques, en entrant dans le parlement, y passèrent donc immédiatement à l’état d’opposition, et furent réformistes par nécessité. Ainsi les deux principaux griefs des catholiques étaient l’obligation de payer la dîme à une église qui leur était hostile, et la composition des cours ecclésiastiques, qui ont, comme on sait, une juridiction civile très étendue, et dont les juges étaient en général des ministres protestans. L’acte d’émancipation ne porta remède à aucun de ces griefs ; il ne fit donc en dernier résultat que des mécontens, en Angleterre comme en Irlande : en Angleterre parce qu’il souleva contre le gouvernement le parti protestant, en Irlande parce qu’il ne profita pas aux masses, et que la classe moyenne et la classe pauvre, bien que représentées au parlement, trouvèrent qu’après tout leurs intérêts matériels n’avaient éprouvé aucune amélioration, et qu’elles étaient toujours obligées de payer deux églises.

De la sorte, le gouvernement conservateur, en admettant les catholiques dans le parlement, ne fit que grossir les rangs du parti de la réforme. Dès ce jour, l’influence de l’Irlande plana sur la politique intérieure de l’Angleterre ; pendant douze ans, elle domina le gouvernement ; depuis deux ans, elle l’embarrasse, aujourd’hui elle le paralyse. L’acte d’émancipation et la révolution de juillet portèrent les whigs au pouvoir, et ce fut avec l’aide des Irlandais que les whigs firent passer le bill de réforme. Le parti libéral en Angleterre devint l’allié naturel du parti catholique en Irlande ; M. O’Connell et ses amis secondèrent les réformes politiques, et, en échange, lord John Russell et son parti appuyèrent les réformes religieuses. J’ai dit, monsieur, dans une précédente lettre, comment les Irlandais, formant dans la chambre des communes l’appoint de la majorité ministérielle, devinrent de plus en plus les arbitres du gouvernement, et comment, pour cette raison, le sentiment protestant de l’Angleterre finit par se soulever contre les whigs et les renverser. C’était pour des considérations religieuses que certains des membres les plus importans du parti whig s’étaient jetés dans le parti tory. Le vieux lord Grey, fatigué et croyant qu’il était temps de s’arrêter, s’était retiré des affaires, abandonnant la réforme à sa pente. Lord Stanley et sir James Graham étaient sortis avec éclat du ministère dès qu’il s’était agi d’employer une partie des revenus de l’église d’Irlande à l’éducation du peuple sans acception de communions. C’était enfin la question de l’appropriation qui avait amené, en 1835, la chute du ministère de sir Robert Peel, et c’est peut-être encore sur cette question que s’engagera bientôt la lutte. Le ministre de l’intérieur, sir James Graham, a déclaré formellement, il y a peu de jours, que ni lui ni ses collègues ne consentiraient à ce que les revenus de l’église protestante fussent appliqués à des usages catholiques ; mais sir Robert Peel et le duc de Wellington n’avaient-ils pas aussi déclaré qu’ils ne concéderaient jamais cet acte d’émancipation, qu’ils ont pourtant fini par proposer eux-mêmes ?

Tout ce qui précède, monsieur, tend à établir que la religion protestante, la religion de l’état, la religion de la loi, n’a jamais pu devenir, en Irlande, la religion populaire. Le culte proscrit, au contraire, a été fécondé par le sang, et des siècles de persécution n’ont fait que l’enraciner plus avant dans le cœur du peuple. Et comme le clergé catholique exerçait une influence politique en même temps que religieuse, il a constitué à côté et en dehors de l’état un pouvoir indépendant et irresponsable qui était à l’abri des lois, parce qu’il agissait sur les consciences et sur les sentimens, et qui était incompatible avec la sécurité de toute espèce de gouvernement. C’est ce caractère politique du clergé qui le rend surtout redoutable ; c’est le clergé qui, en Irlande, fait les élections ; c’est lui qui est à la tête des associations : à tous les meetings, les paroisses arrivent par bandes conduites par leurs prêtres, et le rappel est prêché du haut des chaires aussi bien que du haut des hustinys. Le gouvernement a beau faire ; il n’est pas de force à lutter contre le pouvoir spirituel, contre cette puissance insaisissable et incontrôlable qu’il peut concilier, mais qu’il ne vaincra pas.

