Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1874

Chronique n° 1002
14 janvier 1874


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 Janvier 1874.

Allons, la France peut respirer et prendre confiance, on fait de la grande politique à Versailles. Le ministère tombé le jeudi sous un vote s’est relevé le lundi suivant par un autre vote. L’assemblée a jugé la semaine passée qu’elle devait ajourner la loi sur la nomination des maires jusqu’à la discussion de la loi organique des municipalités ; elle vient de juger, il y a deux jours, qu’elle s’était trompée, que la loi des maires ne peut plus souffrir de retard. La commission constitutionnelle continue le cours de ses explorations dans le monde des théories électorales, avec la chance de découvrir avant l’été un nouveau système, une nouvelle représentation des intérêts ou des divers ordres de l’état. Pendant ce temps, on crie : Vive l’empereur ! sur les marches de Saint-Augustin, au sortir de l’office funèbre célébré pour celui qui fut le souverain de notre pays. Le prince Napoléon, à ce que disent les historiographes, est reçu par le bedeau, avec les honneurs dus à son rang et à ses croyances religieuses bien connues, sur la porte de Saint-Germain-I’Auxerrois. L’impératrice rappelle à Mgr de Troyes le serment que les évêques ont prêté au dernier représentant couronné de la dynastie impériale, dont ils ne seraient pas déliés sans doute, — et tout cela, paraît-il, est simple, naturel et régulier ! La France n’a que des raisons d’être tranquille sur son avenir, puisque la crise ministérielle est finie, puisque M. le duc de Broglie vient de déclarer que la prorogation est une chose sérieuse dont la majorité a seule le secret, puisqu’enfin tout reprend son cours comme précédemment, dans les mêmes conditions, avec les mêmes hommes et les mêmes procédés.

Que la prorogation soit une chose sérieuse, définitive, fixée dans des institutions, la France ne demande pas mieux, La France ne demande rien de plus que d’être tranquille, d’avoir une garantie du lendemain, la liberté de son travail, la sécurité de ses intérêts. La crise ministérielle est finie ! c’est bien heureux. Et après ? la situation est-elle meilleure ou plus claire cette semaine que la semaine dernière ? L’assemblée, parce qu’elle a eu deux avis différens en cinq jours, est-elle plus sûre de savoir ce qu’elle veut et ce qu’elle peut ? la politique ministérielle, parce qu’elle a eu son bill de confiance, est-elle sortie de cette épreuve plus nette, plus distincte, plus dégagée de cette diplomatie où elle se croit condamnée à chercher sa force, et où elle ne trouve qu’une faiblesse chronique ? C’est là précisément la question.

Cette crise, qui aurait pu sans doute être plus grave, et qui a eu du moins l’avantage de ne point émouvoir sensiblement le pays, elle résume et caractérise plus qu’on ne croit une situation tout entière. Elle est née le jour même où l’assemblée s’est trouvée de nouveau réunie après les courtes vacances du 1er janvier, et, par une circonstance aussi curieuse que significative, c’est un légitimiste sans peur, M. le marquis de Franclieu, qui l’a provoquée, sans trop le savoir peut-être, en offrant à une partie de la droite mécontente et chagrine une occasion de faire sentir l’aiguillon au gouvernement. C’est M. le marquis de Franclieu, champion intrépide de la décentralisation et du roi, qui a proposé l’ajournement de la loi sur la nomination des maires, ajournement qui a été voté par une assemblée assez incomplète et qui a déterminé la démission immédiate du cabinet. Cette démission était-elle bien sérieuse. Elle aurait pu le devenir certainement dans des conditions parlementaires moins équivoques, plus définies, si le vote du 8 janvier eût été la victoire d’une opinion décidée. Elle aurait été acceptée sur-le-champ, comme elle avait été offerte ; mais d’un côté M. le président de la république semble avoir voulu laisser à son cabinet le temps de renouer les fils embrouillés de sa majorité, de se ménager une revanche. D’un autre côté, la droite, un moment étonnée, s’est aperçue bien vite qu’on faisait fausse route, que, si elle laissait tomber le cabinet actuel, elle était exposée à voir se former un ministère qui ferait moins de façons avec elle, qui inclinerait un peu plus vers le centre gauche. Aussitôt on s’est mis à l’œuvre, on a délibéré, on s’est rapproché, on a négocié. Il a été convenu que M. de Franclieu n’était qu’un boute-feu, que le vote du 8 janvier n’était qu’une surprise laissant intacte la politique générale du gouvernement, qu’il fallait chercher un moyen de revenir sur ce qui avait été fait, — et en fin de compte tout ce travail intime a conduit à la séance de lundi dernier. Ce jour-hà en effet a eu lieu la grande résipiscence. C’est M. de Kerdrel qui s’est chargé d’être le porte-parole de la droite, le provocateur des explications de paix, en commençant par une dissertation des plus philosophiques et un peu protectrice sur le danger des crises ministérielles trop fréquentes. M. de Kerdrel a dit très sérieusement en particulier que les ministères ne devaient pas être trop susceptibles et que les assemblées ne devaient pas se montrer trop exigeantes. M. le duc de Broglie, qui ne demandait pas mieux visiblement que de se laisser convaincre, a répondu de son côté sans se compromettre avec ceux qui lui offraient encore une fois leur appui. Le fait est que, si le ministère s’est montré susceptible, il n’a pas tardé à s’adoucir, et que, si la majorité a eu le 8 janvier une fantaisie, elle a retrouvé le 12 toute sa discipline. Le cabinet a eu son vote de confiance, il a eu aussi sa loi des maires remise au premier rang des délibérations de la chambre, et le journal officiel, ce registre de l’état civil des pouvoirs qui naissent, qui tombent ou se relèvent, a pu inscrire que la démission des ministres était retirée « sur la demande de M. le président de la république. »

