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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1839

Chronique n° 176
31 juillet 1839


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 juillet 1839.

Les derniers travaux de la chambre ont achevé de faire connaître l’esprit qui l’a animée dans cette session. La chambre semble vouloir remettre jusqu’à la session prochaine à se connaître elle-même et à se faire connaître. Elle a tout ajourné à la fois, les projets d’améliorations matérielles que le ministère lui demandait, et les réformes dont elle menace le ministère, la loi des sucres et le changement de l’institution de la philosophique, les grandes lignes de chemins de fer et la réforme électorale. L’ajournement de la loi sur les sucres a été vivement blâmé, et avec raison, même par ceux qui ont cru devoir prendre en main la cause de la chambre. La chambre est inexcusable en effet. A-t-elle craint de s’engager dans la discussion de deux grands intérêts entre lesquels elle n’avait pas de parti pris, ou a-t-elle voulu seulement avancer de quelques jours la fin de la session et le moment du départ, en se refusant à cette discussion ? Qui pourrait trouver un mot à dire en faveur de la chambre dans l’un et l’autre cas ? Où serait donc la force, où serait l’influence d’une législature qui craindrait de se compromettre en décidant avec justice une question aussi importante, sans s’arrêter aux mécontentemens que ferait naître sa décision ? Si la chambre était pour le bien faible dégrèvement que demandent les ports et les colonies, qui l’empêchait de se prononcer ? A-t-elle fléchi devant les démonstrations qui ont été faites par quelques manufacturiers du nord ? S’est-elle laissé troubler par les murmures qui se sont élevés dans son sein ? Mais qui donc aura, en France, le courage de braver les injustes mécontentemens que peut faire naître une mesure nécessaire, si la législature ne l’a pas ? Comment la chambre, qui s’est emparée de toutes les affaires, qui s’est jetée avec empressement sur le projet relatif à la philosophique, dont la Charte semble lui interdire la discussion, comment la chambre recule-t-elle devant une responsabilité qui lui appartient ? Cette responsabilité, il faudra donc que le ministère la prenne, et c’est à la fois son devoir et son droit. Nos colonies ne doivent pas périr de misère, nos ports devenir déserts, parce que les députés veulent conserver leur popularité au nord et au midi, ou plutôt parce qu’ils ont hâte de retourner dans leurs départemens. Le gouvernement ne peut pas chômer parce que les députés ont des récoltes à faire, et les intérêts commerciaux, ceux de notre marine marchande, n’ont déjà que trop souffert depuis un an que la question des sucres est pendante.

Sans doute, le ministère actuel a singulièrement compliqué cette affaire par les irrésolutions qu’il a montrées. En arrivant au pouvoir, il avait trouvé dans les cartons un projet de loi tout préparé, qu’on pouvait immédiatement livrer à la discussion de la chambre. C’était au ministère, qui savait à n’en pas douter quelles terribles conséquences devaient résulter de l’ajournement, de l’empêcher de toutes ses forces. Nous avons vu avec plaisir que le ministère est décidé à agir, et à user du droit que lui confère la loi, en décidant la question par une ordonnance royale. M. le ministre du commerce en a pris deux fois l’engagement, devant le commerce de Bordeaux et devant la chambre, et nous espérons qu’il saura remplir sa parole, sans se préoccuper de ceux qui lui criaient à la chambre qu’il commettrait un acte illégal, mais qui se refusaient en même temps à faire l’acte le plus légal du monde qu’on leur demandait, à confectionner une loi. On a objecté au ministère que le cabinet du 15 avril a reculé devant un projet de dégrèvement par ordonnance. Le cabinet du 15 avril n’a pas reculé ; mais la session était à la veille de s’ouvrir, les chambres étaient convoquées quand les députations des ports vinrent lui apporter leurs réclamations, et il ne jugea pas à propos de devancer le jugement du parlement. Assurément, si la chambre eût ajourné le projet de loi, le ministère du 15 avril n’eût pas laissé la question indécise, et mis des intérêts si importans en souffrance jusqu’à la session suivante. Ce que nous ne comprenons pas, il est vrai, c’est l’intention de ceux des ministres qui ont voté pour l’ajournement avec la majorité de la chambre. En votant seul pour la mise de la loi à l’ordre du jour, M. Dufaure nous semble s’être placé, comme ministre, au véritable point de vue de la question. C’était dire à la chambre que le gouvernement fait tous ses efforts pour que le nord et le midi ne soient pas laissés aux prises pendant six mois, pour que toutes les passions ne soient pas soulevées, excitées par l’espoir d’un succès ; et après cette démonstration, le refus de la chambre eût dicté au gouvernement sa conduite. Mais il semble que dans cette question des sucres, le ministère ait passé successivement par toutes les phases de l’incertitude. Son exposé de motifs de la loi sur les sucres, emprunté aux cartons du ministère du 15 avril, établissait que le gouvernement ne s’est pas regardé comme en droit de modifier les tarifs par ordonnance ; et, en effet, c’est ce que le ministère d’alors ne voulait pas faire au moment de l’ouverture d’une session. Depuis, par la dépêche télégraphique transmise à Bordeaux, le gouvernement a déclaré que la loi de 1814 lui donne le droit de procéder par ordonnance, et qu’il se réserve d’user de ce droit suivant les faits qui se manifesteront pendant la session. Enfin la majorité des ministres présens à la séance de la chambre du 16 a voté pour l’ajournement. il nous semble que leur rôle était au contraire de sommer la chambre de procéder à l’examen du projet de loi ; car sans doute le ministère ne pense pas que son droit de modifier les tarifs par ordonnance soit absolu, c’est-à-dire qu’il lui ait été donné autrement que pour suppléer à l’absence des chambres. Toutefois, l’ordonnance aura lieu, nous n’en doutons pas ; mais le débat recommencera à la session prochaine, quand le ministère viendra, conformément à la législation, demander à la chambre de changer en loi son ordonnance ; et, malheureusement, les adversaires des intérêts si majeurs des ports et des colonies pourront se prévaloir, contre le ministère, de tous ces antécédens.

Nous ne nous lassons pas d’avertir le ministère des dangers de ses incertitudes en toutes choses, car nous prévoyons que le pays aura besoin, pour sa tranquillité, d’une administration ferme et unie dans ses principes, pour résister aux assauts qu’on prépare au gouvernement. Un des meilleurs esprits de la chambre, M. le comte de Rémusat, chargé d’examiner la proposition relative aux députés fonctionnaires, faite par M. Gauguier, a déposé, dans un rapport, le germe de quelques changemens à faire dans la loi électorale. Nous savons que quelques députés d’une intelligence distinguée, et appartenant au parti modéré de la chambre, ne sont pas éloignés d’adopter quelques mesures relatives au rejet des députés fonctionnaires ; mais ce qui se passera sans doute d’ici à la session prochaine les avertira des dangers d’un changement trop prompt. Dans son rapport, d’ailleurs très remarquable, M. de Rémusat n’a dissimulé aucune des objections qui peuvent être faites contre l’état actuel des choses. L’honorable député a cité les exceptions établies en Angleterre et aux États-Unis, et celles qui ont été prononcées en France par la constitution de 1791. L’état de la législation actuelle diffère peu de celle de l’Angleterre, où tout membre du parlement qui accepte une fonction salariée est tenu de se faire réélire. Quant aux exceptions formelles, elles atteignent les commissaires de la cour des banqueroutes, les shérifs et baillis des bourgs, les employés et fonctionnaires des régies des taxes créées depuis 1602, les commissaires des prises, les contrôleurs des armées, enfin les agens du gouvernement dont les fonctions exigent la résidence et une constante assiduité. En Angleterre, les exclusions portées par la loi ont été faites principalement en vue de la régularité des services publics ; on n’a pas voulu que les nécessités du gouvernement représentatif lui portassent atteinte. Les exclusions portées par l’article 65 de la loi de 1831 ont été, pour la plupart, conçues dans un autre esprit, et M. de Rémusat le fait très bien remarquer. Elles intéressent, en général, la pureté des élections. C’est ainsi que le préfet a été déclaré inéligible dans son département, le procureur du roi dans son ressort ; mais cependant on n’a pas perdu de vue, dans cette loi, le bien du service, car la résidence a été jugée indispensable dans certaines fonctions, et c’est pour obéir à cette pensée que les préfets ont été écartés de la chambre.

