Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1880

Chronique n° 1169
31 décembre 1880


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre 1880.

Dix années sont déjà passées depuis que la France est sortie mutilée des convulsions de la guerre étrangère et de la guerre civile, ayant tout à la fois à se relever devant le monde et à se reconstituer dans sa vie intérieure. Plus de cinq années se sont écoulées depuis que tout un ensemble de circonstances a fait accepter la république comme le régime définitif du pays et qu’une assemblée souveraine aux instincts tout monarchiques a été conduite à consacrer elle-même l’existence de cette république par le vote d’une constitution. Il y a plus de trois ans maintenant que les républicains, vainqueurs dans une lutte aveuglément engagée, ont été appelés sans partage au pouvoir, au gouvernement de la république, où ils ont porté leur esprit, leurs passions et leur politique.

Consentie en fait et acceptée comme le seul régime possible au lendemain de 1871, légalement organisée et sanctionnée en 1875, définitivement émancipée de toutes les anciennes influences en 1877, débarrassée de la présidence de M. le maréchal de Mac-Mahon en 1879, la république a passé ainsi par une série d’évolutions aux mains de ceux qui ne déguisent plus aujourd’hui l’ambition d’être les seuls maîtres. Cette histoire déjà longue compte bien des crises, bien des péripéties qui ne paraissent pas devoir être les dernières, et chaque année, à mesure que le temps passe, à cette heure où se ravive le sentiment de la rapidité des choses, où tout semble recommencer, on se reprend à s’interroger, a jeter un regard en arrière. On cherche curieusement, quelquefois tristement, à travers ces évolutions et ces conflits où tous les intérêts nationaux sont en jeu, ce qui a été fait pour la France, pour le bien et l’honneur du pays, ce qui reste sérieusement de ce passé d’hier. On se demande aussi, puisque depuis quelques années il y a une orthodoxie républicaine, un règne des républicains, ce que ces républicains ont fait, ce qu’ils font chaque jour pour assurer la dignité et la stabilité des institutions, pour recommander et populariser la république. On se demande sérieusement, non sans une certaine anxiété, où nous en sommes et où nous allons, quelles garanties ou quels présages nous lègue laissant l’année qui n’est déjà plus. Que la session qui vient d’être close ait un peu moins mal fini qu’on ne l’a craint un instant, que le parlement ait pu se retirer en paix, pour quelques jours le pays tranquille, rien de mieux. C’est pourtant, on en conviendra, un étrange régime que celui où, jusqu’à la dernière heure, on ne sait pas s’il y aura un budget, où une des deux assemblées ne peut exercer ses droits sans qu’on parle aussitôt de conflits et où, à part les menaces perpétuelles de crises, la vie parlementaire est à chaque instant encombrée d’un déchaînement d’outrages, de diffamations, de délations, — sous prétexte de défendre ou de servir la république ! Le fait est que cette fin de session ddt un assez triste couronnement de l’année et qu’elle pourrait donner une idée singulière du progrès des institutions nouvelles.

