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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1863

Chronique n° 761
31 décembre 1863


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre 1863.

L’histoire parlementaire de cette dernière quinzaine compte deux épisodes diversement intéressans : la discussion de l’adresse au sénat, la discussion et le vote de l’emprunt au corps législatif. Ces deux débats ont excité à un haut degré l’attention publique ; les questions qui y ont été agitées sont de celles qui dans l’état actuel de l’opinion sont avidement accueillies par les esprits et sont destinées à faire faire aux idées un rapide chemin. Nous ne pouvons donc les passer sous silence ; mais ces deux épisodes parlementaires, bien qu’ils soient un prélude, une sorte d’ouverture aux grandes discussions qui devront remplir la session présente, sont déjà des choses accomplies et appartiennent au passé. À tout instant, il y a une question en train, une question brûlante, une question dont l’issue est incertaine, et c’est celle-là qui prend la priorité parmi les préoccupations générales. La question brûlante du jour est le conflit dano-allemand. Nous sommes donc tenus de donner en ce moment la préséance au conflit dano-allemand ; nous devons nous engager dans les perplexités de l’affaire du Holstein avant d’essayer de déduire des récentes discussions du sénat et du corps législatif les conclusions qu’on en peut tirer touchant la situation et la politique de la France.

Nous avons à nous reprocher d’avoir depuis longtemps et souvent fatigué nos lecteurs de cette affaire du Slesvig-Holstein ; plus d’une fois on nous a témoigné un étonnement railleur de l’érudition que nous paraissions posséder au sujet de cette complication politique à mesure que s’en déroulaient les ennuyeuses et lentes péripéties. Aujourd’hui que ce mal chronique est arrivé à sa crise aiguë, on nous en voudra moins sans doute de nous en être inquiétés depuis longtemps. Le malheur de la question dano-allemande est d’être très difficile à comprendre ; elle est difficile à comprendre parce qu’elle est démesurément compliquée. On y voit réunis presque tous les ordres de questions qui ailleurs, et sur de plus vastes théâtres, émeuvent et passionnent les peuples.

Les duchés de Slesvig et de Holstein ont été depuis plusieurs siècles placés sous le gouvernement des souverains qui régnaient sur le Danemark. Contigus au Danemark, gouvernés par la même dynastie, on s’était habitué à les regarder comme faisant corps avec la monarchie danoise, comme un des élémens de cette monarchie, qui, au point de vue maritime, a toujours tenu dans l’équilibre européen une place si utile et si honorable. Cette confusion séculaire s’était établie d’autant plus facilement qu’au XVIe, au XVIIe, au XVIIIe siècle, et au commencement du XIXe, l’état, à peu près partout en Europe, c’était le monarque, et que l’union des provinces gouvernées n’avait d’autre expression que l’unité de souverain. Durant cette longue époque également, on ignora partout à peu près ou l’on compta pour peu de chose la notion de nationalité, et les distinctions, les griefs, les conflits et les explosions passionnées auxquelles le sentiment de nationalité donne lieu de nos jours. Or depuis quelques années la difficulté du Slesvig-Holstein est née à la fois de la question toute moderne des réformes constitutionnelles, de la question plus moderne encore de nationalité, et de la question qui naissait du vieux droit, du droit d’ancien régime, de successibilité.

Les Danois se sont de nos jours sentis et montrés dignes de posséder un gouvernement constitutionnel et libéral, et ils ont trouvé dans le souverain qui vient de mourir un roi assez éclairé et assez honnête pour seconder l’accomplissement des vœux de ses peuples. L’Europe l’a entendu, peu de semaines avant sa mort, proclamer qu’à ses yeux les qualités politiques de son peuple étaient telles que plutôt que de subir un affront de l’étranger, il n’hésiterait point à descendre du trône et à constituer le Danemark en république. La première difficulté naquit de l’organisation des institutions libérales du Danemark. Le Holstein fait partie de la confédération germanique. Il y avait deux systèmes possibles : ou laisser au Holstein des institutions distinctes, ou le comprendre dans les institutions générales de la monarchie danoise. Mais ici se présentait une autre complication. Le Slesvig ne fait pas partie de la confédération germanique ; cependant le Slesvig ab antiquo est uni au Holstein par un lien politique d’une nature particulière : il est soumis à la même loi de succession que le Holstein ; les princes dont la dynastie vient de finir dans la personne de Frédéric VII étaient ducs de Slesvig et de Holstein avant de devenir rois de Danemark, et cette dynastie, en finissant, pouvait avoir des héritiers différens dans le Danemark proprement dit d’une part, et dans les duchés de Slesvig et de Holstein de l’autre, les deux duchés revenant dans ce cas au même héritier. Comme une conséquence de ces origines et de ce lien que l’ordre de succession avait créé entre le Slesvig et le Holstein, il s’était naturellement établi entre les deux duchés une certaine communauté d’administration et d’institutions. En outre une partie du Slesvig, la partie méridionale contiguë au Holstein, est occupée par une population de race et de langue allemande. La question de savoir si on laisserait le Holstein en dehors de la constitution danoise, ou si on l’y comprendrait, cessait donc d’être simple. Quelle que fût la situation que l’on ferait au Holstein ou au Slesvig, l’un de ces duchés entraînait l’autre avec lui. Si le Danemark, se préoccupant de la position distincte que donne au Holstein la place qu’il tient dans la confédération germanique, voulait le laisser en dehors de la constitution et du gouvernement représentatif danois, aussitôt le Holstein exigeait que le Slesvig, qui lui est uni, non par le lien fédéral allemand, mais par le lien de la loi de succession et une tradition d’institutions communes, ne fût point séparé de lui pour être incorporé dans la constitution danoise. Cependant, le Slesvig ne faisant pas partie de la confédération germanique, n’étant soumis envers l’Allemagne à aucune obligation ni autorité fédérale, le gouvernement danois ne voulait ni ne pouvait abandonner le Slesvig à un système d’administration et d’institutions séparé de celui de la monarchie. Soit, lui disait-on ; mais alors il faut comprendre le Holstein avec le Slesvig dans la constitution danoise. Et, ce principe posé, la question était loin d’être résolue ; des difficultés plus irritantes naissaient à l’application même. Il s’agissait en effet de savoir la place que le Holstein et le Slesvig auraient dans la constitution, le nombre de voix que la représentation des duchés obtiendrait dans le rigsraad. C’est sur ces points que portent depuis plusieurs années les contestations entre la cour de Copenhague et les agitateurs du Holstein, ou plutôt entre le Danemark et la diète germanique, agissant au nom du Holstein et prêtant aux réclamations de ce duché le concours des excitations et de la puissance de l’Allemagne. De contradiction en contradiction, d’exigence en exigence, la diète germanique, par une dialectique subtile, en arrivait à vouloir dicter au Danemark les termes de sa constitution ; en partant du Holstein, elle étendait son ingérence jusqu’au sein même du gouvernement danois. Il faut avoir ces données de la question présentes à l’esprit pour comprendre d’une part l’enchaînement des prétentions allemandes, et de l’autre l’irritation que ces prétentions poussées à l’excès excitent au sein du peuple danois et de toute la race Scandinave.

On voit que la principale difficulté de cette affaire réside dans la question de succession. Si, en fait, cette question n’eût pas été près de s’ouvrir, s’il’n’y avait pas eu de chance apparente que, par l’extinction de la famille royale, les duchés de Slesvig et de Holstein pussent être séparés du Danemark et passer au même héritier, il est évident que le différend dano-allemand n’eût jamais pris des proportions très graves. L’Allemagne n’ayant pas de droit sur le Slesvig, le roi de Danemark, souverain de ce duché, eût pu l’assimiler politiquement à la monarchie danoise, et la diète n’eût pu aller, en aucun cas, au-delà de l’exécution fédérale dans le Holstein.

