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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1874

Chronique n° 1003
31 janvier 1874


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier 1874.

On s’était dit cependant qu’il y avait une vertu réparatrice dans les épreuves, que le malheur, en créant une situation nouvelle, créait aussi des devoirs et des sentimens nouveaux, qu’on devait au pays d’oublier les vaines querelles, les préoccupations égoïstes, les rivalités mesquines, les préjugés et les fanatismes de parti pour ne songer qu’aux affaires sérieuses. On s’était dit que la France, la mère commune, valait bien qu’on se dévouât à elle et à elle seule, qu’en présence de tant de blessures si vives encore et de tant de ruines si récentes tout devait se subordonner à une œuvre unique de reconstitution nationale, que le patriotisme, dans ce qu’il a de plus simple, de plus élémentaire, était, lui aussi, une politique.

Oui, on s’était dit cela, on l’avait pensé, et assurément ce n’était point impossible : c’était l’inspiration la plus sûre, la seule qui ne pût pas tromper dans un moment et dans un état de société où pas un parti ne peut élever une prétention sans rencontrer aussitôt tous les autres partis coalisés pour lui disputer la prépondérance exclusive. C’était de plus facile avec un pays comme le nôtre, bon, patient, docile, prompt à renaître et à revivre à la moindre perspective de paix et d’ordre qu’on ouvre devant lui. S’occuper avant tout de rendre à la France une armée sérieusement reconstituée, des finances suffisantes pour porter le fardeau qui pèse sur elle, une administration active et vigilante, savoir refaire peu à peu sa situation par l’esprit de conduite, par la prévoyance et la sagesse sous un gouvernement neutre, national et incontesté, c’était la meilleure politique, la seule possible et efficace pour quinze ans, pour dix ans au moins. Est-ce là ce qu’on a fait et ce qu’on fait encore ? Trois ans sont passés depuis la grande crise. L’assemblée qui siége à Versailles vieillit sur son œuvre inachevée. Il y a eu déjà le chef du pouvoir exécutif du 17 février 1871, le président de la république de la constitution Rivet, le président du 24 mai 1873, le septennat ; il y a eu des élections Barodet, des tentatives de restauration monarchique, des coalitions parlementaires, des prodiges de tactique, — et à quoi tout cela conduit-il ? À cette phase ingrate où nous sommes, où l’on croit tout sauver avec ces mots magiques d’ordre, de défense sociale, qui ne sauvent rien, où en réalité la politique extérieure et la politique intérieure de la France restent livrées à des périls obscurs qu’on se crée plus ou moins volontairement, aux fantaisies, aux contestations passionnées et intéressées des partis.

D’où viennent les difficultés qui nous font sentir leur cruel aiguillon ? d’où viennent les embarras de l’assemblée et du gouvernement ? Ils viennent le plus souvent de ce qu’on ne veut pas s’avouer la vérité d’une situation où tout est changé, et s’inspirer uniquement, patriotiquement, de cette situation, qui s’impose à tout le monde, à laquelle tout doit se plier et se subordonner. Ce serait une bien étrange illusion de croire que l’invasion étrangère, en se retirant, nous a rendu notre liberté tout entière, et que nous pouvons maintenant revenir à nos habitudes de polémique, à nos turbulences ou à nos ambitions de partis, à nos légèretés et à nos divisions stériles. L’invasion étrangère, en se repliant matériellement de notre sol, nous a laissés sous le poids des événemens qui nous ont accablés, elle nous a rendu tout juste la liberté que peuvent avoir des hommes qui ont leur pays à relever, leurs relations nationales à refaire, des désastres de toute sorte à réparer, et des écueils sans nombre à éviter, des complications incessantes à déjouer. Tant que cette œuvre ne sera point accomplie, c’est à elle que nous appartenons, et la première condition est de ne point oublier les crises d’où nous sortons à peine, de se figurer qu’il y a des momens où l’on ne peut plus tout se permettre, de bien retenir qu’on n’a pas toute liberté d’action ou de parole comme si rien n’était arrivé.

