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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1918

Chronique n° 2059
31 janvier 1918


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Jamais quinzaine, depuis quatre ans, n’a été, au point de vue militaire, plus vide d’événemens accomplis que celle du 10 au 25 janvier 19!8, ni peut-être plus grosse d’événemens en préparation. Sous ce rapport, s’il n’y avait pas eu, dans les parages des Dardanelles, une action navale qui a envoyé au fond de la mer le trop fameux croiseur léger Breslau, et qui parait avoir gravement endommagé le non moins fameux croiseur de bataille Gœben, il ne s’y serait passé rien de mémorable. On se rappelle les aventures de ces deux vaisseaux allemands, un peu corsaires et bien dignes d’arborer le drapeau de la Kultur, qui, avant la déclaration de guerre, dès le 4 août 1914, au matin, frappèrent les premiers coups dans la Méditerranée, en bombardant du large d’innocentes villes algériennes, puis s’enfuiront, poursuivis sans succès, toujours manques d’une escale, et purent, ayant franchi les Détroits, se réfugier sous Constantinople, où, à l’imitation de leur auguste maître, ils se firent Turcs; fin aussi morale que leur vie, et en parfaite harmonie avec leurs exploits. Leur nouveau dieu musulman ne leur a pas été plus propice, à la longue, que leur ancien dieu allemand ; la même justice attend et récompensera le Gœben-Sultan-Sélim, et le Breslau-Midilli.

Sur terre, ou n’a signalé, en France, que les canonnades accoutumées; duels d’artillerie, dont tantôt l’un, tantôt l’autre des adversaires prend l’initiative, et qui font rage ici ou là, comme par rafales, et s’apaisent, pour recommencer ailleurs. Plus fréquens dans certains secteurs, ou plus violens, ils marquent en quelque sorte les points vifs, les points névralgiques, qui sont demeurés les mêmes, probablement parce que ce sont les points stratégiques : l’Yser, Cambrai, Saint-Quentin, le Chemin des Dames, Verdun, auxquels semblent s’ajouter, après un long silence ou un calme relatif, la région de Nancy et la Haute-Alsace. De temps en temps, une pointe rapide dans la tranchée d’en face, afin de ramener des prisonniers et de s’éclairer ; partout, de grands travaux, défensifs ou offensifs ; des précautions multipliées, en regardant, en écoutant venir l’heure du Destin, si cette heure doit sonner dans une suprême bataille. En Italie, où, le 1er janvier, les Autrichiens, chassés de l’anse de Zenson, avaient été obligés d’abandonner leur tête de pont et de se replier sur la rive gauche de là Piave, on s’est remis aussi à échanger, au plateau d’Asiago, au val di Brenta et dans les Giudicarie, ce qu’un communiqué du général Diaz appelle joliment «tiri di molestia, » des « tirs de gêne; » toute une semaine, la neige s’en est mêlée, a même momentanément aveuglé les batteries lourdes et paralysé les avions ; et, sauf des rencontres de patrouilles, il n’y a eu d’engagemens d’infanterie qu’autour du Mont Asolone et aux environs de Campo Sile. Le premier a été le plus sérieux ; les Italiens y ont fait près de 300 prisonniers, officiers et hommes de troupes. Le haut commandement ennemi se réserve-t-il ? Combine-t-il une attaque forte et puissante, qui coïnciderait avec la poussée, annoncée comme formidable, contre le front français, et serait ainsi une pièce du plan d’ensemble? Il se peut qu’il veuille en effet quelque chose de ce genre. Il se peut également qu’il ne puisse pas. Le mieux est de faire comme s’il pouvait et d’être prêt, sans cesse et sans lacune, en France et en Italie, à recevoir le choc et à tenir. Ce qui subsiste du front oriental, le front de Macédoine, sommeille, comme les nôtres, au bruit du canon ; mais il garde ses positions, et, dans les circonstances présentes, tant qu’il n’intervient pas un élément qui le ranime, cette espèce de faction vigilante est à peu près tout ce qu’on peut lui demander. En Palestine, l’armée anglaise avance de son pas lent et ferme, refoulant les Ottomans devant elle ; une récente dépêche la montre arrivée à une vingtaine de kilomètres au Nord de Jérusalem. Par son travail persévérant, non seulement la Ville Sainte est délivrée, la Terre Sainte le sera bientôt; mais l’Egypte elle-même est dégagée. Le résultat peut ne pas apparaître immédiatement dans toute son ampleur, mais il est immense.