Mais il fallait bien songer aux difficultés inhérentes à cette question, puisqu’il était certain que le roi Frédéric VII, mourant sans enfans, laisserait une succession ouverte à des contestations et à des divisions qui pourraient entraîner le démembrement de la monarchie danoise. Une telle perspective devait sérieusement inquiéter les grandes puissances européennes. Ces grandes puissances devaient envisager avant tout le côté politique et européen de la question. La question d’intérêt européen, c’était le maintien de l’état territorial de la monarchie danoise. Peu importait que cet état territorial fût le résultat de telle ou telle loi d’hérédité amenant l’annexion de races parlant des langues différentes ; ce qui importait, c’est que cet état territorial avait reçu la consécration des siècles, qu’il avait mis les clés importantes de la Baltique aux mains d’une puissance qui n’était pas assez forte pour user de son privilège d’une façon égoïste et tyrannique, et n’était pas trop faible pour faire respecter au besoin son indépendance et sa neutralité, et qu’il avait permis au Danemark de remplir un rôle utile à l’Europe. Les grandes puissances, unanimement frappées de ces considérations d’intérêt européen, firent le traité de 1852. Ce traité régla la succession danoise par un arrangement désintéressé de la part des puissances, conservateur au point de vue des intérêts européens et libéral pour le Danemark. On parvint au résultat nécessaire au moyen de renonciations obtenues en faveur du roi actuel. La maison impériale de Russie, qui aurait pu revendiquer la portion du Holstein où se trouve précisément le port de Kiel, fit abandon de ses prétentions ; les princes allemands cédèrent leurs droits sur d’autres parties de l’héritage, et le duc d’Augustenbourg échangea les siens contre une indemnité pécuniaire. Ce traité, œuvre de raison et de prévoyance, fut signé par les deux grandes puissances germaniques, et reçut l’adhésion de plusieurs états secondaires d’Allemagne. Il est regrettable qu’il n’ait point été présenté à l’acceptation de la diète en même temps qu’aux diverses cours allemandes. Se défiait-on des résistances de la diète ou de ses lenteurs ? Mais on en fût venu bien facilement à bout en 1852 ; l’influence de l’Autriche et de la Prusse, unies au même engagement par une signature toute fraîche encore, aidées par les adhésions obtenues de plusieurs cours secondaires, eût aisément vaincu quelques résistances qui n’eussent point été alors encouragées par un vif mouvement d’opinion allemande. A-t-on cru que l’approbation de la diète était inutile, ou plutôt l’a-t-on tenue à l’écart systématiquement dans la pensée, alors dominante parmi les cabinets, de l’exclure le plus possible de la délibération des questions européennes ? En agissant ainsi, on s’est privé d’un concours qui serait aujourd’hui bien précieux, on a blessé la susceptibilité de l’amour-propre allemand, on a involontairement fourni à la diète le prétexte de faire des réserves sur la succession des duchés et d’augmenter par cette réticence l’exaltation de l’opinion publique allemande, qui aspire maintenant à séparer définitivement le Slesvig et le Holstein de la monarchie danoise en les revendiquant comme l’héritage du duc d’Augustenbourg.

Le danger de la situation est en effet la surexcitation du patriotisme allemand, trop longtemps froissé par la mauvaise organisation de la confédération germanique et l’impuissance à laquelle cette organisation le condamne dans la délibération et la solution des questions européennes. On peut regretter la mauvaise direction que suit l’Allemagne dans la question danoise ; mais il ne servirait de rien, il ne serait pas équitable, il serait dangereux de méconnaître les justes griefs du patriotisme allemand. L’Allemagne, comme nation, il faut l’avouer, n’a point, dans les transactions européennes, la place et l’influence auxquelles elle a droit. Voilà un peuple qui compte cinquante millions d’âmes ; ce peuple est l’un des plus éclairés et des plus industrieux de l’Europe ; dans les sciences, dans la philosophie, dans tous les développemens de la vie intellectuelle, aucun ne le surpasse ; il déploie dans les affaires une habileté et une activité incontestables ; il est doué d’une force d’expansion extraordinaire, et sa population débordante envoie des colons et des pionniers de la civilisation aux extrémités du monde ; dans les grandes luttes politiques de notre siècle, quand l’Allemagne n’a plus été une machine passive aux mains de gouvernemens routiniers, quand elle s’est réveillée comme peuple, elle a exercé tout à coup sur les événemens une action décisive. Malgré tous ses titres à être admise, écoutée et comptée dans les délibérations de politique internationale au même rang que les autres grandes nations, l’Allemagne s’y voit effacée et annulée. Sa place y est prise par les deux premières puissances de la confédération, l’Autriche et la Prusse, qui ne peuvent la représenter qu’incomplètement, qui, ayant d’importantes possessions non allemandes, ont à cœur d’autres intérêts que l’intérêt allemand, qui enfin, presque toujours en lutte, divisent et neutralisent l’Allemagne par leurs constantes rivalités, ou la dominent impérieusement dans les rares occasions où elles sont d’accord. Telle est la fausseté et le vice de la situation de l’Allemagne ; il y a longtemps que les Allemands ont le sentiment amer de cette situation pénible et humiliée. De là le profond malaise qui les travaille ; de là ces aspirations à organiser une meilleure représentation et une action mieux unie et plus libre de la confédération ; de là ce mouvement du National Verein, qui s’est si rapidement accru depuis peu d’années ; de là cette éclatante et récente manœuvre de l’empereur d’Autriche, qui rendait hommage aux aspirations allemandes, même en leur offrant des satisfactions illusoires. La première issue qui s’ouvre à l’expression du sourd malaise et de l’ambition inquiète du patriotisme allemand, c’est la question du Slesvig-Holstein. Dans cette question est engagé un intérêt évident de nationalité, un intérêt d’amour-propre allemand, un intérêt d’accroissement de puissance pour la confédération, puisqu’il s’agit de s’assurer de la possession des deux rives de la rade de Kiel. Les Allemands s’attachent d’autant plus à leurs prétentions en cette circonstance qu’à la question de juridiction fédérale vient s’ajouter aujourd’hui la question de succession. Grâce à cet incident de la succession, ils ont dans les mains une sanction pénale dont ils peuvent appuyer leurs réclamations contre le Danemark. Si le Danemark persiste à vouloir diviser les deux duchés et à incorporer le Slesvig dans la constitution de la monarchie, ils menacent de ne pas reconnaître le traité de Londres et de séparer à jamais les deux duchés de la monarchie en soutenant les prétentions du duc d’Augustenbourg. Par là les Allemands se vengent de l’omission dédaigneuse que les puissances ont faite de la diète au moment de la conclusion du traité de Londres, par là les états secondaires font sentir à la Prusse et à l’Autriche que leur association à un acte européen ne suffit point pour impliquer et entraîner l’adhésion de l’Allemagne. Enfin tous les partis germaniques, pour le moment du moins, trouvent leur compte à cette revendication. Les états secondaires que le mouvement unitaire menace les premiers se font une popularité inattendue en devenant les organes les plus vifs du sentiment national ; le parti unitaire a le droit d’espérer que l’émotion qui s’est emparée de l’Allemagne profitera à une réorganisation plus concentrée et plus forte de la confédération. L’Allemagne du midi et l’Allemagne du nord, d’habitude si profondément divisées, doivent à cet incident un accord dont la nouveauté les surprend et les enchante. Tout ce qui se passe aujourd’hui en Allemagne à propos du Slesvig-Holstein a donc le caractère d’une crise qui aura des suites importantes et prolongées.