Les incidens passent, sans doute. Ce qui reste, c’est la situation dont ces incidens sont l’expression, qu’ils éclairent parfais d’un jour étrange, et cette situation, telle qu’elle apparaît aujourd’hui, elle est elle-même la suite de ce mouvement ininterrompu qui se poursuit depuis quelques années, qui a fait passer successivement la présidence du conseil de M. Dufaure à M. Waddington, de M. Waddington à M. de Freycinet, de M. de Freycinet à M. Jules Ferry. Chacun de ces changemens à été un pas de plus où, si l’on veut, un progrès nouveau de ce mouvement qui, à partir de la retraite de M. Dufaure, est allé en se précipitant, qui se résume désormais en un fait caractéristique, — l’invasion de l’esprit de parti et de secte dans les affaires de la France. Que les républicains, qui ont aujourd’hui le pouvoir et l’influence, aient agi de propos délibéré, avec calcul ou par un emportement frivole, ils ont certainement, dans tous les cas, réussi à imprimer à la république un étrange caractère et à l’engager dans de dangereuses entreprises. Leur faute à été essentiellement de prétendre faire de la politique avec des passions et des préjugés de secte, d’ériger en système ce qu’ils ont appelé la guerre au cléricalisme. Ils ont cru être des hommes d’état, ils n’ont été tout simplement que des fanatiques d’un autre genre obsédés d’une idée fixe. Ils ont vu le cléricalisme partout, ils l’ont poursuivi sous toutes les formes, avec toutes les armes, dans l’enseignement, dans l’administration, dans la magistrature, même dans l’armée, au risque d’offenser des croyances sincères, des cultes traditionnels. Ils ont cru habile d’interdire à de modestes serviteurs de l’état d’envoyer leurs enfans chez les frères, de chasser du chevet des malades et des vieillards de pauvres sœurs de charité, et ils n’ont pu vraiment supporter la présence d’un crucifix dans une école. Ce sont des intelligences superbes qui n’aiment pas les crédulités et les superstitions ! Ils ont fini par troubler toutes les idées, par dénaturer les plus simples notions et par hébéter les esprits avec ce mot de cléricalisme. Qu’on soit tenté de défendre un droit, une liberté, une garantie, l’inviolabilité du domicile, on risque fort, si on est susceptible de se laisser intimider, de passer pour clérical. Les hommes les plus éprouvés, M. Dufaure, M. Jules Simon, M. Littré, M. Laboulaye, M. Bérenger, ne sont plus manifestement que des cléricaux depuis qu’ils ont combattu l’article 7 et les exécutions sommaires des ordres religieux. Lorsque, l’autre jour, M. Bardoux, M. Beaussire, M. Ribot, demandaient à la chambre des députés de maintenir, au moins à titre facultatif, l’enseignement religieux dans les écoles primaires, ils étoient visiblement des cléricaux. Dès qu’on croit que nous vivons encore dans une civilisation chrétienne, que la révolution française elle-même, dans ses développemens les plus légitimes, n’a fait que continuer le christianisme, on est un clérical. Les républicains, qui ont découvert cette nouvelle manière de tout juger et de conduire les affaires morales d’un grand pays, ne s’aperçoivent pas qu’en satisfaisant leurs passions ils ne violentent pas seulement les consciences religieuses, ils rompent avec toutes les traditions libérales, par cette raison très simple que le jour où l’esprit de secte, sous quelque forme qu’il se produise, pénètre dans la politique, la liberté en sort. Il n’y a plus que des fanatismes opposés, se disputant la domination sans reculer devant les abus de pouvoir et les excès d’arbitraire.

Assurément, si l’on veut, il pouvait y avoir quelque chose à faire, et on n’aurait pas été absolument surpris que la république se montrât un peu plus attentive ou un peu plus jalouse que d’autres gouvernemens. Que dans la situation, telle qu’elle existe, telle qu’elle résulte d’un long passé, on pût être conduit à faire sentir le frein à des influences trop envahissantes, c’est possible. Si l’on croyait utile de limiter le développement des congrégations religieuses, de sauvegarder l’indépendance de la société civile, de fortifier et d’étendre renseignement de l’état, de surveiller les écoles, de maintenir la distinction entre la politique et la religion, de faire respecter les institutions, on le pouvait, on pouvait même appliquer ces mesures fiscales qui ont été introduites assez capricieusement dans le budget, qui ont failli provoquer un conflit entre le sénat et la chambre des députés. Tout cela était à examiner avec calme, avec maturité, sans passion hostile, et, qu’on l’observe bien, sur la plupart des points, les lois ordinaires suffisaient, Évidemment l’idée de maintenir la société civile, l’état, la république dans leurs droits n’avait rien d’illégitime ; mais ce n’était pas une raison pour que, retournant en quelque sorte le despotisme et l’exerçant en sens inverse, on fît ce qu’on avait si sauvent reproché aux autres de faire. Ce n’était pas un motif pour qu’on offrît ce spectacle de la France d’aujourd’hui, de la république, allant chercher des armes dans l’arsenal de tous les absolutismes, procédant administrativement comme la vieille monarchie ou comme l’empire, de telle façon que dans ce tourbillon de courans contraires, entre des réactions opposées, également violentes, c’est la liberté qui en définitive est l’éternelle victime. On voulait savoir si de vieilles lois existaient, si on pouvait s’en servir encore ; il y avait un moyen bien simple, c’était de s’adresser à la plus haute et la plus impartiale des autorités : la cour de cassation. On ne cache pas la mauvaise humeur et les mauvais desseins contre la loi de 1850 qui a fondé la liberté de l’enseignement : que n’aborde-t-on la question de front au lieu de cerner la loi de toutes parts et de la détruire par morceaux, par toutes sortes de mesures subreptices et de dérogations partielles ? On prétend sérieusement, sans rire, que l’enseignement du catéchisme et les crucifix doivent être bannis des écoles primaires parce qu’avec le régime nouveau de l’obligation, il faut respecter la liberté des enfans de ceux qui ne croient à rien. Soit, il faut respecter ceux qui ne croient à rien ; mais enfin, pourquoi, par la même occasion, dans une loi faite pour tout le monde, ne tiendrait-on pas aussi quelque compte de l’immense majorité de ceux qui ont des croyances, qui n’ont point apparemment perdu tout droit aux sollicitudes de l’état ? Ceux qui font la loi semblent en vérité infiniment plus préoccupés d’assurer le triomphe de leurs idées que de respecter la conscience des enfans de sept ans ou de leurs parens. Ils ne voient pas qu’ils tentent une entreprise d’une nature essentiellement absolutiste, une révolution morale et intellectuelle par l’autorité de l’état, avec les ressources de l’état, dans l’intérêt d’une domination exclusive. On s’est amusé, dans une des récentes discussions sur les écoles primaires, du catéchisme officiel que Napoléon avait fait rédiger pour élever les enfans dans le culte de l’empire. On a plaisanté et on n’a pas regardé ce qu’on faisait. L’enseignement civique tel qu’on l’entend ne différera pas beaucoup du catéchisme napoléonien, — si ce n’est qu’il aura une autre couleur ; voilà le progrès !

