Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1883

Chronique n° 1240
14 décembre 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.

Ce qu’il y a de plus dangereux en politique, ce n’est pas de se tromper, — les meilleurs gouvernemens se trompent parfois, — c’est de se faire comme un système ou une habitude de l’erreur et de l’équivoque, de s’accoutumer à tout confondre et à tout déguiser, à dérober aux autres et à se dérober à soi-même la vérité des choses. Avec ces procédés, on croit parfois éluder la difficulté du moment en la voilant à demi ou en l’ajournant : on n’évite rien, on ne résout rien, on finit par tout embrouiller, par rendre toutes les solutions impossibles, du moins singulièrement difficiles ; on amasse à plaisir les obscurités et les incohérences, jusqu’au jour où des explications inévitables, le plus souvent tardives, viennent montrer qu’on n’a réussi qu’à créer une de ces situations fausses, où les plus graves affaires peuvent être compromises, où les gouvernemens ont usé leur crédit, — une de ces situations d’où il faut sortir à tout prix.

Comment a-t-on procédé avec ces affaires de l’Indo-Chine, qui sont devenues par degrés une obsession pour l’opinion, un embarras pour la politique de la France ? Depuis un an déjà, cette question du Tonkin a commencé à être un objet de préoccupation publique at a fait son entrée dans le parlement. Elle a pris surtout une forme saisissante et poignante par cette échauffourée d’Hanoï, où ont péri quelques-uns de nos soldats, conduits par un chef à l’esprit brillant et au cœur intrépide, tombé lui-même victime de son héroïsme. À plusieurs reprisée, avant et depuis ce cruel incident, au sénat comme à la chambre des députés, on a pressé le gouvernement de dire ce qu’il voulait, ce qu’il poursuivait, d’associer les chambres à ses desseins, d’éclairer l’opinion sur ce qui se passait réellement au Tonkin, sur l’état de nos relations avec la Chine qu’on voyait vaguement s’aggraver. Quand le gouvernement a été interrogé, il a toujours répondu d’une manière évasive ou insuffisante ; quand on lui a réclamé des documens, il les a mesurés avec une méticuleuse parcimonie. Lorsque le ministère a lui-même demandé des crédits, il a prolongé l’équivoque en réduisant les crédits à des proportions, à un chiffre dont l’insuffisance sautait aux yeux. Lorsqu’il a touché à nos rapports avec la Chine, il a parlé de façon à laisser croire alternativement, — tantôt que la Chine était une « quantité négligeable, » qu’il n’y avait pas à s’occuper des Chinois, — tantôt qu’on pouvait bien, d’un instant à l’autre, se trouver en guerre avec le Céleste-Empire. Bref, on a éludé, on a équivoque, on s’est abusé et l’on a abusé l’opinion tant qu’on a pu, comptant un peu sur l’imprévu pour se tirer d’embarras. Le jour est venu cependant où il n’y a plus eu moyen de reculer devant des explications plus décisives, parce que les événemens devenaient trop pressans, parce que, de toute façon, il y avait un parti à prendre, parce qu’enfin une commission parlementaire, nommée pour examiner une nouvelle demande de crédits, a tenu à voir plus clair dans une entreprise où sont engagés les plus sérieux intérêts de la France. Il a fallu s’exécuter ; on a vidé les portefeuilles, et c’est à la lumière de ces documens livrés avec une sorte de profusion que s’est ouverte cette discussion qui a occupé quelques jours de la semaine passée et même de la présente semaine. Cette question du Tonkin, elle a été cette fois manifestement serrée de plus près dans ce débat auquel ont pris part, et M. le président du conseil et le président de la commission des crédits, et le rapporteur, M. Léon Renault, et les adversaires du gouvernement. Les explications ont été certes aussi étendues qu’animées. Le malheur est que, lorsque tant d’obscurités ont été amassées, on ne remet pas aisément la clarté dans une telle histoire et que même après cette discussion, qui s’est d’ailleurs terminée par un vote favorable au ministère, la situation, telle qu’elle reste encore aujourd’hui, se ressent forcément de tout un passé de fautes, d’équivoques, de dissimulations.