M. de Rémusat a parfaitement senti les dangers qu’il y aurait à séparer entièrement le gouvernement de la chambre, en écartant tous les fonctionnaires de son sein, et il fait très bien remarquer, dans son rapport, que l’un des deux pouvoirs ainsi rendus étrangers l’un à l’autre serait bientôt condamné à devenir envahisseur. Le pouvoir uniquement législatif serait sans influence sur la politique du dedans ou du dehors, ou son influence serait funeste ; et le pouvoir exécutif, entièrement isolé de l’autre, serait réduit à s’annuler comme en 1790, ou à s’exagérer comme en 1803. En un mot, on marcherait à l’anarchie ou au despotisme. Écarter entièrement de la chambre les fonctionnaires, c’est-à-dire les hommes qui peuvent l’éclairer sur toutes les questions d’administration et de gouvernement, ce ne serait pas seulement s’exposer aux dangers que signale M. de Rémusat, ce serait encore créer une chambre qui se trouverait au-dessous de toutes les idées générales, et rendrait impossibles toutes les améliorations. C’est ainsi qu’on entendait la représentation nationale en 1789. Voudrait-on en revenir aux erreurs politiques de cette époque ? Les grands principes de liberté qui furent émis alors n’ont pas varié, ils dominent encore en France ; mais la manière de les pratiquer a dû changer dans une longue application, et aujourd’hui que le ministère n’est que la représentation de l’opinion parlementaire, on sent combien il importe de ne pas le priver, dans la chambre, des fonctionnaires politiques qui sont ses liens les plus étroits avec la législature, et ses plus sûrs moyens de communication avec elle.

La commission dont M. de Rémusat faisait partie, parait avoir été divisée sur plusieurs points, et quelques-uns de ses membres ont exprimé des défiances assez grandes au sujet de la présence des fonctionnaires dans la chambre. Les uns alléguaient la tendance des fonctionnaires à ne pas sortir de la subordination dans laquelle ils sont habitués à se renfermer, en ce qui est du gouvernement. D’autres faisaient remarquer combien le pouvoir s’affaiblit quand ses fonctionnaires le combattent et lui refusent leur confiance. Passant à la situation de l’administration, on la montrait accusée d’intolérance et de réaction, quand elle écarte les fonctionnaires opposans ; de faiblesse et de désaveu des idées qui l’ont portée au pouvoir, quand elle ne sévit pas contre les fonctionnaires qui l’attaquent. Ces assertions ont été repoussées par une partie de la commission, qui a démontré combien la chambre perdrait en écartant ceux qui y apportent l’instruction et la modération, résultat ordinaire de la pratique des affaires et de la connaissance de leurs difficultés, et M. de Rémusat a recueilli avec un soin infini, dans son rapport, tous les argumens de cette partie de la commission. Les réflexions dont il les a fait suivre sont d’une haute importance. Elles touchent au fond de la question, à l’idée même d’une réforme électorale, qui n’est pas moins que la révision de la constitution, et la réforme du jugement du pays qui a envoyé les fonctionnaires à la chambre. Néanmoins, la commission de la chambre paraît avoir reconnu en principe qu’on pourrait établir une distinction entre ceux qui entrent fonctionnaires dans la chambre, et ceux qui le deviennent après leur élection. Cette pensée, déjà développée avec beaucoup de lucidité par M. de Carné, dans son bureau, fera probablement naître une proposition qui aura quelque chance d’être bien accueillie par la chambre. Quant aux autres, il faut espérer que la chambre verra tout le danger d’une résolution prompte et hâtive en matière d’élection, et qu’elle ne perdra pas de vue cette sage observation du rapporteur de sa commission, à savoir que ce serait rétrograder que de séparer les pouvoirs exécutif et législatif, en isolant la chambre des fonctionnaires, et en réduisant l’influence du gouvernement dans la chambre à huit ministres qui ne seraient pas députés. Combien de fois avons-nous entendu l’opposition se plaindre des ministères où les députés ne figuraient pas en majorité ! Quel pouvait être le but de ces plaintes, si ce n’est de vouloir faciliter les rapports de la chambre et de l’administration ? On ne s’efforce déjà que trop, tous les jours, de représenter le gouvernement comme l’adversaire de la chambre : tous les hommes sensés savent qu’il n’en est rien ; mais la réforme électorale, telle que l’entend le parti de la gauche extrême, ne va pas à moins qu’à produire ce déplorable résultat.

La simple lecture des conditions posées comme bases du projet de réforme conçu par le comité formé sous les auspices de M. Odilon Barrot, montre combien elles s’éloignent des vues indiquées par la commission de la chambre. D’après la composition de ce comité, on ne pouvait s’attendre à des conclusions timides. Du premier coup, le comité renverse le cens de l’éligibilité, et déclare que tout électeur sera éligible. De là on en viendra sans doute à déclarer que tout garde national est électeur, ainsi que le demandaient les pétitions que l’opposition colportait au commencement de la dernière session. Les adjonctions se composeront, en attendant, de la seconde liste du jury, des capacités énumérées dans la loi municipale, des officiers de garde nationale, des conseillers municipaux, etc. Les fonctionnaires, moins les commandans de division, qui déjà ne peuvent être élus dans leur ressort, seraient écartés de la chambre, et chaque député recevrait une indemnité de vingt francs par jour pendant la durée des sessions. La portée de ces conditions est facile à comprendre. La base en est empruntée à la constitution des États-Unis, où aucune personne tenant un office sous l’autorité du gouvernement, ne peut faire partie de la législature.

M. de Tocqueville, qui fait partie du comité présidé par M. Odilon Barrot, aurait pu faire remarquer qu’aux États-Unis la séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif a moins d’inconvéniens que dans une monarchie. Le pouvoir exécutif reçoit simplement les ordres de la législature et les met en pratique. Nulle jalousie n’est possible entre ces deux pouvoirs. La présidence n’a pas besoin de liens bien intimes avec la législature ; et quand celle-ci, entièrement séparée du gouvernement et de la masse des fonctionnaires, pèse trop rudement sur eux, il ne peut venir à la pensée d’un gouvernement qui change tous les quatre ans de lutter. L’administration, qui est toute locale aux États-Unis, dispense aussi la législature d’avoir les connaissances variées, l’intelligence des affaires journalières, qui sont indispensables aux chambres d’un gouvernement central comme le nôtre. En un mot, le pouvoir exécutif est annulé par le sénat aux États-Unis, ou plutôt il n’y a là, en réalité, qu’un pouvoir. Voudrait-on créer cet état de choses en France ? Une chambre où ne seront admis d’autres fonctionnaires que des commandans de division, ne sera plus un grand conseil national. Il y manquera tous ceux qui pourraient l’éclairer de leurs lumières, et l’arrêter dans la carrière des innovations peu réfléchies. Les magistrats inférieurs des parquets, les secrétaires généraux et les personnes qui reçoivent un traitement de la liste civile, qui se trouveraient aussi atteintes par les exclusions du comité, nous semblent moins nécessaires dans une chambre ; mais on oublie trop vite, dans ce désir immodéré de réformes, que beaucoup de fonctionnaires se sont pénétrés de l’esprit de nos institutions, et qu’ils ont appris à embrasser la généralité des intérêts publics, en remplissant leur devoir de députés. Dans la chambre même, les utiles discussions des bureaux sont une école où se forment plus promptement les hommes distingués qu’ils ne pourraient le faire pendant de longues années passées dans les instructions judiciaires, ou dans l’examen nécessairement restreint des affaires d’une branche d’administration.

La gauche avancée compte cependant ne pas s’arrêter là. La réforme électorale ne lui suffit pas, ou plutôt cette mesure n’est, à ses yeux, qu’un acheminement à tous les prompts changemens qu’elle réclame. A l’occasion de l’anniversaire des journées de juillet, la gauche a donné son programme. Ce qu’elle attend du ministère, ou du moins de la partie du ministère qu’elle croit acquise à ses vues, c’est, elle le dit, le rétablissement du droit d’association, l’abolition des lois de la presse, ainsi que le retrait des lois relatives au jury et aux attributions de la cour des pairs. Il est vrai que ceux qui réclament ces prétendues améliorations exhortent le parti républicain à ne pas supprimer le principe de la propriété, et à cesser de prêcher l’établissement d’une dictature populaire. Tout doit, selon eux, se passer en discussions et en appels à l’opinion publique. Ces exhortations sont bonnes sans doute, mais nous serions curieux d’entendre la réponse de ceux à qui elles s’adressent, gens peu disposés à entrer en discussion, même avec l’opposition de gauche, et qui semblent bien résolus à faire prévaloir leurs théories ailleurs qu’à la tribune parlementaire ou dans les journaux. En attendant, on propose sérieusement au gouvernement de laisser ses adversaires s’associer librement, sans doute parce que la loi des associations a gêné le développement des clubs qui descendaient le 12 mai sur la place publique ! Il est encore bien important de se débarrasser de la législation de la presse qui ne gêne cependant guère certaines feuilles dans les attaques qu’elles font chaque jour contre nos institutions. Le gouvernement n’a sans doute qu’à se désarmer pour désarmer aussitôt les factions ! Voilà un expédient tout nouveau, et qui a le mérite de ne ressembler à aucun autre. Eh bien ! on nous assure qu’il y a dans le gouvernement quelques personnes qui ne seraient pas éloignées de l’approuver.

