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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1871

Chronique n° 931
31 janvier 1871


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier 1871.

Il y a des heures d’une indicible amertume pour tous les cœurs fidèles à leur pays. Nous sommes à une de ces heures d’angoisse patriotique, à un de ces instans où la réalité cruelle et décevante produit l’effet d’un rêve sinistre. La fatalité qui nous poursuit n’avait point épuisé ses coups, elle nous réservait une nouvelle épreuve. Paris à son tour, Paris lui-même a été obligé d’entrer en négociation avec son terrible ennemi, et de s’avouer impuissant à rompre le cercle de fer qui l’entourait ; Paris n’est pas tombé, il est vrai, devant une attaque de vive force, il a été réduit à traiter, à demander un armistice, parce qu’il n’avait plus de vivres. Plus de cent trente jours de siège n’avaient pu avoir raison de sa constance. Un mois de bombardement meurtrier n’avait pu ébranler son courage, et avait à peine altéré sa sérénité ; il avait supporté toutes les privations et ce supplice, plus cruel que toutes les privations matérielles, de se voir séparé de la France, du monde, de n’avoir plus de nouvelles de tous ses absens ; il avait tout souffert sans se plaindre, dans l’espoir d’un secours prochain, sachant bien qu’il était le porte-drapeau de la France, qu’il donnait au pays le temps de se relever, et il aurait tenu encore, s’il n’avait fallu que de la résolution. Il n’a rendu les armes que devant la faim redoutable qui s’approchait, lorsqu’il s’est vu en face du dernier morceau de pain qui lui restait.

Alors a sonné cette heure douloureuse des résolutions suprêmes. La défense s’est sentie vaincue avant d’avoir épuisé tout ce qu’elle avait de vivace énergie. Il a fallu aller au camp prussien négocier pour sauver de l’horrible famine une population de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfans, que toutes les extrémités de la guerre n’avaient pu réduire, et cette négociation, dernier mot de la résistance parisienne, est devenue par le fait même le préliminaire d’un armistice qui suspend les hostilités sur tous les points, en laissant à la France le temps de nommer une assemblée chargée désormais de dénouer souverainement par la paix ou par la continuation de la guerre cette situation tragique qui nous est faite. De quelque nom qu’on nomme cette phase nouvelle des événemens, si douloureux que soit l’aveu, il faut bien se le dire, c’est toujours la fin du siège de Paris, c’est la grande ville désarmée devant l’implacable ennemi qui la cerne. La fortune a été sans pitié pour nous, elle a refusé à Paris le prix de ses efforts, et, comme pour ajouter à ce qu’il y a de poignant dans ce malheur nouveau, tout nous a manqué au moment où l’on se reprenait à l’espérance, où tous les regards sondaient avec anxiété l’horizon, attendant l’arrivée de nos armées de province, croyant voir poindre l’aube de la délivrance. Rien n’est venu : l’inexorable nécessité s’est appesantie sur nous et a décidé du sort de Paris ; tout ce qu’on a pu faire a été de sauvegarder l’honneur de cette vaillante défense par des conditions où se laisse voir le respect de l’ennemi. Le coup n’a pas été moins dur. Il devait nécessairement retentir au plus profond de l’âme de cette population parisienne échauffée par cinq mois de luttes, aguerrie à tous les périls et à toutes les souffrances, éprouvée par le feu comme par la misère, et toute prête encore à combattre jusqu’au bout ; il a causé une sorte de stupeur mêlée de patriotique colère, comme si l’on ne pouvait se résigner à cette terrible nécessité dont on sentait la contrainte. On a voulu protester, comme si les protestations désarmaient la fatalité. L’émotion a serré toutes les âmes, il n’en pouvait être autrement en face d’une de ces catastrophes qui ressemblent toujours à une foudroyante surprise, même quand elles ne peuvent plus être entièrement imprévues. C’est un deuil cruel, nous le savons bien tous, et on ne peut pas se dissimuler non plus la portée immense, décisive peut-être, de cette cessation de la résistance de Paris au milieu de ce vaste et sanglant conflit dans lequel la France se débat ; mais, si douloureuse que soit cette épreuve nouvelle, il y a deux sentimens dont il faut également se défendre : il ne faut ni désespérer ni se jeter dans de vaines récriminations.

Aujourd’hui comme hier, la France est pour nous la France. Une nation comme la nôtre ne périt pas pour une défaite ; elle peut se retremper au contraire dans ces crises douloureuses, si elle a le courage de regarder en elle-même, de sonder ses plaies, de s’avouer virilement ses faiblesses et les causes de ses désastres. Ce n’est pas la première fois que notre infortunée patrie se sera vue poussée jusqu’au bord de l’abîme, qu’elle aura été foulée par les invasions ; elle a toujours fini par se sauver en se dégageant de ces étreintes sanglantes, parce qu’il y a en elle une sève inépuisable, une puissance de vitalité qui se retrouve au lendemain des plus grands revers. Voulût-on lui faire subir des mutilations qui seraient aussi meurtrières pour ses ennemis que pour elle-même, on n’aurait tari ni le sang de ses veines, ni la fécondité de ses ressources, ni l’énergie de son intelligence, ni la puissance expansive de son génie. Elle échappe, elle échappera à tous les coups des destructeurs ; concentrée dans son unité et dans sa force, elle se repliera en elle-même pour réparer le mal qu’on lui aura fait, pour se reconstituer, et ceux qui ont cru en elle, ceux qui l’ont servie dans ses prospérités la serviront d’un dévoûment plus ardent encore dans son infortune. Non, ce n’est pas le moment de se décourager et surtout de désespérer des destinées de la France, c’est bien plutôt en de pareilles heures que le vrai patriotisme se ravive, fécondé par le sang de tous ceux qui sont déjà morts pour leur pays, et qui ne peuvent pas avoir fait un sacrifice inutile.

