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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1854

Chronique n° 544
14 décembre 1854


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1854.

On a vu comment se sont déroulés jusqu’ici les événemens, avec quelle terrible et impérieuse logique s’est développée la crise qui est venue précipiter l’Europe dans les difficultés et les émotions d’une lutte formidable. À chaque période de cette crise, il y a toujours eu un moment de halte en quelque sorte où Ton a pu se demander si on approchait d’un dénoûment pacifique, ou si on allait se trouver de plus en plus en face de cette nécessité obstinée de la guerre. Seulement, à mesure que ces périodes se succédaient, les complications s’aggravaient, les antagonismes prenaient des proportions plus sérieuses, les solutions devenaient plus difficiles. C’est ainsi qu’on est passé du conflit diplomatique soulevé par la mission du prince Menchikof à la guerre entre la Russie et la Turquie, de la médiation représentée par la conférence de Vienne à une intervention plus directe et plus active, d’une paix de quarante ans entre tous les grands états de l’Europe à une rupture déclarée entre la Russie d’une part, la France et l’Angleterre de l’autre, — la Prusse et l’Autriche restant encore à la tête de l’Allemagne spectatrices d’une lutte dans laquelle les attirait la responsabilité de leurs premiers engagemens. Nous touchons aujourd’hui à ce qu’on peut considérer comme la dernière période de cette lutte restreinte, à la limite extrême au-delà de laquelle la guerre s’étendra nécessairement à toutes les puissances, si l’empereur Nicolas, éclairé par une lueur de sagesse, n’obtempère pas aux conditions dans lesquelles l’Europe a placé la garantie de sa sécurité. Cette limite, c’est le traité signé le 2 décembre à Vienne qui la pose en réunissant l’Autriche, la France et la Grande-Bretagne sur un terrain commun, sous la sanction d’une alliance plus étroite et plus effective. Le Moniteur annonçait le succès de cette négociation le lendemain même. Il y a deux jours, la reine d’Angleterre notifiait cette transaction nouvelle au parlement assemblé. Les ratifications sont échangées à l’heure qu’il est ; le traité du 2 décembre est un fait accompli ; il domine tout en ce moment. Or dans quelles conditions ce grand acte diplomatique trouve-t-il le continent ? Quelle est sa portée, sa signification ? Quel est son caractère, non-seulement au point de vue des circonstances actuelles et du but déterminé qu’il se propose, mais encore au point vue de la situation générale de l’Europe ?

Que le traité du 2 décembre ait surpris ceux qui prétendaient retenir l’Autriche dans les liens d’une inerte temporisation ou d’une neutralité impossible, cela est fort simple. Il suffit cependant d’observer la politique de l’Autriche depuis un an pour voir que le traité actuel n’est que le couronnement de tout un système suivi avec une patience et une habileté singulière. Dès le moment où s’est élevée cette question par laquelle tsar semblait aller au-devant d’un conflit, l’Autriche a clairement avoué sa politique. Sans rompre avec la Russie, elle ne lui a point laissé ignorer qu’elle ne seconderait pas ses desseins, qu’elle y voyait au contraire un fait menaçant pour leurs relations. En même temps qu’elle refusait de se lier avec l’empereur Nicolas, elle acceptait la solidarité des actes et de toute la politique des puissances occidentales. Le jour où il a été avéré que la force allait seule trancher ce débat, l’Autriche, sans entrer encore directement en lutte, s’est alliée avec la Turquie pour lui garantir la possession des principautés du Danube occupées par les Russes, et d’un autre côté elle associait l’Allemagne a cette défense de l’intégrité de l’empire ottoman, en s’assurant à elle-même un secours et une garantie. Puis, comme il était dès lors évident que la guerre devait avoir son prix, elle n’hésitait plus à fixer dans les notes du 8 août, avec l’Angleterre et la France, des conditions nouvelles de paix conditions très différentes de celles qui réglaient jusque-là les relations de la Russie et de l’empire ottoman. Qu’on le remarque bien : l’Autriche avait a faire face à des difficultés diverses ; elle avait à mener de front sa situation particulière en Allemagne et sa situation vis-à-vis des puissances occidentales. Le jour où elle a eu vaincu tous les obstacles en Allemagne, où elle est sortie les mains libres d’une négociation dans laquelle s’étaient concentrés tous les efforts de partisans avoués ou clandestins de la Russie, en un mot le jour où a été signé l’article additionnel à la convention du 20 avril, par lequel la Prusse s’engage à la soutenir contre toute agression de l’armée russe, — ce jour-là l’Autriche a repris son œuvre collective avec l’Angleterre et la France, et elle a contracté avec elles l’alliance du 2 décembre. Le cabinet de Vienne n’a fait aujourd’hui que ce qu’il a toujours fait depuis l’origine de ce grand conflit : il a cherché à concilier son double rôle de puissance germanique et de puissance européenne. Il a attendu, si l’on nous passe ce terme, que l’Allemagne se fût remise à son pas avant de faire lui-même un pas décisif de plus avec l’Angleterre et la France.

Intimement rattaché au protocole du 9 avril et aux notes du 8 août dont il est le corollaire, le traité du 2 décembre est pour l’Autriche le préliminaire nécessaire, invincible d’une intervention plus nette et mieux définie. Quant au sens et aux dispositions principales de cet acte diplomatique, ils ressortent naturellement des circonstances. Ainsi il est évident que l’Autriche s’engage envers l’Angleterre et la France, comme elle s’est engagée déjà, envers la Turquie, à défendre les principautés contre la Russie, sans que sa présence sur le Danube puisse entraver les opérations des années alliées. L’intérêt essentiel du traité, on le conçoit, est dans les bases de paix qu’il pose comme le point de départ de l’alliance. Ces bases sont les garanties du 8 août. Seulement, comme il eût été assez inutile de stipuler de nouveau ces conditions sans aucune sanction, si la Russie ne les a point acceptées d’ici au 1er janvier, non comme base de négociations, mais purement et simplement, les puissances contractantes devront convenir des moyens les plus efficaces afin de poursuivre le rétablissement de la paix, ce qui ne peut signifier qu’une chose en d’autres termes : c’est que l’Autriche, l’Angleterre et la France uniront leurs forces pour dompter les résistances de la Russie. C’est là, nous le croyons, le sens réel du traité du 2 décembre. L’alliance offensive et défensive peut n’y être point explicitement formulée, elle en est la conséquence naturelle dans le cas où la Russie n’accepterait point la question telle que l’Europe la pose aujourd’hui. Il se peut encore sans doute que l’Autriche n’agisse point à jour dit et à heure fixe : l’importance du fait n’en subsiste pas moins. En signant un traité qui consacre sa solidarité avec les puissances de l’Occident, qui rompt une alliance de quarante ans, qui s’élèvera toujours entre elle et la Russie, — qui pourrait dire que l’Autriche n’a point accompli un acte sérieux au point de vue de sa propre politique comme au point de vue de la politique générale de l’Europe ? Ainsi, en lui-même, eu égard aux circonstances actuelles, le traité du 2 décembre a toute la gravité d’un pas nouveau fait par l’Autriche dans la voie d’une action collective ; il fixe une date où cette action deviendra un fait nécessaire, et en fixant cette date très rapprochée, il précise, pour ainsi dire, l’heure où finit ce qu’on pourrait appeler la phase des garanties du 8 août. Cette heure passée, ce sera l’œuvre de la guerre de déterminer la mesure des concessions qui pourront être réclamées de la Russie.

C’est donc de ces conditions du 8 août, ainsi qu’on le voit, que tout dépend aujourd’hui, dans ce court intervalle laissé entre une guerre déjà cruelle et une lutte qui peut prendre un caractère plus ardent et plus général. On sait en quoi consistent ces garanties générales ; il reste à les interpréter, et les puissances signataires du traité du 2 décembre n’en sont point sans doute à s’entendre sur la valeur de ces stipulations, qui ont formé la base de leur alliance. Ce que veut l’Europe, c’est que la prépondérance exclusive de la Russie dans les principautés et sur les bouches du Danube, cesse d’exister ; c’est que le protectorat russe sur les populations chrétiennes de l’Orient, d’où est née la guerre actuelle, disparaisse en même temps. Ce qu’elle veut en outre, c’est la révision du traité de 1841, dans la pensée de garantir plus efficacement l’équilibre général du continent. Il suit de là que tous les traités anciens qui baient la Russie et l’empire ottoman sont virtuellement abolis. Il suit de là encore qu’il reste à créer dans la Mer-Noire un état de choses tel qu’il réalise la pensée formulée dans la proposition du 8 août. Comment cet état sera-t-il créé ? Ce ne peut être évidemment par l’abolition pure et simple du traité de 1841, ce qui n’aurait d’autre effet que d’ouvrir à la Russie les portes de la Méditerranée. Sera-ce par la réduction des forces navales russes, par la présence d’une force européenne dans l’Euxin, par la destruction de Sébastopol ? Toujours est-il que ce qu’on a entendu et ce qu’on entend encore, c’est la limitation de la puissance de la Russie dans la Mer-Noire.