Tout est bien qui finit bien. Reste la moralité ou la signification de la crise et de la victoire parlementaire qui en a été le dénoûment. Si cette victoire avait eu pour effet de fortifier le ministère en le remettant debout, de reconstituer une véritable majorité, de dissiper toutes les confusions, de dire au pays où « on le mène, » selon le mot de M. de Kerdrel, ce serait pour le mieux. En est-il réellement ainsi ? N’est-il point à craindre au contraire que la victoire de lundi, réparant la défaite de jeudi, n’ait été achetée par un sacrifice de plus à ce qui fait justement la faiblesse du ministère ? Ce n’était qu’une surprise, dit-on, le vote du 8 janvier était l’expression d’une majorité de hasard, non de la vraie majorité ! Surprise, si l’on veut ; les surprises de ce genre n’arrivent évidemment que dans certaines conditions, et tant que ces conditions ne changent pas, les surprises sont toujours possibles. Celle du 8 janvier est née sans doute en partie de cette circonstance que l’assemblée était incomplète ; elle est née aussi et surtout de la situation, d’une confusion parlementaire croissante, d’une profonde incompatibilité d’humeurs et de tendances entre les élémens divers d’une majorité artificielle et passionnée, de l’hésitation du ministère lui-même à prendre un parti, à se faire une politique au milieu de ces complications intimes. On va ainsi au hasard avec une assemblée souveraine qui finit par se perdre dans ses propres divisions, avec une présidence septennale placée au sommet d’un régime qu’on ne veut pas ou qu’on n’ose pas définir, avec une politique qui, sous des apparences de fermeté et même quelquefois de raideur, a le sentiment de sa faiblesse. Oui, le mal vient de ce qu’on ne sait pas accepter les choses comme elles sont, marcher avec résolution sur les difficultés, prendre la force là où elle est, et s’établir dans les seules conditions possibles, au risque de froisser des regrets, des préjugés ou des espérances de parti. On laisserait en chemin quelques alliés douteux, c’est possible ; on retrouverait toutes les bonnes volontés sincères, l’opinion et le pays.

Tranchons le mot. Le nœud de nos affaires actuelles est dans une équivoque, dans une contradiction ou une impossibilité qu’on s’est créée faute de décision, et le ministère ne fait que subir les conséquences d’une situation qui est en partie son œuvre, où les surprises comme celle du 8 janvier deviennent les accidens les plus simples et les plus inévitables. Au fond, le ministère lui-même ne peut s’y méprendre. Il sent qu’il est assis sur une base trop étroite, qu’il reste livré à des partis ou à des fractions de partis dont il est en quelque sorte l’otage au pouvoir. Il comprend qu’après la prorogation le mieux eût été de se rapprocher des nuances modérées du centre gauche ; mais pour cela il fallait se décider à organiser cette république, à laquelle on venait de donner un président pour sept ans, il fallait accepter sans arrière-pensée et sans mauvaise humeur le régime qu’on avait. Or aller jusque-là, c’était s’exposer à rompre avec la droite, qui ne peut entendre le mot de république, même quand elle ne peut faire la monarchie, qui après avoir voté la présidence septennale ne se soucie guère de lui donner plus de force qu’il ne faut, et la considère toujours comme un en-cas, comme une combinaison provisoire. Chercher un appui au centre gauche, c’était perdre la droite sans être assuré d’une compensation suffisante. Rester avec la droite, c’était prolonger l’équivoque, provoquer les doutes sur le caractère, sur la durée de ce pouvoir qu’on vient d’instituer. C’est cette dernière politique qu’on a suivie, sans s’apercevoir qu’on mécontentait tout le monde, la droite parce qu’on était encore trop septennaliste, le centre gauche parce qu’on paraissait ne pas prendre au sérieux ce qu’on avait fait. C’était, à vrai dire, une situation inextricable qu’on se faisait pour avoir hésité dès le premier jour, dès le lendemain de la prorogation, à fixer les points essentiels de la politique nouvelle de la septennalité.

