Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1845

Chronique n° 329
31 décembre 1845


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 décembre 1845.


La session est ouverte ; quel en sera l’avenir ? Le ministère a-t-il à craindre dans cette session les orages qui l’ont assailli l’année dernière, et qui ne l’ont pas renversé ? Que fera l’opposition ? que fera le gouvernement ? Le discours de la couronne peut être considéré comme le programme de la session du côté du ministère. Le programme de l’opposition se développera dans la discussion. On peut cependant dire dès ce moment que l’opposition devra surtout s’attacher à suppléer aux nombreuses réticences du discours de la couronne.

Ce discours, en effet, est fort explicite sur les questions que nous appellerons les faits accomplis ; il est court et timide sur les faits en cours d’exécution, et il cherche à éluder la discussion. Ainsi, toutes les questions qui se rattachent à l’indissoluble union de la famille royale et de la France, et qui sont, grace à Dieu, des questions gagnées depuis long-temps, sont un des sujets sur lesquels le discours s’étend avec le plus de complaisance, et sur ce point l’adresse des deux chambres pourra s’étendre aussi avec une prédilection toute nationale. Les acclamations des deux chambres ont même, dès hier, fait la réponse la plus douce, nous n’en doutons pas, aux oreilles du roi, car c’est surtout, quand il a parlé de ses fils, qui portent partout avec honneur le nom de la France, c’est surtout alors que les acclamations ont été vives et universelles. Nous espérons que, dans l’allusion que le discours de la couronne et les acclamations de la chambre ont faite au voyage du duc de Montpensier en Orient, il y a une pensée politique.

Il est temps, en effet, que la France s’occupe de l’Orient, et surtout du Liban, si l’on veut que dans ce malheureux pays il reste encore quelques chrétiens. Quel spectacle que celui de la Syrie depuis 1840 ! Que de sang répandu, que de villages brûlés et détruits, que de populations anéanties ! Et tout cela à la face de l’Europe chrétienne, et par la faute de l’Europe ! En Europe, les dissentimens de la diplomatie n’aboutissent qu’à des notes plus ou moins amicales échangées entre les cabinets ; dans le Liban, ces rivalités diplomatiques aboutissent aux violences de la guerre. Les Druses et les Maronites se battent et se détruisent parce que le consul anglais et le consul français ne paraissent pas avoir les mêmes sentimens et le même langage. Nous ne voulons pas rappeler ici toutes les déceptions et tous les désappointemens successifs de la politique française en Syrie depuis 1840 ; nous nous contenterons de faire une remarque et de noter les faits les plus récens de la triste histoire de la Syrie.

La remarque que nous voulons faire, c’est que la question de la Syrie est une de celles qui sont entrées dans le cercle des questions parlementaires depuis le discours de la couronne en 1843. À cette époque, le cabinet se félicitait de l’arrangement des affaires de la Syrie. Le débat sur ce paragraphe fut long ; le ministère eut grand’peine à l’emporter, et, depuis ce temps, les chambres ont droit de demander compte au ministère de l’état d’un pays et du sort de populations qui ont toujours regardé la France comme leur protecteur naturel. A la fin de la session dernière, M. de Montalembert, à la chambre des pairs, appela l’attention du gouvernement sur le malheur des populations catholiques du Liban, et M. Guizot promit que la France interviendrait seule, si elle ne trouvait pas, dans les autres puissances européennes, les dispositions qu’elle avait droit d’attendre : c’est à ce moment aussi que M. Guizot disait qu’il y avait en Turquie un parti qui défendait la politique barbare et astucieuse de la vieille Turquie, et que c’était ce parti qui était l’auteur des désordres et des malheurs de la Turquie ; mais ce parti, ajoutait-il, n’a aucun représentant dans le divan à Constantinople. Voilà sur quelles paroles et par quels engagemens finit la session. Qu’est-il arrivé depuis en Syrie ? Un membre du divan de Constantinople, Chekib, ministre des affaires étrangères, un des membres du parti libéral et modéré, qui représente la jeune Turquie, a été envoyé dans le Liban, comme une sorte d’ange pacificateur, escorté par les vœux et les espérances de la diplomatie française. Il devait réprimer les excès, il devait punir le meurtrier du père Charles, supérieur du couvent d’Abbey, près de Beyrouth ; il devait pacifier les Druses et les Maronites. Voici ce qu’a fait Chekib, qui, sans doute, n’est libéral qu’à Constantinople, parce que c’est là que se joue, sous les yeux de la diplomatie européenne, la comédie de la civilisation turque : Chekib a laissé impuni le meurtrier du père Charles, et il a désarmé les montagnards du Liban, qui se sont trouvés livrés sans défense aux brutalités de la soldatesque turque.

Ne nous y trompons pas, en effet. Le désarmement des populations est une bonne mesure de pacification, quand il y a des lois équitables, exécutées par une autorité équitable et ferme ; mais quand c’est tout le contraire, quand le pouvoir est injuste et fanatique, quand, pour exécuter ses ordres, il n’a que des satellites fanatiques et indisciplinés, alors le désarmement devient une véritable trahison. Il faut dans ce monde être protégé par la loi ou par la force. Ces deux principes se sont partagé le monde : en Europe, c’est la loi qui protège, la loi équitable et forte ; en Orient, point de loi : la force seule peut protéger l’individu. Je sais bien que la Turquie a eu sa fameuse charte de Gulhané ; mais aux portes même de Constantinople, et à plus forte raison en Syrie, une bonne paire de pistolets est une protection plus sûre et plus efficace que la charte de Gulhané. C’est cette protection que le désarmement ôte aux catholiques du Liban. En Europe, le désarmement est une mesure pacificatrice ; en Orient, le désarmement est la manière de livrer le faible aux outrages du fort.

Voilà comment les espérances de la diplomatie française ont été déçues, voilà comment les engagemens pris par M. Guizot sont devenus illusoires. Quel est le moyen de faire respecter en Syrie le nom et la protection de la France, ou plutôt l’humanité ? Le capitaine d’une frégate sur les côtes de Syrie a montré de quelle manière il fallait s’y prendre pour obtenir justice. Un drogman français avait été arrêté près de Beyrouth, maltraité par les soldats turcs et retenu captif. Le capitaine français, sans faire de protocoles, envoya à terre son lieutenant avec quelques matelots et quelques soldats, qui délivrèrent le drogman des mains des Turcs. Ce coup de hardiesse a fait plus pour relever l’autorité et le crédit de la France en Syrie que vingt notes diplomatiques.

Au mois de juillet dernier, un comité s’était formé en France pour secourir les chrétiens du Liban. Nous espérons que ce comité ne cessera de presser le gouvernement de venir en aide à nos frères chrétiens d’Orient. La tribune des deux chambres le secondera dans ce pieux office.

Les affaires de Syrie ne sont pas la seule réticence du discours de la couronne, réticence excusable, puisque aucun acte diplomatique n’est intervenu dans les affaires de Syrie, et surtout réticence concevable, puisque toutes les espérances de la diplomatie française ont été cruellement déçues dans cette occasion.

Le discours de la couronne ne dit rien non plus de l’expédition qu’on paraît vouloir faire contre Madagascar. Nous ne contestons pas l’opportunité de cette expédition, après le mauvais succès du coup de main que nous avons fait récemment de concert avec les Anglais ; mais il faut que ce soit une expédition, et non une conquête. Cette expédition, du reste, a ses difficultés politiques. La ferons-nous de concert avec les Anglais ? devons-nous, même à Madagascar, adopter l’entente cordiale ? Nous n’avons pas grand goût, nous l’avouons franchement, pour ces coopérations perpétuelles ; nous pensons qu’il est bon que la France, hors de l’Europe et dans ses rapports avec les peuples de l’Afrique et de l’Amérique, agisse seule et ne prenne conseil que de ses intérêts et de ses droits.

Voyez en effet à quoi nous a servi, dans la question du Texas, de marcher de concert avec l’Angleterre, de souhaiter avec elle le maintien de l’indépendance de cet état démembré du Mexique. M. Guizot a fait à la tribune une grande théorie sur l’équilibre qu’il fallait établir entre les diverses puissances américaines. L’équilibre européen, en effet, est aujourd’hui malheureusement une théorie ruinée et démentie par les faits. Voilà pourquoi peut-être on l’avait transportée en Amérique, pour voir si elle n’y réussirait pas mieux. L’expérience n’a pas été heureuse. Le Texas a été annexé aux États-Unis, en dépit des réclamations de la France et de l’Angleterre : un nouveau mode de conquête, l’annexion, s’est trouvé introduit dans le droit public de l’Amérique, et dans son message M. Polk n’a pas manqué de protester en termes violons contre la prétention qu’avait l’Europe d’établir en Amérique un équilibre entre les divers états, entreprise qui a toutes sortes d’inconvéniens : celui d’abord de blesser la fierté américaine, et cet autre encore, de viser à l’impossible. On ne peut, en effet, maintenir l’équilibre entre les divers états d’un continent qu’à la condition de trouver entre ces divers états une certaine égalité de forces. L’équilibre ne s’invente pas, il se trouve ; on peut le maintenir quand il existe, mais on ne le crée pas. Or, en Amérique, il eût fallu le créer, car il n’existe pas. Quelle égalité de forces y a-t-il entre le Mexique et les États-Unis ? quel équilibre établir ? à quoi bon vouloir ce qu’on ne peut pas ? à quoi bon blesser, par une malveillance impuissante, les sentimens d’un peuple ami de la France ? La faute de conduite que nous avons faite dans l’affaire du Texas tient à cette solidarité de politique et à cette communauté d’action que l’on veut établir entre la France et l’Angleterre.