Rayons de ce chapitre la Russie, qui n’existe plus militairement. Ce n’est pourtant pas qu’elle soit tranquille, et l’on serait même tenté de dire que le seul endroit où l’on ne s’y batte pas est la zone de guerre. Les provinces sont armées contre les provinces, les partis dressés contre les partis. Il ne s’écoule guère de jour sans que les rues de Pétrograd soient ensanglantées ; tout est motif à faire crépiter les mitrailleuses, aussi bien le pillage d’une cave que la dispersion d’un cortège. Les difficultés croissantes de l’alimentation ne sont pas faites pour modérer les passions féroces ou grossières. Un peuple, même celui-ci, ne se nourrit pas seulement d’utopies : il vient une heure où il faut que « l’Évangile éternel » ait un commencement de réalisation; où, à force de promettre la lune, on est obligé de donner la terre. Cette masse énorme, dont les deux tiers ne savent ni lire ni écrire, s’est facilement laissé persuader du miracle révolutionnaire ; elle a cru de bonne foi que, sous ses auspices, toutes les nations allaient s’embrasser et que, grâce à elle, à qui l’on n’avait pas cessé de répéter qu’elle était admirable, l’humanité, ayant appris à s’aimer d’un amour sans bornes, allait entrer dans un bonheur sans fin. Plus prosaïquement, et plus pratiquement, le paysan a vu qu’il n’était plus forcé d’être soldat, ou du moins d’en remplir les devoirs, y compris le dernier, qui est de savoir au besoin se faire tuer, et qu’en rentrant dans son village, il y trouverait une maison et un champ. Et comme on ajoutait qu’il n’y avait plus de tsar, plus de lois, plus de police, et que c’était lui, le gouvernement, il ne demandait qu’à s’épanouir tout de suite dans sa souveraineté toute neuve. Puisque les Allemands étaient des frères, il n’y avait qu’à fraterniser. La chose était simple. Cependant les négociations de Brest-Litovsk durent, se prolongent et traînent.

