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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1881

Chronique n° 1170
14 janvier 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier 1881.

L’année qui commence à peine est appelée à être l’année des scrutins, l’année des épreuves, et peut-être des surprises électorales. La session des chambres qui vient de s’ouvrir, qui ne s’est ouverte d’ailleurs que pour la forme, pour l’honneur des règles constitutionnelles, et qui ne commencera réellement que dans quelques jours, cette session elle-même va être le préliminaire des élections législatives, qui se feront à l’automne ou au printemps, suivant que l’imprévu, les incidens ou la volonté des puissans du jour en décideront. Après la chambre des députés, née dans les orages de 1877, déjà arrivée au terme légal de sa carrière, le sénat, lui aussi, aura son tour ; il aura le renouvellement partiel qui revient tous les trois ans. Aujourd’hui ce sont les élections de toutes les assemblées municipales de France qui viennent d’inaugurer le défilé des scrutins de l’année, et ce renouvellement des conseils locaux n’est point sans importance, puisque les municipalités contribuent pour leur part à la formation de ce que M. Gambetta a appelé un jour le « grand conseil des communes, » — le sénat. Ainsi toutes ces élections qui se font ou se feront à d’assez, courts intervalles, se tiennent, se complètent en se succédant, et elles offriront au pays autant d’occasions de laisser voir ses impressions, ses vœux, ses tendances, ses craintes ou ses mobilités. Elles seront comme une révélation multiple de l’état moral et politique de la France. Voilà une année qui promet ! Si le pays a une idée nette et décidée, il aura plus d’un moyen de l’exprimer sous une forme ou sous l’autre, de même que ceux qui ont à chercher une direction dans ces grandes manifestations publiques auront de quoi s’instruire. Pour le moment ; on n’a pas dépassé la première étape, celle des élections municipales du 9 janvier, qui n’ont précédé que d’un jour l’ouverture de la session parlementaire, et de ces premières élections, régulièrement, tranquillement accomplies, que faut-il penser ?

Ce qu’a produit réellement ce scrutin du 9 janvier, ouvert à la fois dans plus de trente mille communes de France, grandes ou petites, il serait certes difficile de le dire, et ceux qui ont des statistiques toutes prêtes, même des statistiques officielles, n’en savent guère plus que les autres. Nous admirons toujours les profonds scrutateurs qui jettent la sonde dans cet inconnu provincial et rural pour la retirer aussitôt avec un certain nombre de milliers de noms, auxquels ils s’empressent d’ajouter les étiquettes de républicains ou de réactionnaires, de conservateurs ou de radicaux, « d’opportunistes » ou « d’intransigeans. » Ils peuvent quelquefois ne pas se tromper, — ils sont presque toujours dans l’à-peu-près. Le plus vraisemblable est que, malgré la participation des communes à la formation du sénat, les raisons de localité, d’influence personnelle, ont bien souvent encore une grande part dans la composition d’une multitude de conseils. Dans les villes, particulièrement à Paris, la première des villes, la question change de face. Ici la politique domine tout et se mêle aux luttes de l’ordre le plus modeste. Les élections prennent aussitôt un sens plus net, plus facile à saisir.