Non pas que nous soyons ennemis de l’alliance anglaise, non pas que nous ne reconnaissions avec plaisir l’union chaque jour plus étroite qui se fait entre les deux peuples. L’alliance des intérêts cimente et consolide cette union. Les deux bourses de Londres et de Paris vivent aujourd’hui de la même vie ; elles respirent de la même haleine. Or, de notre temps, la destinée des peuples semble se faire à la Bourse. Nous avons même à remarquer le témoignage que l’Angleterre nous a donné récemment du besoin et du désir qu’elle a de vivre en bonne entente avec la France : nous voulons parler de l’obstacle qui a empêché la formation du ministère whig. L’Angleterre de 1845 n’a pas pu pardonner à lord Palmerston de l’avoir brouillée avec la France en 1840. Lord Palmerston est un homme d’état éminent, un habile orateur ; mais il est une difficulté. Voilà ce que la Bourse de Londres n’a ni oublié ni pardonné ; voilà ce qui a surtout empêché le ministère whig de se constituer. Nous ne méconnaissons pas la signification politique d’un pareil fait, et nous croyons même qu’il a plus de portée qu’on ne le croit en général ; mais ce que nous voulons dire, c’est que ce fait était complètement imprévu, c’est qu’en France personne ne pensait que l’Angleterre ressentit à ce point la nécessité de vivre en sympathie avec la France : il y a donc entre les deux pays une communauté de vie qui est incontestable. Mais c’est précisément pour ne pas compromettre et gâter cette communauté naturelle qu’il est important de ne pas l’exagérer et de ne pas se jeter dans des coopérations qui peuvent aisément devenir des collisions. Laissez les sentimens et les intérêts des deux peuples se rapprocher et s’unir chaque jour davantage par les voies naturelles de la civilisation et du commerce ; mais ne visez pas à une communauté d’action politique ou à un concert d’expédition soit à Madagascar, soit en Amérique pour le Texas et pour l’Orégon ; car là, la coopération que vous acceptez peut devenir ou peut paraître une dépendance. Songez combien cette coordination que vous voulez établir sur tous les points entre la politique des deux pays gêne notre action et affaiblit notre ascendant ; songez à ce qui nous est arrivé l’année dernière pour le Maroc.

Nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire, dans la discussion de l’adresse, de revenir sur le traité de Tanger, et nous conseillerions volontiers à l’opposition de ne pas rouvrir un ancien débat. Cependant personne ne peut contester que le ministère n’ait fait la faute de considérer, l’année dernière, la question du Maroc comme une question anglaise, au lieu d’en faire simplement une question africaine. Ce point de vue a tout compliqué. On dit que, dans la prochaine discussion, M. Guizot, avec cette hardiesse qui lui sied si bien à la tribune, compte rouvrir lui-même le débat sur ce point, et soutenir que nous avons bien fait de beaucoup accorder à l’Angleterre dans la question du Maroc, parce que ces concessions, qui ont prouvé notre sagesse, nous donnent le droit cette année d’agir avec une entière indépendance contre le Maroc, et que ce droit est pleinement reconnu par l’Angleterre. Cet argument, s’il est fait, nous semble dangereux. Si notre indépendance a besoin de l’aveu de l’Angleterre, si notre droit d’agir doit être reconnu par quelqu’un dans le monde, nous craignons que l’arbitre que nous choisissons ne soit pas toujours impartial ; nous craignons surtout que nous ne soyons trop empressés à mériter sa bonne volonté.

Y aura-t-il une grande discussion sur les affaires de l’Algérie ? Nous ne le pensons pas. La guerre pèsera sur la tribune et la contiendra. Il faut, en ce moment, pourvoir aux nécessités de la guerre ; voilà le premier besoin du pays. Cependant nous ne pensons pas que le ministère puisse tout-à-fait se cacher derrière ces nécessités, et dérober ses fautes au grand jour des débats. Il a mal exécuté une paix qu’il avait mal faite, et il est curieux de voir comment, par un abaissement progressif, nous avons passé de la gloire de la bataille d’Isly à l’honneur douteux du traité de Tanger, et de là aux désappointemens successifs de l’inexécution de ce traité. Cette inexécution a eu surtout ce caractère, que le ministère a semblé y consentir de bonne grace. On eût dit qu’il s’y attendait, et que, fort content d’avoir pu bâcler un traité tel quel, et de l’avoir fait approuver par les chambres, il s’inquiétait peu de savoir comment il était exécuté.

La prise d’armes d’Abd-el-Kader et les désastres qui ont suivi cette prise d’armes ont averti la France du danger qu’il y avait à ne pas retirer de la victoire tout le profit qu’on peut en tirer immédiatement, et à compter sur le bon effet que produira la modération des vainqueurs. Toutes ces idées, qui sont à peine de mise en Europe, sont en Orient complètement fausses. Malheureusement ç’a été le tort du traité de Tanger, qu’il a été fait pour l’Europe, tort immense, parce que, depuis ce traité, nos affaires d’Afrique sont entrées plus ou moins dans le cercle des questions européennes. Il fallait maintenir énergiquement leur isolement. On a fait le contraire, de telle sorte qu’on aura dorénavant deux choses à faire, et qui se nuiront mutuellement, la guerre en Afrique, et la diplomatie en Europe.

Quelles que soient les fautes du ministère dans la question du Maroc, nous ne croyons pas cependant que la discussion puisse être bien vive à ce sujet à la chambre des députés : non pas que nous pensions que le ministère puisse faire grand fonds sur l’apparition de l’ambassadeur marocain, quoiqu’il ait, dit-on, tout ce qu’il faut pour plaire, et que ce soit un véritable Abencerrage ; mais il y a bien long-temps que les Maures de M. de Florian sont passés de mode, ainsi que ses bergers. Les préoccupations de la guerre sont, à notre avis, la première cause de la modération probable de la discussion sur les affaires de l’Algérie ; outre cette cause spéciale, il y a une raison plus générale qui modérera, selon nous, toute la discussion.

Cette cause, ce sont les chemins de fer et la spéculation qui s’y rattache. Pour l’Afrique, ce sera la guerre qui contiendra la tribune ; pour tout le reste, ce sera la Bourse, et le frein ne sera pas moins puissant. Comment, en effet, voulez-vous qu’il y ait une politique vive, sérieuse, animée, patriotique, quand il y a une préoccupation si ardente des intérêts matériels, quand il y a sur la place près d’un million d’actions, qui sont loin d’être consolidées, qui flottent à tous les vents de la spéculation ? Chacun sait que la moindre agitation politique amènerait une crise fâcheuse. De là un sentiment instinctif de prudence qui est au fond de tous les esprits. Nous ne le croyons bon ni pour la moralité, ni pour la liberté du pays ; mais nous le constatons, et nous sommes convaincus que le calme des premières opérations de la session tient à cet état. Nous irons plus loin ; nous sommes persuadés que les efforts de la discussion la plus vive et la plus ardente triompheraient difficilement de ce calme vide et mou où nous sommes pour le moment, et qu’il faut laisser passer. La réaction est infaillible, et même elle est plus prochaine que ne le croit le cabinet, qui s’applaudit de cette atonie. Peut-on hâter cette réaction par des combinaisons de stratégie parlementaire ? Nous ne le croyons pas, et, pour dire ici toute notre pensée, nous souhaitons que l’opposition échappe également au découragement et à l’exagération. Si elle reste hardiment et fermement sur la brèche, si elle dénonce les fautes du ministère selon la mesure même de ces fautes, si elle s’adresse aux bons et généreux instincts du pays, et si elle met ces bons instincts en parallèle avec les penchans du ministère, si elle ne fatigue pas la majorité par des propositions intempestives qui n’auraient d’autre effet que d’unir et de serrer les rangs de cette majorité par l’habitude de la victoire, si enfin elle accepte hardiment le combat partout, sans le chercher témérairement, nous ne doutons pas que l’opposition ne reprenne l’attitude que semblent devoir lui ôter les premiers évènemens de la session. La victoire que doit chercher l’opposition n’est pas dans les chambres, mais en dehors des chambres, devant les collèges électoraux. La session doit, dès les premières discussions, prendre un caractère électoral : c’est à l’urne électorale qu’il faut viser, et non plus à l’urne parlementaire, car la destinée du pays est dans les élections et non dans les chambres.