Trotsky avait d’abord déclaré, on s’en souvient, qu’il ne s’y rendrait pas : les soucis de la politique intérieure le retenaient au Soviet des commissaires. Pendant toute la première période des pourparlers, le président de la Délégation maximaliste avait donc été « le camarade Ioffe. » Quand elle revint à Pétrograd, au moment des fêtes, pour y goûter les joies de la famille et du club, il parut décidé qu’elle ne retournerait plus au quartier général du prince Léopold. Mais déjà Allemands, Autrichiens, Bulgares et Turcs se morfondaient à Brest-Litovsk et s’apprêtaient à rédiger un procès-verbal de carence. Trotsky se décida subitement à leur aller dire qu’il ne voulait pas y aller, et fit valoir les avantages de Stockholm. Mais M. de Kühlmann et le comte Czernin alléguèrent les dangers d’une capitale où l’Entente n’aurait pas manqué de tisser ses intrigues Le « non » allemand était catégorique ; un vrai nein, un beau nein parfaitement carré. Le ministre bolchevik s’inclina ; il manda à ses représentans de revenir, et, pour les assister de son esprit, il résolut de demeurer parmi eux. Quinze jours durant, on discuta, et tout se passa sans trop de mal tant qu’on ne sortit pas de la métaphysique, tant que l’on parla in generalibus, dans un langage un po’ generico, comme il est de règle, et d’usage au début des entretiens diplomatiques. Paix sans annexions, sans indemnité, paix démocratique. Les empires du Centre n’en marchandaient pas les mots aux bolcheviks émerveillés des progrès foudroyans de leur apostolat. Mais il fallut redescendre des nuées d’argent et d’or sur cette misérable terre. M. de Kühlmann, le comte Czernin, d’une voix mielleuse, et, d’une plus rude voix, le général Hoffmann, témoin du grand état-major, porteur de la pensée du maréchal Hindenburg et de Ludendorff, s’expliquèrent. « Sans annexion, c’est-à-dire... Sans indemnité, distinguons... Démocratique, assurément... » Mais, en fait, l’Allemagne considérait d’ores et déjà comme séparées de la Russie, par l’expression spontanée de leur volonté, la Pologne (cela va de soi, puisque, de compte à demi avec l’Autriche, elle l’avait théoriquement constituée en royaume), la Courlande, la Lithuanie, la Livonie, les îles. Si elle ne les déclarait pas tout aussitôt réunies à l’Empire, si elle ne se les appropriait pas dans les formes sommaires et brutales de la conquête, elle ne les rendait pas non plus, ne les lâchait pas, ne desserrait pas sa poigne, refusait de les évacuer. « Pas d’indemnité » signifiait que l’Allemagne ne paierait pas un sou pour les dégâts, pour les ravages causés par l’invasion, mais qu’en revanche la Russie lui rembourserait les frais de nourriture de ses prisonniers de guerre. Quant à « démocratique, » — ah! citoyens, qui donnerait aux empires et royaumes alliés, à Guillaume II, à Charles Ier, à Mahomet V et à Ferdinand de Cobourg des leçons de bonne et saine « démocratie? » Personne ne connaît mieux qu’eux ce qui convient à leurs peuples et à tous les peuples, qui n’ont qu’à s’en remettre à leur grâce. Vainement Trotsky a ergoté, la délégation extrémiste a soulevé de ces chicanes d’avocat que les militaires abrègent du tranchant du sabre. Aussi vainement, avec le goût bizarre des illettrés pour les palabres interminables, pour les dissertations à la fois naïves et compliquées, derrière Trotsky, aux côtés de Ioffe et du professeur Pokrovsky, le soldat, le matelot, le vieil homme et la vieille femme se sont entêtés à poser toutes sortes de questions. Deux ou trois entre autres. Par quel procédé régulier les provinces en litige, Courlande. Lithuanie, Livonie, seraient-elles invitées â faire connaître leur volonté? Quand les troupes allemandes en seraient-elles retirées? Ne serait-ce pas avant ce plébiscite ou ce référendum qui devait être exempt de toute pression, de toute intimidation même muette? Ne se hâterait-on pas, en vue de cette manifestation sincère et solennelle, de faire rentrer les fugitifs, expulsés par la guerre? Réponses impériales: la volonté des provinces est connue; elles l’ont suffisamment et valablement exprimée par l’intermédiaire de leurs assemblées locales, ces assemblées ne fussent-elles que des Diètes du type le plus archaïque, qui ne représentent que 7 pour 100 de la population, et moins encore, où ne siègent que quelques barons baltes, mais d’où sont exclus même les Allemands, simples bourgeois de profession libérale. Les troupes seront retirées un an au plus tard après la cessation définitive des hostilités ; les enlever plus tôt serait exposer le pays au désordre, et le livrer aux suggestions perfides de l’Entente. On n’interdirait pas aux réfugiés l’accès de leur patrie et de leur domicile ; mais ils auraient à faire la preuve qu’ils étaient bien partis de là, qu’ils rentraient réellement chez eux, et que la loyauté allemande ne risquait pas, sous couleur d’une généreuse réintégration, d’être Victime d’une immigration frauduleuse. Il n’a servi de rien à Trotsky de se cabrer, de hausser le ton, de laisser entrevoir la reprise possible de « la guerre révolutionnaire. » Les deux ministres impériaux et royaux ne lui ont pas mâché qu’ils savaient, à ne pas s’y tromper, que « la guerre révolutionnaire » n’était pas « la guerre, » et que celle-là même était impossible au soi-disant gouvernement maximaliste; que, pas plus révolutionnairement qu’autrement, on ne ramènerait au feu ces armées qui avaient fondu. Aux termes près, c’était la formule vulgaire : « Et si vous n’êtes pas contens... » La délégation bolchevik ne pouvait cacher qu’elle n’était pas contente, mais les Empires du Centre ne cachaient pas davantage que ses sentimens les intéressaient beaucoup moins, et jusqu’à ne les intéresser presque plus.