Au moment de la dernière crise, M. le duc de Broglie, sentant le danger de ces confusions, aurait résolu, dit-on, d’en sortir par les déclarations les plus nettes, les plus catégoriques, sur lesquelles l’assemblée aurait eu à se prononcer en votant le bill de confiance qu’on voulait lui demander. Si l’intention de M. le duc de Broglie était telle qu’on le disait, elle s’est traduite, il faut l’avouer, d’une manière assez incomplète, assez effacée dans la dernière discussion. Les déclarations de M. le vice-président du conseil se sont évidemment ressenties des négociations par lesquelles on cherchait depuis trois jours à rallier les diverses fractions de la droite dans l’intérêt du ministère. Sans doute M. le duc de Broglie a dit que le septennat avait la légalité pour lui, qu’il avait le droit de se défendre ; il a semblé aussi revendiquer pour la majorité et pour la majorité seule le droit de comprendre, d’interpréter le septennat, ce qui laisse en vérité une certaine latitude à toutes les espérances et n’éclaire pas beaucoup la question. Au demeurant, c’était froid et probablement mesuré au tempérament de ceux qu’on voulait retenir.

Voici qui ajoute un piquant détail à notre dernière assertion. Dès la veille un journal légitimiste avait tracé le programme de ce qui devait se passer dans la séance de lundi en ajoutant : « Si la droite soutient demain le ministère, son vote signifiera qu’elle repousse l’interprétation donnée par certains meneurs du centre droit à la prorogation. Elle appuiera M. le duc de Broglie parce que celui-ci aura consenti… à ne pas faire de la septennalité un dogme nouveau… » Ce qu’il y a de singulier, c’est que le programme tracé d’avance par le journal légitimiste a été suivi point par point ; ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que M. le duc de Broglie n’a point dépassé dans ses explications les limites qu’on avait fixées. Oh ! non sûrement, il n’a pas fait de la septennalité un « dogme nouveau, » il n’en a même pas fait une chose au-dessus des interprétations d’une majorité monarchique, si cette majorité se rencontrait et si elle retrouvait l’occasion favorable qu’elle espère toujours. — Voulez-vous décidément que la présidence dure sept ans ? disait-on au courant de cette discussion. Voulez-vous que pendant ces sept ans la présidence soit un pouvoir fort et respecté ? — Tout le monde a répondu : Oui ! Lorsque l’orateur a demandé s’il était entendu que durant ces sept années le rétablissement de la monarchie ne pourrait pas être proposé, on a répondu de la droite : « Cela ne vous regarde pas ! » Voilà du moins qui est clair, de sorte que le ministère se réduit lui-même à vivre par le concours exclusif d’alliés qui commencent par ne pas prendre au sérieux le pouvoir qu’il représente. À ces alliés compromettans, il est obligé de livrer un jour un peu de politique intérieure, un autre jour un peu de politique extérieure. C’est la loi des majorités, dit-on ; il faut être conservateur et parlementaire !

L’intérêt conservateur et l’intérêt parlementaire, soit ! C’est justement ce double intérêt qui peut se trouver singulièrement compromis par des crises comme celle que nous venons de voir, par une politique qui a toujours l’air d’être en coquetterie avec des passions de parti dont on comprend soi-même le danger. Sans doute un gouvernement est tenu aujourd’hui de donner à la France de sérieuses garanties d’ordre intérieur, de fortes garanties de sécurité. La première, la plus efficace de ces garanties en définitive, c’est de respecter et de faire respecter ce qu’on a fait avec une certaine solennité, de ne pas laisser mettre en doute le régime qu’on a établi. On a beau parler de l’ordre social à défendre, de l’anarchie et de la démagogie à réprimer, de la stabilité à fonder, on a beau présenter une loi sur les maires, des lois sur la presse, comment veut-on que le pays se tranquillise, reprenne confiance, lorsqu’il voit les partis publier hautement leurs espérances, compter leurs chances, et calculer le jour où ils pourront triompher ? Comment veut-on qu’il se sente parfaitement rassuré lorsqu’il voit son gouvernement lui-même s’appuyer sur des alliés qui laissent peser sur lui on ne sait quelles réserves, on ne sait quel inconnu ? Que le gouvernement soit conservateur dans ses lois, dans son action administrative, nous ne demandons pas mieux ; notre grief, c’est précisément qu’il n’est plus un conservateur prévoyant lorsque, par une stratégie qu’il n’est pas toujours aisé de pénétrer, en identifiant la présidence septennale avec certains partis, il arrive à créer une situation où par la force des choses un vote qui semblerait n’atteindre qu’un cabinet peut mettre en cause le gouvernement tout entier. Voilà la question. Qu’on y réfléchisse bien : ce n’est pas la paix sociale qu’on prépare ainsi, c’est à des crises nouvelles et plus graves qu’on peut conduire le pays sans le vouloir.