Quoi donc ! depuis près d’un siècle la France, à travers les révolutions et les régimes qui se succèdent, est à la recherche des avantages d’une société libre, et dans cette longue, dans cette laborieuse et dramatique carrière, il est certain que des garanties ont été acquises. Il s’est formé à travers tout une tradition libérale constante, incessamment développée, quelquefois avec le concours des gouvernemens, quelquefois par des victoires sur les gouvernemens. S’il y a eu des éclipses momentanées, il y a des droits qui sont incontestés, qui ont résisté à tout, auxquels le progrès des mœurs a donné en quelque sorte un sens nouveau et une force nouvelle. Pendant plus de cinquante ans, on nous a appris que le domicile était inviolable, que la liberté individuelle devait être respectée, que le progrès politique consistait à faire passer par degrés dans la législation toutes les libertés compatibles avec l’ordre, la liberté de s’associer, la liberté d’enseigner, même la liberté de prier ou de ne pas prier, d’aller à la messe ou de ne pas aller à la messe. Cette loi même de 1850, qu’on traite aujourd’hui en ennemie, elle fait partie de la tradition, elle a été l’application du principe de la liberté de l’enseignement proclamé avec quelque réserve par la charte de 1830, définitivement par la constitution républicaine de 1848. Elle est désormais consacrée par une expérience de trente ans, elle est passée pour ainsi dire dans la vie sociale, dans la pratique universelle. Tout cela, droits, garanties, faculté d’enseigner, inviolabilité de la conscience comme du domicile, c’est la tradition libérale française. Et on croirait aujourd’hui pouvoir nous ramener en arrière, comme si nous avions tout désappris ou tout oublié ! On croirait pouvoir reconstituer une omnipotence d’état, recourir aux plus vieilles armes de l’arbitraire, procéder sans façon par voie de police administrative, violer des maisons, suspendre des droits de propriété, poursuivre jusqu’à extinction l’enseignement libre, sous prétexte que tout est permis avec le grand ennemi, avec le cléricalisme ! Non, il ne s’agit nullement ici de cléricalisme ; la plaisanterie est usée, elle est bonne tout au plus pour ceux qui ne croient pas au pontife de Rome, mais qui croient au pontificat d’Auguste Comte ou de M. Paul Bert. C’est tout simplement une question de l’ordre politique, et pour notre part, ici à la Revue, notre premier soin est de laisser toute considération religieuse en dehors de la politique. Lorsque nous avons combattu, lorsque nous combattons encore tout un ensemble d’actes et de procédés qui ont le caractère d’un système, ce n’est pas par des raisons religieuses, c’est parce que ces procédés et ces actes sont une atteinte à la liberté, parce qu’ils sont la contradiction flagrante de toutes les traditions libérales de la France. M. Bardoux avait mille fois raison l’autre jour, lorsqu’on lui objectait sans cesse l’église, l’épiscopat, de répondre qu’il n’avait mission de parler que pour la liberté, qu’il n’avait défendu que la liberté. C’est là le vrai.