C’est cette situation qu’il faudrait avoir toujours présente en hommes sérieux qui se souviennent des épreuves de leur pays pour s’en inspirer, pour les respecter et les faire respecter. Il ne s’agit nullement de se retrancher dans un deuil découragé et morose, ni même de renoncer à la bonne humeur française ; l’esprit et la gaîté ne sont pas près de tarir en France. Il s’agit tout simplement de ne pas oublier, et en définitive de savoir encore prendre son jour pour les galas officiels. Il n’y a pas moyen de dire autrement ; si on avait eu la mémoire un peu plus sûre, on eût sans doute choisi pour donner un bal à l’Elysée une autre nuit, que la nuit anniversaire de la chute de Paris. Si M. le président de la république, sans consulter l’histoire, avait eu l’idée de fixer sa fête au 21 janvier, il est probable que les membres de la droite qui sont dans son gouvernement lui auraient rappelé qu’on ne dansait pas ce jour-là. La chute de Paris, après cinq mois de siége, ne date pas de quatre-vingts ans, et la fête de l’Elysée n’eût pas été moins brillante, elle n’eût pas été moins utile au commerce parisien parce qu’elle aurait été donnée un autre jour. C’était bien facile, et c’eût été une manière de tout concilier sans paraître oublier qu’à l’heure où les lustres de la fête s’éteignaient la grande ville exténuée tombait, il y a trois ans, aux pieds de l’ennemi ! Les lumières sont éteintes, la fête est passée. C’est bien plus grave quand cet oubli de la vraie situation de la France entre dans la politique pour la troubler, pour susciter des embarras aussi pénibles qu’inutiles.

Évidemment, si les prélats qui ont publié récemment des pastorales agitatrices et agressives au sujet des affaires religieuses de l’Allemagne, si ces prélats avaient consulté un peu moins leur passion ou leur zèle, un peu plus l’intérêt de leur pays, ils se seraient retenus, ils auraient gardé le silence ; avec un sentiment plus vrai des choses, ils auraient évité de donner à M. de Bismarck des armes contre la France, contre le gouvernement français, ils ne nous auraient pas exposés à rester pendant quelques jours sous le coup de quelque humiliante injonction. Qu’en a-t-il été réellement ? M. le chancelier de l’empire d’Allemagne n’a point réclamé officiellement, il n’a point demandé des poursuites contre M. l’évêque de Nîmes, c’est possible. Ce qu’il n’a pas dit par une voie officielle, il l’a fait dire par un journal connu pour être son porte-parole. L’effet a été le même. Le cabinet de Versailles a voulu détourner le coup, il a suspendu l’Univers, qui publiait un nouveau mandement de M. l’évêque de Périgueux. C’est le journal qui a payé pour les prélats, sous prétexte qu’il pouvait provoquer des « difficultés diplomatiques » par des polémiques violentes. On a trouvé sans doute cela plus commode, et mieux eût valu procéder sans subterfuges et sans ménagemens. Il eût été plus simple de ne pas attendre que la question prît une apparence de gravité, d’aller dès le premier moment droit aux évêques, pour les rappeler avec une netteté aussi respectueuse qu’on l’aurait voulu, mais aussi péremptoire qu’il l’aurait fallu, au sentiment de ce qu’ils doivent à leur pays. On n’avait pas besoin d’une grande sagacité pour comprendre le danger de cette campagne épiscopale, et on était certes autorisé à l’arrêter au premier pas, à la réprimer, s’il le fallait, à prévenir les prélats qu’ils devaient s’occuper de leur diocèse, de leurs églises, qu’ils n’avaient pas le droit de déclarer la guerre ou de faire de la diplomatie batailleuse par des mandemens. M. le ministre des affaires étrangères doit suffire à la direction et à la sauvegarde de nos intérêts à l’extérieur.

Au fond, rien n’est plus triste que ces intempérances de langage, qui ne sont pas plus innocentes dans les mandemens que dans les journaux. Des évêques se donnent la satisfaction de dire des duretés sur l’empereur d’Allemagne, sur M. de Bismarck, aussi bien que sur l’Italie, de fulminer contre les lois allemandes aussi bien que contre les « usurpations italiennes ; » ils ne s’aperçoivent pas qu’en se donnant cette satisfaction à eux-mêmes, ils exposent leur pays à de véritables humiliations, que dans un intérêt de prosélytisme religieux, en croyant servir la foi catholique et le pape, ils dénaturent et compromettent les intérêts publics de la France, dont ils oublient ou méconnaissent la situation. Ils créent des embarras sans avoir même la chance d’être utiles à leur cause. Le gouvernement, par des considérations parlementaires, pour ne pas se brouiller avec les influences cléricales de la droite, se croit obligé à des ménagemens ; il louvoie avec les prélats qui sont les premiers auteurs de toutes ces complications obscures, il ajourne de semaine en semaine une interpellation comme celle de M. Du Temple, et il ne fait qu’aggraver le mal qu’il aurait pu prévenir, en perpétuant l’équivoque, en ayant l’air de subir une solidarité compromettante. Puis vient enfin une heure où, ne pouvant faire autrement, sentant le péril, ne voulant pas se laisser placer, « entre une faiblesse et une folie, » il est nécessairement tenu de s’expliquer.