Au total, à juger les choses de haut, à ne considérer le dernier mouvement que dans son ensemble, sans descendre à de puérils détails de statistique, sans distinction de villes et de campagnes, on peut dire sans doute, d’une manière générale, que les élections du 9 janvier ont peu modifié la composition de beaucoup de conseils, et, que là où elles ont introduit des changemens, elles ont un caractère sensible. Elles sont républicaines, simplement républicaines dans la mesure de l’ordre établi, le plus souvent sans aucune disposition aux idées extrêmes, aux excentricités, aux fantasmagories révolutionnaires, — plutôt au contraire avec une tendance de modération instinctive. Les élections, parisiennes elles-mêmes ne sont point sans avoir subi cette influence relativement modératrice. Ce n’est point certes qu’il y ait rien à exagérer. Ceux qui voient déjà le réveil de la réaction dans quelques résultats favorables à leurs opinions sont un peu prompts à prendre leurs illusions ou leurs désirs pour la réalité. Telles quelles sont cependant, ces élections de Paris, elles ont une signification assez nouvelle, et elles offrent plus d’une particularité curieuse. Ainsi elles ont permis à quelques candidats d’un comité de protestation ou de défense d’entrer vivement en lutte et même d’obtenir un chiffre respectable de suffrages. Sans grossir beaucoup le contingent conservateur, elles font entrer dans le conseil un écrivain habile, esprit calme, ferme et instruit, M. Edouard Hervé, qui avait défini avec précision sa candidature en la dépouillant de tout caractère politique, en la présentant comme une protestation contre le radicalisme de l’ancien conseil. M. Hervé ne sera qu’un représentant de plus de la minorité ; mais : par son talent, par son intelligence des affaires, il pourra avoir un rôle utile. D’un autre côté, le parti qui avait la prétention de relever en plein Paris le drapeau de la commune a essuyé la plus complète déroute. Le plus grand nombre des anciens conseillers ont été réélus, il est vrai ; en définitive cependant, s’ils n’ont rien perdu, ils n’ont rien gagné, et ils reprennent leur mandat dans des conditions qui ne sont plus les mêmes. — Des conservateurs approchant du succès, quelques hommes nouveaux d’un esprit modéré entrant dans l’assemblée municipale de Paris, la commune désavouée une fois de plus et vaincue, les anciens conseillers placés sous l’influence d’un mouvement peut-être inattendu, ce sont là quelques-unes des particularités les plus significatives de ce curieux scrutin. Si on voulait le caractériser sans exagération, on pourrait dire qu’il marque un temps d’arrêt dans la voie du radicalisme, qu’il est un avertissement. Ce n’est rien de plus si l’on veut, ce n’est après tout rien de moins.

Elles seraient certainement heureuses, ces élections de Paris, si, même sans changer la majorité numérique d’un conseil, elles avaient simplement pour résultat de dissiper quelques fantasmagories, démontrer ce qu’il y a de vain, de contraire au bon sens d’une population tout entière, dans ces exhibitions et ces arrogances qui se donnent pour de la politique. Depuis quelque temps en effet, on dirait qu’en dehors de la vie ordinaire, de la vie de tout le monde, il s’est formé dans quelques régions échauffées une vie étrange de convention où tout est artificiel et incohérent, hommes, idées, passions, actes et langage. C’est une atmosphère absolument factice. De ce qui peut préoccuper le pays, des affaires du jour, des questions d’un ordre pratique, des réformes sérieuses, on n’en a naturellement nul souci, ou l’on n’y touche que pour altérer les choses les plus simples. En fait de politique radicale, tout se réduit à des exhumations, à des processions d’amnistiés, à des réhabilitations de la guerre civile, à des délations, à des menaces de revanche. On croit intéresser ou passionner le public ; cela ressemble tout simplement à une représentation de tréteaux où il ne manque que les costumes de circonstance. Ce n’est ni intéressant ni même nouveau. Jadis, aux beaux temps de 1848, un de nos plus ingénieux et de nos plus éloquens amis, Émile Montégut, faisait passer, dans une sorte de revue de nuit de Walpurgis, ce qu’il appelait les« fantômes de la démagogie, » et dans ce monde bizarre il montrait le vide, le néant, la stérilité. Les « fantômes de la démagogie » n’ont pas entièrement disparu, ils ont seulement vieilli. Ils se promènent par la ville, ils ont même quelquefois des vêtemens féminins ; ils vont dans les réunions publiques et ils font des discours où ils promettent la révolution sociale. Ils ne manquent pas aux enterremens, ils étaient, l’autre jour, aux obsèques de Blanqui, « le grand martyr, le vieux lutteur, » comme disent les uns, — « le pauvre vieux, » comme disent les autres. Qu’on respecte les morts, rien certes de plus naturel et de plus légitime ; mais n’est-ce pas une idée étrange de prétendre faire de Blanqui un personnage historique et de ses obsèques une occasion de manifestation publique ? Qu’a fait Blanqui pendant sa triste vie stérilement partagée entre les complots obscurs et la prison ? Quelle idée a-t-il représentée ! Quelle trace laisse-t-il de son passage ? On sent bien que ces exhibitions à propos d’un mort ne répondent à rien de réel, qu’elles n’éveillent aucun sentiment sérieux dans une population plus étonnée que touchée de ces spectacles, que tout cela est usé et factice. C’est une vision de la nuit de Walpurgis ! Aussi qu’arrive-t-il ? Quand on en vient au fait, le jour où un scrutin s’ouvre, la fantasmagorie tombe, la réalité apparaît, et les séides de Blanqui, après avoir assourdi le monde de leurs jactances, après s’être promis de reconquérir Paris au nom de la commune, en sont pour la plus humiliante défaite. C’est tout au plus si l’un d’eux, un des amnistiés dont le nom a fait le plus de bruit, a pour dernière ressource un ballottage où il risque fort de disparaître définitivement. Le scrutin du 9 janvier balaie les « fantômes de la démagogie ; » la population de Paris se détourne de ceux qui ne lui rappellent que la guerre civile et qui n’ont à lui offrir que des convulsions nouvelles : elle s’arrête !