C’est sur ces divers points que l’Autriche, la France et l’Angleterre ont dû nécessairement se mettre d’accord, outre que les puissances belligérantes ont réservé leur droit d’y joindre telles conditions additionnelles qu’elles pourraient juger utiles ; mais en ne prenant que les conditions primitives du 8 août dans leur vrai sens, dans leur portée réelle, la Russie les acceptera-t-elle comme la juste rançon qu’elle doit à la sécurité de l’Europe, si profondément troublée ? Elle a paru un moment y souscrire, on le sait. La publication récente d’une dépêche de M. de Nesselrode à M. de Budberg a montré quel sens le cabinet de Pétersbourg attachait à ces garanties. La grande concession de la Russie consistait à laisser substituer le protectorat collectif de l’Europe à son protectorat exclusif, soit dans les principautés, soit en ce qui touche les populations chrétiennes. Or c’est ce protectorat qu’on ne veut sous aucune forme. Quant à la liberté de la navigation du Danube, la Russie protestait qu’elle n’y avait jamais apporté aucune entrave. Le cabinet de Saint-Pétersbourg éludait soigneusement enfin la véritable signification de l’article qui concerne l’état de la Mer-Noire. Depuis ce moment, il est vrai, l’envoyé russe à Vienne, le prince Gortchakof, avait accepté sans restriction le principe des garanties du 8 août. Il est permis seulement de se demander si cette acceptation, produite peu avant le 2 décembre, n’avait point pour unique objet de faire avorter les négociations d’où allait sortir le traité nouveau. Dans tous les cas, la Russie est aujourd’hui dans l’alternative de souscrire à ces garanties qu’elle a donné le droit de prendre contre sa politique, ou de s’obstiner dans la lutte. Si elle refuse d’accepter la paix aujourd’hui, le traité du 2 décembre produit toutes ses conséquences ; il devient un fait permanent, il crée des relations, des solidarités nouvelles, et c’est ce qui fait sa gravité. Pour l’Autriche, c’est l’affranchissement d’une vieille et onéreuse alliance ; pour la France particulièrement, c’est la cessation d’un état qui remonte à 1815, que quarante ans de paix n’avaient pu détruire. Ni la restauration avec ses déférences, ni la monarchie de juillet avec sa modération et sa sagesse, n’avaient pu briser ce réseau formé au nord contre son influence. Il s’est trouvé un intérêt élevé et puissant pour réaliser cette transformation, que n’avait pu accomplir la sagesse des hommes et des gouvernemens, pour changer tout un système d’alliances, pour modifier toutes les situations, en mettant à nu l’antagonisme profond, menaçant de l’Occident et de la Russie.

Là est la valeur de l’acte diplomatique du 2 décembre à différens points de vue. C’est le gage sérieux d’une politique nouvelle, préservatrice et libérale. C’est ce qui explique aussi l’impression immense et très diverse que le traité signé à Vienne a produite en Allemagne ; il a été une déception véritable pour les partisans de la Russie, qui espéraient encore que l’Autriche ne prendrait point une résolution si nette ; ils comptaient du moins ajourner cette résolution. L’article additionnel consenti par la Prusse avait ce sens à leurs yeux, et peut-être n’avaient-ils pas perdu toute confiance de voir se réveiller dans les conseils de l’Allemagne le vieil esprit de 1813. C’était là l’idéal proposé à la jeunesse de l’empereur François-Joseph. S’allier avec la Russie, ou tout au moins s’enfermer dans une neutralité qui eût été une abdication, voilà le résumé de cette politique. Le traité du 2 décembre a été le dernier coup porté à ce teutonisme russe, qui se débat depuis si longtemps pour neutraliser tout acte décisif. La surprise et l’embarras où le dénoûment de cette négociation a jeté les partisans d’une politique plus favorable au tsar ou moins prononcée contre lui se seraient traduits, assure-t-on, par des incidens singuliers à Vienne. À la première réception de M. de Buol qui a suivi la signature du traité, plusieurs représentans d’états allemands, les envoyés de Prusse, de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg, n’auraient pas paru. L’envoyé russe lui-même, le prince Gortchakof, n’a pu dissimuler la vivacité de son désappointement, et a laissé percer, dit-on, le sentiment de la situation impossible qui lui était faite. On aurait pu conclure de quelques-unes de ses paroles que son acceptation des quatre garanties antérieure au traité n’avait point un caractère bien sérieux et bien sincère au fond. Pour le moment donc, et en attendant qu’ils se soient rattachés à quelque tactique nouvelle, les partisans avoués ou déguisés de la Russie en Allemagne ont amèrement ressenti le coup ; ils y ont vu le signe visible de leur défaite. Parmi les esprits libéraux au contraire, l’impression, sans être moins profonde et moins forte, a été complètement favorable. Pour tous ces esprits, le traité du 2 décembre a été un point de ralliement au milieu des incertitudes de l’Allemagne, l’acte viril d’une politique décidée à garantir à la puissance germanique l’influence qui lui est due dans cette grande question. Les partis libéraux en Allemagne inclinent naturellement vers les puissances occidentales, comme les partis féodaux et absolutistes inclinent vers la Russie. Il s’est produit un fait remarquable, qui montre les tendances véritables de l’opinion allemande. Beaucoup d’hommes qui depuis longtemps s’étaient accoutumés à voir dans la Prusse l’âme, la tête et le bras de l’Allemagne, se tournent vers l’Autriche, qu’ils proclament aujourd’hui la seule puissance comprenant et servant avec intelligence les intérêts germaniques.

Si l’on observe la politique de l’Autriche dans ses actes récens, dans ses effets, dans les alliances qu’elle rencontre, dans les intérêts qu’elle satisfait, on peut y voir tous les caractères d’une politique prévoyante et libérale, qui marque sa place dans la coalition des forces occidentales contre la prépondérance menaçante de la Russie. Le traité du 2 décembre n’a pas seulement une portée extérieure, il a une signification tout intérieure pour l’Autriche : il est le signe manifeste du travail qui s’est accompli depuis 1848, qui a fait prévaloir d’autres tendances, d’autres hommes. C’est un esprit nouveau qui se fait jour et gagne lentement, qui s’atteste par des vues de gouvernement intérieur très différentes des traditions anciennes, et qui a aussi ses tendances, ses affinités dans la politique internationale. C’est cet esprit, se manifestant sous un double aspect, qui rallie aujourd’hui bien des sympathies. Ne serait-il point quelque peu puéril de chercher le secret de la politique de l’Autriche ailleurs que dans cette transformation, par exemple dans le dépit et l’amour-propre blessé de quelques-uns des conseillers de l’empereur François-Joseph, notamment d’un des hommes les plus éminens, M. Alexandre Bach, que l’empereur Nicolas aurait taxé légèrement de ministre sorti des barricades de 1848 ?

Mais la Prusse suivra-t-elle l’Autriche sur ce terrain nouveau, où l’a placée le traité du 2 décembre ? On n’a pu évidemment ignorer à Berlin les d’où est sortie ralliance nouvelle contractée à Vienne. On dit même qu’au dernier moment le roi de Prusse a tout fait pour en suspendre la conclusion. Il aurait supplié, au nom du ciel, par le télégraphe, qu’on ne signât pas ; on a signé néanmoins. Le jour de l’ouverture des chambres prussiennes, le roi Frédéric-Guillaume disait dans son discours que sa mission était de soutenir la paix, la modération, mais que s’il se voyait obligé de donner une expression plus marquée à l’attitude de la Prusse, il comptait que son peuple fidèle saurait supporter les sacrifices inévitables qui en seraient la suite. On ne pourrait en conclure absolument que le cabinet de Berlin fût décidé à suivre l’Autriche dans la voie où celle-ci allait entrer. C’est là cependant ce qui est le plus probable. En accédant, comme il le fera sans doute, au traité nouveau, le cabinet de Berlin cédera à l’impulsion universelle, à cette force des choses qui semble le dominer et le guider dans ses résolutions. C’est là en effet le malheur de la Prusse de se laisser conduire là où elle aurait pu si aisément prendre une initiative utile pour elle, efficace pour l’Europe, d’être devancée partout et de n’avoir nulle part l’influence que donne une politique prévoyante et forte. Maintenant la situation de l’Allemagne se résume dans deux faits : d’un côté, c’est l’article additionnel par lequel la Prusse s’engage à soutenir l’Autriche dans les principautés et sur son propre territoire, — article qui se trouve étendu à toute l’Allemagne par une décision récente de la diète de Francfort ; — de l’autre côté, c’est le traité signé à Vienne entre l’Autriche, l’Angleterre et la France. Et ce qui achève de caractériser cette situation, c’est que la diète de Francfort s’est approprié l’article additionnel du 26 novembre, lorsque le traité du 2 décembre était déjà conclu, c’est-à-dire en pleine connaissance des conséquences qui pouvaient résulter des engagemens nouveaux de l’Autriche.

Ainsi se poursuit et se dessine ce travail diplomatique qui vient aboutir, du moins en ce moment, à un acte dont la portée peut se faire promptement sentir, et pendant ce temps nos armées continuent leur campagne héroïque en Crimée. Elles n’ont point eu depuis quelques jours à livrer de nouveaux combats à l’armée russe, mais elles ont eu à combattre les élémens. Les soldats de l’Angleterre et de la France ont eu à poursuivre leurs opérations sous des pluies torrentielles ; nos escadres ont eu à soutenir le choc d’une tempête effrayante, durant laquelle plusieurs de nos vaisseaux ont sombré. C’est là le côté lugubre de la guerre, comme aussi un des plus tristes et des plus douloureux épisodes de cette lutte est l’atteinte que le duc de Cambridge paraît avoir reçue. Le duc de Cambridge avait été violemment impressionné par le carnage terrible d’inkerman, où la canonnade surpassait celle de Waterloo, selon le témoignage de lord Raglan ; il avait eu à supporter en mer la tempête du 14 novembre ; il s’est trouvé hors d’état de rester sur ce champ de bataille, où il s’était distingué. La guerre d’ailleurs ne se concentre point uniquement en Crimée. Tandis que nos soldats débarquaient sur le sol russe, presque le même jour où ils gagnaient la bataille de l’Alma, nos vaisseaux attaquaient le port et les défenses extérieures du port de Petropolowski, dans l’Océan-Pacifique. La seule la grande question qui se dégage de cet ensemble de faits diplomatiques et militaires, c’est celle de savoir si la paix va redevenir possible, ou si cette guerre, déjà poursuivie dans des proportions si vastes, va s’étendre encore.