C’est ce qu’a fait récemment M. le duc Decazes. M. le ministre des affaires étrangères a pu voir ce jour-là qu’il n’y avait qu’à vouloir ; il n’a eu que quelques mots à dire pour faire évanouir l’interpellation Du Temple, qui a disparu, soudainement écartée par la question préalable, après être restée suspendue plus d’un mois sur l’assemblée. M. le duc Decazes s’est expliqué sans doute dans les termes les plus rassurans, de façon à détourner toute complication. Il n’a pas caché que le gouvernement voulait « entretenir, sans arrière-pensée, avec l’Italie, telle que les circonstances l’ont faite, des relations pacifiques et amicales… » Il a précisé le rôle de la représentation française auprès du pape en la limitant à la protection « des intérêts qui se relient à la souveraineté spirituelle du pontife. » Tout cela est assurément correct et tranquillisant pour la régularité des relations des deux pays, c’est assez pour désintéresser l’Italie ; ce n’est peut-être pas assez pour la France elle-même, car l’intérêt de la France n’est pas seulement d’éviter des ruptures, il est encore et surtout d’en arriver à une cordiale et sérieuse intimité entre les deux nations, à un rapprochement permanent, habituel de politiques, aussi naturel que désirable, aussi facile que profitable pour les deux pays. Qu’on y prenne bien garde ! Ce qui pèse sur la France et sur ses relations, ce n’est pas la crainte d’une déclaration de guerre de sa part. On ne craint pas la guerre, on n’y croit pas ; pour avoir un doute, il faudrait supposer un gouvernement disposé à commettre ce que M. le duc Decazes appelait justement une folie. Le danger est dans l’équivoque d’une politique retenue par des liens de parti, se laissant imposer de compromettantes solidarités d’opinion, subissant des influences ennemies de nos alliances les plus naturelles, indécise entre les inspirations de secte et le sentiment de la véritable situation de la France. Voilà le danger. Voilà ce qui entretient la méfiance, qu’on ne dissipe un jour par de rassurantes paroles que pour la réveiller un autre jour par des connivences avec ceux qui, placés entre cette faiblesse et cette folie dont parlait M. le duc Decazes, seraient bien capables d’infliger cette double amertume à notre pays.