Il s’était en effet produit, dans l’intervalle des deux sessions de la Conférence, un fait d’une importance certaine. Lorsque les fondés de pouvoirs du Soviet s’étaient résignés à regagner Brest-Litovsk, ils y avaient rencontré des envoyés de la Jiada de Kieff : désormais, par conséquent, les maximalistes de Pétrograd ne traiteraient plus pour toute la Russie ou toutes les Russies : l’Oukraine présente aux négociations porterait la parole pour elle-même. Interrogés captieusement : « La délégation russe acceptait-elle que l’Oukraine fût officiellement admise ? » ils n’avaient pu s’y opposer, sans rompre avec leurs principes, sans en renier le plus essentiel, qui est que chaque nation, au sens étroit de « chaque nationalité, » doit seule décider de son sort. Quand, à la réflexion, ils se sont avisés de protester, ils étaient « bouclés. » Alors, ils se sont aperçus qu’en toute cette affaire, ils avaient joué le rôle de ce qu’on nomme, à la chasse aux canards, les « appelans. » Par leurs cris, ou par leurs discours, l’Allemagne se flattait d’attirer l’Entente dans les marais de Pinsk, où elle se serait enlizée. L’Europe centrale et ses acolytes, essoufflés, aspiraient secrètement, mais ardemment, à la paix générale. D’où ce délai de dizaine imparti, aux belligérans, à tous autres que la Russie, pour déclarer leurs intentions. Au bout des dix jours de rigueur, personne n’ayant dit mot, force a sans doute été de se contenter d’une paix séparée. Mais les Empires eussent, désiré qu’au moins ce fût une paix russe intégrale. La résistance des pays cosaques, du Caucase, et, en gros, de la Russie du Sud ne leur permettant pas de l’espérer, l’accession de l’Oukraine a été pour eux une aubaine qu’ils eussent payée cher; l’Allemagne plus cher encore que l’Autriche-Hongrie. C’est vers l’Oukraine que sur-le-champ ils ont tourné leurs efforts; c’est vis-à-vis d’elle qu’ils se sont obligeamment montrés enclins à la conciliation, à cause de sa position géographique, de ses ressources économiques, de ce qu’ils s’imaginent pouvoir y introduire et en tirer, de la direction politique qu’il est dans leurs desseins de lui imprimer.

On n’a pas eu trop de peine à s’entendre sur les bases d’un futur accord ; et l’on s’est quitté sur le point de conclure, afin de consulter de part et d’autre les gouvernemens, et en se donnant de nouveau rendez-vous au 29 janvier, pour la signature. A la vérité, les Chancelleries de la Quadruplice ne savent pas très clairement avec qui elles traitent. Ni avec quel État, ni avec quel organe de cet État diffus, encore dans les limbes. La Rada de Kieff est-elle la seule, ou ne dit-on pas qu’il vient de s’en constituer une seconde à Kharkoff ? L’Oukraine elle-même, dans ses données les plus matérielles, dans son aire territoriale, est aussi indéterminée que le royaume promis de Pologne. L’observation que nous en faisons n’a nullement pour objet soit de diminuer la valeur de l’arrangement, soit de réduire la portée de l’événement. Nous n’essaierons pas de nier que, pour toutes les raisons que nous avons dites, position de l’Oukraine dans la Russie du Sud, aux confins de la Bessarabie, tout proche de la Moldavie, richesse agricole, communications et débouchés, ce ne soit, en ce qui nous touche, un événement des plus fâcheux. On aurait dû mettre tout en œuvre pour y parer, pour devancer l’Europe centrale et lui barrer la route. Il nous reste la consolation de penser que l’Oukraine et la Pologne seront, entre l’Allemagne et l’Autriche, aujourd’hui complices, demain rivales, deux pommes de discorde, comme le furent les duchés danois après 1864. « La politique de l’Autriche est polonaise ; celle de l’Allemagne est oukranienne, » a-t-on pu dire. Et il est exact tout au moins que les hommes d’État de Vienne, qui, depuis le comte Badeni et même depuis le comte Taaffe, s’appuyaient sur les Polonais, n’avaient, à l’intérieur de la monarchie, que de la méfiance envers les Ruthènes, dont la Prusse vise à se servir depuis Bismarck, et même depuis Frédéric le Grand. Comment, au surplus, n’y aurait-il pas, autour de l’empereur Charles et chez les archiducs, quelque rancune à voir l’Allemagne s’insinuer en Oukraine dans le même instant où elle dissipe sans ménagement le rêve, pourtant suscité ou encouragé par elle, d’une Pologne qu’un lien de famille rattacherait à la couronne autrichienne?