Quelle a été, dans ces derniers temps, la condition du clergé catholique en Irlande ? Jusqu’à la révolution française, il avait été composé en grande partie par des prêtres élevés dans les séminaires de France, d’Italie et d’Espagne. Ici, je laisse un protestant rendre lui-même justice au caractère de ce clergé : « La mémoire de ces prêtres, dit lord Alvanley, est encore fraîche auprès de beaucoup de contemporains, et la conduite douce, conciliante et gentlemanly du vieux prêtre français et espagnol est souvent mise en contraste avec celle des partisans politiques qui composent le clergé actuel. » La révolution et la guerre générale interrompirent ces communications religieuses de l’Irlande avec l’Europe ; le clergé indigène devint peu à peu moins éclairé, sans cesser d’être aussi populaire. Au contraire, se recrutant de plus en plus dans les classes inférieures, partageant des passions souvent ignorantes et aveugles, mais toujours patriotiques, il établit encore plus profondément son empire sur les masses. Aujourd’hui, les prêtres sont tout-puissans en Irlande ; ils y règnent sans contrôle, et le peuple n’est qu’un instrument entre leurs mains.

Le gouvernement anglais, instruit par une expérience de plusieurs siècles, doit comprendre que nul pouvoir politique ne déracinera de l’Irlande sa religion nationale, et que nulle législation pénale n’y détruira l’empire que le clergé exerce sur le peuple. C’est une entreprise inutile à laquelle tout gouvernement qui ne sera pas absolument dénué d’intelligence devra renoncer. La répression est une œuvre évidemment impossible ; l’Angleterre, par intérêt autant que par justice, ferait donc mieux d’employer la conciliation. Le clergé irlandais est hostile au gouvernement, mais est-ce bien là la véritable tendance du clergé catholique ? Ion : l’élément catholique est de sa nature conservateur, il est essentiellement porté vers l’ordre, vers l’autorité ; ce n’est que par exception qu’il se fait révolutionnaire, et l’Irlande est depuis des siècles sous le poids d’une législation exceptionnelle. C’est le pouvoir temporel qui, en se mettant en hostilité directe avec le pouvoir spirituel, le jette forcément dans des voies démocratiques et radicales. L’intérêt politique de l’Angleterre est donc de chercher à s’attacher le clergé catholique, de le rallier à la loi en rendant la loi humaine et juste, et de le faire rentrer dans le sein de l’état en lui assurant une existence légale. Ici se présente la question du paiement du clergé catholique par l’état. La proposition en a été faite plusieurs fois, et à différentes époques, par les protestans politiques, mais elle a rencontré jusqu’à présent des obstacles insurmontables, et dans la résistance des protestans rigides, et dans le refus du clergé catholique lui-même. L’église anglicane, étant l’église de l’état, refuse au pouvoir politique le droit de reconnaître un autre culte que le sien, et d’admettre qu’il y ait deux sources de vérité. Le souverain étant le chef de l’église comme le chef de l’état, et exerçant le pouvoir spirituel en même temps que le pouvoir temporel, ne peut scinder la double nature de ses fonctions, et faire une distinction entre les membres de la communauté politique et les membres de la communauté religieuse. Tel est le principe maintenu par l’église établie. Cependant ce principe n’est déjà plus intact. Il y a été dérogé non-seulement, comme je l’ai dit plus haut, à l’égard de la religion presbytérienne d’Écosse, qui est reconnue comme religion de l’état, mais aussi à l’égard du culte catholique lui-même. Vous avez entendu parler du séminaire de Maynooth. Cet établissement date de 1795 ; il a été fondé par le gouvernement protestant pour l’éducation des prêtres catholiques, et aujourd’hui encore il est entretenu par une subvention que la chambre des communes vote chaque année. A l’époque de l’union législative, M. Pitt, qui comprenait l’importance de faire rentrer le clergé irlandais dans le cercle des institutions légales, avait formé le projet de reconnaître le culte catholique et de donner des salaires à ses ministres. Les évêques y avaient consenti, le pape avait donné son adhésion, mai le roi George III se refusa à toute concession, et sa détermination amena la retraite de M. Pitt. Il est à croire que, si une mesure de ce genre avait accompagné l’acte d’émancipation de 1829, une grande partie des troubles qui se sont succédé depuis ce temps en Irlande auraient été prévenus. Aujourd’hui, monsieur, il est trop tard.

Il est trop tard, parce que c’est le clergé catholique qui, à son tour, refuse un salaire. Depuis un quart de siècle, il a pris un caractère politique qu’il ne voudrait plus abdiquer aujourd’hui. Ce qui fait sa force, c’est qu’il partage tous les griefs, toutes les misères, toutes les souffrances du peuple ; c’est qu’il est, comme lui, opprimé par la loi. C’est cette communauté héréditaire et sacrée qui fait sa toute-puissance. Le jour où le prêtre catholique consentirait à renier sa part du fardeau, le jour où la loi cesserait de peser sur lui sans cesser de peser sur le peuple, ce jour-là il perdrait tout son pouvoir. Un prêtre payé par les Saxons ne serait plus le prêtre national.