Allons plus loin. Ce n’est pas seulement la liberté qui est atteinte par la politique de réaction et de secte qu’on suit depuis quelque temps, qui est devenue comme la fatalité du ministère ; c’est certainement la république elle-même qui peut être gravement compromise, qui se trouve dénaturée par cela seul qu’elle apparaît comme une domination de parti. Si on a cru rehausser ou servir la république en lui donnant ce triste mot d’ordre de la guerre au cléricalisme, en l’engageant dans cette aventure, on s’est étrangement trompé. Avec cette idée fixe peu digne de politiques sérieux, on en est venu à voir partout des suspects, à semer l’irritation et le doute, à susciter les hostilités ou les dissidences là où elles n’existaient pas. On est allé au-devant de ces manifestations, de ces actes d’indépendance de la magistrature dont on se fait aujourd’hui un titre contre l’institution elle-même ; on a jeté le trouble dans une partie de l’armée ; on s’est exposé, par toutes ces campagnes contre les choses religieuses, à provoquer des émotions profondes dans les populations des campagnes. A parler franchement et sans nul parti-pris, qu’a donc à gagner la république à paraître toujours menacer quelqu’un ou se mettre en guerre avec tout le monde lorsqu’il lui aurait été si facile, si profitable de s’ouvrir libéralement à tous les esprits désintéressés, à toutes les bonnes volontés qui ne lui auraient pas manqué dans tous les camps ?

Cette situation qu’on a créée, elle a sa gravité sans doute, et sous ce rapport, l’héritage de l’année qui finit peut être lourd à l’année nouvelle. Est-ce à dire que tout soit définitivement compromis, qu’il n’y ait plus ni possibilité de retour ni moyen de rectifier une direction faussée ? Évidemment on peut encore s’arrêter, et même ceux qui le voudraient sérieusement, ceux qui oseraient prendre la généreuse initiative d’une politique plus libérale, ne seraient peut-être pas longtemps sans trouver un appui efficace jusque dans les chambres. S’il y a une chose sensible, en effet, c’est que ce mouvement auquel on prétend céder est beaucoup moins vif qu’on ne le dit. On a vu ce qui s’est passé l’autre jour au sénat : une partie de la gauche elle-même n’a point hésité à blâmer M. le préfet de la Seine pour ses fantaisies de police contre les crucifix des écoles. Plus récemment, dans l’autre chambre, lorsque M. Beaussire, M. Bardoux, M. Ribot, d’une parole pressante, avec une raison libérale, ont réclamé au moins une place pour l’enseignement religieux à côté des cours de l’école primaire, l’assemblée s’est partagée. La question reste même incertaine par suite de votes contradictoires qui ne sont pas une solution. Que prouve cela, si ce n’est qu’en dehors des partis extrêmes il y a encore des élémens qu’il suffirait peut-être de rallier et de rassembler ? Eh bien ! c’est avec ces élémens qu’on peut essayer de rectifier la marche de nos affaires intérieures. C’est sur ce terrain d’une politique de modération qu’il faut tenter la défense. Il y a une première occasion : c’est cette élection des municipalités qui va se faire d’ici à peu de jours dans toutes les communes de France, particulièrement à Paris. Plus que jamais la lutte est engagée entre la république du radicalisme sectaire et la république libérale qui, aujourd’hui comme hier, reste la seule durable.