Quant à l’intérêt parlementaire, ce n’est point apparemment par l’incohérence et la contradiction qu’on peut le servir. S’il ne s’agissait que d’une loi ou d’une proposition ajournée, puis reprise, d’un vote démentant ou redressant un autre vote, il n’y aurait rien de bien sérieux ; ce ne serait pas la première fois qu’une assemblée aurait des avis différens à quatre jours d’intervalle. Ce qui est infiniment plus grave, c’est l’état parlementaire, le degré de confusion dont ces contradictions et ces surprises sont l’expression. Évidemment plus on va, plus cet état devient aigu ou peut-être même chronique à Versailles, et, si on continue ainsi, on arrivera à une sorte d’impuissance finale. On se sera épuisé en luttes stériles, en conflits de partis, sans avoir fait les affaires qui intéressent le plus le pays. On parle toujours du régime parlementaire, de ses conditions, de ses garanties, de ses obligations. Il n’y a point de régime parlementaire là où il n’y a pas pondération de pouvoirs par la diversité des assemblées, là où le gouvernement n’a pas le droit de dissoudre une chambre. On n’y réfléchit pas assez, ce qui se passe à Versailles est d’une nature toute particulière : c’est l’omnipotence d’une assemblée unique, souveraine, si bien que certaines opinions se croient encore le droit de disposer du pays même après avoir créé la présidence septennale. Il en résulte que ce qu’on appelle le gouvernement parlementaire est tout simplement la dictature de l’assemblée ou de la majorité de l’assemblée, c’est-à-dire d’un parti, et lorsque les partis sont tellement divisés qu’une chambre est partagée en deux camps presque égaux, tout devient singulièrement grave : c’est la lutte permanente, organisée, tenant le pays incessamment suspendu entre l’impuissance définitive née de la division, de la neutralisation des partis, et quelque redoutable éclat né de l’ardeur des passions. Voilà où l’on arrive, et c’est précisément parce qu’il en est ainsi à Versailles que la commission constitutionnelle, au lieu de perdre son temps en études d’érudition électorale, devrait se hâter de préparer les lois qu’on lui demande pour mettre fin à cette situation pleine de périls par l’organisation d’un régime régulier. Ceux qui parlent toujours d’ordre, de conservation, de régularité parlementaire, devraient être les plus désireux de hâter la fondation de ce régime, et, par une singularité que l’esprit de parti explique seul, ce sont les plus récalcitrans. M. de Broglie vient d’aiguilonner cette paresse calculée des récalcitrans de la commission constitutionnelle en montrant la nécessité d’en finir. Il a parlé en homme prévoyant, car ce n’est que par cette organisation définitive vainement attendue jusqu’ici qu’on peut sauvegarder cet intérêt conservateur et cet intérêt parlementaire qu’on invoque sans cesse.

L’Académie française est entrée l’autre jour en rivalité avec l’assemblée de Versailles, opposant une fête littéraire aux bruyantes scènes de la politique. M. de Loménie a été reçu en cérémonie par M. Jules Sandeau, et l’un et l’autre ont parlé d’un homme qui a été l’honneur des lettres contemporaines, qui a eu la triste fortune d’aller mourir, au milieu de nos désastres de 1870, loin de Paris assiégé, qui ne savait pas même alors ce qu’il venait de perdre : c’est Mérimée, l’auteur de Colomba et de Carmen, esprit fin, ironique, sobre et habile dans le beau langage, caractère droit, un peu replié sur lui-même et parfaitement honorable. M. de Loménie a peut-être la main un peu lourde pour ceux qu’il veut louer, et il est obligé de faire d’assez longs détours pour arriver à son but. Son discours n’est pas moins substantiel et intéressant. M. Jules Sandeau a reçu M. de Loménie avec toute la grâce de l’esprit, la finesse d’une ironie sans amertume et le charme d’une parole à la fois spirituelle et pénétrante. D’un discours académique, M. Jules Sandeau a su faire une œuvre achevée d’art et de belle langue française. Tout n’est point perdu, puisqu’il y a toujours des esprits de cette trempe en France, de ces écrivains de race qui continuent et ravivent les plus belles traditions de notre littérature. Les lettres elles-mêmes peuvent être les plus sûres comme les plus brillantes auxiliaires de notre renaissance politique, du rajeunissement de l’ascendant français dans le monde.