Les cortès espagnoles ont été ouvertes le 15 décembre. Le ministère se félicite à bon droit, dans le discours de la reine, de la tranquillité dont jouit le pays et de l’insuccès qu’ont rencontré partout les tentatives des perturbateurs. Jamais, en effet, réformes n’ont été accueillies avec plus de calme que les réformes opérées depuis deux ans, et jamais cependant, depuis 1833, l’état politique de l’Espagne n’avait subi des remaniemens plus profonds. Un fait caractéristique de la situation actuelle, c’est qu’à peine revenu aux affaires, le parti modéré a pu impunément entreprendre et mener à bonne fin cette réorganisation des municipalités dont la simple annonce avait été, en 1840, le signal de sa chute. Sans doute, la déclaration de la majorité de la reine n’a pas peu contribué à une transformation si complète de l’esprit public en restituant à la royauté l’initiative qu’avaient accidentellement usurpée les partis ; mais il faut reconnaître aussi que trois ans de mécomptes ont rendu l’ancienne opposition plus circonspecte : elle commence à comprendre que sa force, son avenir, résident, non pas dans l’émeute, non pas dans des essais d’usurpation qui n’aboutissent qu’à la déconsidérer et à la désarmer au profit de quelques ambitieux, mais bien dans le jeu normal des institutions parlementaires. La dictature militaire enfin, cette théorie qui a si long-temps fermenté au fond du vieux levain ayacucho, ne paraît plus possible. Après l’expérience qu’en a faite Espartero, et, dans un pays où l’armée pourrait constituer à elle seule une majorité, l’absence de cet élément de troubles doit être compté pour beaucoup. Voilà, à notre avis, la triple garantie sous laquelle s’abritent les plans réformateurs du gouvernement modéré.

Ce n’est pas à dire que toutes les difficultés soient épuisées ; il en reste une surtout contre laquelle le parti placé aujourd’hui à la tête des affaires peut venir inopinément se briser : nous parlons de la réduction des tarifs de douane, dont les cortès vont être saisies. S’il est une réforme indispensable, capitale, c’est assurément celle-là : finances, avenir industriel, progrès agricole, amélioration morale du pays, tout en dépend. Le chiffre exorbitant des tarifs actuels offre un tel appât à la contrebande, qu’on peut calculer que les neuf-dixièmes des produits importés en Espagne y pénètrent en fraude. Ruineux pour le trésor, cet état de choses paralyse de plus tout essor industriel : le bon marché résultant de la fraude ne permet pas aux fabricans indigènes de soutenir la concurrence des similaires de l’étranger. L’agriculture n’en souffre pas moins. La protection chimérique derrière laquelle l’Espagne s’est retranchée autorise les autres pays à grever de droits proportionnels les matières premières de la Péninsule. L’étranger sait très bien profiter de la contrebande mais il n’en tient pas compte dans les arrangemens commerciaux, qui sont toujours basés sur les chiffres officiels. La contrebande est enfin un foyer permanent de démoralisation ; elle entretient la monstrueuse vénalité des agens du fisc ; elle dresse les populations au mépris des lois : de la contrebande à main armée aux guerillas factieuses il n’y a pas loin. Elle compromet la sûreté des particuliers tout autant que celle du gouvernement : un bandit contumace n’e qu’à s’affilier à la contrebande pour continuer impunément ses brigandages ; la connivence intéressée des douaniers et des assureurs de fraude lui permet d’aller et venir en toute sécurité.

La réforme que médite le gouvernement espagnol est donc l’élément obligé, le véritable point de départ de la réorganisation du pays ; mais ici les obstacles naissent en foule. Tant de capitaux, tant de bras sont engagés dans la contrebande, au-delà des Pyrénées, que l’abaissement des tarifs douaniers y équivaut à un bouleversement social. Voilà le grand, voilà peut-être le seul problème politique de la Péninsule. Pour quiconque étudie la révolution espagnole sans idées préconçues, elle est toute là. Pourquoi, par exemple, les provinces basques, moins façonnées que le reste du pays aux traditions du despotisme, sont-elles devenues, il y a douze ans, le centre de la réaction absolutiste ? Parce que la révolution, à son début, n’avait pas assez dissimulé ses plans de centralisation. Converties, de temps immémorial, en entrepôt de contrebande, grace à la franchise de leurs frontières-nord, les provinces basques auraient tout à perdre à un système de nivellement qui, tôt ou tard, les engloberait dans le cercle douanier. Si, plus récemment, les exaltés, après avoir déblatéré six ans contre la dictature militaire, ont fini par l’introniser avec l’ex-régent, si ces mêmes exaltés, qui avaient opéré le soulèvement de 1840 au cri de : meurent les Français ! se sont insurgés, en 1842-43, au cri de : meurent les Anglais ! c’est qu’ils étaient le prête-nom de la coterie des contrebandiers. L’avènement d’Espartero ajournait tout traité de commerce avec la France, comme plus tard sa chute prévenait le danger plus imminent encore d’un traité avec les Anglais. Aussi, est-ce dans les villes du littoral, et principalement à Barcelone, que les deux mouvemens ont pris naissance. Le projet dont vont être saisies les cortès sera donc un vrai coup de partie pour le juste-milieu espagnol. Le ministère n’en méconnaît pas l’importance, car il réserve la question des cotons, autour de laquelle se groupent de préférence les susceptibilités menaçantes qu’il se prépare à combattre. C’est assez dire qu’il ne veut marcher qu’à pas lents dans la voie périlleuse où la nécessité l’engage. Le temps est d’ailleurs le plus sûr auxiliaire de la réforme des tarifs. La France, l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne, envoient annuellement en Espagne quelques spéculateurs hardis qui, pour tenir tête au monopole des contrebandiers, font participer l’acheteur aux bénéfices de la fraude, en basant leur prix de vente sur le prix réel de revient. Quelques années encore, et les importateurs indigènes subiront, bon gré, mal gré, cette impulsion. Le commerce interlope retombera insensiblement dans les conditions de l’importation légale, et peut-être que, tôt ou tard, il sera réduit à réclamer lui-même ces réformes douanières dont il est aujourd’hui l’adversaire acharné.

Quelle que soit d’ailleurs l’issue de la partie engagée par le cabinet espagnol, les obstacles ne lui viendront pas du côté du congrès. M. Castro y Orozco, candidat du ministère, a été élu président à une majorité de 94 voix contre 51, données au candidat de l’opposition, et cela en l’absence d’environ cinquante députés ministériels, soumis à la réélection, comme ayant accepté des fonctions salariées, et dont on n’avait pas encore vérifié les pouvoirs. La situation est bonne, on le voit, pour le gouvernement modéré ; mais de cette situation même naissent pour lui des devoirs qu’il saura remplir, il faut l’espérer, en tenant tête avec une fermeté prudente aux intrigues des coteries comme aux violences des factions.

On ne sait encore rien de positif sur la nouvelle convention conclue entre la France et la Belgique ; les renseignemens donnés à cet égard par la presse ministérielle de Bruxelles sont trop suspects de partialité pour être pris au mot. On peut cependant les accepter comme l’expression exacte des prétentions et des besoins de la Belgique, et, à ce titre, ils méritent une attention sérieuse.

Voici, d’après ces renseignemens, quels seraient les avantages faits à la Belgique. Le droit sur ses machines serait réduit. Le tarif différentiel du 6 mai 1841 (12 pour 100) serait conservé à ses fils pour deux millions de kilogrammes, maximum des quantités importées depuis 1840. Ce droit ne serait augmenté que de 5 pour 100 en-deçà de trois millions, et de 8 pour 100 au-delà, c’est-à-dire que, dans la limite d’importation la plus reculée, les fils belges ne paieraient que la moitié du droit de 40 pour 100 frappé sur les similaires anglais par l’ordonnance du 26 juin 1842. Enfin, et voici la concession la plus importante, l’amendement introduit, sur la proposition de M. Delespaul, dans la loi du 6 mai 1841, au sujet de l’emploi du compte-fil, serait modifié, ou pour mieux dire annulé au profit des toiles belges. Aux termes de cet amendement, toute fraction de fil, même la plus ténue, est assimilée à un fil entier, de sorte qu’une pièce de toile qui devrait être imposée, par exemple, à 36 fr., tarif des toiles à huit fils, devient passible du droit de 65 fr., si la douane française aperçoit à la loupe cette imperceptible fraction, effet possible de la simple inégalité du fil en un seul point, surtout quand il a été travaillé à la main. C’est là du moins ce que reprochent, depuis deux ans, les tisseurs belges à l’amendement Delespaul. D’après la nouvelle convention, les fractions de fil ne seraient comptées comme fil entier que tout autant qu’on en constaterait l’existence sur toute l’étendue de la pièce. En un mot, toutes les concessions faites à la Belgique par la convention de 1842 seraient maintenues, et on y joindrait des faveurs nouvelles.

Que nous accorderait de son côté la Belgique ? Le maintien des réductions stipulées, en 1842, au profit de nos vins et de nos soieries, le retrait de l’arrêté du 14 juillet 1843 en ce qui concerne nos fils de laine, et l’adoucissement, rien que l’adoucissement des dispositions de cet arrêté en ce qui concerne nos tissus de laine, c’est-à-dire qu’en échange d’avantages nouveaux la Belgique ne nous restituerait même pas les avantages anciens. Qu’on ne l’oublie pas, la France avait acheté, par des concessions exclusives, le dégrèvement de ses vins et de ses soieries ; elle avait droit à un traitement réciproque, et cependant le 28 août, moins de deux mois après l’échange des ratifications, ce dégrèvement était étendu « gratuitement et à titre d’essai » aux similaires du Zollverein. Peu sensible à l’égard de nos soieries, l’effet de cette assimilation a été désastreux pour nos vins, qui, de quatre millions et demi de francs, moyenne de leur importation avant la convention du 16 juillet, sont descendus, après la convention et sous l’empire de l’arrêté du 28 août, à trois millions et demi. Est-ce là rester dans l’esprit de la convention ? Est ce là ce que nos voisins appellent le maintien des faveurs stipulées en 1842 ? Quant à cet arrêté du 14 juillet, dont on nous marchande l’adoucissement, qu’est-il encore ? Un acte d’hostilité, postérieur à la convention et que rien n’a motivé de la part de la France, un manque d’égards d’autant plus inexcusable, qu’il coïncidait avec la prorogation des faveurs gratuites accordées à notre détriment au Zollverein. La Belgique n’aurait pas le droit de nous présenter comme une concession l’abrogation intégrale de cet arrêté, encore moins l’abrogation partielle, qui nous laisse bien loin de l’état de choses consacré par la convention du 16 juillet.