Le phénomène le plus curieux que présente cet état de choses, c’est l’inefficacité dont paraît être menacé le traité de Londres. Ce traité n’avait pas été seulement un acte prudent, honnête et désintéressé ; il était l’œuvre de six puissances, dont cinq sont les premières de l’Europe. Il semblait donc revêtu de la plus haute autorité morale et matérielle. À en juger cependant par la conduite actuelle des Allemands, ce traité est exposé à n’avoir aucune force. Les Allemands n’en font aucun cas et semblent prêts à le bafouer. D’où vient cette impuissance probable de l’autorité européenne la plus élevée formulée dans le traité de Londres ? Elle vient de l’état actuel des relations entre les grandes puissances qui ont signé ce traité. Pour que les actes diplomatiques aient une force véritable, il faut qu’ils aient une sanction exécutive. Au bout d’un traité comme au bout d’un congrès, quand il n’y a pas une alliance de puissances résolues à faire exécuter leurs décisions, traités et congrès ne sont que de stériles manifestations et de vaines parades. Sans de telles alliances, les traités demeurent sans vertu, et ne sont que du parchemin griffonné et taché de grands cachets de cire. Dans l’affront auquel est exposé le traité de Londres, on peut voir la révélation du mal dont souffre aujourd’hui l’ordre européen. Il n’y a plus d’alliances ; les traités généraux sont par conséquent dénués d’efficace. Ces traités commencent à ne plus protéger les faibles ; on ne tardera pas avoir s’ils peuvent protéger les forts. Vouloir faire des traités et des congrès nouveaux quand on ne sait pas conserver ou faire des alliances, c’est une entreprise frivole.

Quoi qu’il en soit, si l’on se demande quelle issue peut maintenant avoir la question danoise, on se trouve en présence de trois solutions, dont les moins violentes sont encore hérissées de difficultés et de complications. Au point où les choses en sont venues, nous croyons qu’en aucun cas l’Allemagne ne permettra que le Slesvig et le Holstein soient désormais placés dans l’économie intérieure des institutions danoises, sous des régimes séparés. Cette prétention de l’Allemagne commence par supposer l’abolition de la constitution du 18 novembre 1863, qui, laissant le Holstein dans une position distincte, incorporait le Slesvig dans la monarchie danoise. Or l’union du Slesvig et du Holstein peut se réaliser dans trois conditions différentes : ou bien les deux duchés participeraient à la constitution commune du Danemark, ou bien ils auraient une constitution séparée tout en demeurant rattachés par le lien personnel du souverain à la couronne danoise, ou bien même le lien personnel serait rompu, et les duchés, complètement détachés du Danemark, formeraient une souveraineté indépendante sous le gouvernement de la maison d’Augustenbourg. L’Angleterre conseille, dit-on, au roi de Danemark l’abandon de la constitution du 18 novembre, et le roi de Danemark, en acceptant la démission du ministère Hall, semble s’efforcer de suivre le conseil de la diplomatie anglaise. Dans cette hypothèse, le gouvernement danois n’aurait le choix qu’entre les deux premières solutions que nous avons indiquées ; mais de ces deux solutions, la première, celle où le Slesvig et le Holstein seraient compris ensemble dans la constitution danoise, paraît impraticable quand on songe qu’essayée depuis onze ans elle a continuellement troublé le Danemark sans contenter l’Allemagne : cette solution ouvre en effet à la confédération germanique un accès à des ingérences incessantes dans le gouvernement intérieur du Danemark ; elle tend à germaniser le Danemark, à l’absorber dans le cercle des intérêts allemands. La seconde solution, celle qui donnerait aux duchés placés sous le même sceptre que le Danemark une existence politique séparée, serait moins hérissée de tracasseries quotidiennes, mais elle serait pour le Danemark un affaiblissement moral et politique ; en respectant la lettre, elle violerait l’esprit du traité de Londres, où les puissances ont proclamé « qu’elles reconnaissaient comme permanent le principe de l’intégrité de la monarchie danoise. » Cependant les conseils de la diplomatie anglaise ne laissent pas d’autre voie ouverte au Danemark que l’une des deux solutions précédentes ; c’est également à la condition qu’il fera son choix entre ces limites que la Prusse et l’Autriche maintiennent leur adhésion à la lettre du traité de Londres tout en menaçant déjà le Danemark de l’occupation militaire du Slesvig. Or, tandis que le roi de Danemark est resserré dans ce triste dilemme, l’exécution fédérale accomplie dans le Holstein est accompagnée de circonstances qui attaquent directement le traité de Londres, et commencent à trancher contre le roi Christian la question de succession dans les duchés. On laisse les villes et les assemblées populaires proclamer le duc d’Augustenbourg comme duc de Slesvig-Holstein ; le duc est lui-même entré à Kiel et y ébauche l’organisation de son gouvernement. Que si c’est cette solution extrême qui, au mépris du traité de Londres, prévaut dans les duchés, soit grâce aux connivences calculées de l’exécution fédérale, soit par le refus des Danois de se rendre à des conditions blessantes pour leur indépendance et leur honneur national, un grand coup aura été porté non-seulement à ce brave peuple danois, mais aussi à l’équilibre du Nord, et le retentissement de cet ébranlement ne tardera point à se faire sentir au reste de l’Europe. En affaiblissant le Danemark, on porte atteinte à toute la race Scandinave, dont l’instinct national et politique s’est si vivement réveillé dans ces derniers temps. Que le Danemark résiste à la spoliation par les armes, la Suède ne pourra pas rester indifférente. Que la Suède prête son concours militaire au Danemark, la Russie ne pourra pas souffrir que le gouvernement de Stockholm porte la main sur les clés de la Baltique. La Russie entrant en jeu, on verrait si l’Angleterre peut pousser plus loin son système de circonspection outrée, et si la France pourrait longtemps demeurer dans une boudeuse inaction.