Depuis neuf ans que le gouvernement de juillet est occupé à se défendre contre ses ennemis, il a été forcé de prendre plusieurs fois des mesures sérieuses pour assurer la tranquillité du pays. La gauche avancée convient que la propriété est menacée par les innocentes vues que le défenseur d’un des accusés traduits devant la cour des pairs nommait avec indulgence les idées babouvistes. La gauche avancée convient encore que la liberté est menacée par une dictature populaire. Toutes ces choses ne sont pas d’hier Elles fermentent dans les sociétés secrètes depuis neuf ans, et les lois que le gouvernement a demandées comme des armes propres à combattre, dans la rue et dans la presse, ces hardies tentatives, ont été proposées par les hommes les plus distingués de la chambre, par des hommes que les partis ont mis avec orgueil à leur tête, et qui ne se repentent sans doute pas de ce qu’ils ont fait. Que penser maintenant des partis qui proposent l’abolition de ces lois ? Assurément, ils n’ont pas pour appui les hommes qui les ont faites ; leurs engagemens avec l’opposition, s’ils en ont eu, n’ont jamais été jusque-là. L’opposition avancée n’a même été dangereuse qu’un moment, quand, subissant l’influence des chefs parlementaires dont nous parlons, elle savait se modérer et ne pas proposer chaque jour le changement complet de l’état social. Maintenant que nous la voyons revenue à ses anciennes habitudes, nous devons en conclure qu’elle est séparée de tous les hommes modérés, opposans ou non, et qu’elle veut de nouveau marcher seule. Si ces symptômes ne nous trompent pas, on pourrait espérer de voir le parti modéré reprendre son unité, et s’appuyer encore sur les hommes qui ont fait sa force et sa gloire. Ce serait en réalité l’établissement tant désiré du gouvernement parlementaire, que le rapprochement des hommes d’une même opinion dans un seul camp. Nous ne parlons pas ici d’une modification ministérielle. Le rapprochement dont nous parlons aurait une portée bien plus haute ; il amènerait une modification dans la direction de la chambre et de l’esprit public, un retour aux véritables idées de gouvernement, et le classement dans le pouvoir, à leur place, des hommes qui ont le plus contribué, depuis 1830, à combattre l’anarchie et le désordre. Quelques journaux parlent d’une nouvelle coalition qui serait dirigée contre le ministère actuel ; la coalition qui se ferait ainsi aurait lieu au-dessus de toutes les combinaisons personnelles ; elle comprendrait tous les hommes influens qui sentent le besoin de sauver l’ordre social, et, sous ce point de vue, on doit penser que l’administration actuelle ferait en sorte de figurer dans ce cercle, et non en dehors. Voilà, du moins, ce qui nous semble ressortir de l’attitude que prend la gauche avancée depuis quelques jours, et nous ne voyons pas quelle autre interprétation on peut donner aux bruits que répand la presse. Nous n’avons pas d’autres indices d’une combinaison quelconque ; aussi ne sont-ce pas des nouvelles que nous prétendons donner, mais seulement des réflexions qui découlent naturellement de l’état des choses.

Tandis qu’une partie de la gauche avancée se sépare ainsi et peut-être malgré elle, par le seul effet de ses passions, des hommes modérés qu’elle soutenait depuis quelque temps, d’autres organes de ce parti paraissent se préparer à une scission plus volontaire entre eux et les chefs qu’ils s’étaient donnés. Les organes dont nous parlons attendent évidemment quelques circonstances pour prendre un parti. Nous ne nous joindrons pas à ceux qui pensent que ces circonstances sont toutes personnelles, et qui assurent qu’un chef dans l’opposition semble infiniment moins utile et moins profitable aux organes en question, que deux chefs dans le pouvoir, même s’ils étaient d’un moindre mérite. Ces misères d’intérieur de parti ne méritent pas qu’on s’y arrête. Nous abandonnons aux anciens organes de la coalition, aux puritains même dégénérés de l’opposition formée contre le dernier ministère, l’usage des accusations d’immoralité et de corruption. Les petites circonstances particulières qui détachent quelques fragmens des partis politiques laissent toujours ces partis subsister, et nous voyons que la gauche avancée ne diminue ni d’ardeur ni d’impétuosité, si elle est destinée à décroître en nombre.

Pour passer du rigorisme qui se dément au rigorisme qui se borne à être injuste, nous opposerons quelques réflexions aux attaques dont ce recueil a été l’objet à la tribune, de la part de deux députés, M. Taschereau et M. Combarel de Leyval. Ces attaques, et c’est le nom qu’il faut donner aux discours des deux députés, ont eu lieu à l’occasion de quelques souscriptions prises par le dernier ministre de l’instruction publique. M. Taschereau a fait obligeamment remarquer que l’époque où ces souscriptions ont été faites, coïncide avec l’époque où ce recueil s’est montré plus favorable au gouvernement. Cette assertion était assez sérieuse pour qu’on y réfléchît avant de la porter à la tribune. Or, il était facile de s’assurer que nous nous sommes montrés favorables au gouvernement dès le 22 février, époque où le système tracassier que nous blâmions cessa, et fit place à la politique libérale et modérée apportée au pouvoir, à cette époque, par M. Thiers. Quand M. Molé, dont nous appelions l’administration depuis plusieurs années, vint au pouvoir, nous nous fîmes un devoir de le soutenir ; et, après avoir approuvé la marche de ce ministère, nous n’avons pas cessé de défendre ses actes depuis qu’il s’est retiré. Que deviennent, après ce simple exposé, les réflexions malveillantes de M. Taschereau ?

Nous avions donc donné notre approbation aux actes du gouvernement, deux ans avant qu’une seule souscription ministérielle eût été accordée à ce recueil, qui y avait bien droit, puisque de semblables souscriptions sont accordées à un recueil de peu d’utilité, tel que la Revue Rétrospective, dont M. Taschereau est le propriétaire et le fondateur. L’approbation que nous reproche M. Taschereau a cessé depuis quelques mois malgré les souscriptions ministérielles, et ce fait honore à la fois, ce nous semble, le ministère actuel et la Revue des deux Mondes. Les souscriptions accordées par le dernier ministère ne l’honoraient pas moins, car elles étaient accordées uniquement au recueil littéraire qui a répandu en France des connaissances sérieuses, utiles, et auquel ont concouru la plupart de nos savans et nos premiers écrivains. Si M. Taschereau avait pris connaissance de l’acte ministériel par lequel ces souscriptions ont été accordées, il aurait vu qu’elles avaient été prises en faveur des bibliothèques des départemens et d’autres établissemens publics, et que, par son arrêté, le ministre imposait à ce recueil la condition de consacrer un nombre déterminé de ses feuilles à l’examen spécial des ouvrages qui se rapportent à l’instruction publique, ainsi qu’à toutes les publications importantes qui ont trait à cette matière en France et dans les pays étrangers, en même temps qu’à l’histoire, à l’archéologie, aux sciences et aux belles-lettres. C’est en conséquence de cet arrêté que d’importans travaux ont été demandés à des hommes spéciaux, et qu’on a lu dans ce recueil des morceaux importans sur l’instruction publique en Angleterre, en Allemagne, dans le Nord, aux États-Unis, et sur d’autres sujets. Les noms des hommes les plus éminens de l’Université et de l’Institut : MM. Augustin Thierry, Cousin, Fauriel, Jouffroy, Letronne, Ampère, Magnin, Sacy, Saint-Marc Girardin, Mignet, Nisard, etc., et du ministre de l’instruction publique actuel lui-même, sont des garanties suffisantes, et prouvent que le gouvernement a fait un acte de justice en approuvant des travaux signés de pareils noms. Nous en appelons à tous les hommes impartiaux ; ils verront, sans nul doute, dans des souscriptions accordées de cette sorte, autre chose qu’une transaction politique et une faveur.

Après avoir déploré l’injustice, un peu volontaire à notre égard, d’un homme instruit et d’un écrivain spirituel, il nous reste peu de chose à répondre à M. Combarel de Leyval, qui n’a vu dans la souscription du ministre qu’une allocation, bien faible, il est vrai, mais qui n’engage à rien ceux qui en sont l’objet. M. Combarel n’a qu’à se rendre dans la bibliothèque de son chef-lieu pour s’assurer de l’envoi de notre recueil dans les établissemens publics, et c’est là qu’il pourra lire notre réponse. Nous espérons que M. Combarel, rendu aux loisirs de la vie de province, nous lira plus souvent ; peut-être alors changera-t-il d’opinion, et pensera-t-il qu’au lieu de restreindre les souscriptions de ce genre, l’intérêt public voudrait qu’elles fussent étendues. Les notions utiles ne se répandent jamais trop, et les études littéraires bien dirigées n’ont jamais nui aux progrès d’une nation. M. Combarel, qui n’est pas étranger aux arts, puisqu’il a exécuté long-temps sa partie d’instrument dans l’orchestre d’un de nos théâtres, non lyriques, il est vrai, reviendra facilement à des idées plus libérales, nous l’espérons. Mais passons à des questions plus sérieuses.