Nous n’avons pas la prétention, on le conçoit, de trancher une telle question. Il faudrait connaître le secret de trop de conseils et de trop de volontés. Il suffit de préciser la situation actuelle de l’Europe dans sa simplicité terrible et dans sa grandeur. Si la Russie refuse de souscrire aux conditions qui sont devenues le dernier mot des cabinets réunis, il n’est point douteux que les puissances se trouvent en présence d’une guerre dont le but, la durée, les proportions et les moyens restent nécessairement indéterminés. Quant à la Russie elle-même, elle ne saurait ignorer les conséquences d’un refus dans les circonstances actuelles. Elle n’aura point seulement à soutenir le choc des puissances déjà engagées ; l’Allemagne tout entière ne peut manquer aujourd’hui de suivre l’impulsion de l’Autriche. Dans peu de temps peut-être, la Suède sentira le besoin de prendre position dans cette lutte. En Danemark, l’opinion publique s’est soulevée contre un ministère qui passait pour représenter l’absolutisme et l’influence russe. Des élections où s’est révélé un esprit unanime ont mis le roi dans l’heureuse obligation de choisir un nouveau cabinet. Ainsi la Russie se trouvera pressée, cernée par une coalition formidable de toutes les forces, de toutes les opinions, de tous les intérêts. Il y a là de quoi faire réfléchir l’empereur Nicolas dans cette courte trêve laissée à la sagesse, de même que la perspective d’une guerre longue et acharnée est de nature à borner les vœux actuels de l’Europe à ce qui est juste, à ce qui est nécessaire pour sa sécurité et pour son repos. Au milieu de ces puissantes et émouvantes diversions, il reste infiniment moins de place, comme on le comprend, pour les préoccupations ordinaires d’une vie politique intérieure, déjà assez débarrassée de toute cause de mouvement et d’agitation. C’est dans les actes des pouvoirs publics que tout se résume, soit qu’ils s’appliquent aux intérêts matériels du pays, soit qu’ils pourvoient aux nécessités financières et administratives des grandes choses qui s’accomplissent, soit qu’ils touchent au choix des hommes, si important surtout quand il s’agit de la représentation de la France au dehors. Il s’est opéré récemment un certain mouvement dans le corps diplomatique par suite de l’entrée au sénat de M. de Béarn, ministre dans le Wurtemberg. C’est M. de Perrière Le Vayer, esprit fin et habile, qui est envoyé à Stuttgart. D’un autre côté, M. Forth-Rouen, dont la position était devenue peut-être difficile en Grèce depuis qu’il avait été obligé de parler avec fermeté, va en Saxe remplacer M. Mercier, qui passe lui-même à Athènes. C’est un échange de postes diplomatiques. À ces choix vient se joindre une série d’avancement réguliers, de déplacemens ou de nominations nouvelles. La vie intérieure, bornée à ces actes administratifs ou au travail permanent des intérêts matériels, serait peu de chose, si sous ce calme apparent elle ne cachait au fond ces fermentations religieuses, morales, intellectuelles qui se traduisent de temps à autre par des signes et des incidens caractéristiques. On voit aujourd’hui un de ces incidens. L’église catholique offre pour ainsi dire le spectacle d’une émission nouvelle de doctrine. Le souverain pontife érige en dogme la croyance religieuse, libre jusqu’ici, à l’immaculée conception. Nous ne sommes point des théologiens ; seulement, en accomplissant un acte de cette nature, le souverain pontife a dû se demander sans nul doute si l’heure était opportune, s’il n’y a point toujours quelque danger à toucher à l’immutabilité de la foi, à représenter le catholicisme comme incomplet dans son symbole depuis tant de siècles, enfin à transformer en dogme une croyance religieuse, fût-elle universelle. Toutes ces questions ont dû se présenter à l’esprit du chef de l’église. Si elles se sont réveillées tout à coup, si elles ont été jetées dans la discussion, c’est peut-être qu’elles se lient à un mouvement étrange, à tout un effort d’opinion et de passion pour faire prévaloir les doctrines les plus absolues. Il est des hommes pour qui la liberté et la modération sont d’éternelles ennemies ; ils veulent l’absolutisme dans la religion comme dans la politique. Et quel est le plus clair résultat de ces tendances passionnées et exclusives ? C’est de compromettre la religion elle-même, de jeter la division dans le clergé en partageant ses membres en deux camps, les ultramontains et les gallicans, de réveiller toutes ces luttes où un prélat chargé d’années, l’ancien évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montais, intervient à son tour en dénonçant au souverain pontife ce qu’il appelle une cabale artificieuse répandue en Italie et en France. Dans une brochure sous le titre de Coup d’œil sur la constitution de la religion catholique et sur l’état présent de cette religion dans notre France, Mgr Clausel de Montais s’élève avec une vigueur singulière contre ces docteurs nouveaux qui prétendent flétrir les grandes traditions de l’église de France, qui persécutent les opinions les plus consacrées, qui veulent tout transformer et tiennent même à donner la couleur ultramontaine à l’habit du prêtre. Quand on s’efforce de supprimer les traditions gallicanes, quand on veut pousser la religion dans cette voie de l’absolutisme universel, il y a cependant deux choses à considérer : c’est que l’église de France est certainement une des plus dignes par les lumières comme par les vertus, et qu’elle s’est formée justement sous l’empire de ces traditions qu’on répudie ; il n’est pas moins vrai que si la religion a retrouvé un juste et légitime ascendant sur les âmes, c’est sous les régimes qu’on décrie et par la liberté qu’elle s’est relevée, au point de voir une révolution s’arrêter désarmée devant elle. C’est à l’abri de la liberté des opinions et des consciences qu’une réaction religieuse spontanée s’est produite. Il reste à savoir ce que la religion et l’église pourront gagner dans les routes périlleuses, où l’on prétend les ramener.

Ces questions toujours graves et délicates, parce qu’elles touchent aux plus secrets ressorts de l’âme humaine, laissent suffisamment apercevoir ce qui s’agite de notre temps dans le monde religieux. Elles ne peuvent évidemment s’élever à un égal degré dans les affaires de l’intelligence et de la littérature, qui ne sont pas peut-être d’un gouvernement plus simple, mais qui dans tous les cas ont une autre manière d’intéresser et de passionner. Les affaires de l’intelligence intéressent par toutes les manifestations de l’esprit, par les œuvres qui se succèdent, par le travail des imaginations, par la révélation des talens nouveaux, aussi bien que par la disparition des talens éprouvés. L’Académie y a sa place naturelle certainement, et peut-être cette place pourrait-elle être plus grande encore. L’Académie a perdu, il y a quelques jours, un de ses membres les plus distingués, M. de Sainte-Aulaire, dont le nom avait marqué dans la politique autant que dans les lettres. Longtemps ambassadeur, homme d’un grand monde, M. de Sainte-Aulaire a laissé une Histoire de la Fronde qui avait été son titre académique, et qui mérite de lui survivre par l’habileté avec laquelle est pénétrée et dépeinte cette époque de la minorité de Louis XIV. Esprit cultivé, M. de Sainte-Aulaire réunissait en outre deux conditions essentielles pour écrire l’histoire avec simplicité et avec vérité : il savait le monde, et il connaissait les affaires. Ainsi l’Académie se trouve avoir en même temps à remplacer M. de Sainte-Aulaire et M. Ancelot, qui est mort également il y a quelques mois.

Quels seront les nouveaux élus ? Les candidats ne manquent point, on le pense ; il y en a de tous les genres, il y a ceux qui ont fait une tragédie et ceux qui n’ont rien fait, ceux qui ont eu de tout temps la vocation académique et ceux pour qui l’Institut est une sorte de refuge dans la tempête. Par malheur, il est souvent difficile de savoir quelle pensée dirige l’Académie dans ses choix. Une élection est un champ de bataille où se déploie la plus savante stratégie. Ce n’est pas trop de tout le génie des combinaisons électorales ; il faut peser les nuances, faire la part du monde et celle des lettres, compter avec les influences, choisir parmi les écrivains, non d’après leur talent, mais d’après certaines convenances. Quoi qu’il en soit, M. Ponsard semble devoir être un des candidats favorisés de l’Académie dans les prochaines élections. La tragédie, on le voit, porte bonheur, même quand elle se présente sans un trop grand génie d’invention, sans ces qualités puissantes d’une vigoureuse et originale poésie. Certes, bien que M. Ponsard se soit plaint quelquefois de la critique, il y aura eu peu de carrières plus faciles et moins remplies ; mais M. Ponsard représente la tragédie, et cela suffit. Dans toutes ces élections où elle déploie tant de tactique, où la politique elle-même trouve sa place, l’Académie atteint-elle toujours son but ? Exerce-t-elle l’influence qu’elle pourrait naturellement exercer par ses choix et par ses exemples ? C’est par ce double moyen surtout qu’elle pourrait rappeler sans cesse les conditions supérieures de la vie intellectuelle, maintenir l’autorité des grandes traditions de l’art et de la pensée au miheu de la liberté permise à tous les efforts et à toutes les entreprises de l’esprit littéraire d’un temps.

