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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1883

Chronique n° 1241
31 décembre 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre.

Que d’années déjà passées depuis les grandes épreuves de la France ! Que de jours sont tombés en tourbillonnant comme les feuilles mortes dans l’abîme des choses évanouies ! Toutes les fois que revient cette dernière heure de décembre, qui marque dans notre vie une étape de plus, on ne peut se défendre d’une sorte de serrement intérieur en songeant à tout ce qui n’est plus, à tout ce qui a disparu, et, devant cette fuite du temps, devant cette précipitation universelle des choses, s’il est un sentiment qui s’éveille, qui se précise en nous, c’est que tant d’années et de jours écoulés auraient pu certes être mieux employés pour le bien et pour l’honneur du pays. Après treize années, qu’a-t-on fait pour la France ? C’est l’inévitable et douloureuse question.

Il faut sans doute se garder de toute humeur morose. Nous ne voulons pas dire que, dans ce passé, qui déjà se dérobe dans le lointain derrière nous, il n’ait été rien fait de sérieux et d’utile pour notre nation si cruellement éprouvée. Oui sûrement, il y a eu des efforts généreux ; il y a eu des instans, surtout au lendemain de nos grandes misères, où les patriotismes se sont émus, où l’on oubliait à demi qu’il y avait des partis, où toutes les bonnes volontés s’alliaient pour remettre la France debout, pour lui rendre les moyens de vivre. Malheureusement, à mesure qu’on s’est éloigné des jours de deuil national, on à perdu quelque peu le sentiment de tout ce qu’il y avait encore à faire. On est revenu aux vieilles querelles, aux agitations stériles comme si rien ne s’était passé, comme si les désastres de la patrie ne comptaient plus, et, parmi ces années qui se sont succédé, s’il en est qui ont été fructueuses, relativement prospères, il en est aussi qui ont été à coup sûr fort mal employées. Les unes ont été des années de crises violentes où la paix publique aurait pu périr ; les autres ont été remplies de toutes les représailles d’un parti victorieux et abusant de ses succès. Celles-ci se sont passées à tout désorganiser ou à tout ébranler sous prétexte de fonder le régime nouveau qui triomphait ; celles-là ont vu l’esprit d’aventure et de confusion rentrer dans les affaires extérieures, l’imprévoyance et la prodigalité rentrer dans l’administration de la fortune nationale. Sans vouloir montrer trop de rigueur pour ce régime républicain, tel qu’il est apparu depuis qu’il a pris sans partage et sans contestation le gouvernement de la France, tel que l’ont fait ceux qui prétendent en être les inspirateurs, les directeurs jaloux et exclusifs, on peut lui demander quelle sécurité morale il a donnée au pays, quelles améliorations sérieuses il a réalisées, comment il a continué l’œuvre de réparation commencée au lendemain de nos désastres. Et cette année même qui finit aujourd’hui, qui n’est, après tout, que l’héritière des cinq ou six années de l’ère dite républicaine, par quels bienfaits s’est-elle signalée ? Quelle succession va-t-elle léguer ? S’il ne faut que des discours, certes il y a des discours ; il y a eu les discours de Rouen et du Havre, il y a eu même un discours de Tourcoing. Les paroles sont des paroles ; les actes, ils viennent d’être rappelés et caractérisés dans ces discussions qui se sont pressées depuis quelques jours à propos du budget, qui sont comme le bilan de tout ce qui s’est fait dans ces derniers mois. Cette année qui expire, elle n’a pas été beaucoup plus heureuse que les précédentes ; elle va laisser notre politique extérieure engagée dans de lointaines et dangereuses affaires, les institutions les plus essentielles ébranlées parles passions de parti, les consciences troublées par les violences de secte, les finances publiques embarrassées et obérées, — des œuvres médiocres, en définitive, accomplies par un ministère qui veut refaire un gouvernement avec des irrésolutions et des équivoques.

