Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1854

Chronique n° 545
31 décembre 1854


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 décembre 1854.

Lorsque, dans l’histoire de ce siècle, ces années qui passent et se précipitent vers l’inévitable terme se relèveront devant la pensée, comme pour rendre témoignage d’elles-mêmes, chacune apparaîtra avec son caractère distinct, avec ses signes indélébiles. Chacune aura sa signification selon la valeur et le poids des événemens sur lesquels elle aura imprimé sa date. L’une aura vu la révolution se répandre partout, les institutions s’affaisser, la civilisation réduite à une défense désespérée ; l’autre se confondra avec la résurrection des pouvoirs les plus entiers, accomplie au milieu de la lassitude des peuples. Celle-ci rappellera une guerre, quelque tentative usurpatrice, quelque attentat de la force, celle-là une paix nouvelle d’où datera un déplacement d’influences. À peine en restera-t-il quelques-unes qui auront disparu sans laisser de traces. À travers ces périodes indifférentes, comptez les années qui ont, pour ainsi dire, un nom dans l’histoire de notre temps, qui ont marqué soit au point de vue du travail intérieur des peuples, soit au point de vue des relations générales de l’Europe : cela formera pour notre siècle, à coup sûr, un ensemble de dates significatives, — étapes assez nombreuses dans une carrière qui n’est encore qu’à demi parcourue. Et cette année elle-même, cette année qui s’achève aujourd’hui, quel sera son caractère ? à quel titre figurera-t-elle dans l’enchaînement des choses contemporaines ? On n’ira point chercher dans son histoire quelque grand mouvement d’opinion intérieure, un progrès politique accompli, quelque réveil tout-puissant de la vie intellectuelle. Sous ce rapport, elle n’offre rien de caractéristique. Ce sera l’année de la première grande lutte engagée en Europe depuis 1815, de la première guerre entreprise et soutenue en commun depuis des siècles par l’Angleterre et la France, d’une alliance nouvelle scellée entre les deux puissances de l’Occident et l’Autriche, d’une coalition graduellement formée au nom du droit et de la sécurité du continent.

Qui eût pu prévoir il y a deux ans, au lendemain de la résurrection de l’empire parmi nous, que la France et l’Angleterre allaient se trouver dans les termes d’une sincère et forte intimité, que le jeune et chevaleresque empereur d’Autriche, s’élevant au-dessus des préjugés vulgaires, allait accepter, en signe de la loyauté de son alliance, une décoration française instituée la veille d’Austerlitz ? Tout cela s’est vu cependant, et tout cela est l’œuvre de l’empereur Nicolas. Étrange succès d’une politique plus ambitieuse que prévoyante ! Lorsque l’année 1854 commençait, on n’était point sans entrevoir déjà où conduisait cette redoutable question de prépondérance que la politique russe était allée poser à Constantinople. De jour en jour, les conflits s’aggravaient, et les scissions devenaient plus irréparables. Les hostilités étaient ouvertes entre la Turquie et la Russie sur le Danube. La diplomatie réunie à Vienne, après s’être vue réduite à reconnaître son impuissance, venait de déposer le germe de l’alliance européenne dans le premier protocole du 5 décembre 1853. La sanglante exécution de Sinope arrachait nos flottes à leur inaction, et les poussait dans la Mer-Noire. À ce moment, le dernier mot n’était cependant pas encore prononcé entre les puissances occidentales et la Russie ; la guerre n’existait pas, et la paix, résolument acceptée par l’empereur Nicolas, le laissait en possession d’une influence qu’on semblait à peine contester.

Ainsi se dessinait la situation de l’Europe à la première heure de 1854. À quel point l’année qui finit laisse-t-elle aujourd’hui cette question formidable. La Russie a fait une campagne des moins heureuses dans les principautés ; elle n’a franchi le Danube un moment que pour repasser le fleuve après avoir vainement menacé Silistrie et pour se retirer des provinces moldo-valaques elles-mêmes sous la pression des forces de la Turquie, de nos armées qui arrivaient en Orient, et des soldats de l’Autriche prêts à entrer dans les principautés. Transportés sur le territoire russe, nos soldats ont signalé leur présence en Crimée par deux victoires, dont l’une, celle d’Inkerman, égale les faits d’armes les plus terribles. La citadelle de la puissance russe dans l’Euxin, Sébastopol, malgré une défense vigoureuse qui peut prolonger la lutte sans changer le dénouement, reste sous le feu de nos canons et sous la pointe de l’épée des années alliées. Diplomatiquement, la Russie a épuisé ce qui lui restait d’influence au-delà du Rhin pour immobiliser l’Allemagne. Elle n’y a réussi que dans une certaine mesure. Elle n’a point empêché l’alliance austro-prussienne du 20 avril, qui a déterminé en partie l’évacuation des principautés ; elle n’a point empêché l’Autriche de signer d’abord le protocole du 9 avril, d’échanger ensuite avec l’Angleterre et la France les notes du 8 août, stipulant des garanties que l’Allemagne, tout entière a fini par s’approprier, et plus récemment elle n’a pu retarder d’une heure la signature du traité du 2 décembre, qui, en corroborant les garanties du 8 août, fait de ces conditions le dernier mot de la paix possible aujourd’hui pour l’Europe. Tel est donc, au double point de vue militaire et diplomatique, l’état présent de cette lutte gigantesque, où chaque puissance a son rôle, et qui n’attend, pour se développer encore ou se restreindre et s’apaiser, qu’une résolution suprême de la Russie. Pour tout dire, il ne semble guère probable que cette résolution soit favorable à la paix.

L’expression naturelle de cette situation en ce qui touche la France et l’Angleterre se retrouve dans le discours par lequel l’empereur vient d’ouvrir la session législative, dans les mesures qu’il propose, ainsi que dans les discussions récentes des chambres anglaises et dans les actes législatifs que le cabinet de Londres a soumis au parlement. Des deux côtés, c’est la même pensée, — celle de donner une impulsion vigoureuse à la guerre et de redoubler d’efforts pour mettre les armées alliées en état de poursuivre leur glorieuse campagne. Aussi le gouvernement français a-t-il demandé dès le premier jour au corps législatif une levée de cent quarante mille hommes et un emprunt de 500 millions. C’est pour des propositions sinon de la même nature, du moins tendant au même but, que le cabinet anglais a devancé l’époque de la réunion habituelle du parlement. Le gouvernement britannique avait à réclamer des chambres une double autorisation, — celle de mobiliser la milice pour l’envoyer tenir garnison à Gibraltar, à Malte, aux Iles-Ioniennes et même dans l’Amérique du Nord, à la place des troupes régulières, seules employées en Crimée, — et celle de recruter une légion de soldats étrangers. En définitive, les deux bills ont été volés par le parlement. Ce n’est point cependant sans difficulté et sans que le ministère anglais ait eu à subir de rudes assauts, qui ont même été un moment sur le point de le mettre en minorité. Non pas que le parlement voulût refuser au cabinet les moyens de faire la guerre ; bien au contraire, l’opposition accusait le gouvernement d’avoir agi avec mollesse et imprévoyance, d’avoir fait une campagne inutile comme celle de la Baltique, de n’avoir point envoyé en temps opportun des renforts en Crimée, en un mot de s’être laissé surprendre par les circonstances, parce qu’il avait trop cru à la paix. Tous ces griefs n’ont point manqué d’être habilement groupés et exposés, notamment par lord Derby dans la chambre haute, et par M. Disraeli dans la chambre des communes. Que le gouvernement anglais se soit trouvé quelque peu pris au dépourvu avec une organisation militaire comme celle de l’Angleterre, si peu propre à une grande guerre ; que des fautes aient été commises, qu’il y ait eu à Londres comme partout des illusions sur les conditions véritables de l’expédition de Crimée, cela n’est point douteux. Le ministre de la guerre, le duc de Newcastle, l’a confessé avec une entière franchise ; tous les membres du cabinet ont fait le même aveu. Il faut dire cependant que le ministère anglais s’est trouvé dans un singulier embarras. Le parlement a eu beau voter une augmentation considérable de l’armée : cela n’a point fait que les hommes fussent réellement sous le drapeau ; et que les nouveaux enrôlés fussent des soldats aguerris. C’est là ce qu’a objecté non sans raison lord John Russell.

Le malheur du ministère anglais, c’est de n’avoir pas semblé dès l’origine répondre à la vivacité du sentiment populaire et de paraître encore divisé sur plus d’un point. La vérité est que s’il a obtenu les deux bills qu’il réclamait, il ne doit pas ce résultat favorable à un excès de confiance du parlement : il le doit à la difficulté de former un autre ministère, et les atteintes qu’il a subies dans les dernières discussions ne laissent pas de le placer dans une situation assez périlleuse vis-à-vis du parlement, qui se réunira de nouveau dans un mois. Il n’est point impossible que quelques-uns des ministres n’aient à porter la peine de circonstances irritantes pour les susceptibilités du patriotisme britannique. Sera-ce lord Aberdeen, qui a toujours passé pour incliner vers une politique plus favorable à la paix ? Sera-ce le duc de Newcastle, qui, comme préposé aux affaires de la guerre, aurait à porter la responsabilité de fautes inévitables ? Ce sont pour le moment les deux ministres les plus menacés ; seulement la retraite de ces deux membres du cabinet ne simplifierait nullement la situation. Il resterait une bien autre question : il s’agirait de savoir qui serait chargé de former une administration nouvelle. Serait-ce lord Palmerston ? serait-ce lord John Russell ? Toujours est-il que les débats récens du parlement laissent le cabinet anglais dans les conditions les plus précaires. Si ces discussions ont été vives du reste sur certains points, toutes les dissidences ont disparu, tous les sentimens se sont confondus dans une patriotique unanimité à l’égard de ces héroïques armées auxquelles l’Angleterre et la France ont remis le soin de défendre une grande cause. Il est peu de séances comparables à celle où lord John Russell et M. Disraeli sont venus d’une voix émue prononcer une sorte d’éloge funèbre de ces intrépides victimes du champ de bataille de la Crimée, comme après une autre guerre du Péloponèse. Et s’il est encore des hommes qui demandent à quoi sert la parole humaine dans les affaires publiques, on peut leur répondre qu’elle sert du moins parfois à être l’écho d’un peuple libre honorant par la voix de ses orateurs les plus illustres ceux qui meurent pour sa cause. Le parlement anglais a émis un vote solennel de remerciemens et d’admiration à l’armée française, et le corps législatif à son tour, dans les délibérations intérieures d’une de ses commissions, vient de charger son président d’adresser les mêmes témoignages aux soldats de l’Angleterre. Ainsi se fortifie politiquement l’alliance des deux peuples, comme elle est cimentée chaque jour par ces deux armées qui bravent ensemble le feu, les maladies, les privations, et qui acquièrent dans ces épreuves une telle trempe de courage, qu’elles iraient avec une virile confiance au-devant des luttes les plus inégales.

C’est sur ce terrain d’une action sérieuse et efficace que la France et l’Angleterre ne peuvent manquer désormais d’attendre l’Autriche, dans le cas où la Russie refuserait de souscrire à des conditions acceptées en principe par l’Europe entière, en y comprenant même la Prusse. Le traité du 2 décembre est le point de départ de cette politique nouvelle. Il est aujourd’hui public, et on peut en apprécier la valeur et le sens. L’autre jour, dans le parlement, lord John Russell avait parlé de cette transaction comme d’un acte indifférent ; l’empereur la qualifiait plus justement dans son discours au corps législatif, en l’appelant une alliance défensive qui deviendrait peut-être bientôt offensive. À travers toutes les interprétations qu’on peut donner du traité de Vienne, c’est là en réalité son caractère, et c’est ce qui en fait un acte sérieux dans les circonstances présentes. Le principe d’une alliance offensive et défensive y est évidemment inscrit d’une manière implicite. Que cette alliance, avant de devenir complète et effective, soit sujette encore à diverses conditions, cela est bien clair : qu’on songe cependant que ces conditions sont celles de la France et de l’Angleterre. Sur tous les points qui forment les garanties du 8 août, l’Autriche s’engage d’une façon irrévocable. De concert avec la France et l’Angleterre, elle défend l’intégrité de l’empire ottoman dans les principautés ; d’accord avec les deux puissances, elle fixe une date au-delà de laquelle il ne reste plus que l’emploi de la force.

Que peut signifier cette date en effet, si ce n’est que pour l’Autriche elle-même il y a une limite nécessaire et prochaine aux négociations infructueuses ? Ce n’est point au reste de telle ou telle stipulation que ressort l’importance du traité de décembre ; cette importance ressort de l’acte dans son ensemble, des conjonctures dans lesquelles il a été signé, de la situation particulière de l’Autriche, de l’état général de l’Europe. Qu’on envisage sous ces divers aspects le traité de Vienne, on en saisira la gravité. Diplomatiquement, il met fin à tout un système d’alliances en dégageant l’Autriche de toute solidarité avec la Russie ; politiquement aujourd’hui, il écarte le danger le plus sérieux peut-être, celui d’une intervention des élémens révolutionnaires. Jusqu’ici, l’Europe est parvenue à soutenir l’épreuve d’une lutte gigantesque sans laisser l’esprit de révolution s’introduire dans ses conseils ou dans ses actes. La guerre actuelle est restée une guerre essentiellement politique, ayant un but politique déterminé, et soutenue par la force régulière des années. On ne saurait méconnaître que l’altitude générale de l’Autriche depuis l’origine de la question n’ait singulièrement contribué à écarter les tentations ou les occasions qui pouvaient s’offrir de dénaturer cette lutte. C’est cette situation que le traité récent est venu confirmer et assurer, et en vérité M. Mazzini a choisi l’heure opportune pour chercher à souffler la révolution en Italie, pour remettre les armes dans les mains de ses séides ! Que peut donc offrir M. Mazzini à la malheureuse Italie ? Il lui offre le sort de la Grèce, comme il le dit lui-même dans son manifeste émané du comité national d’action. Il envoie à une mort inutile quelques victimes de plus qui n’auront pas même cette fois le mérite de se dévouer à une tentative généreuse. M. Mazzini est tout simplement l’auxiliaire de la Russie, et c’est contre cette alliance étrange que l’alliance du 2 décembre est un rempart efficace.