Il est donné à la littérature, dans la variété complexe de ses manifestations, de toucher à tout et de tout remuer, d’ouvrir tous les domaines de l’imagination et de la pensée, ou d’éclairer d’un jour étrange quelques-uns des côtés les plus saisissans de la vie contemporaine. Dans ce mouvement des lettres, il est même parfois des livres qui se confondent avec certains épisodes dramatiques de la réalité, qui en sont en quelque sorte la continuation ou le commentaire, ainsi qu’il arrive aujourd’hui de ce récit vigoureux laissé par le comte Gaston de Raousset-Boulbon, — une Conversion. Étrange destinée de cette œuvre et de celui qui l’a écrite, qui l’avait oubliée peut-être ! C’est la mort hasardeuse et tragique de l’auteur qui a fait songer à mettre au jour une Conversion. Nous savons ce qu’on peut dire de cette vie si tristement dénouée ; il n’est pas moins vrai qu’il y avait dans cet homme, jeune encore, le fonds d’une nature valeureuse et chevaleresque. Autrefois M. de Raousset-Boulbon eût été aisément un chef remarquable, un de ces hardis et intrépides aventuriers qui se précipitaient vers le Nouveau-Monde. Aujourd’hui il n’a réussi qu’à mener une existence déclassée, portant partout sa fierté de , assiégé par des rêves impossibles, attaquant des gouvernemens, se heurtant au droit public, et unissant par périr fusillé comme un soldat Qu’était-il aile faire au Mexique ? Il avait été attiré par l’inconnu, par l’éclat des fortunes merveilleuses. Un jour il lui était arrivé, en allant s’établir dans l’état de Sonora, de battre tout simplement avec une poignée d’hommes un corps d’armée mexicain, et cela ne laissait point de lui donner un relief singulier. Le nouveau gouvernement qui surgissait alors au Mexique, celui du général Santa-Anna, cherchait à l’attirer à Mexico, soit pour traiter avec lui, soit pour tromper son énergique activité, et le vainqueur d’Hermosillo devenait l’objet de toutes les curiosités dans la capitale mexicaine, où il passa quelques mois. Il fut question de bien des projets, d’une vaste entreprise de colonisation, de l’organisation d’une légion étrangère dont M. de Raousset-Boulbon aurait été le chef. On finit par lui offrir le grade de colonel dans l’armée mexicaine. Imaginez ce qu’était ce grade de colonel pour lui, qui aspirait à commander, qui rêvait peut-être la conquête du Mexique ! Il partit en faisant le serment d’Annibal, roulant dans sa tête son plan de vengeance, organisant une expédition nouvelle qu’il méditait de lier à un mouvement national. Quand il revint, ce fut pour être fait prisonnier dans le premier combat, à Guaymas, après avoir été abandonné par les siens et avoir refusé de les abandonner par la fuite. Tout cela était étrange à coup sûr. A l’heure de la mort cependant, M. de Raousset-Boulbon retrouvait cette virile simplicité d’un homme fait pour une meilleure lin. Il n’argumentait pas sur sa position, il ne subtilisait pas, on l’a vu récemment dans ses lettres ; il acceptait sa mort comme une expiation de sa vie, il demandait simplement à finir en chrétien et en soldat. Il y a comme un reflet de cette nature dans ce récit d’une Conversion, si singulièrement mêlé à l’un des plus bizarres épisodes de notre temps. C’est l’œuvre d’un homme en qui l’instinct de race lutte sans cesse avec les instincts de notre siècle. Il y a de la politique dans une Conversion juste ce qu’il en faut pour faire ressortir les caractères. Il y a peu de composition, mais ces figures ont on ne sait quoi de vivant et qui parle à l’esprit. Cette.jeune fille, Berthe de Langenais, qui vit avec ses ancêtres, qui se retranche fièrement dans son idéal, n’est-ce pas l’image poétique et forte du passé ? Saint-Lambert, ce type de l’élégance sceptique et dépravée, Louis Monot, ce parvenu avide de jouissances, n’ont pas un caractère moins saisissant. Quant au héros même, Robert de Langenais, l’auteur avait mis peut-être son idéal dans ce jeune homme qui, après une vie livrée à toutes les passions, se reprend au bien et à la règle par une alliance qui l’apaise et qui l’épure, en comblant les vœux de son cœur et en le rendant au respect de son nom. Ainsi éclate le plus dramatique contraste entre ce dénoûment créé par l’imagination et cet autre dénoùment que la réaUté est venue donner à la vie de l’auteur.

Les événemens, les spectacles contemporains ne sont point, à coup sûr, sans une secrète et forte poésie qui s’exhale par instans comme une pénétrante émanation, et qu’il est plus facile de sentir que d’exprimer. La poésie, elle est partout, elle est dans toutes les régions visibles et invisibles ; elle est dans ces luttes engagées par la puissance de l’homme dans le monde, dans les épreuves sociales, dans le travail permanent et mystérieux de la vie, dans les tragédies solennelles de l’histoire comme dans le mouvement actif et obscur de l’existence familière et domestique. Et s’il se trouve quelque rare esprit pour ressaisir cette pure et immortelle essence des choses en l’enveloppant d’une forme rajeunie, notre siècle dans sa vieillesse, notre siècle lui-même, indifférent et blasé, cédera encore à ce charme d’une grande et originale inspiration. Le difficile est d’atteindre à ce degré où la poésie véritable se révèle. Dans cette foule de poètes de tous les temps, combien d’essais inconnus se sont produits ! combien peu survivent ! Il ne reste que l’inspiration vraie, l’expression heureuse et accomplie d’un sentiment ou d’une pensée réellement poétique. De tous les genres littéraires, la poésie est celui où la médiocrité compte le moins. Ce n’est pas un motif cependant pour ne point observer sans cesse toutes ces bonnes volontés qui cherchent parmi nous la poésie sous toutes ses formes, qui multiplient leurs essais, imitant souvent, répétant ce que d’autres ont dit, se perdant dans bien des puérilités d’imagination et parfois aussi trouvant un accent vrai et sincère. Dans ses Prières et Souvenirs, M. Octave Ducros se montre fidèle à une inspiration religieuse qui se répand dans toutes les pages et donne à ses vers une certaine élévation épurée. Le chrétien se retrouve dans le poète, soit dans les strophes qu’il adresse à la Jeunesse, soit dans les fragmens sur une Vallée des Alpes, sur une Avalanche, sur la Solitude. La poésie de ces morceaux a de l’abondance et de la couleur sans atteindre au dernier degré de l’originalité. M. Octave Ducros ne s’est point arrêté là ; il a mis la Messe en vers, et là est son erreur de penser que dans la messe ou dans la communion spirituelle il y a le thème d’un développement poétique. Il ne suffit pas en effet de paraphraser la collecte, l’épître et l’offertoire. — L’auteur d’un Mois au Presbytère n’est point un novice en poésie ; M. N. Martin est l’auteur de plus d’un fragment gracieux, il s’est heureusement inspiré souvent des poètes de l’Allemagne. Le sujet semblait promettre ici. Un mois au presbytère ! que de peintures trouvaient leur place dans ce cadre simple et à demi rustique ! Seulement le sujet promet plus qu’il ne tient ; l’auteur raconte en vers plus faciles que poétiques les tribulations de la servante du presbytère et les embarras du pauvre curé bouleversant sa maison pour recevoir dignement sa mère, — la veuve d’un procureur du roi ! Et c’est ainsi que M. N. Martin se perd en des détails puérils, au lieu de tracer ces tableaux d’une poésie vraie et simple, dont il éveillait la pensée par le titre de son petit récit.

Cette poésie vraie, simple, domestique, réelle, telle que l’imagination de Cowper l’a créée en Angleterre, telle qu’elle a été essayée en France, cette poésie a certainement de quoi tenter plus d’un esprit bien inspiré ; elle peut ouvrir encore à l’imagination des voies inexplorées. Un poète nouveau, M. Charles Des Guerrois, s’est dévoué tout entier à cette inspiration intime et réelle, et il l’a développée dans plusieurs ouvrages, — Sous le Buisson, les Paysages de Champagne, — auxquels vient même se joindre un recueil de prose qu’il appelle les Pensées de l’art et de la vie. Dans le premier de ces livres, selon l’auteur, c’est l’expression de la vérité du cœur au point de vue des sentimens personnels ; dans le second, c’est la vérité de la nature ; dans les Pensées, c’est la vérité morale. Ainsi la vérité se révélerait sous un triple aspect, et cela certes suffirait à la gloire d’un homme ! Les vers de M. Des Guerrois ont un mérite réel souvent ; ils expriment avec sincérité les impressions les plus intimes, bien que l’auteur multiplie les expressions d’une même pensée et bien qu’il se trompe peut-être sur le degré de nouveauté de son entreprise La poésie de M. Charles Des Guerrois est évidemment la fille très-directe et tres-legitime des Consolations ; mais voyez le malheur ou le piège, on croit avoir crée une poésie nouvelle ; on veut aussitôt forcer toutes les portes de la gloire, et si ces portes ne tombent pas subitement devant vous on s’arme en guerre un peu contre tout le monde, contre le siècle, contre le public, contre les critiques surtout. Quant aux critiques, il faut l’avouer M. Des Guerrois les réduit complètement en poudre. Ce sont des égoïsmes féroces, prétendant accaparer la gloire, et ne voulant laisser tomber miette de leur festin ; ils n’ont que « la supériorité de l’insignifiance. » Des critiques de leurs opinions et de leurs jugemens, il ne restera pas même « un peu de poussière pour danser dans un rayon de soleil. » Après quoi l’auteur des Paysages de Champagne se fait lui-même sa place. « Je veux mon rang, dit-il, je l’attends, je l’aurai ; je l’aurai, quoique je ne fasse courbette à aucun journaliste grand ou petit, quoique j’aie entre mes idées qu’un poète est quelque chose de plus qu’un critique payé pour l’être… » Ainsi parle M. Des Guerrois avec un mépris superbe, colletant quelque peu cette gloire rétive, et disant leur fait aux critiques. Qu’ont-ils fait cependant, ces critiques ? Ils n’ont rien dit ; que serait-ce s’ils avaient parlé ! Amusante et naïve irritation d’une nature poétique inquiète, douloureuse, à qui le silence pèse ! M. Des Guerrois a trop le goût des préfaces oiseuses. Sans ses préfaces, ses vers ne seraient pas meilleurs, mais ils apparaîtraient mieux dans leur grâce voilée, modérée, discrète, et on ne serait point tenté de leur demander s’ils sont au niveau de l’ambition qui les inspire.