Assurément, ce n’est pas par l’action extérieure, par le déploiement victorieux de notre ascendant, que cette année aura brillé. Elle laisse la France aux prises avec ces affaires lointaines de l’Indo-Chine, où l’on s’est trouvé engagé un peu sans le savoir. Avant de disparaître, elle a eu, il est vrai, une dernière bonne fortune que lui a ménagée le courage de nos soldats ; elle finit au lendemain d’un succès militaire. Notre petit corps expéditionnaire, aventuré sur les bords du Fleuve-Rouge, a pu définitivement se mettre en marche, il y a quelques jours, sous les ordres de l’amiral Courbet, et il n’a pas tardé à enlever intrépidement cette place de Son-Tay, depuis longtemps désignée comme une des positions que la France doit occuper. Ce n’est point sans doute une grande bataille ; c’est du moins une action qui a été vigoureusement conduite contre une place hérissée de défenses et qui, en définitive, ne laisse pas d’avoir été assez meurtrière, puisqu’elle nous a coûté deux cents hommes. C’est la première affaire sérieuse, le premier succès de quelque valeur ; mais si ce petit corps français lancé si loin de la patrie a mis si longtemps à entrer en action, si, même encore aujourd’hui, après la prise de Son-Tay, il semble réduit à attendre des renforts avant de poursuivre ses opérations, à qui la faute ? Elle ne peut être qu’à cette politique de faux-fuyans, de dissimulation et de demi-mesures qu’on a suivie depuis le premier jour. Évidemment, si, dès la première heure, au lendemain de l’héroïque aventure où périssaient Rivière et ses compagnons, on avait avoué tout haut une politique résolue et définie, on aurait prévenu bien des difficultés et on se serait épargné bien des mécomptes. On aurait dégoûté la Chine de ses velléités de résistance belliqueuse, de ses intrigues diplomatiques, en lui montrant qu’il y avait de la part de la France la ferme volonté d’aller jusqu’au bout. On aurait rallié l’opinion en lui montrant un but clair et précis, au lieu de la fatiguer et de l’impatienter en la tenant indéfiniment en présence d’une affaire qu’elle ne comprenait pas, qui ne lui représentait rien de distinct et surtout de séduisant. On aurait certainement mieux fait de toute façon, et pour notre considération extérieure et pour la facilité même des opérations où l’on s’engageait, d’aborder la question de front dès l’origine.

Qu’avait-on à craindre ? Il se peut sans doute que les parlemens créent des difficultés et cherchent à arrêter un gouvernement prêt à se jeter dans une aventure ; mais ils sont dans leur droit, ils sont faits pour cela, et c’est alors justement qu’il faut les éclairer, les convaincre, au lieu de commencer par leur dérober une partie de la vérité, au lieu de les traîner à travers une série d’expédiens inefficaces et de crédits insuffisans jusqu’au moment où les résolutions ne sont plus libres. Les parlemens ne sont pas insensibles à une politique sérieuse proposant des moyens sérieux pour la défense ou la protection d’un intérêt.réellement national, et dès que le sang a coulé, on vient de le voir encore une fois, ils ne refusent plus rien. Lorsque le gouvernement s’est enfin décidé, il y a quelques jours, à demander des crédits proportionnés aux circonstances, on a vu des hommes comme M. l’évêque d’Angers dans la chambre des députés, comme M. le maréchal Canrobert, dans le sénat, accorder patriotiquement ce qu’on leur demandait. Ni M. l’évêque d’Angers, ni M. le maréchal Canrobert, n’ont dissimulé assurément leur opinion sur la manière dont les affaires du Tonkin ont été conduites, ils ont néanmoins donné leur vote ; ils l’ont donné, comme l’a dit le vieux maréchal, et pour soutenir nos soldats combattant au loin, et pour laisser au gouvernement les moyens de « nous tirer de là le mieux possible, » d’arriver à « un arrangement conforme à la dignité et aux intérêts de la France. » Ce qu’on peut justement reprocher au ministère, c’est d’avoir attendu que tout fût engagé, et, ce qu’il y aurait le plus à craindre aujourd’hui, ce serait qu’après avoir montré aussi peu de décision que de clairvoyance dans la première partie de l’entreprise, il n’eût pas des idées plus nettes sur la solution qu’il a maintenant à poursuivre ; ce serait qu’avec l’autorité et les moyens qu’il a reçus pour subvenir à des nécessités évidentes, il continuât à suivre le même système sans savoir ce qu’il doit faire et où il doit s’arrêter. Cette question du Tonkin, elle reste, en définitive, au moment présent telle qu’elle était, telle qu’on l’a faite, — à demi éclairée par un succès si l’on veut, assez obscure encore néanmoins pour peser sur l’opinion de tout le poids des fautes qui ont été commises, qu’il s’agit aujourd’hui de réparer dans l’intérêt bien entendu de la France.