Le temps passe pour tout le monde, pour l’Europe comme pour la France, avec son cortège de questions qui s’enchaînent, de difficultés et de préoccupations toujours renaissantes. Qu’a produit cette année expirante dans l’ordre européen et que laisse-t-elle à l’année qui commence ? De quels gages favorables ou de quelles menaces est accompagnée cette heure de transition entre le passé d’hier et l’avenir de demain ? Il n’y a eu sans doute depuis un an aucun de ces événemens retentissans et décisifs qui changent la destinée des peuples ; il n’y a eu ni révolutions ni guerres. La paix n’a pas cessé de régner sur le continent ; elle est restée sous la sauvegarde de la bonne foi publique, sous la protection de ce qu’on est convenu d’appeler le concert européen. Les cabinets se sont entendus pour limiter les incidens et détourner les orages, pour prolonger une trêve qui répond à un désir général, à un intérêt universel. Ce serait cependant une singulière illusion de ne pas commencer par reconnaître que, sous le voile des bonnes volontés pacifiques, il y a de dangereuses dissonances, que ce concert européen, qui est la garantie de la paix, est malheureusement assez factice, assez précaire et que bien des difficultés sont réservées ou ajournées plutôt que résolues. Depuis l’époque où lord Palmerston prétendait qu’il y avait en Europe de quoi allumer une demi-douzaine de guerres et qu’une allumette suffirait, les choses n’ont pas beaucoup changé, si ce n’est que la plupart des guerres prévues par le ministre anglais ont éclaté et que l’Europe ne s’en trouve pas mieux ; elle reste tout au plus en face de problèmes nouveaux ou de problèmes aggravés. La dernière de ces guerres, pour ne parler que de la plus récente, est celle que la Russie a portée en Orient, qui s’est terminée par la paix de Berlin, et la question est encore aujourd’hui de savoir quelles seront les suites de cette grande subversion orientale, comment l’Europe arrivera à une réalisation complète des combinaisons qu’elle a solennellement sanctionnées. Depuis plus de deux ans déjà, la diplomatie est au travail par des commissions mixtes, des conférences, des négociations de toute sorte ou des démonstrations : elle n’est pas au bout, et la partie de l’œuvre que l’année expirante lègue à l’année nouvelle n’est peut-être pas la moins difficile.

Ce qui dépendait immédiatement des puissances limitrophes de la Turquie, ce qui intéressait particulièrement, directement, la Russie et l’Autriche, est sans doute réalisé. Sous l’influence de la Russie, la Bulgarie nouvelle est à peu près constituée. L’Autriche s’est établie dans la Bosnie et dans l’Herzégovine, où elle règne en vertu d’un droit d’occupation qui équivaut à un droit de souveraineté. Le reste est livré aux contestations, au jeu des négociations, et ici visiblement l’Europe n’échappe à une difficulté que pour se retrouver en face de difficultés nouvelles. On vient de le voir par cette singulière affaire du Monténégro, de la cession de Dulcigno, qui pendant quelques mois a occupé et a même fini par importuner l’opinion universelle. Rien ne se fait aisément en politique, nous le voulons bien, rien n’est aisé surtout avec les Turcs. La pire des choses est encore d’offrir pendant de longues semaines ce spectacle de six grandes puissances engagées dans une entreprise assez médiocrement conçue, dans une campagne condamnée d’avance à n’être qu’un acte de vaine ostentation. L’œuvre de Berlin devait être respectée et exécutée dans l’intérêt du Monténégro, soit. Le traité de Berlin n’obligeait aucunement à envoyer des vaisseaux qui avaient pour instruction de ne point agir, et dont la présence néanmoins pouvait allumer l’incendie sur les côtes.

Tout est bien qui finit bien ; la démonstration tentée dans les eaux de l’Adriatique n’a pas mal tourné, c’est ce qu’on peut dire de mieux. Les Turcs, tout en protestant contre la pression à laquelle on prétendait les soumettre, ont fort heureusement senti la nécessité de ne pas prolonger cette pénible crise, de ne pas reculer plus longtemps devant l’exécution d’un engagement qu’ils n’avaient jamais d’ailleurs sérieusement contesté. Ils ont su, quand ils l’ont voulu, trouver le moyen de vaincre les résistances des bandes albanaises qui paraissaient être le principal obstacle et se mettre en mesure de livrer régulièrement au Monténégro le petit port tant disputé. Les derniers actes officiels de la cession ont été récemment échangés. Les Turcs ont tenu en tout cela à sauvegarder leur dignité, on ne peut guère leur en vouloir ; la diplomatie, de son côté, tient à représenter la remise de Dulcigno comme la meilleure preuve de l’efficacité de la démonstration navale. Dans tous les cas, le résultat est acquis désormais, toute difficulté en ce qui concerne le Monténégro semble avoir disparu ; de ce côté, le traité de Berlin a reçu son exécution. A peine cependant est-on sorti de cette complication de Dulcigno qu’on se trouve en présence d’une question bien autrement épineuse, celle des frontières grecques, et ici, il faut bien le dire, tout devient assez grave. L’Europe, par la manière dont elle a conduit les choses, ne laisse pas d’avoir assumé une certaine responsabilité dont elle se sent peut-être embarrassée aujourd’hui, puisqu’elle cherche dans une proposition d’arbitrage un moyen de se tirer d’affaire.