Si l’on se souvenait un peu plus de cette situation toujours si difficile de la France dans nos affaires intérieures comme dans nos affaires extérieures, on parviendrait sans doute à se fixer, on se ferait une politique qui troublerait un peu moins cette trêve où se repose le pays. On ne mettrait pas sans cesse au-dessus de tout l’intérêt de parti. Deux mois après avoir créé une apparence de stabilité, on ne se remettrait pas à l’œuvre pour ruiner ce qu’on a édifié, pour essayer de reprendre à travers tout des tentatives qui ont échoué. C’est là cependant le spectacle qu’on offre à la France depuis quelques jours. Il y a deux mois à peine, dans une pensée de conservation, disait-on, dans un intérêt de durée et de sécurité, on créait le septennat. Sans doute on avait le tort de ne pas organiser, de ne point définir immédiatement le régime qu’on créait avec une certaine solennité, d’ajourner cette définition jusqu’au vote des lois constitutionnelles, de s’arrêter à cette anomalie d’un pouvoir définitif quant à sa durée, provisoire dans sa constitution. On voit bien aujourd’hui que toutes ces questions étaient indissolubles. En fin de compte, on n’avait rien fait ou l’on avait créé sous le nom de présidence de la république un gouvernement qui devait durer sept ans. Pour le pays, qui n’est pas toujours au courant des ruses et des habiletés des partis, c’était dans tous les cas un avenir déterminé, à l’abri des subversions et des mobilités de la politique quotidienne. Le septennat représentait une trêve prolongée, un régime de neutralité placé au-dessus des contestations et de toutes les entreprises contraires. Eh bien ! non, on s’était trompé, le septennat n’était pas ce qu’on croyait, c’est du moins une fraction considérable de la droite qui l’assure maintenant. Le septennat a été créé et mis au monde, non pas pour donner la paix au pays et pour être une halte, mais pour protéger des agitations nouvelles d’où doit sortir la royauté. C’est la préface de la monarchie que le vote du 20 novembre a entendu écrire. Par une application bizarre d’un mot de M. Thiers sur la république, — qui sera conservatrice ou qui ne sera pas, — on dit aujourd’hui que la prorogation sera monarchique ou qu’elle ne sera pas. Comprenne qui pourra cette logomachie : la prorogation ne sera pas ou elle sera précisément ce qui la supprime, — d’où il résulte que dans tous les cas elle est sûre de son affaire. Rappeler au septennat qu’il est fragile, essentiellement provisoire, qu’il n’est là que pour occuper une place qu’on prendra le plus tôt qu’on pourra, c’est ce que les royalistes pointus appellent travailler à la stabilité. Ils ne s’en cachent guère, ils prétendent garder le droit de préparer la restauration de la monarchie ; mais cette monarchie a-t-elle retrouvé du moins quelque chance inespérée ? Elle a eu des chances il y a cinq mois, elle les a perdues par des causes qui n’ont pas disparu, qui subsistent toujours. Elle a proclamé elle-même son incompatibilité avec les intérêts modernes et tous les instincts du pays, elle a dispersé d’un mot l’armée parlementaire qui se formait, non sans peine, pour la ramener. On ne voit plus même aujourd’hui comment elle pourrait revenir. Elle a manqué l’occasion, et c’est pour maintenir le droit de travailler à la restauration d’un régime qu’ils ne peuvent pas avoir, qu’ils savent eux-mêmes impossible, que les royalistes s’ingénient à ébranler, à discréditer le peu de sécurité que nous avons ! Tout empêcher, si on ne peut rien faire soi-même, c’est la plus claire moralité de cette étrange campagne.

Ce ne serait rien après tout, si ceux qui entendent ainsi le septennat n’étaient pas en partie de ceux qui soutiennent le gouvernement, si dans le cabinet même il n’y avait des ministres, M. de Larcy, M. Depeyre, représentés dans la presse par un journal qui poursuit précisément cette campagne avec une vivacité croissante, qui n’est point désavoué, qui ne défendrait pas sans doute ces idées, si elles n’étaient pas partagées par les hommes qu’il soutient au pouvoir. Voilà la confusion ! Que veut-on que le pays pense de tout cela ? Quelle confiance peut-il ressentir lorsqu’il ne sait pas même si la septennalité est prise au sérieux par quelques-uns de ceux qui sont ses ministres ? M. le vice-président du conseil, il est vrai, n’a point hésité à se prononcer quant à lui. Dans une circulaire récente sur l’application de la loi des maires, de cette loi qui a fini par être votée, mais qui ne l’a pas été sans peine, M. le duc de Broglie affirme nettement le caractère du septennat, qu’il élève au-dessus de toutes les contestations, qu’il proclame inattaquable dans sa durée. D’après la circulaire destinée à servir d’instruction à tous les préfets, le septennat est une vérité et doit rester une vérité, il est à l’abri de toute tentative de changement. Rien de mieux ; seulement ce langage serait plus persuasif et aurait une autorité plus décisive, si M. le vice-président du conseil, malgré lui assurément, ne se sentait porté à mesurer son langage devant l’assemblée au tempérament de sa majorité. Malheureusement lorsqu’il est à la chambre, en face d’une majorité qui le surveille en l’appuyant, qu’il a besoin de maintenir compacte, il est obligé de retrouver toute sa science des ménagemens et des nuances pour retenir des alliés fort indisciplinés, et de voiler à demi une pensée qu’il laisse comprendre plutôt qu’il ne l’exprime. Être réduit, non pas à tenir deux langages différens, mais à se faire modeste devant une majorité prête à voter, sauf à parler plus nettement dans une circulaire, c’est déjà un affaiblissement ou du moins la marque d’une politique assez laborieusement et assez artificiellement maintenue en équilibre. C’est l’indice d’une situation faite pour provoquer dans le pays un scepticisme dangereux, et qui finirait par n’être ni sûre ni digne pour le ministère, pour M. le maréchal de Mac-Mahon lui-même ; ne serait-on pas bientôt conduit à se demander quel est le rôle de M. le président de la république, représentant ce septennat que quelques-uns de ses alliés contestent, que quelques-uns de ses ministres n’osent pas avouer trop haut, que la commission constitutionnelle ne se hâte pas d’organiser ?