Non, certes, ce n’est pas par l’habileté, par la prévoyance, par l’esprit de suite dans les affaires extérieures que le ministère a brillé, et ce n’est pas précisément non plus dans les affaires intérieures qu’il a montré sa supériorité. Il a duré, il est vrai ; il a tenu tête à quelques assauts et il a réussi à rallier une certaine majorité dans les occasions difficiles. Il a duré en se faisant plus ou moins le complice de passions qu’il affecte parfois de ne pas partager, qu’il ne combat néanmoins qu’à demi, en rachetant quelques velléités de résistance par d’incessantes concessions à l’esprit de parti et de secte. Comme on demandait il y a quelques semaines à M. le président du conseil ce qui avait été fait cette année, M. Jules Ferry répondait avec une fierté singulièrement placée que la question de la magistrature avait été résolue.

Elle a été résolue, en effet, cette question de la magistrature ; elle a été résolue pour satisfaire des ressentimens, des convoitises de parti, et on vient de voir, par une récente discussion du sénat, ce qu’a été cette œuvre mémorable qu’on appelle par un complaisant euphémisme la réforme judiciaire, qui suffit, à ce qu’il paraît, pour illustrer une année. C’est M. Denormandie qui s’est chargé de raconter devant le sénat avec autant de fermeté que d’esprit l’histoire de l’exécution de cette loi de parti, et rien certes n’est plus édifiant ; l’exécution est digne de la pensée qui a inspiré la loi ! Toutes les précautions ont été prises, tous les subterfuges ont été employés pour que l’épuration fût aussi complète que possible, pour que la magistrature inamovible fût à peu près exclusivement atteinte dans ses chefs les plus éminens comme dans ses plus humbles représentai. Il y a des cours d’appel qui ont été presque entièrement renouvelées ; il y a des tribunaux où il n’est resté qu’un seul juge, et la cause de la disgrâce est à peu près invariable. Tous ces conseillers, ces présidens, ces juges qui viennent d’être frappés sont pour la plupart ceux qui avaient eu l’occasion d’affirmer par leurs arrêts la compétence de la juridiction civile dans les affaires des congrégations religieuses. Et ces magistrats ainsi sacrifiés à des animosités de parti, comment ont-ils été remplacés ? Il a pu y avoir, il y a eu vraisemblablement de très dignes choix ; il y en a aussi, il faut en convenir, de bien singuliers, puisque, dans une ville de province, un homme qui avait l’ivresse bruyante et qui avait été conduit en prison a été exonéré de toute poursuite parce qu’il allait entrer dans la magistrature. Qu’a répondu à tout cela M. le garde des sceaux ? Il n’a sûrement pas fait de grands frais de défense. Il a exécuté la loi 1 il n’a frappé qu’à bonne intention ! Il a choisi ce qu’il avait de mieux pour faire de nouveaux magistrats 1 Après tout, on avait mis dans ses mains une arme, il s’en est servi, et ce qui reste de plus clair, c’est que de longtemps peut-être la magistrature française ne se relèvera de ce coup, d’une mesure violente que M. le président du conseil veut bien mettre au compte des œuvres utiles de l’année.

Le malheur de M. le président du conseil est de mettre dans ses actes une équivoque qui est dans son esprit, de ne pas se faire une idée exacte des conditions de cette politique modérée dont il parle quelquefois, et il le montre bien certainement dans ces affaires religieuses, où, à tout instant, il mêle des passions de secte à quelques intentions de prudence. M. le président du conseil a de la peine à se débrouiller, à mettre un peu d’ordre dans ses idées. Est-ce donc qu’il fût si difficile de revenir définitivement à une politique réellement modérée, et même de faire accepter cette politique par une chambre dévorée de préjugés vulgaires ? Il suffirait peut-être de le vouloir avec une certaine suite, de défendre des idées justes avec une sérieuse et persévérante résolution.