En établissant les griefs de la France, nous n’entendons nullement nous associer aux susceptibilités de la coterie prohibitioniste. L’alliance belge a toujours eu, à nos yeux, une haute importance, que nos voisins s’exagèrent peut-être, mais que, tous les premiers, nous reconnaissons. Nous dirons plus, les bases assignées par les journaux de Bruxelles à la nouvelle convention sont très incomplètes, très inégales ; mais, prises isolément, chacune d’elles peut être acceptée sans détriment pour notre industrie. La réduction du droit sur les machines sera toujours d’une bonne politique commerciale. Le maximum de deux millions, assigné à l’importation des fils belges, est rassurant plutôt qu’alarmant pour les filateurs français, qui, en 1842, craignaient de voir la concurrence belge dépasser ce chiffre. En supposant, d’ailleurs, que les fils belges pussent affronter, au-delà de ce maximum, 5 pour 100 et 8 pour 100 de surtaxes successives, la lutte ne serait qu’entre eux et les similaires anglais. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le tableau des importations linières de la Belgique et de la Grande-Bretagne, de 1836 à 1844, pour se convaincre que ces deux catégories d’importations se compensent annuellement, c’est-à-dire que, lorsque l’une décroît, l’autre augmente, sinon dans une proportion mathématique (cette précision n’est pas possible dans les faits commerciaux), du moins dans une proportion approchante, sans que les fluctuations éprouvées par chacune d’elles réagissent d’une façon sensible sur la production du concurrent français. Les concessions faites à l’égard des fractions de fil ne nuiront pas davantage aux toiles françaises. La Belgique importera un peu plus de toiles provenant de fils à la main, et un peu moins de toiles provenant de fils à la mécanique : voilà tout. Les premières seront plus estimées du consommateur, mais elles sont plus chères, ce qui laissera toujours l’avantage à nos toiles, dont la presque totalité emploie le fil à la mécanique. Quant aux faveurs accordées par la Belgique à nos vins et à nos soieries, il faut se résigner à les accepter telles quelles. La France a trop présumé de la délicatesse de ses voisins, en n’introduisant pas dans la convention une clause qui interdît l’extension de ces faveurs aux similaires des autres pays ; mais le mal est fait, et on ne peut pas raisonnablement exiger de la Belgique le retrait, le retrait immédiat surtout, des concessions faites aux vins et aux soieries du Zollverein, aujourd’hui qu’un traité les consacre. Nous n’avons pas d’ailleurs intérêt à isoler la Belgique, car c’est dans son isolement même que réside le principal obstacle à son union avec la France. Le jour où la Belgique pourra nous offrir, soit par le transit vers la Hollande et le nord de l’Allemagne, soit par la réexportation de nos produits vers ces pays, une compensation à l’infériorité de son marché vis-à-vis du nôtre, l’union sera chose facile. Le maintien partiel de la surtaxe dont la Belgique a frappé nos tissus de laine, par l’arrêté du 14 juillet 1843, peut seul donner lieu à des contestations sérieuses. Nous pouvons cependant affirmer que cette quasi-prohibition n’a pas fait grand tort à nos fabricans, qui sont en mesure d’offrir les tissus, rendus à Bruxelles, à l’ancien droit de 180 francs par 100 kilogrammes. Les assureurs du Hainaut se contentent, pour l’importation en fraude des mousselines, des mérinos et des stofs français, d’une prime qui varie entre 6 et 11 pour 100. Nous ne nous applaudissons pas de ce fait ; mais nous le consignons pour l’édification des protectionistes belges. Envisagées chacune à part, ces bases sont, donc acceptables ; mais encore une fois elles sont incomplètes, et nos chambres, qui seront appelées, dit-on, à donner un avis préalable sur la nouvelle convention, ne devront pas le perdre de vue. La Belgique nous doit une compensation, et pour le préjudice que nous a causé son arrêté du 28 août 1843, et pour les concessions nouvelles qu’elle réclame au profit de ses tissus de lin. C’est le moment ou jamais, pour la France, de stipuler des garanties en faveur de la seule industrie qui soit restée en dehors de tous les arrangemens commerciaux conclus, depuis quinze ans, entre les deux pays. On le devine, c’est de la librairie que nous parlons.

On a depuis long-temps épuisé tout ce qui restait à dire sur les droits de la propriété littéraire comme sur la moralité de la contrefaçon. Les deux gouvernemens et les deux pays sont d’accord là-dessus. On n’invoque en faveur de cet inique trafic que la difficulté de le détruire ; mais, qu’on le sache bien, cette difficulté n’est pas aussi grande que le prétend le ministère belge et que le croit le ministère français. Les deux partis belges déplorent également, quoiqu’à différens points de vue, le maintien de la contrefaçon : les catholiques, parce que, à la faveur du bon marché, elle inonde les classes populaires de productions dont ils redoutent l’esprit philosophique ; les libéraux, parce qu’elle tue l’essor intellectuel du pays. Grace à la contrefaçon, la Belgique ne compte que deux ou trois écrivains marquans. Si ces deux partis ont jusqu’à présent toléré, quelquefois même protégé la contrefaçon, c’est qu’ils voulaient s’en faire un bouclier contre la France : le premier, dans une pensée d’isolement systématique ; le second, dans l’intérêt de ces étroites susceptibilités qui long-temps lui ont fait voir dans chacune de nos exigences une menace, et dans chacun de nos essais d’union commerciale l’arrière-pensée d’absorber la Belgique politiquement. Néanmoins ce double préjugé s’est singulièrement modifié dans ces derniers temps. Les catholiques reviennent de leurs aberrations prohibitionistes, comme le témoigne leur récente adhésion au projet de loi qui vient d’ériger Anvers en entrepôt franc. Les catholiques ne sont plus d’ailleurs prépondérans. Quant au parti libéral, il commence à trouver ridicule ce rôle de débiteur ombrageux qu’il a pris si long-temps à l’égard de la France. Quatre ans d’opposition à la politique teutomane de M. Nothomb l’ont habitué à étudier et à prôner la nécessité de l’alliance française. Il vient de se passer à cet égard un fait très significatif. En journal catholique ayant reproché, le mois dernier, à MM. Lebeau et Rogier d’avoir refusé, en 1840, l’union avec la France, que leur offrait M. Thiers, les journaux qui reçoivent d’habitude les inspirations de ces deux hommes d’état se sont récriés très vivement contre cette accusation : preuve évidente que MM. Lebeau et Rogier ne visent plus à la mériter. Après tout, à défaut de la bienveillance et de la bonne foi, nous pouvons invoquer la nécessité. Au mois de juillet 1844, une députation déclarait au roi Léopold que l’industrie linière belge ne pouvait exister que par le maintien des traités avec la France. Sachons nous en prévaloir. Ce sera dès-lors aux chambres belges de décider si une quinzaine de contrefacteurs, employant tout au plus un millier de bras, ont des droits plus sacrés qu’une industrie qui, outre onze filatures à la mécanique, fait vivre 280,396 fileuses et 94,700 tisserands.

Comme nous le disions il y a quinze jours, la fin de l’année, pour la Bourse, a été avancée d’un mois. Depuis la liquidation de novembre, les affaires ont pris un aspect plus rassurant, et enfin les adjudications des chemins de Creil à Saint-Quentin et de Lyon sont venues rendre à la place la vie et l’espérance, qui semblaient presque l’avoir abandonnée. Si rien ne disparaît plus rapidement, rien aussi ne renaît plus vite que la confiance des spéculateurs. Hier encore on tremblait, on se défiait, on revenait des illusions des chemins de fer ; aujourd’hui le vent a changé ; à l’effroi succède la faveur, et voici les promesses d’actions aussi recherchées qu’elles étaient abandonnées la veille. Faut-il se féliciter beaucoup de retours aussi brusques ? Cet engouement qui succède si vite à la défiance ne trahit-il pas beaucoup d’irréflexion, de légèreté, et une bien faible connaissance du fond des choses ? Il faut reconnaître néanmoins qu’en ce qui touche le chemin de Lyon ce revirement subit peut s’expliquer. Par les conditions favorables de son adjudication, et par les avantages évidens de sa ligne, ce chemin mérite les espérances qu’il inspire. Les actions provisoires de ce chemin se sont élevées jusqu’à 135 francs de prime, et tout fait penser qu’elles augmenteront encore. Elles ont eu ce qui a manqué au chemin du Nord, un début modeste, qui offre aux spéculateurs les chances d’une hausse probable, et aux capitalistes, au public prudent, un placement garanti contre les chutes qu’amènent des cours exagérés.



LEÇONS SUR L’HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE,


PAR M. VICTOR COUSIN.