Les choses contemporaines, disons-nous, ont leur poésie secrète et forte, et elles ont aussi leur ironie. C’est cette vive et profonde ironie qui ressort du jeu secret des événemens humains, des passions, des vices, des ridicules, des vénalités et des transactions de la conscience, des hypocrisies et des fraudes déguisées en vertus. Vices, passions, ridicules changent de forme suivant les temps ; ils restent les mêmes au fond, inépuisable aliment de la satire et de la comédie. Certes c’est un aliment qui ne manque pas de nos jours ; le poète de l’ironie manquerait plutôt, outre que pour bien des raisons les Aristophanes ne sont pas de toutes les époques. M. Paulin Limayrac a essayé de se saisir de cette arme de l’ironie ; il n’a point eu tort de puiser dans les mœurs modernes le sujet du tableau satirique auquel il donne le nom de la Comédie en Espagne ; il a seulement cédé à une pensée singulière en identifiant ces vices et ces ambitions qu’il peint avec les habitudes d’un régime politique qui n’existe plus, car enfin ne serait-ce que sous le régime parlementaire qu’il y a des cupidités de pouvoir, des écrivains qui trafiquent de leur plume, des servilités intéressées ? M. Limayrac a transporté en Espagne, il est vrai, la scène de son drame, se rappelant où Beaumarchais avait placé Figaro. Un député, un industriel, un écrivain réunis par une même pensée, celle d’arriver à tout prix, tous ces personnages s’appuyant les uns les autres, et cherchant par la fascination de leur nom à se ménager une alliance opulente, tels sont les élémens avec lesquels M. Limayrac a composé son tableau , semant les traits hardis, animant parfois ces scènes rapides de mots heureux et d’une verve mordante. Une des scènes les plus amusantes de cette comédie, qui est moins une comédie qu’une satire, c’est celle où le grand écrivain reçoit la visite d’un honnête provincial qui vient saluer son génie, et qui connaît bien mieux ses livres qu’il ne les connaît lui-même. Le grand écrivain est pris en flagrant délit d’ignorance de ce que contient un de ses livres, et alors il se rejette sur son secrétaire, lequel n’est pas lui-même l’auteur, si bien que le roman finit par être de père inconnu. Comment finit la comédie de M. Limayrac ? Elle finit par une révolution. C’est beaucoup pour le dénoûment d’une comédie ; c’est une grande erreur si l’auteur croit que les révolutions sont la fin des ambitions, des cupidités et des hypocrisies ; elles ne font au contraire que leur communiquer un redoublement sinistre ; elles créent une issue nouvelle à toutes les défections de la conscience, et quand elles s’inaugurent, et quand elles viennent à se clore. Le monde moderne est plein de ces leçons, et la politique contemporaine porte la trace de toutes ces blessures au milieu du mouvement plus régulier qui se poursuit aujourd’hui.

Pour le moment, un des traits de la politique actuelle en Europe, c’est la réunion, simultanée des parlemens de divers pays. En même temps, ou à peu de jours de distance du moins, s’ouvraient les chambres d’Angleterre, de Prusse, de Piémont, les plus anciennes et les plus nouvelles. La reine d’Angleterre, dans son discours, payait un juste tribut d’éloge et de sympathie à ces intrépides armées qui combattent en Crimée. Elle semblait d’ailleurs nourrir peu d’espérances de paix. Il n’est point douteux que les esprits sont divisés en Angleterre : il y a ceux que la passion anime contre la Russie, qui ne reculent point devant les perspectives d’une guerre ardente, extrême, infatigable, et il y a aussi les hommes qui, mesurant les intérêts engagés, seraient prêts à faire la paix à des conditions suffisantes. Ces divisions se retrouvent visiblement dans les deux chambres anglaises, mais elles s’effacent et disparaissent dans un sentiment commun de patriotisme. Les premières discussions qui se sont engagées ne portent point un autre caractère. Quant au parlement prussien, les affaires extérieures ne pouvaient y trouver place. Les chambres de Berlin ne discutent point d’adresse en réponse au discours du chef de l’état. Le roi Frédéric-Guillaume d’ailleurs réserve avec une extrême jalousie sa prérogative quant à la direction de la politique extérieure. C’est donc au point de vue intérieur que les premières opérations du parlement prussien peuvent avoir surtout une signification, et à ce point de vue tous les avantages restent au parti libéral. Dans la seconde chambre, c’est le comte de Schwerin, candidat de ce parti, qui a été élu président ; c’est M. Bethmann-Hollweg, l’un des chefs du libéralisme prussien, qui a été élu vice-président. La première chambre, qui, comme on le sait, a été récemment reconstituée, a vu se produire un incident singulier. Les princes médiatisés qui en font partie ont semblé dédaigner de venir prendre place dans une assemblée délibérante, et le roi n’est point sans avoir ressenti ce procédé peu courtois. Il s’est étonné, dit-on, que ces princes, qui étaient trop heureux en 1848 défaire appel à l’armée prussienne, trouvent aujourd’hui au-dessous d’eux de siéger dans une chambre de Berlin. Les travaux du parlement vont maintenant commencer sans doute, et alors, quelque soin que prenne le roi de soustraire les affaires extérieures à l’examen des chambres, il est difficile qu’il ne s’élève point quelque discussion sérieuse. Une proposition a même été déjà faite dans ce sens, sans trop de succès, il est vrai. Les affaires extérieures de l’Europe ont eu leur retentissement même dans le parlement piémontais, ouvert depuis un mois. A quelle occasion cette question a-t-elle pu être évoquée dans les chambres de Turin ? C’est au sujet du passage accordé sur le sol piémontais à un de nos régimens de cavalerie venant de Rome et retournant en France. M. Brofferio a cru devoir interpeller le gouvernement sur ce fait, dans lequel il voyait, avec une touchante sollicitude pour la Russie, une violation de la neutralité du Piémont. C’est là du reste une singulière et triste faiblesse de beaucoup de libéraux italiens et piémontais. Leurs tendances naturelles les inclinent forcément vers les puissances occidentales ; mais on dirait qu’ils craignent d’avouer leurs sympathies, parce que l’Autriche ne se sépare point de l’Angleterre et de la France, et parce que dès lors l’occasion d’attaquer l’Autriche deviendra moins facile. Au milieu des grands et universels intérêts qui se débattent, ils songent à leur intérêt particulier, à leur passion, au risque de mettre cet intérêt et cette passion en contradiction avec le but que l’Europe poursuit en commun. Nous n’avons pas besoin d’ajouter que le cabinet de Turin n’obéit point à ces suggestions. Tout en maintenant la neutralité matérielle, que le passage d’un régiment ne peut violer à cette distance du théâtre de la guerre, il n’a point hésité à manifester toutes ses sympathies pour la cause soutenue par l’Angleterre et la France.

Parmi tous ces pays, l’Espagne est le seul encore qui, en dehors des affaires générales, trouve dans les difficultés d’une situation mal apaisée de légitimes sujets de préoccupation. Un député disait récemment aux cortès qu’après la guerre d’Orient la révolution espagnole était l’événement le plus important du moment, le plus propre à fixer l’attention de l’Europe. Oui, certes il en est ainsi, l’Espagne le sait bien, et peut-être, si on la consultait, ne tiendrait-elle pas essentiellement à conserver ce privilège. Elle trouverait de plus sérieux avantages dans un état calme, régulier, où ses intérêts pussent se développer librement. Cet état est-il prêt à renaître pour l’Espagne après cet interrègne de tout ordre régulier pendant quelques mois ? Toutes les difficultés sont loin d’être vaincues sans nul doute ; il semble toutefois maintenant que la situation de la Péninsule tende à se simplifier et à se dégager des inextricables complications où elle a paru un moment plongée. Le fait le plus sérieux, le plus caractéristique aujourd’hui à ce point de vue, c’est que le congrès, abordant enfin cette grande question de la monarchie qu’on semblait tenir suspendue sur l’Espagne, l’a résolue nettement, simplement, en déclarant à une quasi-unanimité que la monarchie d’Isabelle II et de sa dynastie était une des bases fondamentales de l’ordre politique espagnol. La Péninsule a eu un grand malheur depuis quelques mois ; les passions factices se sont substituées à la réalité au-delà des Pyrénées ; c’est de là qu’est née cette mise en question de la monarchie, qui a tout tenu en suspens. C’était, on peut le dire, un véritable fantôme, non pas que les fantômes ne soient très dangereux ; on finit par y croire, pour peu que le rêve se prolonge. Le rêve. c’est une révolution. Qu’est-il arrivé cependant le jour où la révolution s’es un peu calmée en Espagne et où la réalité a repris son empire ? La monarchie a retrouvé sa place, marquée par le sentiment le plus invincible du pays. Tandis qu’on déclamait encore, le président des cortès se rendait tout naturellement au palais pour offrir ses hommages à la reine. L’un des membres du cabinet qui passait pour nourrir des idées républicaines, le général Allende Salazar, faisait ouvertement devant le congrès une profession de foi monarchique, et depuis même il s’est défendu avec énergie du triste mérite qu’on lui avait fait d’avoir parlé avec peu de respect à la reine au mois de juillet. Ainsi la réalité retrouvait sa puissance, et le jour où la question a été posée et discutée solennellement dans l’assemblée, combien s’est-il rencontré de voix contre la monarchie ? Il y a eu 20 votes contre 200. Le général Prim a eu la conscience d’avouer que s’il n’avait point été nommé député dans les premières élections à Barcelone, c’est qu’il avait publié un manifeste où son sentiment monarchique n’éclatait pas avec assez de vivacité.