S’il est dans nos affaires une question où l’opinion sensée et loyale ait le droit de demander au gouvernement une netteté décisive, parce qu’elle est disposée à le soutenir dans ses résistances à toutes les vaines excitations, c’est cette question des rapports de la France et de l’Italie, que des passions et des fanatismes coupables se plaisent toujours à obscurcir et à compliquer. Une bonne fois il faut en finir de tous ces doutes, qui à la longue fatigueraient les alliances les plus sûres, les plus naturelles, qui n’auraient d’autre résultat que de créer des habitudes de méfiance et de froideur là où il ne peut et ne doit y avoir que la cordialité sincère de deux nations unies par tous les liens de la politique et des traditions. Il ne se peut pas que les intérêts les plus sérieux du pays, la sécurité et la dignité de ses relations restent indéfiniment à la merci d’une équivoque de conduite ou de langage, d’une combinaison parlementaire à Versailles ou d’un agent compromettant à Rome, et qu’au moindre incident on soit sans cesse à se demander si la France et l’Italie sont au moment de quelque inexplicable rupture. Des incidens, il y en a toujours dans les situations fausses, et voilà pourquoi une des premières nécessités pour tout gouvernement prévoyant est d’éclairer, de dégager, de simplifier sans plus de retard nos rapports avec l’Italie.

Ce que produisent ces perpétuelles ambiguïtés en usage depuis quelques années, on vient de le voir encore une fois par ce qui s’est passé dernièrement. Un officier distingué de notre armée, attaché militaire à la légation française auprès du roi Victor-Emmanuel, le colonel de La Haye, est mort à Rome. La première pensée de notre ambassadeur auprès du saint-siége a été d’offrir pour les obsèques de notre attaché militaire l’église de Saint-Louis des Français, placée sous son patronage. C’était le premier, le bon mouvement. Bientôt cependant la réflexion est venue ; on a songé que les autorités italiennes allaient rendre les honneurs militaires à l’officier français, que cette apparition à Saint-Louis offusquerait peut-être le pape, et d’une façon ou d’autre la famille du colonel de La Haye a été conduite à demander que les funérailles eussent lieu dans sa paroisse, à l’église de San-Marcello in Corso. Or voici la singularité. Les ecclésiastiques de San-Marcello ont voulu à leur tour se mettre en règle avec le saint-père, qui s’est empressé de donner toutes les autorisations qu’on lui demandait. On lui a dit qu’il y aurait sans doute des troupes italiennes, des généraux italiens, et le pape a répondu avec une piquante bonhomie : « Qu’ils viennent. » Le gouvernement italien, de son côté, ne s’est pas préoccupé de ces petites péripéties qu’il a eu l’air d’ignorer ; il n’y a vu peut-être fort spirituellement qu’une raison de plus d’accentuer les témoignages d’une sympathique courtoisie. Un bataillon, presque tous les généraux présens à Rome, le prince Humbert lui-même, les fonctionnaires du ministère des affaires étrangères, se sont rendus aux obsèques du colonel de La Haye à San-Marcello. Puis le lendemain, par les soins de l’ambassade auprès du Vatican, on célèbre à Saint-Louis un service funèbre où assiste un tout autre monde. Ainsi une église placée sous le patronage de la France à Rome ne peut pas recevoir la dépouille d’un officier français parce qu’il sera accompagné du prince Humbert et des soldats italiens ! Ce que le saint-père accorde sans difficulté à San-Marcello, l’ambassade française, plus papiste que le pape, ne l’accorde pas à Saint-Louis !