La discussion de l’adresse au sénat, la discussion de l’emprunt au corps législatif, nous ont laissé un regret, le regret que le gouvernement n’ait profité d’aucune de ces occasions pour nous faire connaître les principes et le programme de sa politique étrangère dans les graves circonstances que traverse l’Europe. Quoique écourté, le débat de l’adresse dans le sénat n’a point été dépourvu d’intérêt. Le pays est envers les discussions publiques dans une disposition de curiosité avide qui est déjà pour les orateurs une bonne fortune. Les saillies de M. de Boissy doivent à cette attitude du public une grande partie de leur succès. On ne peut pas dire de la faconde de M. de Boissy que c’est un torrent ou un fleuve ; c’est pourtant un je ne sais quoi qui charrie tout. On lui pardonne le décousu des idées, la témérité des assertions, l’excentricité des opinions à cause des naïvetés piquantes ou des espiègleries hardies qui montent de temps en temps à la surface de ses discours. Son mérite après tout est de n’avoir rien d’officiel dans le langage et de n’être point un brûleur d’encens. Le sénat possède deux statisticiens éminens, M. Charles Dupin et M. Michel Chevalier, qui placent d’ordinaire dans la discussion de l’adresse des morceaux où éclatent l’éloquence et la poésie des chiffres. M. Charles Dupin est le statisticien classique, M. Michel Chevalier le statisticien romantique. La parole réussit mieux au premier, la plume au second. Nous n’avons eu cette année que quelques mots de M. Charles Dupin ; en revanche, M. Michel Chevalier a prononcé un de ces longs discours qui ne sortent pas du feu de la discussion, et qui par conséquent n’attirent point vivement les lecteurs. Il semble que le tort de M. Michel Chevalier ait été cette fois de n’avoir pas bien pris son temps, car il a voulu nous convaincre que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. En matière de politique intérieure, le succès sérieux de cette discussion a été le discours de M. de La Guéronnière. Moins serein et moins optimiste que M. Chevalier, M. de La Guéronnière a réclamé en des termes qui ont fait sensation le développement libéral des institutions, et notamment la réforme de la législation qui régit la presse. En cela, le sénateur qui n’a point oublié qu’il a été journaliste nous a paru plus pratique et en même temps animé d’une plus véritable intelligence des besoins de la démocratie libérale de la France que l’ingénieux avocat du percement des isthmes. L’œuvre de régénération des études philosophiques et libérales vaillamment tentée par M. Duruy devait naturellement, il fallait s’y attendre, encourir le déplaisir du banc des cardinaux. Tout ministre qui prendra à cœur la sécularisation de l’enseignement est destiné à susciter contre lui une opposition d’église, mais cette opposition, loin de le décourager, doit être considérée par lui comme le premier témoignage de son succès. Dans la politique extérieure, l’événement du débat a été le mâle et vert discours de M. Dupin sur la question polonaise. Nous ne partageons pas tout à fait l’opinion de M. Dupin ; mais il n’est pas nécessaire d’être de son avis pour admirer le miracle de cette parole dont l’âge n’a pu alourdir le mouvement et émousser la pointe. Il est clair d’ailleurs qu’une grande entreprise de politique étrangère peut difficilement supporter une discussion publique ; cette discussion, en effet, n’en saisit pas les données véritables, les moyens, les ressorts, qui appartiennent à une élaboration d’une tout autre nature. Puis, la portée des paroles de M. Dupin dépassait souvent la question polonaise. Lorsque par exemple il a rappelé d’une façon si plaisante la réponse du duc de Fezensac à son lieutenant pendant la campagne de Russie : « il me semble que nous vons trop loin, » M. Dupin avait beau parler Pologne, tout le monde a compris Mexique.

La discussion de l’emprunt au corps législatif ne mériterait guère d’être rappelée, si M. Thiers n’y avait pris part. Nous eussions désiré, pour notre compte, que cette occasion fût choisie par l’opposition pour examiner avec une certaine profondeur la politique financière du gouvernement. C’était le vrai terrain pratique d’un grand débat financier ; l’emprunt proposé était la conséquence d’un découvert qui s’était produit contrairement à toutes les espérances, à toutes les promesses qui s’étaient fondées, il y a deux ans, sur une expérience financière tentée avec éclat. La cause du nouveau découvert et de la déception qu’il nous apportait était là, flagrante. On venait de nous apprendre que les expéditions du Mexique et de la Cochinchine nous ont coûté 270 millions. Non-seulement cette liquidation, qui se traduit par un emprunt, invitait à juger le passé de cette coûteuse politique, il fallait encore y regarder de plus près dans l’intérêt de l’avenir. Tout le monde sait qu’à l’heure qu’il est l’entreprise du Mexique nous coûte environ 12 millions par mois. Allons-nous continuer longtemps une telle dépense ? allons-nous, en aveugles, nous mettre dans la nécessité de faire tous les deux ans, pour une œuvre aussi stérile, un emprunt de 300 millions ? Il valait certes la peine, sous l’impression toute chaude de l’emprunt, d’entrer en explications à ce sujet. On n’a pas été de cet avis. On a préféré ajourner toutes les discussions à l’adresse. Nous présenterons à ce propos une simple observation aux amis des institutions parlementaires. Pour faire réussir ces institutions dans notre pays, il vaut encore mieux en pratiquer fidèlement les mœurs que d’en invoquer les lois. Le propre de ces institutions, c’est de s’appliquer à la conduite des affaires, de prendre par conséquent et d’expédier les affaires comme elles se présentent et à leur date pratique, de ne pas les éluder, de ne pas les ajourner, d’être toujours prêt à payer de sa personne à l’échéance. Choisir son temps, trier les questions, prendre ses dimensions à loisir, cela rentre dans les mœurs académiques, cela n’est pas conforme aux véritables mœurs parlementaires.

Mais, quoique le débat sur l’emprunt n’ait pas eu une grande importance, M. Thiers a parlé, et pour tous ceux qui ont le goût des choses bien dites, cette rentrée de M. Thiers dans la discussion publique a été une véritable fête. Sauf des échappées très circonscrites sur la politique étrangère, et ça et là quelques mots à plus longue portée lancés avec une fine bonhomie, M. Thiers n’a guère voulu faire qu’un discours technique sur les arides questions de trésorerie. M. Thiers aborde les sujets de cette nature avec un goût et une coquetterie d’artiste ; il en parle en homme du métier, et il ne laisse pas échapper l’occasion de montrer aux hommes qui ne sont que du métier comment, par une composition adroite, par des jeux d’ombre et de lumière, ceux qui savent penser, écrire, parler, réussissent à rendre ces questions arides accessibles aux intelligences les plus rebelles. M. Thiers expose, décrit ce qui a été et ce qui est avec une lucidité charmante qu’il faudrait toujours applaudir, si parfois, trop amoureux des découvertes qu’il fait dans le passé, il n’était enclin à regarder ce qui a été et ce qui est comme devant toujours être. Au point de vue de quelques définitions et de quelques appréciations, nous ferions bien quelques chicanes à M. Thiers : nous lui demanderions par exemple pourquoi il place comme financier l’abbé Louis au-dessus de M. Mollien. L’abbé Louis a fait, grâce à la droiture de son jugement et à la vigueur de son caractère, d’heureuses opérations de finances ; mais M. Mollien, administrateur non moins clairvoyant, non moins exact, qui a été, lui aussi, aux prises avec d’extraordinaires difficultés, avait dans l’esprit plus d’étendue, plus de culture, plus d’inspiration créatrice, et en matière économique plus d’aptitudes progressives que M. Louis. C’est l’impression qu’on reçoit de la lecture des Mémoires d’un ministre du Trésor, ce témoignage discret, honnête, sincère et si élégant qu’il nous a laissé sur lui-même. Nous ne pensons pas non plus que l’on ne puisse pas entrevoir d’autres arrangemens de trésorerie que ceux qui sont en vigueur ; mais ces questions raffinées n’ont pas aujourd’hui d’opportunité : ces dissidences ne peuvent être que des sujets de conversation, comme l’a dit en passant M. Vuitry, chez qui, pour la connaissance du détail des finances et la parfaite clarté de l’exposition, M. Thiers a rencontré un partenaire digne de lui.

Ce débat de l’emprunt a été le motif d’une bizarre méprise pour deux honorables députés de l’opposition, MM. Guéroult et Havin. On sait que M. Thiers demandait que le gouvernement ne fût autorisé à émettre en 1864 que pour 100 ou 150 millions de bons du trésor. MM. Havin et Guéroult ont pensé qu’une semblable limitation de l’émission des bons du trésor serait une entrave pour la liberté d’action du gouvernement et l’empêcherait par exemple de voler au secours de la Pologne, s’il lui en prenait fantaisie. Que des députés aient cru que la faculté étendue ou limitée d’émettre des bons du trésor puisse donner au gouvernement le pouvoir d’agir, et encore plus dans une entreprise de guerre, en dehors des crédits votés par la chambre, c’est un quiproquo prodigieux, et qui montre à quel point la notion de la légalité financière s’est obscurcie de notre temps chez des esprits d’ailleurs cultivés. M. Émile Ollivier a relevé cette erreur en quelques paroles vives et brillantes, et qui ont laissé voir une sorte de conflit au sein de l’opposition sur la question de paix ou de guerre.