Un journal a annoncé que le gouvernement français a adressé au ministère belge une note pour demander le paiement de la double intervention de l’armée française en Belgique, et quelques feuilles conseillent au gouvernement de presser cette réclamation. Selon ces feuilles, la Belgique nous doit son indépendance, nous avons sauvé Anvers menacé d’une destruction totale, et c’est bien le moins que nos voisins paient les frais des expéditions qui ont été faites dans leurs seuls intérêts. Peut-être le gouvernement français a-t-il adressé à ce sujet un memento au gouvernement belge ; mais nous ne croyons pas qu’il entre dans ses desseins de se placer vis-à-vis de la Belgique dans la situation d’un créancier rigoureux. Rien ne serait plus impolitique, en effet, que d’exiger des Belges le paiement immédiat ou même régulier des frais de l’occupation française. La France doit accoutumer la Belgique à demander et à recevoir nos secours dans toutes les occasions difficiles, car la Belgique est la frontière de la France, et en la secourant, la France se secourt elle-même. Que sera-ce donc si la Belgique sait qu’elle ne peut appeler les troupes françaises à son aide qu’en obérant son trésor ? Elle hésitera plus d’une fois à recourir à une protection aussi dispendieuse, et qui sait si un peuple aussi bon calculateur que l’est le peuple beige, ne préférera pas le risque d’une oppression douteuse au nord que les inconvéniens d’une dépense certaine au midi ? Nous avons du malheur en France. Nous abandonnons partout la politique des intérêts, et quand il y a lieu à exercer, pour notre avantage, une politique désintéressée, c’est le génie financier qui nous souffle nos déterminations. Qu’on examine la conduite de la Russie à l’égard de l’empire turc. Certes nous n’assimilons pas la Belgique à la Turquie, et la France ne peut être soupçonnée de vouloir asservir cette puissance voisine ; mais le fait arrivé il y a six ans peut servir comme exemple de politique habile.- Quand le grand-seigneur se vit menacé par le pacha, il se hâta d’appeler la Russie à son secours. Elle accourut à l’instant même, comme nous l’avons fait en Belgique ; elle se retira, ainsi que nous, dès que le danger eut disparu, et la Russie, si exigeante, toujours si attentive à ses intérêts, n’a fait acheter à la Turquie, par aucun sacrifice, le service qu’elle lui a rendu. Qu’en est-il arrivé ? C’est que, malheureusement pour nous et les autres puissances, la Turquie s’est accoutumée au secours des Russes, et qu’elle l’invoque peut-être à cette heure. Nos intérêts seront encore bien mieux servis en Belgique, par le désintéressement, que ne le sont, par un procédé semblable, les intérêts des Russes à Constantinople. Jadis la France payait des subsides annuels à presque toutes les puissances secondaires ; le roi de France était à la fois leur trésorier et leur défenseur. Cette politique, qui nous donnait tant d’influence en Europe, n’est plus praticable ; mais le principe ne doit pas être entièrement abandonné. En ce qui est de sa protection, la France doit l’accorder sans réserve à la Belgique, et il a fallu un motif tel que le respect qu’on doit aux traités pour que le dernier ministère obéit à la douloureuse nécessité de se conformer aux vues de l’Angleterre, qui exigeait l’exécution immédiate des 24 articles. Pour nous, qui n’avons cessé d’exhorter les Belges à exécuter un traité défavorable sans doute, mais qui était inscrit à la première page de leur histoire politique comme nation, nous ne sommes pas suspects en plaidant pour l’ajournement indéfini du paiement des frais d’occupation. Sait-on bien que l’Allemagne fournirait à l’heure même cette somme à la Belgique, si le gouvernement belge voulait accéder à l’association des douanes prussiennes ? Ne perdons pas aussi de vue les avarices que font les puissances du Nord à la Belgique, avec laquelle elles s’empressent d’ouvrir des relations diplomatiques. On dit que le ministère met pour condition de l’abaisseraient de notre tarif de douanes du côté de la frontière belge le paiement immédiat de cette indemnité. Abaissons notre tarif et ajournons indéfiniment le paiement de la créance. Ce sera d’une bien meilleure politique, et nous y gagnerons doublement. Mais s’il est vrai, comme le bruit s’en répand, que la Belgique se dispose à entrer dans le cercle des douanes prussiennes, une réclamation de 60 millions pour frais d’occupation, suivie d’une nouvelle occupation en cas de non-paiement immédiat, serait la seule mesure à prendre. En pareille occurrence, ce serait à M. le maréchal Soult de montrer comment un homme tel que lui entend les devoirs d’un ministre des affaires étrangères

La mort du sultan est déjà un évènement ancien, tant les évènemens se sont précipités depuis quelque temps en Orient. Aujourd’hui l’empire turc, s’il existe encore, est gouverné en réalité par Kosrew-Pacha, qui a été promu à la dignité de grand-visir. On vante beaucoup l’intégrité de ce fonctionnaire, et l’on espère beaucoup de son administration. Les difficultés de sa situation sont grandes toutefois, car Kosrew-Pacha est un ancien ennemi de Méhémet-Ali, et malgré la nécessité de plier devant le pacha d’Égypte, où se trouve le divan depuis la bataille de Nézib et la défection du capitan-pacha, le visir surmontera difficilement sa haine déjà bien ancienne. Il ne faut pas oublier que Kosrew-Pacha, qui est né au pays des Abuses, ayant été acheté par le fameux capitan-pacha Kutchuk-Hussein, fut nommé pacha du Caire, et qu’il gouverna l’Égypte pendant quelque temps, après la retraite de l’armée française. Il y serait même peut-être encore, si Méhémet-Ali, qui n’était alors que simple bimbachi dans l’armée turque, grade qui équivaut à celui de chef de bataillon, s’étant révolté à la tête de quelques soldats, n’avait chassé Kosrew du Caire, et ne l’avait poursuivi jusqu’à Damiette, où il le força de s’embarquer pour Constantinople. Kosrew-Pacha fut depuis tour à tour pacha de Bosnie et capitan-pacha. Il contribua puissamment à la destruction des janissaires, et travailla activement à former les nouvelles troupes qui ont achevé à Nézib leur honte commencée à Koniah. Le maréchal duc de Raguse, qui connut Kosrew-Pacha en 1806, lorsqu’il était pacha de Bosnie, et qui le retrouva depuis à Constantinople, le peint comme un homme vif, fin, rusé, qui sait conduire les intrigues les plus compliquées, et qui a traversé plusieurs règnes en ajoutant constamment à son pouvoir et à son crédit. Son élévation récente confirme ces paroles du maréchal, qui ajoute que Kosrew, dont la fortune est très considérable, a su mieux conduire ses affaires que celles de son maître et de l’état. Ce portrait de Kosrew-Pacha diffère beaucoup de celui qu’on fait de lui en Europe depuis son avènement à la présidence du divan. Au reste, Méhémet-Ali, l’adversaire de Kosrew-Pacha, est aussi un orphelin, élevé presque par charité, et un journal anglais, l’Atlas, donne aujourd’hui sa biographie dans ce peu de lignes : « En 1773, à Cavala, petit port maritime près de Philippi, mourut, accablé sous le poids de la misère, un officier inférieur de la police turque. Il laissa, pour tous biens, un enfant de quatre ans, sans asile. Heureusement l’aga de la place, un Turc nommé Toussoon, était son oncle : c’était un homme bienfaisant. Touché de compassion, il recueillit l’orphelin, et lui fit donner une éducation qui pouvait passer en Turquie, et dans ce temps-là, pour libérale. On lui apprit à manéger un cheval et à se servir avec adresse de la carabine ; quant à lire et à écrire, ces deux talens étaient regardés comme une superfluité, et l’enfant avait atteint un âge avancé avant de les posséder. Ce furent là les premières années de Méhémet Ali. »

Méhémet-Ali a aussi beaucoup gagné aux yeux d’un certain nombre de personnes depuis la défaite des troupes turques. Méhémet-Ali est devenu le sauveur de l’Orient. Le bien de cette partie du monde veut aujourd’hui qu’on le laisse maître absolu de la Syrie, et que sa domination, s’étendant jusqu’au golfe Persique, embrasse Bagdad, Bassorah, et toute l’Irak-Arabie, qu’il ne tarderait pas à civiliser, comme il a civilisé I’Égypte ! Il est certain que Méhémet-Ali, maître aujourd’hui du cours du Tigre et du cours de l’Euphrate, petit s’avancer sans obstacles jusqu’au golfe Persique, et enlever à la Porte toutes ses provinces méridionales. Mais nous espérons que cet enivrement causé par la victoire de Méhémet-Ali à quelques organes de la presse en Europe n’atteindra pas le pacha lui-même ; dans tous les cas, la France ne perdra sans doute pas de vue que si elle est favorable à Méhémet-Ali, elle ne doit pas moins, dans l’intérêt européen, sa protection à l’empire ottoman.