Il y a un autre sentiment dont il ne faut pas moins se défendre, parce qu’il serait plus dangereux et plus puéril qu’un morne découragement : c’est cette passion de récriminer, d’accuser, de se renvoyer mutuellement la faute de tout ce qui nous arrive. Nous l’avons trop entendu depuis quelque temps, ce concert assourdissant de récriminations et de plaintes : les soldats accusant leurs généraux de ne pas savoir les conduire à la victoire, les généraux accusant les soldats de manquer d’élan ou de solidité, les civils se plaignant des militaires, et les militaires jetant la pierre aux civils, tout le monde criant contre le gouvernement, et le gouvernement ayant peut-être, lui aussi, son mot à dire. C’est la triste et fatale loi des jours de désastres : chacun veut s’innocenter lui-même en accusant les autres. On éprouve le besoin de se renvoyer de l’un à l’autre la responsabilité des misères qu’on a été obligé de supporter ensemble. Que dans un premier moment d’émotion douloureuse on se laisse aller à cet étrange penchant, qui en définitive n’a pour résultat que de déconsidérer tous ceux qui ont pris part à de grands événemens, on ne peut pas trop s’en étonner encore, c’est l’explosion spontanée d’une douleur irréfléchie, d’une déception qui ne peut se contenir ; mais tout ce bruit a déjà presque trop duré. N’enlevons pas du moins à notre malheur la dignité qui lui reste ; n’allons pas donner à une défaite qui n’a pas été sans gloire ce triste épilogue des ressentimens inutiles, des accusations qui ne servent à rien, des agitations qui ne feraient qu’aggraver nos épreuves en les avilissant. Puisque la présence de l’ennemi sous nos murs a suffi depuis cinq mois pour maintenir l’union patriotique de toutes les volontés en décourageant tous les fauteurs de divisions, que sa victoire ait du moins pour nous ce salutaire effet de nous imposer cette réserve qui est la pudeur des vaincus. Paris a gardé intact jusqu’au bout l’honneur de sa longue et vaillante résistance ; il doit le préserver plus que jamais aujourd’hui, lorsque toutes les discordes et toutes les récriminations ne seraient plus qu’un spectacle stérile et sans péril offert à nos ennemis, qui peuvent désormais nous observer du haut de ces forts où ils n’ont pu entrer que le jour où la faim nous a menacés de sa redoutable étreinte. La dignité de l’attitude est notre dernière force contre ceux qui nous tiennent sous le feu de leurs canons, et cela ne guérirait pas nos malheurs de chercher à nous consoler en rejetant la responsabilité du dénoûment sur tous ceux qui ont mis la main à la défense commune.

Assurément, nous ne voulons pas dire le contraire, ce gouvernement du 4 septembre qu’un effroyable désastre militaire jetait au pouvoir, et qui devait lui-même avoir son étape cruelle dans cette voie de patriotiques épreuves où nous sommes entrés, ce gouvernement n’est pas sans reproche. On peut bien l’accuser : d’abord cela soulage de trouver un coupable de toutes les fautes et de tous les revers dans ces crises extrêmes, et puis tout n’est point évidemment injuste dans ce qu’on dit de ce malheureux gouvernement. Il a péché souvent par condescendance et par faiblesse, par défiance des autres et de lui-même, par inexpérience et par hésitation ; il a porté la peine de son origine et de son incohérence en face d’une situation qui eût fait pâlir les gouvernemens les plus éprouvés. Tout ce qu’il aurait pu faire, il ne l’a certainement pas fait, et en revanche il a laissé faire bien des choses qu’il aurait pu ou qu’il aurait dû empêcher. Il a vécu un peu à la grâce de Dieu, sacrifiant à la popularité, suivant pas à pas l’opinion dans ses mobilités ou dans ses faiblesses, au lieu de la conduire, et ne se considérant jamais assez comme un capitaine qui a seul la charge de son navire dans la tempête. Ce qu’on peut dire de lui, nous ne l’ignorons pas. Si dès la première heure il avait cherché à déconcerter cet investissement progressif qui a fini par nous étreindre jusqu’à nous étouffer ; si, au lieu de préparer de grandes batailles plus meurtrières qu’efficaces, il eût multiplié les opérations autour de Paris sans laisser un instant de repos à l’ennemi ; si en certains momens il eût déployé toutes les forces de la défense avec plus de suite, avec une persistance mieux combinée, il serait arrivé peut-être à changer la fortune du siège, tout au moins à créer de grands obstacles à ces armées allemandes successivement accumulées devant nous, ou, s’il ne pouvait mieux faire, à les occuper, à les retenir, pour les empêcher de se porter sur nos armées de province. Si novices que fussent les forces qu’il avait sous la main, il pouvait les employer, les aguerrir, puisque tout le monde lui demandait un signal d’action, et il ne se serait pas du moins exposé à ce reproche qu’on lui adresse aujourd’hui d’avoir suscité un élan dont il n’a rien fait. Si, au lieu de craindre d’inquiéter la population en lui mesurant les vivres, il eût songé il y a deux mois à rationner le pain comme il rationnait déjà la viande, il eût évité sans doute bien des gaspillages, et même avec un assez large rationnement nous ne serions pas aujourd’hui au bout de nos dernières ressources ; si dans toutes les parties de l’administration il y avait eu autant d’expérience et de prévoyance que de bonne volonté, il est clair qu’on eût évité bien des bévues et qu’on aurait pu prolonger la défense sans aggraver les souffrances de la population, en allégeant au contraire toutes ces privations, toutes ces vexations qui ont été une des misères du siège. Si enfin le gouvernement eût agi un peu plus de toutes manières, eût fait un peu moins de proclamations, il ne se serait pas exposé à promettre plus qu’il ne pouvait tenir et à laisser sur nos murailles la trace de bien des paroles qu’on peut aujourd’hui tourner contre lui. Tout cela est assez vrai, tout cela veut dire que, s’il y avait eu au 4 septembre un gouvernement naissant un peu moins au hasard, ayant un peu plus de temps pour faire face à toutes les difficultés, réunissant des hommes un peu mieux préparés à tenir tête aux redoutables éventualités qui se dressaient subitement devant nous, nous aurions pu être plus heureux. Pour cela, nous en sommes bien convaincus, et plus d’un membre du gouvernement, sans l’avouer, en est lui-même tout aussi persuadé.