On vient d’en avoir un exemple par ce qui s’est passé il n’y a que peu de jours dans cette chambre même à propos de l’ambassade de France auprès du saint-siège. Une fois de plus, les énergumènes de la république ont réclamé avec âpreté la suppression de cette ambassade. Un homme qui ne passe pas, que nous sachions, pour clérical, M. Spuller, d’accord avec le gouvernement, a courageusement défendu l’ambassade, démontrant avec talent la nécessité d’une représentation de la France auprès du Vatican ; il a résisté aux violentes objurgations des radicaux et il a gagné sa cause. Hier encore, M. le président du conseil n’a point hésité à livrer bataille pour défendre devant la chambre un vote du sénat rétablissant au budget le traitement de M. l’archevêque de Paris, quelques bourses pour les séminaires, et il a obtenu ce qu’il demandait. — Oui, sans doute, M. le président du conseil et quelques-uns de ses amis républicains, qui veulent être des politiques, sentent le danger des persécutions religieuses. Malheureusement, c’est ce qu’on peut appeler une sagesse assez intermittente. M. le président du conseil ne poursuit pas moins son système d’expédiens et de concessions. Il livrera lestement les bourses des séminaires pour l’avenir, tout en les défendant pour le moment. Il laissera passer sans mot dire dans une loi municipale toute sorte de mesures dépouillant les églises et les fabriques. Il permettra à M. le ministre de l’intérieur de présenter une loi sur les associations, enlevant tout simplement aux associations religieuses les moyens de vivre. M. le président du conseil ressemble un peu à M. le président du sénat, qui avait dit l’autre jour qu’un honnête et digne historien, M. Henri Martin, mort récemment, avait « rendu son âme à Dieu, » et qui, se ravisant le lendemain, a supprimé ce mot compromettant de « Dieu » dans le compte-rendu officiel. Dieu, c’est de trop dans une oraison funèbre ou dans le Journal officiel, comme c’est de trop dans nos écoles. Voilà où l’on en est au moment même où l’on croit devoir défendre l’ambassade de France auprès du saint-père. M. le président du conseil et ses amis ne s’aperçoivent pas qu’avec ces procédés et ces tactiques, on n’arrive à rien ; on ajoute à l’anarchie morale, on ne rétablit pas la paix religieuse, on ne fait pas surtout de la politique sérieuse. Non, quoi qu’en puisse penser M. le président du conseil, on ne refait pas ainsi un gouvernement ; on ne refait pas de l’ordre avec du désordre, pas plus qu’on ne relève les finances du pays avec des prodigalités et des fantaisies, avec l’abus organisé de toutes les ressources publiques. Qu’en est-il, en effet, au moment présent, à cette dernière heure de l’année, de cet état des finances qui est, depuis assez longtemps déjà, l’objet d’une préoccupation universelle ? On aurait beau se faire illusion, cet état est assurément grave. Il l’est devenu non pas en un jour, mais par degrés, par suite de toute une politique. On s’est accoutumé à dépenser sans compter, à disposer de ce qu’on avait et de ce qu’on n’avait pas, à abuser de tout, du crédit aussi bien que des ressources régulières et permanentes. Ce qui n’aurait été possible qu’avec le temps, avec des ménagemens, on a voulu le faire au pas de course. Ce qu’on n’a pas pu inscrire dans le budget ordinaire, on l’a introduit arbitrairement dans le budget extraordinaire. On vient encore de mettre dans ce budget fort extraordinaire, en effet, 30 millions pour les écoles. On n’a pas emprunté seulement pour l’état, on a poussé les départemens, les communes à emprunter, à s’engager au-delà de leurs forces. On est arrivé ainsi, par le plus court chemin, au déficit dans le budget ordinaire et à l’embarras du crédit. Le mal est que, depuis quelques années, on ne cesse d’aller à l’aventure, traitant la fortune publique comme si elle n’existait que pour populariser le régime ou pour satisfaire des intérêts électoraux. On prend toutes les libertés avec cette malheureuse situation financière, et rien certes ne caractérise mieux ce système que ce qui vient de se passer pour le budget. Ce budget n’existe pas d’hier, il a été présenté depuis près de dix mois. On s’est pourtant arrangé de telle façon qu’il a fallu tout expédier aux derniers momens sans réflexion, de la manière la plus précipitée et la plus décousue. La vérité est que le sénat n’a reçu le budget qu’à la dernière extrémité, si bien que le président de la commission des finances, M. Calmon, le rapporteur, M. Dauphin, n’ont pu eux-mêmes se dispenser de signaler les inconvéniens d’un tel système. Le sénat y a mis de la bonne volonté. Il a, dit-on, fait preuve d’abnégation, — il a tout voté sans discuter ; mais on ne prend pas garde que, sous prétexte d’épargner à la république « l’humiliation des douzièmes provisoires, » c’est la France qui est la. victime, et que, si l’on est réduit à expédier ainsi un budget de plus do trois milliards sans un contrôle sérieux, sans une discussion sévère, c’est le pays qui reste sans garanties. De sorte que, pour cette année qui fiait, les affaires financières ne sont pas plus brillantes que les affaires extérieures et intérieures.