Au surplus les débats de l’adresse édifieront sans doute MM. Guéroult et Havin, en même temps que le public, sur les principes et les tendances de la politique étrangère du gouvernement. Quant à nous, nous sommes convaincus que si le gouvernement veut agir efficacement en faveur des causes malheureuses qui excitent et méritent la sympathie de la France, le temps est venu pour lui d’employer d’autres moyens que le dodelinage des notes diplomatiques et le verbiage des conférences et des congrès. On ne peut agir sans alliances contractées en vue de l’action. Que s’il est aujourd’hui impossible de former de telles alliances, la meilleure politique pour la France serait de se replier en quelque sorte sur elle-même, d’économiser ses ressources, de concentrer ses forces, et, pour employer le mot mis à la mode par le prince Gortchakof, de se recueillir. Nous devrions en conséquence remplacer promptement le système de dispersion, si ruineux pour nos finances, qui nous a fait aller en Cochinchine, au Mexique, à Rome, par un système de concentration qui nous ferait évacuer à la fois Rome, la Cochinchine et le Mexique. Grâce à ce système, nous économiserions 200 millions par an, toutes nos forces seraient à notre portée, et nous pourrions attendre avec une fermeté patiente et confiante les événemens dont la situation de l’Europe nous promet le spectacle. e. forcade.



le cabinet et le congrès de madrid

Il y a un pays qui n’assiste en quelque sorte que de loin au drame des événemens européens et qui n’y prend qu’une faible part, qui reste presque en dehors du mouvement universel par une conséquence de sa position autant que par suite des traditions d’une politique d’isolement : c’est l’Espagne. Pendant que mille questions s’agitent à la fois en Europe, pendant que la querelle du Danemark et de l’Allemagne se brouille étrangement, que la Pologne ne cesse de se débattre dans l’obscurité d’une lutte poignante, que l’Italie recommence à remuer, qu’un souffle menaçant s’élève de tous côtés, et que l’idée d’un congrès général se rapetisse aux proportions d’un congrès restreint, d’une conférence ministérielle qui risque fort de n’avoir pas une meilleure fortune, les cortès se réunissaient récemment à Madrid, après des élections d’où est sortie une nouvelle chambre des députés. L’adresse répondant au discours par lequel la reine Isabelle a ouvert la session a été longuement et vivement débattue. Opposition, majorité et ministère se sont heurtés dans une mêlée parlementaire de quelques jours. Au demeurant, quelle est la politique qui règne aujourd’hui au-delà des Pyrénées ? Quelle est la situation du ministère et des partis qui tourbillonnent autour de lui, agitant des drapeaux aux couleurs incertaines ? La question ne laisse point d’être obscure et difficile à éclaircir. Un des caractères de la politique actuelle de l’Espagne en effet, c’est l’indéfinissable. Tout y apparaît dans une sorte de demi-jour équivoque où rien n’est moins aisé que de saisir un système, une pensée, un groupe distinct et compacte, une politique suivie. Depuis nombre d’années, l’Espagne vit en pleine décomposition des partis. De là cette couleur indécise, cette impuissance organique des ministères, qui peuvent tomber sans aucun motif saisissable, de même qu’ils peuvent durer sans aucune raison sérieuse de vivre, et dont la force la plus réelle est dans la faiblesse et la division de leurs adversaires ; de là aussi cette confusion des opinions et des partis, qui ont à coup sûr plus de velléités que de puissance, qui peuvent créer des embarras, rendre la vie difficile à un gouvernement mal constitué, exercer à un jour donné, en se mêlant, en se coalisant, une sorte d’influence, sans offrir les élémens d’un pouvoir plus consistant et plus uni. En un mot, c’est pour le moment le règne des pouvoirs et des partis de demi-teintes, ou, pour mieux dire encore, de la personnalité se créant une issue à travers cette dissolution des opinions organisées d’autrefois.

Lorsque le ministère qui s’est présenté récemment devant les chambres à Madrid arrivait au pouvoir il y a neuf mois à peu près, il succédait à un cabinet qui arborait le drapeau de ce qu’on a appelé l’union libérale, qui avait le général O’Donnell pour chef, M. Posada Herrera pour grand-électeur et arbitre de la politique intérieure, et pour premier diplomate M. Saturnino Calderon Collantes d’illustre mémoire, qui précédait de quelques jours ses collègues dans la tombe, périssant enveloppé dans la gloire que lui avait value la manière dont il avait conduit les affaires extérieures de la Péninsule. Ce cabinet avait duré près de cinq ans. Il aurait pu sans nul doute, conduit par un chef énergique, exercer une influence décisive et utile en Espagne. Il avait eu, pour le soutenir et imposer silence à ses adversaires, une bonne fortune imprévue telle que la guerre du Maroc. Malheureusement, en dehors de cette bonne fortune toute militaire, il s’était borné à vivre, laissant intactes les questions qu’il avait trouvées pendantes à sa naissance, comme la loi sur la presse, ne présentant des réformes administratives que pour les voir sombrer dans des discussions confuses, subissant des influences insaisissables contre lesquelles il avait prétendu réagir, poursuivant les journaux d’un redoublement de rigueurs et s’épuisant à ne rien faire. Sentant le terrain se dérober sous lui, il essayait au dernier instant, il est vrai, de se reconstituer ; mais les inconséquences qu’il avait commises dans la question du Mexique et les discussions qui s’en étaient suivies, l’inertie palpable et les contradictions de sa politique intérieure, la froideur ou l’hostilité se glissant parmi ses adhérens eux-mêmes, toutes ces causes l’avaient frappé d’un coup mortel, et il finissait par se trouver dans une de ces situations où, sans cesser d’avoir la majorité dans les chambres, il ne pouvait plus faire un pas.

Il fallait assurément un certain courage pour prendre le pouvoir en face d’un congrès qui arrivait au terme de son existence légale, mais où le précédent cabinet avait encore une majorité, en présence de partis incohérens, trop morcelés et trop faibles pour former une majorité nouvelle. Ce fut le marquis de Miraflorès qui eut cette hardiesse, qui se chargea de cette épineuse mission, quoique déjà avancé en âge. C’était d’ailleurs un personnage d’une assez grande position sociale, longtemps mêlé aux affaires diplomatiques, ayant été plus d’une fois ministre, notamment avec M. Bravo Murillo, à une époque où se produisait pour la première fois cette malheureuse pensée de réformer la constitution ; mais ces antécédens s’effaçaient devant les nécessités d’une situation nouvelle. Et, pour tenir tête aux difficultés du moment, le marquis de Miraflorès s’adjoignait des hommes choisis un peu dans tous les camps, un ancien modéré, M. Vahamonde, le général José de la Concha, marquis de La Havane, qui venait de Paris, où il avait été envoyé comme ambassadeur pour tâcher d’arranger l’affaire du Mexique, et qui avait du reste coopéré à la révolution de 1854 ; M. Pedro Salaverria, qui était ministre des finances dans le précédent cabinet, et M. Moreno Lopez. Il appelait même peu après dans le conseil un ancien progressiste, M. Alonso Martinez. Quel était le caractère réel de ce ministère ainsi constitué ? Il serait difficile de le dire. Des influences contraires luttaient visiblement en lui. S’il inclinait vers l’union libérale, qui se trouvait tout à coup privée de ses chefs, il risquait de mécontenter les dissidens et les modérés, dont l’opposition avait contribué à la chute du dernier cabinet ; s’il se rapprochait trop de ceux-ci, il risquait de froisser les hommes de l’union libérale, qui étaient en majorité dans le congrès ; s’il restait en équilibre entre les uns et les autres, que représentait-il ?

