Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1855

Chronique n° 569
31 décembre 1855


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


31 décembre 1855

C’en est fait, le rideau tombe sur un acte de plus du drame de l’histoire contemporaine. De cette année rapide et insaisissable qui disparaît déjà, que reste-t-il ? Un souvenir, un point, — un point, il est vrai, qui embrasse l’horizon derrière nous. C’est la huitième année depuis qu’un jour d’hiver fit éclore la république en France d’une violence populaire ; c’est la troisième, ou, pour mieux dire, c’est la quatrième année depuis que l’empire renaissant est sorti tout armé de la république ; c’est la seconde année enfin depuis que la guerre est venue ébranler le continent et livrer au tranchant de l’épée le nœud des plus grandes questions d’équilibre et de civilisation. L’esprit a besoin de rassembler ces souvenirs et ces dates pour mesurer l’espace parcouru, pour saisir comment nous avons pu passer de l’un à l’autre pôle des idées politiques dans notre vie intérieure, comment aussi nous avons pu être jetés d’une paix de quarante années dans une conflagration redoutable surtout par ce qu’elle a de mystérieux dans sa marche et dans son but. Le monde marche aujourd’hui au milieu du bruit des armes sans trop savoir où il sera demain. Si l’on consulte certains faits, certains symptômes, il est bien clair que la guerre est loin d’être terminée. Tandis que la ville de Kars finit décidément par capituler, et donne aux Russes leur première victoire, nos armées gardent leurs positions conquises en Crimée. Nos régimens d’Orient qui rentraient hier à Paris ne reviennent pas seulement pour prendre le repos dû à leurs fatigues, ils reviennent parce que « le pays, qui entretient six cent mille soldats, a intérêt à ce qu’il y ait maintenant en France une armée nombreuse et aguerrie prête à se porter où le besoin l’exige. » Tel était le langage du chef de l’état à ces bataillons presque poudreux encore du champ de bataille, et accueillis partout avec une virile et sympathique émotion. Si d’un autre côté on tourne les yeux vers l’Allemagne, il est bien évident qu’il y a là un effort suprême en faveur d’une pacification prochaine. On en est certain maintenant ; on commence à savoir comment il s’est produit, en quoi il consiste, et même quels obstacles il rencontre, quelles faiblesses le feront échouer encore une fois, s’il échoue. Ainsi la guerre, avec ses résultats acquis, ses faits actuels et ses éventualités toujours menaçantes, — la paix, avec ses chances devenues peut-être plus douteuses à mesure que la négociation approche de son terme : c’est en présence de cette double perspective que finit 1855 et que commence une année nouvelle.

Considérée en elle-même, au point de vue militaire, certes cette année de guerre qui s’achève n’a point été sans résultats. Qu’on se rappelle le serrement involontaire que causaient à Paris et à Londres tous ces récits parfois trop véridiques qui nous parvenaient, il y a un an, sur l’état des armées alliées. Ces armées étaient toujours héroïques, elles venaient de vaincre à Inkerman ; mais cette victoire avait comme le reflet sombre d’un second Eylau. La vie même de ces intrépides soldats avait quelque chose d’émouvant et de douloureux : c’était la vie obscure du siège, la veillée dans la neige et dans la boue, la surprise des tranchées, l’épreuve terrible des combats opiniâtres de nuit. Il n’en est plus de même aujourd’hui. En réalité, ce sont les alliés qui dominent en Orient. L’occupation de Iéni-Kalé et de Kertch nous répond de la mer d’Azof. Les ports de la Crimée sont entre nos mains. Notre escadre et nos soldats sont allés prendre à Kinburn la clé du Dnieper. Sébastopol enfin est tombé, et la flotte russe a disparu. On dit que dans son récent voyage en Crimée l’empereur Alexandre II n’a pu se défendre d’une certaine émotion à l’aspect de la ville détruite et de cette baie vide de tant de vaisseaux, l’orgueil des tsars. Certes c’était le cruel et amer contraste de cette autre scène dont M. de Ségur a fixé le souvenir en racontant dans ses Mémoires le voyage qu’il fit en Crimée en 1787 avec tant de personnages fameux, — l’impératrice Catherine, le capricieux et asiatique Potemkin, le spirituel prince de Ligne, M. de Cobentzel. On était sur les hauteurs d’Inkerman. Tout à coup un grand balcon s’ouvre, et à travers une ligne de Tartares à cheval on voit Sébastopol sortant pour ainsi dire du néant. Dans la rade immense apparaît une flotte formidable de vingt-cinq bâtimens de guerre dont le feu salue Catherine et semble annoncer à l’Euxin qu’il a désormais une dominatrice, qu’en trente heures la Russie peut aller planter son pavillon sur Constantinople. — C’était le commencement enivrant et magnifique de ce songe de domination dont le triste réveil était réservé à l’empereur Alexandre II. De toute façon, cette année qui s’achève restera bien l’année de la prise de Sébastopol et de la disparition de la puissance navale russe dans les flots de la Mer-Noire. Ce sont là autant de faits accomplis qui sont le point de départ de la paix possible.

La Russie, il est vrai, a perdu Sébastopol : elle n’a plus Kertch, Iéni-Kalé, Balaclava, Kamiesch, Eupatoria, Kinburn ; mais elle vient de trouver devant Kars un succès qu’elle poursuivait depuis quelques mois déjà. On aurait pu peut-être, du côté d’Erzeroum, secourir cette place, que le général Muravief appelle le boulevard de l’Asie-Mineure ; on ne l’a point fait. Le mouvement d’Omer-Pacha sur l’Ingour n’a point été la diversion efficace qu’on semblait attendre. Réduite à elle-même, isolée, privée de communications et de ressources, la ville turque est tombée après une résistance héroïque dont l’honneur revient en partie à coup sûr au général anglais Williams. Une seule chose est surprenante, c’est la durée de cette résistance. Quant à son énergie, elle est inscrite dans la capitulation même de la garnison, aujourd’hui prisonnière de guerre. C’est un succès pour l’armée russe très certainement. Qu’on remarque cependant que quand le général Muravief a voulu attaquer Kars de vive force le 29 septembre dernier, il a éprouvé le plus sanglant échec, et qu’en définitive la ville turque, on peut le dire, a capitulé moins devant ses armes que devant la famine. Le général Muravief n’exalte pas moins sa victoire, comme cela est naturel ; il la représente même avec un certain lyrisme d’imagination comme une victoire de la croix du Sauveur. Si la prise de Kars était pour la Russie une satisfaction d’orgueil militaire propre à incliner plus aisément sa politique vers la conciliation et la paix, il n’y aurait aucun intérêt véritablement à diminuer la valeur de cette satisfaction ; mais est-il bien vrai que la victoire de Kars aura ce salutaire effet d’inspirer au cabinet de Pétersbourg un esprit plus conciliant et plus pacifique ? N’aura-t-elle point pour résultat au contraire de surexciter les instincts belliqueux, de créer cette dernière et dangereuse illusion d’un retour possible de fortune sur d’autres champs de bataille, de faire oublier les revers essuyés et ceux qu’on peut essuyer encore ? Les hommes plus modérés qui sentent le besoin de la paix fussent-ils disposés à conseiller quelque transaction, d’autres influences ne prévaudront-elles pas ? Pour tout dire, avant même d’avoir eu à se prononcer sur des propositions formelles, la Russie n’aurait-elle point commencé déjà quelqu’une de ces campagnes diplomatiques où elle a été plus heureuse jusqu’ici, on n’en peut disconvenir, que dans ses campagnes militaires ? C’est là ce qui s’agite aujourd’hui, et c’est un des côtés les plus graves, les plus décisifs de la situation de l’Europe en ce moment.