Abandonner cet empire, et laisser Méhémet-Ali s’emparer de ses provinces à titre de vassal, sous la condition d’un tribut qu’il ne paiera pas, c’est appeler les armées russes à Constantinople, et amener la guerre, ce qui n’est sans doute dans les desseins ni de l’Angleterre, ni de la France. Il est inutile, nous le pensons, de relever les assertions des journaux légitimistes, qui accusent le gouvernement français d’avoir favorisé la défection du capitan-pacha ; mais les vues qui tendraient à accorder au pacha d’Égypte peut-être plus qu’il ne demande lui-même, veulent être contredites sérieusement. C’est pousser trop loin le culte du succès. Il y a peu de jours, on représentait la Syrie comme prête à se soulever contre le pacha, et frémissant de cette domination qui y a déjà fait naître plus d’une révolte ; on assurait que l’armée turque était à la fois nombreuse et instruite ; sa défaite a tout changé. Certes, rien ne change plus la face des choses qu’une bataille perdue ; mais la France n’est pas faite pour jouer entre la Turquie et l’Égypte le rôle que jouait autrefois l’Autriche entre Napoléon et les Russes. Si elle a quelqu’un à favoriser et à soutenir dans cette affaire, c’est assurément le plus faible, et cet acte de générosité se trouve d’accord avec les intérêts de sa politique.

Nous sommes de ceux qui ne croient pas à la longue durée de cet empire d’une ville, comme l’appelle un des hommes les plus distingués qui aient parcouru l’Orient dans ces derniers temps ; mais une conduite ferme et loyale de la part de la France peut, malgré tout le dédain que nous montrent les journaux anglais, retarder encore de quelques années la chute de l’empire turc. Ce délai est d’une haute importance. Il nous permettra de nous assurer des garanties que nous ne sommes pas aujourd’hui en mesure de prendre, de regagner une influence que des fautes politiques inouïes, et qui nous sont pour la plupart communes avec l’Angleterre, nous ont fait perdre. C’est une raison assez puissante pour ne pas livrer aveuglément à Méhémet-Ali le reste de cet empire si malheureux.

Chaque jour, les journaux tories annoncent que lord Melbourne a supplié la reine d’accepter sa démission, et une des feuilles les plus éhontées qui aient jamais paru en Angleterre, le Satyrist, feuille qu’on dit en rapport avec le roi de Hanovre, rapporte que la reine, qu’elle nomme the little lady, a refusé encore, il y a peu de jours, de laisser s’éloigner son ministre, en disant « qu’elle ne veut pas de ces odieux tories. Il est vrai que les tories travaillent à mériter chaque jour de plus en plus ce nom aux yeux de la reine, et que l’aristocratie anglaise a bien démérité de son ancienne réputation de loyalty. Les choses se sont envenimées à ce point que des projets qui seraient à peine concevables de la part des radicaux ont été discutés, assure-t-on, dans certaines réunions de la noblesse anglaise. Dans ces circonstances, les yeux des hommes sensés se sont tournés vers le duc de Wellington, qui a toujours été l’objet du profond respect de la jeune reine, et qui parait lui porter un intérêt sincère. On doit déjà au noble duc la fin de quelques dissentimens de famille dans l’intérieur du palais, et l’on sait qu’il s’efforce d’apaiser les esprits les plus animés de son parti. En attendant, les tories ont fait éprouver au ministère, dans la chambre des lords, un échec qui prolongera encore l’affreuse situation de l’Irlande. Le bill de la réforme municipale en Irlande, entièrement dénaturé il y a quelques années, par les amendemens de lord Lyndhurst, et repris chaque fois sans succès à la chambre haute, a été encore cette année combattu par le même orateur. Tel qu’il est maintenant, la chambre des communes se refusera sans doute à y donner son adhésion, et on ne sait jusqu’à quel point ce nouvel ajournement influera sur les esprits en Irlande. Il est à remarquer que depuis lord Castelreagh jusqu’à lord Lyndhurst, ce sont toujours des membres irlandais qui ont nui au bien-être de leur patrie. On s’attend plus que jamais à la dissolution du ministère anglais.


REVUE LITTERAIRE


Le caractère industriel introduit dans la littérature contemporaine par quelques écrivains d’imagination, et que nous avions tout récemment encore l’occasion de caractériser, produit sur les esprits littéraires deux résultats bien différens, selon la nature de leurs tendances. Les uns, s’abandonnant sans réserve et en toute hâte aux hasards et aux profits immédiats de l’improvisation, dispersent et jettent à tout venant, comme en une espèce d’adjudication intellectuelle, ce qui leur reste de verve épuisée et de combinaisons dramatiques ; les autres, au contraire, par une réserve très honorable, se retirent comme en la solitude de leur pensée et laissent à peine fleurir une fois l’an ces roses odorantes de Poestum, dont on aimait la moisson toujours nouvelle. Mais ce sentiment, que M. Alfred de Musset exprimait d’ailleurs avec tant de vérité dans une charmante nouvelle, le Fils du Titien, n’a-t-il pas aussi son exagération qu’il faut combattre ? et dans cette universelle dispersion, dans ce découragement littéraire, n’appartient-il pas aux esprits qui ont le vrai sentiment de l’art, d’un art élevé, de donner les premiers l’exemple ? Nous nous sommes quelquefois moqués des jeunes poètes qui se comparent au Christ ; mais nous admettrions volontiers l’assimilation, si quelques-uns d’entre eux chassaient les vendeurs du temple. Pour ne parler que des maîtres, combien leur silence prolongé n’est-il pas regrettable ! De leur part, la mesure et la sobriété ne peuvent pas dégénérer en gaspillage et en abandon ; M. de Vigny, M. Mérimée, par exemple, ne suivront jamais les traces de M. de Balzac. Tout cela déroute singulièrement la critique, qui a toujours devant elle les mêmes lutteurs, et qui se dégoûte vite des combats de carrefour qu’il lui faut soutenir, sans profit pour l’art, sans presque de curiosité pour le public. Les réimpressions ne suffisent pas. Sans doute, nous avons relu avec plaisir le dernier volume des œuvres de M. de Vigny, qui vient de paraître ; mais tout le monde sait la Maréchale d’Ancre ou Chatterton, comme tout le monde voudrait savoir la Seconde consultation du Docteur Noir. Je n’ignore pas que les diables bleus ne sauraient lutter de vitesse avec l’industrie de certains écrivains, et que les héros de M. de Vigny, Gilbert, André Chénier, seraient fort désorientés dans la société des gens de lettres. Faut-il néanmoins abandonner la cause de la poésie à cette fécondité malheureuse qui fait mieux sentir encore la stérilité littéraire, et que la crise de la librairie contribue d’ailleurs à mettre dans tout son jour ? Nous mentionnerons donc à peine aujourd’hui quelques ouvrages d’imagination pour passer vite aux livres sérieux, aux travaux d’érudition.

Léonore de Biran, par Mme de Cubières [1]. — Il est, dit Mme de Cubières, des êtres auxquels le ciel a tout donné hormis le pouvoir d’être heureux ; mais, s’il leur refuse le bonheur, il leur accorde en revanche la fermeté qui supporte les maux et l’intrépidité qui les défie. Pour de pareilles ames, la douleur a des profondeurs inconnues, le courage des ressources ignorées. — C’est à la peinture sans recherche, sans prétention, mais très délicate à la fois et très ferme, d’un grand dévouement et d’un difficile sacrifice de cœur, qu’est consacré le roman de Mme de Cubières. Un jeune homme ardent, forcé par des circonstances impérieuses et invincibles d’épouser la sœur de la femme qu’il aime, et de comprimer avec de continuelles anxiétés et d’involontaires crispations un sentiment qui troublerait le bonheur de la créature bonne et naïve qu’il a associée à son sort ; la résignation exaltée de Léonore, qui réclame pour elle seule les refoulemens et les tristesses d’un cœur brisé, ce caractère noble et attachant qui s’use lentement dans une lutte sans issue ; d’autres personnages secondaires, Mme Darbel, ame tranquille devant qui tout ce drame simple et déchirant se passe sans qu’elle le devine, parce qu’elle suppose partout le bonheur là où elle ne voit pas la souffrance ; la douce et blonde tête de Mathilde qui est la cause involontaire et ignorante de tous ces malheurs ; l’amiral de Saint Amant, qui chérit Léonore d’un pur amour de vieillard touchant et aimable, et qui met au service de l’innocence malheureuse de la jeunesse l’expérience sévère de son grand âge ; toutes ces figures tracées par Mme Cubières avec un talent souple, fin et varié, sont mises en œuvre dans une action touchante, qui est dramatique sans viser nullement au fracas, aux péripéties, aux dénouemens bizarres, aux aventures compliquées, aux rencontres forcées des romans modernes. Beaucoup d’observations de cœur déliées et quelquefois un peu subtiles, dont les femmes ont seules le secret, un sentiment exquis des convenances qui n’exclut nullement la sensibilité et la grace, des mots spirituels et courts qui indiquent une connaissance parfaite du monde, ornent et relèvent à propos l’arrangement volontairement simple du récit.