Le traité de Vienne a une autre valeur dans la question qui s’agite ; il résume d’une manière saisissante le chemin que l’Europe a fait depuis un an. Quand on dit que la guerre a été jusqu’ici sans résultat, qu’elle n’a eu d’autre effet que d’immoler des hommes, que la question n’a pas fait un pas depuis qu’elle est engagée, on peut apprécier ici ce qui en est. Il y a un an, on eût trouvé certes fort extraordinaires et presque fabuleuses les conditions du 8 août ; aujourd’hui ces conditions sont le minimum de la paix poursuivie en commun par les trois puissances signataires du traité du 2 décembre. Non-seulement l’Autriche, l’Angleterre et la France ont adopté les termes des propositions du 8 août, elles ont dû nécessairement s’entendre encore sur le vrai sens de ces propositions ; elles sont d’accord dans l’interprétation des garanties revendiquées. Pour l’Autriche comme pour l’Angleterre et la France, les traités anciens entre la Russie et la Turquie n’existent plus. Il ne doit plus rien rester du protectorat russe en Orient, pas plus dans les principautés qu’en ce qui touche les chrétiens du rit grec. La liberté du Danube doit être assurée. La prépotence de la Russie dans la Mer-Noire ne saurait plus être compatible avec l’équilibre de l’Europe. La diplomatie russe n’en est point sans doute à ignorer cette communauté de vues des trois puissances qui ont contracté l’alliance du 2 décembre. L’envoyé du tsar à Vienne, le prince Gortchakof, a pu s’en assurer dans une récente conférence provoquée par lui, et où les conditions de la paix lui ont été indubitablement communiquées telles que nous les indiquons. Seulement, après une prétendue acceptation des quatre garanties à la veille du traité du 2 décembre, le prince Gortchakof parait s’être trouvé tout à coup dépourvu des pouvoirs nécessaires pour examiner la signification de ces garanties. Il aurait décliné toute négociation comme dépassant ses moyens, et il en aurait référé à Saint-Pétersbourg. Il ne reste plus donc que peu de temps aujourd’hui, si la Russie n’accepte pas les propositions qui lui sont faites, pour que le traité du 2 décembre produise toutes ses conséquences, et alors, on n’en peut douter, le jeune empereur François-Joseph et son ministre, M. de Buol, ne s’arrêteront pas dans la voie où ils sont entrés avec une calme et mûre résolution.

Mais la Prusse suivra-t-elle. L’Autriche, et, à vrai dire, quelle est la politique de la Prusse après le traité récemment conclu à Vienne ? Le cabinet de Berlin s’est rattaché plus que jamais à l’acceptation fort illusoire des quatre garanties par la Russie. Il s’est hâté de recommander le fait à la considération des cours de Londres et de Paris en leur faisant sentir le prix de cette adhésion sans réserve et sans détour du gouvernement russe à un principe commun de négociation. On ne demandait pas précisément l’adoption d’une base de négociation ; d’ailleurs le cabinet de Berlin était-il en position de dire quel sens la Russie attachait aux quatre garanties et quel sens il y attachait lui-même ? Il oubliait ainsi sans contredit le plus essentiel. Le traité du 2 décembre, par lui-même au surplus, ne laisse point d’avoir jeté la Prusse dans des perplexités singulières. Ce n’est point que la Prusse trouve rien d’exorbitant dans l’acte signé par les trois puissances : bien au contraire, elle adhère aux principes qu’il consacre, elle les admire, elle leur prodigue ses sympathies ; mais elle ne saurait rien faire pour eux. Après tout, n’est-ce point l’affaire de l’Autriche encore plus que celle de la Prusse ? Tel est l’empire d’une situation fausse, que la Prusse, en présence du traité du 2 décembre, n’a trouvé d’autre moyen qu’un expédient déjà plusieurs fois renouvelé, celui d’une mission extraordinaire à Londres, à Paris et à Vienne. M. d’Usedom a été envoyé en Angleterre, d’où il devait, dit-on, se rendre en France. Le colonel de Manteuffel a été envoyé près de l’empereur d’Autriche. Quel était le but de ces pérégrinations diplomatiques ? Le gouvernement prussien ne pouvait évidemment avoir la prétention de conclure une alliance séparée avec les deux puissances de l’Occident sur d’autres bases que celles qui ont été établies à Vienne. S’il en a eu la pensée, il a dû être promptement détrompé. Dans le fond, il n’est point impossible que les envoyés du roi de Prusse n’aient eu simplement pour devoir d’observer, d’examiner l’état des choses.

Telle qu’elle est, cette mission n’a donc point eu le caractère et l’importance qu’on a pu lui attribuer ; mais elle offre certainement des particularités singulières, très propres à donner une idée des perplexités et de l’indécision de la politique prussienne. Qu’on le remarque en effet : l’envoyé du roi Frédéric-Guillaume à Londres, M. d’Usedom, est un homme d’un esprit éclairé et libéral, inclinant vers les puissances occidentales ; le colonel de Manteuffel au contraire est connu pour ses sympathies en faveur de la Russie, il appartient au parti de la croix. Chose plus étrange encore et de nature à inspirer quelques réflexions au président du conseil, M. de Manteuffel ! le libéral et le russe, en acceptant leur mission, ont décliné toute communication avec le chef du cabinet lui-même, et n’ont voulu être en rapport qu’avec le roi. Le colonel de Manteuffel trouve son oncle, le président du conseil, trop occidental ; M. d’Usedom trouve le chef du cabinet trop russe. Cela ne prouve-t-il pas la singulière position que s’est faite M. de Manteuffel au milieu de toutes les influences qui se débattent à Berlin ? Ainsi se poursuit cette politique plus remplie de caprices que de fixité. Ainsi marche ce roi à demi théologien, à demi lettré, inclinant naturellement vers toutes les résolutions généreuses, l’homme le plus spirituel et le plus séduisant de son royaume, mais qui éprouve une invincible répugnance à se décider, et qui subit sans s’en douter l’empire d’un entourage tout entier dévoué à la Russie. Faute de pouvoir l’entraîner dans une alliance avec le tsar, l’entourage de Frédéric-Guillaume compte encore peut-être le retenir dans la neutralité peu glorieuse où il est resté jusqu’ici.

C’est la Gazette de la Croix, on ne l’Ignore pas, qui est dans la presse l’organe de cette coterie, moins prussienne à coup sûr que moscovite. Or la Gazette de la Croix est entrée dans une fureur sans égale, lorsque la Revue a eu l’idée l’autre jour, non certes de dévoiler les mystères de la cour de Berlin, mais d’initier le public de l’Europe à quelques vérités connues de ceux qui sont en position de savoir. La Gazette de la Croix, qui parait mieux au courant des choses de la Russie que des choses de la France, et qui parle de nos hommes et de notre littérature avec un tact par trop tudesque, semble même être restée convaincue qu’elle avait infligé à la Revue une rude leçon, qui la réduirait pour longtemps au silence. La Revue n’a point sans doute à consulter la Gazette de la Croix ; elle consulte la convenance d’un grand intérêt public qu’elle prétend servir. Elle reprendra ses libres peintures quand il le faudra. Elle parlera surtout, si les tristes conseils du parti de la croix venaient à prévaloir à Berlin. Elle parlera également, si, comme il faut le croire, le roi Frédéric-Guillaume, cédant à ses inclinations naturelles, entre dans l’alliance où ses intérêts l’appellent, où l’Europe l’attend, et cette fois ce sera pour montrer quels obstacles il a eu à vaincre autour de lui, quels liens il a eu a secouer. Les renseignemens ne nous manqueront pas pour peindre au naturel le parti russe de Berlin, — le plus grand ennemi du roi pour le moment.

Que ressort-il de ces élémens complexes de la situation de l’Europe à l’heure où nous sommes, à l’heure où va expirer cette année 1854 ? Malheureusement il n’y a guère d’illusions à se faire : la paix serait possible sans doute ; elle n’est pas probable. Il serait assez hasardeux de l’augurer des duplicités, des réticences, des habiletés de la Russie, et encore plus des levées nouvelles qui viennent de coïncider avec la signature du traité du 2 décembre. La vérité est que tout semble s’ordonner pour la guerre bien plus que pour la paix ; mais si la Russie laisse échapper l’occasion actuelle, elle risque de voir chaque jour s’accroître le faisceau des forces qui lui sont opposées. La Prusse elle-même ne pourra manquer de suivre le mouvement universel. Les neutralités deviendront des hostilités. Dans le Danemark, il est douteux que la politique russe ressaisisse de sitôt son ascendant. La Suède reste calme, non indifférente pourtant, et on raconte un mot singulier, qui ne serait pas fort ancien, qui aurait été adressé à un ministre de Suède. Celui-ci, interrogé sur son souverain, aurait dit, à l’occasion de la clôture récente du parlement de Stockholm, que le roi avait eu une bonne diète. – « Quand on a une bonne diète l’hiver, aurait-on répondu, c’est le cas d’avoir un grand appétit au printemps. » Et voilà comment, à travers tout, cette année s’en va en laissant l’Europe en présence de perspectives plus guerrières que pacifiques ; voilà comment 1854 aura vu naître et se dérouler une lutte dont l’issue reste un mystère encore aujourd’hui.

L’année finit donc au milieu des complications d’une immense question européenne et au milieu du silence de la vie intérieure. Politiquement et matériellement, cette période qui s’achève laisse peu de résultats, sans nul doute, au point de vue intérieur ; elle a vu se poursuivre un mouvement régulier d’intérêts, et n’a été marquée que par les suites d’une crise alimentaire prolongée ; il en est encore ainsi aujourd’hui. C’est dans ces conditions que se réunissait récemment le corps législatif, et le chef de l’état ne faisait qu’obéir à la préoccupation universelle en concentrant la pensée de son discours d’inauguration dans les affaires extérieures, en donnant la place la plus considérable aux mesures jugées dès ce moment indispensables pour la continuation de la guerre. Le corps législatif, on le sait, n’a point à discuter de réponse au discours du souverain ; il n’a point même à exercer un contrôle direct sur les affaires extérieures. Il n’a pu s’en occuper qu’indirectement, à l’occasion du projet d’émission du nouvel emprunt de 500 millions annoncé par l’empereur. C’est la première question dont ait été saisi le corps législatif, et ici naturellement toutes les dissidences s’effacent : la loi a été votée à l’unanimité. Le gouvernement a été autorisé à émettre l’emprunt, et, comme il l’avait déjà fait précédemment, il a choisi la forme d’une souscription nationale. Il restait à fixer le taux de l’émission, et c’est ce qui vient d’être fait aujourd’hui même. La rente 4 1/2 p. 100 sera émise au taux de 92 francs, la rente 3 p, 100 au taux de 65 fr. 25 c. Les combinaisons et les avantages offerts aux souscripteurs sont à peu près les mêmes que dans le dernier emprunt, et les versemens sont échelonnés en dix-huit termes, les paiemens par anticipation restant admis de droit avec escompte. Le vote de l’emprunt est le tribut unanime du sentiment patriotique dans des circonstances exceptionnelles. Maintenant la session régulière commence : les travaux du corps législatif vont s’ouvrir avec l’année nouvelle, ils se mêleront à ce mouvement qui renaît, qui embrasse tous les intérêts, tous les activités de la vie sociale, — mouvement indépendant de la vie officielle, qui a lui-même parfois ses incidens, ses symptômes, ses deuils de temps à autre, comme il arrive quand vient à disparaître soudainement un homme élevé par son talent et par son caractère au niveau de toutes les situations. C’est ainsi que la mort est venue prendre, dans la forte maturité de l’esprit, M. Léon Faucher, qui par son âge semblait encore promis à l’avenir. M. Léon Faucher s’était fait une place dans notre temps autant par sa supériorité d’économiste que par la vigueur de caractère qu’il avait montrée dans la politique active en des momens où le pouvoir n’avait rien de séduisant. Retiré de la scène officielle, il avait retrouvé le travail et l’étude, et c’est d’une main déjà malade qu’il traçait avec une si nette fermeté ces pages remarquables qu’un a vues ici sur les finances de la guerre. M. Léon Faucher était un soldat éprouvé et fidèle de ces vieilles idées libérales et conservatrices qui ont toujours leur place. Comment pourraient-elles disparaître, puisqu’elles sont l’essence de la civilisation moderne, l’aliment des intelligences, le regret ou le désir de toutes les âmes viriles, la raison secrète de tout le développement de notre temps ?

Les hommes restent souvent en route, ils s’en vont parfois avant l’âge et disparaissent avec les années ; les idées survivent en se transformant ; quand elles ne règnent plus souverainement dans les faits, elles se réfugient dans les esprits ; l’intelligence s’en empare pour les passer de nouveau au creuset de l’expérience et de l’étude, pour rechercher par quelles causes elles ont été impuissantes dans leurs diverses réalisations, par quelles voies elles peuvent retrouver leur efficacité et leur ascendant. Dans cette enquête poursuivie à la lumière des catastrophes, c’est une société tout entière qui reparaît avec ses élémens de toute sorte, avec ses instincts généreux et ses déviations, avec ses oscillations et ses défaillances. Ce tableau véridique et sincère de la société moderne, il se trouve retracé avec éloquence, avec le meilleur désir d’arriver à une conclusion juste et sûre, dans ce livre que publie aujourd’hui M. de Carné, dans ces remarquables Etudes sur l’Histoire du gouvernement représentatif en France de 1789 à 1848 ; — de 1789 à 1848 ou plutôt à 1854, c’est-à-dire plus de soixante années d’histoire, plus de soixante années d’agitations, durant lesquelles tout s’est produit et rien n’a duré ! Est-ce à dire que, dans cette succession de régimes, la France change périodiquement de nature et d’idéal ? Non sans doute, elle a toujours les mêmes goûts, les mêmes instincts, les mêmes préférences ; seulement elle n’est point parvenue à trouver ces conditions simples et fortes propres à la garantir des surprises et des piéges sans cesse tendus à son activité périlleuse. Que les organisations violentes et factices ne durent pas, rien n’est plus simple. Que les établissemens qui semblaient réunir toutes les conditions de modération, de sécurité et de souplesse aient disparu avec la même facilité, c’est là l’éternel problème des esprits qui n’aiment point à se laisser emporter par les événemens sans se demander d’où ils viennent et où ils vont. Il y a peu de jours, à l’Institut, M. Guizot, rappelant un mot de M. Royer-Collard, disait que les sciences morales et politiques avaient toujours leur place dans le gouvernement des hommes, ne fût-ce que pour aider à savoir ce qu’on dit quand on parle et ce qu’on fait quand on agit. La première de ces sciences, la première maîtresse de la vie humaine, c’est l’expérience, c’est l’histoire. Appliquée à ces soixante années qui sont derrière nous, l’histoire montre justement le point où chaque tentative dégénère, où la fureur des partis et des systèmes l’emporte sur la vérité.