Mais, en attendant que les fruits empoisonnés produisent un jour à venir leurs effets entre les Empires, des dissensions éclatent au-dedans de chacun d’eux. Elles éclatent peut-être un peu trop. A Berlin notamment, à la fin de la première semaine de janvier, on a fait courir le bruit, — qui a été un bien gros bruit, — de la démission de Ludendorff. Le spectacle qu’on nous donnait ainsi, à grand tam-tam, invitait à deux hypothèses: ou bien le parti militariste (car il est de plus en plus évident qu’il y a un parti militariste) était irrité jusqu’à la fureur du tour et de la pente que M. de Kühlmann avait fait prendre aux négociations de Brest-Litovsk; ou c’était une comédie montée par le Grand Quartier général dans l’astucieux dessein de faire croire que les « concessions » accordées à la Russie étaient incompatibles avec la situation militaire « prépondérante » et les intérêts politiques et économiques, comme avec la «dignité» de l’Allemagne. A l’opposé, le parti social-démocrate affirmait, plus haut qu’il ne l’avait fait encore depuis le 4 août 1914, « le droit des peuples à disposer librement d’eux-mêmes. » Entre les deux, ce qui découvre la manœuvre, des pangermanistes même, M. de Tirpitz en personne, par un télégramme de félicitations adressé au comte Hertling, s’ingéniaient à mettre en contradiction le Chancelier avec le ministre impérial des Affaires étrangères. Le Kronprinz, Hindenburg, Ludendorff, sont accourus au signal de détresse, comme ils l’avaient fait dans l’été de 1917 pour secouer et pousser à terre M. de Bethmann-Hollweg. Ces interventions deviennent une habitude, et, si elles se font plus impérieuses, elles sont dans la tradition prussienne : on en vil de telles au lendemain de Sadowa, et à la veille de la déclaration de guerre, en 1870 comme en 1914. Ce n’est pas impunément que les princes vivent plus d’un demi-siècle dans les camps, règnent sous la tente et dirigent la politique par les armes. Les armes sont alors les maîtresses du maître. Mais tout s’arrange, au moins provisoirement, quand, de deux interlocuteurs, l’un cède tout ce que l’autre exige. Tout s’est arrangé dans l’Empire jusqu’à la prochaine désillusion. Ni le général de Ludendorff n’est parti, ni encore moins Hindenburg ; ni le comte Hertling, ni M. de Kühlmann. Il n’y a eu qu’une crise domestique. Au lieu de M. de Valentini, chef du Cabinet de l’Empereur, l’état-major, achevant l’encerclement, a mis un homme à lui, Les civils ont juré aux militaires que, pour prix des « sacrifices » consentis à l’Est, ils auraient, à l’Ouest, les mains libres, comme si, Jusqu’à présent, ils les avaient eues enchaînées !