On pourrait adresser quelques reproches à cette attachante histoire, et il serait bien désirable que l’auteur, en se conformant aux conseils d’une critique sage et désintéressée, prît, par son prochain livre, une place définitive parmi les romanciers de ce temps-ci. Léonore de Biran révèle un talent si distingué, qu’on y peut presque compter, et que nous abdiquons volontiers, en cette circonstance, notre réserve, ou si l’on veut notre prévention ordinaire au sujet des romans et surtout des romans de femmes. Mme de Cubières a déjà écrit plusieurs livres : Marguerite Aimond et les Trois Soufflets ; et par la publication d’Emmnerik de Mauroger, elle a quelque peu attiré l’attention publique, qui, sans nul doute, ne peut que se fixer de plus en plus sur un écrivain si habile et si naturel. Malgré Werther, malgré l’Héloïse de Rousseau, et quelques autres romans du premier ordre, il est permis de penser que la forme épistolaire n’est pas la meilleure. Nous félicitons donc Mme de Cubières d’avoir repris, dans Léonore de Biran, le procédé narratif dont l’absence rend quelquefois languissante l’action d’Emmerik de Mauroger.

Familiarisée avec ses personnages, Mme de Cubières a cru dès l’abord ses lecteurs aussi bien informés qu’elle, et la confusion des noms de baptême déroute pendant les premières pages de Léonore. Mme de Cubières ferait bien aussi de resserrer le cadre de ses romans, où l’unité manque un peu et où elle devrait ne pas admettre des personnages par trop inutiles à l’action. Peut-être, par exemple, Léonore de Biran aurait-elle gagné à être dégagée de certaines parties un peu longues et pâles ; l’épisode de Mme de Treuk, la vie du général Darbel, auraient pu, sans inconvénient, être réduits à de moindres proportions. Quant au style, il est d’une femme du monde, élégant, fin et simple. Je le voudrais, dans quelques endroits, un peu plus châtié et plus sobre de détails. Il y a aussi çà et là quelques rares prédilections pour des mots un peu bizarres, comme repoussement dans le sens d’aversion. Mais ce sont là de bien minces objections après une aussi charmante lecture. Le seul conseil sérieux que la critique puisse donc offrir à Mme de Cubières, c’est de donner à ses livres leur vraie proportion, et surtout de ne pas gaspiller par des écrits trop fréquens un talent qui n’a besoin que de se concentrer dans une œuvre étudiée et de mûrir en se contenant.




Les Salaziennes', par M. Aug. Lacaussade [2].- Ce recueil annonce du talent et un sentiment poétique élevé. Nous répéterons, cependant, à propos des vers de M. Lacaussade, ce que nous avons eu déjà occasion de dire depuis quelques mois de chaque nouveau volume de poésies. La forme est facile, harmonieuse, mais on y cherche trop souvent en vain un cachet original et distinctif. M. Lacaussade est un admirateur de M Victor Hugo ; il a gardé, avec ce qu’elle a de vague et d’indécise, la manière des Méditations. Ce n’est pas que les jeunes écrivains doivent sans doute s’interdire l’imitation des maîtres ; mais il arrive souvent, dans les débuts, de prendre pour des impressions propres et toutes personnelles ce qui n’est après tout que le souvenir plus ou moins effacé d’une première lecture enthousiaste, qu’un sentiment étranger qu’on finit par regarder comme sien, sans songer même à en varier la nuance. Dès les premières pages, tout se devine par les titres : c’est l’Eloile du matin, le Barde à la fleur, la Nacelle, le Lac, l’Orage. Par malheur on arrive vite à l’épuisement, aux choses connues et cent fois dites, en prenant ainsi pour sources d’inspiration préférées le spectacle de la nature, spectacle sublime sans doute, mais qui, de notre temps, se réfléchit dans la poésie sous un aspect toujours pareil. M. Lacaussade, je le sais, a essayé de peindre une nature nouvelle ; né à l’île Bourbon, au pied du mont Salaze, il a chanté les oiseaux blancs, les arbustes fauves des mornes. Mais pour nous intéresser vivement, nous enfans casaniers des cités, il faut plus que les demi-teintes d’un tableau heureusement touché en certaines parties ; il faut toute la lumière, toute la sève des tropiques, et il ne suffit pas, pour arriver à la couleur locale, de jeter çà et là quelques noms de plantes plus ou moins bizarres. M. Lacaussade nous paraît donc avoir fait une trop large part, dans la poésie, aux rayons, aux orages, aux étoiles, au murmure des mers, et au bengali. Nous lui demanderons plus de sentimens réels et vrais, une étude plus sérieuse de la vie pratique, car c’est là surtout ce qui lui manque. En amour comme en politique, car il a chanté la politique et l’amour, M. Lacaussade s’est trompé, ce nous semble, et s’est contredit plus d’une fois. Est-il vrai, comme il le dit, que tous les rois soient des tigres à face humaine, et que Dieu ait tort de souffrir leurs attentats ? De son côté, M. de La Mennais est-il bien réellement le vengeur des nations, et faut-il considérer comme amis des tyrans tous ceux qui ne se rangent pas à la foi de son catéchisme politique ? Quand M. Lacaussade, à propos des années de sa propre jeunesse, parle de ses blasphèmes sans fin, des ébullitions de sa colère, de ses désirs de tombe et de cercueil, ne cesse-t-il pas complètement d’être naturel et vrai ? Tout homme a ses heures de tristesse et de découragement sans doute ; mais quand cette tristesse s’exagère, elle court grand risque de n’être plus qu’un sentiment faux, un spleen qui prête au comique. L’inexpérience du jeune poète se trahit ainsi en une infinité de détails. Il parle des trouvères comme de gens mélancoliques et rêveurs ; il parle aussi des bardes grecs, et s’il se trompe de la sorte sur les hommes ou les appellations du passé, il nous paraît aussi s’abuser quelquefois d’une singulière façon sur les hommes de son époque. Il croit, par exemple, à la profonde perfidie, à l’immense méchanceté du critique, et s’imagine de bonne foi qu’il y a dans ce monde des gens dont l’unique emploi est d’empêcher le génie d’arriver à la gloire. Le critique est-il donc si ennemi de la réputation des écrivains, et ne devrait-on pas l’écouter un peu, au lieu de le maudire, quand il signale, par exemple, à M. Lacaussade l’emploi du verbe azurer comme une nouveauté grammaticale, et qu’il se permet de ne pas regarder comme très correct ce vers :

Dans un humble réduit que nul faste décore.

Au reste, si méchant qu’il soit, le critique aime à reconnaître dans les Salaziennes de généreux instincts, une facture élégante, et des fragmens heureusement jetés auprès de morceaux pâles et vagues.