On peut donc regarder comme certain que le clergé irlandais refuserait aujourd’hui de recevoir un traitement de l’état. En 1837, cette question fut soulevée, et les évêques catholiques déclarèrent unanimement leur résolution de ne dépendre que du peuple. Cette déclaration a été répétée plusieurs fois depuis, et l’est encore en ce moment. L’entretien du culte catholique par l’état laisserait d’ailleurs intact l’établissement anglican ; l’irlandais catholique serait toujours obligé de payer deux églises ; seulement, le jour où le denier du pauvre qu’il donne volontairement pour l’entretien de son culte serait réclamé par la loi pour le même objet, il cesserait de regarder ses prêtres comme ses protecteurs, et voilà pourquoi le clergé n’y consentira pas.

Aussi long-temps que l’église de la minorité sera l’église privilégiée, rien ne sera réglé d’une manière permanente en Irlande. On l’a dit avec raison, tous les autres griefs de l’irlandais ne se font sentir que par intervalles celui de l’église est pour lui une douleur continuellement brûlante ; il ne peut faire un pas sans être poursuivi par ce souvenir ; chaque fois qu’il entend la cloche de son village, chaque fois qu’il traverse une pièce de terre convertie en glèbe, chaque fois qu’il paie l’impôt qui a remplacé la dîme, il sent se réveiller en lui la mémoire de tout ce qu’il souffre, de tout ce qu’ont souffert ses pères et de tout ce que souffriront ses enfans.

La constitution de cette église est une véritable monstruosité. Il y a en Irlande quatre principaux cultes : le culte catholique, le culte anglican, le culte presbytérien, et le culte méthodiste ou wesleyen. Les anglicans sont environ 700,000 ; les presbytériens et les wesleyens réunis forment à peu près le même nombre ; les catholiques sont plus de 7 millions. Le culte presbytérien reçoit de l’état une certaine subvention qui lui n été constituée par le regium donum ; le culte catholique et le culte wesleyen sont entretenus par des souscriptions volontaires ; quant au culte anglican, voici quelle est sa position temporelle.

L’Irlande est divisée en 4 provinces ecclésiastiques, celles d’Armagh, de Dublin, de Casuel et de Tuam, et en 32 diocèses, qui comprennent 1,387 bénéfices et 2,450 paroisses. Le clergé se compose de 4 archevêques, 18 évêques, 326 doyens, chanoines, etc., 1,333 ministres et 752 vicaires. Les revenus de cette église sont de plus de 20 millions de francs, consacrés tout entiers au traitement du clergé, car la construction et l’entretien des édifices du culte sont l’objet de subventions spéciales. Durant les débats qui eurent lieu en 1835 sur la question de l’appropriation, il a été déclaré que les revenus des évêchés seuls constituaient à chaque titulaire un traitement d’environ 175,000 francs. Par la répartition, certains évêques se trouvent avoir 200, 300 et même 400,000 francs de rente.

Ainsi voilà plus de 20 millions prélevés sur une population de 9 millions d’individus pour payer le culte de 700,000 d’entre eux ; et sur ce nombre de 700,000, 400,000 se trouvent réunis dans la seule province d’Armagh, qui est le foyer du protestantisme en Irlande. Il y a des paroisses où l’on compte 1,500 catholiques, et pas un seul protestant, d’autres où il y a 3,450 catholiques et 15 protestans, d’autres où il y a 5,393 catholiques et 12 protestans. Ces chiffres ont été cités dans la chambre des communes. Le ministre protestant considère quelquefois comme un avantage de n’avoir qu’un très petit nombre de coreligionnaires dans sa paroisse, parce qu’il est ainsi dispensé de toute besogne. Ces revenus de l’église protestante en Irlande augmentent chaque année, et, d’un autre côté, le nombre des protestans eux-mêmes décroît régulièrement. Il y a deux cents ans, ils étaient aux catholiques dans la proportion de 1 à 3 ; aujourd’hui ils sont dans la proportion de 1 à 10.

L’église d’Irlande ne peut donc être considérée que comme une branche de l’église d’Angleterre, comme un établissement purement anglais, représentant chez le peuple conquis la suprématie du peuple conquérant, et elle n’y est maintenue que parce qu’on regarde sa chute comme devant mettre en danger la suprématie de l’église protestante dans l’Angleterre elle-même. Mais n’y a-t-il pas autant de péril pour l’église d’Angleterre dans le honteux scandale dont l’église d’Irlande offre le spectacle ? Toute la haine dont l’une est l’objet retombe sur l’autre ; l’église d’Irlande est condamnée à périr avant peu d’années, cela est évident comme la clarté du jour, et il arrivera que, pour n’avoir pas voulu s’en séparer à temps, l’église d’Angleterre sera entraînée dans sa chute, et que l’arbre tout entier tombera parce qu’on n’aura pas voulu en sacrifier une branche parasite et vermoulue.