Autre incident. La France a depuis longtemps dans les eaux de Civita-Vecchia un navire, l’Orénoque, laissé aux ordres de l’ambassade auprès du Vatican pour rester à la disposition du pape. Que fait ce navire à Civita-Vecchia ? Il entretient une équivoque et crée des embarras. L’an passé, à pareille époque, il y eut la fugue de M. de Bourgoing, l’ambassadeur d’alors, à l’occasion de la visite des officiers de l’Orénoque à Rome pour le jour de l’an ou pour Noël, Ces officiers devaient-ils aller tout à la fois chez le pape et chez le roi ? devaient-ils s’abstenir également d’aller au Vatican et au Quirinal ? Le dernier gouvernement s’était décidé pour l’abstention, et ses instructions paraissent avoir été maintenues. Qu’est-il arrivé cependant cette année ? Il n’y a point eu, à la vérité, de visite officielle ; mais à la veille de Noël le commandant de l’Orénoque, accompagné d’une partie de son équipage, dit-on, se serait rendu au Vatican, où il aurait été reçu en « audience privée. » Est-ce une interprétation élastique et subtile des instructions officielles ? Le même acte de courtoisie « privée » a-t-il été accompli à l’égard du roi ? Le commandant du navire français a-t-il agi d’accord avec l’ambassadeur ? A-t-il reçu une autorisation particulière de Paris ? Naturellement le fait a été commenté, et la question de l’Orénoque, oubliée depuis l’an dernier, a reparu. Certes il n’y a pas là de quoi élever un nuage entre la France et l’Italie. Le gouvernement italien ne peut songer à s’inquiéter et ne s’inquiète pas de la présence de l’Orénoque, qui n’est nullement une contestation de ses droits, qui est bien plutôt aux yeux du monde la preuve palpable que le pape est libre, qu’il demeure librement à Rome, puisqu’il pourrait partir, s’il le voulait. Est-ce là pourtant un fait régulier et même complétement digne de la France ? Voilà un navire stationnant dans les eaux du royaume d’Italie reconnu par nous, et ne relevant pas même de notre légation auprès du souverain italien. Le commandant français va chez le pape, il ne va pas chez le roi et il ne reçoit d’ordres que de notre ambassadeur auprès du saint-siége. S’il y avait quelque difficulté, comment procéderait-on ? Il n’y aurait pas d’issue, et c’est ainsi que des situations fausses naissent les incidens que les passions exploitent, que les journaux grossissent en les dénaturant, qui ne font qu’entretenir les espérances de ceux qui en sont toujours à rêver de vaines protestations et de restaurations désormais impossibles.

Le gouvernement est maintenant le premier, dit-on, à reconnaître le danger de ces incohérences, à comprendre la nécessité supérieure de replacer les relations de la France et de l’Italie dans les conditions de simple et cordiale intimité où elles doivent être. Il s’est montré sensible au retour de M. Nigra à Paris, aux manifestations de sympathie qui se sont produites récemment à Rome, auxquelles le prince Humbert s’est associé, et M. le duc Decazes serait particulièrement décidé, assure-t-on toujours, à ne plus laisser subsister les équivoques. Si le marquis de Noailles n’est pas encore à Rome, ce serait par des raisons toutes personnelles qui ont retardé son départ de Washington et qui n’ont aucun caractère politique. Rien de mieux. La manière la plus efficace de rétablir une situation qui n’aurait dû jamais être altérée, et qui après tout ne l’est pas d’une façon sérieuse, c’est de faire disparaître tout ce qui peut être une occasion de tiraillemens et d’incidens, de définir par exemple le rôle de cette double représentation française qui est à Rome. Chose étrange, à peine croyable, nous avons à Rome deux ambassades qui ne se connaissent pas, qui restent le plus souvent étrangères l’une à l’autre, qui ne se touchent pour ainsi dire que pour se quereller, pour créer des conflits et des difficultés. Il y a eu des momens depuis trois ans où le personnel de l’ambassade auprès du saint-siége se serait gardé d’avoir le moindre rapport avec tout ce qui est italien. On vit à l’écart comme si l’on était une protestation vivante contre l’usurpation ! Sans le vouloir, on subit l’influence du monde où l’on se renferme ; on est un peu clérical et papiste là où il faudrait être simplement politique et Français, et les affaires comme celles de l’Orénoque, des obsèques du colonel de La Haye, naissent toutes seules.

C’est là évidemment ce qui doit disparaître ; qu’on ait deux ambassades à Rome, si on le veut, si on le croit nécessaire ; dans tous les cas, ces deux ambassades doivent toujours marcher d’accord parce qu’elles ne représentent qu’une seule politique, qui est celle de la France. On ne demande pas mieux peut-être, mais il faut ménager la droite dont on a besoin ; on est exposé à des interpellations comme celles de M. Du Temple. On peut en être sûr, dans la situation où nous sommes un ministre des affaires étrangères ne prendra de l’autorité que lorsqu’il osera décliner au besoin une interpellation, affirmer l’intérêt public et poser résolument les questions. En définitive, que veut-on ? S’il est à Versailles des esprits qui, oubliant nos provinces perdues, ne songent qu’aux provinces perdues par le pape, il faut les laisser à leurs rêves de restauration pontificale. S’il ne s’agit que de respecter, de faire respecter la liberté, l’indépendance spirituelle du souverain pontife, sans avoir l’air de mettre perpétuellement en doute l’existence d’une nation, rien de plus simple, on n’aura que des amis et des alliés au-delà des Alpes, dans le palais du roi, comme dans le cabinet du ministre, comme dans le parlement. Tout devient facile avec l’Italie, qui n’a aucune envie ni de voir le pape quitter Rome, ni de susciter des conflits religieux, ni d’imposer au monde catholique une autorité pontificale captive, ni de vivre mal avec la France pour des questions où elle a les mêmes intérêts et les mêmes sentimens.