Il y a deux choses dans cette discussion qui s’est récemment engagée et dont le dénoûment est, après tout, moins décisif qu’on ne le croirait. Il y a ce qu’on peut appeler la question même de la politique de la France dans l’Indo-Chine, aux bords du Fleuve-Rouge, et il y a la question ministérielle, qui a aussitôt envahi le débat, qui n’était pas peut-être la moins importante pour la chambre. Ce n’est point évidemment d’aujourd’hui que s’est élevée pour notre pays cette question d’une politique orientale dont le point de départ, maintenant assez lointain, a été la prise de possession de la Cochinchine. Il y a dix ans, un nouveau pas était fait dans cette voie par le traité de 1874, qui liait jusqu’à un certain point le royaume d’Annam à la France. On peut bien dire cependant que c’est seulement dans ces derniers temps que s’est dégagée par degrés la pensée d’une politique d’action ou d’expansion dans ces régions lointaines de l’extrême Orient. Ce n’est guère que dans ces années récentes qu’on en est venu à considérer comme une politique possible et utile pour la France de reprendre ou de poursuivre l’œuvre commencée par le traité de 1874, de resserrer les liens avec l’Annam, d’arriver enfin à établir notre protectorat sur les bords du Fleuve-Rouge, dans une certaine partie du Tonkin. Que cette politique eût ses avantages ou ses inconvéniens, c’est désormais une question tranchée. Ce n’est plus que le passé ; voici où commence le présent. Il est bien clair que le jour où l’on se décidait à faire une figure et à prendre position dans ces contrées de l’extrême Orient, il fallait se dire que cette politique avait ses conditions, qu’elle imposerait nécessairement des sacrifices, qu’elle nécessitait autant d’esprit de suite que de fermeté, et que, de plus, on était exposé à rencontrer la Chine, qui ne cesse de revendiquer des droits de suzeraineté sur l’Annam et sur le Tonkin. S’est-on bien rendu compte de tout cela ? Y a-t-il eu un instant dans le gouvernement une idée à peu près juste et précise ? Nous avons beau chercher dans tous ces faits que la discussion a remis en lumière, nous ne voyons guère que deux hommes qui, dans des sphères différentes, aient jugé nettement les choses. L’un de ces hommes est M. l’amiral Jauréguiberry, qui était ministre de la marine dans un moment où il y avait un parti décisif à prendre sur le Tonkin. Le vaillant et intelligent amiral était d’avis qu’il fallait agir, mais qu’il fallait proportionner les moyens d’action à l’œuvre qu’on allait entreprendre, qu’on devait surtout éviter de s’engager avec des forces insuffisantes. C’était un système. De son côté, notre représentant dans le Céleste-Empire, M. Bourée, d’accord en cela avec quelques autres de nos agens, a cru à un certain moment que, si l’on voulait éviter un conflit, il fallait négocier avec la Chine, que le mieux était d’aller chercher à Pékin la solution de l’affaire du Tonkin, et c’est ce qui l’avait conduit à cet acte qu’on a traité trop légèrement, qui n’était, si l’on veut, qu’un projet, un mémorandum, qui restait dans tous les cas un commencement de négociation. C’était un autre système.