C’est sous cette inspiration que M. de Carné trace ces pages dont la plupart ont déjà vu le jour ici. Comment la révolution de 1789 est devenue la révolution de 1792 et de 1793 pour tomber dans la dissolution du directoire, comment les fortes et glorieuses institutions du consulat ont abouti à l’empire et à la subversion de l’Europe ; comment la restauration s’est usée dans la lutte entre des tendances impossibles et le mouvement invincible de la société moderne ; comment enfin la bourgeoisie, arrivée au pouvoir, a vu la victoire échapper de ses mains, lorsqu’elle croyait avoir trouvé le dernier mot de la révolution française : telle est la trame substantielle de ces Etudes. Il y a un système fort commode quand il s’agit d’un événement comme la révolution française : il consiste à tout rejeter sur une certaine fatalité mystérieuse. Si la révolution s’est faite spoliatrice et meurtrière dans sa première époque, si l’empire a poussé au-delà de toute mesure le système de la compression intérieure et de la conquête universelle, si la restauration est allée se jeter contre l’écueil de juillet, et si la révolution de 1830, à son tour, a trouvé l’écueil de 1848, c’est la fatalité qui a conduit les événemens ! Il n’y a d’autre fatalité que la passion et l’aveuglement des hommes, et c’est ce que M. de Carné fait voir avec une lumineuse sagacité, en montrant à chaque période, à côté des conséquences devenues inévitables, les fautes et les erreurs qui les ont engendrées. La politique ainsi n’est plus une sorte de champ de bataille où la force aveugle domine seule. C’est la loi morale qui s’accomplit, qui attache un châtiment à toutes les déviations, et fait sortir les catastrophes les moins prévues de l’oubli, de l’imprévoyance ou de la coupable connivence des hommes. C’est là certes la leçon la plus éloquente de l’histoire contemporaine. Nous ne saurions dire qu’elle n’ait coûté un peu cher ; mais l’expérience serait encore utile, si elle servait à réveiller dans toutes les âmes l’instinct vigoureux de la responsabilité, qui est la première condition de la liberté, si elle contribuait à ranimer ce sentiment chez ceux qui agissent et chez ceux qui pensent, comme la lumière secrète de leurs actes et de leurs inspirations.

Après tout, il y aura toujours dans l’esprit de la France un goût naturel et invincible pour ce genre d’études et de recherches morales ou politiques, dut-on ne pas se souvenir exactement dans l’occasion de conformer les actes et les paroles aux théories. La philosophie et l’histoire mettront en lumière ces vérités supérieures, qui ont toujours leur opportunité, et qui n’eurent jamais plus d’à-propos que de notre temps. C’est l’élément sérieux, instructif, du développement intellectuel de notre pays. Tournez cependant les feuilles de ce livre de la littérature contemporaine où tant d’œuvres élevées sont inscrites et peuvent s’inscrire encore : combien de pages restent ouvertes à l’invention féconde, à l’imagination gracieuse ou énergique, à l’analyse ingénieuse ou éloquente, à la fiction juste et vraie ! A travers des incertitudes qui tiennent moins peut-être à l’absence de talent qu’à l’absence d’un but, d’une régle, d’un lien commun, le mouvement littéraire n’en suit pas moins son cours. La poésie balbutie dans une langue qui n’a plus l’originalité d’autrefois et qui n’a pas encore trouvé son originalité nouvelle. Le roman se multiplie sous toutes les formes ; les livres de voyages, les peintures de mœurs se succèdent. M. Paul de Molènes recueille ses récits, fruits d’une imagination vigoureuse. M. Paul de Musset rassemble ses souvenirs d’un voyage en Italie, et ces souvenirs forment un livre plein d’attrait. Ainsi s’offre la vie littéraire sous ses aspects divers, lui donnant à son livre le litre d’Histoires sentimentales et militaires, M. de Molènes lui a certainement donné le nom qui pouvait le mieux lui convenir. N’est-ce point en effet ce mélange de sentiment et de liberté militaire qui fait le charme saisissant de ces récits ? M. de Molènes a trouvé en Afrique le sujet de la plupart de ces contes, dont le type est celui des Solitudes de Sidi-Pontrailles. Il recueille aujourd’hui des impressions nouvelles en Orient. Chose étrange en effet : tandis que se publiaient ici les Histoires sentimentales et militaires, l’auteur conduisait ses spahis sur le champ de bataille d’Inkermann, songeant assez peu aux belles-lettres, on le comprend. Il vivait de cette mâle et forte vie dont il a déjà fait plus d’une fois passer le reflet dans ses pages avec une verve passionnée et communicative. Intéresser l’esprit et le cœur, c’est là après tout le dernier mot dans la littérature, et de même que M. de Molènes intéresse à ses héros, M. Paul de Musset intéresse au récit de ses excursions au-delà des Alpes ; c’est là le caractère de ce Voyage pittoresque en Italie où l’art du dessin ajoute aux tableaux de l’écrivain. C’est en observateur ingénieux, en esprit fin et élégant, que M. Paul de Musset traverse ces contrées immortelles, décrivant les mœurs, s’arrêtent devant les richesses de la peinture, peignant la nature et les hommes, ranimant cette existence italienne dans son originalité pittoresque. Passer les Alpes, aller de Naples à Venise, qu’est-ce donc aujourd’hui ? l’Italie est à peine une étape pour les esprits heureux ; l’instinct des voyages a besoin d’autres espaces. C’est à peine si l’on peut s’attendre à trouver quelque nouveauté dans quelque archipel inconnu. Lorsque nous aurons exploré le monde, alors il ne nous restera plus peut-être qu’à découvrir quelque coin ignoré dans notre propre pays, — et cette découverte inespérée ne laissera pas d’avoir un charme secret et émouvant. L’esprit y trouvera une source nouvelle d’inspiration. La littérature gagnera peut-être à se rapprocher du sol natal, comme pour y puiser le rajeunissement et la force. Puisse donc aujourd’hui l’esprit littéraire se retremper à cette source ou à une autre, pour entrer dans la carrière qui s’ouvre avec la fraîcheur et la puissance d’une jeunesse nouvelle ! Il a peu produit dans l’année qui finit ; il produira sans doute dans l’année qui commence. Oublions ce qui est derrière nous, et marchons d’un cœur libre et ferme vers cet avenir que nos bonnes volontés feront éclatant ou stérile. Puissent aussi les autres nations trouver dans leur vie littéraire comme dans leur vie politique les prospérités et les succès qu’elles poursuivent sans les atteindre toujours !

Chacune de ces nations a sa part dans l’histoire contemporaine ; chacune a ses intérêts, ses affaires pratiques, ses crises parfois et ses préoccupations. Chez la plupart, ces préoccupations ont leur retentissement naturel dans les parlemens. En Angleterre, on a vu comment la question de la guerre avec la Russie était devenue l’occasion de discussions sérieuses et animées, et cependant le parlement n’a eu à s’occuper encore que des moyens militaires. Il reste à aborder les questions financières, qui ne seront point agitées sans doute avec moins de passion. En Prusse, un membre du parti libéral dans la seconde chambre a fait une motion pour qu’il fût adressé, contre l’usage, une réponse au discours royal. Cette motion n’avait d’autre but que d’engager la chambre dans une discussion sur les affaires extérieures, si le principe même de l’adresse eût été admis ; mais cette motion a été repoussée justement à cause de ce qu’elle faisait pressentir. Aujourd’hui en Prusse comme en Angleterre, les chambres ont suspendu leurs travaux et sont entrées dans les vacances de Noël. Il en est de même en Belgique, où le parlement s’est ajourné jusqu’à la mi-janvier. Les élats-généraux de La Haye ont aussi suspendu leur session pour ne reprendre leurs travaux qu’au mois de février. Cette suspension n’a point eu lieu cependant sans être précédée, dans les chambres hollandaises, de quelques incidens qui se sont produits à l’occasion de la discussion du budget. C’est d’abord le budget de la marine qui a été rejeté par la chambre. Le motif de ce rejet était le désir du parlement de voir adopter un système de restauration de la marine. Il en est résulté la retraite du ministre de ce département, M. Enslie, qui a été remplacé provisoirement par le ministre de la guerre, M. Forstner de Dambenoy. En dehors de cet incident, la grande question soulevée dans la discussion du budget est celle de la réforme des impôts. Le gouvernement avait proposé la suppression des droits de tonnage et de mouture, avec une certaine compensation pour le fisc, résultant d’une augmentation du droit sur la distillerie indigène. De leur coté, divers députés, MM. van Rosse, Thorbecke, van Hœvell, ont fait une proposition tendant à la suppression des droits de tonnage et des droits sur les combustibles. Les opinions se sont trouvées assez divergentes sur l’opportunité de cette mesure, de même que de celle présentée par le gouvernement. Il s’en est suivi quelque incertitude, d’autant plus que le gouvernement lui-même soumettait l’exécution de ces mesures aux circonstances politiques dans lesquelles se trouve l’Europe. Le résultat définitif a été que tous les partis se sont entendus pour ajourner à l’année prochaine la question de la réforme des impôts, et c’est après ce vote que les états-généraux ont interrompu leur session.

Ce n’est pas seulement sur le vieux sol de l’Europe que cette vie politique se déroule avec ses intérêts et ses problèmes. Dans cette multitude de peuples qui s’agitent, qui cherchent le mot de leur destinée à travers des péripéties toujours renaissantes, les spectacles varient avec les races, avec les hémisphères. Le Nouveau-Monde a aussi sa part dans cette histoire de l’année qui finit, et qui a montré une fois de plus les États-Unis dans la puissance de leur développement, les républiques hispano-américaines dans les convulsions de leur anarchie. Le message annuel que vient de publier le président de l’Union n’est que le reflet de la situation actuelle de la grande république américaine, et dans cette situation il y a certes plus d’un trait caractéristique. Le gouvernement de Washington se présentait cette année devant le congrès avec une politique libre de toute complication, affranchie de toute solidarité dans les conflits récens de l’Europe. M. Franklin Pierre n’avait à mentionner qu’un petit nombre de contestations spéciales, qui ont donné lieu à des négociations entre les États-Unis et quelques gouvernemens européens. Il parle peu de l’Espagne, et ne prononce point le nom de Cuba, Il passe sous silence les projets d’annexion des îles Sandwich, qui ont paru se poursuivre un moment avec une singulière opiniâtreté. En général, sauf des réserves faites assez brièvement vis-à-vis de l’Espagne, et bien qu’on puisse voir poindre des difficultés nouvelles du coté du Mexique, M. Franklin Pierce s’attache à professer dans son message le principe d’une politique pacifique, — bien entendu en tant que la paix se concilie avec ce qu’il appelle l’agrandissement légitime des États-Unis. Que le président de l’Union tire quelque orgueil de cet agrandissement, rien n’est plus naturel ; qu’il cherche à mettre dans tout son jour la politique essentiellement pacifique des États-Unis en se fondant sur l’absence d’une armée permanente et de tout élément d’agression, c’est se faire une étrange illusion à soi-même, ou chercher un peu trop à faire illusion au monde. Qu’importe qu’il n’y ait point d’armée permanente et de système organisé pour l’agression là où l’envahissement est la pensée, la passion universelle, là où il se trouve des individus toujours prêts à se lancer en volontaires et à imiter de ces coups de fortune que le gouvernement vient ensuite décorer du nom d’agrandissement légitime ? La politique américaine est pacifique, comme elle est libérale. Certes les États-Unis ont mis un zèle énergique à soutenir le droit protecteur des neutres : ils l’ont soutenu au prix d’une guerre en 1812 ; ils ont renouvelé leurs efforts aujourd’hui pour le faire consacrer par des conventions solennelles, ainsi que l’atteste le message, de M. Franklin Pierre, et de là est né le traité récemment signé entre le cabinet de Washington et la Russie. Voici cependant un état européen, la Prusse, qui a proposé au gouvernement américain de compléter cette consécration du droit des neutres par l’interdiction des lettres de marque. Les États-Unis ont refusé, et M. Franklin Pierce en donne même une raison assez naïve : c’est que l’Union peut avoir besoin de délivrer des lettres de marque, de même qu’elle a besoin du droit des neutres pour son commerce. Cela veut dire tout simplement que la politique des États-Unis n’est nullement pacifique et libérale par principe ; elle s’inspire de l’intérêt américain et agit dans la mesure de ce que cet intérêt lui commande. Il en est ici comme dans la politique intérieure de l’Union, qui combine le principe de la liberté individuelle la plus illimitée avec l’existence de l’esclavage.

C’est ainsi que les États-Unis remplissent cette étonnante carrière où on les voit s’avancer, prodiguant toutes les contradictions, mêlant le courage moral le plus puissant et la violence la plus brutale, alliant une incontestable grandeur à un incontestable mépris de tout droit. Pour eux, le fait qui leur est le plus utile est leur droit, et ce fait est l’extension indéfinie de leur puissance, c’est l’agrandissement de leur commerce, le défrichement de leurs terres. La vie même des hommes n’est rien, pourvu que les chemins de fer sillonnent toutes les contrées de l’Union et que le désert se peuple. On comptait récemment que dans un très court espace de temps sept ou huit cents émigrans avaient péri par suite de naufrages sur les côtes de L’Amérique ; qu’importe ? il ne s’est pas moins vendu dans les deux premiers trimestres de cette année plus de 5 millions d’acres de terres. La fortune publique suit la même voie progressive. Les recettes du trésor fédéral dans la dernière année financière ont présenté un excédant de plus de 20 millions de dollars, auquel venaient se joindre des excédans antérieurs. Notez qu’à travers tout cela le cabinet de Washington a eu à payer 10 millions de dollars au Mexique pour le territoire qu’il s’est fait céder par le traité de Messilla. Les États-Unis se servent de leurs ressources pour éteindre leur dette, qui est déjà réduite à 44 millions de dollars, et qui dans quelques années sera complètement amortie. M. Pierce propose aujourd’hui de réduire les droits d’importation. La force d’agression qu’ils n’ont point avec une armée permanente, les États-Unis l’ont avec leurs finances. Ce qu’ils hésitent à conquérir par la violence, ils cherchent à l’acheter. Il est seulement à croire qu’ils ne réussiront pas partout, comme le prouve un vote récent par lequel le congrès de Madrid a déclaré que vendre l’île du Cuba, ce serait vendre l’honneur espagnol. M. Soulé était présent à cette séance, et il a pu s’assurer que l’heure de sa mission n’était point venue.