La première nécessité de notre politique intérieure aujourd’hui est évidemment de sortir de ces confusions, d’éclaircir toutes ces obscurités, de savoir ce qu’on veut faire. S’il y a des résistances quelque part dans la majorité, il faut les aborder résolument ; s’il y a des conflits d’opinions et de tendances dans le ministère, il faut les vider ; si le cabinet doit en venir à se reconstituer avec des élémens nouveaux, il n’y a point à hésiter, ces élémens se trouveront, une majorité nouvelle se formera. La question se posera sans doute bientôt à l’occasion d’une interpellation provoquée par la circulaire de M. le vice-président du conseil sur la loi des maires. C’est l’interprétation même du septennat qui sera en discussion, et c’est déjà un peu étrange qu’on en soit à discuter pour savoir si le régime créé par le vote du 20 novembre doit être pris au sérieux. M. le vice-président du conseil n’hésitera point vraisemblablement alors à exposer la politique du gouvernement avec une netteté décisive, de telle façon qu’il n’y ait plus d’ambiguïté, qu’il y ait une ligne tranchée entre ceux qui veulent assurer le respect de la trêve de sept ans et ceux qui, au risque de créer une agitation permanente, entendent avoir le droit de préparer la monarchie, de la rétablir dans un mois s’ils le peuvent. Après cela, il faut l’avouer, et M. le vice-président du conseil l’a demandé à la commission des trente, la meilleure manière de faire de la septennalité une chose sérieuse, c’est de l’organiser. Là est véritablement le moyen de créer un peu de terrain solide, de régulariser et d’affermir une situation qui, si l’on n’y prend garde, finira par s’user et se décomposer au milieu des acrimonieuses et vaines rivalités des partis, plus occupés à se surveiller, à disputer une ombre de pouvoir qu’à donner des gages aux grands intérêts nationaux. Où en est donc la commission constitutionnelle chargée de proposer l’organisation du régime de la France ?

Ah ! c’est ici qu’on travaille avec une sage lenteur. Ce n’est pas qu’on ne discute ; qu’on n’étudie, on étudie et on discute savamment, abondamment, avec mille subtilités, avec mille nuances. Par exemple on n’a pas encore de nouvelles de la loi sur l’organisation du pouvoir exécutif, qui serait la plus pressée, ni du projet sur les deux chambres. Avec le temps, cela viendra. Pour le moment, on en est à la loi électorale, qui fait tout doucement son chemin en se compliquant parfois de discussions assez étranges et de combinaisons plus bizarres encore. Une des plus singulières de ces combinaisons est celle qu’on a proposée pour remplacer tout à la fois le vote par scrutin de liste départementale et le vote par arrondissement. On a imaginé, ce n’est point encore adopté heureusement, on a imaginé quelque chose qui serait la réunion de deux ou trois arrondissemens, un scrutin de liste mitigé. Pourquoi a-t-on repoussé le vote par arrondissement, qui est le plus simple, le plus naturel et le plus vrai ? Voilà précisément le point curieux qui montre toutes les ressources de l’esprit de parti. Avec un seul nom dans un arrondissement, le parti conservateur se divisera, et on échouera ; avec deux ou trois noms au contraire, on se réunira, légitimistes, orléanistes, bonapartistes, on fera la part de tout le monde, et on a la chance de réussir. M. Chesnelong paraît avoir jusqu’ici le mérite de cette brillante découverte. Et c’est ainsi que des hommes sérieux, qui se disent conservateurs, se réunissent pour faire ce qu’ils appellent de la politique et des lois destinées, non à être de bonnes lois, mais à satisfaire un intérêt de parti en répondant tout simplement à une circonstance exceptionnelle !