Il est certain en effet que depuis quelque temps il y a eu entre les alliés du 2 décembre une série de négociations pour arriver à formuler de nouveau les conditions d’une paix possible, que de ce travail il est sorti des propositions également acceptées par les trois puissances, et que ces propositions viennent d’être portées à la connaissance du gouvernement russe par le comte Valentin Esterhazy, ministre de l’empereur François-Joseph auprès du tsar. C’est le 26 décembre que le comte Esterhazy est arrivé à Pétersbourg ; le 28, il a eu une conférence avec M. de Nesselrode. On ne peut donc connaître encore les dispositions ou la décision de la Russie ; mais peut-être n’est-il point impossible de pressentir son système de conduite d’après ce qu’elle a fait déjà en toutes les occasions et d’après les actives menées de sa diplomatie depuis un mois particulièrement. Quelles sont au fond tout d’abord les propositions que le comte Esterhazy a été chargé de faire connaître à Saint-Pétersbourg ? En principe ce sont toujours les quatre garanties, en réalité il y en a deux qui ont pris une forme nouvelle. L’une pose comme condition de paix la neutralisation complète de la Mer-Noire, ce qui rend inutile l’existence de forteresses ou de ports militaires russes dans l’Euxin ; l’autre a pour objet d’assurer la liberté de la navigation du Danube, en neutralisant également les bouches de ce fleuve, ce qui entraîne une certaine cession de territoire de la part de la Russie. La première de ces conditions avait été primitivement proposée par la France aux conférences de Vienne : elle ne fut point admise par la Russie ; c’est l’Allemagne qui en a depuis suggéré l’adoption. Quant à la seconde, elle était en germe dans la pensée de placer la liberté de la navigation du Danube sous la garantie d’une sorte de syndicat européen. Ce n’est point d’aujourd’hui que la France, l’Autriche et l’Angleterre ont mis leurs efforts à retrouver un terrain commun d’action. Des négociations commençaient entre elles dès la fin d’octobre. L’heure était favorable ; on était encore sous l’impression de nos grands succès. En Allemagne, il se dessinait un mouvement marqué d’opinion vers les puissances occidentales. Les états germaniques pressaient la Russie de consentir enfin à rendre la paix possible par ses concessions. Si on eût pu saisir cet instant pour mettre le cabinet de Pétersbourg en demeure de se prononcer sur des propositions nettes et décisives irrévocablement arrêtées entre les alliés du 2 décembre ; peut-être la Russie eût-elle cédé devant une pression universelle, peut-être encore les mêmes propositions eussent-elles conservé plus de chances de succès, si elles avaient pu arriver avant que le cabinet du tsar fût informé des délibérations d’où elles allaient sortir ; mais d’une part le secret de ces négociations n’a pu être si bien gardé, que la Russie n’en eût tout au moins une connaissance générale, de l’autre il a fallu quelque temps à l’Autriche, à la France et à l’Angleterre pour se mettre d’accord sur une formule précise et satisfaisante pour tous les intérêts.

Qu’en est-il résulté ? La Russie s’est hâtée de mettre à profit ces circonstances. Tant qu’il a ignoré les négociations nouvelles nouées entre l’Autriche, la France et l’Angleterre, le cabinet de Pétersbourg a refusé aux désirs de l’Allemagne toute concession. Le jour où il a su que l’Autriche se préparait à se rattacher par un lien nouveau aux puissances occidentales, il n’a plus eu qu’une pensée, celle d’assouplir sa politique et son langage aux nécessités de sa position. C’est alors que la Russie a pris une de ces résolutions qu’elle sait toujours prendre à l’heure voulue. Par sa diplomatie répandue dans les cours germaniques, elle a fait savoir qu’elle était touchée des vœux de l’Allemagne, et qu’elle se décidait à faire un grand sacrifice dans l’intérêt de la paix. En un mot, la Russie s’offrait à accepter le principe de la neutralisation de la Mer-Noire, sans en discuter l’application pour le moment, — et en se déclarant prête à ce sacrifice, elle ajoutait que désormais du moins, si la paix n’était point conclue, l’Allemagne ne pourrait plus lui imputer avec justice la continuation de la guerre. Tel est le sens du travail de la diplomatie du tsar au-delà du Rhin depuis un mois. Cela fait, la Russie a attendu les propositions qu’elle savait sur le point d’être arrêtées, et qu’elle a aujourd’hui à examiner.

Il est facile de le voir, c’est là toujours cette comédie d’évasions et de subterfuges qui consiste à saisir l’heure propice de concessions plus apparentes que réelles, à désintéresser avant tout l’Allemagne, et à se faire de l’immobilité germanique un moyen de résistance aux plus légitimes exigences de l’Occident. La tactique qu’emploie aujourd’hui la Russie est celle qu’elle a mise en usage à tous les instans pour détourner les coups qui la menaçaient. Réussira-t-elle encore une fois ? Il n’est point impossible que quelques états germaniques ne se trouvent d’avance satisfaits par les habiles ouvertures de la Russie, et ne croient inutile de s’associer aux conditions émanées de l’initiative européenne. Que les meilleures résolutions de certaines cours germaniques ne soient point de longue durée et ne tiennent pas devant la première parole de la Russie, il ne faut pas bien s’en étonner ; mais de tous les états de l’Allemagne, celui dont la politique est la plus étrange, c’est certainement la Prusse.