CH. DE MAZADE.


BIOGRAPHIE.
M. LEON FAUCHER.

Une belle intelligence, unie à un grand cœur, vient de s’éteindre. M. Léon Faucher, ancien ministre de l’intérieur, membre de l’Institut, vient de mourir. La Revue perd en lui un collaborateur éminent, l’Académie des sciences morales et politiques un de ses membres les plus laborieux et les plus jeunes, la France un de ses plus nobles enfans.

Né à Limoges le 8 septembre 1803, il avait à peine cinquante et un ans. Venu tout enfant à Toulouse, il a été élevé au collège de cette ville. C’est là que je l’ai connu. Plus jeune que lui de quelques années, je commençais mes études classiques au moment où il finissait les siennes ; mais cette différence s’est bientôt effacée, et nous nous sommes liés d’une de ces amitiés de jeunesse que rien ne peut altérer ni remplacer. Né sans aucune fortune, mais avec le goût des études sérieuses, il avait eu d’abord, comme presque tous les hommes illustres de notre temps, la pensée de se vouer à renseignement ; il vint à Paris dans cette intention, et y débuta comme précepteur des enfans de M. Dailly, maître de poste. Cette excellente famille ne tarda pas à l’apprécier et à l’adopter en quelque sorte ; les deux jeunes gens dont il a dirigé l’éducation ont toujours conservé pour lui les plus tendres sentimens d’affection et de respect, et dans la foule choisie qui a suivi ses obsèques, ils n’étaient pas les moins affligés, témoignage également honorable pour tous trois.

M. Léon Faucher avait d’abord montré une prédilection décidée pour les études philosophiques, mais il trouva une extrême difficulté à entrer dans l’Université comme professeur. Il se tourna alors vers la presse périodique, et commençait à peine à y pénétrer quand éclata la révolution de 1830. Je me souviens encore de la lettre enthousiaste qu’il m’écrivit au milieu du combat, mais il était trop jeune et trop inconnu pour que son nom figurât parmi les vainqueurs. Quand le nouveau gouvernement se constitua, il vit des journalistes, des écrivains, passer subitement aux premiers emplois de l’administration, de la magistrature et même du gouvernement. Plusieurs ont justifié cette faveur de la fortune par des talens exceptionnels ; mais beaucoup n’avaient sur lui d’autre avantage que d’être nés quelques années plus tôt, ce qui leur avait donné le temps de prendre rang. Il avait manqué son moment, et n’a retrouvé sa place que dix-huit ans après, quand une nouvelle révolution est venue balayer cette génération qu’il avait vue passer tout entière devant lui.

Tout ce qu’il dut à la révolution qui venait de satisfaire autour de lui tant d’ambitions fut d’entrer comme rédacteur au journal le Temps, pour remplir un des vides que ces promotions inespérées venaient de faire dans la presse. Il s’y distingua de bonne heure par la fermeté de son style et de sa pensée ; mais le moment des grands succès était passé. Rien de pareil aux dernières années de la restauration, à cette époque fiévreuse où quelques journalistes soulevaient à leur gré les masses populaires, ne devait plus se reproduire. La presse ne tint tête quelque temps au nouveau gouvernement qu’au prix de violences inouïes, qui répugnaient au caractère droit et à la raison déjà mûre de Léon Faucher. Il refusa de s’associer à l’ardente croisade de Carrel contre la monarchie nouvelle, et tout en se plaçant dans les rangs de l’opposition de gauche, où l’appelaient ses convictions, il porta dans ses opinions une modération qui n’excluait pas l’énergie. Ses principaux articles du Temps furent des fragmens sur la philosophie de l’histoire : il n’arriva que progressivement à la politique proprement dite.

Il essaya bientôt de créer un journal du dimanche, intitulé le Bien public. Ce journal ne réussit pas, et je ne l’aurais pas mentionné, s’il n’avait donné lieu à un acte admirable, connu des seuls amis de Léon Faucher. Le Bien public avait été fondé par des actionnaires ; il crut de son devoir, bien qu’il n’y fût nullement obligé, de leur rembourser tout ce qu’ils avaient avancé, et contracta sans hésiter de lourds engagemens qui ont pesé longtemps sur sa pauvre et laborieuse jeunesse. Il était déjà ce qu’il a toujours été, honnête et fier jusqu’à l’excès, si l’excès est possible en fait d’honneur. Il n’a jamais eu ce qui s’appelle du bonheur ; ses moindres pas lui ont coûté les plus grands efforts, et sans l’énergie de sa résolution, il n’aurait jamais triomphé des obstacles qu’il a rencontrés sur son chemin, et qu’il aggravait encore par l’austérité scrupuleuse de ses mœurs publiques et privées.

Cependant l’ardeur de la lutte, s’apaisait ; les passions anarchiques, vaincues dans de grandes batailles, avaient été refoulées dans les derniers rangs du peuple, où elles devaient fermenter en silence pour produire plus tard une explosion. L’opposition constitutionnelle s’était décidément séparée de la conspiration républicaine. Parmi les organes de cette opposition légale et parlementaire figurait au premier rang le Courrier français. Léon Faucher y entra d’abord comme rédacteur ordinaire, et le rédacteur en chef, M. Châtelain, étant venu à mourir en 1839, il fut naturellement désigné pour le remplacer. C’était encore alors une situation considérable que celle de rédacteur en chef d’un journal accrédité, après tous les glorieux exemples qu’on avait vus ; il en remplit les devoirs avec un sentiment peut-être exagéré de l’importance de ce rôle, mais cette exagération ne saurait être blâmée, puisqu’elle tournait au profit de la dignité personnelle, de l’indépendance et du talent.

J’arrivais alors moi-même à Paris, et j’essayais à mon tour de faire mes premières armes dans la presse. J’avais des opinions tout à fait différentes, et j’écrivais dans un journal, aujourd’hui oublié, qui défendait la politique de la majorité conservatrice et qui s’appelait le Journal général de France. Je rappelle ici pour la première fois ces faits obscurs, parce qu’ils n’ont pas été sans quelque influence sur un événement qui a fait alors beaucoup de bruit : je veux parler de la coalition. Léon Faucher voyait tous les jours MM. Thiers et Odilon Barrot, chefs de l’opposition constitutionnelle ; de mon côté, j’étais accueilli avec une bienveillance, qui ne m’a jamais manqué, par MM. Guizot et de Rémusat. Nous n’inventâmes ni l’un ni l’autre la coalition ; elle fut décidée dans des sphères où nous n’étions pas encore admis, mais dès que nous en vîmes poindre la pensée, nous la saisîmes tous deux avec ardeur.

Nous avions tort sans doute, puisque en fin de compte la coalition a si mal tourné. Ceux qui jugent toujours d’après l’événement diront que son succès était impossible. Je suis en effet porté à le croire aujourd’hui, après une plus longue expérience des rivalités humaines ; mais ce que je n’avouerais pas aussi volontiers, c’est que ce succès ne fût pas à désirer. Je n’exprime ici qu’une opinion personnelle, puisque la Revue où j’écris a été vivement engagée contre la coalition ; mais je croyais et je crois encore qu’une des principales causes de la faiblesse du gouvernement de juillet a été la division radicale des hommes qui avaient le plus contribué à le former. Qu’on s’y soit mal pris pour opérer entre eux un rapprochement, qu’on ait porté à tort dans la lutte contre les obstacles ces allures acerbes qui étaient alors le langage habituel des journaux, c’est possible. Le public français, si prompt à croire le mal en toute chose, et, il faut bien le dire, si peu habitué, si peu enclin et si peu propre à l’exercice de la liberté politique, n’a vu dans la coalition qu’une ligue d’ambitions ; il y avait plus et mieux, selon moi, — une pensée vraiment politique qui aurait sauvé la monarchie constitutionnelle en élargissant sa base ; Après 1848, une tentative du même genre a été essayée dans de bien meilleures conditions, et elle a encore échoué.

Ce n’est pas ici le lieu d’examiner comment la coalition triomphante s’est rompue après les élections de 1839. Après avoir fait l’un et l’autre ce que nous avions pu pour la mener à bien, nous reprîmes, après sa dissolution, notre place dans notre camp respectif, et peu à peu, quand les deux fractions un moment rapprochées en vinrent de nouveau aux mains avec acharnement, nous finîmes par partager les liassions hostiles que nous avions essayé de contenir. Ce court moment de la coalition est le seul où j’aie pris une part active à la polémique politique, et le résultat que j’avais obtenu n’était pas de nature à m’encourager à continuer : je quittai donc la presse quotidienne, Léon faucher y persévéra, et acquit de jour en jour, dans son parti, plus de renommée et d’autorité.

Quand le ministère du 1er mars 1840 se constitua, la coalition n’était pas encore tout à fait dissoute. M. Thiers devint président du conseil. M. de Rémusat ministre de l’intérieur, M. Guizot ambassadeur à Londres. Le nouveau président du conseil avait une considération marquée pour les journaux, qu’il regardait comme les plus sûrs moyens d’agir sur l’opinion : on vit, ce qui ne s’est peut-être jamais vu à ce point, et ce qui dans tous les cas n’est arrivé qu’alors pour les journaux de la gauche, de simples écrivains devenir les confidens intimes du gouvernement. Léon Faucher était, parmi eux, le plus écouté. Je ne dis pas qu’il ait toujours donné les meilleurs conseils, j’étais des lors rarement de son avis ; mais ce que je puis dire, parce que je l’ai vu, c’est qu’il fit preuve dans cette circonstance du plus absolu désintéressement : il n’usa jamais de son influence que pour ce qu’il croyait l’intérêt public.

Une occasion plus frappante encore se présenta bientôt pour lui de montrer une fois de plus l’inflexibilité de sa probité politique. Le ministère du 1er mars ayant été remplacé, cet homme, qui avait pris un moment une part active, quoique peu apparente, au gouvernement de son pays, continuait, comme par le passé, son labeur quotidien au Courrier français. La propriété de ce journal changea de mains, et les nouveaux acquéreurs annoncèrent l’intention d’en modifier un peu la couleur. Léon Faucher donna immédiatement sa démission de rédacteur eu chef : trait d’autant plus honorable, qu’en y renonçant il abandonnait l’unique fruit du travail de sa vie.

Il se consacra alors presque tout entier aux travaux économiques. Le premier article qu’il ait publié dans la Revue est du 1er novembre 1834. Quelques autres avaient suivi, notamment un travail sur l’état et la tendance de la propriété en France, de la fin de 1836, qui a été souvent cité comme une autorité, soit en France, soit en Angleterre, et un grand projet d’association commerciale entre la France, la Belgique, l’Espagne et la Suisse, qu’il avait appelée l’Union du Midi, et qui devait, à ses yeux, servir de contrepoids à l’association douanière allemande. Il avait aussi publié en 1837, au profit des jeunes libérés, un traité de la réforme des prisons, qui avait justement attiré l’attention par l’originalité des idées et par un profond sentiment d’humanité. Cependant, comme tous les hommes engagés dans la presse quotidienne, il n’avait pu encore produire aucune œuvre de longue haleine qui donnât la mesure de son talent.

Le 1er octobre 1843 parut dans la Revue un article sur White-Chapel qui devait être le premier d’une série, sur l’Angleterre industrielle. Des études analogues sur Saint-Giles, Liverpool, Manchester, Leeds, Birmingham, y parurent successivement, et l’ensemble fut réuni en deux volumes en 1845. C’est là le principal ouvrage de Léon Faucher, le seul que, dans sa carrière agitée, il ait eu le temps de terminer, malgré le travail opiniâtre qui a rempli sa vie. Ce n’est certes pas tout ce qu’il aurait pu faire, et j’ai toujours regretté que la nécessité de chaque jour ne lui permit pas de se recueillir assez pour montrer dans tout leur éclat les qualités vigoureuses de son esprit ; mais enfin c’était une œuvre complète, fruit de longues recherches et de fortes réflexions, remarquable surtout par ce style sobre et incisif qui ne se rencontre qu’avec la gravité de la pensée. Les Anglais eux-mêmes en ont jugé ainsi, et, bien que contesté sur plusieurs points, ce livre, souvent si sévère, est tenu en haute estime par nos voisins.

Vers la même époque, il lut à l’Académie des sciences morales et politiques des recherches sur l’or et sur l’argent considérés comme étalons de la valeur, un de ses meilleurs écrits, un de ceux qui portent le plus la marque d’un génie investigateur et scientifique. Il prenait part à la rédaction du Journal des Economistes, et y écrivait un assez grand nombre d’articles sur les questions économiques du moment, notamment sur nos tarifs de douane, un des objets les plus constans de ses études. Quand l’association française pour la liberté des échanges s’organisa sur le modèle de la fameuse ligue qui venait d’obtenir tant de succès en Angleterre, il en fut un des membres les plus zélés. Il s’y essayait avec succès à l’art oratoire, et ses discours, fortement nourris de faits et d’idées, n’étaient pas les moins applaudis. Malheureusement l’association pour la liberté des échanges, si conforme au véritable intérêt national, tomba dans quelques exagérations qui lui portèrent coup dans l’opinion. Avec son sens exact et pratique, Léon Faucher comprit le premier la portée de ces exagérations, et refusa de s’y associer par une lettre rendue publique.

Ce genre d’études l’avait naturellement appelé à s’occuper de grandes affaires industrielles. De puissantes compagnies s’étaient constituées, à l’instar de l’Angleterre, pour doter la France de l’industrie des chemins de fer. Quand il s’en forma une pour le chemin de Paris à Strasbourg, il en fit partie comme membre du conseil d’administration. Cependant le jour approchait où il allait reparaître dans la vie politique : il fut nommé, aux élections de 1846, par la ville manufacturière de Reims, où ses opinions en faveur de la liberté du commerce lui avaient concilié de vives sympathies, membre de la chambre des députés.