On crut un moment à Madrid que ce n’était là qu’un ministère de transition, gardant un pouvoir destiné à revenir prochainement au général O’Donnell ou à passer au parti modéré pur, ayant tout au plus la mission de conduire sans secousse le congrès au terme légal de son existence et de faire des élections qui permettraient au pays de se prononcer, aux partis de se classer, de se reconstituer, de se compter, de façon que des combinaisons nouvelles pussent sortir d’une situation moins confuse. Mais quand donc a-t-on vu, surtout en Espagne, un ministère consentant à se considérer comme transitoire, à ne point se croire définitif, à ne point essayer de se faire un parti avec des débris de tous les partis ? Le ministère du marquis de Miraflorès, placé en présence de la dissolution nécessaire du congrès, faisait donc les élections, puisque c’était là presque sa principale et en apparence son unique mission ; seulement il essayait à son tour, sinon de se former une majorité, fort difficile à obtenir dans l’état des partis, du moins de se créer des amis, de rallier des adhérens à un drapeau dont les couleurs n’étaient pas des plus distinctes ; en un mot, il essayait de vivre. Et ici, dans cette période d’élections, surgissait un incident qui compliquait singulièrement les choses, qui a légué tout au moins un certain embarras à la situation actuelle. Par des mesures peu calculées sans doute, par une circulaire qui restreignait le droit de réunion électorale, le ministre de l’intérieur, M. Vahamonde, conduisait le parti progressiste à s’abstenir complètement et systématiquement dans les élections. Ce n’était pas d’un avis bien unanime que les progressistes en venaient là : M. Madoz et d’autres combattaient l’abstention ; M. Olozaga, le général Prim, l’appuyaient. L’opinion de ceux-ci l’emporta, et, la résolution une fois adoptée, tous s’abstenaient, tous restaient fidèles à ce mot d’ordre de tout un parti, de sorte que dans le nouveau congrès il n’y a plus un seul progressiste, et le parti démocratique a suivi la même ligne de conduite. C’était évidemment une faute de la part des progressistes de se retirer ainsi de la lutte sans combat. Par cette abstention systématique dans des conditions qui, fussent-elles irrégulières, n’étaient point faites pour provoquer une aussi grande résolution, il n’obtenait pas une victoire morale et il allait au-devant d’une défaite matérielle, qui, pour être volontaire, n’en était pas moins réelle. Ou bien il cherchait à dissimuler son impuissance, ou il faisait acte d’abdication, ou il semblait renoncer à la lutte légale et laisser entrevoir qu’il attendait le moment de recourir à d’autres moyens. De toute façon, c’était bien moins soutenir son droit que se mettre hors d’état de le défendre. À quoi cela lui a-t-il servi ? Le parti progressiste a-t-il retrouvé plus de force ? Est-il plus uni qu’il ne l’était ? A-t-il pris plus d’ascendant moral sur le pays ? Nullement, il est absent du congrès, il s’est enlevé la possibilité de tenir son drapeau dans le parlement, et voilà tout.

L’abstention des progressistes dans les élections a eu, d’un autre côté, un résultat politiquement peu favorable ; elle a livré trop exclusivement la scène à un parti qui, dans son ensemble, peut bien s’appeler sans doute le parti modéré, mais dont les nuances infinies, incohérentes, hostiles les unes aux autres, vont d’un semi-absolutisme à un libéralisme de plus en plus sensible, et elle a placé le ministère dans l’embarras d’avoir à choisir entre toutes ces nuances, entre des amis qui l’attirent pour l’absorber. Elle a contribué enfin à créer dans le parlement une de ces situations où, à défaut d’un adversaire devant lequel on se rallie en certains momens, la politique se perd dans l’excès des personnalités, dans les rivalités, les jalousies et les ressentimens mesquins. C’est là malheureusement le caractère de la dernière discussion de l’adresse. La personnalité y déborde, submergeant en quelque sorte toutes les questions politiques ; les compétitions vulgaires. les antagonismes de ministres déchus, les ressentimens individuels, s’y donnent pleine et libre carrière. Tout disparaît dans ces luttes médiocres, triomphe de l’incohérence des partis. D’un côté, c’est M. Posada Herrera essayant de reconstituer l’union libérale en opposition, accusant le cabinet de toute sorte de méfaits qu’il a certainement surpassés dans sa carrière ministérielle, lui reprochant ses excès de pouvoir, lorsque lui-même il s’est servi sans mesure d’une loi sur la presse qu’il avait combattue, et en définitive n’arrivant qu’à trop laisser percer le regret de n’être plus ministre et le désir de l’être de nouveau. D’un autre côté, c’est M. Nocedal reprenant l’apologie de la politique modérée pure qu’il croit avoir représentée il y a quelques années comme ministre de l’intérieur, et qu’il compromit singulièrement à cette époque par ses intempérances, par des actes comme la loi sur la presse, qui dure encore. C’est le comte de San-Luis enfin, qui remonte bien plus haut, qui entreprend l’apologie rétrospective de sa politique et reproduit l’histoire des scènes qui précédèrent la révolution de 1854.

Le comte de San-Luis, si l’on s’en souvient, était président du conseil en ce temps-là, lorsqu’une révolution trop facile à prévoir emportait tout. Il avait passé neuf ans dans le silence ; il a senti aujourd’hui le besoin de se défendre, d’attaquer à son tour, en prenant à partie un des ministres actuels, le général José de la Concha, à l’occasion de toutes ces choses anciennes, de réchauffer en un mot tous ces souvenirs irritans, et il en est résulté un de ces incidens tout personnels qui ne font qu’ajouter aux divisions, en affaiblissant les hommes, sans aucun bien pour le pays ni même pour la dignité des partis. Le comte de San-Luis a tiré de l’ombre où elle était ensevelie une lettre que le général José de la Concha aurait écrite peu avant la révolution de 1854, et d’où il résulterait que les organisateurs de ce mouvement ne se bornaient plus à poursuivre un changement de ministère, qu’ils songeaient à « couper la retraite à la cour. » Il n’est peut-être pas certain qu’on ait persuadé à tout le monde que le mouvement de 1854 était pur de toute arrière-pensée anti-dynastique ; mais en même temps une question bien simple s’élevait : cette lettre secrète que le comte de San-Luis exhumait, comment l’avait-il eue ? S’il l’avait interceptée à la poste, le procédé n’était peut-être pas des plus avouables : il n’était pas de ceux qu’on déclare publiquement à la tribune ; si cette lettre avait été saisie chez quelques-uns des conspirateurs de ce temps par l’action de la justice, comment le comte de San-Luis se trouvait-il détenteur d’une pièce qu’il n’avait pu connaître que comme ministre, sur laquelle il n’avait plus aucun droit comme homme privé, et qui appartenait à la justice ou à l’état ? De toute manière, c’était par trop mêler la police à la politique, et si le comte de San-Luis a pu nuire au général Concha par ses révélations, il a certainement commencé par se nuire à lui-même en compromettant l’autorité d’une défense rétrospective au moins oiseuse par la nature des moyens qu’il employait et par ses procédés de discussion. Voilà comment cette discussion de l’adresse a ressemblé bien plus à une série de conflits personnels qu’à un grand débat politique.