L’Espagne compte donc une révolution, un coup d’état militaire de plus dans son histoire. C’est le 2 janvier que l’assemblée espagnole devait se réunir et s’est réunie en effet à Madrid après un interrègne parlementaire de quatre mois ; c’est dans la nuit du 2 au 3 que tout s’est accompli sans effort, sans lutte, presque sans bruit, ou du moins sans que la ville ait paru un instant agitée. Un vote des cortès a emporté le gouvernement de M. Castelar, un petit billet de congé du capitaine-général accouru aussitôt avec ses canons autour du palais législatif a emporté les cortès, dont on n’a plus entendu parler depuis. Tout s’est passé en quelques heures. Ce qui existait la veille s’est évanoui au premier souffle pour faire place à un gouvernement nouveau dont le général Serrano reste le chef. C’est comme une revanche de cette journée du mois d’avril dernier où le général Serrano, avec quelques bataillons de l’ancienne milice de Madrid, avait déjà tenté de s’emparer du pouvoir et avait été réduit, après avoir échoué, à se sauver sous un déguisement. Au mois d’avril, l’affaire n’était pas encore mûre ; cette fois elle a mieux réussi après les huit mois qui viennent de s’écouler, et il faut bien dire aussi qu’elle a été menée avec décision, avec dextérité, non par le général Serrano lui-même, mais par le général Pavia, qui pour son coup d’essai est passé maître en fait de pronunciamientos.

Ce qui vient d’arriver à Madrid n’était point assurément imprévu. D’abord lorsqu’un pays en est venu au degré de confusion où se débat malheureusement l’Espagne depuis quelque temps, un jour ou l’autre il se trouve une épée qui se charge de trancher le nœud et qui a la prétention de tout remettre en ordre. En outre la situation de plus en plus difficile du gouvernement établi à Madrid laissait assez entrevoir la possibilité de quelque coup de théâtre. Pendant les quatre mois qu’il vient de passer au pouvoir, M. Castelar a certes fait ce qu’il a pu. Homme d’imagination ardente et d’idées aventureuses, il a remporté sur lui-même cette grande victoire de reconnaître les nécessités pratiques du gouvernement, de sentir l’efficacité de la modération et de la raison. Il a voulu faire son essai de république conservatrice en Espagne. Il était trop conservateur, à ce qu’il paraît, il nommait des évêques, il ne craignait pas d’appeler les généraux qui pouvaient l’aider à réprimer la démagogie : c’était une trahison aux yeux de ses anciens amis les républicains fédéralistes ! Avant même que les cortès fussent réunies, la guerre était commencée contre le chef du gouvernement. Un conflit était engagé entre M. Castelar et le président de l’assemblée, M. Salmeron, qui se faisait le patron des partis extrêmes. Au point où en étaient les choses, tout dépendait évidemment de la manière dont se dénouerait le conflit, du premier vote de l’assemblée. Si M. Castelar avait triomphé, rien ne serait arrivé sans doute, au moins pour le moment. Si ses adversaires l’emportaient, c’était un encouragement pour les insurgés de Carthagène, peut-être le point de départ d’une recrudescence d’anarchie, peut-être aussi le signal d’une réaction militaire soudaine par laquelle on voudrait prévenir des déchiremens nouveaux. C’était là le nœud de la question. M. Castelar ne s’y méprenait pas. Dans cette nuit même du 2 au 3, où se jouait cette singulière partie, il parlait de l’accent le plus ému, il prévenait l’assemblée des dangers auxquels on courait. « Nous touchons le fond de l’abîme, disait-il ; bercez-vous d’illusions, nous sommes plus impopulaires que les modérés, que les conservateurs ;… quel va être le sort de la république ? » Cette assemblée violente et frivole n’écoutait rien, elle répondait à M. Castelar en votant contre lui sans se douter qu’elle allait se réveiller cernée par les baïonnettes qui s’avançaient.

C’était en effet ce qui se préparait au dehors. Le gouverneur militaire de Madrid, le général Pavia, sans rien dire à M. Castelar, prévoyait, lui aussi, ce qui pouvait arriver, et il n’était nullement disposé à se soumettre au pouvoir des intransigens, d’autant plus qu’il savait bien que leur premier acte serait de le destituer. Il avait vu le général Serrano pour s’assurer de son concours. Serrano, en refusant de prendre la direction militaire du mouvement, avait fort bien accepté néanmoins la première place dans le gouvernement qui se formerait, s’il y avait un nouveau gouvernement. Une fois fixé sur ce point, Pavia n’hésitait plus. Aussitôt qu’il apprenait le vote qui renversait M. Castelar, il se rendait avec des troupes sûres et quelques canons devant le palais législatif. Sans plus de retard, il envoyait un de ses aides-de-camp porter au président Salmeron et à l’assemblée l’ordre de se retirer, et comme l’injonction paraissait exorbitante, comme on semblait ne point obéir assez vite, deux compagnies de garde civile faisaient leur entrée dans la salle, tandis que quelques coups de feu tirés en l’air retentissaient au dehors. Alors la débandade a été complète, la représentation nationale s’est sauvée de tous côtés sans autre résistance. Vers sept heures du matin, tout était fini, l’assemblée constituante de la république fédérale avait vécu. Le général Pavia avait pris ses mesures pour rester maître de Madrid en faisant occuper les points stratégiques de la ville et les postes essentiels, le ministère de l’intérieur, les télégraphes, les gares de chemins de fer.