Comment s’est-elle engagée, cette question grecque et comment a-t-elle pris un caractère tel qu’elle devient peut-être un danger pour la paix, dans tous les cas une difficulté des plus sérieuses ? Ce qui a évidemment tout compliqué, c’est qu’on s’est laissé aller à des sentimens de sympathie plus naturels que prévoyans, plus littéraires que politiques, c’est qu’on est sorti par degrés des termes où l’on s’était renfermé d’abord au congrès de Berlin. De quoi s’agissait-il primitivement ? Les puissances n’avaient fait rien de plus qu’inviter la Porte à s’entendre avec la Grèce pour une rectification de frontières en Épire et en Thessalie. Ceci n’avait trouvé place que dans un protocole. Le traité lui-même n’en dit rien ; il s’est borné à prévoir dans un de ses articles le cas où, à défaut d’une entente directe entre la Turquie et la Grèce, les puissances pourraient s’offrir comme médiatrices. C’était une simple invitation, un simple avis sur la direction des frontières, et en dernier ressort une simple possibilité de médiation. Cette éventualité d’une rectification de limites, indiquée d’abord d’une manière générale cependant, elle est allée en se précisant, en s’étendant, et à la dernière conférence qui s’est réunie à Berlin, au courant de l’été, elle a pris la forme d’un tracé de frontières qui ressemble à une sorte d’ultimatum, qui agrandit considérablement le territoire hellénique, — qui, par cela même, ne pouvait manifestement être accepté par les Turcs. L’Europe n’a prétendu rien décider souverainement, dira-t-on ; elle s’est bornée à indiquer un tracé, à faire des propositions, puisque la Turquie et la Grèce ne pouvaient se mettre d’accord : elle n’a entendu en aucun cas employer la coercition. Elle a émis une opinion ! elle ne s’engage pas à l’imposer ; mais c’est là précisément qu’éclate une dangereuse inconséquence. D’un côté, les puissances, la France au premier rang, ne cessent de répéter qu’elles ne tireront pas un coup de canon, pas plus dans l’affaire grecque que dans l’affaire du Monténégro ; d’un autre côté, elles mettent des armes et des titres dans les mains des Grecs, elles enflamment leurs espérances, elles sanctionnent d’avance leurs revendications territoriales au détriment des Turcs, dont elles distribuent arbitrairement les provinces. Qu’en est-il résulté ? C’était bien facile à prévoir. De tout ce qu’on leur disait les Grecs n’ont pris que les promesses qui flattaient leurs ambitions nationales ; ils se sont jetés avec passion sur ce programme d’agrandissement qui leur a été offert. Depuis quelques mois, ils ne cessent de rassembler des soldats, d’augmenter leur armée, qui, malheureusement, serait encore loin de suffire dans une lutte sérieuse. Ils surchargent leur budget, leur dette, au point que, s’ils avaient un mécompte, ils tomberaient dans l’inévitable banqueroute. Ils vivent dans l’illusion, dans la surexcitation, et si on cherche à les calmer, si le nouveau représentant de la France, M. de Mouy, parle au chef de l’état, aux ministres, de patience, de modération, le souverain, qui exprime en cela le sentiment de son peuple, le roi George, répond qu’il tient les décisions de la conférence de Berlin pour « définitives et irrévocables. » Il invoque le titre qui lui a été imprudemment donné.

On parle ainsi à Athènes et, d’un autre côté, à Constantinople, on réplique, non sans raison, par ce que dit une circulaire récente : « La Porte ne s’attendait pas, à propos d’un vœu concernant la rectification de la frontière hellénique en Épire et en Thessalie, à recevoir des puissances médiatrices une proposition ayant pour but la cession d’une contrée appartenant à l’Albanie, ainsi que de la Thessalie tout entière ; cession qui aurait pour effet d’annexer au royaume hellénique un territoire presque égal à la moitié de la superficie actuelle du royaume… » En fait de rectification de frontières, c’est, on en conviendra, procéder assez largement. Et qu’on le remarque bien, c’est la Turquie qui est ici dans le droit, dans la régularité, dans l’interprétation correcte du traité de Berlin. Lorsqu’on a voulu récemment imposer à la Porte la cession en faveur du Monténégro, on était fondé, on avait contre elle un titre ; on agissait au nom du traité de Berlin, et d’ailleurs, ainsi que le disait il y a quelques jours M. de Freycinet dans une discussion du sénat, le gouvernement ottoman n’a jamais contesté les droits du Monténégro. Il n’a jamais dénié les engagemens qu’il avait pris, il ne s’est jamais refusé à les remplir. Il en est tout autrement dans l’affaire grecque. Le traité de Berlin n’a rien précisé ; la Porte ne s’est engagée à rien, elle a accepté de négocier sur une rectification de limites, non de céder des provinces entières. Elle n’aspire qu’à se défendre, elle décline d’avance, par une circulaire de ces jours derniers, toute pensée d’agression.