Oui, sans doute, des fautes ont été commises, et on ne voit que ces fautes à la lumière sinistre du dénoûment qui a éclaté comme un coup de foudre ; mais en toute justice n’y a-t-il donc que ce dénoûment, et ce pouvoir qu’on accuse aujourd’hui presque de trahison n’est-il pas le même qui a lutté, qui a combattu, qui a soutenu la défense depuis cinq mois ? C’est lui en définitive qui a organisé cette défense dont les élémens existaient à peine au lendemain du 4 septembre, au moment où les Prussiens, arrivant devant Paris, auraient pu peut-être par une brusque attaque enlever la ville de vive force. Lorsque l’investissement commençait, le jour du premier combat de Châtillon, qui admettait par la pensée que ce siège, dont on acceptait virilement toutes les chances, allait durer près de cinq mois ? On ne le croyait pas plus à Paris que dans le camp prussien. On avait même de la peine à croire aux assurances de l’administration déclarant qu’il y avait des approvisionnemens pour six ou sept semaines. On ne voyait rien au-delà. Et cependant Paris a tenu quatre mois et demi. Trois ou quatre grandes batailles ont été livrées, l’ennemi n’a pu pénétrer jusque dans nos lignes de défense ; il a cerné la grande ville sans l’entamer, et, s’il a fini par la bombarder, ce n’est pas même à son artillerie qu’il doit sa victoire. Paris en un mot a été préservé jusqu’au bout, et le gouvernement y est sans doute pour quelque chose. Croit-on qu’il n’était pas le premier intéressé à couronner cette grande lutte par une dernière victoire qui eût été notre délivrance ? — Soit, disent naïvement certaines gens, le gouvernement a fait durer le siège, il a prolongé la résistance, il a demandé aux Parisiens de combattre et de souffrir ; mais c’était bien la peine de prolonger ainsi la lutte, d’imposer à une population tout entière les privations les plus cruelles, pour en venir à cette suprême catastrophe ? — Eh sans doute, quelque pénible que soit le dénoûment, c’était la peine de tenir aussi longtemps qu’on l’a pu, de tenter cette périlleuse lutte, sans savoir si on parviendrait à vaincre la mauvaise fortune.

Cette résistance de Paris, c’était pour la France la possibilité de retrouver ses forces et de se relever, c’était une sorte de protestation ou de réhabilitation de l’honneur national humilié à Sedan et à Metz. C’était la preuve parlante, éclatante de la vitalité française momentanément concentrée dans nos murs, et cette défense qui finit comme un désastre nous a du moins rendu la dignité en forçant l’ennemi à respecter ceux qu’il n’a pu réduire qu’en trouvant la faim pour complice. Cette défense, elle ne nous a pas sauvés, il est vrai, elle nous a pourtant valu quelques égards dans notre suprême détresse. Certes nous ne chercherons pas à déguiser ce qu’il y a de poignant dans ces cruels articles de ce qu’on veut bien appeler un armistice ; nous ne pouvons pas nous méprendre sur ce qu’ils signifient : c’est la reddition de Paris attestée par la présence des Allemands dans nos forts ; mais enfin, si notre armée est prisonnière de guerre, elle reste parmi nous et ne va pas rejoindre les 300,000 hommes que nous avons en Allemagne, nos officiers n’ont pas l’humiliation de livrer leur épée. Une de nos divisions est intacte, la garde nationale tout entière reste avec son organisation et ses armes, les Prussiens n’entrent pas enfin dans Paris. Nous ne leur en savons pas gré, ils se sont évidemment inspirés de leur propre intérêt en ayant l’air de faire une concession, en s’abstenant de pousser une population sous les armes à un acte de résistance désespérée. C’est du moins une sorte d’allégement pour les douleurs patriotiques de Paris, et cette réserve d’un ennemi qui ne passe pas pour scrupuleux montre que tout n’a pas été inutile dans cette lutte où bien des causes rendaient la victoire difficile.