Ce qu’il y a probablement à retenir de cette histoire, ou de ces histoires, sans ajouter une foi absolue à tout ce qui a été raconté, et en tenant dans une juste suspicion une violence de presse qui est trop grande pour n’être pas artificielle, et qui ne serait pas tolérée si elle n’était pas de commande, c’est que, à un degré que nous n’avons pas le moyen de mesurer, l’état de l’Allemagne est troublé. Son état politique et social. D’autre part, certaines expressions employées soit dans le télégramme de l’amiral de Tirpitz, soit dans des articles inspirés, laissent penser que des frictions auraient pu se produire entre elle et son alliée, l’Autriche-Hongrie. Mais ce ne sont que des lueurs dans la nuit. En somme, nous manquons de renseignemens, et il nous faut interpréter des signes. Dans cette obscurité, le mieux, le plus sage ou le plus prudent, est de tabler sur le pire. Pour nous, nous n’avons et nous ne cherchons ni à dissimuler, ni à déguiser nos « buts de guerre » ou nos conditions de paix. Le président Wilson, après M. Lloyd George, les a exposées tout au long. Nous offrons à l’Europe centrale le « traité des Quatorze articles. »

M. de Hertling, devant la commission principale, le comte Czernin devant la Commission des Affaires extérieures de la Délégation autrichienne, viennent d’y faire à la même heure une réponse évidemment concertée quant au fond, mais dont la forme diffère selon leurs tempéramens personnels et nationaux. Si Hindenburg est le matamore de la troupe, M. de Hertling en est le bourru, et le comte Czernin le gracieux. La solution ne s’est point rapprochée d’un pas. Les deux Empires en sont toujours au statu quo ante bellum, comme dernière ligne de retraite. Sur tout ce qui est vague et futur contingent, ils sont précis; sur tout ce qui est précis, positif et immédiat, ils sont vagues. Seulement, cette réponse identique, pour la beauté de l’art, M. de Hertling la grogne, et le comte Czernin la danse.

De même que tout s’arrange, tout arrive; sauf, en Russie, ce qui devait être logiquement prévu. Néanmoins, on pouvait prévoir que l’usurpation maximaliste, incapable de souffrir à côté d’elle une Constituante où elle n’avait pas la majorité, la disperserait par la force, et c’est arrivé. Naturellement, cette exécution ne s’est pas faite sans un certain nombre de morts et quelques assassinats ; deux anciens ministres du gouvernement provisoire, M. Chingareff et Korochkine, malades, ont été tués à coups de revolver dans leurs lits d’hôpital. L’anarchie, partout et toujours, a pour compagne la terreur. Et l’odieux a pour pendant et pour complément le grotesque. Un bel échantillon du genre est le projet de résolution qu’avec l’assentiment de Lénine, M. Sverdloff, président du Comité exécutif des Soviets, demandait à la Constituante de ratifier : « L’Assemblée constituante décide que la Russie est déclarée République des soviets ouvriers, soldats et paysans. Tout le pouvoir central et tout le pouvoir dans les provinces appartient à ces soviets. » Voilà. Nous seuls, et nous tout. Mais le reste, tout ce qui, en Russie, n’est ni ouvrier, ni soldat, ni paysan, ou même tout ce qui, étant ouvrier, soldat ou paysan, n’est pas Soviet ou des soviets? Esclave. Il perd jusqu’à la ressource de rester chez lui. « Les droits de propriété privée sont supprimés. Tout le sol, le sous-sol et ce qu’il renferme est déclaré propriété de l’État, ainsi que les immeubles, forêts, etc. » Or, l’État, c’est le Soviet, qui décrète « le travail général obligatoire, l’armement des classes ouvrières, le désarmement des classes aisées et l’organisation d’une armée rouge socialiste d’ouvriers et de paysans. »

Un autre paragraphe marie désagréablement « la paix démocratique, » cette turlutaine, à la faillite la plus éhontée : « Tous les emprunts russes sont annulés. » Et, pour comble d’humiliation, les soviets omnipotens exhortent l’Assemblée constituante à confesser sa tache originelle, « comme ayant été élue d’après les anciennes listes électorales, » antérieure à « l’organisation de l’ordre socialiste; » comme telle, atteinte et convaincue du crime de « bourgeoisie; » et, comme telle, hors la loi : « Au moment de la lutte décisive du peuple contre ceux qui l’exploitaient, ces derniers ne peuvent trouver place dans aucun organe du pouvoir. Le pouvoir doit appartenir exclusivement aux classes ouvrières et à leurs représentans, les soviets. »

A la lecture d’un pareil factum, pour peu qu’on ait gardé le respect du bon sens et de l’équité, on est impuissant de dompter son mépris et sa colère. Il est difficile de ne pas dire que le projet des soviets est un chef-d’œuvre tout ensemble d’injustice et d’absurdité. C’est le rétablissement du servage, au profit de la classe la plus ignorante, la plus inculte, la plus arriérée, la plus primitive ; c’est, au XXe siècle, non pas au fond de l’Asie. non pas au cœur de l’Afrique, en pleine Europe, la réapparition d’un fétichisme social, imbécile et cruel, l’intronisation d’un despotisme de sauvages.