Eh ! assurément, c’est la France qui souffre de cette politique qu’on lui fait, et, s’il y a une compensation, c’est que, malgré tout, sous des dehors inquiétans ou peu flatteurs, au milieu des agitations artificielles du moment, il reste un pays toujours vivace. Le pays vaut mieux que ceux qui le représentent et le gouvernent, et, n’en doutez pas, si, pour don de joyeux avènement, l’année nouvelle lui réservait une politique plus digne de lui, il retrouverait bientôt, avec son inépuisable vigueur, sa juste confiance dans ses destinées.

Le temps passe pour les autres nations comme pour la France. Les jours se succèdent, et si cette année qui finit a eu ses nuages, ses incidens ou ses surprises, on peut du moins dire aujourd’hui qu’elle a passé, en définitive, sans troubles sérieux, qu’elle laisse l’Europe en paix. A coup sûr, l’avenir ne peut pas être considéré comme bien clair et bien assuré ; des obscurités et des incertitudes, il y en a partout en Orient comme dans l’Occident ; des ombrages et des inquiétudes, il y en a peut-être dans les gouvernemens comme parmi les peuples : on a du moins gagné une année. La vie européenne a échappé aux grandes crises, et, après tout, les puissances qui disposent souverainement de la paix, qui seules peuvent ouvrir ou fermer l’outre aux tempêtes, ces puissances sont-elles donc si pressées de provoquer des conflits, de chercher des occasions d’aventures ? Ne sont-elles pas retenues par des intérêts de toute sorte, souvent par leurs propres embarras ?

Toutes les nations ont leurs difficultés et leurs problèmes. L’Angleterre a sans doute, depuis longtemps, la préoccupation de nos affaires du Tonkin, qui la tiennent sans cesse en éveil sur tout ce qui pourrait se passer dans ces régions de l’extrême Orient, et elle ne demanderait pas mieux que de mettre sa médiation au service de la France si les événemens lui en offraient l’occasion ; mais elle a pour sa part, elle aussi, les affaires d’Egypte, qui ne laissent pas de l’embarrasser. Elle a cru presque en avoir fini il y a quelques semaines, toucher au moment où elle allait pouvoir rappeler tout au moins une partie de son armée ; elle a été retenue tout à coup par cette insurrection du Soudan, qui menace de déborder dans la vallée du Nil. Elle reste provisoirement fixée en Egypte, où elle n’a rien fait jusqu’ici de bien brillant ni même de bien utile. Elle a de plus chez elle les affaires d’Irlande qui sont une perpétuelle difficulté, et si, avec tout cela, le ministère de M. Gladstone ne semble pas encore sérieusement menacé à la prochaine session du parlement, il peut avoir du moins des luttes assez laborieuses à soutenir contre ses adversaires, peut-être contre une fraction de son propre parti. L’Angleterre, avec sa puissance et sa liberté de mouvemens, ne laisse pas d’être sérieusement occupée de ses affaires, — assez occupée pour ne point désirer des complications extérieures, sur le continent.

Il y a eu certes dans ces derniers temps bien des nuages plus ou moins menaçans entre ces puissances jadis alliées, la Russie, l’Autriche, l’Allemagne. On l’a si souvent dit et répété, et on a paru même parfois en ressentir de si vives alarmes, qu’il faut bien un peu le croire ; mais le gouvernement du tsar a dans l’empire tant de passions révolutionnaires à contenir, tant de questions épineuses et redoutables à résoudre qu’il est sans doute peu impatient de se jeter dans une guerre aux proportions inconnues. L’Autriche, de son côté, à l’heure qu’il est encore, a toute sorte de difficultés dans l’intérieur de la monarchie, en Croatie, même en Hongrie, où les luttes politiques s’animent singulièrement, — et l’Autriche ne fait pas des guerres de coups de tête. L’Allemagne elle-même, si ombrageuse pour sa jeune puissance, a peut-être bien des raisons de tenir à la paix, et toutes ces propositions de réformes sociales, économiques ou fiscales, que M. de Bismarck vient de faire porter au Landtag de Berlin, à la veille des vacances parlementaires, sembleraient bien peu d’accord avec des projets de conflits à courte échéance. La réalité vaut quelquefois mieux que les apparences. Les apparences, dans la situation de l’Europe, sont assez confuses, assez désordonnées, nous en convenons ; la réalité des intérêts, des dispositions universelles est pour la paix continentale aujourd’hui comme hier, — et ce qu’il y a de mieux à espérer, à souhaiter, c’est que cette réalité reste dans l’année nouvelle ce qu’elle a été dans l’année qui finit.