Nous avons sous les yeux une publication d’une haute importance : M. Cousin est à la veille de donner aux amis de la philosophie la première partie de ce grand ensemble de leçons qui composent sa carrière de professeur tout entière. L’enseignement de M. Cousin a eu deux époques, celle qui s’étend de 1815 à 1820, et où la jeune école philosophique se forme et se constitue ; puis, après un silence de huit années, la brillante époque de 1828 à 1830, où l’éclectisme se produit dans le monde avec le cortège de ses applications les plus élevées et les plus hardies.

Cette seconde période des leçons de M. Cousin est parfaitement connue du public ; la première l’est à peine, et cependant c’est peut-être la plus curieuse et la plus féconde. Comme le dit l’illustre écrivain lui-même : « Ce sont là les commencemens, c’est le berceau de la philosophie nouvelle. Le temps lui apportera des forces. Peu à peu elle agrandira son horizon et ses vues. De la philosophie moderne elle s’étendra dans la philosophie ancienne ; elle joindra Platon à Descartes, Aristote à Locke, Proclus à Malebranche, elle s’enfoncera même dans les ténèbres de la scolastique ; elle embrassera tous les âges de la pensée humaine ; elle rappellera tous les systèmes à un petit nombre de principes élémentaires, harmonieux et opposés, toujours en guerre et inséparables. Ici elle est encore bien loin de ses derniers développemens ; elle est renfermée dans l’enceinte de la philosophie moderne, et elle commence à peine à entrevoir l’antiquité ; mais elle est déjà en possession de toutes les idées essentielles et d’une doctrine bornée, mais solide. Elle est assise sur le sens commun ; elle a l’enthousiasme du beau et du bien, elle aime la liberté et la vertu ; elle est toute pénétrée de la pensée de Dieu ; elle ne s’élève pas encore bien haut, mais on sent qu’elle a des ailes. »

Dès l’année 1811, M. Royer-Collard avait engagé le combat avec vigueur contre la philosophie de la sensation ; mais à l’exemple de Reid, qu’il avait pris pour maître, il ne s’était guère avancé au-delà de l’horizon de la psychologie. Il restait à poursuivre le condillacisme sur le terrain de la métaphysique, de l’esthétique, de la morale. Cela même était peu encore, si l’on n’opposait pas à l’analyse artificielle de l’école sensualiste une observation plus complète et plus vraie de la nature humaine, à la morale de l’intérêt celle du devoir, à une métaphysique toute négative la foi du genre humain retrouvée au plus profond de la conscience, et tout ensemble au faîte des plus libres spéculations. Ce fut l’œuvre propre qu’entreprit avec une ardeur merveilleuse le jeune suppléant de M. Royer-Collard, emporté dès les premiers jours, et comme malgré lui, hors du cercle étroit où sa sincère et pieuse déférence avait d’abord voulu s’enfermer, cherchant partout, en Allemagne, en France, et déjà dans l’antiquité, des adversaires à Condillac, et à lui-même des inspirateurs ; pénétrant courageusement dans les souterrains de la philosophie germanique, allant de Kant à Fichte, quittant Fichte pour Malebranche et Malebranche pour Platon, et préparant de la sorte l’union future, l’union aujourd’hui indissoluble de la philosophie et de son histoire.

Sans rester étranger à aucun des grands problèmes philosophiques, l’enseignement de 1815 à 1820 eut pourtant ce caractère de tout ramener au problème moral comme à un centre commun de critique et d’analyse. Or, de toutes les applications fondamentales de l’éclectisme, la morale est celle dont il était resté le moins de traces, et qui présente en ce moment le plus d’intérêt et de nouveauté. Nous sommes heureux de pouvoir satisfaire d’avance la curiosité des amis de la philosophie, en citant quelques fragmens où les vues morales de M. Cousin sont présentées dans un style digne d’elles par la noblesse et la pureté. Pour nous, qu’il nous suffise de signaler en peu de mots le trait essentiel qui les caractérise.

La morale que la philosophie française s’honore d’enseigner est entièrement fondée sur la raison, et en même temps elle est d’une irréprochable sévérité. C’est au nom de la conscience qu’elle nous parle de nos devoirs ; mais la religion la plus austère ne nous les imposerait pas avec une autorité plus inflexible. Ce dut être un noble spectacle, en ces tristes premières années de la restauration, où les caractères fléchissaient sous la double servitude d’une philosophie sensualiste encore debout et d’une réaction religieuse qui préludait aux derniers excès ; ce dut être une source de nobles émotions et de généreuses espérances que cette voix mâle et fière qui disait à la jeunesse : La liberté fait toute notre dignité morale, et l’essence de la liberté elle-même, c’est sa subordination au devoir. Les générations nouvelles apprenaient à cette sévère école à répudier en ce qu’il eut d’incomplet l’esprit du XVIIIe siècle, tout en retenant ce qui fit sa grandeur et sa force, je veux dire l’indépendance de la pensée et l’énergique sentiment des droits de l’homme. En redisant ses leçons de 1818, M. Cousin peut se rendre ce témoignage qu’il est encore aujourd’hui ce qu’il était dans ces orageuses années de sa jeunesse, où il combattait au premier rang contre une réaction formidable. Combien d’autres ne pourraient dire comme lui : « Ce sont les principes de notre mortelle révolution qui formaient déjà, comme ils composent encore aujourd’hui après vingt-cinq années de réflexions nouvelles, notre foi morale et politique ! » Mais ce n’est pas ici le moment de récriminer ; hâtons-nous de livrer au lecteur quelques-unes de ces fortes pages où le sentiment moral et religieux s’unit avec l’indépendance philosophique en une si belle harmonie :


« La philosophie n’usurpe aucun pouvoir étranger ; mais elle n’est pas disposée à déserter son droit d’examen sur toutes les grandes manifestations de la nature humaine. Toute philosophie qui n’aboutit pas à la morale est à peine digne de ce nom, et toute morale qui n’aboutit pas au moins à des vues générales sur la société et le gouvernement est une morale impuissante qui n’a ni conseils ni règles à donner à l’humanité dans ses épreuves les plus difficiles.

« La philosophie a devant elle deux routes différentes : elle peut faire de deux choses l’une, ou bien accepter les données du sens commun, les éclaircir, par là les développer et les accroître, et fortifier, en les exprimant fidèlement, les croyances de l’humanité ; ou bien, préoccupée de tel ou tel principe, l’imposer aux données naturelles du sens commun, admettre celles qui sont conformes à ce principe, plier les autres artificiellement à celles-là, ou les nier ouvertement ; c’est ce que l’on appelle faire un système.

« Les systèmes philosophiques ne sont pas la philosophie : la philosophie les surpasse de toute la supériorité d’un principe sur ses applications. Les systèmes s’efforcent de réaliser l’idée de la philosophie, comme les institutions civiles s’efforcent de réaliser celle de la justice, comme les arts expriment de leur mieux la beauté infinie, comme les sciences poursuivent la science universelle Les systèmes philosophiques sont nécessairement imparfaits, sans quoi il n’y en aurait jamais eu deux dans le monde. Heureux ceux qui passent aussi en bien faisant, et qui répandent dans les esprits et dans les aines, avec quelques erreurs innocentes, le goût sacré du vrai, du beau et surtout du bien ! Mais les systèmes philosophiques suivent leur temps bien plus qu’ils ne le dirigent ; ils reçoivent leur esprit des mains de leur siècle. Au milieu du XVIIIe siècle, vers la fin de la régence et sous le règne de Louis XV, la philosophie anglaise de Locke, transportée en France et développée selon le goût du temps, y produisit une école célèbre qui long-temps domina et qui domine encore parmi nous, protégée par de vieilles habitudes, niais en contradiction radicale avec l’esprit nouveau, avec les institutions et les mœurs issues de la révolution française. Sorti du sein des tempêtes, nourri dans le berceau d’une révolution, élevé sous la mâle discipline du génie de la guerre, le XIXe siècle ne peut en vérité contempler son image et retrouver ses instincts dans une philosophie née à l’ombre des délices de Versailles, admirablement faite pour la décrépitude d’une monarchie arbitraire, mais non pas pour la vie laborieuse d’une jeune liberté environnée de périls. Pour moi, entre un système tout-puissant, il est vrai, mais dont je connais l’origine, entre ce système et la foi éternelle de l’humanité devenue le besoin le plus pressant de la société nouvelle, j’ai fait mon choix, et, après avoir combattu la philosophie de la sensation dans sa théorie métaphysique, je n’hésiterai pas à la combattre dans la doctrine morale qu’elle devait nécessairement produire, et qui a si long-temps régné sur les esprits et sur les ames, je veux dire la morale de l’intérêt…

« Reconnaissons d’abord que cette morale est une réaction extrême, mais jusqu’à un certain point légitime contre la rigueur excessive de la morale stoïque, et surtout de la morale ascétique qui étouffe la sensibilité au lieu de la régler, et, pour sauver l’ame des passions, lui commande un sacrifice de tous les instincts de la nature qui ressemble à un suicide.