Entre la Porte armée de son droit et la Grèce armée d’une ambition qu’on s’est trop complu à enflammer, que va faire maintenant l’Europe ? On propose, dit-on, un arbitrage dont le principe serait déjà accepté à Londres comme à Saint-Pétersbourg, à Berlin, comme à Vienne et à Rome. Le principe serait accepté partout sous certaines conditions dont l’une, la plus essentielle, serait, à ce qu’il semble, que l’arbitrage devrait être accepté d’avance par les principaux intéressés, par les Turcs et par les Grecs, qui s’engageraient à se soumettre à l’arrêt du tribunal européen. Or malheureusement ici, c’est trop évident, on risque de tomber dans de véritables impossibilités. Si l’on prétend prendre pour point de départ le tracé sanctionné cet été par la diplomatie à Berlin, comment veut-on que la Porte puisse souscrire à un programme contre lequel elle n’a cessé de protester, qui mutile son territoire et la livre sans défense à des agressions nouvelles ? Si l’on abandonne ces conditions que le roi George a appelées « définitives et irrévocables, » c’est la Grèce qui refusera vraisemblablement son adhésion, en rappelant à l’Europe qu’il y a de sa part chose jugée. La faute a été de s’engager avec un peu trop de solennité sur de telles questions, et c’est ainsi que la dernière conférence de Berlin, en allant trop loin, en prenant parti pour un tracé, n’a fait qu’aggraver la situation.

Plusieurs fois, dans ces derniers temps, au sénat et devant la chambre des députés, M. le ministre des affaires étrangères a eu à répondre à des interpellations pressantes sur la politique extérieure de la France. Il a parlé avec toute la loyauté d’un esprit droit et d’un cœur honnête. Il a tenu à défendre la France d’avoir voulu prendre une initiative particulière et jouer un rôle spécial qui pourrait l’engager aujourd’hui ; il s’est efforcé de maintenir aux négociations relatives à la Grèce le caractère d’une affaire d’ordre européen. M. Barthélémy Saint-Hilaire a parlé sagement, en homme éclairé, de la nécessité de la paix, de la garantie qu’offre au repos universel le concert européen. Rien de mieux. Le plus sûr moyen de maintenir ce concert européen et cette paix, on le sent bien aux réserves, à l’attitude des divers cabinets, c’est de ne pas laisser à la Grèce cette illusion qu’en se jetant dans une aventure, sous prétexte de réaliser les « conditions définitives et irrévocables, » elle pourrait compter sur quelques secours. L’arbitrage dont on parle aujourd’hui, cet arbitrage, pour être sans danger, ne peut être fondé que sur les prévisions inscrites au traité de Berlin, c’est-à-dire sur une rectification de frontière, et une rectification de frontière n’est pas une conquête de provinces. Les sympathies pour la Grèce sont universelles sans doute ; elles sont particulièrement une des traditions de la politique française, personne ne les répudie. Pour le moment, c’est de toute évidence, elles ne sauraient aller jusqu’à se prêter à un démembrement trop visible de la Turquie et jusqu’à seconder des agrandissemens un peu chimériques, au risque de provoquer de nouvelles et plus redoutables crises en Orient. M. le ministre des affaires étrangères, si bienveillant qu’il soit pour la Grèce en souvenir de Platon et d’Aristote, n’est pas pour les aventures. Les chambres ne seraient guère disposées à encourager et à sanctionner cette politique ; le pays la désavouerait plus énergiquement encore, et le meilleur souhait dont on puisse saluer l’année nouvelle, c’est que rien ne soit fait qui puisse altérer une paix jusqu’ici maintenue ou défendue par l’accord de toutes les volontés françaises.