Quelle est en tout cela la signification de ce voyage que le prince impérial d’Allemagne vient de faire à Rome après le voyage qu’il a fait à Madrid ? A juger les choses d’une façon générale, il est assez vraisemblable que l’Allemagne, par ce coup d’éclat, a voulu attester une fois de plus la prépondérance qu’elle prétend exercer, qu’elle exerce après tout réellement en Europe. Ce qu’il y a eu de nouveau, d’inattendu dans le voyage de Rome, c’est la visite du prince allemand au souverain pontife, et cette visite, elle s’est faite dans des conditions évidemment convenues. Le prince s’est rendu à l’ambassade d’Allemagne auprès du pape, c’est-à-dire en territoire allemand, et c’est de là qu’il est parti, avec ses équipages, pour aller au Vatican, où il a eu une entrevue de près d’une heure avec le saint-père. Rien de plus simple et de plus extraordinaire en même temps, puisque, pour la première fois, l’héritier du puissant empire d’Allemagne et le chef de la catholicité se rencontraient dans une conférence intime, visiblement recherchée par le prince, acceptée par le pontife. Que les polémistes italiens s’ingénient à battre la campagne sur un tel fait, à démontrer que le prince allemand n’est allé à Rome que pour voir le roi Humbert, qu’il a été l’hôte du Quirinal, que l’entrevue du Vatican n’a été qu’un incident, que, dans tous les cas, après cette visite, on ne pourra plus parler de la captivité du pape dans son palais ; que les Italiens, comme pour voiler l’importance de l’événement ou pour déguiser leurs préoccupations, se soient de plus empressés de ménager au prince allemand une réception magnifique, de l’entourer d’ovations et de manifestations, saluant en lui le chef de la triple alliance, peu importe ; les commentaires restent pour ce qu’ils valent, les démonstrations ne déguisent pas la vérité des choses. Le seul point clair et évident, c’est que, dans la circonstance présente, le prince impérial d’Allemagne n’est allé à Rome que pour faire cette visite au Vatican, qu’il a fait ce qu’il voulait, et, sans en croire tout ce qu’ont répété les nouvellistes, il est infiniment présumable que le futur empereur d’Allemagne et le saint-père n’ont pas passé une heure ensemble pour ne rien dire.

Il n’est point douteux d’abord que, dans l’esprit de ceux qui l’ont préparée et décidée, cette entrevue est destinée à avoir un jour ou l’autre une sérieuse influence sur la pacification religieuse de l’Allemagne ; elle n’a été visiblement conçue que pour cela. Il est certain aussi qu’elle a dès ce moment un autre caractère singulièrement frappant. Assurément elle n’a point ou pour objet, et elle n’aura point pour résultat de reconstituer le domaine temporel du saint-siège : elle confirme du moins aux yeux de tous et elle relève l’importance de la papauté en Europe ; elle est comme l’attestation visible de la place que la souveraineté morale du pontife garde toujours dans le monde. Y a-t-il eu quelque calcul de politique générale, quelque arrière-pensée de la part, de M. de Bismarck, qui, par cette démarche organisée avec un peu d’ostentation, se serait proposé d’engager le pape dans les grandes alliances conservatrices dont il est le promoteur ou le chef ? M. de Bismarck ne fait rien pour rien, cela est bien clair. Toujours est-il que, dans la pensée du chancelier, la politique de bonne intelligence avec l’Italie n’exclut pas une sorte de reconnaissance publique de la souveraineté du saint-père, et que le fait a certes son importance comme signe caractéristique d’une situation.