C’est là une vérité que comprennent les amis les plus sages et les plus éclairés de l’église protestante en Angleterre, et c’est pour cette raison qu’ils ont essayé à plusieurs reprises d’introduire de larges réformes dans l’église d’Irlande. Certainement, si le parlement anglais avait adopté le plan proposé, il y a quelques années, par lord John Russell, et qui avait pour objet de réduire l’établissement anglican en Irlande à de plus justes proportions, et d’appliquer le surplus des revenus ecclésiastiques à l’éducation générale du peuple, cette mesure de justice et de conciliation aurait efficacement contribué à maintenir la paix en Irlande. Ce que le gouvernement whig n’a pas pu faire, le gouvernement tory est assez fort aujourd’hui pour l’accomplir. Malgré les déclarations contraires des ministres, cette solution des difficultés actuelles semble être la seule possible.

La grande objection qui est faite au système de l’appropriation, c’est que les biens de l’église sont une propriété de même nature que la propriété particulière, et que l’état n’a pas le droit de les détourner de l’usage auquel ils ont été consacrés dans l’origine. La question des biens de main-morte est depuis long-temps résolue en France, mais elle ne l’est pas encore en Angleterre, tant s’en faut. Et cependant la doctrine de l’inviolabilité des biens de main-morte n’est-elle pas une anomalie, surtout dans les pays protestans ? N’est-ce pas un principe protestant, s’il en fut, que l’église est la créature de la loi, et que la loi, qui l’a faite, peut la défaire ? Or, aux yeux de la loi, le prêtre est un fonctionnaire public, comme le magistrat, comme le soldat. C’est la loi qui a imposé la dîme, et la loi peut la réduire ou la supprimer au besoin. Quant aux biens qui proviennent de dons volontaires, le principe aujourd’hui admis est que la volonté du donateur doit être observée tant qu’elle le peut être conformément à l’intérêt public, mais que, lorsque les circonstances changent, la destination du don doit changer aussi, puisqu’il est présumé que le donateur, s’il était en vie, disposerait autrement de sa propriété.

Je n’ai pas à discuter ici un principe qui fait partie du droit public français ; je veux seulement faire remarquer que l’église d’Angleterre a moins qu’aucune autre le droit de se prévaloir de l’inviolabilité des biens ecclésiastiques, car les biens dont elle jouit elle-même étaient, dans l’origine, ceux de l’église catholique, et ont été transférés à l’église protestante par les bénéfices de la loi, précisément en vertu du principe que l’état peut disposer des biens des communautés.

Du reste, monsieur, en admettant que le parlement anglais consente à affecter une certaine portion des revenus de l’église protestante d’Irlande à l’éducation du peuple sans acception de religions, cette mesure ne pourrait encore avoir qu’un effet temporaire. Il faut bien le redire, rien ne sera définitivement réglé en Irlande tant que l’Angleterre y maintiendra une église privilégiée, et tant que cette église sera celle de la minorité. Les catholiques ne demandent pas la suprématie pour leur culte ; ils ne demandent que l’égalité, et il faudra bien qu’on en vienne là. Tôt ou tard, on aboutira au système établi en France, à l’égalité de tous les cultes reconnus par l’état. Les biens de l’église d’Irlande seront repris par l’état, et rentreront dans le trésor public comme la propriété de la nation. L’état, à son tour, devra se charger de subvenir à l’instruction religieuse du peuple et à l’entretien des ministres des différens cultes ; mais alors les fonds affectés à cet usage seront répartis dans de justes proportions. Remarquez bien que je ne parle ici que de l’Irlande, car, quant à l’Angleterre, il se passera encore bien des années avant que la constitution de l’église établie y subisse une pareille révolution. En Angleterre, l’église protestante est dans une situation régulière, politiquement parlant ; elle est l’église de la majorité, tandis qu’en Irlande sa position est le plus odieux paradoxe qui ait jamais existé. Au fond de toutes les agitations de l’Irlande, il y a deux causes, les relations des propriétaires avec les tenanciers, et la suprématie de l’église protestante. La première cause échappe à l’influence de la législation ; il est à peu près impossible que la loi s’en mêle sans porter atteinte au principe de la propriété : c’est donc une question morale plutôt que politique. Pour ce qui regarde l’autre grief de l’Irlande, l’église, la législature a le pouvoir d’y remédier. Qu’elle use donc de ce pouvoir pendant qu’il en est temps encore, car, tant que cette source éternelle de révolte ne sera pas tarie, l’Irlande pourra être domptée, étouffée, écrasée, comme elle le serait sans aucun doute en cas d’insurrection ouverte, mais elle ne sera jamais pacifiée.

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  1. Édition compacte en un vol. in-18, chez Coquebert, rue Jacob.
  2. Un vol. in-8°, chez Techener, place du Louvre.
  3. The State of Ireland considered.