C’est donc là un élément d’incertitude de moins dans la situation de l’Espagne. Malheureusement l’incertitude reste encore dans le congrès et dans le pouvoir ministériel, et ici encore on pourrait être trompé par les apparences dans un sens inverse. En apparence, le duc de la Victoire est certainement le maître de la situation de la Péninsule, et même dans une certaine mesure il en est ainsi. Espartero a été nommé président de l’assemblée constituante. Ce vote de confiance à peu près unanime le désignait naturellement au choix de la reine, qui l’a chargé de nommer un nouveau cabinet. En réalité, le nouveau ministère était le même que le précédent, sauf M. Pacheco, qui a été remplacé aux affaires étrangères par M. Luzurriaga, et M. Alonzo, qui a eu pour successeur à la justice M. Aguirre. Le général O’Donnell restait dans le conseil, dont Espartero était le chef. Le duc de la Victoire paraissait indubitablement investi de la confiance universelle. Qu’arrivait-il pourtant ? Deux jours après, le congrès, au milieu de toute sorte de propositions incohérentes, votait, malgré les efforts du ministre des finances, l’abolition d’un impôt qui rapporte au trésor une somme de près de 200 millions de réaux. Une nouvelle crise ministérielle surgissait, et l’assemblée avait à raffermir le cabinet par un nouveau vote de confiance. Que voulons-nous prouver ici ? C’est que l’incertitude est partout, la direction nulle part. Une chose est claire cependant au milieu de cette incertitude, l’élément libéral modéré domine dans l’assemblée espagnole. Là est le point d’appui d’Espartero, et il parait le comprendre aujourd’hui, puisque le ministère semble devoir se fortifier dans ce sens. Nous ne disons pas que toutes les difficultés seraient écartées ainsi, mais du moins une force politique serait créée, une direction serait imprimée au gouvernement de l’Espagne. ch. de mazade.

REVUE MUSICALE.

L’année qui aura bientôt fini son cours n’aura produit rien de remarquable dans l’empire de la fantaisie, et particulièrement dans l’art musical : tout est morne et silencieux dans cette Europe naguère si bruyante et si vivace, et, sous la main de Dieu qui nous conduit sans doute où il lui plaît, on ne voit guère s’agiter, au lieu de vrais musiciens, que des talens médiocres et de pauvres ouvriers de la pensée, comme on disait du temps où les sophistes parlaient, en 1848. L’Italie, l’Allemagne et la France, les seules contrées où la musique moderne a pris naissance et s’est développée sous les trois principales formes qui la caractérisent,— la mélodie vocale, la symphonie et l’art dramatique,— se taisent, languissent, et attendent qu’il vienne un de ces hommes prédestinés chargés d’annoncer la bonne nouvelle. D’où surgira-t-il cet élu du Seigneur ? Non si sa. Mais, qu’il vienne du levant ou du ponant, il sera le bienvenu, s’il nous délivre de cette tourbe de médiocrités vaniteuses qui nous assourdissent de leurs insolentes clameurs. Au milieu de cette Gomorrhe ravagée par le péché, il nous reste d’ailleurs encore quelques justes qui ont conservé la foi en le Dieu d’Israël, et en première ligne l’auteur de Robert et des Huguenots.

Un nouveau changement s’est opéré dans la direction de l’Opéra. M. Grosnier, ancien directeur du théâtre de l’Opéra-Comique, a été nommé administrateur général de l’Académie impériale de musique, avec pleins pouvoirs d’agir comme il l’entendrait. M. Grosnier aura fort à faire s’il veut redonner un peu de vie à ce grand corps qui tombe et à cette voix qui s’éteint. Pour le moment, nous n’avons à signaler que la réapparition à l’Opéra de Mlle Cruvelli, qui est revenue comme elle s’en était allée, sans rime ni raison. Le public, c’est-à-dire les auditeurs, car il n’y a plus de véritable public dans aucun théâtre de Paris, ont fait semblant de ne pas la connaître et l’ont laissé chanter le rôle de Valentine des Huguenots aussi gauchement que par le passé. M. Gardoni, cet agréable et jeune ténor qui fut enlevé jadis comme la belle Hélène, et dont la conquête a failli brouiller la France avec l’Autriche, est revenu aussi pour quelques mois seulement à l’Opéra, où il n’a jamais obtenu qu’un succès d’estime. Sa voix plus gracieuse que forte, et dont les sons grêles et fiévreux inquiètent constamment l’oreille, n’a gagné ni en volume ni en flexibilité. Il a chanté convenablement le rôle de Fernand de la Favorite, où Mme Stoltz retrouve, au quatrième acte, les inspirations d’autrefois. On prépare la mise en scène d’un opéra en cinq actes, de la composition de M. Verdi. Ce sera un événement qui ne peut manquer d’intéresser les partisans aussi bien que les adversaires du trop célèbre maestro.

Au théâtre de l’Opéra-Comique, les choses vont toujours

Pian, pianino,
Per la porta del giardino.

C’est toujours le Pré aux Clercs et l’Étoile du Nord, entremêlés de quelques opérettes en un acte, parmi lesquels l’Épreuve villageoise, de Grétry, n’est pas celui qui a le plus vieilli. On voudrait entendre quelque chose de nouveau, ne fût-ce qu’une voix de ténor et qu’une voix de soprano bien caractérisées; l’absence de ces voix se fait vivement sentir au théâtre de l’Opéra- Comique. Quant au Théâtre-Italien, comme un vaisseau battu par des vents contraires, il oscille sur sa quille et n’avance qu’assez péniblement. Après Mathilde de Shabran, qu’on a donné trop rarement peut-être, puisque c’est le seul ouvrage que le public ait paru accueillir avec faveur, on a représenté Tre Nozze, opéra bouffe en trois actes, de M. Alary, qui ne manque pas de mérite et qui renferme plusieurs morceaux heureusement venus. On nous promet une grande fête, c’est-à-dire un opéra de M. Verdi, il Trovatore, où doit débuter un nouveau ténor, M. Beaucarde. Nous souhaitons vivement que l’opéra aussi bien que le virtuose obtiennent le succès qu’on leur promet d’avance.

Au Théâtre-Lyrique, où Mme Cabel règne et gouverne, les succès sont aussi nombreux que les étoiles du ciel. Toutefois le Bijou perdu, de M. Adam, et la Promise, de M. Clapisson, se disputent toujours la première place dans la faveur de ce public naïf et constant. Le Billet de Marguerite, de M. Gevaërt, a fait un peu diversion à l’enthousiasme contenu qu’excitent toujours les deux opéras que nous venons de citer; et puis voici un petit ouvrage en un acte, le Roman de la rose, qui n’empêchera pas M. Adam de dormir, mais qui, par cela même, est digne de fixer l’attention de la critique. Le sujet du libretto n’a rien de commun avec le fameux roman ou poème du XIVe siècle, qui est l’un des premiers monumens de la langue française. Il s’agit ici d’un pauvre jeune homme qui est devenu fou par désespoir d’amour et qui s’éprend d’affection pour une rose. Sur ce thème un peu trop élégiaque et parfois monotone, M. Prosper Pascal a composé une musique élégante qui n’a d’autres défauts que ceux de la jeunesse et de l’inexpérience de la scène. L’ouverture, conçue sur de trop grandes proportions pour un cadre aussi modeste, renferme quelques détails heureux, qui auraient beaucoup gagné à être resserrés sur une idée-mère plus saillante. Le premier duo pour basse et soprano, entre le jardinier et la soubrette, est fort joli, très-bien coupé, mais un peu long; le duo pour deux voix de femmes qui vient après est tout à fait charmant, c’est un délicieux madrigal tout imprégné de la fraîcheur et de la senteur des bois, et Mme Meillet le chante avec goût; .les couplets pauvres amoureux, de la baronne, sont bien venus, mais semblent aussi un peu longs, parce que la mélodie ne tranche pas assez avec les morceaux précédens. Le quatuor pour basse et trois voix de femmes était fort difficile à bien traiter, et le jeune compositeur s’en est tiré à son honneur; mais nous reprocherons à ce morceau, comme à presque tous les autres, de trop prolonger une situation pénible et de ne point varier suffisamment la donnée première par des incidens de rhythme et de modulation Nous ferons aussi remarquer à M. Prosper Pascal que dans l’accompagnement de ce quatuor, comme dans son ouverture, il affecte d’isoler les instrumens à cordes des instrumens à vent. Son orchestre se trouve ainsi coupé en deux tronçons, et manque par conséquent de corps et d’homogénéité Le duo entre la baronne et son amant est encore de la même couleur élégiaque et se prolonge plus qu’on ne voudrait. Nous sommes de l’avis du public, qui préfère à ce duo langoureux celui pour soprano et basse entre le jardinier et la soubrette. Il est vif, d’une mélodie élégante et facile, bien rhythmé et parfaitement approprié à la situation des deux personnages. N’oublions pas de signaler encore dans cette partition le récitatif mesuré que chante le pauvre fou au milieu des éclairs et de l’orage. Il y a là quelques détails d’un style vraiment élevé. En somme, le début de M. Prosper Pascal est des plus heureux, et le jeune compositeur doit être d’autant plus fier de son succès qu’il est de bon aloi et pur de tout alliage, ce qui n’est pas un mince éloge par le temps qui court. M. Prosper Pascal, qui porte peut-être dans ses veines quelques gouttes du sang de l’immortel auteur des Provinciales, est élève de M. Maleden, homme modeste, érudit, scrutateur patient des secrets de l’art et l’un des bons professeurs d’harmonie et de composition qu’il y ait à Paris. Nous sommes heureux, pour notre part, d’avoir à constater le succès du disciple et celui du maître.