Les Italiens ne s’y sont pas sûrement mépris ; ils ont feint de ne pas comprendre la portée d’une démarche qu’ils ne pouvaient empêcher. Ils ont redoublé de flatteries et de manifestations à l’égard d’un prince dont ils se sont efforcés de gagner les faveurs, dont ils ont voulu paraître les alliés empressés et préférés. Les Italiens sont peut-être bien compliqués ou bien subtils dans leurs tactiques et ils finissent par n’être plus même très habiles ; ils en viennent à rendre plus sensible ce qu’on pourrait appeler la moralité de cet incident qui vient de se passer à Rome. Car enfin, dans tout cela, il faut l’avouer, c’est le pape qui a le beau rôle. Le pape n’a rien demandé. Il a reçu en toute indépendance, sans compromettre son caractère, un prince dont il n’a pas recherché la visite, tandis que les Italiens mettent vraiment un peu trop d’obséquiosité dans leurs démonstrations. Ils ne s’aperçoivent pas qu’avec ces affectations trop visibles ils se créent une situation un peu diminuée. Ils ont l’air de rechercher à tout prix un patronage, de mettre leur indépendance sous l’égide d’un protecteur tout-puissant. C’est bien la peine d’avoir tant travaillé à conquérir l’indépendance, d’avoir tant lutté contre les suprématies étrangères pour en venir à paraître se placer sous le protectorat du vieil empire d’Allemagne reconstitué. Nous ne savons pas si, par sa visite au Vatican, le prince Frédéric-Guillaume est allé pour M. de Bismarck à Canossa. L’Italie est exposée à aller chercher son Canossa à Vienne ou à Berlin, et ce qui est pis, sans autre avantage que de paraître jouer un rôle dans des combinaisons où elle n’a qu’une influence assez limitée. Il y aurait, ce nous semble, une politique plus fière en même temps que plus prévoyante et plus sûre : elle consisterait pour l’Italie à garder sa liberté entre les nations qui l’entourent au lieu de se donner l’air d’aliéner son indépendance dans les mains de protecteurs puissans dont elle n’a pas besoin puisqu’elle n’est pas menacée, dont elle n’est après tout que l’alliée subordonnée et parfois compromise.

Le voyage du prince impérial d’Allemagne est peut-être destiné à laisser plus de traces au-delà des Alpes qu’il n’en laissera au-delà des Pyrénées. A peine les fêtes de Madrid ont-elles été terminées, l’Espagne s’est retrouvée aussitôt en face d’une situation intérieure qui existait sans doute avant le passage du prince allemand, qui maintenant se dévoile de plus en plus dans tout ce qu’elle a de compliqué et de difficile. Les cortès se sont réunies il y a quelques jours, et le discours par lequel le roi Alphonse a ouvert les chambres, ce discours qui était attendu avec une impatiente curiosité, a eu nécessairement pour première conséquence d’accuser plus vivement cette situation, en mettant aux prises tous les partis, toutes les influences. Le discours royal est l’exposé complet, touffu, démesuré de la politique espagnole, du programme du ministère de M. Posada Herrera, des réformes de toute sorte qu’on se propose de demander aux chambres.

Il y a une partie qui touche aux affaires extérieures et qui n’a rien que de rassurant. Le roi Alphonse se félicite naturellement de l’accueil qu’il a reçu dans ses excursions en Allemagne, des marques d’amitié qui lui ont été prodiguées, du récent voyage du prince Frédéric-Guillaume à Madrid. Il parle aussi de la France simplement, courtoisement, de manière à bien faire comprendre qu’il n’est rien resté des incidens de son passage à Paris, que les relations des deux pays demeurent parfaitement cordiales. Rien de mieux ; à vrai dire, la difficulté n’était pas là ; elle était dans l’exposé des affaires intérieures, des réformes toutes politiques que le ministère a inscrites dans son programme. Le discours royal a été visiblement conçu de façon à ne pas trop effaroucher les instincts conservateurs ; il aborde cependant les points décisifs. Il annonce qu’on proposera, sinon le rétablissement du suffrage universel, du moins ce qu’on a appelé « l’universalisation du suffrage, avec une représentation équitable pour tous les intérêts sociaux. » Il fait entrevoir aussi que le moment viendra où il faudra s’occuper d’une réforme de la constitution, et il ne laisse pas ignorer enfin que lorsqu’on aura fait une nouvelle loi électorale, il faudra en appeler au pays par une dissolution des cortès. Tout cela, encore une fois, est présenté sous une forme assez adoucie ; la question se trouvait néanmoins engagée par le discours royal, et c’est ici que les partis devaient nécessairement se rencontrer, qu’ils se sont rencontrés, en effet, dès les premières opérations des chambres.