Les fêtes se succèdent à l’Académie, sans parler des élections toujours vivement disputées. Ces jours derniers l’enceinte académique s’ouvrait une fois de plus pour recevoir notre ami M. Saint-René Taillandier, appelé à remplacer le père Gratry, et c’est M. Nisard qui avait la mission de recevoir le nouvel élu. M. Saint-René Taillandier a mis tout son zèle et tout son talent à représenter dans sa vérité le père Gratry, cet esprit charmant, bouillant, toujours partagé entre le mysticisme et le goût passionné des sciences exactes. Comment le père Gratry parvenait-il à concilier la poésie et les mathématiques ? C’était son secret, il y réussissait, et son successeur a fait heureusement revivre cette figure si vivante par elle-même. Le discours de M. Saint-René Taillandier, chaleureux, sympathique et habile, est de l’élévation la plus sérieuse et la plus soutenue. M. Nisard a fait, lui aussi, son discours sur le père Gratry et sur M. Saint-René Taillandier. M. Nisard est un peu un burgrave littéraire : vivant dans le passé et en lui-même, il ne connaît, et il s’en vante, ni l’étranger ni le temps présent, il oublie même les maisons où il s’est fait honneur d’aller autrefois en visite et dont il ne sait plus rappeler le nom ; mais on est de son temps et on tâche de vivre sans la marque de souvenir de M. Nisard.

Le parlement anglais allait se réunir aux premiers jours de février pour « l’expédition des affaires, » selon le mot dont devraient bien se souvenir les assemblées qui s’occupent de tout, hormis d’expédier les affaires. Né en 1868 d’un mouvement d’opinion qui a fait longtemps la force du ministère Gladstone, il avait encore devant lui une session au moins, lorsqu’une ordonnance de la reine est venue subitement le dissoudre, en convoquant le nouveau parlement, qui va être élu pour le 5 mars. Comme personne ne pensait à mal en ce moment, à la veille de la session, la surprise a été grande. Les adversaires du cabinet ont parlé de coup d’état, d’autres, plus avisés ou prenant la question moins au tragique, ont parlé de coup de théâtre. Évidemment il y a eu de l’imprévu et même quelque chose d’inusité dans la manière dont a éclaté cette résolution que personne ne croyait si prochaine, qui s’est annoncée par un manifeste de M. Gladstone avant d’être officiellement connue par la divulgation de l’acte de la reine. Sous ce rapport, c’est peut-être effectivement un coup de théâtre, c’est sans doute aussi un coup de hardiesse et d’habileté du premier ministre d’Angleterre ; ce n’est une surprise que si on le veut bien, ce n’est point en définitive un fait extraordinaire dans les conditions parlementaires qui se sont dessinées depuis quelques mois. Déjà dans le courant de l’année dernière, à l’occasion du bill de l’université d’Irlande, M. Gladstone avait vu diminuer la majorité qui l’avait si longtemps soutenu ; il avait même un instant donné sa démission, et il n’avait repris la direction des affaires qu’après une tentative inutile de M. Disraeli pour former un ministère conservateur. M. Disraeli ne se sentant ni en position de gouverner avec le dernier parlement, ni en mesure de conseiller à ce moment la dissolution, M. Gladstone avait repris le pouvoir ; il n’avait pas vu sa majorité se reconstituer et les malaises parlementaires diminuer. Quelques-unes des élections partielles les plus récentes ont même laissé l’avantage au parti conservateur. Les difficultés de la session dernière allaient probablement se reproduire dans la session nouvelle ; on aurait marché péniblement, d’autant plus qu’il y a quelques affaires assez maussades, comme cette guerre engagée, en dehors de toute sanction parlementaire, sur les côtes d’Afrique, contre les Achantis. C’est alors que M. Gladstone s’est décidé à tenter l’épreuve du scrutin pour éclaircir la situation.