Qu’on accuse le gouvernement seul de cette triste fin du siège de Paris, c’est une consolation, si l’on veut ; malheureusement il y a depuis cinq mois dans nos affaires un élément qui a joué un grand rôle, et qui explique la vivacité de nos déceptions : c’est cette puissance obstinée d’illusion que nous avons gardée jusqu’au bout, et qui se retrouve peut-être encore jusque dans ces récriminations d’aujourd’hui. L’illusion, elle n’a cessé de nous accompagner et de nous fasciner, même après ces premiers désastres de la guerre qui auraient dû pourtant nous guérir. Elle s’est enfermée avec nous à Paris, et ici comme partout elle nous a souvent fait voir les choses comme nous voulions les voir, non comme elles étaient. Il faut bien l’avouer aujourd’hui, nous nous sommes trop souvent contentés de mirages et de fictions. Est-ce qu’on ne se souvient pas de toutes ces histoires qu’on nous racontait jusque dans ces derniers temps ? Tantôt c’était le prince Frédéric-Charles qui avait été blessé, fait prisonnier, et dont l’armée battait en retraite ; on n’en pouvait pas douter, une bouteille lancée dans la Marne avait porté la merveilleuse nouvelle. Une autre fois, et il n’y a pas si longtemps encore, c’était bien mieux : le général Bourbaki était en pleine Allemagne, dans le grand-duché de Bade, et au même instant notre flotte paraissait devant Hambourg, portant 60,000 hommes qui allaient débarquer, délivrer nos prisonniers et prendre sans doute Berlin ! Comment n’aurait-on pas cru à Paris qu’on devait se délivrer, lorsqu’on écoutait avec complaisance ces fables prodigieuses ? comment n’aurait-on pas oublié un instant ce qu’il y a de difficultés presque insurmontables pour une ville investie à se débloquer elle-même ? Le gouvernement s’est fait quelquefois de ces illusions, il a entretenu celles du public, qui ne demandait pas mieux que de croire à tout ce qui flattait ses espérances, et il en a été un peu pour nos vivres comme pour les événemens militaires qu’on supposait au loin. Puisque nous avions dépassé la limite qu’on avait fixée d’abord, puisqu’on avait vécu deux mois, trois mois, il n’y avait plus de raisons pour qu’on n’allât pas ainsi longtemps, et, si les vivres manquaient, ce devait être de toute nécessité la faute du gouvernement. Le gouvernement ne le savait peut-être pas plus que nous ; peut-être n’a-t-il songé à s’en informer bien exactement que lorsqu’il n’avait plus que quelques jours devant lui, et cette découverte a ressemblé à une déception à laquelle pourtant on devait être préparé.

Ce qui a été surtout pour nous une source d’illusions, ce qui a contribué à nous dérober jusqu’à un certain point la réalité de notre propre situation, c’est tout ce qu’on nous a dit sur l’organisation, sur la puissance, sur la marche de nos armées de province. Assurément ces armées existaient, elles ont livré assez de combats acharnés et sanglans pour attester leur force et leur valeur. Il y a eu même des momens où elles ont eu d’honorables succès et où elles ont paru faire reculer les Prussiens. Que sont devenues ces armées ? que se passe-t-il réellement en province ? Ici commence ce terrible vague où s’égarent les imaginations. Le fait est que malheureusement depuis assez longtemps nous ne savons plus rien de précis sur ce qui se passe en France. Nous entrevoyons M. Gambetta se démenant, s’agitant, ayant tout l’air de s’étourdir un peu lui-même de son ardente et fiévreuse activité, faisant des généraux, s’érigeant en stratégiste, portant partout un patriotisme un peu confus, et nous flattant de temps à autre dans ses dépêches de l’arrivée prochaine des armées libératrices. M. Gambetta croyait certainement ce qu’il disait, il voyait par l’imagination l’exemple de Paris enflammant la province, la province à son tour refoulant les Prussiens jusque sous nos murs, allant au besoin couper leurs communications. Nous en étions là il y a deux ou trois semaines tout au plus, aux dernières nouvelles qu’il nous a données ou qu’on nous a communiquées. Le général Chanzy, replié sur l’ouest avec son armée grossie des contingens bretons, était tout prêt à reprendre l’offensive pour marcher sur Paris ; déjà il poussait ses avant-postes jusqu’à Vendôme. Au nord, Faidherbe venait de livrer des combats heureux sous Bapaume et refoulait les Prussiens. Dans l’est, Bourbaki, à la tête de forces considérables, dépassait Dijon, s’avançait jusqu’à Gray, jusqu’à Vesoul, allait débloquer Belfort, et semblait menacer les communications prussiennes par la vallée de la Moselle.