La vérité est que le président du conseil, M. Posada Herrera, pour réaliser son programme, aurait eu besoin avant tout de l’appui d’une fraction de la majorité parlementaire dont son prédécesseur, M. Sagasta, est le chef. La première condition était d’arriver à une certaine fusion ou à un certain rapprochement des divers groupes libéraux sur le terrain des réformes politiques. Il y avait eu, il est vrai, des négociations, des conférences pour arriver à cette entente avant la réunion des cortès ; on avait cru même un instant être d’accord. Il n’en était rien. A peine le discours royal a-t-il été connu, la scission a éclaté plus vive, plus acerbe, plus irréconciliable peut-être que jamais. M. Sagasta, qui a été élu président du congrès, a inauguré sa présidence par un discours qui laissait entrevoir une hostilité déclarée. Dans l’élection de la commission nommée pour préparer la réponse au discours de la couronne, le ministère a rencontré la plus vive opposition, et un conservateur très résolu, ancien ministre de l’intérieur du cabinet Canovas del Castillo, M. Romero Robledo, a même été élu commissaire. La lutte s’est trouvée immédiatement engagée. Elle a été forcément ajournée par la séparation momentanée des chambres pendant les vacances de Noël ; elle se rouvrira inévitablement aux premiers jours de janvier dans des conditions qui ne laissent pas d’être assez graves. Il est désormais très vraisemblable que M. Sagasta et ses amis, qui disposent de la majorité dans le congrès, refuseront de suivre le cabinet jusqu’au bout de ses projets de réforme. Ils n’admettent ni la révision constitutionnelle telle que la médite la gauche dynastique, qui est aujourd’hui, au pouvoir, ni le suffrage universel ou « universalisé, » ni des élections précipitées, et ils ne cachent pas que, dans leur pensée, le mieux serait de tout ajourner à une législature nouvelle. D’un autre côté, le ministère s’est trop avancé pour pouvoir reculer aujourd’hui. Si, avant d’aller au combat, il était assuré d’obtenir éventuellement du roi la dissolution des cortès, il aurait encore quelque chance ; mais, depuis quelques jours, cette éventualité semble être redevenue douteuse ; il n’est point impossible que les difficultés qui se révèlent de toutes parts ne mettent le roi en garde contre une dissolution qui pourrait ressembler à une aventure. Le ministère se trouve dans une situation d’autant plus critique qu’il n’a pas seulement affaire à une vive opposition parlementaire par un traité de commerce qu’il vient de négocier avec l’Angleterre et qui s’inspire plus ou moins des idées de liberté commerciale, il a suscité en Catalogne une certaine agitation où patrons et ouvriers font alliance dans l’intérêt de l’industrie catalane : de sorte que le ministère a contre lui, et une opposition politique dans le congrès, et une agitation industrielle en Catalogne, sans être assuré de pouvoir trancher la question par une dissolution.

C’est évidemment une crise des plus sérieuses qui commence au-delà des Pyrénées. Comment l’Espagne va-t-elle sortir de là ? Si le ministère de la gauche, qui est arrivé au pouvoir d’une manière assez imprévue, tombe maintenant sans avoir pu dissoudre les cortès, ce sera sans nul doute un sujet d’irritation pour les partis démocratiques, qui, après s’être ralliés à la dynastie, se rejetteront peut-être dans une opposition violente, plus ou moins révolutionnaire. Par qui d’ailleurs le ministère sera-t-il remplacé ? Jusqu’ici, M. Sagasta, qui dispose de la majorité semble le chef parlementaire le plus désigné pour rentrer aux affaires. Seulement il n’est pas bien sûr que, la crise une fois engagée et les événemens se développant, le pouvoir ne passe rapidement aux conservateurs, toujours prêts à recueillir l’héritage. De toute façon, c’est l’imprévu rentrant encore une fois avec l’année nouvelle dans les affaires espagnoles.


CH. DE MAZADE.