Si l’on voulait agir promptement, résolument, de façon à prévenir toutes les complications, il fallait suivre les conseils de l’amiral Jauréguiberry et ne pas lui refuser les forces qu’il demandait ; si l’on voulait éviter, nous ne disons pas les périls, mais les ennuis d’un conflit avec la Chine, il fallait accepter cette ébauche de négociation qu’offrait M. Bourée. Dans les deux cas, c’était une conduite simple, logique, probablement efficace. Ce qui n’était point vraiment de la politique, c’était de tout brouiller, de ne prendre à l’ancien ministre de la marine qu’une partie de son système en envoyant des forces insuffisantes, et de commencer par désavouer M. Bourée, pour reprendre bientôt plus l ou moins, dans des conditions aggravées, l’œuvre qu’il avait entreprise. Avec ces procédés à quoi est-on arrivé ? Depuis six mois, on est sur les bords du Fleuve-Rouge avec le dessein avoué de venger l’honneur de nos armes, de prendre les deux places de Bac-Ninh et de Sontay, qu’on représente sans cesse comme la garantie de notre protectorat, et toutes les fois qu’on veut avancer, on est réduit à attendre de nouveaux renforts. D’un autre côté, depuis des mois, on négocie à bâtons rompus avec l’empire chinois, à qui on a laissé le temps de faire ses démonstrations, d’envoyer peut-être des troupes, de profiter de nos contradictions et de nos incertitudes. On s’est laissé conduire à une situation extrême, qui se résume dans cet étrange dialogue entre la France, prétendant qu’il lui faut deux places, peut-être trois, et la Chine, déclarant que ces places seront défendues par ses soldats. On en est là, et c’est ainsi qu’une affaire qui, mieux conduite, serait vraisemblablement déjà résolue, se trouve à l’heure qu’il est jusqu’à un certain point compromise. Par elle-même, cette question de notre politique au Tonkin n’est donc pas dans les meilleurs termes, et s’il y a une moralité à dégager de cette discussion qui vient de se clore, comme de l’ensemble des faits, c’est qu’il faut enfin sortir de là sans plus de retard. Il faut en sortir par la diplomatie si on le peut, par la guerre si c’est nécessaire, et le vote qui a été émis l’autre jour a particulièrement, avant tout, cette signification de mettre le gouvernement en mesure d’agir, sans lui fixer d’ailleurs ni moyens ni limite.

Après cela, nous en convenons, cette délibération de la chambre, qui a remis au jour une longue et peu brillante histoire, ne s’est pas bornée à mettre à la disposition du gouvernement les crédits qu’il demandait, qui ne pouvaient pas être refusés, qui seront probablement encore une fois fort insuffisans ; elle laisse le ministère chargé du soin de la défense de nos intérêts au Tonkin. En d’autres termes, la question ministérielle s’est trouvée tranchée du même coup. Rien de mieux ; ce n’était pas, il faut l’avouer, le moment de soulever avec une si violente impatience une question de compétition ministérielle. Seulement, en serrant de près cet ordre du jour, qui, sans prononcer le mot de confiance, exprime la conviction que le gouvernement saura déployer l’énergie nécessaire, on peut se demander si c’est là un vote bien clair, s’il en résulte pour le cabinet une force réelle. C’est au moins assez douteux. Assurément cette discussion a été sous plus d’un rapport des plus instructives. M. le président du conseil, qui, à défaut de l’expérience diplomatique, qu’il n’a pas encore, qu’il acquerra sans doute, a déjà la bonne volonté de ne se laisser arracher les communications qu’à la dernière extrémité, M. le président du conseil a dit une parole vraie. Il a prétendu que, s’il fallait tout dire et répondre à chaque instant à toutes les interpellations, si l’on devait, à la première sommation d’un député, livrer toutes les dépêches, le secret des négociations, la république devait « faire son deuil » de toute politique extérieure. Oui, sans doute, si avec la responsabilité un gouvernement n’avait pas la liberté de ses délibérations intimes, les droits et les obligations d’une complète discrétion, il ne compterait plus ; il ne pourrait plus ni suivre une affaire, ni nouer une négociation sérieuse, ni inspirer confiance aux cabinets étrangers. C’est une vérité vieille comme le monde. Qu’est-ce à dire cependant ? M. le président du conseil ne s’est pas aperçu qu’il déplaçait la question. Un gouvernement, en effet, a et doit avoir les droits, les facultés, les pouvoirs qu’il réclame pour lui à la condition première d’avoir mérité par ses actes, par sa politique, la confiance complète du parlement qui le soutient ; il a d’habitude la liberté qu’il a su conquérir et il a d’autant plus d’autorité devant le pays qu’il s’est montré le gardien fidèle de tous les intérêts nationaux, extérieurs ou intérieurs. Voilà la question, — et c’est ici que la discussion récente devient réellement instructive, curieuse, par les aveux et les commentaires qui se sont succédé, qui ont été les préliminaires au moins bizarres d’un vote en faveur du ministère.