Les mobilités et les tergiversations de la Prusse ne peuvent plus surprendre ceux qui suivent depuis l’origine cette grande crise, et cependant elles semblent en vérité prendre un caractère toujours nouveau. Les propositions récemment concertées entre l’Autriche, la France et l’Angleterre ont été communiquées au roi Frédéric-Guillaume par l’empereur François-Joseph. Le cabinet de Berlin a promis d’abord de les appuyer à Saint-Pétersbourg ; mais bientôt il s’est ravisé. Évidemment ce n’était plus là l’intérêt allemand ! Soit par une instinctive répulsion pour tout ce qui ressemble à une démarche sérieuse, soit par un mouvement d’incurable jalousie à l’égard de l’Autriche, ce fantasque gouvernement n’a plus voulu appuyer de son influence les conditions adoptées par les trois puissances, et non-seulement il n’a point voulu jusqu’ici intervenir à Pétersbourg, mais encore il a cherché à retenir les autres états secondaires de l’Allemagne, disposés à seconder la mission du comte Esterhazy. Il s’est efforcé de leur représenter comment, après tout, on demandait à la Russie plus que la neutralisation de la Mer-Noire. Quand nous disions que les chances de la paix diminuaient à mesure que la négociation approchait de son terme, c’était en tenant compte de ces tergiversations et de ces faiblesses, qui semblent toujours assurer à la Russie une neutralité utile, bienveillante et permanente. Tout n’est point perdu peut-être absolument, des conseils plus sages peuvent prévaloir ; mais l’instant est décisif pour l’Europe comme pour la Russie, comme pour l’Allemagne et la Prusse. Après avoir étonné le monde par des évolutions qui l’ont fait tomber du rang de puissance de premier ordre, la Prusse pouvait s’emparer de ce moyen de rentrer dans le concert de l’Europe, elle pouvait saisir l’occasion aux cheveux, comme le disait le grand Frédéric dans une circonstance où cela était infiniment moins moral et moins politique, lors du premier partage de la Pologne. Malheureusement Frédéric II ne règne pas à Berlin, et si le nom de la Pologne revient dans ces formidables débats, ce ne sera point à l’occasion d’un partage nouveau. La Prusse serait pourtant intéressée la première à écarter le péril de ces complications qu’elle redoute et qu’elle appelle par l’irrémédiable inconsistance de sa politique. Certes l’Allemagne désire la paix ; c’est au nom de cet intérêt qui lui est si cher qu’elle pesait naguère de ses conseils et de ses plaintes à Pétersbourg : aujourd’hui cependant, avec le fanatisme de la paix, faute d’un peu de résolution, elle nous conduit peut-être par le plus droit chemin à la guerre la plus menaçante pour le continent ! Quant à l’Autriche, le lien nouveau qu’elle vient de contracter avec les puissances occidentales, en marquant son attitude actuelle, semble indiquer qu’elle est irrévocablement décidée à aller jusqu’au bout ; mais quelle est la sanction immédiate des engagemens de l’Autriche ? Dans le nombre des combinaisons possibles, il y a évidemment une latitude où la circonspection du cabinet de Vienne peut se poser plus d’une étape. Il est inutile de rien prévoir pour le moment. Il y a pourtant une chose certaine : c’est avec une persistance réelle, quoique lente parfois, que l’Autriche marche dans une route qui la sépare si complètement du gouvernement russe. Que le cabinet de Vienne se borne à rappeler son ambassadeur, si la mission du comte Esterhazy échoue définitivement, ou que ce rappel devienne le signal immédiat d’une série d’actes plus comminatoires, la rupture est consommée et ne peut que s’aggraver. Entre la Russie et l’Autriche, il s’élèvera toujours ce fait d’une demande de cession de territoire transmise et appuyée par l’empereur François-Joseph, d’un concours moral, diplomatique, prêté à toutes les mesures ayant pour but de rabaisser les prétentions de la politique des tsars. On a dit que l’Autriche ne pardonnerait jamais à la Russie le secours qu’elle en avait reçu en Hongrie ; pense-t-on que la Russie pardonne jamais au cabinet de Vienne le secours que celui-ci a prêté à ses adversaires ? Et dès lors ne serait-il pas plus simple, ne serait-il pas d’une meilleure politique pour l’Autriche de joindre franchement ses forces à celles de l’Occident pour rendre la guerre plus décisive et plus courte ?

Il en est de même de la Suède, dont l’intervention possible n’est plus un doute aujourd’hui, et qui vient d’attester son adhésion sincère et intelligente à la cause occidentale par le traité récemment signé avec la France et l’Angleterre. La curiosité européenne a cherché pendant bien des jours le mot de cette énigmatique mission que le général Canrobert est allé remplir à Stockholm et à Copenhague. On a la tout au moins un des actes qui s’y rattachent. Il y a dans le traité du 21 novembre deux parties assez distinctes, quoique intimement liées, — une partie matérielle et une partie morale. — Au point de vue matériel et strictement contractuel, la Suède s’engage vis-à-vis de la France et de l’Angleterre à ne céder à la Russie, à n’échanger avec elle, à ne lui permettre d’occuper aucune partie des territoires appartenant aux couronnes de Suède et de Norvège ; elle s’oblige à ne concéder aucun droit de pêche, de pâturage, ou de toute autre nature, et à repousser toute prétention que pourrait élever le cabinet de Saint-Pétersbourg. De leur côté, la France et l’Angleterre s’engagent à prêter à la Suède le secours de leurs forces de terre et de mer pour résister aux prétentions ou aux agressions de la Russie. On se souvient peut-être que nous indiquions récemment le Finnmark comme un des points où convergeait l’ambition russe, pour se créer une issue dans la Mer du Nord. C’est justement sur ce point que portaient les négociations, et c’est la ce que le traité du 21 novembre a pour but de régler de façon à mettre un terme aux envahissemens croissans de la Russie. Pris en lui-même, ce traité semble n’avoir point de rapport avec la guerre actuelle. Il n’implique ni une coopération militaire ni même une adhésion du cabinet de Stockholm aux actes diplomatiques accomplis par les puissances occidentales. Si on en observe l’esprit, il est évidemment le signe d’une révolution complète dans les relations du Nord. Qui peut penser que la Suède eût signé une transaction de ce genre, si elle ne se liait pas à toute une politique nouvelle ? En scellant une alliance pour opposer une barrière aux prétentions et aux agressions de la Russie, le roi Oscar n’acquiesçait-il pas implicitement à tout ce qui se fait sur d’autres points dans la même pensée ? Il y a mieux, si la Suède n’était point décidée à mêler prochainement ses armes aux nôtres, comment aurait-on publié ce traité, qui ôte manifestement à sa politique le caractère de neutralité qu’elle avait conservé jusqu’ici, et qui s’élèvera toujours désormais comme une barrière entre elle et la Russie ? La convention du 21 novembre est un acte de courageuse indépendance qui lie la Suède à l’Occident. De ces divers faits il résulte, ce nous semble, que les événemens marchent chaque jour. Ce qu’on nommait l’alliance du Nord n’existe plus, ou, si elle existe, la ligue du Nord se retourne contre la Russie, qui en était l’âme depuis quarante ans. Si la paix n’est point signée d’ici à peu, avant les premiers jours du printemps la Suède sera sans nul doute la première puissance appelée à participer à la guerre. Le Danemark aussi ne peut manquer d’entrer dans cette voie. L’Autriche elle-même sera bien conduite à céder aux nécessités d’une position qui ne pourra plus rester mixte longtemps. Il y a là une force des choses que la Russie seule peut arrêter aujourd’hui en acceptant sérieusement les conditions de paix qui sont le résumé modéré des dernières volontés de l’Europe. Quand il engagea cette guerre, l’empereur Nicolas commit indubitablement une grande faute ; il a fait courir de grands risques à la Russie. Une des conséquences de cette impatience d’autorité et d’ambition a été la destruction de Sébastopol, c’est-à-dire de la ville qui était le boulevard de la puissance russe dans la Mer-Noire. Nous ne méconnaissons pas ce qu’il y a de difficile dans la situation de l’empereur Alexandre II : le nouveau tsar a reçu un lourd héritage ; mais après la faute commise par son père commettra-t-il à son tour celle de laisser attaquer et brûler Cronstadt, c’est-à-dire le boulevard de la puissance russe dans la Baltique ? Là est la question, l’unique et souveraine question.