« L’homme n’est fait pour être ni un sublime esclave, comme Épictète, appliqué à bien supporter la mauvaise fortune sans s’efforcer de la surmonter, ni, comme l’auteur de l’Imitation, l’angélique habitant d’un cloître, appelant la mort comme une délivrance bienheureuse et la devançant, autant qu’il est en lui, par une continuelle pénitence et dans une adoration muette. La vie humaine n’est point une prison, ni le monde un couvent. Le goût du plaisir, les passions même ont leur raison dans les besoins de l’humanité. Ou la vie est un contre-sens inintelligible qu’il faut briser le plus tôt possible, ou elle a son prix et une fin digne de son auteur. Mais, pour que l’homme en fasse un emploi légitime, la première condition, c’est qu’il y tienne. Le premier lien de l’homme avec la vie est le plaisir. Otez le plaisir, et la vie lui est sans attrait. Supprimez la passion, plus d’excès, il est vrai, mais plus de ressort suffisant ; faute de vents, le vaisseau ne marche plus et s’enfonce bientôt dans l’abîme. Supposez un être auquel manque l’amour de lui-même, l’instinct de la conservation, l’horreur de la souffrance, surtout l’horreur de la mort, qui n’ait de goût ni pour le plaisir ni pour le bonheur, en un mot destitué de tout intérêt personnel, un tel être ne résistera pas longtemps aux innombrables causes de destruction qui l’environnent et qui l’assiègent ; il ne durera pas un jour. Jamais une seule famille ne pourra se former ni se maintenir, jamais la moindre société. Celui qui a fait l’homme, et qui l’a fait apparemment pour qu’il se conservât et se développât, n’a pas confié le soin de son ouvrage à la vertu seule, au dévouement et à une charité sublime : il a voulu que la durée et le développement de la race et de la société humaine fussent assis sur des fondemens plus simples et plus sûrs, et voilà pourquoi il a donné à l’homme l’amour de soi, l’instinct de la conservation, le goût du plaisir et du bonheur, les passions qui animent la vie, l’espérance et la crainte, l’amour, l’ambition, l’intérêt personnel enfin, mobile puissant, permanent, universel, qui nous pousse à améliorer sans cesse notre condition sur la terre.

« On le voit, nous ne venons pas contester à la morale de l’intérêt la vérité ni même la légitimité de son principe ; nous sommes convaincu que ce principe existe, et qu’il a sa raison d’être. La seule question que nous posons est celle-ci : Le principe de l’intérêt est vrai en lui-même ; mais n’y a-t-il pas aussi d’autres principes tout aussi vrais, tout aussi légitimes ?…

« Il ne faut pas confondre la puissance et le droit. Un être pourrait avoir une puissance immense, celle de l’ouragan, de la foudre, celle d’une des forces de la nature ; s’il n’y joint la liberté, il n’est qu’une chose redoutable et terrible, il n’est point une personne : il n’a pas de droits. Il peut inspirer une terreur immense : il n’a pas droit au respect. On n’a pas de devoirs envers lui.

« Le devoir et le droit sont frères. Leur mère commune est la liberté. Ils naissent le même jour, ils se développent et ils périssent ensemble. On pourrait même dire que le droit et le devoir ne font qu’un, et sont le même être envisagé de deux côtés différens. Qu’est-ce, en effet, que mon droit à votre respect, sinon le devoir que vous avez de me respecter, parce que je suis un être libre ? Mais vous-même vous êtes un être libre, et le fondement de mon droit et de votre devoir devient pour vous le fondement d’un droit égal et en moi d’un égal devoir.

« Je dis égal de l’égalité la plus rigoureuse, car la liberté, et la liberté seule, est égale à elle-même. Il n’y a d’identique en moi que la personne. Tout le reste est divers ; par tout le reste, les hommes diffèrent ; car la ressemblance est encore de la différence. Comme il n’y a pas deux feuilles qui soient les mêmes, il n’y a pas deux hommes absolument les mêmes par le corps, par la sensibilité, par l’esprit, par le cœur. Mais il n’est pas possible de concevoir de différence entre le libre arbitre d’un homme et le libre arbitre d’un autre. Je suis libre ou je ne le suis pas. Si je le suis, je le suis autant que vous, et vous l’êtes autant que moi. Il n’y a pas là de plus ou de moins. On est une personne morale tout autant et au même titre qu’une autre personne morale. La volonté, qui est le siège de la liberté, est la même dans tous les hommes. Elle peut avoir à son service des instrumens différens, des puissances différentes, et par conséquent inégales, soit matérielles, soit spirituelles ; mais les puissances dont la volonté dispose ne sont pas elle, car elle n’en dispose point d’une manière absolue. Le seul pouvoir libre est celui de la volonté, mais celui-là l’est essentiellement. Si la volonté reconnaît des lois, ces lois ne sont pas des mobiles, des ressorts qui la meuvent : ce sont des lois idéales, celle de la justice, par exemple ; la volonté reconnaît cette loi, et en même temps elle a la conscience de pouvoir s’y conformer ou l’enfreindre, ne faisant l’un qu’avec la conscience de pouvoir faire l’autre, et réciproquement. Là est le type de la liberté, et en même temps de la vraie égalité ; tout autre est un mensonge. Il n’est pas vrai que les hommes aient le droit d’être également riches, beaux, robustes, de jouir également, en un mot d’être également heureux : car ils diffèrent originellement et nécessairement par tous les points de leur nature qui correspondent au plaisir, à la richesse, au bonheur. Dieu nous a faits avec des puissances inégales pour toutes ces choses. Ici l’égalité est contre la nature et contre l’ordre éternel ; car la différence est, tout aussi bien que l’harmonie, la loi de la création. Rêver une telle égalité est une méprise étrange, un égarement déplorable. La fausse égalité est l’idole des esprits et des cœurs mal faits, de l’égoïsme inquiet et ambitieux. C’est l’envie appliquée à l’impossible. La vraie égalité accepte sans honte toutes les inégalités extérieures que Dieu a faites, et qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme non-seulement d’effacer, nais de modifier. La noble liberté n’a rien à démêler avec les furies de l’orgueil et de l’envie. Comme elle n’aspire point à la domination, de même et en vertu du même principe elle n’aspire point davantage à une égalité chimérique d’esprit, de beauté, de fortune, de jouissances. D’ailleurs, cette égalité-là, fût-elle possible, serait de peu de prix à ses yeux ; elle demande quelque chose de bien autrement grand que le plaisir, la fortune, le rang, à savoir le respect. Le respect, un respect égal du droit sacré d’être libre dans tout ce qui constitue la personne, cette personne qui est vraiment l’homme ; voilà ce que la liberté et avec elle la vraie égalité réclament, ou plutôt commandent impérieusement. Il ne faut pas confondre le respect avec les hommages. Je rends hommage au génie et à la beauté. Je respecte l’humanité seule, et par là j’entends toutes les natures libres, car tout ce qui n’est pas libre dans l’homme lui est étranger. L’homme est donc l’égal de l’homme précisément par tout ce qui le fait homme, et le règne de l’égalité véritable n’exige de la part de tous que le respect même de ce que chacun possède également en soi, et le jeune et le vieux, et le laid et le beau, et le riche et le pauvre, et l’homme de génie et l’homme médiocre, et la femme et l’homme, tout ce qui a la conscience d’être une personne et non une chose. Le respect égal de la liberté commune est le principe à la fois du devoir et du droit ; c’est la vertu de chacun et c’est la sécurité de tous ; par un accord admirable, c’est la dignité parmi les hommes et c’est aussi la paix sur la terre. Telle est la grande et sainte image de la liberté et de l’égalité, qui a fait battre le cœur de nos pères, et celui de tout ce qu’il y a eu d’hommes vertueux et éclairés, de vrais amis de l’humanité. Tel est l’idéal que poursuit la vraie philosophie à travers les siècles, depuis les rêves généreux d’un Platon jusqu’aux solides conceptions d’un Montesquieu, depuis la première législation libérale de la plus petite cité de la Grèce jusqu’aux travaux de l’assemblée constituante, jusqu’à noire immortelle déclaration des droits.

« Ce n’est point là l’idéal que la philosophie de la sensation a le droit de se proposer. Elle part d’un principe qui la condamne à des conséquences aussi désastreuses que celles du principe de la liberté sont bienfaisantes. En confondant la volonté avec le désir, elle justifie la passion qui est le désir dans toute sa force, la passion qui est précisément le contraire de la liberté. Elle déchaîne ainsi tous les désirs et toutes les passions, elle ôte tout frein à l’imagination et au cœur ; elle rend chaque homme bien moins heureux de ce qu’il possède que misérable de ce qui lui manque ; elle lui fait regarder son voisin d’un œil d’envie ou de mépris, et pousse incessamment la société vers l’anarchie ou vers la tyrannie. Où voulez-vous, en effet, que conduise l’intérêt à la suite du désir ? Mon désir est certainement d’être le plus heureux possible. Mon intérêt est de chercher à l’être par tous les moyens, quels qu’ils soient, sous cette seule réserve qu’ils ne soient pas contraires à leur fin. Si je suis né le premier des hommes, le plus riche, le plus beau, le plus puissant, etc., je ferai tout pour conserver les avantages que j’ai reçus. Si le sort m’a fait naître dans un rang peu relevé, avec une fortune médiocre, des facultés bornées et des désirs immenses, car, on ne peut trop le redire, le désir aspire à l’infini en tout genre, je ferai tout pour sortir de la foule, pour augmenter mon pouvoir, ma fortune, mes jouissances. Malheureux de ma place en ce monde, pour la changer, je rêve, j’appelle les bouleversemens, il est vrai, sans enthousiasme et sans fanatisme politique, — l’intérêt seul ne produit pas ces nobles folies, — mais sous l’aiguillon brûlant de la vanité et de l’ambition. Me voilà donc arrivé à la fortune et au pouvoir ; l’intérêt réclame alors la sécurité, comme auparavant il invoquait l’agitation. Le besoin de la sécurité me ramène de l’anarchie au besoin d’un ordre quelconque, pourvu qu’il soit à mon profit, et je deviens tyran, si je puis, ou serviteur doré du tyran. Contre l’anarchie et la tyrannie, ces deux fléaux de la liberté, le seul rempart est le sentiment universel du droit, fondé sur la ferme distinction du bien et du mal, du juste et de l’utile, de l’honnête et de l’agréable, de la vertu et de l’intérêt, de la volonté et du désir, de la sensation et de la conscience…

« Il est une autre doctrine qui, mécontente à la fois de la philosophie grossière de la sensation et de la philosophie ambitieuse de la raison, croit se rapprocher du sens commun en faisant reposer sur le sentiment la science, l’art et la morale. Cette école, illustrée dans ces derniers temps par Rousseau et surtout par M. Jacobi, veut qu’on se fie à l’instinct du cœur, à cet instinct plus noble que la sensation et moins subtil que le raisonnement. N’est-ce pas le cœur en effet qui sent le beau et le bien, n’est-ce pas lui qui, dans toutes les grandes circonstances de la vie, quand la passion et le sophisme obscurcissent à nos yeux la sainte idée du devoir et de la vertu, la fait briller d’une irrésistible lumière, et en même temps nous échauffe, nous anime, nous donne le courage de la pratiquer ?