Le coup était habile, puisqu’il a un moment déconcerté les adversaires du cabinet en les provoquant à l’improviste, en leur causant une surprise peu agréable que M. Disraeli n’a pu dissimuler dans son adresse aux électeurs du comté de Buckingham. Réussira-t-il ? Il est certain que M. Gladstone, malgré sa force et son ascendant, a mis contre lui des instincts religieux toujours vivaces, des intérêts puissans ; depuis qu’il est au pouvoir, il n’a pas donné beaucoup d’éclat à la politique extérieure de l’Angleterre, et il peut s’attendre à une rude guerre de M. Disraeli, s’armant contre lui de tous les griefs du sentiment national aussi bien que du sentiment conservateur ; mais il a pour le moment de quoi faire une diversion singulièrement heureuse. L’habileté de M. Gladstone n’a pas été seulement de surprendre ses adversaires en leur laissant si peu de temps pour se reconnaître ; elle a été surtout de choisir une heure où il peut se présenter au pays dans les conditions d’une prodigieuse prospérité financière. Son talisman devant le scrutin, c’est l’exposé dont il a pu accompagner son adresse aux électeurs de Greenwich. Avoir réduit la dette de 500 millions et réalisé des dégrèvemens d’impôts de 312 millions depuis cinq ans, pouvoir annoncer un excédant de revenu de 125 millions qu’on sera en mesure de consacrer à l’abolition de l’income-tax ou à la réduction d’autres charges, c’est là certes un programme fait pour émerveiller et entraîner les électeurs. M. Disraeli répond lestement que tout parti et tout ministère en feraient autant. C’est là précisément la question. À l’appui de ce qu’il promet, M. Gladstone peut montrer ce qu’il a fait. Placer la question électorale sur ce terrain, c’est évidemment s’assurer les avantages d’une popularité fondée sur des résultats sérieux. Sans doute, si politiques qu’ils soient, les électeurs anglais peuvent ne pas se laisser éblouir. Tout en goûtant les réformes économiques de M. Gladstone, ils peuvent désirer pour l’Angleterre une politique extérieure moins effacée que celle qui lui a valu depuis quelques années d’assez amers déboires. Ils peuvent trouver à redire dans certaines parties de la politique intérieure de M. Gladstone, et marchander à un ministère qui date de cinq ans le nouveau bail qu’il réclame.

C’est là ce qui va s’agiter, et les succès qu’ont obtenus depuis quelque temps les conservateurs dans les scrutins qui ont eu lieu prouvent que la situation n’est pas des plus simples, que la lutte peut être vive, que la victoire sera chaudement disputée. M. Disraeli semble marcher au combat avec confiance, et ne se fait faute de représenter la dissolution comme un expédient auquel le premier ministre aurait eu recours pour retenir un peu plus longtemps un pouvoir « auquel il n’avait plus de titres. » M. Gladstone, de son côté, vient de se présenter aux électeurs de Greenwich pour appuyer de sa parole le manifeste qu’il a déjà fait. Les autres ministres, M. Lowe, M. John Bright, M. Stansfeld, M. Forster, se jettent à leur tour dans la mêlée et publient leurs circulaires. L’action s’engage de toutes parts. Dans tous les cas, la crise électorale actuelle aura du moins le mérite d’être une des plus courtes que l’Angleterre ait eu à traverser. Il y a une semaine, on ne prévoyait pas la dissolution ; dans quelques jours, les élections seront faites, au commencement de mars le parlement nouveau se trouvera réuni. La question sera résolue : le ministère Gladstone aura été raffermi, consolidé par le scrutin qui lui aura rendu une majorité décidée, ou un ministère conservateur sera formé. De toute façon, ce sera un dénoûment, et la politique de l’Angleterre se trouvera pour le moment sans doute dégagée de toutes ces confusions, de toutes ces incertitudes où elle n’a cessé de se débattre depuis quelque temps.