Jamais donc les circonstances ne furent plus graves, jamais les difficultés ne furent plus accumulées autour des gouvernemens et des peuples. Voici cependant un homme d’état qui tranche ces difficultés en quelques pages, en démontrant la nécessité d’un congrès pour pacifier l’Europe. Nous ne savons trop jusqu’à quel point il est opportun et habile de dire à la Russie qu’elle ne sera pas plus humiliée de faire des concessions que ne l’a été l’Angleterre de reconnaître l’indépendance de ses colonies, et que ne l’a été la France de souscrire aux traités de 1845. En vérité, dans cette petite brochure qui s’est produite avec une certaine mise en scène, et qui a fait, il nous parait, plus de bruit qu’elle ne mérite, parce qu’on lui a prêté l’autorité d’une origine qu’elle n’a pas, il y a deux choses qu’on peut remarquer : d’abord ce nom d’homme d’état est bien évidemment le pseudonyme de ceux qui ne le sont pas et ne le seront jamais. En outre, ce congres tel que le représente l’auteur n’est point autant qu’il le pense un congrès de souverains ; c’est le congrès de la paix universelle, le congrès d’où doit sortir une paix sans fin, qui va amener une explosion de travaux infinis, de réformes et de bien-être. On peut reconnaître ici la chimère qui semble reparaître aujourd’hui plus que jamais, et qui se déguise sous bien des formes, sous bien des habits. Il faut revenir à la réalité, et la réalité en ce moment, c’est ce mélange de négociations tendant au rétablissement de la paix et de préparatifs belliqueux qui se multiplient partout, en Russie comme en Angleterre et en France. Ainsi finit l’année 1855, et ainsi commence l’année nouvelle. Cette heure qui s’enfuit et qui est si rapide comptera néanmoins dans l’histoire, car elle marquera un point décisif, — celui où le monde se sera trouvé un instant entre une paix possible et une guerre dont les proportions et la durée restent un mystère.

Quelque grandes que soient les questions qui s’agitent, il reste toujours cependant d’autres intérêts plus modestes, qui ont leur importance et qui suivent leur cours. La France et l’Angleterre ont certes d’assez graves sujets de préoccupations communes aujourd’hui ; elles viennent néanmoins de signer une transaction bien étrangère à ces préoccupations, et qui offre des avantages réels : c’est une convention additionnelle à celle de 1843, qui régit les relations postales entre les deux pays. Aux termes de la convention nouvelle, les imprimés de toute nature, qui n’étaient transportés sur le territoire du royaume-uni, ou dans les divers pays des deux mondes pour lesquels l’Angleterre nous sert d’intermédiaire, qu’aux mêmes prix que les lettres ordinaires, profiteront désormais des bénéfices d’une modération de taxe proportionnelle à celle qui existe dans l’intérieur de la France. On ne saurait ici entrer dans les détails. Qu’on sache cependant qu’un simple livre, une simple livraison d’un recueil périodique, pour arriver dans certaines villes de l’Inde anglaise, payait jusqu’à 25 et 30 francs de frais de poste. Il y a peu de jours encore, quelques documens de statistique expédiés d’une ville de l’Amérique du Sud par les paquebots anglais parvenaient à Paris. Arrivés à leur destination, ils coûtaient en frais de port seulement 795 francs ! On comprendra que l’initiative éclairée de M. le ministre des affaires étrangères se soit très utilement employée en mettant fin à de telles anomalies. Le résultat infaillible sera de rendre possibles d’abord et d’accroître ensuite les rapports intellectuels entre l’Europe et l’Inde ou l’Amérique. Il est bien des publications qui éclaireraient d’un jour nouveau la vie de ces contrées, qu’on ne pouvait obtenir jusqu’ici, et qu’il deviendra facile d’avoir : témoignages utiles, quelquefois curieux, du développement contemporain des peuples. Le traité nouveau se relie aux conventions du même genre et à notre législation postale, qu’il complète. C’est un côté modeste et pratique de notre vie intérieure.

Mais dans son ensemble, à un point de vue plus général, qu’a produit l’année qui s’en va dans cette vie intérieure ? Le calme, un calme profond et universel, ne s’est point démenti. Le bruit des luttes politiques, violemment apaisé, ne s’est point réveillé ; on pourrait dire même que ce repos ressemble à un assoupissement. Dans cette année, le grand événement a été l’exposition, qui a attiré à Paris les souverains et les princes, les hommes d’état et les hommes de travail de tous les pays. L’industrie a eu ses jours de pompe. Soit, mais il faudrait prendre garde à la faveur du développement légitime de l’industrie, de ne point faire grandir, jusqu’à devenir une puissance, le culte exclusif des intérêts et du bien-être. Quoi qu’on en dise, ce n’est point la une conséquence inévitable de 1789. La liberté véritable repose moins sur le développement de la richesse matérielle, bien qu’elle soit compatible avec lui, que sur l’intégrité des notions morales qui sont le principe de sa force et la source de ses grandeurs.

Et maintenant, en dehors de ces grandes questions qui viennent de temps à autre remuer et instruire le monde, qu’on fasse un retour sur les faits les plus récens, sur l’état présent de l’Europe : il y a eu certes peu de changemens décisifs depuis une année. La situation actuelle de la plupart des pays n’est que la conséquence de leur situation antérieure ; les circonstances ne font que mettre en saillie les gages de paix, les périls ou les pièges qu’ils portent en eux-mêmes. La Suisse n’a point vu cesser la lutte entre le radicalisme et les élémens conservateurs, lutte qui tend à s’apaiser, il est vrai, sur certains points, mais qui reste encore vive à Fribourg et dans le Tessin. L’Allemagne, déjà si perplexe dans le choix d’une politique extérieure, semble retombée dans la somnolence de sa vie intérieure. En Prusse seulement, la session qui vient de s’ouvrir montre l’antagonisme du parti féodal et du libéralisme modéré. La Hollande en est toujours à ses paisibles travaux, dont les discussions législatives qui se poursuivent sont la régulière expression. L’Italie ! l’Italie reste encore ce qu’elle a été depuis ses dernières commotions et même avant ces commotions, le théâtre à demi voilé d’un travail plein de mystères et d’incertitude.

Si on observe les états italiens dans leur existence individuelle, chacun a ses traits distincts et sa sphère d’action. Le Piémont marche évidemment au premier rang aujourd’hui, et il le doit surtout à l’intelligente et vigoureuse initiative qu’il a su prendre en s’alliant à l’Occident dans une question qui intéresse l’Europe entière, en montrant le drapeau italien là où n’a point paru encore le drapeau des maîtres de la Lombardie. Est-ce à dire que le Piémont n’ait pas lui-même ses difficultés et ses pièges ? Le cabinet de Turin vient de voir se dénouer à l’honneur des deux parties son récent démêlé diplomatique avec la Toscane ; mais il lui reste encore ses différends avec Rome au sujet de toutes les questions religieuses, et un esprit d’équitable conciliation vint-il enfin écarter ces différends, il lui resterait en outre des difficultés financières qui ne sont pas sans gravité. Ce qu’il y a de brillant et de généreux dans le rôle du Piémont, le voyage de Victor-Emmanuel à Paris et à Londres l’a révélé. Le roi est revenu à Turin satisfait de l’accueil qu’il a reçu, et cette situation même peut donner plus de force au gouvernement piémontais pour surmonter ses embarras intérieurs. De tous les pays de l’Italie, l’état romain est sans contredit le plus éprouvé. Ici malheureusement il est à craindre qu’il n’y ait que peu de progrès dans l’affermissement d’un pouvoir dont l’indépendance est pourtant la garantie des nations catholiques. On ne saurait se faire illusion, les années ont beau passer, l’expédition de Rome dure encore, et sa durée reste peut-être la triste, mais nécessaire condition de la sécurité temporelle du saint-siège.