Encore une fois il ne s’agit nullement de se méprendre, de dénaturer ou d’exagérer la signification d’un vote, ce qui ne conduirait à rien ; il s’agit simplement de prendre les élections de Paris pour ce qu’elles sont, dans ce qu’elles expriment. Ces élections restent une sanction de plus des institutions nouvelles, elles désavouent en même temps tous les excès et fixent en quelque sorte une limite ; elles laissent entrevoir un besoin instinctif d’apaisement et d’ordre régulier. Que manque-t-il pour que ces instincts, assez confus, nous en convenons, se coordonnent et deviennent une force, pour que cette situation prenne un sérieux et rassurant caractère ? Il manque une direction, un gouvernement sachant s’inspirer des intérêts et des sentimens de la France, moins préoccupé de se servir de toutes les armes pour défendre une domination de parti que d’accréditer sérieusement la république de la constitution, — la seule que la France ait acceptée, — par une équité supérieure, par le respect de toutes les libertés et de tous les droits, par l’inviolabilité de toutes les garanties.

Au moment où l’année commence, au milieu d’une Europe où les parlemens se rouvrent, où les complications intérieures ne manquent pas pour tous les pays, la question d’Orient va-t-elle décidément reprendre une gravité nouvelle et redevenir l’obsession de toutes les politiques ? va-t-on avoir pour les frontières de la Grèce les conflits qu’on a pu éviter pour les frontières du Monténégro, pour cette cession de Dulcigno, désormais heureusement oubliée ? La question sera-t-elle, au contraire, définitivement et souverainement remise à l’arbitrage de l’Europe constituée en tribunal de paix ? La première difficulté a été évidemment d’organiser et de préciser cet arbitrage supérieur, qui reste peut-être le dernier moyen de détourner des conflagrations redoutables et imminentes. Rapprocher dans une même pensée pacificatrice les politiques qui, dans l’Occident comme en Orient, ont des vues et des intérêts différens, dégager une certaine entente diplomatique de la confusion momentanée qui s’est produite à la suite de la démonstration de Dulcigno, remettre en action ce qu’on appelle le concert européen pour une campagne nouvelle, ce n’était pas une chose aisée. On y est arrivé, à ce qu’il semble, non sans peine, non sans bien des négociations, des explications et des réserves sur la nature, la portée et les limites d’une intervention délicate. L’idée de l’arbitrage a fini par être accueillie un peu partout, c’est-à-dire parmi les arbitres éventuels, parmi les cabinets préoccupés de ne pas laisser de nouveaux incendies s’allumer en Orient. L’intérêt souverain de la paix a été le mobile décisif, à Paris comme à Londres, à Berlin comme à Vienne, à Saint-Pétersbourg, et à Rome. Encore une fois le concert européen s’est remis en mouvement, prenant, toujours pour point de départ le traité de Berlin. Il parait être à l’œuvre depuis quelques jours ; mais il est bien clair que, si les conciliateurs ont réussi à se mettre d’accord, la difficulté est maintenant de faire accepter l’arbitrage par ceux qu’il s’agit de concilier, par ceux qui se regardent en ennemis sur la frontière et qui ont déjà des armes dans les mains. Résolue dans les grandes chancelleries de l’Europe ; la question reste entière à Constantinople et à Athènes. Elle est du moins encore un objet de négociation ; elle se débat entre la diplomatie européenne d’une part, les Turcs et les Grecs d’un autre côté. Quel sera le dernier mot, arbitrage ou guerre ? C’est ce qui peut être décider à chaque instant.