Disons la vérité. On a eu pendant quelques jours un bien singulier spectacle. Tout le monde s’est plu à faire le procès de la politique de ces dernières aimées. M. le rapporteur, avec une habile réserve, s’est fait un devoir de ne considérer que le présent, en jetant un voile sur le passé. M. le président de la commission des crédits a tenu à dégager sa responsabilité en déclarant qu’il était loin d’approuver la politique qui a été suivie « depuis le début de cette affaire jusqu’à l’heure présente. » De toutes parts, on a dit, on a répété, que depuis quelques années les fautes ont succédé aux fautes, qu’on n’a su ni agir à propos ni négocier au moment opportun, qu’on a eu tort de n’envoyer que des forces insuffisantes, et tort encore de désavouer M. Bourée, que le gouvernement a manqué à ses devoirs en usant sans cesse de subterfuges, en montrant une certaine défiance envers la chambre, trop tardivement consultée. On a dit tout cela et bien d’autres choses encore. Et après ? Quelle est la conclusion ? Le dernier mot est le vote remettant au gouvernement le soin de a déployer l’énergie nécessaire pour la défense des droits et des intérêts de la France au Tonkin. » De sorte que, par une étrange logique, un vote de confiance s’appuie sur la constatation de toutes les fautes qui ont été commises et que le procès fait à une politique a pour corollaire une sorte de blanc-seing donné au ministère qui a pratiqué cette politique. Fallait-il donc alors, direz-vous, renverser le ministère à une heure où nos soldats vont à l’ennemi sur le Fleuve-Rouge, où la France est en face de la Chine et où d’autres négociations sont peut-être engagées entre les chancelleries ? Fallait-il recommencer ce qui est arrivé l’an dernier à propos des affaires d’Égypte, à ce moment où une crise ministérielle a été suivie aussitôt d’une humiliante abdication de la politique française ? Non, assurément, ce qu’il y avait de plus pressé, ce n’était pas de renverser le ministère, d’autant plus qu’on ne voit pas bien comment on le remplacerait, comment on passerait mieux le gué en changeant de chevaux pendant l’opération, pour emprunter l’image d’Abraham Lincoln, rappelée par M. Léon Renault. Il n’est pas moins assez singulier, même assez pénible, d’en être réduit d’un commun aveu à soutenir un cabinet parce qu’on ne peut pas agir autrement, et c’est ce qui fait que cette question ministérielle qui s’est jointe à la question même de notre politique dans l’extrême Orient ne paraît pas résolue d’une manière bien victorieuse, surtout bien durable. On a donné un vote au ministère, et si on n’a pas tout à fait ruiné son crédit, comme on l’a prétendu, on ne lui a sûrement pas donné une autorité bien établie. Voilà la vérité !

M. le président du conseil, après tout, a la situation qu’il s’est faite par une politique qui ne peut guère l’aider à réaliser son ambition de reconstituer un gouvernement. Comment retrouverait-il l’autorité d’un gouvernement sérieux avec le système de perpétuelles équivoques qu’il suit dans nos affaires intérieures ? Il y a en ce moment à Lodève une élection qui vient de se faire, où se sont trouvés en présence deux candidats. L’un est un homme de talent, un économiste de premier ordre, nullement adversaire de la république, mais républicain sensé et libéral, c’est M. Paul Leroy-Beaulieu ; l’autre est un préfet démissionnaire qui s’est empressé de souscrire au programme radical, à tout ce que le gouvernement a l’air de repousser. Auquel des deux candidats croit-on que le ministère ait donné ses préférences ? Il les a données tout bonnement au candidat radical, qui a eu à son service toutes les forces de l’administration, toutes les ressources de la candidature officielle. M. le président du conseil se figure-t-il faire longtemps illusion avec des déclarations toujours démenties par les actes ? Croit-il se créer ainsi une situation où il puisse avoir l’autorité nécessaire pour diriger utilement, honorablement les affaires extérieures et intérieures de la France ?