À Naples, on a vu quelles complications ont été sur le point de surgir et de mettre le gouvernement des Deux-Siciles presque en lutte directe avec la France et l’Angleterre. Ces complications se sont heureusement évanouies ; une politique prévoyante semble avoir prévalu. À vrai dire, comme à tous les souverains absolus, il peut arriver souvent au roi Ferdinand II d’être servi dans son système intérieur au-delà de ce qu’il veut. Dans de tels pays, il n’y a qu’une volonté au sommet, et elle peut être éclairée ; mais il y a à tous les degrés mille petits despotismes qui, au lieu de désarmer les passions révolutionnaires, les activent et les enflamment là où la libéralité des actes serait infiniment plus efficace et bien des fois plus conforme à la pensée du souverain. Il y a dans le gouvernement napolitain des hommes faits pour comprendre et pratiquer cette dernière politique. De ce nombre est M. Lodovico Bianchini, aujourd’hui ministre de l’intérieur, et qui exerce provisoirement la direction de la police depuis la retraite de M. Mazza. M. Bianchini n’est point un homme nouveau ; il a l’expérience que donne une longue pratique administrative, et il s’est signalé surtout par des écrits sérieux sur l’histoire des finances du royaume de Naples, sur la situation civile et économique de la Sicile, sur les réformes commerciales accomplies en Angleterre. Récemment encore il vient de publier une œuvre nouvelle sur les principes de la science du bien-être social et de l’économie publique. C’est tout un traité des conditions de l’ordre et du progrès dans les sociétés. Écrivain consciencieux en même temps que ministre de son souverain, M. Bianchini ne peut puiser dans l’étude d’autre conseil que celui d’une politique prévoyante et libérale, la plus propre au demeurant à garantir le royaume de Naples de bouleversemens nouveaux.

Mais au-dessus de ces traits divers de l’existence individuelle des états italiens il reste toujours une question dominante, celle de la situation générale de l’Italie, qui touche par tant de côtés à la situation générale de l’Europe. Que le conflit qui a mis le continent en armes ait retenti presque comme un appel au-delà des Alpes, qu’il ait ravivé des espérances, laissé entrevoir des possibilités nouvelles, cela ne saurait surprendre. L’Italie est comme tous les peuples qui souffrent, qui attendent sans cesse, et qui croient chaque jour voir arriver l’occasion favorable. C’est à une impatience de ce genre sans doute qu’obéissait récemment M. Manin, l’ancien dictateur de Venise, en jetant une fois de plus dans la polémique ce grand problème des aspirations italiennes. Le malheur de l’Italie, c’est que dans les rêves de régénération formés pour elle, la chimère prenne si souvent la place de la réalité, même quand on cherche le mieux à se rapprocher du possible. Dans les rêves d’aujourd’hui, le Piémont occupe évidemment une grande place. Il y a là une maison royale populaire, un gouvernement constitué, qui a des traditions, de grandes alliances, une armée, une force organisée. Il ne reste plus qu’à se servir de cette force, à la diriger vers le but commun. Le Piémont a sans nul doute au-delà des Alpes une position considérable, qui peut s’accroître encore ; mais il est le premier intéressé à résister à des suggestions, à des entraînemens qui le perdraient lui-même sans sauver l’Italie. Ce n’est pas la complicité de l’esprit révolutionnaire déguisée sons une forme quelconque qui ajouterait à sa force, elle ferait sa faiblesse. C’est justement parce que le Piémont est un état régulier qui a des traditions, des alliances, une armée courageuse et fidèle, qu’il doit se conduire comme un état régulier, et qu’il a autant à se garder d’un certain genre d’alliés que de ses ennemis propres. M. de Cavour, qui reste toujours à la tête du ministère, ne peut certainement que conseiller cette politique au roi Victor-Emmanuel. C’est celle de la maison de Savoie, et c’est la seule qui puisse servir l’Italie dans ses vrais intérêts, dans ses justes aspirations.

Où en est de son côté cette autre péninsule qui embrasse l’Espagne et le Portugal ? Ce ne sont point à coup sûr les événemens qui ont manqué à l’Espagne en peu de temps. Une révolution travaillant à s’organiser, des cortès constituantes à peu près en permanence, des discussions passionnées, des conflits de pouvoirs, des agitations religieuses, des tentatives de guerre civile, tout s’est réuni pour éprouver un pays déjà soumis jusqu’ici à tant d’expériences. L’histoire de l’Espagne depuis plus d’une année peut se résumer en un mot : c’est la lutte entre l’anarchie révolutionnaire et un certain esprit d’ordre renaissant. Lequel l’emportera ? Tout semble incliner vers l’ordre aujourd’hui. Une chose est manifeste, c’est la décadence du parti qui s’appelle démocratique. Ce parti n’a jamais été bien puissant au-delà des Pyrénées, et il n’est pas même populaire. Il n’a dû d’entrer dans les cortès qu’à un ébranlement révolutionnaire. Il espérait jouer un rôle en circonvenant le duc de la Victoire, dont il aurait fait au besoin son dictateur : il n’a point réussi. Il comptait tout au moins trouver quelque force dans une alliance avec les progressistes avancés : ceux-ci n’osent pas avouer son alliance, et les progressistes modérés la déclinent chaque jour énergiquement. Le parti démocratique reste donc avec lui-même, ce qui est peu. Le général O’Donnell achevait, il y a quelques jours, sa défaite en révélant dans les cortès avec un mélange de réserve et de cruauté que ces fiers tribuns, toujours prêts à faire la guerre au gouvernement, n’étaient pas moins fort traitables. L’un d’eux, M. Ordax y Avecilla, avait manifesté, à ce qu’il paraît, l’intention d’accepter le poste de ministre plénipotentiaire à Mexico, — qui ne lui a point été accordé. La révélation a fait quelque scandale ; de là une recrudescence de fureurs démocratique contre le général O’Donnell, et cette recrudescence même n’a pas peu contribué à fortifier l’ascendant du ministre de la guerre. Un incident tout récent est venu mettre de nouveau à l’épreuve cette situation. On sait les désordres qui ont eu lieu à Saragosse. Une des conséquences de ces désordres a été la disgrâce, — déguisée sous une démission volontaire, — du commandant militaire de l’Aragon, du général Gurrea, dont le rôle n’a point été fort clair dans ces événemens. Ce qu’il y a à remarquer, c’est que le général Gurrea était l’ami très intime du duc de la Victoire en même temps que l’espoir du parti démocratique et des progressistes avancés. Tout semble donc indiquer un développement croissant de cette situation que le duc de la Victoire couvre de son nom, et dont le général O’Donnell est la force réelle. Les révolutionnaires espagnols ne tenteront-ils pas un suprême effort pour combattre ces tendances ? C’est là une éventualité dont on paraît se préoccuper à Madrid, et contre laquelle le gouvernement est armé. La révolution triomphait il y a un an au-delà des Pyrénées, elle semble battre en retraite aujourd’hui.