Je ne reviendrai pas avec détail sur ces temps douloureux où l’on vit le gouvernement de juillet, au milieu de succès inouis tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, incessamment battu en brèche par une opposition qui avait passé toutes les bornes. Plus que jamais aujourd’hui il est inutile de réveiller ces inconcevables querelles. Léon Faucher n’y prit part qu’à demi ; son goût le portait moins vers les violences personnelles que vers les questions sérieuses. Il traita avec distinction à la tribune quelques sujets spéciaux, et entre autres l’organisation des banques. Il y soutint des idées neuves, contestées alors, qui ont depuis reçu la sanction éclatante de l’expérience. Ce n’était pas malheureusement de ces intérêts qu’il s’agissait : le ministère avait le tort impardonnable, dans ce pays mobile et changeant, d’avoir occupé trop longtemps la scène ; la division se mit dans les rangs mêmes de la majorité, et quand un roi de soixante-quinze ans, fatigué de lutter contre l’injure et la calomnie, eut abdiqué cette couronne devenue trop lourde, tout fut entraîné, gouvernement et opposition, dans une ruine commune.

Je n’écris pas ici un panégyrique, je ne veux rien cacher, rien atténuer. Léon Faucher avait désapprouvé la funeste campagne des banquets patriotiques, qui, sous le prétexte légitime d’une agitation légale, devait soulever tant de passions révolutionnaires ; il avait même nettement refusé, malgré les clameurs soulevées contre lui dans son propre parti, d’assister au banquet de la capitale ; son instinct de gouvernement protestait contre toute connivence avec l’insurrection. Puis, quand il vit la gauche constitutionnelle outragée malgré lui dans la plus ardente résistance, il crut de son devoir de ne pas reculer, et il signa la mise en accusation des ministres. D’autres y verront peut-être le plus beau trait de sa vie : c’est pour moi le seul que je voudrais effacer de cette mémoire qui m’est si chère. Je comprends toutes les divergences d’opinion, et je crois que ce qui nous manque le plus en France pour l’exercice des droits politiques, c’est précisément ce respect de l’opinion d’autrui, si général en Angleterre ; je comprends aussi, pour l’avoir moi-même éprouvée, cette tyrannie de la discipline qui remplace dans les partis politiques la religion du drapeau chez les soldats ; je sais qu’il est des hommes intrépides, et il était du nombre, qui se font un point d’honneur de ne plus raisonner quand il s’agit de payer de sa personne dans un combat ; je sais enfin qu’aux yeux de quelques-uns des signataires, cette fatale démarche n’était qu’une concession apparente pour calmer les esprits irrités et sauver la monarchie : — elle n’en était pas moins un acte injuste, qui précipita la catastrophe au lieu de l’empêcher, et qui restera comme un témoignage des entraînemens où l’ardeur de la lutte peut porter parmi nous les cœurs les plus droits.

De ce jour date la plus belle partie de la vie de Léon Faucher. Quand les anciennes oppositions, un moment englouties dans le naufrage, sentirent le devoir de relever les ruines qu’elles avaient faites, il entra avec sa résolution ordinaire dans cette croisade réparatrice. Dès le 1er avril 1848, un mois après la révolution de février, il publiait dans la Revue une première étude sur l’organisation du travail. Réélu membre de l’assemblée constituante, il y figurait aux premiers rangs parmi les défenseurs de l’ordre ; il prit part à toutes les batailles de cette terrible époque, et quand l’élection du 10 décembre 1848 eut substitué aux pouvoirs sortis de la révolution un nom issu de la souveraineté populaire, il fit partie, d’abord comme ministre des travaux publics et ensuite comme ministre de l’intérieur, du premier cabinet du nouveau président. La France et l’Europe se souviennent encore de l’énergie qu’il y apporta.

Ses ennemis, ses amis même, lui ont souvent reproché des manières brusques, un abord froid et hautain. Sa qualité principale était une volonté inflexible que ne pouvaient ébranler ni craintes ni influences ; on peut bien lui pardonner quelque raideur de formes en considération de ce don si rare et si précieux dans les temps difficiles. Outre les combats de la rue et de l’assemblée qu’il soutint sans faiblir, il osa ce que personne peut-être n’aurait osé à ce point, la réforme complète de l’administration intérieure. La révolution de février avait fait ce que font toutes les révolutions, ce qui en est malheureusement chez nous le principal mobile : elle avait expulsé tous les fonctionnaires de la monarchie pour en mettre d’autres à la place. À son tour, il examina avec soin les titres des nouveaux et des anciens, et, convaincu que de bons administrateurs ne s’improvisent pas, il rappela à leur poste la plupart des préfets et des sous-préfets révoqués par la république.

Cette vigoureuse restauration, qui devait soulever contre lui tant d’animosités, accomplie sous le feu des attaques les plus furieuses, au milieu de dangers toujours renaissans, est d’autant plus digne d’hommages qu’il avait dû lui-même, pour rendre ainsi justice aux services passés, faire trêve à ses anciens griefs d’homme d’opposition. Rien ne pouvait frapper plus au cœur les triomphateurs de février ; rien ne pouvait manifester, par un symbole plus visible, le retour à un ordre régulier et la réparation des injustices commises contre l’ancien gouvernement. Chacun de nous se souvient de ces séances qui ressemblaient plus à une mêlée qu’à un débat, et où les paroles se croisaient comme des épées ; il y tint tête à tous les orages. Il couronna son mémorable ministère par cet ensemble de mesures hardies, prises avec le concours du général Changarnier, qui contraignirent moralement l’assemblée constituante à se retirer, malgré sa mauvaise volonté bien constatée, et il eut l’honneur de conduire la France, avec une administration réorganisée et l’ascendant de l’autorité partout rétabli, aux élections de 1849.

On sait comment l’assemblée expirante se vengea du courageux ministre. Une dépêche émanée de son cabinet pour resserrer l’union des bons citoyens dans les élections fut dénoncée par l’extrême gauche comme une intervention coupable, et la majorité elle-même l’abandonna. Ainsi vont toujours les choses dans notre oublieux et ingrat pays. Quand le danger presse, on est bien forcé de se ranger autour des hommes de cœur ; quand il est passé, l’esprit de dénigrement prend bien vite sa revanche. « Que voulez-vous ? disait ici même la chronique du 15 mai 1849, M. Léon Faucher savait les services qu’il rendait ; il mesurait l’idée qu’il avait de lui-même aux difficultés qu’il savait avoir surmontées, aux périls qu’il savait avoir vaincus ; est-ce un défaut ? Oui, sans doute, car il faut qu’un ministre soit à la fois hardi et modeste, ferme et doux, décisif et réservé, parfait enfin. On a toujours vu les majorités ministérielles reprendre par la médisance ce qu’elles donnaient par la nécessité. »

Dès la réunion de l’assemblée législative, un de ses premiers votes fut une solennelle réparation envers le ministre démissionnaire. Elle fit plus ; elle le réélut cinq fois vice-président. De son côté, l’Académie des sciences morales et politiques l’avait admis au nombre de ses membres, avec l’intention évidente de reconnaître la conduite du ministre, non moins que les travaux de l’économiste.

Deux ans environ se sont écoulés entre son premier et son second ministère. Dans cet intervalle, il prit part à tous les travaux de l’assemblée législative. Membre influent de toutes les commissions importantes, et notamment de celle qui eut à préparer la fameuse loi du 31 mai 1850, dont il fut aussi le rapporteur, il eut souvent à occuper la tribune, et s’il ne s’y montra pas l’égal des grandes renommées oratoires qui l’avaient remplie autrefois, il s’y distingua par des qualités qui étaient alors plus nécessaires, la précision et la fermeté. Cette époque est aussi celle où il a coopéré le plus activement à la Revue, il trouvait du temps et des forces pour lui donner tous les deux ou trois mois un travail étendu sur les questions financières, les plus importantes du moment, depuis que les grands embarras politiques avaient été en partie écartés. La plupart de ces écrits, sur l’impôt du revenu, sur la reprise des paiement en espèces par la Banane de France, sur les budgets de 1850 et de 1851, sur les banques coloniales, sur la démonétisation de l’or, etc., sont des modèles de discussion et de science économiques ; ou y retrouvera la sûreté de coup d’œil et la rigueur de principes qu’il portait dans les finances comme dans la politique.

Ses études antérieures l’avaient préparé à traitera fond les problèmes économiques que soulevait le socialisme ; il fut à cet égard comme en tout le plus hardi champion de la résistance. On peut signaler entre autres un discours prononcé à la tribune sur l’organisation des travaux publics, et un examen du budget socialiste publié dans la Revue.

Cependant l’assemblée législative poursuivait sa pénible carrière. Dans la constituante, les diverses nuances de la majorité n’avaient eu d’autre tâche que de s’unir contre l’ennemi commun et de lui livrer bravement bataille ce qui a toujours été facile pour des Français. Il y avait plus à faire désormais, il fallait donner à la France un gouvernement définitif ; bien que réunissant à peu près l’élite de la nation politique, l’assemblée législative ne put pas y réussir. Parmi les partis qui la divisaient, il s’en était formé un qui voulait conserver le gouvernement parlementaire, avec la présidence de Louis-Napoléon. C’est à celui-là qu’appartenait Léon Faucher, et c’est pour essayer de réaliser ce programme qu’il rentra au ministère au mois d’avril 1851. Il y resta six mois, mais sans pouvoir conjurer le choc qui se préparait entre le président et l’assemblée, et quand il reconnut l’inutilité de ses efforts, il se retira. Six semaines après éclatait le coup d’état du 2 décembre.

Si ce second ministère a été à peu près perdu pour la politique proprement dite, puisqu’il n’a pas atteint son but, il n’en a pas été de même de la partie administrative. Léon Faucher aimait l’administration, et il y était propre ; les hauts employés du ministère vantaient en lui la promptitude de la décision, une application infatigable au travail, une attention soutenue et une étude approfondie des détails. Il présenta et fit passer le grand projet de loi dont nous voyons se poursuivre l’exécution, et qui consacrait 50 millions à l’ouverture de la nouvelle rue de Rivoli et à l’achèvement des halles centrales. Au moment où il venait de poser la première pierre des halles ; le président de la république lui donna publiquement la croix de commandeur de la légion d’honneur, distinction extraordinaire qui le surprit lui-même, tant il l’avait peu sollicitée ; après avoir été deux fois ministre, il n’avait seulement pas encore la croix de chevalier.

Il avait toujours eu un goût très vif pour les arts, et il leur donna, comme ministre, de puissans encouragemens ; les découvertes de Ninive, celles de Rome souterraine, trouvèrent en lui un protecteur éclairé, qui obtint pour elles de l’assemblée législative des crédits considérables. Il créa, pour réconcilier avec la morale la littérature dramatique, une série de prix dont on peut contester l’efficacité, mais dont on ne peut que respecter la pensée. Ces soins le consolaient des ennuis dont l’accablaient les difficultés de la situation politique.

Quand la rupture qu’il avait voulu empêcher fut tout à fait déclarée, le président le nomma, le jour même du coup d’état, membre de la commission consultative qu’il venait d’instituer ; il refusa. Il aurait pu sans nul doute, s’il avait voulu adhérer à l’acte du 2 décembre, occuper les positions les plus élevées auprès du prince qu’il avait déjà servi, mais il était trop fortement attaché aux principes parlementaires. Un jour, pendant son second ministère, l’incurable défiance des partis animés, qui ne se contentent pas de juger les actes, mais qui veulent toujours incriminer les intentions, l’avait accusé de travailler sourdement à la destruction de la liberté politique. — Je ne suis rien, avait-il répondu, que par la presse et par la parole, et si jamais cette tribune doit être renversée, je resterai enseveli sous ses débris. Il n’a que trop littéralement tenu parole ; il ne savait rien faire, rien sentir modérément, et il portait en toute chose l’impétuosité de son caractère.

Dès ce moment, ce noir chagrin qui s’empare souvent des esprits ardens réduits à l’inaction, et qui a déjà dévoré parmi nous tant d’hommes déçus dans leurs croyances, se saisit de lui pour ne le plus quitter. Terrible effet de nos innombrables révolutions ! l’opinion nationale, cette mer si violemment agitée, tantôt élève jusqu’aux nues ses favoris d’un jour, tantôt les précipite et les abandonne. Que de tristes victimes de ces brusques reviremens ! que d’existences un moment soulevées par le flot perfide pour échouer rudement sur un écueil ! Léon Faucher avait eu le seul sentiment qui puisse soutenir les combattans engagés sur cette mouvante arène, la foi en lui-même et dans sa cause ; la ruine de ses espérances le frappa au cœur. Il crut d’abord trouver un aliment pour son activité dans l’établissement de la société de crédit foncier, cette institution si neuve et si utile, qui n’a eu d’autre tort que d’exciter à son début de trop grandes espérances, et qui a déjà rendu, qui doit rendre surtout avec le temps de précieux services à la propriété française. Il s’y attacha tout entier, avec cet intérêt obstiné qu’il mettait à tout, et qu’entretenaient par leur difficulté même les grandes et curieuses questions que le crédit foncier soulève à chaque pas ; mais là aussi il trouva des déceptions qui achevèrent de le blesser profondément.

Il avait épousé en 1837 Mlle Alexandrine Wolowski, fille d’un ancien député à la diète de Pologne, réfugié en France, et sœur de M. Louis Wolowski, professeur au Conservatoire des Arts et Métiers, qui a été depuis membre de l’assemblée constituante et de la législative et directeur du crédit foncier. Cette union lui a donné les seuls momens de bonheur qu’il ait goûtés dans sa courte et orageuse carrière. Cet homme, que l’habitude de la lutte avait trempé à l’extérieur comme l’acier, était naturellement affectueux et bon. Il aimait à se renfermer dans l’intimité de la vie domestique ; il y trouvait une femme dévouée, qui a partagé sans pâlir tous ses périls, dont la tendresse enthousiaste le soutenait dans ses épreuves, et avec elle une famille chérie et de vieux amis, car il n’en a jamais perdu un ; dès qu’on avait pénétré jusqu’au cœur, on lui restait fidèle, parce qu’on savait ce qu’il y avait eu lui de chaleur d’âme, de sérieux et solide attachement.