Ni les Turcs ni les Grecs, à la vérité, n’ont paru jusqu’ici disposés à accepter cet arbitrage, qui ne leur dit rien de bon, qui, de toute façon, puisqu’il est un arbitrage, un acte souverain de conciliation, doit nécessairement imposer des sacrifices, des concessions aux uns et aux autres. Les Turcs et les Grecs ont commencé par se montrer récalcitrans, par se retrancher dans leurs prétentions respectives. Est-ce qu’ils ne sont pas cependant intéressés les uns et les autres à éviter un conflit gros de périls inconnus et peut-être de déceptions nouvelles ? Les Turcs, dans cet étrange duel, ont sans doute la meilleure position ; ils ne font après tout que se défendre et résister à une dépossession qu’on a eu le tort de leur imposer en l’aggravant. Ils ne se sont engagés qu’à une rectification de frontière à laquelle ils se déclarent prêts à souscrire encore ; ils ne sont pas obligés de se prêter aux propositions démesurées de la dernière conférence de Berlin, qui démembrent l’empire au profit de la Grèce au lieu de rectifier simplement une frontière. Ils restent sur leur terrain, ils sont dans leur droit, dans la légalité internationale, on ne peut pas dire le contraire ; mais enfin, indépendamment de toutes les circonstances de nature à leur inspirer de la prudence, les Turcs sont d’assez fins diplomates, pour voir que l’Europe, par cela même qu’elle offre un arbitrage, cesse de s’en tenir aux décisions de la dernière conférence de Berlin. L’Europe ne peut pas s’ériger en tribunal de conciliation et de paix uniquement pour confirmer des résolutions déjà prises, pour trancher le débat contre ceux qui se seraient confiés en son équité ; elle le peut d’autant moins qu’elle prendrait la plus redoutable des responsabilités, qu’elle ne ferait qu’ajouter aux complications orientales. Le jugement européen dut-il avoir pour effet, ce qui est d’ailleurs vraisemblable, d’étendre un peu les sacrifices territoriaux auxquels les Turcs ont déjà consenti, la question ne serait plus la même pour eux ; elle ne serait désormais qu’entre les concessions déjà faîtes et quelques concessions nouvelles nécessairement limitées. Les Turcs, dans leur fierté ombrageuse, on le voit bien, ont de la peine à aliéner leur initiative, à remettre entre les mains de l’Europe ce qu’ils considèrent comme une prérogative de leur indépendance, le droit de négocier eux-mêmes sur les concessions qu’ils doivent faire. Puisque les événemens ont tourné ainsi, pourquoi pousseraient-ils l’orgueil jusqu’à décliner une médiation supérieure, qui n’a rien d’humiliant pour eux, qui n’a d’autre objet que de maintenir une paix dont ils ont un besoin encore plus pressant que tous les autres pays, s’ils veulent se raffermir dans ce qui leur reste du vieil empire ottoman ?