Le chapitre des combinaisons ou des mystères diplomatiques, des visiter princières et de l’imprévu reste, à ce qu’il paraît, toujours ouvert en Europe. On le dirait du moins, à voir l’importance attribuée à ce voyage, que le prince Frédéric-Guillaume de Prusse vient de faire on Espagne et qui est suivi d’un autre voyage tout aussi inattendu, tout aussi énigmatique du prince en Italie, à Rome même. Ce n’est point qu’il y ait rien d’extraordinaire dans cette excursion de l’héritier de l’empire d’Allemagne au-delà des Pyrénées, d’une visite rendue au jeune roi d’Espagne ; à un autre moment, c’eût été tout simple. Il est bien certain cependant que, par les circonstances dans lesquelles il s’accomplit, après tout ce qui s’est passé depuis quelques mois, ce voyage a pris ou a paru prendre une signification qui a pu être exagérée, qui n’existe pas moins ; il n’est point douteux que, pour ceux qui l’ont conçu ou provoqué et pour l’opinion européenne toujours prompte à s’émouvoir, il a été quelque chose de plus qu’une partie de plaisir ou un échange de courtoisies. Seulement, l’inconvénient des manifestations de ce genre est souvent de dépasser le but, de mettre beaucoup de mirages dans la politique, de ne pas répondre, en un mot, à la vérité des situations, des rapports entre les peuples.

C’est donc un fait accompli aujourd’hui. Le prince Frédéric-Guillaume a fait son voyage en Espagne en allant aborder à la côte de Valence, et depuis son débarquement il a été fêté partout sur son passage. À Madrid, il a trouvé tout l’éclat et les pompes de l’hospitalité espagnole. Le jeune roi Alphonse a fait à son hôte les honneurs de son royaume avec une vivacité d’empressement qui ressemblait à de la reconnaissance. Banquets de famille, banquets diplomatiques et militaires, brillantes revues passées au Prado de Madrid, manœuvres à Carabanchel, visites aux musées et aux casernes, à l’Escurial et à Tolède, télégrammes chaleureux du vieil empereur Guillaume survenant au milieu de toutes ces fêtes, rien n’a manqué. Le prince allemand a même été reçu membre d’une académie de jurisprudence espagnole et on lui a fait des discours de circonstance. Puis, quand les plaisirs de Madrid ont été épuisés, le prince est allé visiter l’Andalousie, Séville, Grenade, Cordoue, pour revenir par Valence à Barcelone, où il s’embarque pour l’Italie. Tout cela s’est fort bien passé, quoique avec un peu d’affectation. Et maintenant que les feux d’artifices sont éteints, que reste-t-il pour l’Espagne de cette représentation de quelques jours ? Quelle influence pourrait avoir ce voyage sur les affaires extérieures ou sur les affaires intérieures de la Péninsule ? C’est là justement la question. Le fait est que rien n’est changé et ne peut être changé dans la politique extérieure de l’Espagne. Que des esprits légers ou aventureux aient cru voir dans des incidens désavoués par notre gouvernement une occasion d’entraîner la politique espagnole dans des voies nouvelles et que le voyage du prince impérial d’Allemagne ait paru répondre en partie à cette préoccupation, qu’il ait en un mot ressemblé un moment à une manifestation contre nous, c’est possible. Il s’en faut pourtant que ce soit là une politique si facile, puisque, depuis le commencement da voyage tout le monde paraît se faire un devoir d’éviter tout ce qui pourrait éveiller les susceptibilités de la France. Le prince Frédéric-Guillaume lui-même aurait été, dit-on, le premier à montrer une courtoisie particulière à notre ambassadeur, à parler dignement de notre pays, et au moment même où se déroulaient les fêtes de Madrid, le nouveau représentant du roi Alphonse à Paris, M. le maréchal Serrano, duc de La Torre et M. le président de la république échangeaient les plus vifs témoignages de cordialité ; ils affirmaient l’un et l’autre la nécessité de la paix et de l’amitié entre les deux nations. C’est qu’en définitive là est la vérité. Quelques incidens, quelques fantaisies ne détruisent pas des liens que de vieilles traditions, des intérêts permanens ont formés, et le jour où des hommes à l’esprit hasardeux croiraient pouvoir briguer pour leur pays on ne sait quelle place équivoque dans une coalition contre la France, ils seraient désavoués par tous les partis sérieux au-delà des Pyrénées. C’est le sentiment qui perce jusque dans l’accueil courtois fait par l’opinion espagnole au fils de l’empereur Guillaume, et voilà pourquoi ce voyage, en dépit de toutes les apparences et de tous les commentaires, ne semble pas de nature à modifier sensiblement la direction des affaires extérieures de la Péninsule.