Nulle part ailleurs, heureusement, le socialisme, même extrémiste, ne s’est livré à d’aussi folles extravagances qu’en Russie. Cependant, nulle part il n’a cessé, surtout depuis un an, de déployer une activité débordante et envahissante, portant ses empiétemens tour à tour dans tous les domaines. Il a voulu, avec la conférence de Stockholm, s’emparer de la diplomatie. Il a audacieusement dicté ses conditions et pour la guerre et pour la paix. Les gouvernemens, il est vrai, l’y ont, en général, encouragé par leur timidité et par leur complaisance. Ils ont eu pour lui des attentions qu’ils n’auraient eues pour aucun autre parti, et qu’au demeurant aucun autre parti ne leur a demandées. Les deux camps de belligérans n’ont, à ce sujet, rien à s’envier l’un à l’autre, et les neutres n’ont rien à envier aux belligérans. En Angleterre, M. Lloyd George est ou se croit contraint d’entamer avec le Labour Party un dialogue socratique, afin de lui faire toucher la nécessité de continuer sa collaboration à la défense nationale. En Italie, le parti socialiste officiel crée au ministère Orlando, comme il les avait créées au ministère Boselli et au ministère Salandra, les plus graves difficultés ; et l’on y regarde à deux fois avant de réprimer ses menées, eussent-elles engendré l’émeute ou le désastre. Grèves en Autriche, où le président du Conseil, M. de Seidler, se fait si condescendant, si prévenant pour M. Victor Adler et ses collègues, que l’excès de sa bienveillance choque l’opinion moyenne, et qu’il est mis en demeure de se rétracter. Grèves générales, en Espagne, sans qu’on sache ce qu’il y a dessous et à quoi elles conduisent. On dirait que l’Internationale veut saisir l’occasion que lui offre une guerre quasi universelle pour faire ou avancer la révolution universelle. Seul le socialisme allemand, dans sa majorité, est encore docile, et il ne parait pas qu’il ait vu se lever l’aube du jour dont le soir doit être le grand soir.

Chez nous, à part une poignée d’égarés, le parti socialiste n’a donné à personne le droit de suspecter ses intention s. patriotiques, mais peut-être étale-t-il, en vue de les mieux remplir, des ambitions injustifiées. Le monde, pour lui, n’a pas de mystères ; les problèmes les plus ardus de la politique et du droit n’existent pas pour lui; il se fait un jeu de les résoudre, ou plutôt ils sont, d’avance, résolus par l’une quelconque de ses formules passe-partout : littéralement, ils n’existent pas à ses yeux, puisqu’il ne se doute même pas qu’ils puissent exister, et qu’il rebâtit « de chic » une société sans histoire sur une terre sans géographie. Il faut presque le lui pardonner. Ce n’est pas tout à fait sa faute s’il est comme transporté d’un orgueilleux délire. Le phénomène est curieux, mais il est déjà ancien. Nous avons jadis, dans la Revue même, étudié comment, de « l’apologie du travail, » légitime et nécessaire après un trop long dédain ou un trop long oubli, était sortie « l’apothéose de l’ouvrier, » et comment s’était formé, à grand renfort de flagorneries, « le mythe de la classe ouvrière. » Lorsque par le suffrage universel, l’État a été fondé sur le nombre, et que, ce qui n’est vrai que d’une vérité relative, on a cru que le nombre, c’était l’ouvrier : « Tu es Roi, Pape, Empereur, » lui a-t-on crié (heureux encore que l’on s’arrêtât avant Dieu!). Quoi de surprenant que, depuis plus de cent ans, depuis plus de cent cinquante ans, qu’on lui brûle de l’encens sous le nez, on lui ait fait tourner la tête? Mais, parce que sa tête a tourné, cela ne lui constitue pas un titre à faire tourner les têtes qui sont restées droites. Ces réflexions moroses nous viennent à propos des deux plus récentes interpellations du parti socialiste sur « la conduite diplomatique de la guerre » et « sur la Part du combattant » où il a montré, avec surabondance, qu’il ne peut se défendre d’apporter, dans la pratique du régime parlementaire, les mœurs, les procédés et le vocabulaire des réunions publiques. Pourtant, il n’y en a que pour lui. Et de voir ce que, par la facilité avec laquelle le premier venu y monte, plus encore que par les excès auxquels il s’y abandonne, est devenue la tribune française, on en éprouve un éloignement invincible. Au début de chaque session, les présidens, le doyen d’âge et le président élu, viennent lire une manière de prologue en style noble ; puis la toile se lève, et ce sont toujours, dans les plus mauvaises pièces, les plus mauvais acteurs qui tiennent l’affiche...