C’est l’avantage des Turcs, c’est encore plus l’avantage des Grecs de sortir de cette crise par une transaction revêtue de la sanction européenne, et, malheureusement, les Grecs ne sont pas plus faciles à convaincre que les Turcs. L’exaltation de ce petit peuple hellénique, nourri de ses vieux souvenirs, plus, gonflé encore de ses ambitions nouvelles, cette exaltation s’explique sans doute. Les Grecs se sont laissés aller à l’excitation des événemens, aux entraînemens de leur propre nature, et ils ont aussi pour excuse d’avoir été imprudemment flattés dans leurs espérances, dans leurs illusions, si bien que le jour vient où la raison a de la peine à se faire écouter. Bref, à l’heure qu’il est, à Athènes, dans le parlement, dans le gouvernement, il y a comme une émulation d’ardeur patriotique et guerrière. Si le chef de l’opposition, M. Tricoupis, se plaît à enflammer les passions nationales contre l’arbitrage européen, le chef du cabinet du roi George, M. Coumoundouros, est obligé de renchérir ou, tout au moins, de ne pas se laisser dépasser en véhémence. À tout ce qu’on peut lui dire, la Grèce n’a jusqu’ici qu’une réponse : « Ce sont les puissances qui ont mis la Grèce dans la voie où elle est en consentant à un nouvel ordre de choses en Orient, en favorisant les efforts des nationalités pour se rendre indépendantes, en permettant à la Russie d’ébranler la Turquie, en faisant naître de grandes espérances par le traité de Berlin, qui reconnaît la nécessité d’une nouvelle délimitation, enfin en précisant le tracé des frontières dans la conférence de Berlin. Le gouvernement grec est donc le fidèle exécuteur de la volonté des puissances. » À la proposition d’arbitrage les politiques d’Athènes ont commencé par répondre que, si on prend pour base l’œuvre de la conférence de Berlin, ce ne serait que la répétition d’un acte déjà accepté, que « si au contraire les décisions de la conférence de Berlin devaient être modifiées, la Grèce verrait ses droits amoindris et elle aurait raison de refuser l’arbitrage. » On n’est pas encore sorti de là, et, à bout de raisons, le chef du cabinet d’Athènes aurait dit, il y a quelques jours déjà : « C’est une douloureuse, mais en même temps une inévitable nécessité, d’accepter le sort des armes. » Tout cela est fort bien, tout cela, nous en convenons, est la suite d’un ensemble de faits, d’entraînemens, de manifestations, de complications qui ne sont pas exclusivement de la faute des Grecs, qui créent au royaume hellénique une situation pénible. Pénible ou non, la situation est décisive : c’est le moment pour tous les vrais patriotes d’Athènes, pour tous les esprits sérieux, prévoyans, dévoués à leur pays, de peser courageusement les conséquences d’une résolution extrême.

La Grèce a aujourd’hui à faire un choix d’où peut dépendre pour longtemps sa destinée, Si elle accepte l’arbitrage qui lui est offert, que risque-t-elle ? Elle n’aura pas, il est vrai, tout ce qu’elle désire, tout ce qu’on a laissé entrevoir à son ambition ; elle n’en aura qu’une partie, et n’est-ce donc rien que d’obtenir sans verser le sang, avec le concours des puissances protectrices, un agrandissement en Épire et en Thessalie ? Si la Grèce décline l’arbitrage de l’Europe, si elle se décide à se jeter dans l’aventure, à tenter « le sort des armes, » selon le mot de M. Coumoundouros, qu’espère-t-elle ? Sur quoi peut-elle compter pour se promettre le succès ? Les Grecs agiront par eux-mêmes, avec l’intrépidité de leur vaillante race, avec leurs propres ressources, soit. Ils ne négligent rien depuis quelque temps pour se préparer à la guerre ; ils multiplient les levées, ils exercent leurs soldats. Malheureusement cela ne suffit pas. Une lettre écrite d’Athènes, et récemment publiée à Londres par le Times, laisse voir avec peu de ménagement peut-être, non sans une certaine franchise sympathique, tout ce qui manque à ces forces militaires à peine ébauchées. Elle montre cette jeune armée grecque intelligente, courageuse de cœur, prompte à s’instruire, mais n’ayant ni organisation militaire, ni administration, ni services de transports et de vivres, ni hôpitaux. « Parmi les jeunes gens auxquels des commandemens sont réservés, ajoute avec un peu d’exagération sans doute le correspondant du Times, on ne sait pas s’il s’en trouve un qui sache conduire dix mille hommes d’Athènes à Thèbes. » Tout cela se formera au feu, c’est encore possible, — à la condition pourtant qu’on commencera par pouvoir tenir sérieusement la campagne. D’un autre côté, la Grèce, après avoir repoussé l’arbitrage de l’Europe, pourrait-elle se flatter d’avoir un jour ou l’autre quelque secours extérieur ? Ce serait désormais une dangereuse illusion de sa part, et il y aurait une imprudence presque cruelle à le lui laisser croire. La Grèce jusqu’ici s’est peut-être malheureusement payée un peu trop de quelques paroles irréfléchies, de quelques promesses qui ne pouvaient pas être tenues. La vérité est que, pour la France particulièrement, il n’y a pas un homme sérieux qui puisse dire qu’elle serait disposée aujourd’hui à s’engager autrement que par la diplomatie pour la cause hellénique : non pas que la France manque de sympathie pour la Grèce, mais parce qu’elle est obligée avant tout de se préoccuper de sa propre position, de ses propres intérêts. Et ce secours actif, militaire si l’on veut, que la Grèce n’aurait pas de la France, elle l’obtiendrait vraisemblablement encore moins des autres puissances, de sorte que les chefs du peuple hellène, par une politique de coup de tête, joueraient vraiment fort gros jeu pour leur pays.