HISTOIRE DES OSMANLIS ET DE LA MONARCHIE ESPAGNOLE, pendant les XVIe et XVIIe siècles, par M. Léopold Ranke [3]. — On pourrait peut-être s’étonner au premier abord de trouver réunies dans un même volume, rattachées à un même point de vue et présentées comme les deux termes inséparables d’un grand problème scientifique, les histoires, si tranchées, de la Turquie et de l’Espagne. Du harem à l’Escurial, il y a loin, sans doute, et la transition est brusque des muets de Constantinople aux dominicains, inquisiteurs de la foi ; et cependant l’Espagnol et le Turc, le vainqueur et le vaincu de Lépante, ont accompli, à une certaine époque, des destinées presque identiques. Tous deux ont menacé l’Europe d’une prépondérance absolue, ou d’une conquête sans pitié. Ils ont eu, pour un temps, la force militaire, comme l’Italie l’intelligence ; et tous deux aussi sont tombés de leur rang suprême, sans avoir subi ces malheurs inévitables qui changent d’un seul coup le sort d’un peuple. Quelles sont donc les causes réelles de cette dégradation rapide ? Comment, au XVIe siècle, les Turcs, déclarés invincibles et redoutés de tous, ont-ils commencé à craindre pour eux-mêmes ? Pourquoi l’Espagne a-t-elle laissé échapper le sceptre de Charles-Quint et de Philippe II ? Telles sont les hautes questions que M. Ranke a traitées dans ce livre. Les Osmanlis l’occupent d’abord. Il les montre rapidement au temps de leur puissance. L’Europe tremble devant eux, et Venise leur paie des tributs, que son orgueil républicain cherche en vain à déguiser sous le nom de présens ; l’Asie les redoute comme la chrétienté, car on sait partout la vérité de ce proverbe turc : Là où un cheval ottoman a posé le pied, l’herbe ne croit plus. Bajazet peut se nommer justement l’ombre de Dieu sur les deux parties du monde, et Chaireddin-Barberousse a presque raison quand il dit que son turban, placé au bout d’une perche, fait trembler et fuir les chrétiens. M. Ranke cherche les causes de cette supériorité des Osmanlis dans leur système féodal, l’organisation de leurs esclaves, leurs dogmes religieux, le despotisme absolu des souverains. Il prouve, en quelque sorte, la nécessité de ce despotisme, dans un empire qui n’a pas été fondé par une race dominante, ou par l’alliance et la réunion de diverses populations, mais uniquement par un maître et des esclaves. Après avoir exposé, avec une remarquable lucidité, la forme et l’esprit même du gouvernement des sultans, M. Ranke traite en détail de l’administration de l’empire par les visirs et les magistrats subalternes, de l’influence des femmes, et surtout du sérail, des milices, des janissaires. Fondé par la guerre, l’empire ottoman avait besoin de la guerre pour durer et grandir ; mais quand Sélim eut ouvert la série des sultans fainéans, quand on eut méconnu la loi sainte qui enjoignait à tout maître nouveau de tenter une entreprise éclatante, alors l’affaiblissement arriva pour tous, l’état, le chef et les sujets, ou plutôt les esclaves. La corruption descendit du sultan au visir, et gagna rapidement les janissaires eux-mêmes : ces redoutables soldats qui avaient si long-temps vécu comme des moines, chastement, sobrement, subirent l’influence des femmes, et tournèrent contre le souverain dégradé l’activité qu’ils avaient jusque-là dépensée sur le champ de bataille. Leur courage s’éteignit faute d’alimens, et les mêmes hommes qui n’avaient jamais fui, tombèrent à un tel degré de lâcheté, qu’ils fermaient les yeux et détournaient la tête en mettant le feu à leurs mousquets.

C’est ainsi, dans les détails de l’organisation administrative, dans l’étude rigoureuse des faits, que M. Ranke cherche le point de départ de ses aperçus historiques. On pourrait demander plus de fermeté et d’étendue à ses conclusions, plus de rigueur et d’élévation à sa philosophie ; mais on ne saurait rendre trop de justice à son exactitude, à la sage disposition de son travail, à sa méthode contenue et sévère. L’Histoire, de la monarchie espagnole présente les mêmes imperfections, mais aussi, et à un degré plus élevé peut-être, les mêmes qualités durables que l’Histoire des Osmanlis. La science s’est occupée déjà tant de fois de Chartes-Quint et de Philippe II, qu’il semble difficile d’exciter, à propos de ces noms illustres, un intérêt soutenu, tout en restant dans la sphère des recherches positives. Cependant M. Ranke a su rendre à son sujet l’attrait inattendu de la nouveauté. Il s’est attaché bien moins à faire connaître la situation de la monarchie espagnole à l’égard de l’Europe, que la lutte soutenue, dans le sein même de cette monarchie, par le pouvoir souverain contre les intérêts si divisés des provinces, et leur résistance à la formation d’une unité nationale. M. Ranke traite tour à tour des rois, et ces rois sont Charles-Quint et Philippe II, des ministres, des états et de l’administration, de la noblesse, du clergé, des villes, des finances, et des revenus de l’Amérique. Il suit dans ses replis infinis la politique profonde de la maison de Hapsbourg, et la montre s’appuyant sur l’inquisition, pour enlever, sous le prétexte de la foi, aux riches leurs richesses, aux grands leur autorité, triomphant d’une nation par une autre, et profitant des sympathies comme des haines pour retenir sous un même sceptre les provinces espagnoles qui furent des royaumes, et les royaumes déchus tombés au rang de provinces conquises. L’Histoire de la papauté avait assuré déjà à M. Ranke, à côté de Heeren, une place élevée parmi les écrivains de l’Allemagne. Ce nouveau travail, qui est une seconde partie de l’Histoire des princes et des peuples de l’Europe méridionale au seizième et au dix-septième siècle, sera justement compris dans le nombre, déjà bien restreint d’ailleurs, des bons livres de ce temps-ci ; car l’auteur a su joindre à une puissante patience d’investigations cette sage défiance des théories aventureuses, ce simple bon sens, qui rencontre presque toujours le vrai, en un mot ces qualités, toutes françaises, qu’il importe d’autant plus de signaler dans l’école allemande, qu’on pourrait citer en France des écrivains en renom, du reste, qui ne s’en préoccupent guère.


HISTOIRE DU DROIT ROMAIN AU MOYEN-AGE, par M. de Savigny [4]. — Le nom et les travaux de M. de Savigny étaient connus et appréciés en France bien avant que la traduction eût popularisé son livre. Nous n’aurons donc point à exposer ici l’analyse de ses doctrines, ou l’ensemble de son système. M. Guizot dans son Histoire de la civilisation française, M. Lerminier dans sa Philosophie du droit, ont jugé l'Histoire du droit romain au moyen-âge avec l’attention sévère et consciencieuse que réclamaient l’importance du sujet, ainsi que la patiente et rigoureuse exécution du livre. M. de Savigny a réalisé, par trente ans de travaux et par l’application toujours soutenue d’une haute intelligence à une même étude, l’une des œuvres les plus complètes et les plus remarquables de l’école historique allemande. Il ne s’agit point ici de mythes ou de symboles. M. de Savigny ne dépense pas, comme Niebuhr, les trésors de la science en aventureuses négations, il ne bâtit pas un système sur des monumens tout au moins problématiques, sa critique forte et contenue ne passe jamais d’une formule aride et sèche au domaine infini des rêves poétiques. Il a consulté Walter, Canciani, Mabillon, Muratori, mais pour leur demander, avant tout, des textes et non de l’inspiration lyrique, comme cela s’est vu quelquefois à propos de Marculphe ou des capitulaires. Le droit, je le sais, a bien aussi sa poésie ; mais ce qu’il y faut chercher surtout, c’est la raison ; et si froide, si patiente que soit l’investigation, elle est encore sujette à bien des erreurs, témoin ce livre même de M. de Savigny dans lequel M. Guizot a trouvé à la fois tant de choses à louer et à contredire.

On avait cru long temps, on le sait, que le droit romain, entraîné dans la ruine de l’empire d’Occident, ne s’était relevé que par hasard, six cents ans après sa chute. La critique historique avait accepté cette opinion comme un fait incontesté et réel. Ce fut donc une pensée hardie que de la soumettre à un contrôle sévère, ce fut aussi un remarquable résultat que d’en démontrer en bien des points la fausseté, résultat d’autant plus notable que les découvertes, les aperçus neufs, ignorés et justes, sont plus rares en histoire qu’on ne le pense d’ordinaire. Il importe d’ailleurs, pour apprécier sainement le moyen-âge, d’y suivre, à travers leurs mille transformations, les traditions les plus lointaines de l’antiquité. Ce qu’on avait cru effacé sans retour, mœurs, croyances, philosophie, n’est souvent qu’altéré, déguisé, mais reconnaissable encore à l’œil attentif. La Rome chrétienne des papes continue la Rome des consuls. Les Larves, les Lémures, qui erraient autour des tombeaux antiques, se sont changés en damnés chrétiens, et le mystique auteur du traité de Morientibus aurait pu justement, à l’appui de ses récits étranges et de la vérité des apparitions merveilleuses, invoquer le témoignage de Pline, qui avait dit avant lui, post sepulturam visorum quoque exempla sunt : Bien avant la fierté de saint Romain, les vestales avaient le privilège de sauver du supplice les criminels qui se rencontraient sur leur route. Le chevalier 0wein, en descendant au purgatoire Saint-Patrice, se souvenait vaguement d’Énée et du rameau d’or, et dans le XVIIe siècle encore, les morts, en certains lieux de l’Allemagne et de la France, emportaient dans le cercueil la pièce de monnaie qui servait à payer le passage fatal. Pourquoi donc, quand la fable mythologique reparaissait sous la légende chrétienne, quand le conteur, qui avait oublié le nom et la langue de Pétrone se souvenait de la matrone d’Éphèse, pourquoi enfin, quand l’antiquité vivait puissante encore par sa poésie, aurait-elle cessé de vivre par ses lois ? Le christianisme vainqueur avait essayé, souvent en vain, de proscrire ses rites, mais sans pouvoir en triompher. Il les adopta donc en les sanctifiant. Le jurisconsulte barbare, le glossateur, devaient-ils se montrer plus sévères que le prêtre ? La théologie invoquait Platon ; Aristote gardait sa suprême autorité. Les codes de l’empire, à leur tour, pouvaient-ils perdre tout à coup leur puissance ? Non certes, et les traditions du droit romain s’imposèrent aux barbares eux-mêmes, comme le christianisme, comme la langue latine. Mais au milieu de tant d’élémens divers, les traditions devaient nécessairement s’altérer et se confondre, ou se continuer à l’état latent.