Ce ne serait rien. Mais le parti socialiste a commis pis qu’une maladresse en ne profitant pas du discrédit où les forfaits de l’Allemagne l’ont plongée pour rompre avec le marxisme et reprendre le fil du socialisme français. Il en commet une autre, toutes proportions gardées, en se faisant, contre vents et marée, le rempart de M. Caillaux. Nous apercevons mal, et plus d’un socialiste authentique avec nous, les raisons de ce zèle intempérant. Pour nous, l’ancien président du Conseil n’est qu’un inculpé, dont la justice dira s’il est innocent ou coupable. Nous n’avons ni la qualité ni les élémens pour rendre un arrêt qui le précipite ou qui le relève. Juridiquement, judiciairement, nous ne lui devons que le silence, mais tout le monde le lui doit, adversaires et partisans, s’il peut avoir encore des partisans et des adversaires. C’est un sujet dont nous ne sentons ni joie ni fierté à entretenir nos lecteurs, et sur lequel nous nous tairons autant qu’il sera possible de se taire. Mais les deux hémisphères savent que cet homme puissant est tombé, et qu’il est en prison depuis que des télégrammes ont été communiqués de Washington et qu’un coffre-fort a été ouvert à Florence. Fait sans précédent, et qu’on ne pouvait voir qu’en des temps comme les nôtres : nos Alliés l’accusent aussi haut que la France, et la presse française la plus hostile ne se montre pas plus sévère à son égard que la presse anglaise ou italienne, par exemple. Et la même question se presse sur toutes les lèvres: Pourquoi? Pourquoi cela et pourquoi lui? Ainsi se trouve posé le cas psychologique. Ce cas n’est pas neuf; nous le connaissons ou nous le reconnaissons, et l’Italie devrait le reconnaître mieux que nous. C’est celui du condottiere, qui, si, la chance lui sourit, se fera tiranno, et s’il a une fortune « verdoyante, » s’il va aux étoiles, sera le Prince. « Un homme qui peut tout, qui ose tout, et qui ne porte sa mesure qu’en lui-même, » mais, d’autre part, un homme qui exige de son système nerveux un tel effort, et lui impose une telle tension qu’il le détraque. Le plan de Florence est incohérent, décousu, et la précaution même de l’écrire et de le déposer dans une banque est d’une extraordinaire puérilité. La grande faute de M. Caillaux est de n’avoir eu, sur la patrie, que des pensées de financier; et, quand il fallait croire et faire croire en la France, d’avoir pris position à la baisse. Le grand vice de son dessein est qu’il supposait non notre victoire, mais notre défaite. C’est ce qui fait que, quand même, il n’a pas l’étoffe d’un César. S’il est encore à la recherche d’un titre pour son manuscrit, et si le « Rubicon » ne lui plaît plus, celui qui conviendrait le mieux, en dépit des réminiscences de la Constitution de l’an VIII, parce que le cerveau et l’âme n’y sont point, serait : Idées non napoléoniennes.


CHARLES BENOIST.

Le Directeur-Gérant, RENE DOUMIC.