« Nous aussi, grace à Dieu, nous avons reconnu et nous avons mis bien au-dessus de la sensation ce phénomène admirable qu’on nomme le sentiment ; nous croyons même qu’on en trouvera ici une analyse plus précise et plus complète que dans les écrits où le sentiment règne seul. Oui, il y a un plaisir exquis attaché à la contemplation de la vérité, à la reproduction du beau, à la pratique du bien ; il y a en nous un amour inné pour toutes ces choses ; et, quand on ne se pique pas d’une grande rigueur, on peut très bien dire que c’est le cœur qui discerne la vérité, que les grandes pensées viennent du cœur, que le cœur est et doit être la lumière et le guide de notre vie.

« Aux yeux d’une analyse peu exercée, la raison spontanée et le sentiment se confondent par une multitude de ressemblances. Le sentiment est attaché intimement à la raison ; il en est la forme sensible. Au fond du sentiment est la raison, qui lui communique son autorité, tandis que le sentiment prête à la raison son charme et sa puissance. La preuve la plus répandue et la plus touchante de l’existence de Dieu n’est-elle pas cet élan du cœur qui, dans la conscience de nos misères et à la vue des imperfections de tout genre qui nous assiègent, nous suggère irrésistiblement l’idée confuse d’un être infini et parfait, nous remplit, à cette idée, d’une émotion inexprimable, mouille nos yeux de pleurs ou même nous prosterne à genoux devant celui que le cœur nous révèle, alors même que la raison refuse d’y croire ? Mais regardez-y de plus près : vous verrez que cette raison incrédule, c’est le raisonnement appuyé sur des principes d’une portée insuffisante ; vous verrez que ce qui nous révèle l’être infini et parfait, c’est précisément la raison elle-même et la raison seule ; vous verrez que c’est ensuite cette révélation de l’infini par la raison, qui, passant dans le sentiment, produit l’émotion et les ravissemens que nous avons rappelés. A Dieu ne plaise que nous repoussions le sentiment ! Nous l’invoquons au contraire et pour les autres et pour nous. Nous sommes ici avec le peuple ; nous sommes peuple nous-mêmes. C’est à la lumière du cœur, empruntée à celle de la raison, mais qui la réfléchit plus vive dans les profondeurs de notre être, que nous nous confions, pour entretenir dans l’ame de l’ignorant toutes les grandes vérités, et pour les sauver même dans l’ame du philosophe des égaremens ou des raffinemens d’une philosophie ambitieuse.

« Nous pensons, avec Quintilien et Vauvenargues, que la noblesse des sentimens fait la hauteur des pensées. L’enthousiasme est le principe des grands travaux comme des grandes actions. Sans l’amour du beau, l’artiste ne produira que des œuvres régulières peut-être, mais froides, qui pourront plaire au géomètre, mais non pas à l’homme de goût. Pour communiquer la vie à la toile, au marbre, à la parole, il faut la porter en soi. C’est le cœur, mêlé à la logique, qui fait la haute éloquence ; c’est le cœur, mêlé à l’imagination, qui fait la grande poésie. Songez à Bossuet, à Homère, à Corneille, à Racine leur trait le plus caractéristique, c’est le pathétique, et le pathétique, c’est le cri du cœur. Mais c’est surtout dans la morale qu’éclate la puissance du sentiment. Le sentiment est comme une grace divine qui nous aide à accomplir la loi sérieuse et austère du devoir. Combien de fois n’arrive-t-il pas qu’en des situations délicates, compliquées, difficiles, on ne sait pas démêler où est le vrai, où est le bien ! Le sentiment vient au secours du raisonnement qui chancelle ; il parle, et toutes les incertitudes se dissipent. En écoutant ses inspirations, on peut agir imprudemment, mais rarement on agit mal : la voix du cœur, c’est aussi la voix de Dieu.

« Nous faisons donc une grande place à ce noble élément de la nature humaine. Nous croyons l’homme presque aussi grand par le cœur que par la raison. Nous rendons hommage aux généreux écrivains qui, dans le relâchement des principes et des mœurs au XVIIIe siècle, ont opposé le charme et la puissance du sentiment à la bassesse du calcul et de l’intérêt. Nous sommes avec Hutcheson contre Hobbes, avec Rousseau contre Helvétius, avec l’auteur de Woldemar contre la morale de l’égoïsme ou celle de l’école. Nous leur empruntons ce qu’ils ont dit de vrai ; nous leur laissons des exagérations inutiles ou dangereuses. Il faut joindre le sentiment à la raison, mais il ne faut pas remplacer la raison par le sentiment. D’abord il est contraire aux faits de confondre la raison avec le raisonnement et de les envelopper dans la même critique. Le raisonnement est, après tout, l’instrument légitime de la raison : il vaut ce que valent les principes sur lesquels il s’appuie. Ensuite la raison, et singulièrement la raison spontanée, est, comme le sentiment, immédiate et directe ; elle va droit à son objet, sans passer par l’analyse, l’abstraction, la déduction, opérations excellentes sans doute, mais qui en supposent une première, l’aperception pure et simple de la vérité. Cette aperception, c’est à tort qu’on l’attribue au sentiment. Le sentiment est une émotion, non un jugement ; il jouit ou il souffre, il aime ou il hait ; il ne connaît pas. Il n’est pas universel comme la raison, et même, comme il touche encore par quelque côté à l’organisation, il lui emprunte quelque chose de son inconstance. Enfin le sentiment est attaché à la raison il la suit, il ne la précède point. En supprimant la raison, on supprime donc.le sentiment qui en émane, et la science, l’art et la morale manquent de fondemens fermes et solides. »


Après avoir ainsi réfuté tour à tour la morale de l’intérêt et celle du sentiment, et établi ensuite les devoirs et les droits de l’homme sur leur véritable base, l’idée rationnelle du bien, l’illustre écrivain, passant de la morale à la théodicée, remonte jusqu’au premier et dernier principe des idées comme des existences, jusqu’à Dieu lui-même :


« Dieu est le principe du bien : il l’est comme fondement de toute vérité, de la vérité morale comme de toutes les autres. Tous nos devoirs sont compris dans la justice et la charité. Or, de qui peut nous venir une telle loi, sinon d’un être essentiellement juste et bon ? C’est là, selon nous, une démonstration invincible et souveraine de la justice et de la charité divine : cette démonstration éclaire et soutient toutes les autres. Dans cet immense univers dont nous entrevoyons une faible partie, malgré plus d’une obscurité, Dieu nous apparaît juste et bon. Tout semble ordonné en vue du bien général, éclatante image de ce que doit être la conduite de l’homme. Enfin Dieu seul peut achever l’ordre moral. Cet ordre a pour loi l’harmonie de la vertu et du bonheur, il réclame donc l’accomplissement de cette loi. Sans doute, elle s’accomplit déjà dans le monde visible, dans les conséquences de tout genre qui suivent les bonnes et les mauvaises actions, dans la société qui punit et récompense, dans l’estime et le mépris public, surtout dans les troubles et dans les joies de la conscience. Toutefois cette loi nécessaire n’est point exactement accomplie ; elle doit l’être pourtant, ou l’ordre moral n’est point satisfait, et la nature la plus intime des choses, leur nature morale, demeure voilée, troublée, pervertie. Il faut donc qu’il y ait un être qui se charge d’accomplir, dans un temps qu’il s’est réservé et de la manière qui conviendra, l’ordre dont il a mis en nous l’inviolable besoin ; et cet être, c’est Dieu.

« Ainsi de toutes parts, de la métaphysique, de l’esthétique, surtout de la morale, nous nous élevons au même principe, centre commun, fondement dernier de toute vérité, de toute beauté, de tout bien. Le vrai, le beau et le bien ne sont que les révélations diverses d’un même être. L’intelligence humaine, interrogée sur toutes ces idées qui sont incontestablement en elle, nous fait toujours la même réponse ; elle nous renvoie à la même explication au fond de tout, au-dessus de tout, Dieu, toujours Dieu.