M. de Savigny a distingué, dans les destinées du droit romain au moyen-age, deux périodes tranchées : d’une part, six siècles d’ignorance ; de l’autre, sept siècles d’une culture plus ou moins heureuse. Il retrouve, dans ce droit, le lien commun de l’Europe chrétienne ; il le suit, à travers les invasions, dans les lois de la cité et du peuple, dans tous les actes de la vie publique ou privée. On peut contester, en certains points, le système de M. de Savigny, on peut nier quelques-unes de ses conclusions ; mais on s’étonnera toujours de l’étendue de ses vues et de sa pénétration. Son livre est complet : il commence par l’exposition des sources du droit, au Ve siècle, et s’arrête au moment où le seizième vient déplacer les fondemens de la science. Rien n’est omis et rien n’est long ; la juste mesure est gardée partout, ce qui est rare dans les travaux de ce genre. M. de Savigny traite toujours suffisamment, en quelques pages nettes et précises, les questions les plus élevées ; il montre la prédilection particulière que le clergé témoigne au droit romain, et comment il s’applique à le propager ; la fécondité et l’intelligence des travaux de l’Italie, au XIIe siècle ; la stérilité du XIIIe ; le réveil de l’esprit scientifique, l’adoption des formes de la dialectique, par les jurisconsultes ; l’application du procédé philosophique, qui n’aboutit souvent qu’à un vain formalisme. Ainsi, l’histoire littéraire s’ajoute à l’histoire dogmatique et la complète. Le savant jurisconsulte étudie l’organisation des universités allemandes, françaises, italiennes, espagnoles ; il montre l’influence qu’elles ont exercée sur le développement intellectuel des peuples de l’Europe, et en particulier sur le droit. L’enseignement oral et l’enseignement écrit, la chaire et la glose, sont étudiés avec une parfaite attention ; et tel est le soin de M. de Savigny à signaler toutes les causes de la diffusion de la science et de ses progrès, qu’il consacre à l’histoire matérielle des livres de droit, à leur fabrication, à leur prix, un chapitre spécial. Les manuscrits de Paris étaient renommés par leur luxe, souvent excessif ; les étudians surveillaient eux-mêmes les copies. A Bologne, au XIVe siècle, les marchands ou les loueurs de livres devaient avoir ans leur boutique cent dix sept ouvrages divers. La location variait d’après le nombre des feuilles, l’utilité ou la rareté de l’ouvrage ; mais, en général, le prix de cette location était de quatre deniers (huit centimes). Dans le XIVe siècle, le prix moyen de chacune des trois parties du Digeste et du Code, avec les gloses, s’élevait à 150 francs de notre monnaie. Ces détails sont secondaires sans doute, mais ils témoignent du soin qu’apporte M. de Savigny à élucider son sujet jusque dans ses derniers replis.

Les vies des jurisconsultes du moyen âge, à dater d’Irnerius, occupent le dernier volume. C’est là, sans aucun doute, l’une des parties les plus importantes du livre de M. de Savigny. Sans parler de la bibliographie qu’il est toujours nécessaire de posséder à fond, on sent l’intérêt qui s’attache, en toute science, à l’étude de ceux qui ont voué leur intelligence à ses progrès. Comment, en effet, apprécier les doctrines générales, quand les travaux particuliers ne sont pas connus dans le détail ? Comment séparer les hommes de leur temps ? On a peine à comprendre que le traducteur, M. Guenoux, ait mutilé cette partie si utile et si neuve, d’un livre en tout si complet. C’est là une profanation qui n’a, selon nous, aucun motif plausible, et, bien que M. de Savigny lui-même ait approuvé les suppressions, nous ne voyons là qu’une nécessité purement industrielle. Qu’on agisse de la sorte avec les livres de l’érudition mercantile, avec des ouvrages écrits aujourd’hui d’après des documens rapidement lus la veille, cela se conçoit. Mais il n’en est pas de même des œuvres qui font révolution dans la science et qui sont destinées à durer ; et M. Guenoux, au lieu de rayer d’un trait de plume ce qui avait quelquefois coûté à l’auteur plusieurs années d’étude, eût agi plus sagement peut-être, en appliquant à sa propre préface ce procédé de dégagement et d’élimination.


LEGISLATION CRIMINELLE MARITIME, par M. Hautefeuille [5]. — On s’est beaucoup occupé depuis 1830, et l’on s’occupe encore de refondre les diverses lois qui ont réglé, en d’autres temps, la constitution de l’armée de terre. La marine et sa législation spéciale sont loin d’avoir attiré au même degré l’attention des deux chambres et du gouvernement. Est-ce un bien, est-ce un mal pour la marine qu’elle ait paru ainsi délaissée, ou reléguée au second rang dans les préoccupations des pouvoirs publics ? Le mérite des changemens introduits dans l’organisation des troupes de terre nous apprendra un jour jusqu’à quel point notre force navale a lieu de s’affliger qu’on n’ait pas encore soumis à de semblables remaniemens le régime sous lequel elle est depuis long-temps placée. Mais que l’on augure bien ou mal d’une révision législative qui serait tentée dans la sévère constitution pénale de la marine, il n’en faut pas moins applaudir aux efforts qui tendent à éclairer quelques parties de ce vaste sujet par des publications consciencieuses. Ainsi se mûrissent les questions qui offrent le champ le plus large aux controverses ; ainsi on les fait avancer peu à peu vers une solution qui arrive sans danger. C’est dans ce but que nous recommandons aux esprits sérieux un livre dont la lecture nous a vivement intéressés, tout en contrariant néanmoins nos idées ; nous voulons parler de la Législation criminelle maritime, par M. Hautefeuille, naguère procureur du roi à Alger, aujourd’hui avocat aux conseils du roi et à la cour de cassation. Ce n’est pas que ce livre de droit pénal ait été écrit dans des vues de réforme ; loin de là, il s’appuie sur cette donnée première, que la législation pénale maritime est suffisante pour faire face aux nécessités journalières du service ; et même, si l’auteur remarque çà et là plusieurs lacunes dans l’ensemble du système pénal, on peut croire que, le jour où il s’agirait de les combler, il proposerait des dispositions au moins égales en sévérité à celles qui ont maintenant force de loi. Son traité a été rédigé au point de vue de cette rigueur traditionnelle qui s’est perpétuée jusqu’ici parmi les chefs de la marine militaire. Cependant ce livre, tel qu’il est, et assuré comme il l’est d’obtenir tous les suffrages des gens spéciaux, s’adresse à beaucoup d’autres lecteurs qui trouveront profit à saisir dans l’ensemble d’un seul cadre tant de textes de lois recueillis avec choix et accompagnés d’un commentaire simple, rapide, lumineux. On sera d’ailleurs forcé de se servir du livre de M. Hautefeuille, même pour le combattre. On peut espérer, du reste, qu’il sera combattu, et que les châtimens consacrés par les lois encore existantes ne seront pas le dernier mot de la pénalité de notre siècle. La réforme est moins nécessaire dans le code pénal de l’armée de terre, où il n’y a pas de ces peines qui dégradent l’ame en déchirant le corps ; et pourtant il y en a d’exagérées et qui portent plus loin que ne le veut le véritable intérêt social. Heureusement, le régime pénitentiaire porte dans son sein le remède à cette étrange aberration de la loi pénale. Pour la marine, qui aura toujours besoin d’une pénalité spéciale, il y a aujourd’hui des châtimens corporels avilissans, intolérables dans nos mœurs et dans l’état de notre civilisation : telles sont la cale, souvenir atroce de la question des temps barbares, et la bouline, dont la gravité s’apprécie par le nombre de coups de cordes infligés au patient. Ces hideux moyens de discipline ne tarderont pas, quoi qu’on en dise, à disparaître de notre code pénal maritime, qu’ils déshonorent, même en demeurant souvent sans application. Fusillez vos matelots sur le pont, comme les Anglais l’ont fait de leur amiral Byng ; reléguez-les à fond de cale, pendant toute une traversée, dans le plus sombre isolement pénitentiaire ; mais respectez en eux la dignité humaine, et quelque chose de plus peut-être, l’honneur français.




  1. 2 vol., in-8°, 1839, chez Magen, quai des Augnstins.
  2. Paris, 1839, in-8°, chez Aillaud, 11, quai Voltaire.
  3. Traduit de l’allemand, par M. Haiber, 1 vol. in-8°. Paris, 1839. Debécourt, rue des Saints-Pères, 69.
  4. Trad. Par M. Ch. Guenoux, 3 vol. in-8°, Paris, 1839, Hingray, rue de Seine, 10.
  5. In-8°, chez Ladrange, quai des Augustins, 19.