La société Sainte-Cécile, comme la plus jeune et la plus hardie des sociétés consacrées au culte de l’art musical, a ouvert bravement la saison des concerts. Il y avait d’autant plus de courage à braver ainsi les préoccupations de l’opinion publique, que la société Sainte-Cécile vient de subir une petite révolution qui a failli compromettre son existence. M. Seghers, qui a créé et mis au monde la société Sainte-Cécile, a déposé le bâton du commandement qu’il tenait si bien et s’est retiré d’une œuvre qu’il a eu tant de peine à édifier. Sans vouloir entrer dans les débats intérieurs qui ont amené cette scission regrettable, nous dirons cependant que le comité de la société Sainte-Cécile aurait pu être plus reconnaissant pour un chef aussi dévoué que M. Seghers, et nous sommes d’autant plus désintéressé que l’ancien chef d’orchestre était souvent en désaccord avec les tendances bien connues de nos doctrines; mais M. Seghers rachetait ses défauts s’il en avait, et sa faiblesse pour la nouvelle école allemande, pour les Wagner, les Schumann et autres compositeurs de ce calibre, par la ténacité, la patience et la passion, qui, comme le feu, purifie tout, et sans laquelle on ne fait rien de durable. Si quelque chose pouvait nous consoler du départ de M. Seghers, c’est la nomination de M. Barbereau comme chef d’orchestre de la société Sainte-Cécile. Ancien grand prix de Rome, ancien chef d’orchestre du Théâtre-Italien, M. Barbereau est non-seulement un musicien et un harmoniste éminent, c’est un savant, un philosophe quelque peu pythagoricien qui ne vise à rien moins qu’à formuler la loi de la tonalité. Ce n’est point ici le moment d’entrer dans cette grande question de la science musicale, et de dire par quel enchaînement de théorèmes M. Barbereau arrive à nier l’existence de toute autre série de sons que celle qui constitue notre gamme diatonique moderne : M. Barbereau prépare un mémoire où cette question sera débattue devant l’Institut. En attendant, M. Barbereau a dirigé avec beaucoup de précision et de chaleur le premier concert que la société Sainte-Cécile a donné le dimanche 26 novembre 1854. Il se composait de l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini, dont l’exécution a laissé à désirer, particulièrement pour les instrumens à vent, et de la symphonie en ut mineur de Beethoven. La séance s’est terminée par le mélodrame de Weber, Preciosa, qui a été, sans contredit, la partie saillante du concert. Dans cette œuvre exquise, pleine d’imagination, de tendresse et de charme, on a entendu une jeune cantatrice, Mlle Camille Berg, qui a dit avec émotion et un excellent style la ballade adorable : Jusqu’ici ta douce image. Mlle Camille Berg, dont la voix de mezzo soprano peut aller, au besoin, jusqu’au si aigu, est élève de M. Gustave Héquet, un des rares écrivains de la presse parisienne qui parlent bien de ce qu’ils savent. C’est un homme plein de préjugés que M. Gustave Héquet, car il pense que la musique est de tous les arts le plus difficile à bien juger, et il croit que tout l’esprit de Stendhal n’a pu l’empêcher d’écrire des énormités sur l’œuvre de Rossini. Hélas! nous partageons les préjugés de M. Héquet.

Au nombre des sociétés particulières où l’on cultive avec zèle la musique de chambre et particulièrement le quatuor, il faut citer les matinées de M. Gouffé, contre-bassiste à l’Opéra. Dans l’une de ces matinées, qui ont lieu tous les mercredis chez l’artiste distingué que nous venons de nommer, nous avons entendu un fort joli sextuor pour piano, deux violons, alto, violoncelle et contre-basse, de la composition de M. Salvator. M. Salvator, qui vit presque sous le toit de M. Augustin Thierry, qui aime la musique comme un grand artiste qu’il est dans son genre, est un jeune homme qui s’est lancé dans la carrière de la composition, il y a quelques années, comme un romantique pur qui ne compte que sur les hasards de la spontanéité. Il s’est aperçu, un peu tard peut-être, que cela ne suffisait pas, et qu’il manquait à ses improvisations l’art d’en tirer un bon parti. Après quelques hésitations douloureuses que l’on conçoit de reste, M. Salvator a pris, comme on dit, son courage à deux mains, et il est allé trouver M. Barbereau, qui lui a administré le baptême et l’a mis sur le droit chemin. Le sextuor que nous avons entendu est le premier fruit de cette régénération de M. Salvator. Il y a du talent, des idées vraiment musicales, et si toutes les parties qui le composent ne portent pas l’empreinte d’une conception suffisamment homogène, il est juste de reconnaître qu’il y a de la grâce dans le scherzo et une certaine fougue passionnée dans le finale. M. Salvator n’a qu’à développer ces bonnes qualités, et il arrivera à se conquérir la seule réputation que doive ambitionner un véritable artiste.

Dans un autre de ces petits sanctuaires où la bonne musique trouve des adorateurs éclairés, nous avons entendu un hautboïste italien, M. Paggi, de Florence, dont l’exécution nous a émerveillé. M. Paggi, qui a parcouru l’ancien monde et le nouveau, a transformé le hautbois, instrument champêtre aux accens plaintifs et élégiaques, et lui a imprimé un caractère énergique d’une puissante sonorité. Il chante, il pleure, il rit sur cet instrument magique, et produit les effets les plus compliqués, les plus étonnans. Peut-être le hautbois de M. Paggi est-il plus approprié au talent d’un virtuose qui exécute des solos qu’il ne serait utile dans un orchestre, dont il troublerait l’harmonie. Le son nous a paru d’un timbre complexe et composé de trois nuances, celles du hautbois proprement dit, de la clarinette et du cor anglais. Il résulte de ce mélange de timbres divers que les sons aigus de l’instrument de M. Paggi sont parfois d’une clarté trop blanche et manquent de couleur ou de mordant; mais ce qui est hors de toute contestation, c’est le talent remarquable du virtuose italien.

Et maintenant, seigneur , expliquons-nous tous deux.

Ceci s’adresse à M. Berlioz, qui vient encore de faire des siennes. Il n’a pas voulu que l’année s’achevât tranquillement; en conséquence il a réuni dans la salle Herz une troupe de symphonistes et de chanteurs qui ont exécuté une trilogie sacrée intitulée l’Enfance du Christ, dont les paroles et la musique sont de M. Berlioz. C’est dimanche, le 10 décembre, qu’a eu lieu la représentation de ce pieux mystère, qui doit faire le bonheur de M. l’abbé Gaume, s’il l’entend jamais, car il trouvera comme nous que l’œuvre nouvelle de M. Berlioz n’est pas du tout piquée du ver rongeur de la renaissance. C’est par-delà Giotto et Cimabuë, au temps où régnaient la foi et les types byzantins, avant la décadence dont Raphaël vint donner le signal, que nous transporte l’imagination de M. Berlioz ! Aussi l’historien de Sainte Elisabeth de Hongrie, M. de Montalembert, a-t-il dû tressaillir d’aise et de contentement, s’il a assisté à cette pieuse cérémonie, qui donne pleine raison à sa grande théorie de l’histoire de l’art. Il n’y avait que M. Berlioz qui, par sa complète innocence de toute science musicale moderne, fût en état de nous transporter en ces temps fortunés où

De pèlerins, dit-on, une troupe grossière
………..
Jouait les saints, la Vierge et Dieu par piété.
Le savoir, à la fin dissipant l’ignorance,
Fit voir de ce projet la dévote imprudence.

Boileau en parlait bien à son aise au milieu du grand siècle, qui n’avait pas prévu la théorie du progrès indéfini d’une part, et de l’autre le mal que devait opérer le ver rongeur de la renaissance.

La trilogie de M. Berlioz est divisée, comme de raison, en trois parties : l’Enfance du Christ, la Fuite en Egypte et l’Arrivée de la sainte famille à Saïs, ville depuis longtemps réunie à l’empire romain, dit le poème de M. Berlioz, qui ne le cède pas à la musique en naïvetés primitives. Nous renonçons à décrire l’incroyable fouillis de sons et de bruits discordans avec lesquels M. Berlioz a illustré la première partie de son libretto. C’est à la fois puéril et insensé, et nous n’avons pu saisir dans ce chaos de l’impuissance qu’une petite phrase du duo que chantent Joseph et la vierge Marie avec les paroles suivantes :

Ils sont heureux de tes dons (les agneaux), cher enfant;
Vois leur gaité, vois leurs jeux, vois leur mère
Tourner vers toi son regard caressant!