Au fond, après comme avant cette discussion, la situation de l’Espagne, tout en paraissant pour le moment à l’abri d’une menace de trouble matériel, est assurément loin d’être claire ; elle se résume dans un mot, l’incohérence. Le ministère se trouve sans une force propre en présence de partis ou de fragmens de partis entre lesquels il n’y a ni lien, ni homogénéité, qui en sont encore à la période de dissolution commencée il y a déjà un certain nombre d’années. La vérité est effectivement qu’en Espagne aujourd’hui les anciens partis, y compris le parti progressiste absent du congrès, continuent à être en pleine désorganisation, et qu’on n’aperçoit bien distinctement aucun parti nouveau et vivace. Si l’on veut cependant s’élever au-dessus de ce tourbillon d’incidens personnels et chercher à travers l’obscurité quelque lumière pour l’avenir, il est un fait à remarquer : c’est que dans cette vaste et confuse décomposition des opinions, un travail singulier et profond s’opère au sein même du parti modéré. Il y a toute une portion plus jeune et énergique de ce parti qui tend à s’organiser et qui cherche sa force dans les idées libérales. On pourrait dire peut-être que c’est là aujourd’hui ce qu’il y a de plus sérieux en Espagne, que cette tendance fait chaque jour des progrès. On l’a vu l’an dernier : c’est un député modéré, M. Valera, qui demandait avec une vive et ingénieuse éloquence que l’Espagne reconnût enfin le nouveau royaume d’Italie et se désintéressât dans toutes ces questions où elle se fait un satellite d’absolutisme. On l’a vu plus récemment, dans la discussion de l’adresse au sein du congrès : lorsque, dans un discours qui visait à être un programme, M. Nocedal est venu promulguer assez pompeusement des théories d’immobilité et de résistance et enfermer dans ce moule étroit la politique du parti modéré, de ce qu’il a appelé le parti modéré historique, il n’a rallié à sa motion que treize voix. Voilà le bilan de l’absolutisme modéré ! Ne peut-on pas voir enfin un signe de l’influence croissante de ces idées dans la résolution qu’a prise le ministère de retirer un projet de réforme constitutionnelle qui pèse sur l’Espagne depuis nombre d’années et n’est qu’une cause d’embarras ? On ne peut dire assurément que ce parti et ces tendances dominent aujourd’hui en Espagne, qu’ils se dessinent même bien clairement et qu’ils doivent triompher sans difficulté ; mais enfin, au milieu d’une situation depuis longtemps indécise, c’est à ce rajeunissement du parti modéré par les idées libérales les plus larges et les plus justes qu’il faut souhaiter la fortune et l’avenir pour la dignité des opinions, pour la sécurité des ministères, pour le bien de l’Espagne, pour l’affermissement même de la dynastie en qui s’est personnifié le régime constitutionnel au-delà des Pyrénées.


CH. DE MAZADE.


OUVERTURE DU COURS DE POESIE FRANCAISE A LA SORBONNE.

On ne s’étonnera pas qu’au moment où M. Saint-René Taillandier vient d’être appelé à suppléer M. Saint-Marc Girardin à la Sorbonne, nous le félicitions de l’entier succès des premières leçons. Sa nomination avait été déjà d’un heureux augure : M. le ministre de l’instruction publique, en approuvant la présentation de la faculté des lettres en faveur de M. Saint-René Taillandier, collaborateur de M. Saint-Marc Girardin depuis vingt années dans la presse périodique et dans l’enseignement supérieur, avait fait preuve d’esprit de justice et d’impartialité. La mission était des plus périlleuses, il faut en convenir. Ce qu’était le professeur et quel auditoire il s’était fait, chacun le sait, et nous l’avons dit dans la Revue. En venant s’asseoir, après quelques mois d’intervalle, dans ce même amphithéâtre, comment ne pas rencontrer la diversion d’un tel souvenir ? Il y avait une autre difficulté dans la méthode à laquelle l’auditoire de M. Saint-Marc Girardin s’était accoutumé. On n’enseigne pas à Paris comme à Londres ou à Berlin ; bien plus, entre les différentes méthodes qui nous sont familières, il en est une, éloquente au sens propre du mot, dont le mérite est de solliciter l’écrivain ou l’orateur à se mettre en vive communication avec ses lecteurs ou son auditoire, dont le principe ou le moyen habituel est de ne jamais perdre de vue la sphère des idées générales, et cependant de toucher la terre par de constantes applications aux faits et aux idées qui nous entourent. M. Saint-Marc Girardin avait encore beaucoup ajouté du sien à cette méthode, et avec un rare bonheur ; mais à tout imitateur malavisé il eût assurément légué plus d’un péril. Le moindre n’était pas cette excitation des esprits qui allaient au-delà même des paroles de l’orateur ; celui-ci devait, tout en se livrant en apparence, rester attentivement sur ses gardes, et, au milieu d’une parole facile, prompte, animée, conserver un juste équilibre, calculer les portées, opérer les mouvemens de retraite ou d’attaque. Et c’était précisément ce qui faisait ces vifs entretiens où l’auditoire avait une si grande part. Plutarque raconte que les Romains, assiégeant Syracuse défendue par Archimède, en étaient venus à concevoir une telle idée de son habileté d’ingénieur qu’au moindre bout de corde qui se montrait au-dessus des murs ils croyaient à quelque nouvelle machine de son invention. À certains jours, il en était un peu de même de l’auditoire de la Sorbonne, et nous ne serions pas étonné que M. Saint-Marc Girardin se fût trouvé parfois dans le cas de répondre à quelque esprit chagrin comme fit Marmontel au duc de La Vauguyon. Le duc, à qui Marmontel présentait pour les fêtes du mariage du dauphin avec Marie-Antoinette le poème de Zémire et Azov ou la Belle et la Bête, exprima la crainte que la cour ne vît là une fâcheuse allusion : « Ah ! monsieur le surintendant, répondit Marmontel, c’est vous qui l’avez trouvée ; mais rassurez-vous, je vous garderai le secret. »

Contre les deux sortes de danger qui l’attendaient, M. Saint-René Taillandier s’est fort habilement prémuni tout d’abord, en se plaçant, par quelques mots très bien dits, sous la protection même du souvenir qui devait, au premier jour, occuper tous les esprits. Il a caractérisé avec une rare justesse et un vrai bonheur d’expression, « sous cette parole tour à tour si ingénieuse et si dramatique du maître dont il occupait la place, les doctrines sérieuses et salutaires : d’abord la morale par excellence, la morale sans pédantisme, celle qui fait son œuvre en souriant ; puis le spiritualisme, non pas le spiritualisme abstrait qui ne s’adresse qu’aux initiés, mais le spiritualisme vivant, pratique, celui qui se révèle à toutes les heures décisives de l’existence humaine et que le grand art a mission de consacrer ; enfin un libéralisme antérieur et supérieur à nos polémiques d’un jour, le libéralisme d’une âme qui se possède et qui ne craint pas de revendiquer tous ses droits parce qu’elle est toujours prête à remplir tous ses devoirs, celui en un mot qu’il faut nous souhaiter à tous dans notre France du XIXe siècle… » M. Saint-René Taillandier a fort sagement ensuite abordé son sujet même, dont il a esquissé à grands traits l’étendue et les divisions principales. Il en a pris occasion pour faire connaître quelles maximes inspireraient son enseignement ; elles peuvent se résumer dans ce seul mot, le spiritualisme chrétien, et se trouvent ainsi dans un intime accord avec l’admirable moment de l’histoire de notre littérature qui doit faire pour cette année l’objet de son cours. M. Saint-René Taillandier a choisi en effet les vingt-cinq années comprises entre 1636, date de l’apparition du Cid, et 1661. Horace, Cinna, Polyeucte, le Menteur, Rodogune, Don Sanche, Nicomède succèdent au Cid, et c’est par conséquent une étude du génie de Corneille qui doit servir de sujet principal ; mais comment ne pas accorder une très grande place, même à côté des tragédies de Corneille, à la publication du Discours sur la Méthode et à celle des Provinciales ? Corneille, Descartes, Pascal ont également contribué à la création d’un monde nouveau, et le poétique essor auquel le grand art dramatique doit chez nous sa véritable existence ne peut se séparer du philosophique élan issu de Descartes, ni de l’imposante synthèse religieuse à laquelle Pascal a attaché son nom. M. Saint-René Taillandier a caractérisé avec justesse chacune de ses trois manifestations si éminemment françaises, et chacun a pu reconnaître dans les rapprochemens heureux qui l’ont aidé à compléter sa pensée le vigilant critique qui a suivi pendant vingt années, dans la Revue, le développement parallèle de notre littérature et des littératures étrangères. Jamais on n’a été plus persuadé qu’à notre époque de l’évidente nécessité de compléter l’une de ces deux études par l’autre, et M. Saint-René Taillandier a fait pressentir dès sa première leçon quel parti il aurait à. tirer de semblables comparaisons pour ce qui regarde le théâtre de Corneille. Chargé lui-même depuis longtemps de professer l’histoire de la littérature française, il a fait de sa chaire de Montpellier une des plus applaudies parmi celles de nos facultés provinciales, et s’est acquis en un mot, comme professeur et comme publiciste, cette sorte d’autorité qui ne manque jamais à un talent réel soutenu par un honorable caractère. À ces deux titres tout au moins, M. Saint-Marc Girardin et ses éminens collègues de la Sorbonne auront cordialement accueilli le nouveau membre de la faculté des lettres, qui leur rendra, rien qu’en restant semblable à lui-même, quelque chose de l’honneur qu’il aura reçu d’eux.