C’était assez encourageant, quoique Bourbaki dans sa marche vers l’est n’eût pas précisément l’air de nous assurer un secours très prochain. Nous en étions encore à espérer, à voir tout en beau. Nous nous souvenons même que le gouvernement, dans une de ses proclamations, se laissait aller à nous dire que les armées de l’est et du nord marchaient déjà vers nous ; mais ce n’était encore qu’un mirage. Le général Chanzy, au lieu de s’avancer sur Paris, s’est vu attaqué lui-même autour du Mans par le prince Frédéric-Charles, qui n’était, à ce qu’il paraît, ni blessé ni prisonnier, qui s’était borné à changer silencieusement son front de bataille d’après les nouveaux mouvemens de nos armées. Certes ces dépêches récemment publiées du chef de nos forces de l’ouest sont d’un homme qui ne perd pas la tête dans une vaste opération, et qui sait tenir ferme devant l’ennemi ; elles ne laissent pas moins entrevoir dans leur dramatique laconisme ce qu’a pu être cette bataille du Mans qui a rejeté le général Chanzy au-delà de la Mayenne, peut-être jusqu’en Bretagne, et qui dans tous les cas réduit pour quelque temps notre armée de l’ouest à l’inaction. Faidherbe, de son côté, n’a pas été plus heureux : attaqué à Saint-Quentin, il a été repoussé jusqu’à Lille, avec M. Gambetta lui-même, qui, à ce qu’il semble, vient d’avoir la triste fortune d’assister en quelques jours à nos deux défaites de l’ouest et du nord. Quant à Bourbaki, il est toujours dans l’est, ayant lui aussi fort à faire d’après toutes les vraisemblances, et dans tous les cas ne paraissant pas plus en mesure de couper les communications prussiennes que de nous secourir.

Décidément l’offensive libératrice promise par M. Gambetta n’était pas heureuse ; c’était une dernière illusion qui s’évanouissait, de sorte que le gouvernement, enfermé ici avec nous, se trouvait tout à coup dans cette situation cruelle où il n’avait plus rien à espérer. Lui-même il tentait une dernière fois la fortune en livrant la bataille du 19 sur les hauteurs de Montretout, et il n’était pas plus heureux que Chanzy ou que Faidherbe. Tout lui manquait à la fois. Essayer encore des sorties nouvelles, la fameuse sortie en masse, l’éternelle trouée à travers les lignes prussiennes, c’était assurément la plus meurtrière et la plus puérile des chimères ; les armées de province ne pouvaient plus arriver de longtemps, et les vivres allaient manquer ! En épuisant toutes nos ressources, nous pouvions tout au plus aller dix jours, lorsque déjà Paris se voit réduit à vivre avec 25 grammes de viande de cheval et 300 grammes de pain noir.

Que pouvait faire le gouvernement ? Il a subi la nécessité inexorable ; il n’a pas eu à faire un choix, il n’était plus même libre de gagner ou de perdre du temps, il a négocié au plus tôt, et quand on lui fait encore le reproche de n’avoir pas prévenu la population, de n’avoir pas dit tout haut la vérité sur l’état de nos subsistances, on ne voit pas que, s’il eût fait ce qu’on lui demandait, s’il eût publié notre détresse, il s’enlevait d’un seul coup le dernier moyen de négociation qui lui restait. Si l’ennemi avait su au juste que nous n’avions plus que pour huit jours de vivres, pourquoi aurait-il consenti à une négociation ? Il n’avait plus qu’à se croiser les bras en attendant que l’affreuse famine accomplît son œuvre et lui livrât Paris à merci. Quelque dures que soient les conditions de l’état-major prussien, elles auraient pu être plus rigoureuses encore, s’il n’y avait eu chez nos ennemis un reste d’incertitude sur nos ressources. Dans tout cela, le gouvernement n’a fait que ce qu’il pouvait, et certes, s’il y a un homme qui ait dû souffrir, qui ait montré une patriotique abnégation, c’est ce ministre des affaires étrangères, M. Jules Favre, qui par deux fois, à quatre mois de distance, a dû se rendre en messager de paix auprès du hautain représentant d’une politique implacable. Le seul crime du gouvernement, c’est d’avoir partagé quelquefois ou d’avoir paru partager les illusions communes, et de s’être trouvé condamné à devenir l’instrument du déchirant sacrifice de la dernière heure ; son honneur, c’est d’avoir résisté jusqu’à la dernière extrémité, d’avoir tenu tant qu’il l’a pu, tant qu’il nous restait un morceau de pain. Son malheur, en fin de compte, c’est d’avoir hérité d’une situation impossible. Aujourd’hui, après une défense de cinq mois aussi honorable par sa durée que douloureuse dans son dénoûment, on semble oublier l’abîme où était tombé ce malheureux pays qui, au commencement de septembre, se trouvait avec des armées tout entières détruites ou captives, avec une invasion s’étendant d’heure en heure, avec toutes ses ressources paralysées, avec sa capitale violemment séparée des provinces, et enfin avec une révolution intérieure qui, pour être un acte de salut national, ne laissait pas d’être un danger de plus. Le mal était déjà peut-être trop grand pour pouvoir être réparé en quelque sorte sous le feu de l’ennemi. Et pourtant, dans ces cinq mois longs comme des siècles, la France, ayant déjà le pied de l’envahisseur sur la poitrine, est parvenue à se défendre dans Paris, à refaire des armées nouvelles en province, à tenir tête aux formidables masses allemandes aguerries et exaltées par une campagne triomphante. Malgré tout, en un mot, la France a montré une fois de plus qu’elle était encore la France. C’est notre unique victoire, une victoire toute morale, dans cette série d’incomparables revers, où la reddition de Paris compte moins comme une défaite nouvelle que comme une dernière conséquence de cette fatalité que l’imprévoyance a déchaînée sur nous, et qui avait tout compromis avant même que nous eussions le temps de nous reconnaître.