Par malheur, Dieu ne lui avait pas donné d’enfant ; cette consolation, la plus douce de toutes, lui a manqué ; ce devoir, qu’il était si digne de comprendre, est le seul qu’il n’ait pas eu à remplir, vide immense et irréparable à ce déclin de l’âge où la vie n’a plus de but quand on n’a personne auprès de soi pour la continuer. Son imagination désœuvrée errait de projets en projets. Tantôt il voulait faire un voyage en Italie, tantôt il rêvait le calme de la vie rurale, qui m’a donné de si bons momens depuis que j’ai quitté sans regret ce qu’on appelle chez nous la vie politique, et il me chargeait de lui chercher près de moi une solitude champêtre ; mais il ne devait pas lui être donné de goûter le repos en ce monde. Une affection de la gorge, que ses efforts de tribune avaient développée, prit peu à peu un caractère grave. Poussé par l’inquiétude du mal, il passa tout l’été dernier aux eaux des Pyrénées, allant des Eaux-Bonnes à Saint-Sauveur, de Saint-Sauveur à Bagnères de Luchon, et toujours suivi par la fièvre qui le dévorait sans relâche. C’est dans ce cruel voyage qu’il a tracé, d’une main toujours ferme, quoique mourante, les meilleures pages qu’il ait laissées peut-être. Passionné pour la gloire et la grandeur de son pays, depuis longtemps attaché à l’alliance anglaise et opposé aux envahissemens de la Russie, qu’il considérait comme l’ennemie-née de la liberté et de la civilisation, il avait vu avec un vif sentiment de sympathie la guerre déclarée par les puissances occidentales. Ne pouvant s’y associer que par sa plume, il voulut au moins se servir de cette arme, et au milieu des angoisses de la souffrance, il écrivit pour la Revue ses Finances de la Guerre. Toute l’Europe a lu, sans savoir ce qu’elle avait coûté à son auteur, cette belle étude, qui montrait une égale connaissance des trois budgets de la Russie, de l’Angleterre et de la France, et qui jetait un grand jour sur les véritables sources de la puissance des nations. L’effet fut si profond et si universel, que le gouvernement russe crut devoir y faire répondre, traitant ainsi d’égal à égal avec ce redoutable adversaire. Ou n’a pas oublié la vive réplique qu’il s’attira.

Cette réplique à M. Tegoborski a paru dans la Revue du 15 novembre. Un mois après, le 14 décembre, Léon Faucher n’était plus. Il était revenu un moment à Paris pour mettre ordre à ses affaires, et il en était reparti pour l’Italie, où il comptait passer l’hiver. Une crise terrible l’avait arrêté à Marseille, à la veille de s’embarquer, et après une lutte violente de quinze jours, car il a été fort contre la mort comme dans la vie, il avait rendu à Dieu sa belle âme. Sa veuve, qui ne l’avait quitté ni jour ni nuit dans sa longue agonie, a encore eu le courage de rapporter à Paris ses restes mortels, pour les déposer dans une tombe de famille. Nous avons dû à ce soin pieux la triste consolation de lui rendre les derniers devoirs. Ils étaient là presque tous, vieillis avant l’âge et comme courbés sous les coups réguliers que la mort frappe dans leurs rangs, ceux qui ont pris dans d’autres temps une part brillante aux combats de la parole et de la pensée. La plupart avaient été quelque jour les adversaires de Kéon Faucher, et ils n’en étaient pas moins venus, dans un sentiment unanime de douleur et de respect, apporter leur hommage à cette vie si pure, si active et si tôt brisée.


LEONCE DE LAVERGNE.




LITTERATURE DRAMATIQUE
LA MEDEE.

J’ai entendu reprocher à M. Legouvé le choix du sujet qu’il vient de traiter. Pour ma part, je ne saurais m’associer à cette mauvaise humeur. Je ne comprends pas en effet qu’on demande aux poètes des sujets que personne n’ait encore abordés. Envisager l’art de cette façon, c’est déclarer tout simplement qu’on y voit un délassement pour l’oisiveté, mais qu’on n’a jamais entrevu les conditions suprêmes qui le régissent. Sans doute c’est pour les poètes un avantage immense de choisir un thème vierge, qui n’ait encore été soumis à aucune épreuve : ils sont sûrs d’éviter ainsi toute comparaison ; mais lorsqu’ils se décident à braver le danger, il ne faut pas blâmer leur témérité, ni leur reprocher de marcher dans un sentier déjà battu depuis longtemps, car dans le domaine de l’art il n’y a pas de sujet, si vieux qu’il soit, que l’imagination et l’étude ne puissent rajeunir. L’écueil, qu’on le sache bien, n’est pas dans l’âge du sujet, mais dans la manière de le comprendre. Il n’y a pas une donnée traitée plusieurs fois par le génie grec ou romain que l’esprit moderne ne puisse aborder avec l’espérance légitime de la renouveler par les développemens, de la féconder par la méditation. Pour tenter cette tâche délicate, il faut tout à la fois une singulière prudence et une grande hardiesse. Et qu’on ne s’étonne pas de voir réunies ces deux expressions qui semblent se contredire : pour la conception, en pareille occasion, la prudence est de première nécessité ; pour l’exécution, la hardiesse n’est pas moins nécessaire. Essayer de renouveler un sujet traité par les poètes antiques est une entreprise que le bon sens ratifie, à la condition pourtant que le poète moderne aura pris la peine d’étudier à loisir tous les élémens de la donnée dont il veut s’emparer. Quant à l’exécution, il est évident que s’il manque de hardiesse, s’il se borne à imiter ses devanciers, il n’aura pas le droit de solliciter l’attention publique, et recueillera l’indifférence, seule moisson digne d’un tel labeur. Il est donc inutile d’insister sur ce point. Qu’il s’agisse de Médée ou de Frédegonde, peu nous importe. Toute la question est de savoir si l’auteur, en s’adressant à Euripide au lieu de s’adresser à Grégoire de Tours, a trouvé moyen de révéler des facultés personnelles, de nous offrir des sentimens vrais dont le développement lui appartienne, des idées justes dont la forme ne soit empruntée ni à l’antiquité grecque ni à l’antiquité latine. C’est sur ce terrain que nous devons nous placer pour juger la Médée de M. Legouvé.

Cependant, quel que soit mon respect pour la vérité générale des sentimens, quoique cette condition domine, aux yeux des hommes de goût, toutes les autres conditions de la poésie, je ne crois pas qu’il faille négliger le temps et le lieu où sont placés les personnages. Plus d’une fois je me suis prononcé avec une conviction sincère contre l’abus de la couleur locale et historique. Je n’ai rien à rétracter de ce que j’ai dit à ce propos ; mais je puis et je dois, sans me contredire, établir une distinction que tous les hommes de bonne foi comprendront sans peine. Dans tout ce qui touche au monde extérieur, l’abus de la couleur locale et historique nous inspire des craintes légitimes ; lorsqu’il s’agit de la nature des sentimens exprimés par le poète, du caractère des pensées qui expliquent la conduite des personnages, loin de redouter l’abus, nous ne voyons qu’un seul danger : l’usage incomplet des élémens fournis par l’histoire. Je n’ai pas à justifier cette distinction, car elle s’accorde avec les principes que j’ai toujours soutenus. Il y a deux sortes de chronologie : la chronologie des faits et la chronologie des sentimens. Que la première soit plus facile à établir que la seconde, je ne le conteste pas. Toutefois, dans le domaine de l’art, la chronologie des sentimens n’est pas moins importante que la chronologie des faits. C’est par ce dernier côté que la poésie se rattache à la philosophie. Cette vérité, qui ne souffre aucune contestation lorsqu’il s’agit d’un sujet emprunté au moyen âge ou aux temps modernes, acquiert un nouveau degré d’évidence et d’autorité lorsqu’il s’agit d’un sujet emprunté à l’antiquité païenne. Les idées religieuses, morales et politiques de cette période historique diffèrent si profondément des idées qui gouvernent le monde, moderne, qu’il faut absolument en tenir compte, si l’on veut laisser aux données poétiques de l’antiquité le caractère qui leur appartient. C’est de cette manière, et de cette manière seulement, que je comprends l’examen de Médée. Toute autre méthode me semblerait puérile.

Quelques esprits enclins à la raillerie, qui n’ont jamais pris la peine de réfléchir, me demanderont peut-être ce que j’entends par la chronologie des sentimens. Ma réponse sera bien simple, et si je consens à répondre, c’est pour prévenir jusqu’à l’ombre même d’une objection. Il y a dans la nature humaine des sentimens éternels qui ne sauraient être altérés ni par les temps ni par les lieux, expression permanente de nos facultés ; il en est d’autres que les temps et les lieux modifient. Ou plutôt, pour parler avec plus de précision, nos facultés, sans changer de caractère, se modifient accidentellement selon les conditions historiques et locales. C’est à ces modifications, dont personne sans doute n’entend contester la réalité, que je demande la chronologie des sentimens. Pour établir cette chronologie, d’une nature toute spéciale, il est nécessaire d’interroger les croyances des temps et des lieux où se trouvent placés les personnages, car les croyances jouent un rôle immense dans la manifestation de nos facultés. À son insu ou à bon escient, l’homme relève de la foi qu’il a embrassée. La religion domine les sentimens les plus familiers, les épisodes les plus vulgaires de la vie domestique.

Médée poussée au meurtre de ses enfans par la jalousie et le désespoir, c’est là sans doute un thème qui a de quoi effrayer la délicatesse du goût moderne ; mais je m’abuse étrangement, ou ce thème terrible deviendra pour nous une énigme insoluble, si le poète essaie de ramener le crime de Médée à des proportions purement humaines. Pour comprendre ce personnage, qui a si souvent exercé le génie antique, il ne faut pas interroger seulement Sénèque et Euripide ; il faut consulter aussi Apollonius de Rhodes, car c’est dans ce dernier poète que se trouve la peinture la plus frappante de la passion de Médée pour Jason. Tous les symptômes du mal d’amour sont retracés par Apollonius avec une effrayante vérité. La jeune fille barbare, séduite, fascinée par la beauté, par l’intelligence de l’Argonaute, lui appartient tout entière et se dévoue à lui corps et âme. Pour assurer le succès de l’entreprise où il a mis sa vie comme enjeu, elle ne recule pas devant le crime, et son amour est si profond, si absolu, qu’elle est à peine troublée par le remords. Médée en face de Jason n’est plus une femme maîtresse d’elle-même, qui délibère avant d’agir, qui ait conscience du bien et du mal ; c’est un instrument sans volonté dont il peut faire ce qu’il veut. Les écrivains modernes, qui ont analysé l’amour avec tant de finesse, et parfois avec un excès de subtilité, n’ont rien imaginé qui dépasse en évidence les symptômes retracés par Apollonius. Ce n’est pas que cette description, envisagée sous le rapport poétique, possède une grande valeur ; mais elle étonne les esprits les plus éclairés, les hommes les plus experts en ces sortes de matières par la précision, par l’exactitude. C’est la nature même prise sur le fait. Quand on a pris la peine d’étudier le personnage de Médée dans Apollonius, les crimes qu’elle pourra commettre après son abandon n’ont plus rien qui étonne. Elle a mis en Jason sa vie tout entière, Que Jason l’abandonne, toute sa vie est perdue. Le désespoir la pousse à la folie ; un crime de plus ne coûtera rien à son égarement. Elle frappe sans pitié ses enfans. C’est là le personnage de Médée tel que nous l’a transmis l’antiquité, tel qu’il faut l’accepter. Essayer de le modifier, de l’adoucir, c’est tout simplement le dénaturer. J’ai la ferme conviction que M. Legouvé le commit dans toute sa réalité, et pourtant il a tenté de nous l’offrir sous un aspect tout moderne. Je retrouve dans son œuvre quelques souvenirs d’Apollonius, quelques traits qui indiquent l’enivrement et l’abnégation de la jeune barbare ; mais ces traits, je dois le dire, sont trop peu nombreux pour caractériser nettement le personnage de Médée.

La supériorité de Jason sur la femme qu’il a séduite n’est pas non plus assez clairement indiquée. Son ascendant despotique sur la jeune barbare ne se révèle pas par des signes assez éclatans. Or, dès que la passion de Médée pour Jason est ramenée aux proportions ordinaires, le meurtre de ses enfans, que M. Legouvé voulait, sinon excuser, du moins expliquer, prend un caractère plus repoussant et plus hideux. L’auteur a tenté sur elle une étude psychologique dont nous devons lui tenir compte, et qui révèle chez lui un profond amour de la poésie ; mais la voie qu’il a choisie ne l’a pas mené au but qu’il se proposait. Après avoir esquissé trop rapidement la passion de Médée pour Jason et sa jalousie lorsqu’elle apprend que Créuse va prendre sa place, il a développé avec une complaisance dont toutes les femmes lui sauront gré le sentiment de l’amour maternel. C’est par l’analyse tantôt ingénieuse, tantôt émouvante de ce sentiment, qu’il espérait expliquer le dernier crime de Médée. Il semble même qu’il ait conçu la pensée de la réhabiliter aux yeux des spectateurs modernes, tant il a dépensé de soin pour nous initier au trouble de son âme, pour nous révéler toutes les phases de son égarement. Dans le dernier crime, qui forme le sujet unique de la tragédie, la passion ardente, égoïste, implacable, tient peu de place ; la jalousie qui arme le bras de Médée n’a guère que l’importance d’un épisode secondaire. Ce n’est pas en effet sur la jalousie de Médée que le poète a voulu concentrer notre attention, mais bien sur le sentiment maternel. Médée, dans la pièce de M. Legouvé, pardonnerait à Jason l’ingratitude et l’abandon, si elle ne craignait pas de perdre l’amour de ses enfans. Cette fille de roi ne redouterait pas la pauvreté et oublierait peut-être son amant infidèle, si Créuse ne lui dérobait pas le cœur de ses enfans. Il est vrai que M. Legouvé, pour justifier le dernier crime de Médée, prend la peine de transformer Jason en père dévoué : ainsi, en frappant ses enfans, elle le frappe lui-même dans ce qu’il a de plus cher ; mais le sentiment de l’amour maternel est à proprement parler le sujet principal de la tragédie. Or je ne crains pas d’être désavoué par les amis les plus fervens de l’antiquité, en affirmant que le personnage de Médée ainsi expliqué n’est pas le personnage consacré par le génie d’Euripide et par le talent d’Apollonius. Non-seulement le mal d’amour est à peine esquissé, mais la croyance religieuse qui dans le théâtre antique domine toutes les fables imaginées par les poètes se laisse à peine deviner. Médée frappe ses enfans parce qu’elle les aime tendrement, parce qu’elle ne veut pas les abandonner aux caresses d’une autre femme, parce que Jason les chérit, et que leur mort doit le désespérer ; son crime est tout humain, et la fatalité ne joue aucun rôle dans l’action tragique. Ainsi expliqué, le crime est-il amoindri ? La croyance au destin rendait Médée plus terrible et moins odieuse.