« Nous voici donc arrivés, de degrés en degrés, à la religion. Nous voici en communion avec les grandes philosophies qui toutes proclament un Dieu, et en même temps avec les religions qui couvrent la terre et qui toutes reposent sur le fondement sacré de la religion naturelle. Par là nous entendons, non pas la religion à laquelle l’homme peut arriver dans cet état hypothétique qu’on appelle l’état de nature, mais la religion que nous révèle la lumière naturelle accordée à tous les hommes sans le secours d’une révélation particulière. Tant que la philosophie n’est pas parvenue à la religion, elle est au-dessous de tous les cultes, même les plus imparfaits, qui du moins donnent à l’homme un père, un témoin, un consolateur, un juge. Par la religion, la philosophie entre en rapport avec l’humanité, qui, d’un bout du monde à l’autre, aspire à Dieu, croit en Dieu, espère en Dieu. La philosophie contient le fonds commun de toutes les croyances religieuses ; elle leur emprunte en quelque sorte leur principe, et elle le leur rend entouré de lumière, élevé au-dessus de toute incertitude, placé à l’abri de toute attaque. La philosophie peut donc à son tour se présenter au genre humain. Elle aussi elle a droit à sa confiance ; car elle lui parle de Dieu au nom de tous ses besoins et de toutes ses facultés, au nom de la raison et au nom du sentiment…

« La théodicée a deux écueils : l’un est l’abstraction, l’abus de la dialectique ; c’est le vice de l’école et de la métaphysique. S’efforce-t-on d’éviter cet écueil, on court le risque d’aller se briser contre l’écueil opposé, je veux dire cet effroi du raisonnement qui s’étend jusqu’à la raison, cette prédominance excessive du sentiment qui, développant en nous les facultés aimantes et affectueuses aux dépens de toutes les autres, nous jette dans un anthropomorphisme sans critique, et nous fait instituer avec Dieu un commerce intime et familier où nous oublions un peu trop l’auguste et redoutable majesté de l’être divin. L’ame tendre et contemplative ne peut ni aimer ni contempler en Dieu la nécessité, l’éternité, l’infinitude, qui ne tombent point sous les prises de l’imagination et du cœur, mais qui se conçoivent seulement. Elle les néglige donc. Elle n’étudie pas non plus Dieu dans les vérités de toute espèce, physiques, métaphysiques et morales, qui le manifestent ; elle considère en lui particulièrement les caractères auxquels s’attache l’affection. Dans l’adoration, Fénelon retranche toute crainte pour ne laisser subsister que l’amour, et, comme je l’ai déjà dit, sainte Thérèse et Mme Guyon finissent par aimer Dieu comme un amant.

« On évite ces excès contraires d’une sentimentalité raffinée et d’une abstraction chimérique, en ayant sans cesse présens à la pensée et la nature de Dieu par laquelle il échappe à tout rapport avec nous, la nécessité, l’éternité, l’infinitude, et en même temps ceux de ses attributs qui sont nos propres attributs transportés en lui par cette raison très simple qu’ils en viennent.

« Je ne puis concevoir Dieu que dans ses manifestations et par les signes qu’il me donne de son existence, comme je ne puis concevoir un être que par ses attributs, une cause que par ses effets, comme je ne me conçois moi-même que par l’exercice de mes facultés. Otez mes facultés et la conscience qui me les atteste, je suis pour moi comme si je n’étais pas. Il en est de même de Dieu : ôtez la nature, et, mon ame n’apercevant plus nul signe de Dieu, je n’y songe pas même. C’est donc dans la nature et dans l’ame qu’il faut le chercher et qu’on peut le trouver…

Telle est notre théodicée : elle rejette les excès de tous les systèmes, et elle contient, nous le croyons au moins, tout ce qu’ils ont de bon. Au sentiment elle emprunte un Dieu personnel comme nous sommes nous-mêmes une personne, et à la raison un Dieu nécessaire, éternel, infini. En présence de deux systèmes opposés, l’un qui, pour voir et sentir Dieu dans le monde, l’y absorbe, l’autre qui, pour ne pas confondre Dieu avec le monde, l’en sépare et le relègue dans une solitude inaccessible, elle leur donne à tous les deux une juste satisfaction en leur offrant un Dieu qui est en effet dans le monde, puisque le monde est son ouvrage, mais sans que son essence y soit épuisée, un Dieu qui est tout ensemble unité absolue et unité multipliée, infini et vivant, immuable et principe du mouvement, suprême intelligence et suprême vérité, souveraine justice et souveraine bonté, devant lequel le monde et l’homme sont comme le néant, et qui pourtant se complaît dans le monde et dans l’homme, substance éternelle et cause inépuisable, impénétrable et partout sensible, qu’il faut tour à tour rechercher dans la vérité, admirer dans la beauté, imiter à une distance infinie dans la bonté et dans la justice, vénérer et aimer, étudier sans cesse avec un zèle infatigable et adorer en silence !…

« Cette doctrine est si simple, elle est tellement dans toutes nos puissances, elle est si conforme à tous nos instincts, qu’elle paraît à peine une doctrine philosophique ; et en même temps, si vous l’examinez de plus près, si vous la comparez avec tous les systèmes célèbres, vous trouverez qu’elle s’en rapproche et qu’elle en diffère, qu’elle n’est absolument aucun d’eux et qu’elle les embrasse tous et les représente précisément par le côté qui les recommande à l’attention de l’histoire. Bien imparfaite encore, œuvre incomplète des méditations et de l’enseignement de quelques années, le temps, je l’espère, la fortifiera et l’agrandira. Telle qu’elle est, puisse-t-elle pénétrer dans les esprits et dans les ames, y déposer et y entretenir le goût du sens commun, sans lequel la philosophie n’est qu’une spéculation arbitraire ; le goût de la philosophie, sans lequel le sens commun n’est qu’un instinct aveugle ; le goût enfin de l’histoire de la philosophie, sans lequel le plus puissant génie, privé de l’expérience des génies qui l’ont devancé, se trouverait au XIXe siècle livré aux mêmes chances d’erreur que celui qui le premier osa penser ! N’oublions pas que, si la philosophie du XIXe siècle peut surpasser toutes les philosophies précédentes, c’est à la condition de les bien connaître, de distinguer les erreurs et les vérités qu’elles lui transmettent, de laisser tomber les unes dans l’abîme du passé, de recueillir soigneusement les autres, et d’y asseoir les espérances de l’avenir. »


— Le deuxième volume de l'Essai sur la Métaphysique d’Aristote, par M. Félix Ravaisson, vient de paraître in-8°[1]. Ce volume est la suite et non la fin d’un ouvrage tout-à-fait remarquable dont nos lecteurs connaissent déjà la première partie. Chemin faisant, M. Ravaisson a vu la carrière s’étendre devant lui, et il ne s’est pas refusé à la parcourir tout entière. L’auteur termine aujourd’hui l’histoire de la philosophie ancienne dans ses rapports avec Aristote : nous avons retrouvé dans cette partie intéressante les brillantes qualités de l’écrivain philosophe, et nous les avons retrouvées mûries et fortifiées par le temps et l’étude. La Revue s’occupera de cet important travail.


— L’activité renaît dans le haut enseignement. À la Sorbonne comme au Collège de France, plus d’un cours important s’est déjà rouvert. Il y a là, à côté des régions bruyantes que fréquente trop volontiers notre littérature, une arène plus calme et plus haute, qui demeure ouverte aux libres efforts de la critique comme aux paisibles travaux de la science. Pour une ou deux voix imprudentes qui se sont adressées aux passions de la foule, les vraies traditions de l’enseignement gardent là encore plus d’un représentant fidèle qui recherche les sympathies sérieuses et qui les obtient. M. Saint-Marc Girardin, par exemple, ne retrouve-t-il pas chaque année un auditoire nombreux prêt à applaudir sa mordante parole et son inflexible bon sens ? La voie où il marche n’est pas celle des ovations faciles, et cependant M. Saint-Marc Girardin n’y est pas seul. Au Collège de France, M. Philarète Chasles, qui avait à créer devant un public plus habitué aux concessions l’enseignement des littératures du Nord, a compris de même les devoirs de sa chaire ; c’est par l’unique ascendant d’une critique élevée et d’une érudition solide qu’il a conquis son auditoire. Cet auditoire est sympathique et empressé, M. Chasles a pu s’en convaincre à la leçon d’ouverture du cours de cette année, où il a nettement indiqué le but à la fois noble et utile qu’il marque à ses efforts. C’est à concilier l’étude des littératures du Nord avec les exigences du génie français qu’il s’appliquera surtout. M. Chasles admire Shakspeare et Goethe, mais il n’entend leur sacrifier ni Rabelais ni Montaigne. Le sujet qui doit l’occuper cette année, c’est l’influence exercée par la lutte de l’Angleterre et de Napoléon sur le développement du génie britannique. De tels rapprochemens font plus qu’animer l’histoire littéraire, ils la complètent. En appuyant son enseignement sur une base aussi large, M. Chasles a pu s’étonner que des esprits aventureux se soient trouvés à l’étroit dans les limites d’un enseignement analogue. Il a prévenu ses auditeurs en souriant qu’ils ne trouveraient pas dans sa chaire le plus petit messie. On ne pouvait les convier plus spirituellement au culte désintéressé des lettres, et d’unanimes applaudissemens ont prouvé au professeur qu’il était compris.



  1. Chez Joubert, libraire-éditeur.