A. GEFFROY.


M. EMILE SAISSET.

La philosophie et les lettres viennent de faire une perte bien cruelle. La mort de M. Emile Saisset leur enlève un de nos écrivains les plus distingués ; elle enlève aussi à la Revue un collaborateur qui débutait dès 1844 dans la polémique philosophique par une étude justement remarquée sur la Philosophie du Clergé. Le développement des travaux philosophiques que M. Saisset a donnés dans la Revue comprend en quelque sorte deux périodes distinctes. Dans la première, il s’était surtout attaqué à l’école ultramontaine et théologique : il défendait contre les attaques de cette école, alors très florissante, la philosophie, la raison, la libre pensée. Un rationalisme sévère, non agressif, mais très fier et très ferme, anime ses premiers écrits, qu’il a réunis sous ce titre : Essais de Philosophie et de Religion. Plus tard, sans avoir cependant reculé d’un pas, il crut que les vicissitudes de l’opinion appelaient un autre genre de polémique. D’un côté les progrès de l’école positiviste, de l’école panthéiste, de l’école sceptique, d’un autre côté les concessions de l’école théologique, de moins en moins hostile à la philosophie, dont elle commençait à comprendre la nécessité, l’amenèrent à porter ses coups là où se trouvait à ses yeux l’adversaire le plus pressant, le plus envahissant. De là cette lutte contre le panthéisme allemand ou français, ancien ou moderne, qui a été le plus grand effort et le plus important objet de sa vie philosophique.

Avant de s’attaquer au panthéisme, il voulut le connaître. De là sa belle traduction de Spinoza, la première qui ait paru en France, et dont l’introduction est un morceau achevé. Si vous exceptez quelques pages de M. Jouffroy, excellentes, mais rapides, dans son Cours de droit naturel, rien de précis ni de lumineux n’avait été écrit parmi nous sur cette difficile et profonde philosophie avant le travail de M. Saisset. Ce travail nous a, on peut le dire, révélé Spinoza. En quelques traits courts, simples et sévères, il dessine en perfection toutes les parties de ce laborieux système, il nous en fait comprendre l’idée génératrice et les développemens si originaux et si hardis. Il dégage la pensée du philosophe de tout cet échafaudage géométrique, si artificiel et si compliqué, et à la place de ce Spinoza hérissé et inextricable, il nous montre un Spinoza naturel et vivant. On peut dire que dans cette exposition le traducteur, malgré ses propres doctrines, n’a pas un seul instant trahi son auteur, en le représentant sous ce jour défavorable et en le noircissant comme il nous arrive souvent à notre insu lorsque nous analysons une doctrine que nous ne partageons pas. Ce travail est au contraire d’une admirable impartialité, et on n’y sent qu’une seule préoccupation, celle de rendre et d’analyser dans toute sa sincérité, dans toute sa vérité, et même dans sa grandeur, la pensée philosophique du spinozisme.

Dans ce premier travail, M. Emile Saisset avait surtout eu à cœur de faire connaître Spinoza et de le faire comprendre. Il n’osa pas en aborder immédiatement la critique. Il se borna à quelques réserves courtes, mais fermes, et promit cette critique pour un autre temps. C’est cette critique, étendue et fortifiée plus tard, qui est devenue l’Essai de philosophie religieuse, où l’on retrouve l’esprit de Leibnitz combiné avec la pensée de Maine de Biran. À l’idée d’un mouvement et d’un développement indéfinis que le panthéisme imagine dans l’être absolu, M. Emile Saisset oppose, avec Aristote et Leibnitz, l’idée d’un Dieu immuable, absolument et éternellement déterminé, jouissant d’une souveraine perfection, s’exprimant au dehors par une création éternelle mais non nécessaire, infinie mais non absolue. Pour lui, l’individualité est la pierre d’achoppement de tout panthéisme, et la personnalité, bien loin de lui paraître une diminution de l’être, en est au contraire le dernier terme et le plus haut accomplissement. Il n’a cessé de combattre de toutes ses forces la doctrine contraire, et tandis qu’autour de lui un mouvement aveugle entraînait tant d’esprits à mêler tous les êtres, tous les phénomènes de la nature en une vague et confuse unité, il défendait énergiquement, avec toute une école où il était devenu maître après avoir été disciple, les droits de la personnalité, soit en l’homme, soit en Dieu. Toute sa philosophie peut se résumer dans ces paroles profondes de Maine de Biran : « La science humaine a deux pôles : la personne finie qui est moi, la personne infinie qui est Dieu. »

Tels sont les services que M. Emile Saisset a rendus à la philosophie. — Il y portait, comme nous le disions hier devant la tombe qui allait se fermer, une admirable pénétration, une lumière qui rendait faciles les questions les plus obscures, une autorité qui croissait avec son talent, une éloquence noble, élégante et ferme. Nul n’excellait comme lui à démêler les parties d’un problème, à décomposer et à ordonner les élémens d’une question, à faire la part du connu et de l’inconnu, du certain et de l’incertain, de l’expérience et de l’hypothèse. Sa dialectique souple et pressante ne laissait aucun refuge au sophisme. Sa profonde érudition philosophique n’était dupe d’aucune apparente nouveauté. Sa plume précise et nerveuse savait tout dire, et, sans avoir besoin du jargon pédantesque des écoles, exprimait avec la plus vive clarté les idées les plus délicates et les plus profondes de la plus savante métaphysique. La philosophie était pour lui une cause et un drapeau. Il a consacré sa vie à deux entreprises : défendre les droits de la philosophie, et en philosophie défendre les principes du spiritualisme. Il n’a jamais séparé ces deux causes, et ceux qui suivront ses écrits verront avec quelle fermeté et quelle constance il a suivi cette double pensée. Sans aucun doute, le talent de M. Saisset eût grandi encore, et tout lui présageait le plus brillant avenir ; mais, comme son maître Jouffroy, la mort est venue l’interrompre dans le progrès de ses pensées et de ses facultés, et l’emporter dans ty vigueur de l’âge, dans la pleine possession de toutes ses forces, et prêt à en faire le plus fécond, le plus bien faisant usage.


PAUL JANET.


V. DE MARS.