Le moment serait d’ailleurs singulièrement choisi pour l’Espagne, qui aujourd’hui a des affaires intérieures assez obscures et assez laborieuses. Le roi Alphonse XII, qui ne manque ni de sagacité ni de hardiesse, joue à l’heure qu’il est « ne assez grosse partie. Il s’est décidé, à son retour d’Allemagne, à tenter une expérience peut-être un peu aventureuse en appelant au pouvoir un ministère qui se compose de quelques-uns des représentans de la démocratie monarchique et dont le programme ne tend à rien moins qu’à reviser la constitution, à rétablir le suffrage universel, à remettre dans les lois le mariage civil. Ce ne sont là que les points principaux, il y en a bien d’autres dans ce programme adopté et soutenu par des hommes d’ailleurs habiles et éloquens comme le ministre de l’intérieur, M. Moret, comme le ministre de la guerre, le général Lopez Dominguez, sous la direction du chef du — cabinet lui-même, le vieux M. Posada Herrera. Quelle sera l’issue de cette expérience ? On ne peut certes encore le dire. Les certes, qui se réunissent demain, et les discussions qui vont s’ouvrir, mettront peut-être quelque lumière dans cette situation passablement obscure, — à moins qu’elles n’ajoutent à la confusion, ce qui n’est point impossible. Ce qu’il y a de certain, c’est que le ministère ne peut vivre, accomplir ses desseins qu’avec l’appui des amis du dernier cabinet présidé par M. Sagasta, et que cette majorité qui a soutenu M. Sagasta, qui est dévouée à sa politique, n’est jusqu’ici rien moins que favorable à la revision de la constitution de 1876, au rétablissement du suffrage universel. On négocie, dit-on, pour arriver à une entente des diverses fractions libérales, des amis de M. Sagasta et des amis du nouveau cabinet. Cette entente, se réalisât-elle un moment, ne sera, selon toute apparence, ni bien sérieuse ni bien durable. Si le ministère de M. Posada Herrera trouve une résistance invincible dans le parlement et s’il a d’avance reçu du roi l’autorisation de dissoudre les cortès, soit, c’est un moyen de se tirer d’affaire, de gagner du temps. On fera des élections ; seulement il y a bien des chances pour que des élections ainsi faites jettent encore une fois l’Espagne dans une redoutable aventure. Si le ministère ne peut vaincre ces résistances et s’il n’a pas assez d’autorité pour obtenir la dissolution, si, en un mot, il est obligé de se retirer, c’est peut-être un autre danger. Le roi lui-même peut se trouver compromis pour s’être prêté à une expérience qu’il refusera de laisser aller jusqu’au bout, pour avoir enhardi des espérances auxquelles il infligera, au demeurant, un périlleux mécompte. De toute façon, la situation risque de devenir plus difficile que jamais, et ce n’est point, dans tous les cas, avec l’influence allemande qu’on peut songer à dénouer cette crise nouvelle. Bien mieux, si un ministère ou un parti se laissait aller à se servir de cette influence, il verrait probablement aussitôt tous les autres partis se coaliser contre lui, il soulèverait le sentiment national. De sorte que le voyage du prince allemand, qui n’est, en réalité, d’aucun secours pour l’Espagne dans ses affaires extérieures, peut encore moins l’aider à débrouiller ses affaires intérieures.