N’importe, dit-on, la guerre est préférable à tout ; mieux vaut la guerre avec ses chances, avec tous ses périls, qu’une révolution qui éclaterait infailliblement si on laisse échapper l’occasion. Ceux qui parlent ainsi à Athènes et qui ne sont que les dupes de leurs passions ne s’aperçoivent pas qu’ils ont une singulière manière de légitimer, de recommander aux yeux du monde une grande ambition nationale. Il faut que la Grèce risque tout, qu’elle commette une insigne témérité extérieure parce que sans cela elle ferait une folie à l’intérieur ! C’est précisément au contraire parce qu’elle traverse une épreuve grave que la Grèce est intéressée à se défendre de toute convulsion intérieure, à veiller sur elle-même, à se rallier énergiquement à ses institutions libres, à sa jeune monarchie. Ce n’est pas en faisant des révolutions par dépit ou par impatience, c’est en les évitant, en montrant quelque fermeté dans les mauvais momens que la Grèce peut grandir en crédit et acquérir des titres à ces extensions, à ces succès de nationalité qu’elle rêve. La guerre à tout prix en Épire, c’est, dans le cas d’une défaite qui n’a rien d’invraisemblable, l’avenir perdu pour longtemps. Une révolution à Athènes aujourd’hui, ce serait la meilleure victoire que les Hellènes pourraient procurer aux Turcs. Accepter l’arbitrage qui lui est offert, c’est, de la part de la Grèce, montrer son respect pour la paix en même temps que sa déférence pour l’Europe, et laisser l’embarras d’une décision souveraine à des puissances qui n’en sont peut-être pas à s’apercevoir des difficultés de l’œuvre qu’elles ont entreprise. Ce que les chefs du peuple hellène, hommes du parlement ou ministres, ont donc de mieux à faire pour le moment, c’est de s’employer à tout calmer autour d’eux, de ne rien compromettre, de se confier à l’Europe, sans prétendre lui forcer la main par des menaces de guerre et de révolution dont la Grèce serait la première victime.

Tandis que, pour le début de l’année, ces questions s’agitent entre les chancelleries européennes aussi bien qu’à Constantinople et à Athènes, la vie parlementaire se réveille un peu partout. Le parlement anglais vient de se réunir un des premiers ; il s’est rouvert cette année plus tôt que d’habitude en raison même des difficultés dont le gouvernement a été assailli depuis quelque temps, et le discours de la reine qui a inauguré la session, qui est devenu aussitôt le thème des premiers débats des chambres, n’est qu’un sommaire assez vague de ces difficultés. Il court à travers toutes les questions pour arriver à la plus grave, à la plus épineuse, celle de l’Irlande. Évidemment c’est là, pour le moment, la plus sérieuse préoccupation, comme c’est le plus grand embarras du gouvernement anglais. Pour le reste, on passe assez vite ; la reine, dans son discours, les ministres, dans leurs explications, les chefs de l’opposition eux-mêmes, dans leurs attaques, insistent peu sur ce qui en certains momens a passionné l’opinion.