Le Portugal a de plus que l’Espagne la paix des partis, cette trêve des opinions ou des passions qui dure depuis quelques années, et qu’est venu corroborer l’avènement au trône du roi dom Pedro V. Chartistes et septembristes se sont réunis pour saluer cet avènement, qui en définitive a peu modifié les conditions réelles du royaume portugais. La session régulière des chambres s’ouvrira sans doute le 2 janvier selon l’habitude ; le duc de Saldanha reste à la tête du gouvernement. Telle est encore la situation du Portugal. Les luttes des partis se réveilleront-elles dans les chambres ? Le cabinet de Lisbonne semble décidé à prendre position sur un terrain tout autre que le terrain politique, sur celui des améliorations matérielles, et le voyage du ministre des finances, de M. Fontes Pereira de Mello, n’est point étranger à la réalisation de ces vues de progrès pratique. Le roi a tenu, dit-on, à ce que son ministre vit de près de grandes administrations ; mais en outre le voyage de M. Fontes a eu un objet plus direct. Le ministère actuel de Lisbonne a accompli, depuis qu’il est au pouvoir, de grandes mesures financières, dont l’une est la conversion de la dette. Malheureusement une portion notable des porteurs anglais des titres de la dette extérieure a refusé jusqu’ici d’adhérer à cette conversion, de sorte que le seul fonds portugais qui ait jamais eu une valeur positive n’était pas même admis à la bourse de Londres. Il s’agissait de faire cesser ce conflit. Sous ce rapport, le voyage de M. Fontes n’aura point été sans résultat, s’il est vrai, comme on l’assure, que la dette portugaise doive prochainement reparaître sur le grand marché régulateur du stock-exchange. Ce moyen de crédit reconquis, il restait à l’utiliser, et ce second objet de la tournée financière de M. Fontes paraît devoir être également atteint. Le ministre des finances du roi dom Pedro s’est occupé de négociations avec une grande société de capitalistes français et anglais qui prendrait immédiatement à sa charge la construction du réseau complet des chemins de fer portugais. Ce serait à coup sûr la plus immense révolution économique dans un pays qui, avec le sol le plus riche, le climat le plus varié et la plus telle position géographique de l’Europe, n’a pas même, à l’heure qu’il est, des routes ordinaires.

À l’extrémité orientale de l’Europe enfin est un pays à qui cette année n’a point souri non plus que la précédente : c’est la Grèce. Le royaume hellénique pourtant s’occupe à mettre un peu d’ordre dans ses affaires, assez troublées. Les chambres réunies le mois dernier sont parvenues non sans peine, bien que l’œuvre fût aisée, à voter leur réponse au discours d’inauguration du roi Othon. Le sénat et la chambre des députés ont paraphrasé la harangue royale. En général les membres du nouveau cabinet s’appliquent à écarter ce qui pourrait être un péril, à bien faire comprendre qu’il n’y a qu’un ministère de moins, que la politique reste la même, — une politique de neutralité, de bienveillance et de reconnaissance pour les puissances protectrices. Il faut bien avouer cependant que les derniers événemens ont laissé un désordre profond dans les imaginations helléniques. Que disait récemment un député publiciste d’Athènes ? Il disait que les Grecs, en se joignant aux insurgés de l’Épire, croyaient venir en aide aux alliés, bien loin de contrarier leurs desseins ; les Grecs n’avaient d’autre but que de devancer les Russes à Constantinople et de soutenir là sans doute un nouveau siège de Byzance contre un autre Mahomet ! C’est là justement l’effort qu’on ne demandait point aux Grecs, et plus ils insistent à se défendre d’avoir eu un moment d’hallucination périlleuse, plus il est à craindre que cette hallucination ne soit point entièrement dissipée, bien qu’elle se cache sous l’apparence de la résignation à une réalité plus modeste.

Dans le mouvement universel des choses, le Nouveau-Monde occupe certes une grande place, et cette place tend chaque jour à s’agrandir. Les États-Unis touchent peut-être à une période critique pour leur existence intérieure aussi bien que pour leur politique extérieure. Le message annuel du président au congrès est donc attendu avec une certaine impatience. On espère qu’il jettera quelque jour sur l’ensemble d’une situation qui est très grave et sur le véritable état des relations du cabinet de Washington avec l’Angleterre, car le différend n’est pas encore aplani, et le gouvernement anglais ne paraît pas disposé à reconnaître, par le rappel de son ministre, M. Crampton, qu’il ait eu dans l’affaire du recrutement les torts que l’attorney général, M. Cushing, lui a reprochés avec une amertume qui a fort envenimé le débat. Mais on sait que la chambre des représentans n’ayant pas, en trente-neuf scrutins, réussi à nommer son président, et par conséquent le congrès n’étant pas constitué à la date des dernières nouvelles, l’envoi du message n’a pu avoir lieu. Nous n’analyserons pas pour le moment les élémens de la situation, tels qu’ils ressortent de ces longs et inutiles efforts pour dégager une majorité dans le sein du congrès ; il suffira de dire que c’est l’apparition du parti ultra-américain et ultra-protestant, connu sous le nom de know-nothing, qui menace l’ascendant du parti démocratique, identifié avec l’administration actuelle. L’abolitionisme et le maintien de l’esclavage ne figurent qu’au second plan dans la mêlée des opinions, quoique la lutte des deux systèmes soit au fond de tout ce qui s’est passé dans le cours des derniers mois, et doive très prochainement reparaître comme le principal élément de la classification des partis. Ce que nous cherchons maintenant dans la situation actuelle, c’est l’influence qu’elle doit exercer dans la politique extérieure du gouvernement des États-Unis. Or, il est permis de le voir sans en éprouver de regrets, le résultat manifeste d’une pareille division dans un pays si mal organisé d’ailleurs pour faire sentir le poids de sa volonté dans les grandes affaires du monde, c’est l’impuissance.

Voilà une expression qui n’est pas habituelle quand on parle des États-Unis ; mais si elle va jusqu’au bout de notre pensée, nous ne croyons cependant pas qu’on puisse la taxer d’exagération, et nous sommes persuadés qu’en Amérique il n’y a pas un homme d’état vraiment digne de ce nom qui ne soit profondément convaincu que le gouvernement fédéral doit éviter avec soin toute occasion de révéler sa faiblesse en poussant trop loin sa prétention de ne compter avec personne. Il faudrait, pour justifier une prétention de ce genre, que la politique des États-Unis fût sincèrement inoffensive, que le peuple américain, satisfait du lot qui lui est échu sur la terre, se contentât de l’exploiter, de le féconder, de l’embellir, sans jeter un œil de convoitise surtout ce qui est à sa portée. Alors en effet on comprendrait et on respecterait l’isolement des États-Unis. Rassuré par leur sagesse, on ne ferait que des vœux pour leur prospérité. Malheureusement on les a vus depuis quelques années passer de la neutralité, relativement aux affaires de l’Europe, à un américanisme agressif qui ne tend à rien moins qu’à se créer une influence sur tout un continent, et à faire de cette prépondérance dans le Nouveau-Monde un moyen d’action contre l’ancien. La bienveillance dont ils étaient l’objet a donc fait place à un sentiment de défiance qui trouvera une certaine satisfaction dans les graves embarras qu’annonce pour cette année à l’administration de M. Pierce l’animosité croissante des partis sur toute l’étendue du territoire fédéral. La grande république, qui se proclamait complaisamment la république modèle, perdra de son prestige quand on verra ses élections ensanglantées aboutir à l’annulation des forces publiques et à la permanence de l’anarchie, quand on verra l’activité du pays se consumer en luttes personnelles, le pouvoir exécutif douter de lui-même en présence des troubles qui agitent le Kansas, et l’hospitalité si vantée des États-Unis remise en question par un esprit jaloux qui semble emprunté aux institutions exclusives des anciennes cités grecques.