Aujourd’hui le prince impérial quitte l’Espagne, qu’il laisse à ses embarras ministériels et parlementaires ; il cingle vers l’Italie, et comme, à ce qu’il semble, ce voyage doit être de toute façon fertile en surprises, on va avoir ici un nouveau coup de théâtre plus imprévu encore que la visite à Madrid. Le prince Frédéric-Guillaume se rend, en effet, à Rome, on n’en peut plus douter. S’il n’allait dans la ville éternelle que pour visiter le roi Humbert, pour le remercier de l’accueil gracieux qu’il a reçu à son premier passage à Gênes, ce serait un fait assez simple, qui n’aurait rien de surprenant, qui ne ferait pas surtout un si grand bruit ; mais il est bien clair que, pour le moment, ce qui fait l’importance de ce nouveau voyage, ce qui lui donne cette apparence d’un vrai coup de théâtre, ce n’est pas la visite au roi Humbert, c’est la visite que le prince allemand va faire au pape Léon XIII dans son palais du Vatican. C’est, dit-on, la réalisation d’une pensée de l’empereur Guillaume lui-même. Vainement les catholiques du centre parlementaire poursuivent encore aujourd’hui de leur opposition les ministres prussiens dans la chambre de Berlin ; pendant qu’ils font la guerre, l’empereur Guillaume suit son programme de pacification religieuse, persévérant plus que jamais dans une politique dont le voyage de son fils à Rome est évidemment une manifestation préméditée et significative. L’empereur Guillaume a d’ailleurs fait précéder cette visite au Vatican de quelques actes de déférence envers le saint-père. Il vient notamment de relever d’une ancienne condamnation l’évêque de Limbourg, et on pourrait remarquer aujourd’hui bien d’autres signes de cette volonté d’en finir avec les querelles religieuses. Chose curieuse 1 on aurait pu croire que, si le prince Frédéric-Guillaume se décidait à faire ce voyage, c’était pour resserrer ce qu’on appelle la triple alliance, pour rattacher plus que jamais l’Italie à l’Autriche et à l’Allemagne. Il aura peut-être l’occasion de parler de cela au Quirinal ; mais il fait surtout le voyage pour voir le pape, c’est bien visible. M. de Bismarck n’aura pas besoin d’aller à Canossa ; le prince impérial va au Vatican. Ce n’est point, sans doute, que le fils de l’empereur Guillaume aille au Vatican avec cette bizarre pensée que les esprits inventifs lui attribuent de sceller une sorte de sainte alliance des monarchies sous les auspices du souverain pontife. Le spectacle n’est pas moins curieux, et le voyage de l’héritier de l’empire d’Allemagne, bien que n’ayant pas probablement toute la signification qu’on lui prête, reste à coup sûr un incident original dans ce mouvement perpétuel des princes au moment présent.

Sans vouloir, en effet, diminuer l’importance de toutes ces visites et de tous ces voyages princiers qui ont occupé l’Europe depuis quelques mois, on pourrait peut-être dire cependant qu’il y a dans tout cela plus de bruit que de résultats bien décisifs. Il peut y avoir profit pour les puissans, pour ceux qui conduisent le monde et manœuvrent en maîtres sur l’échiquier européen ; les états qui ne peuvent aspirer aux premiers rôles risquent d’avoir plus de satisfactions de vanité ou d’illusions que d’avantages réels. Les pays les plus heureux sont encore ceux qui restent tout simplement dans leur condition, sans se mêler aux grandes combinaisons, sans chercher les alliances dont ils n’ont pas besoin ; ils ne sont pas exposés aux aventures et aux mécomptes, ils font leurs affaires et c’est assez pour eux. La Hollande, au milieu du brouhaha des voyages princiers, n’a eu cet été que le paisible et intéressant spectacle de l’exposition d’Amsterdam, et, en fait de visites princières, elle n’a eu que celle du roi des Belges, dont la présence fêtée partout a été comme le signe visible d’une amitié naturelle et désormais invariable entre les deux peuples aussi bien qu’entre les deux maisons régnantes. La Hollande ne s’en est pas plus mal trouvée. Elle a maintenant ses affaires intérieures et elle a eu récemment des incidens parlementaires assez sérieux pour mettre à l’épreuve le ministère de M. Heemskerk, qui n’a pourtant encore qu’une courte existence, qui est à peine depuis quelques mois au pouvoir.