L’Afghanistan, c’est toujours assurément une grosse affaire pour l’Angleterre, et pour son début, l’ancien vice-roi des Indes, lord Lytton, récemment entré à la chambre des pairs, en a exposé l’importance au point de vue de la sécurité, de l’avenir de l’empire indien ; au demeurant, le cabinet libéral ne demanderait pas mieux que de se débarrasser de ces complications indiennes en les rejetant pour le passé sur l’ancien ministère, sur lord Lytton lui-même, et le discours royal laisse voir l’intention de rappeler le plus tôt possible les troupes anglaises campées encore à Candahar. L’insurrection du Transvaal, la guerre des Bassoutos dans l’Afrique australe, c’est un autre contre-temps qui nécessite un déploiement momentané de forces militaires pour maintenir la suprématie britannique, mais avec lequel on se hâtera d’en finir, dès qu’on le pourra, par des « moyens amicaux. » Le différend turco-hellénique lui-même, la reine l’a mentionné d’un mot rapide, et après la reine, les ministres, M. Gladstone, lord Granville, en ont parlé d’un ton assez dégagé en rejetant lestement sur la France l’initiative des négociations nouvelles, la responsabilité de l’arbitrage. « Ce n’est pas l’Angleterre, dit M. Gladstone, c’est la France qui, avec le concours du bon vouloir du cabinet anglais, suggère un mode de solution dans l’intérêt commun… » Les ministres anglais déplacent un peu les rôles, ce nous semble ; ils paraissent bien prompts à oublier tout ce qu’a fait l’Angleterre depuis le congrès de Berlin, ce qu’a fait le cabinet libéral lui-même à son avènement pour entraîner les cabinets un peu plus loin peut-être qu’ils ne voulaient aller. La vérité est que depuis lors l’Angleterre s’est quelque peu désintéressée de ces querelles orientales, et que, pour elle, tout s’efface aujourd’hui devant ces affaires de l’Irlande, qui n’ont fait que s’aggraver, tantôt par la temporisation trop prolongée du gouvernement, tantôt par ce procès inutile de M. Parnell et de ses amis, qui se déroule encore devant la cour de Dublin, qui menace de finir dans l’impuissance. Ici le cabinet, par le discours de la reine comme par les discours de quelques-uns de ses membres, n’hésite pas à se prononcer. Il ne cache pas que l’état social de l’Irlande a pris un caractère alarmant, que les crimes agraires se sont multipliés, que la justice est impuissante, « qu’il s’est établi dans différentes parties du pays un vaste système de terrorisme qui paralyse l’exercice des droits particuliers et l’accomplissement des devoirs publics… » La conclusion, c’est la nécessité de mesures extraordinaires de coercition devant lesquelles on avait reculé jusqu’ici et qui seront accompagnées de nouveaux projets d’amélioration sur la situation des tenanciers, sur les conditions de la propriété en Irlande. Les réformes agraires sont destinées à faire passer les mesures de coercition. C’est sur cette palpitante question que se sont engagés aussitôt les débats des chambres, et pour la première fois peut-être en Angleterre, la discussion de l’adresse a pris une extension telle qu’on a de la peine à en sortir.