Les républiques hispano-américaines, à qui l’imitation des États-Unis n’a pas été moins fatale que les intrigues du cabinet de Washington, ouvriront-elles les yeux sur le danger du système démocratique dont elles ont adopté toutes les exagérations ? comprendront-elles le vice des théories de self-government que les diplomates de l’Union paraissent avoir pour mission de prêcher dans ces petits états, bouleversés par d’incessantes révolutions, où ils applaudissent aux plus odieux triomphes de la force, comme M. Wheeler vient de le faire sans scrupule au Nicaragua ? C’est à peine si nous osons l’espérer. Et pourtant rien ne sauvera le Mexique, rien ne sauvera l’Amérique centrale tout entière d’invasions comme celle du colonel Walker, si ce n’est une meilleure discipline politique maintenue par des gouvernemens plus forts, des institutions plus stables que tout ce qu’on y a essayé jusqu’à présent. C’est à la faveur d’une guerre civile qui avait épuisé toutes les forces vitales du pays, en se donnant pour l’allié des démocrates insurgés contre l’autorité légale, qu’un aventurier audacieux a pu occuper une des plus importantes positions du globe. Il y fait fusiller sans miséricorde les hommes qui, après avoir courbé la tête dans un premier moment de surprise et de terreur, comme on livre sa bourse au brigand qui vous couche en joue, ont ensuite cherché à relever le drapeau national. Le général Corral, dont l’exécution est certaine, a été jugé par un conseil de guerre, où pas un nom ne révèle la présence d’un homme de race espagnole, et mis à mort pour avoir exprimé dans une lettre au général guatémalien Guardiola les vœux d’un patriotisme honorable. Reconnu solennellement et sans hésiter par l’envoyé américain, M. Wheeler, dont nous parlions tout à l’heure, qui ne paraît pas se douter de l’énormité d’une pareille résolution, le gouvernement de Walker a aussitôt expédié un ministre aux États-Unis, Américain du Nord comme lui-même, nous n’avons pas besoin de le dire, et cette étrange entreprise, qui rappelle en plein XIXe siècle les conquêtes des Barbares ou les expéditions des pirates dans le moyen âge, prétend aux honneurs d’une société politique régulièrement constituée. Que fera-t-on à Washington en présence des protestations réitérées de tous les états qui avoisinent le Nicaragua, et qui se sentent menacés de son sort, protestations qui sans doute auront été communiquées à plusieurs puissances européennes ? Avouera-t-on M. Wheeler ? Recevra-t-on l’envoyé du prétendu gouvernement des flibustiers ? En un mot, s’associera-t-on à cette politique de revolver, qui, après avoir manqué ses débuts à Cuba, dans la Basse-Californie, sous les auspices du même Walker, et en Sonora, — hélas ! avec un nom français à sa tête, — a trouvé momentanément une meilleure chance au cœur de l’Amérique centrale ? C’est une épreuve sérieuse à laquelle va être soumis le gouvernement des États-Unis. En attendant, l’Amérique centrale se débat dans les convulsions. D’un côté les autres républiques protestent, et de l’autre le président de Guatemala, le général Carrera, vient, dit-on, de battre le gouvernement démocratique du Honduras, ce qui peut l’amener à marcher contre les envahisseurs du Nicaragua. Ainsi se succèdent et se poursuivent les révolutions d’une extrémité à l’autre de ce continent, de Mexico à Montevideo, de Bogota à Lima.

Qu’on rassemble ces traits épars, ceux qui appartiennent à la vieille Europe aussi bien que ceux qui peignent le monde nouveau, le plus caractéristique, le plus frappant, c’est la permanence de la guerre, de la lutte. Voilà comment se trouvent justifiés ceux qui annonçaient il y a quelques années la paix universelle et ceux qui l’annoncent encore, comme si la lutte n’était pas partout ! C’est la condition terrible et universelle qui trouve son application même dans l’industrie. Il ne dépend point des hommes de l’éviter ; mais, en subissant une loi nécessaire, ils peuvent en tempérer les rigueurs inutiles ou odieuses. En acceptant la lutte sous toutes ses formes, ils peuvent et doivent se proposer le triomphe de la justice et du droit dans les conflits des peuples, la prééminence des grandeurs morales au milieu du développement de toutes les forces matérielles ; c’est la le meilleur souhait pour l’année qui commence.

CH. DE MAZADE.


Il devient de plus en plus difficile d’exprimer une opinion sincère, indépendante, sur quelque sujet que ce soit. Les parties intéressées ont recours aux procédés les plus étranges pour infirmer le jugement dont elles croient avoir à se plaindre ; elles accusent de mauvaise foi, de légèreté, d’étourderie les écrivains qui ont blessé leur amour-propre. Il serait vraiment beaucoup plus simple de dire : Je m’admire ; mes amis s’associent à la haute estime que j’ai pour moi-même. Vous êtes d’un avis contraire, donc je vous récuse. De cette façon, la discussion ne s’égarerait plus ; le public saurait à quoi s’en tenir. Peintres et poètes ne relèveraient plus que d’eux-mêmes ; ils diraient ce qu’ils pensent de leurs œuvres, et leur parole ferait loi. On n’aurait plus à redouter les caprices ou les erreurs de ceux qui prennent la peine de les étudier. La méthode que je propose se recommande par le bon sens et l’à-propos. Personne en effet ne peut avoir la prétention de juger l’œuvre d’un peintre aussi bien que lui-même ; c’est une vérité qui n’a pas besoin d’être démontrée. Comment pénétrer les secrètes intentions qui ont dirigé l’auteur d’un poème ou d’un tableau ? comment parler de lui en termes convenables, si l’on n’a pas été admis à l’honneur de ses confidences ? Il n’y a qu’imprudence et danger à donner son avis en ne consultant que sa propre pensée.

C’est pour m’être placé dans cette périlleuse condition que je me suis attiré de la part de M. Madrazo le plus terrible des reproches, le reproche de mauvaise foi. Il y a trois mois, je parlais de l’école espagnole, c’est-à-dire des œuvres envoyées par l’Espagne à l’exposition de Paris. J’avais eu soin d’estimer la valeur présente de chaque nation au nom de son passé, abstraction faite des nations voisines, pour éviter toute comparaison blessante. Après avoir estimé Cornélius et Overbeck en rappelant les noms d’Holbein et d’Albert Durer, je croyais pouvoir estimer librement M. Madrazo en rappelant les noms de Murillo et de Velasquez. Il parait que je m’abusais. M. Madrazo prend pour une offense la liberté de mon langage et l’impitoyable fidélité de mes souvenirs. Dans une lettre adressée au directeur de la Revue, il m’accuse en termes formels d’avoir parlé du portrait de la reine Isabelle, d’avoir exprimé sur ce portrait une opinion qui ne repose sur aucun fondement. Murillo et Velasquez m’ont porté malheur. Si j’avais eu la prudence de ne pas rappeler leurs noms, ou si j’avais proclamé M. Madrazo héritier légitime de ces deux maîtres illustres, j’aurais sans doute évité sa colère, peut-être même obtenu ses remerciemens. Je ne puis ni effacer ni atténuer ma faute ; mais j’ai le droit de discuter l’accusation portée contre moi. Avant d’exiger de moi un acte de contrition, on me permettra de me défendre.