Aussi bien, l’Angleterre elle-même, malgré les velléités de M. Gladstone, l’Angleterre est peut-être depuis quelque temps un peu moins portée à encourager les entreprises hasardeuses qui pourraient rouvrir la grande crise en Orient et rompre l’entente européenne. Elle est assez occupée de ce qui l’intéresse plus directement. Après la guerre des Zoulous à laquelle elle a eu à faire face dans les colonies de l’Afrique australe, elle vient d’être surprise tout à coup par un incident nouveau qui s’est passé dans ces mêmes régions. Il s’agit d’un mouvement des Boërs du Transvaal, qui se sont constitués en république, d’une insurrection assez sérieuse pour avoir déjà infligé un échec pénible à des troupes anglaises. Parmi ces populations du Transvaal qui sont d’origine hollandaise et qui ont été assez récemment annexées à la colonie britannique, il est resté un sentiment d’indépendance dont on n’a pas assez tenu compte, et aujourd’hui c’est une guerre nouvelle à soutenir. L’Angleterre est obligée d’expédier en toute hâte des régimens de la métropole, de Gibraltar ou même des Indes vers le Gap. La question est de savoir si, avant l’arrivée de ces forces, l’insurrection des Boërs n’aura pas pris plus de consistance et ne sera pas devenue plus difficile à vaincre ; mais, en dehors de ces incidens lointains dont on finit toujours par avoir raison, l’Angleterre a chez elle, dans son propre foyer ou à ses portes, une affaire bien autrement grave, bien autrement dangereuse : c’est l’Irlande, dont l’état ne fait que s’aggraver, dont les troubles croissans semblent remplir de perplexité le ministre spécial, M. Forster, et le cabinet tout entier.

Le ministère anglais a temporisé et s’est borné à des demi-mesures ; il a envoyé quelques constantes, quelques troupes, fait quelques procès, et pendant ce temps tout s’est compliqué, tout s’est aggravé en Irlande. Depuis le meurtre de lord Mountmoress, qui a été comme le signal de ce mouvement nouveau, l’agitation n’a fait que se développer et s’envenimer. Ce malheureux pays a échappé par degrés en quelque sorte à tout gouvernement régulier pour passer sous un gouvernement occulte qui dispose de tout. La ligue agraire a pris en quelques mois une extension formidable, et elle a acquis une telle puissance que rien ne lui résiste, que ses mots d’ordre sont partout obéis. Elle enlace la population tout entière dans un réseau de révolte et d’insurrection. Vainement quelques propriétaires ont essayé de résister ; ils ont été presque tous obligés de s’enfuir. Ceux qui sont restés sont parfois assaillis dans leurs maisons, où ils sont mis en interdit. Les marchands, les fournisseurs refusent de traiter avec eux ; leurs gens de service les quittent. Ils demeurent seuls dans d’immenses exploitations abandonnées. Sécurité des personnes, droits de propriété, rapports d’affaires ou d’industrie, tout est en suspens. Que faire contre un tel état de choses ? Le gouvernement a mis en cause quelques-uns des chefs de la ligue, M. Parnell, M. Dillon, M. Sexton, qui paraissent en ce moment même devant le jury à Dublin. L’acquittement récent d’un des secrétaires de la ligue indique ce que peut être la justice. D’ailleurs un procès, quelle qu’en soit l’issue, ne remédie pas à toute une situation sociale profondément altérée. Le ministère, dit-on, entend proposer au parlement, avec des lois nouvelles sur les fermiers, une série de mesures de coercition, la suppression de l’habeas corpus, l’état de siège, etc. ; mais ici s’élève une autre question. Les radicaux du cabinet, M. Bright, M. Chamberlain, accepteront-ils la responsabilité de la politique de répression, et ces mesures ne seront-elles pas une cause d’ébranlement dans le ministère ? D’un autre côté, les députés irlandais vont se porter en nombre au parlement et en certains cas ils peuvent fournir un dangereux contingent d’opposition. Le ministère Gladstone s’est créé une situation critique ; il aura sans doute plus d’une lutte sérieuse à soutenir et il s’est exposé à s’entendre dire que, s’il eût montré plus de prévoyance avant le développement de l’agitation irlandaise, il ne serait pas réduit à réclamer des moyens, peut-être inefficaces, pour une pacification qui devient de jour en jour plus difficile.


CH. DE MAZADE.