C’est dans la dernière discussion du budget et à propos de questions coloniales, toujours graves en Hollande, que ces incidens se sont produits. La seconde chambre a rejeté le chapitre le plus important du budget des Indes orientales, et le ministre des colonies, M. van Bloemer Vaanders, s’est cru obligé de donner immédiatement sa démission. À dire vrai, la majorité ne demandait peut-être pas mieux que de provoquer cette démission. Le ministre des colonies, M. Vaanders, n’inspirait qu’une médiocre confiance aux partisans d’une politique libérale aux colonies, et, d’un autre côté, il n’était pas moins suspect aux conservateurs, qui lui reprochent d’avoir déserté ses opinions anciennes, d’avoir renié son passé. Pour tenir tête à cette double opposition toujours menaçante, M. Vaanders manquait complètement d’expérience parlementaire, et ses adversaires ne laissaient échapper aucune occasion de lui créer des difficultés, de lui tendre des pièges. Ce vote qui l’a frappé toutefois n’était pas exclusivement dirigé contre lui. Si l’on se méfiait du ministre, on était plus animé encore contre le gouverneur-général des Indes, M. Jacob, que le cabinet a refusé de rappeler malgré une vive manifestation parlementaire provoquée l’an dernier par une certaine convention conclue avec la société des mines de Blitong. Le gouverneur et le ministre ont été atteints du même coup. Puis enfin, comme pour le moment l’état des finances n’est favorable ni aux Indes ni dans la métropole, comme les déficits ne font que s’accroître, la chambre n’a trouvé rien de mieux que de couper court par son vote à toute dépense nouvelle pour prévenir des augmentations d’impôts qu’on redoute. Elle a voulu imposer d’autorité la plus stricte économie. Depuis que la ratification du budget des Indes est soumise au parlement, c’est la première fois qu’il s’est trouvé une majorité disposée à user de ce moyen extrême d’un refus partiel du budget. L’incident ne manque pas d’une certaine gravité, et, comme l’esprit d’économie qui a inspiré le dernier vote doit inévitablement se manifester dans la discussion de toutes les autres affaires financières, la difficulté peut devenir sérieuse ; le ministère, qui a déjà eu de la ptine à se former il y a quelques mois, se trouve dans une situation assez critique avec toutes ces questions de finances, qui inquiètent les esprits prévoyans en Hollande, et un projet de réforme constitutionnelle qu’il s’est chargé de proposer.

Les majorités ministérielles ne sont pas plus faciles à rallier dans le parlement de La Haye que dans les autres parlemens. Si le chef du cabinet, M. Heemskerk, échoue dans l’œuvre qu’il a entreprise, il est bien possible que la direction des affaires passe à des conservateurs plus accentués, à ceux qu’on appelle là comme ailleurs des cléricaux. Il se peut aussi cependant que M. Heemskerk, qui, depuis son dernier retour au pouvoir, a déployé de sérieuses qualités politiques, réussisse à raffermir la situation et à sauver le ministère en sacrifiant quelques-uns de ses collègues. La Hollande, par sa sagesse, par son caractère tranquille, est un des pays les mieux faits pour donner l’exemple d’une certaine stabilité ministérielle, que les partis supportent toujours impatiemment, dont les intérêts ne se plaignent jamais.

CH. DE MAZADE.