La deuxième partie commence par une petite ouverture qui vise à la peinture des jours d’innocence et de paix, et qui n’est en réalité qu’une symphonie agreste dans le genre de celle que jouent les pifferari de Rome à la Noël; c’est tristement puéril, ce n’est nullement un effet de l’art. Le chœur des bergers qui vient après ne serait pas remarqué partout ailleurs; mais dans une œuvre aussi étrange on l’applaudit, parce qu’il contient une phrase commune, mais enfin saisissable. Le Repos de la sainte Famille, que nous avons déjà entendu à l’un des concerts de la société Sainte-Cécile, est le meilleur morceau de toute la trilogie. Cette scène se compose d’un récit dont la couleur mélodique est d’un bon sentiment, et dans lequel nous avons particulièrement remarqué la phrase toute gracieuse qui accompagne ces paroles de Marie :

Voyez ce beau tapis d’herbe douce et fleurie :
Le Seigneur pour mon fils au désert retendit.


Signalons encore dans cette même scène, car il faut être plus que juste avec les pauvres, la phrase que chante toujours le même récitant :

Les sacrés voyageurs quelque temps sommeillèrent,
Bercés par des songes heureux,


ainsi que la réponse du chœur d’anges invisibles : Alléluia ! alléluia ! Il y a dans toute cette petite scène un sentiment poétique d’un noble caractère. Quant à la troisième partie, elle dépasse tout ce que l’on peut imaginer en fait de grotesque et de galimatias. On nous avait beaucoup parlé d’un trio pour deux flûtes et harpe exécuté dans l’intérieur de la maison du père de famille par de jeunes Ismaélites. Ce morceau en effet nous a paru digne de servir d’exercice aux élèves du Conservatoire qui veulent concourir pour le prix de flûte; mais il n’a pas d’autre mérite. Si l’on cherche un beau morceau pour deux flûtes avec accompagnement de voix de soprano, qu’on aille entendre le troisième acte de l’Étoile du Nord. Si nous revenons souvent à parler de M. Berlioz, c’est qu’il est un exemple curieux du genre d’industrie qui caractérise éminemment notre époque, l’art de se faire prôner. Voilà vingt ans qu’il escompte avec son feuilleton la fiction d’une prétendue gloire musicale qui n’existe que dans une demi-douzaine de cerveaux fêlés. Toutes les fois que le vrai public a été admis à entendre quelque chose des essais bouffons de M. Berlioz, il s’est sauvé en riant aux éclats, comme on l’a vu au dernier concert.

Revenons à la musique sérieuse en signalant aux amateurs une publication extrêmement intéressante, l’œuvre de piano de Domenico Scarlatti, revue et doigtée par Zerny de Vienne. Fils d’Alexandre Scarlatti, le chef de l’école napolitaine, Domenico a été le claveciniste le plus célèbre et le plus remarquable de l’Italie pendant la première moitié du XVIIIe siècle. Il est mort à Madrid en 1757, où il est resté vingt-sept ans, et où il a composé la plus grande partie de ses délicieuses sonates. Il y a de la grâce, de l’esprit, de la gaieté, du rhythme, et toujours de la mélodie dans ces charmantes compositions de Domenico Scarlatti, qui sont, avec les fugues de Sébastien Bach, son contemporain, la musique la plus difficile à bien exécuter sur le piano qu’on puisse encore aborder de nos jours. Les fugues et pièces de piano de Sébastien Bach, les sonates de Philippe-Emmanuel Bach, son fils, et les sonates de Domenico Scarlatti, forment une œuvre classique que doit étudier tout artiste qui aspire à sortir de la foule innombrable des pianistes contemporains. C’est une préparation nécessaire avant d’aborder la musique d’Haydn, de Mozart, de Clementi, de Weber et de Beethoven.

Avant de terminer ce court aperçu des faits et gestes des derniers mois de l’année 1854, qu’on nous permette d’élever notre voix contre les nombreux larcins dont nous sommes la victime depuis quelque temps. Plusieurs journaux étrangers reproduisent constamment les travaux que nous publions dans cette Revue sans daigner citer notre nom, et quelquefois sans même indiquer la source où ils les puisent. La Gazette d’Augsbourg, l’Écho musical de Berlin, deux ou trois autres journaux prétendus de musique, qui se publient dans les provinces rhénanes, nous ont fait l’honneur, tout récemment, de nous emprunter l’étude sur Rubini insérée dans la Revue, en oubliant d’indiquer le nom de l’auteur. Un recueil qui se publie à Turin a reproduit dans ses colonnes un chapitre d’un livre que nous avons publié en 1849 (Critique et littérature musicales), et donne ce travail comme un produit tout récent dont il aurait acquis la propriété exclusive. Un mauvais journal de Milan, qui s’intitule modestement l’Italia musicale, donne une suite d’articles intitulés : Il cavaliere Sarti, storia musicale, sans indiquer ni la Revue, où est pris ce travail, encore inachevé, ni le nom de l’auteur ! La direction de la Revue saura bien défendre ses intérêts contre cette piraterie clandestine; quant à nous, humble serviteur de la bonne cause, nous demandons simplement justice. Si vous êtes obligé de rendre à César ce qui lui appartient, parce que César Porte une épée pour défendre son droit, ne refusez donc pas au prêtre du Seigneur le bénéfice bien léger de ses prières.


P. SCUDO.



ESSAIS SUR AGRIPPA D’AUBIGNE, SUR HENRI ESTIENNE, etc.; par M. Léon Feugère <ref> 2 vol. in-18, chez Delalain, rue des Mathurins. < :ref>.— Entre nos trois grands siècles littéraires, il est permis d’avoir des préférences et de placer, par exemple, dans ses affections, le XVIIe siècle, ou même le XVIIIe avant ce XVIe siècle si étrange et si turbulent; mais ce dont chacun conviendra sans doute en dépit de ses prédilections philosophiques ou littéraires, c’est que de ces trois siècles, le plus tragique, le plus amusant à étudier, c’est celui de Rabelais et de Montaigne, de Calvin et de Montluc. Aussi ne doit-on pas s’étonner qu’il ait repris faveur de nos jours, et que de laborieux érudits, tels que M. Léon Feugère, s’en soient particulièrement occupés. Parmi les physionomies si expressives et si variées de cette. époque si fertile en types divers, l’une de celles qui ont le plus éveillé l’attention de notre temps et qui la méritent le mieux, c’est Agrippa d’Aubigné. De ses mémoires, complétés et contrôlés à l’aide de l’Histoire universelle du même auteur, M. Feugère vient de tirer une étude pleine de curieuses recherches et de judicieuses observations. Nous regrettons seulement qu’en quelques points l’écrivain ait cru devoir adoucir le caractère de d’Aubigné. C’est là un penchant qui semble naturel à M. Feugère, car nous l’avions remarqué dans quelques-uns de ses précédens travaux, notamment dans son étude sur La Boétie. Pour préciser notre critique par un exemple, nous citerons un passage où M. Feugère, racontant d’après d’Aubigné une de ses nombreuses querelles avec Henri IV, atténue singulièrement la portée du récit original. D’Aubigné raconte dans ses Mémoires que « le roi son maître... forma la résolution de le faire poignarder et jeter ensuite dans la rivière pour en ôter la connaissance. » — « Ce qu’ayant appris, ajoute-t-il, je le fus trouver, et lui tins ce langage en bonne compagnie : « Quoi ! sire, vous avez pu penser à la mort d’un serviteur que Dieu a choisi pour être l’instrument de la conservation de votre vie ? etc. » — M. Feugère par le vaguement de menaces qu’Henri IV aurait faites à son écuyer, menaces auxquelles d’Aubigné se serait contenté de répondre : « Quoi ! sire, avez-vous pu penser à maltraiter un serviteur que Dieu a choisi pour être l’instrument de la conservation de votre majesté ? » poignarder un homme en secret et le faire jeter à la rivière, c’est là ce que M. Feugère désigne sous ce mot vague, maltraiter! Peut-être a-t-il douté un peu de l’exactitude de l’anecdote rapportée par d’Aubigné, et en effet il n’y aurait rien de surprenant que ce fût là une de ces imaginations auxquelles cette nature fougueuse et visionnaire était sujette; mais encore faudrait-il le dire et ne pas se contenter de dénaturer entièrement l’anecdote sans en prévenir le lecteur.

A cette étude, si instructive d’ailleurs, nous préférons le travail de M. Feu gère sur Henri Estienne et sur Scévole de Sainte-Marthe. Nous en dirons autant de son étude sur Mlle de Gournay. On n’avait guère parlé, jusqu’à présent, de cette docte fille que pour s’en moquer d’après Tallemant des Réaux : M. Feugère nous, prouve que, par son caractère et par son esprit, la fille d’alliance de Montaigne méritait plus d’égards. En vivant au milieu de ces savans personnages, M. Feugère semble avoir contracté quelques-unes de leurs habitudes d’érudition abondante et discursive. Ce n’est point du tout ici une critique que nous prétendons lui adresser; nous croyons au contraire que c’est là le seul moyen de nous bien faire connaître une époque qui se présente sous des aspects si divers et si changeans.


EUGENE DESPOIS.


V. DE MARS.