Maintenant cet acte qui vient d’en finir avec un siège vaillamment soutenu, qui dans tous les cas brise l’action militaire de Paris, cet acte est-il le préliminaire d’une paix inévitable ? Il ne faut pas se dissimuler que, dans cette situation nouvelle dont l’armistice du 28 janvier est en quelque sorte l’expression saisissante, tout est singulièrement changé ; Paris ne peut plus rien dans le drame militaire qui se déroule depuis cinq mois, et où il a eu jusqu’ici le premier rôle. Nos armées de province, de leur côté, ont visiblement éprouvé des échecs, dont elles se relèveront, mais qui les réduisent à une impuissance momentanée. L’armistice qui vient d’être signé, en s’étendant à la France entière, en suspendant toutes les hostilités sur terre et sur mer, conduit nécessairement à des négociations. Ces négociations elles-mêmes peuvent conduire à un congrès qui se trouverait être le médiateur naturel dans le sanglant conflit qui s’agite, de sorte que toutes les chances semblent se réunir aujourd’hui en faveur d’une grande et sérieuse tentative de pacification. Les imaginations qui vont vite n’ont pas manqué de croire que M. Jules Favre était allé négocier la paix définitive. En réalité, rien n’est préjugé, au moins ostensiblement, par la convention de Versailles ; tout reste à examiner, à résoudre, et à la moindre réflexion on comprend en effet que M. Jules Favre ne put se croire autorisé à engager la France. Voici donc quelques jours consacrés à la grande question du rétablissement de la paix dans cette interruption du bruit des armes. C’est un commencement ; mais il est bien clair que le succès de cette tentative tient encore à bien des circonstances. Il dépend surtout du roi Guillaume et de M. de Bismarck, comme il dépend aussi de l’assemblée française dont la réunion est une des conditions de l’armistice, comme il dépend enfin de l’influence que l’Europe peut exercer sur les négociations qui s’ouvriront. Il s’agit avant tout de savoir dans quel esprit on abordera ces négociations, si l’on veut signer la trêve de l’humanité et de la civilisation entre deux grands peuples, ou s’il n’y a qu’un vainqueur voulant abuser de la force.

Certes, à ne considérer que les intérêts supérieurs de l’Allemagne, en écartant les passions de vulgaire convoitise, la paix, une paix honorable et juste ne serait pas seulement possible, elle serait vraisemblable. Que peut souhaiter l’Allemagne aujourd’hui ? Elle est constituée dans son unité, elle surabonde en quelque sorte de puissance ; ce qu’elle a voulu, elle l’a réalisé. La France n’a plus rien à lui disputer, si ce n’est par les travaux de la civilisation et de la paix. Que peuvent envier la Prusse et M. de Bismarck ? Le roi Guillaume est désormais empereur d’Allemagne ; il s’est fait couronner en plein palais de Versailles, au milieu de toute sorte de princes germaniques accourus autour de lui comme des feudataires empressés à saluer leur nouveau suzerain. Il a respiré l’encens de l’adulation teutonne, et, si l’on était tenté de rire, on trouverait plus d’un détail comique dans les récits de cette étrange cérémonie. Voyez-vous par exemple la statue de Louis XIV représentée sur son piédestal de la cour d’honneur de Versailles comme « émerveillée » au bruit des hurras qui accompagnent la proclamation du nouvel empereur ? Prédicateurs, choristes de la chapelle, soldats et princes, tout a été de la cérémonie « impérissable. » Il est du moins bien vrai que par elle-même cette solennité était un signe étrange des vicissitudes de la fortune. Si la Prusse et l’Allemagne ne veulent que des victoires, des garanties morales de puissance, des démonstrations de force, et même des satisfactions d’orgueil, elles ont tout cela sans avoir besoin de toucher à l’intégrité française. Il n’y a donc qu’une question de conquête qui puisse entraver aujourd’hui ou compromettre pour l’avenir une pacification qui est dans l’intérêt des deux peuples. Nous savons bien ce qu’on dit, ce qu’on répète dans toutes les proclamations, dans tous les manifestes, pour justifier des prétentions conçues dans l’exaltation de la victoire, et qui ne semblent pas abandonnées. On ne veut que fonder la sûreté et l’indépendance de l’Allemagne, « garantir la paix, » se défendre contre toute agression. Le roi Guillaume le disait encore l’autre jour à Versailles en prenant la couronne impériale : « Nous l’acceptons dans l’espoir qu’il sera donné au peuple allemand, en récompense de ses combats et de ses sacrifices, de jouir d’une paix durable à l’abri de frontières qui offriront pleine sécurité à la patrie contre le renouvellement des attaques de la France, sécurité dont elle était privée depuis des siècles. » Nous connaissons depuis longtemps ce langage et ces raisons, tous ces subterfuges de l’esprit de conquête. Lorsque Napoléon entrait en campagne, il ne manquait jamais de déclarer qu’il ne faisait que se défendre, qu’il allait combattre pour la sûreté de l’empire menacée par des ennemis héréditaires, qu’il ne voulait conquérir qu’une paix durable. On sait ce que cela voulait dire, et ce qu’il nous en a coûté ; nous en payons encore aujourd’hui la rançon.