Je veux croire que M. Madrazo se trompe de bonne foi, qu’il attribue vraiment à mes paroles le sens qu’il leur donne dans sa lettre. Quelques lecteurs penseront peut-être qu’il abuse de sa qualité d’étranger, et qu’après un séjour en France de plusieurs années, il est au moins étonnant qu’on se méprenne à ce point ; mais, puisque M. Madrazo m’accuse d’avoir parlé à Paris d’un portrait à peine ébauché qui est demeuré à Madrid dans son atelier, je me vois forcé de commenter et d’expliquer mes paroles. Je lui ai reproché de n’avoir pas tiré parti de ses modèles, et j’ai ajouté : « Je ne veux parler ni du portrait de la reine, ni du portrait de son mari don Francisco, qui n’offrent pas à la peinture d’abondantes ressources. » Que le portrait de la reine soit présent ou absent, peu importe. L’opinion que j’exprime ne s’applique pas à l’œuvre de M. Madrazo, mais au visage de la reine considéré comme modèle. M. Madrazo aura beau retourner ces deux lignes en tout sens, il ne réussira jamais à prouver que j’ai parlé d’un portrait sans l’avoir vu. Si j’avais dit : Je ne veux pas ne pas parler du portrait de la reine, il serait en droit de m’accuser, car deux négations valent une affirmation ; mais je me borne à dire : Je ne veux pas parler du portrait de la reine.

Je défie les plus habiles héritiers de Saumaise et de Scaliger de trouver dans cette ligne l’expression d’une opinion quelconque sur le portrait de la reine d’Espagne. Que M. Madrazo m’accuse de manquer de goût, de le juger avec une extrême sévérité, avec injustice, je ne m’en étonnerai pas. Dès que je n’admire pas sa peinture, je ne dois pas trouver singulier qu’il récuse mon témoignage. Mais quand il se laisse aller jusqu’au reproche de mauvaise foi, j’ai le droit de lui dire : Vous ne m’avez pas compris ou vous feignez de ne pas me comprendre. Ce que vous appliquez au portrait inachevé de la reine Isabelle s’applique dans ma pensée, dans la pensée de tous ceux qui connaissent notre langue, au visage de la reine et non pas au portrait, c’est-à-dire que si j’avais à juger le portrait de la reine, je ne vous reprocherais pas d’avoir fait un ouvrage imparfait sous le rapport de l’élégance et de la beauté. Une lecture attentive suffit pour démontrer que mes paroles ne peuvent s’appliquer ni au portrait de la reine ni au portrait de son mari. Ma défense se réduit au dilemme que voici : ou M. Madrazo connaît notre langue, et dans ce cas il ne peut m’accuser de mauvaise foi, ou il ne connaît pas notre langue, et dans ce cas son accusation est sans valeur, puisqu’il a négligé de consulter des juges compétens. Qu’il me souhaite un peu plus de goût en souvenir de l’archevêque de Grenade, à la bonne heure ; quant à ma bonne foi, pour tous ceux qui savent le français, elle ne saurait être mise en doute.

GUSTAVE PLANCHE.

Tableaux de l’Histoire de Suisse, par M. Monnard[1]. — Genève continue son mouvement intellectuel un peu uniforme, mais toujours sérieux et digne d’intérêt. Les esprits originaux y sont rares, et cependant il est plus rare encore qu’un Genevois prenne la plume pour répéter exactement la chose qu’on a dite avant lui. Il a fait généralement, lorsqu’il écrit un livre, une petite découverte littéraire, philosophique, historique ; la découverte quelquefois est bien modeste, mais n’importe, elle est réelle, et l’auteur n’a que le tort de l’enfouir de nouveau dans un ou plusieurs gros volumes que personne ne lira peut-être, si bien que la découverte est comme si elle n’était pas. Le défaut de tous les livres genevois en général, c’est de s’adresser à un public exclusivement lettré et qui doit tout lire, et de ne pas s’inquiéter assez du public beaucoup plus nombreux qui a d’autres affaires que celles de la littérature et qui n’est pas obligé de tout lire. L’esprit genevois n’a pas le don de prosélytisme. Ainsi les protestans de Genève publient chaque année en l’honneur de leur religion une foule de traités, de romans, de nouvelles et de pamphlets, souvent intéressans, qui jamais n’ont été lus ailleurs qu’en Angleterre ou en Amérique. M. Charles Monnard échappe assez heureusement à ce défaut, et ses productions peuvent être lues avec plaisir et profit par quiconque n’a pas l’honneur d’être Genevois. M. Charles Monnard est, comme on le sait, un des continuateurs de Müller ; il connaît son histoire de Suisse jusque dans ses infiniment petits, et si nous avions à lui faire un reproche, ce serait précisément de la connaître trop. C’est au moins tout ce que nous nous permettrons de reprocher à ses Tableaux d’histoire de la Suisse au dix-huitième siècle. Cette période de l’histoire helvétique est généralement assez mal connue, et elle mérite peu de l’être, si on regarde l’histoire plutôt comme une source d’émotions morales que comme une œuvre d’érudits. Ce n’est point que les talens, les dévouemens, les héroïsmes, y soient plus rares qu’à une autre époque ; seulement ils ont le tort de venir à une de ces mauvaises périodes où la vertu est inutile et perd elle-même de son prix. C’est une période de transition et de confusion où les faits ne s’enchaînent point d’une manière logique, où les élémens de la vie n’ont point d’unité, — une période d’anarchie en un mot. Les vieilles aristocraties subsistent encore, et se défendent cruellement, surtout à Berne ; la monarchie gouverne encore à Neuchâtel et à Saint-Gall ; les cantons démocratiques, surveillés par les aristocraties environnantes, travaillés par les influences contraires de l’Autriche et de la France, se livrent à des saturnales inouïes. La vie industrielle commence à peine à Bâle, à Glaris, à Appenzell. Tel est le spectacle que présente la Suisse depuis la mort de Louis XIV jusqu’à la fondation de la république helvétique. Rien n’est frappant comme de voir à quel point cette histoire de la Suisse au XVIIIe siècle ressemble à celle de la France, et nous pourrions dire du continent européen. L’ancien régime, trop faible pour gouverner, assez fort cependant pour se défendre, essaie de maintenir ses prérogatives surannées ; il est défait enfin, et sur ses ruines un régime moderne s’établit à grand’peine par une longue suite d’essais et de révolutions contradictoires qui se déroulent encore sous nos yeux, sans parvenir, pas plus qu’en France, à pouvoir se définir nettement. Cette histoire éclaire la nôtre en plus d’un sens, et M. Monnard, en l’écrivant, a accompli sous plus d’un rapport une œuvre française.

ÉMILE MONTÉGUT.

V. de Mars.
  1. Un volume in-18, Cherbuliez, Genève.