Je regrette que M. Legouvé n’ait pas senti la nécessité de développer plus largement le caractère des personnages qui se trouvent aux prises avec Médée. Je comprends dans une certaine mesure qu’il se soit laissé préoccuper par la pensée de Mlle Rachel. Cependant, quel que soit le talent de la jeune tragédienne, je ne puis accepter comme sensé le parti qu’il a choisi. J’admettrai volontiers que le roi de Corinthe et sa fille ne doivent pas être mis sur le premier plan ; néanmoins, tout en leur assignant un rôle secondaire dans la fable tragique, il ne faut pas leur donner une physionomie purement passive. Or, dans la tragédie de M. Legouvé, Créon et Créuse ne paraissent guère que pour donner la réplique et ne sont pas de vrais acteurs. Il n’eût pas été hors de propos d’engager une lutte entre la première et la seconde femme de Jason. Une fille de Corinthe en présence d’une fille de Colchos, une Grecque en face d’une barbare, pouvait trouver des railleries, au besoin des invectives dont le poète aurait profité pour accroître la colère de Médée. Quant au personnage de Jason, il serait superflu d’insister sur l’importance qu’il doit avoir. Chacun comprend en effet que le ravisseur, devant la fille qu’il a séduite, se défend mal par de pompeuses déclamations. C’était le cas de montrer dans toute sa cruauté l’orgueil de l’Argonaute et de mettre dans sa bouche le dédain que lui inspire lu crédulité de l’étrangère.

Je ne m’abuse pas sur les difficultés d’une pareille tache. Pour exprimer de tels sentimens, pour mettre en scène de tels personnages, il faut posséder une singulière puissance d’isolement, car Jason et Médée vivaient treize siècles avant l’ère chrétienne, c’est-à-dire un siècle avant la guerre de Troie. Et quels renseignemens authentiques possédons-nous sur la Grèce héroïque, sur l’expédition des Argonautes ? L’Argonautique, qui nous est donné comme l’œuvre d’Orphée, n’est qu’une œuvre alexandrine. Le poème d’Apollonius, que j’ai cité tout à l’heure, est écrit douze siècles après l’expédition. Quoiqu’il offre sur le caractère de Médée des indications précieuses que le poète ne doit pas négliger, il est pourtant trop loin de la vie héroïque pour qu’on puisse le suivre sans hésiter. Il est donc nécessaire de compléter les indications d’Apollonius par une autorité plus imposante, par un témoignage plus décisif. Or, pour la vie héroïque, le meilleur témoin que nous puissions consulter s’appelle Homère, car il écrivait trois siècles après la guerre de Troie, c’est-à-dire quatre siècles après l’expédition des Argonautes. Son génie comprenait à merveille la vie héroïque, dont il avait recueilli les traditions. C’est à Homère que les poètes modernes doivent demander, sinon le secret, du moins l’image fidèle de ces temps merveilleux. Euripide, venu quatre siècles après Homère, imbu d’ailleurs des idées philosophiques de son temps, ne saurait avoir la même autorité aux yeux des hommes compétens.

Le témoignage d’Homère, d’Euripide et d’Apollonius une fois épuisé, il reste à construire une fable vivante. Je reconnais volontiers que le poète moderne doit tenir compte des idées qui dominent la génération assise sur les bancs du théâtre. Quand je parle de la puissance d’isolement, quand j’insiste sur la nécessité de remonter le cours des âges, je ne veux appeler l’attention que sur le lieu même de l’action et la nature des personnages. La simplicité des fables tragiques dont se contentait l’auditoire d’Athènes ne saurait convenir aux hommes de notre temps. À cet égard, je pense que M. Legouvé n’a pas fait tout ce qu’il devait, tout ce qu’il pouvait faire. L’action de sa tragédie n’offre pas assez de complications pour les spectateurs de notre génération. Quoique la tradition ait popularisé le dernier crime de Médée, nous aurions aimé à voir le dénoûment retardé par des péripéties plus nombreuses. À vrai dire, pour augmenter le nombre des péripéties, il suffisait de traiter Créon et Créuse comme des acteurs et non comme des comparses. Le personnage d’Orphée, qui intervient à la manière du chœur antique, permet au poète de caractériser le temps où l’action se passe, mais il ne faut pas compter sur lui pour accroître l’intérêt. M. Legouvé a prêté au disciple de Linus des pensées qui ne manquent ni de vérité ni d’élévation ; peut-être pourtant ces pensées ne se produisent-elles pas sous une forme assez concise. Orphée, parlant de Jason qu’il a suivi en Colchide devant Médée qu’il a connue confiante et pure, ne devrait pas parler comme initiateur, comme créateur d’une civilisation nouvelle ; je dois dire qu’il n’est pas toujours en scène.

Cependant, malgré toutes les objections que soulève la Médée de M. Legouvé, je pense que Mlle Rachel, en refusant le rôle écrit pour elle, a commis une faute grave. En effet, les erreurs que j’ai signalées, et qui frapperont les yeux de tous les hommes familiarisés avec l’étude de l’antiquité, ne sont pas de celles qui blessent la foule. Si l’amour maternel tient trop de place dans le personnage de Médée, ce sentiment est développé avec un art ingénieux. Si la fille barbare ressemble trop à une femme de notre temps, ce n’est pas là un grief qui puisse mettre en péril le talent de la tragédienne. Le rôle de Médée, bien qu’il ne s’accorde pas avec le caractère moral des temps héroïques, assurait à Mlle Rachel de nombreux applaudissemens. Elle a consulté son caprice au lieu de consulter le bon sens : elle doit comprendre maintenant qu’elle s’est trompée ; elle attendra peut-être longtemps avant de rencontrer un rôle fait à sa taille, qui lui permette de montrer avec autant d’avantage tous les dons qu’elle possède. La sympathie publique a réparé, autant qu’elle le pouvait, le tort fait au poète. Quant à la tragédienne, elle trouve dans cette sympathie même la juste condamnation de sa conduite ; les railleries banales de son avocat ne sauraient prévaloir contre l’opinion unanime des esprits éclairés.

J’aborde maintenant la question du style. Le langage de Médée s’accorde-t-il avec la donnée de la tragédie ? La question n’est pas difficile à résoudre. Chacun sait en effet que le langage figuré est un des caractères distinctifs des époques héroïques. Or dans le style de M. Legouvé tous les personnages parlent généralement une langue prosaïque. Il y a donc contradiction entre la date de l’action et le style de l’ouvrage ; il serait superflu de le démontrer. Mais pourquoi le style de la Médée est-il prosaïque ? Serait-ce chez M. Legouvé un parti pris ? Partagerait-il l’opinion insensée accréditée vers la fin du siècle dernier ? croirait-il que les meilleurs vers sont ceux qui se rapprochent de la prose et peuvent au besoin se confondre avec elle ? J’aime à penser qu’il n’en est rien. Ce qui me parait évident, et mon avis sera, je crois, partagé par tous les hommes expérimentés, c’est qu’il ébauche sa pensée en prose avant de lui donner la forme du vers. Or ce procédé, qui offre certains avantages pour l’élucidation de la pensée, n’est pas sans danger pour le mouvement poétique du dialogue. J’accorderai volontiers que la prose est le meilleur moyen, le moyen le plus sûr de savoir ce qu’on veut dire ; mais je soutiens qu’il existe entre la pensée naissante et l’expression qui doit la traduire une étroite sympathie, quelque chose d’analogue à ce que les disciples de Berthollet appellent l’affinité. Ce qui se passe dans le monde des corps se reproduit avec une étonnante fidélité dans le monde des idées, sans qu’il soit donné à l’intelligence humaine d’en trouver la raison. La pensée appelle l’expression, comme les corps s’appellent naturellement pour une combinaison nouvelle au moment où ils se dégagent d’une ancienne combinaison. Tous ceux qui ont étudié les sciences naturelles et pratiqué l’art d’écrire reconnaîtront sans peine la vérité de mon affirmation. Je n’entends pas instituer un parallèle puéril entre le monde des corps et le monde des idées ; je me borne à constater ce que j’ai vu, ce que j’ai senti. Eh bien ! lorsqu’au lieu de choisir pour sa pensée naissante, pour sa pensée à l’heure de l’éclosion, une forme définitive, on la consigne sous une forme provisoire, on se trouve dans un étrange embarras. L’heure venue de transformer la prose en vers, on cherche vainement à réveiller l’affinité dont je parlais tout à l’heure. La pensée se comporte alors comme se comportent souvent dans le monde des corps des élémens libres depuis longtemps ; elle n’appelle plus l’expression, et le versificateur opère a grand’peine la transformation qu’il a résolue ; l’image que le poète eût trouvée sans effort pour sa pensée naissante, le versificateur la cherche à tâtons, et souvent même ne réussit pas à la rencontrer. Il se contente alors de rimes plus ou moins riches ; mais les rimes les plus sonores, celles même qui portent sur plusieurs syllabes, ne sauraient remplacer les images, c’est-à-dire la forme vivante de la poésie. On a dit que Jean Racine et André Chénier pratiquaient ce procédé, et l’on invoque à l’appui de cette opinion les ébauches en prose trouvées dans les cartons de ces deux écrivains ; mais ces ébauchée sont plutôt des programmes que des ébauches proprement dites. Jean Racine et André Chénier esquissaient en quelques lignes les projets dont ils ajournaient l’exécution ; ils se gardaient bien d’indiquer les développemens de leur pensée, de telle sorte qu’ils les retrouvaient à l’état naissant, et rentraient ainsi dans les conditions légitimes, dans les conditions nécessaires de la création poétique. Or je crois que M. Legouvé n’a pas procédé de cette manière. Il a écrit en prose tout ce qu’il voulait dire en vers ; l’heure venue de trouver pour sa pensée des images et des rimes, il a trouvé des rimes et n’a pas trouvé d’images.

C’est pourquoi les personnages de sa tragédie, qui expriment généralement des idées vraies, des sentimens puisés dans la nature humaine, que le goût avoue, que le cœur embrasse volontiers, ne parlent pas la langue des temps héroïques, ni même la langue poétique : c’est un inconvénient grave qu’il convient de signaler. Sans doute je préfère des idées et des sentimens vrais à des images brillantes qui ne parlent ni à l’intelligence, ni au cœur ; mais pour réaliser l’idéal poétique, il faut réunir et combiner ces deux choses : l’idée qui s’adresse à l’intelligence, l’image qui s’adresse à la fantaisie, et qui rend l’émotion plus vive et plus profonde. J’ai lieu de croire que M. Legouvé n’ignore pas la nécessité de l’alliance dont je parle, car, quelle que soit l’opinion que l’on adopte à l’égard de son talent, il faut reconnaître en lui un des écrivains les plus consciencieux de notre temps ; malheureusement il se laisse égarer par l’amour de la vérité, égarement assez rare de nos jours ; pour demeurer vrai, il oublie d’être poétique.

J’en ai dit assez pour montrer toute l’estime que m’inspire sa tragédie, toute la sympathie que je ressens pour sa tentative. Si je n’attribuais aucune importance à Médée, je n’aurais pas pris la peine de la soumettre à l’épreuve de l’histoire, de la philosophie et de la discussion technique. La sévérité de mes conclusions ne saurait être prise pour une condamnation absolue. Animé d’excellentes intentions, M. Legouvé n’a pas réussi à les réaliser ; toutefois je n’entends pas contester l’excellence de ses intentions. Il a voulu interpréter l’antiquité ; c’est un droit que la raison ne peut refuser aux poètes. Il s’est mépris dans cette interprétation, je le crois du moins. Il a fait de la fille d’Aètes, de la fille malade d’amour qui décide les filles de Pélias à égorger leur père IJOUr rendre à Jason le trône d’Iolcos, une femme de nos jours, presque une bourgeoise. C’est une erreur sans doute ; mais pour se tromper ainsi, il faut aimer passionnément l’étude et l’art dramatique.


GUSTAVE PLANCHE.





BEAUX-ARTS.
LES DERNIERS ENVOIS DES PENSIONNAIRES DE ROME.

Parmi le petit nombre d’institutions que les révolutions n’ont point détruites, il faut compter l’Académie de France à Rome. Debout encore au milieu de tant de ruines, la noble colonie de la villa Médicis se trouve rajeunie chaque année par les nouveaux lauréats de l’École des Beaux-Arts. Malgré les services rendus et ceux qu’elle peut rendre encore, l’école de Rome a des ennemis. Réunis contre elle, artistes et gens de lettres l’ont attaquée à plusieurs reprises. Le premier qu’il faille nommer parmi les assaillans n’est autre qu’un de ses propres enfans, qui depuis, il est vrai, semble avoir fait amende honorable : on voit, dans la correspondance de Girodet, que ce peintre érudit considère que le meilleur moyen de former de véritables artistes, c’est de les laisser voyager à leur fantaisie. Il n’y a pas longtemps encore, un romancier dont la veine inépuisable enrichit les cabinets de lecture battait à son tour en brèche l’Académie de France ; il s’étonnait de la voir vivre, et demandait s’il n’était pas cent fois plus raisonnable d’envoyer chaque prix, selon son aptitude, étudier Rubens à Anvers, Murillo à Madrid, Cornélius à Munich, au lieu de le diriger sur Rome pour y copier Raphaël et Michel-Ange ! Que certains talens furibonds se déclarent les adversaires de l’école de Rome, parce que ses œuvres, à certains égards, condamnent les leurs, il n’y a là rien qui doive surprendre. Le malheur est qu’ils trouvent de nombreux auxiliaires dans ces éclectiques au goût affadi, qui pèsent dans une même balance Raphaël et Téniers. Aussi depuis longtemps on assure que l’école de Rome est agonisante. L’école de Rome n’est point morte cependant, elle n’a pas envie de mourir.