Assurément M. de Bismarck peut à son tour abuser de la force, et se servir du langage sous lequel Napoléon déguisait à peine ses ambitions conquérantes. Il peut essayer de démembrer la France, de tailler à l’Allemagne des frontières nouvelles dans notre territoire ensanglanté, si la fortune nous trahit jusqu’au bout, si nous sommes obligés de nous avouer vaincus ; mais qu’aura-t-il fait en suivant cette triste politique ? Il n’aura certainement ni garanti l’avenir de son pays, ni fondé cette paix durable dont il flatte l’Allemagne ; il aura laissé derrière lui ces semences de haines immortelles, et préparé de nouvelles luttes qui éclateront un jour ou l’autre. Au lieu de fortifier l’Allemagne par ces annexions violentes qu’il médite, par cette extension de frontières ou il croit trouver une protection, il aura créé de ses propres mains un champ de bataille où éclateront sans cesse d’inévitables combats. Ces provinces qu’il convoite frémiront sous la domination allemande, et seront toujours prêtes à la révolte. Entre la France et l’Allemagne, ce ne sera point la paix, ce sera tout au plus une trêve agitée, pleine d’inimitiés et de ressentimens, au sein de laquelle les intérêts, les relations des deux pays seront perpétuellement en péril. La guerre matérielle aura cessé, la guerre morale recommencera pour ne plus finir. Pense-t-on par hasard que, parce qu’on aura donné la force d’une légalité passagère à une conquête, Français et Allemands reprendront leurs rapports habituels ? Non certes : on aura élevé une barrière : le commerce, l’industrie, les communications intellectuelles en souffriront, l’Europe tout entière se ressentira elle-même de ce grand trouble jeté au centre du continent. M. de Bismarck croit avoir la force ; il peut l’avoir aujourd’hui contre nous, il peut l’avoir bientôt contre d’autres, parce que l’esprit de violence a ses fatalités auxquelles on n’échappe pas ; mais les conquêtes ont quelquefois un lendemain. Même après ces démembremens dont on nous menace, la France ne sera jamais assez mutilée pour ne pas rester encore une grande nation ; elle se recueillera, elle s’éclairera par ses malheurs, elle retrouvera ses forces et son génie gaspillés par les fausses politiques ; elle attendra, s’il le faut, et qui pourrait dire que l’Allemagne n’aura pas un jour ou l’autre à rendre compte d’un abus de la victoire dont elle ressentira les suites fatales dans les crises de l’avenir, qui dans tous les cas peut enchaîner sa politique dans toutes les affaires du monde ?

Veut-on clore sérieusement et dignement cette effroyable guerre où nous sommes engagés ? Veut-on ouvrir au contraire une ère nouvelle de trêves sans moralité et sans durée, de relations contraintes et précaires, de conflits toujours renaissans ? Il s’agit aujourd’hui de cela. C’est donc une question grave pour l’Allemagne elle-même de savoir quelles conditions elle veut mettre à la paix. La question n’est pas moins sérieuse pour l’Europe, qui peut se trouver entraînée dans une série de perturbations indéfinies, à la suite d’une lutte dont elle aurait pu être la modératrice efficace, et dont elle n’a été jusqu’ici que la spectatrice indifférente. C’est en présence de ce problème redoutable que va se trouver à son tour cette assemblée appelée à représenter la France vaincue, menacée dans son intégrité, mais non certainement assez découragée pour acheter la paix par des humiliations indignes d’elle. Cette assemblée, improvisée dans le péril et d’avance investie d’un terrible mandat, elle doit se réunir à Bordeaux dans douze jours. Les élections doivent se faire à Paris dans cinq jours, et dans huit jours en province. Le temps est mesuré naturellement à la durée de la suspension d’armes. Il est malheureusement bien clair que tout dans ces élections est exceptionnel comme les circonstances elles-mêmes. Ce scrutin va s’ouvrir dans des conditions bien étranges. Une partie du pays est occupée par l’ennemi débordant de toutes parts jusqu’à la Loire, jusqu’au-delà du Mans et jusqu’à la mer dans l’ouest, jusqu’en pleine Bourgogne et en pleine Franche-Comté à l’est. Entre Paris et les provinces, les communications sont à peine rétablies, et pendant quelque temps encore elles resteront lentes et difficiles. On ne peut ni se voir ni s’entendre après une séparation si longue, marquée partant d’événemens, et avant même d’avoir pu se reconnaître, avant d’avoir pu rassembler ses impressions et ses pensées, le pays est obligé de courir au scrutin, de se donner des représentans chargés de trancher les plus redoutables problèmes qui puissent s’imposer à des hommes. Ce n’est pas tout : le gouvernement, en rétablissant la législation de 1849, notamment le scrutin de liste, n’a pas rendu plus aisée l’œuvre électorale. Sans doute il était un peu difficile de faire autrement. Les anciennes circonscriptions électorales créées par l’empire n’étaient que des agglomérations artificielles, combinées de façon à favoriser l’omnipotence de l’action administrative. Les arrondissement tels qu’ils existent, ne sont pas eux-mêmes une base bien sûre ; ils offrent des inégalités de population et d’importance dont il y aurait toujours à tenir compte dans la détermination du nombre des députés, et c’est tout un travail à faire, en admettant même qu’on revienne au système de l’élection par arrondissement. Le scrutin de liste, c’est un embarras d’un autre genre, c’est à peu près le hasard qui devient le grand électeur. Il faut que les populations d’un département, déjà bien embarrassées quand elles n’ont à choisir qu’un député que souvent elles connaissent à peine, nomment cette fois cinq, dix, vingt et même quarante-trois députés qu’elles connaissent encore moins. N’importe, il faut se hâter, ce n’est pas le moment de s’arrêter à ces détails ; le temps presse, car cette assemblée a une mission immédiate, urgente, précisée par l’armistice lui-même ; elle doit se prononcer avant tout sur la question de savoir « si la guerre doit être continuée, ou à quelles conditions la paix doit être faite, » et si une prolongation de l’armistice est assez vraisemblable, encore faut-il qu’au moment où il expirerait l’assemblée se trouve réunie, qu’elle ait nommé des plénipotentiaires, qu’elle ait enfin commencé son œuvre.