Tout s’est aggravé depuis quelques mois en Irlande, cela n’est pas douteux, le procès de Dublin, l’atteste, les documens de toute sorte communiqués aux chambres le démontrent avec une saisissante et triste évidence. Maintenant, les mesures que le ministère va soumettre au parlement suffiront-elles pour guérir ou pallier un mal qui s’étend sans cesse ? Ont-elles même la chance d’être adoptées d’ici à peu, au moins telles qu’elles seront présentées ? Le ministère, à vrai dire, est dans une situation singulière. Les conservateurs, en lui prodiguant leurs sarcasmes, en l’accusant sinon d’avoir créé le mal, du moins de l’avoir laissé s’aggraver par ses tergiversations, par son inaction, les conservateurs, lord Beaconsfield en tête, ne lui refusent pas leur vote pour les lois de coercition ; mais ils ne voteront sûrement pas les réformes agraires. D’un autre côté, un certain nombre d’amis du cabinet parmi les radicaux voteront sans nul doute les projets agraires ; mais ils semblent dès ce moment peu disposés à accepter les mesures de coercition, à sanctionner cette déclaration que faisait ces jours-ci lord Hartington disant avec fermeté : « Il faut suspendre pour un temps les formes de la liberté afin de la rétablir dans sa substance… » Bon nombre de radicaux même ministériels sont loin d’être de cet avis., Il en résulte une certaine confusion, à laquelle les Irlandais, se font naturellement un de voir d’ajouter parleur intervention.. Les Irlandais reprennent dans le parlement la politique de « l’obstruction ; » ils se réservent de tout empêcher le plus qu’ils le pourront, — et ils ont du moins réussi à prolonger singulièrement la discussion de l’adresse. Ce qu’il y a de clair pour le moment, c’est que la première nécessité, la nécessité la plus universellement, sentie et acceptée est celle de rétablir la paix, profondément troublée en Irlande. Le ministère est dès lors à peu près certain d’avoir ses lois de sûreté ou de coercition avec l’appui des conservateurs aussi bien que des whigs. Il est beaucoup moins certain de faire prévaloir l’autre partie de son système, d’avoir ses lois agraires. La question est seulement de savoir si, dans toutes ces discussions, le ministère de M. Gladstone ne finira pas par s’épuiser en se divisant, s’il ne rencontrera pas un jour ou l’autre un échec dans quelque échauffourée de scrutin, qui ne créera pas une majorité nouvelle, mais qui pourrait conduire à de nouvelles combinaisons de partis. Ce ne serait pas la première fois que l’Irlande aurait été fatale à des ministères libéraux ou conservateurs.

La session parlementaire s’est aussi récemment ouverte en Espagne avec un certain éclat. Le roi Alphonse a présidé à cette inauguration des chambres de Madrid, accompagné de la jeune reine Christine, et dans le discours qu’il a prononcé, il a pu constater avec bonne grâce que, depuis six ans, c’est-à-dire depuis la restauration, la paix intérieure n’a pas été sérieusement troublée au-delà des Pyrénées. Il s’est fait un plaisir de prendre acte de « ce bonheur, rare en ce siècle, de ne voir aucune insurrection sur le territoire espagnol. » Ce n’est point sans doute que cette paix soit toujours sans nuages, qu’il n’y ait encore beaucoup à faire pour la prospérité de la péninsule, pour le développement de ses institutions et de ses intérêts, pour ses finances. La paix intérieure est dans tous les cas la première condition des vrais progrès, et l’habile conseiller du roi Alphonse, M. Canovas del Castillo, a certainement sa part dans une situation où toutes les améliorations sont possibles à l’abri de l’ordre. Le chef du cabinet de Madrid, M. Canovas del Castillo, n’est point assurément sans avoir des adversaires éloquens, passionnés, qu’il va rencontrer une fois de plus dans le parlement. Il a contre lui une opposition assez vive, des chefs militaires ou des orateurs, comme le général Martinez Campos, M. Sagasta. La politique tout entière de l’Espagne va être l’objet de débats probablement animés qui, dès le début, ont été signalés par un incident fait pour avoir un écho de ce côté des Pyrénées. Depuis quelque temps, on ne sait pourquoi, le bruit s’était répandu que le cabinet, dans un intérêt conservateur, par crainte de la révolution, cherchait à nouer des alliances avec les cours du Nord, qu’il se laissait aller à des sentimens d’hostilité contre la France, et un député de l’opposition, M. Léon y Castillo, a porté ces bruits à la tribune des cortès. M. Canovas del Castillo s’est hâté de protester avec une chaleureuse énergie, en déclarant que toutes ces alliances dont on parlait étaient une pure chimère, que jamais les relations entre l’Espagne et la république française n’avaient été plus cordialement amicales. Les déclarations du président du conseil du roi Alphonse répondaient à un sentiment universel, et elles étaient évidemment sincères, puisque entre la France et l’Espagne, quelles que soient les formes de leurs gouvernemens, il n’y a que des intérêts communs, des raisons de paix et d’amitié.

Ch. de Mazade.
Le directeur-gérant : C. Buloz.