Que prouvent ces attaques multipliées ? Rien, si ce n’est passablement d’ingratitude envers une institution dont le plus grand tort est d’avoir vieilli. Si l’école de Rome ne fait pas toujours de grands artistes, — à Dieu seul il appartient de donner le génie, — du moins elle indique au talent, tout prêt à fleurir, quel est le chemin qui mène vers les hauts sommets. Elle est à l’artiste ce que Gœttingue, ou bien Oxford, et un peu notre Collège de France sont aux esprits jeunes, ardens et studieux, qui souhaitent d’aller plus avant. C’est la véritable voie Appienne par où a passé cette grande tradition qui remonte à la Grèce. Peut-être qu’un jour, comme les universités ses sœurs, elle servira de camp retranché contre l’ignorance et la barbarie qui sont toujours à nos portes. En attendant, demandez à ces élèves qui assiègent le péristyle de l’Institut si le grand prix de Rome n’est pas une amorce et un aiguillon ! Et d’ailleurs, comment cette Italie, si justement nommée la terre promise de l’imagination et des arts, exercerait-elle en vain le. pouvoir de ses mystérieux attraits sur de vrais artistes ? Vouloir échanger l’antique métropole des arts contre Anvers ou Munich, remplacer Michel-Ange par M. Cornélius est un de ces paradoxes que tout l’esprit du monde ne saurait rendre viables. N’est-ce donc rien d’ailleurs que d’enlever nos lauréats à ces ateliers changés en tabagie, à cette vie turbulente et malsaine, à des idées de lucre ou d’affaires, pour les transporter tout à coup dans un milieu doux, grave, tranquille, où le devoir consiste à laisser couler ses jours entre l’étude et l’admiration ? Les esprits les plus froids, les plus ironiques, les moins propres à goûter Rome à leur arrivée, se sentent transformés peu à peu dans cet élysée tout parfumé de l’odeur des pins et muré par des lauriers. Le moyen de ne pas épanouir son âme quand il suffit d’ouvrir la fenêtre pour voir Rome à ses pieds et les cyprès du Mont-Marius colorés par les derniers feux du jour ? Aussi, en quittant pour jamais la villa Médicis, l’artiste lauréat emporte-t-il avec, lui tout un monde où son cœur se réfugiera plus tard, afin d’échapper au souffle glacé de la réalité, certain de retrouver dans ses souvenirs, comme dans un sanctuaire, la flamme de l’inspiration.

Les derniers envois de l’Académie de France, qu’on a pu voir pendant quelques semaines exposés à l’École des Beaux-Arts, justifient presque complètement ces réflexions ; nous n’aurons aucune peine à le prouver en jetant sur quelques-uns des derniers travaux de nos pensionnaires un rapide coup d’œil. Parmi ces travaux se présente d’abord une remarquable peinture de M. Bouguereau. On ne pourrait souhaiter un plus frappant exemple de l’action salutaire des études romaines sur de jeunes esprits. L’œuvre de M. Bouguereau est une œuvre sérieuse, longtemps méditée, et que colore un large reflet de la Rome chrétienne. Et en effet le sujet qu’il a choisi demandait plus d’une visite aux catacombes, quelque chose de l’émotion qui vous saisit en présence de la bénédiction urbi et orbi, et un souvenir de la piété rustique qui se prosterne devant le bambino de l’église d’Ara cœli. Ce sujet, c’est l’ensevelissement de sainte Cécile dans les catacombes de Rome après son martyre.

Une foule de chrétiens se presse dans une étroite enceinte ; la foi et l’enthousiasme illuminent tous les visages. Avec quel amoureux respect on entoure le corps de la vierge déjà toute radieuse de la lumière du paradis ! Trois hommes soutiennent ce magnifique trophée de la mort et descendent un escalier qui mène au saint caveau. À gauche et un peu trop dans l’ombre, le peintre a placé l’évêque qui se dispose à bénir. De jeunes néophytes l’entourent et préparent les vases sacrés. À droite, une femme et sa fille couvrent la main de la sainte de baisers et de larmes. Une tendresse chrétienne éclate dans ce groupe. Sur le premier plan, une femme étend les bras vers la sainte en lui présentant son enfant. Ce mouvement passionné, cet élan maternel et la tête blonde du nouveau-né sur laquelle la lumière se repose si doucement, ressortent d’une manière charmante sur un fond austère et purement religieux. Si je ne craignais de faire un anachronisme, je voudrais que cet homme dont la face est collée contre terre fût le bourreau converti subitement, mais écrasé sous le poids de sa conscience.

Telle est à peu près la silhouette d’une œuvre importante, dont l’auteur se montre intelligent, consciencieux, correct, bien que les scrupuleux sur la perspective soient en droit de lui adresser quelques reproches. L’ordonnance de sa composition ne mérite que des éloges. Louons-le également d’avoir su résister, dans un sujet pareil, à la tentation de reproduire un de ces effets d’ombre et de lumière auxquels les peintres ont donné le nom de coup de pistolet. Ceci prouve la sagesse du jeune artiste. On est sûr maintenant qu’il a plutôt le sentiment de l’histoire que de la peinture de genre. Ce que je regrette, c’est de reconnaître ici un faire par trop égal : un pinceau qui termine tout avec le même soin devient monotone. Pourquoi M. Bouguereau ne traite-t-il pas son modèle comme ces traducteurs habiles qui nous rendent l’esprit et le coloris du texte, mais nous font grâce du mot à mot ? Manquerait-il de verve et d’inspiration en présence de la nature ? Serait-ce pour cela que son évêque est étriqué et vulgaire ? Plus d’accent et plus d’ampleur auraient rendu son œuvre parfaite. N’importe, nous persistons à croire qu’il faut espérer beaucoup d’un jeune homme déjà si savant dans son art et qui ne s’approche plus des maîtres qu’avec de respectueuses sympathies. Il vient de prouver que, sans avoir vécu à Madrid ou à Anvers, il est possible de l’aire d’excellente peinture, et, qui plus est, qu’un séjour de trois années a la villa Médicis ne saurait rien gâter.

M. Baudry est l’antipode de M. Bouguereau, ce qui démontre que toutes les aptitudes se trouvent pleinement à l’aise à l’Académie de France. Ce n’est pas moi qui reprocherai à M. Baudry sa charmante fantaisie, la Fortune et l’Enfant, ce véritable coup de tête qui me fait apercevoir en lui un futur favori de la foule, si bien disposée d’ordinaire pour les audacieux. M. Baudry est un habile coloriste. Sa jeune palette se couvre des tons les plus délicats et les plus harmonieux. Toutefois nous l’attendons à l’année prochaine pour mieux constater son individualité.

Rome n’est pas éloignée de Syracuse ; M. Boulanger vit donc sous le ciel qui éclaira Théocrite. Alors d’où lui vient cette singulière idée de s’adresser aux ballades de Schiller’ ? Il en est résulté une sorte d’Arcadie germanique où deux figures d’étude grimacent la joie. Laissons M. Boulanger, aussi mal préparé, à ce qu’il nous semble, à rendre la sentimentalité allemande que l’églogue grecque, laissons-le côte à côte avec M. Chifflard, qui fera bien, quand il enverra une nouvelle figure, de lui donner un coloris moins désagréable et un aspect plus saisissant : il faut dire un mot du tableau de M. Lecointe, que je me hâterai de ranger parmi lis paysagistes sérieux. Suivons l’artiste dans cette gorge profonde couronnée de palmiers que le veut du matin semble doucement agiter. De quelles teintes mélancoliques et douces les premières lueurs du jour colorent ces riches perspectives ! Il est fâcheux que le nimbe du Christ forme tache au milieu de cette poétique obscurité. On peut aussi se demander pourquoi le peintre n’a pas desséché complètement le figuier à droite dans un tableau désigné sous cette rubrique : le Figuier maudit.

N’est-il pas un peu secondaire, le rôle de la sculpture, dans l’envoi de cette année ? Nous avons cependant à citer un excellent morceau, le plâtre de M. Gumery : Faune jouant avec un chevreau. Comme ce faune est vif et gai, comme il est heureux de vivre de sa vie de faune ! En le voyant, on croit sentir l’odeur du serpolet dans les montagnes de la Sabine. Passons devant l’Orphée de M. Thomas ; son ciseau est trop dogmatique pont nous arrêter ; mais avant de quitter la statuaire, remercions M. Bonnardel de nous avoir rendu le célèbre bronze d’Herculanum, ce Mercure, le plus leste de tous ceux dont Jupiter ait mis l’agilité à contribution.

Quand on voit que cette simple et modeste exposition de quelques élèves est pourtant si pleine et si forte, on éprouve une haute estime pour l’école de Rome. Est-ce à dire que l’institution est parfaite ? Loin de là, l’école de Rome réclame de grandes améliorations. Cette marche en spirale à laquelle la condamne plus ou moins l’antagonisme des directeurs qui se suivent, mais ne se ressemblent pas, enchaîne fatalement ses progrès. Si jamais l’Académie, des Beaux-Arts de Paris se préoccupait sérieusement d’un projet de constitution pour l’Académie de France à Rome, projet qui, s’il conservait les anciennes bases, tiendrait compte aussi des nécessités du moment ; elle rendrait un service signalé. En attendant ; nous dirons à ceux qui reprochent à l’école de Rome de n’avoir produit aucun artiste original qu’il lui reste quelques sujets de consolation, puisqu’elle peut porter sur sa liste Pradier, David d’Angers, Simart, Coignet, Flandrin, bien d’autres encore, et surtout M. Ingres.

ERNEST VINET.


PEINTURE DU VESTIBULE DE LA COUR DES COMPTES.

Lorsqu’on examine l’ensemble des peintures qui représentent en France les tendances de la nouvelle école, il est impossible de méconnaître un singulier contraste entre les progrès matériels et l’insuffisance croissante de la pensée. Les travaux récemment terminés par M. Gendron dans le vestibule de la cour des comptes méritent d’être signalés comme une honorable exception à un oubli des traditions spiritualistes de notre école que nous souhaiterions moins général.

Le talent de M. Goudron procède de l’imagination poétique beaucoup plus que de l’étude littérale du fait : talent, il est vrai, irrésolu parfois dans ses formes, dont les aspirations mêmes ont quelque chose, d’un peu flottant ou d’incomplètement approfondi, mais qui emprunte à cette sorte de nonchalance une grâce singulière et une véritable distinction. On se souvient des Willis de plusieurs autres compositions du même genre où les imperfections de détail sont rachetées par le charme de l’impression générale et les négligences de la brosse par la délicatesse des intentions. L’œuvre nouvelle de M. Gendron a les mêmes qualités comme elle a aussi les mêmes défauts : seulement, en raison des conditions particulières de la tâche que l’artiste avait à remplir, ces défauts sont ici moins sensibles, et les qualités du peintre ressortent d’autant mieux que sa fantaisie était plus libre de se donner carrière. Peu importe en effet que, dans une suite de peintures placées à une hauteur de huit mètres peut-être, certains morceaux secondaires soient traités avec quelque insouciance, que plusieurs draperies par exemple aient une apparence équivoque, ou que le modelé des chairs manque ça et là de finesse. De pareilles fautes mériteraient le blâme, si elles étaient commises sur une toile : dans une décoration monumentale, et dont le sujet a un caractère abstrait, elles semblent beaucoup plus excusables. Le point essentiel en pareil cas est d’exprimer, non les vérités accidentelles, mais un certain vrai général au-dessus du fait palpable et du détail ; il s’agit de rendre des idées intelligibles aux yeux plutôt qu’il ne faut définir des réalités. Les peintures du vestibule de la cour des comptes sont conçues et exécutées conformément à ce principe. Elles ont le mérite de n’être ni académiques, comme la plupart des allégories qu’ont signées les artistes de l’ancienne école, ni vulgaires comme les tableaux de l’école réaliste. À ne parler que de l’aspect, elles sont dépourvues, si l’on veut, de puissance, en ce sens qu’elles n’imposent pas par ce dessin follement accentué ou par ces fiertés de coloris propres aux œuvres magistrales ; mais elles séduisent le regard par une largeur élégante dans l’ordonnance et dans l’exécution.

Les compositions que M. Gendron vient de peindre sont au nombre, de douze : elles se développent sur une vaste superficie comprise entre la corniche qui orne les murs de la salle, — assez triste ornement, soit dit en passant, — et le plafond vitré d’où descend la lumière. Dans les quatre compartimens principaux, des figures de femmes volant, enlacées et groupées trois par trois, personnifient les heures du jour ; les huit autres tableaux reproduisent les phases diverses de l’existence humaine, et servent de commentaire à cette image de la fuite des Heures. La peinture de chaque moment de la journée correspond à la peinture des faits successifs que le cours des années amène. L’aurore a pour complément des scènes gracieuses exprimant l’aurore de la vie ; à coté du Matin figure la jeunesse, partagée entre l’activité et l’amour ; les fécondes occupations de l’âge mûr s’accordent avec la force productrice et la beauté pleine du Midi ; enfin l’heure où le jour expire est aussi celle de la mort et du deuil. À vrai dire, on serait mal venu à chercher dans une pareille donnée un sens en rapport exact avec la destination du monument, et nous conviendrons qu’il n’y a rien là qui, de près ou de loin, se rattache aux attributions de la cour des comptes. Toutefois, la salle qu’il s’agissait de décorer étant une salle des pas-perdus, n’y avait-il pas au moins autant d’opportunité à mettre une peinture des Heures sous les yeux des gens qui attendent qu’à leur montrer, suivant la coutume, quelque honnête Thémis, sa balance à la main ? L’idée était en tout cas plus nouvelle, et comme M. Gendron l’a ingénieusement rendue, on ne saurait le blâmer d’avoir adopté un programme conforme d’ailleurs aux inclinations de son talent. Il serait plus juste, à notre avis, de reprocher au style de l’œuvre certaines anomalies qui accusent de la lassitude ou de l’inadvertance. Ainsi les figures personnifiant les heures sont traitées dans un goût mythologique ; les sujets qui accompagnent et expliquent ces allégories ont eux-mêmes un caractère sinon ouvertement profane, au moins assez éloigné du caractère religieux. Pourquoi la Mort est-elle représentée sous les traits d’un ange qui semble détaché de quelque tableau d’église ? Il y a discordance dans ce rapprochement, d’autant moins acceptable que jusque-là l’histoire de la vie humaine s’est déroulée sans l’intervention d’aucun être immatériel, et l’effet qui résulte d’un contraste si inattendu est à peu près celui que produiraient les notes sévères d’un chant sacré au milieu de la musique d’un ballet. Nous sommes à l’aise pour relever cette faute de goût dans le travail de M. Gendron, car les autres parties attestent un goût très judicieux et un remarquable sentiment de l’harmonie. Rien de banal dans l’expression ni dans la disposition des lignes. Le coloris même, tout sobre qu’il est, a une légèreté et une souplesse qui manquaient aux tableaux précédens de l’artiste. En somme, si ces agréables peintures n’obtiennent pas les applaudissemens de la foule, un peu abusée aujourd’hui par l’étalage des procédés, elles méritent certes l’estime et les encouragemens de quiconque préfère la science contenue au pédantisme pittoresque, et l’œuvre d’une pensée délicate aux effigies de la réalité.


HENRI DELABORDE.


V. DE MARS.