L’essentiel est qu’après un si long interrègne, après ces cinq mois d’épreuves et de terribles incertitudes, il y ait debout une représentation nationale sortie des entrailles sanglantes du pays, ayant le droit de parler et d’agir au nom de la France. C’est le retour à un ordre régulier, c’est la possibilité de refaire un gouvernement, de reconstituer dans l’unité de sa force morale et matérielle cette malheureuse patrie qui s’est vue tout à coup plongée dans une si formidable crise, et que nous devons aimer dans ses infortunes encore plus que dans ses prospérités. Quel sera l’esprit, quelle sera la composition de cette assemblée dans laquelle va se résumer la souveraineté nationale de la France ? Nous ne le savons pas. Nous oublions souvent que depuis cinq mois nous vivons séparés du pays, ignorant en réalité ce que pensent et ce que deviennent nos provinces, et ce serait une étrange témérité de prétendre, du haut de notre ignorance et de notre isolement, fixer d’avance des limites à l’œuvre des représentans que la France va nommer. Cette œuvre est sans limite. Assurément elle a une immense mission, cette assemblée, si elle sait comprendre son rôle, si elle sait agir et non se perdre en stériles tumultes de paroles. Elle a d’abord à s’occuper de la première chose, de la paix. Elle a le devoir d’examiner virilement ce que la France peut accepter ou ce qu’elle ne pourrait subir sans abdiquer, ce qu’elle peut faire encore d’efforts, ou ce qui serait désormais impossible, — et surtout si elle croit la paix définitivement nécessaire qu’elle se souvienne bien que cette paix doit être faite avec autorité, avec résolution, avec la mâle vigueur d’un peuple qui atteste encore sa fierté, même en se soumettant à une mauvaise fortune passagère. Il faut regarder la situation en face, savoir ce qu’on peut ou ce qu’on veut et ne pas descendre jusqu’à paraître se quereller puérilement avec ce qui serait une nécessité inexorable ; mais, qu’on ne s’y trompe pas la paix fût-elle signée aux conditions les plus favorables, ce n’est là encore que la moitié de l’œuvre de cette assemblée souveraine appelée aujourd’hui à décider des destinées de la France. C’est sur nous-mêmes que nous devons désormais tourner nos regards, c’est en nous-mêmes que nous devons agir.

Cette effroyable crise de notre existence nationale ne peut point passer en vain ; elle doit être pour nous un fécond enseignement après avoir été la plus douloureuse des épreuves. Depuis six mois, la France a pu voir où sont ses faiblesses, quelles déviations successives, quelles erreurs accumulées l’ont conduite à de si incomparables désastres. Il faut que la France songe aujourd’hui à se refaire moralement, politiquement, matériellement. Ceci n’est plus seulement l’œuvre d’une assemblée, c’est l’affaire de tout le monde. Pour tout ce qui porte un cœur français, le premier devoir maintenant est de mettre la main à ce travail commun qui doit embrasser notre reconstitution militaire, l’énergique réforme de l’éducation publique, notre réorganisation intérieure. La France a été perdue par les prospérités énervantes, par les séductions faciles, par les frivolités d’un scepticisme corrupteur. Le moment est venu pour elle de se relever sous la forte et salutaire discipline du malheur. Elle sait aujourd’hui ce qu’il en coûte d’oublier les grandes inspirations pour se jeter à la poursuite du bien-être et des jouissances, d’abandonner tous ses droits, de laisser se détendre et s’altérer sa vie publique ; elle vient de l’éprouver d’une manière tragique. Si elle eût exercé un contrôle plus sévère sur ses propres destinées, sur ses affaires, elle ne serait point aujourd’hui où elle en est ; elle aurait demanda des comptes, elle aurait su ce que ne savaient pas pour elle ceux qui l’endormaient dans une trompeuse sécurité. Elle a certainement payé assez cher le droit de reprendre possession d’elle-même, de ne plus se fier aux prétendus sauveurs qui la perdent Elle se rachète au prix du sang et des plus effroyables souffrances ; elle n’aura pas du moins tout perdu, si, dans l’ère de travail et de régénération qui commence, elle n’oublie jamais ce qui l’a conduite à de telles extrémités.

ch. de mazade.