Ce n’est point ainsi que les affaires s’expédient en Espagne. Là plus que partout elles se déroulent à travers les secousses violentes. Les révolutions ne se dénouent pas au-delà des Pyrénées, elles se succèdent, elles se suivent et se ressemblent. Depuis que ce pauvre M. Castelar est tombé du pouvoir et que l’assemblée qui venait de se réunir à Madrid a été dispersée par la souveraine autorité d’un coup d’état, il y a un nouveau gouvernement dont le général Serrano reste le chef. Quel est le caractère de ce nouveau gouvernement ? Que représente-t-il et que se propose-t-il de faire ? C’est tout ce qu’il y a de plus mystérieux au monde. Ce qu’il y a de plus clair, c’est qu’il n’a pas eu certainement beaucoup de peine à s’établir, à vaincre les résistances qu’il a rencontrées dans quelques villes comme Saragosse, Valladolid ou Barcelone. Il est resté rapidement et sans grands efforts maître de la situation ; il a eu même pour son avénement la bonne fortune de la chute de Carthagène. À vrai dire, en toute justice, c’était M. Castelar qui avait préparé cet événement avant d’être renversé, et dès que l’assemblée où les insurgés comptaient trouver des connivences disparaissait avec M. Castelar lui-même, le dernier espoir s’évanouissait pour eux. La ville est tombée ou elle s’est rendue ; mais c’est ici que commence l’obscurité sur la politique du gouvernement. Carthagène a-t-elle été enlevée, soumise par les armes ? Toujours est-il que, si la force est intervenue, il y a eu aussi une capitulation, une véritable capitulation négociée, acceptée, dont le premier mot est : « considérant la défense héroïque de la place de Carthagène et les propositions faites par la junte révolutionnaire… » C’est ce qui s’appelle honorer le courage malheureux. On a été des héros des deux côtés, les insurgés n’ont pas réussi, et voilà tout ; il n’y a que l’Espagne qui a souffert ! Les chefs les plus compromis de l’insurrection avaient pris le soin de se sauver sur la frégate la Numancia, qui les a portés sur notre rive, à Oran. Quant aux autres, ils ont le bénéfice de la capitulation, dont le premier effet est de laisser leur rang et leurs grades à tous les officiers, déserteurs ou autres, « des troupes régulières ou mobilisées. » Officiers galonnés et soldats ont été envoyés à Madrid pour être distribués dans les divers corps de l’armée, dont quelques-uns, il faut le dire, se sont empressés de décliner l’honneur de recevoir ce brillant contingent. Les forçats employés au service de l’insurrection formaient une catégorie à part. Pour ceux-là, ils ont dû rentrer dans leurs prisons, mais « sans augmentation de peine. » Encore quelques jours d’héroïsme, et la peine aurait été réduite ! C’est ainsi que les insurrections se terminent en Espagne, et que le gouvernement issu du coup d’état du 3 janvier rétablit l’ordre.

Il est vrai, le gouvernement de Madrid a une excuse spécieuse, il avait hâte d’en finir pour se tourner contre les carlistes. Dès le lendemain, il a expédié vers le nord la plus grande partie des forces qu’il avait devant Carthagène. Ce ne sera pas de trop, car il ne s’agit plus d’une insurrection à dompter, de quelques bandes à poursuivre ; c’est désormais une véritable guerre à entreprendre contre une armée retranchée dans les provinces du nord, occupant la plus grande portion de la Catalogne, s’étendant en Aragon et vers Valence. Quant aux provinces basques, les carlistes les tiennent presque complétement. Tout récemment encore, ils viennent de s’emparer de la petite ville de Portugalette, qui, par sa position à l’embouchure du Nervion, est maîtresse des communications avec Bilbao par mer, de sorte que cette dernière ville se trouve maintenant tout à fait cernée. Si elle n’est promptement débloquée, elle tombera sous peu, et ce serait pour la cause carliste un succès des plus importans. Malgré une force réelle, les carlistes ne résisteraient pas sans doute à un gouvernement régulier, établi dans des conditions sérieuses, ayant une certaine autorité morale. Le gouvernement qui est à Madrid réunit-il ces conditions ? Il manque d’argent, il n’a pas retrouvé une armée ; quant à l’autorité, il ne l’a que très médiocrement, il ne peut pas même l’avoir. Il se compose d’élémens incohérens, radicaux qui ont servi le roi Amédée, anciens monarchistes qui ont fait la révolution de 1868, républicains unitaires. Entre ces élémens, la guerre est déclarée au sein même du ministère, qui ne vit qu’à force de transactions de jour en jour plus difficiles, et, si le cabinet actuel se disloque, où le général Serrano ira-t-il chercher des ministres ?

Quelle est la politique possible au milieu de ces confusions ? L’autorité morale manque évidemment, et déjà un des principaux chefs militaires, le général Martinez Campos, qui commandait en Catalogne, vient de donner sa démission avec éclat, en déclarant dans une proclamation qu’il avait cru que par le dernier coup d’état on avait voulu faire un gouvernement conservateur, que, puisqu’il n’en est pas ainsi, il se retire. Des officiers de Carthagène amnistiés et envoyés dans les régimens, des généraux qui commencent à rompre avec le gouvernement, si c’est ainsi que la discipline se rétablit, que l’armée se refait et qu’on se prépare à la guerre contre les carlistes, il est probable que l’imprévu n’a pas dit son dernier mot au-delà des Pyrénées. De toute façon, c’est une période de transition qui peut se prolonger encore, si l’on veut, qui peut aussi être précipitée vers un dénoûment soit par quelque succès carliste, soit par quelque nouveau mouvement révolutionnaire, soit par la lassitude du pays, demandant enfin un gouvernement régulier pour sortir de ces agitations mortelles.CH. DE MAZADE.

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