Quel était le sens de ce mouvement ? qu’allait-on faire ? Le général Pavia, à peine sûr de sa victoire, se hâtait de réunir les principaux hommes politiques des diverses opinions plus ou moins conservatrices, pour leur dire qu’il n’avait nullement agi dans un intérêt de parti en dissolvant les cortès, que son unique but avait été d’empêcher la dissolution de l’Espagne, qui allait être précipitée par le vote de la nuit, que c’était à eux maintenant de faire un gouvernement. On s’est mis à l’œuvre en effet, et on a créé, non sans peine, un gouvernement où, sous la présidence du général Serrano, sont réunis des hommes de toutes couleurs, l’amiral Topete, le général Zabala, d’anciens ministres du roi Amédée, M. Sagasta, M. Martos, et même un républicain unitaire, M. Garcia Ruiz, rédacteur du journal el Pueblo, qui est aujourd’hui ministre de l’intérieur. Les alphonsistes, M. Canovas del Castillo, M. Elduayen, qui avaient été convoqués comme les autres, se sont seuls retirés pour ne pas adhérer à la république, qui reste provisoirement l’étiquette officielle du pouvoir nouveau.

Madrid, il faut l’avouer, a éprouvé plus de soulagement que de trouble en voyant s’évanouir ce monde agitateur des intransigens ; pas un coup de fusil n’a été tiré. Il restait à savoir quel accueil cette révolution allait trouver dans les provinces. Quant à l’armée, il n’y avait guère de doute : les adhésions sont venues aussitôt de tous les côtés, même du général Moriones, dont on n’a pas pourtant de nouvelles bien décisives, qui paraît toujours occupé à s’embarquer ou à débarquer sur les côtes de Biscaye, sans rechercher beaucoup les carlistes. Dans certaines villes, à Saragosse, à Valladolid, il y a eu des tentatives de résistance vigoureusement et promptement réprimées. À Barcelone, la lutte a été plus violente et semble s’être dénouée par la victoire des troupes. Les événemens de Madrid étaient de nature à décourager l’insurrection de Carthagène elle-même, qui n’a pas tardé à se rendre, qui est rendue en ce moment, de sorte que voilà l’Espagne avec une révolution de plus, avec une dictature à peu près établie, dont le premier mot a été la dissolution des cortès et l’ajournement indéfini d’élections nouvelles.

Assurément rien n’est plus triste que ces interventions de la force, d’autant plus que dans cette voie on n’est jamais au bout, que les coups d’état appellent les coups d’état, qui le plus souvent ne font que pallier un mal du moment sans le guérir. Ce n’est pas tout aujourd’hui en effet que d’avoir dispersé une assemblée, à la vérité peu intéressante, qui était une menace pour l’Espagne, et qui est allée d’elle-même au-devant de l’acte de brutalité militaire qui l’a frappée. Tout est à faire maintenant ; il faut reconstituer une administration, trouver des ressources financières, qui manquent absolument, réorganiser l’armée, tourner tous ses efforts contre les carlistes, qui, sans avancer, occupent vigoureusement et de plus en plus les provinces du nord. Peut-être le général Serrano se flatte-t-il d’être l’homme de cette situation réparatrice, et au besoin, s’inspirant à sa manière de ce qui se passe en France, il pourrait songer à se décerner à lui-même une présidence septennale. Il a joué déjà bien des rôles, peut-être va-t-il jouer celui-là. Le difficile pour lui est de vivre, de se fixer, de s’arrêter dans la voie de réaction ouverte par le coup d’état du 3 janvier. Ce qui vient de se passer est pour sûr la défaite de la république ; ce n’est pas encore un préliminaire de monarchie, mais une restauration du fils de la reine Isabelle n’est plus aussi impossible dans un pays qui ne se soumettrait pas à un absolutisme carliste, qui a peu de goût pour une royauté étrangère, sans avoir décidément la vocation de la république. Une série nouvelle d’événemens s’ouvre désormais pour l’Espagne.

ch de mazade.