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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1846

Chronique n° 330
14 janvier 1846


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 janvier 1846.


L’effet des premiers scrutins a été d’écarter pour le moment la question ministérielle et de faire passer les choses avant les personnes. L’existence du cabinet ne paraît plus en question, et c’est désormais à l’opinion publique et au corps électoral que vont s’adresser les orateurs. Les élections générales, hautement annoncées pour l’été prochain par les membres du cabinet, qui paraissent avoir triomphé, sur ce point, de la résistance de la couronne, sont devenues la préoccupation de tous les esprits ; elles détermineront seules les opérations de la chambre et la marche de ses débats. Jusqu’à ce jour, les partis ont pu faire, pour se rapprocher du pouvoir, des sacrifices qui deviennent impossibles en face des opinions qu’ils représentent, et avec lesquelles ils vont avoir directement à compter. On peut donc s’attendre à des débats d’autant plus vifs qu’ils seront plus désintéressés, et à une sorte de reconstitution des partis au sein de la chambre, en vue du scrutin électoral.

C’est dans ces circonstances qu’il a été beaucoup question d’une fusion entre le centre gauche et la gauche constitutionnelle. Une telle union n’est pas sans péril, mais on a pu penser qu’elle était devenue nécessaire en raison des circonstances actuelles. Elle n’est pas sans péril, car elle aurait pour effet de contraindre le centre gauche à prendre, sur des questions politiques aujourd’hui ouvertes, des engagemens de nature à gêner son action, si la grande épreuve que tentera le ministère tourne contre lui-même. Ce parti, essentiellement gouvernemental et qui n’a toute sa valeur que dans le maniement des affaires, se trouverait nécessairement amené, par une alliance officiellement déclarée avec la gauche, à proclamer certains principes à la discussion desquels il s’est refusé jusqu’ici. Lorsqu’on se croyait en mesure de renverser le cabinet du 29 octobre, il était naturel et légitime que toutes les nuances s’effaçassent devant le grand intérêt commun aux diverses fractions de l’opposition ; mais, si l’on aspire à se reconstituer en vue des élections générales et dans l’espoir d’agir fortement sur l’opinion du dehors, n’est-il pas à craindre que l’extension de quelques incompatibilités et l’adjonction de la seconde liste du jury ne suffisent pas pour atteindre un pareil résultat et secouer l’indifférence de l’opinion endormie dans les intérêts de l’ordre le plus vulgaire ?

Le seul sentiment vif encore dans le pays, celui qu’il serait du moins facile de développer, c’est la croyance à une corruption politique qui fausse le mouvement naturel et tous les ressorts du gouvernement représentatif. L’invasion des députés dans l’administration, les exigences des électeurs, dont l’influence individuelle est d’autant plus grande que la circonscription électorale est plus petite, la transformation d’un mandat politique en mandat d’intérêt privé, tel est le thème exagéré sans doute, mais spécieux, qui rencontre le plus de faveur dans le pays. Si l’élection de clocher est chère à d’innombrables intérêts, elle est difficile à défendre en théorie, et le jour plus ou moins prochain où le pays se réveillera pour discuter des théories, l’idée de l’extension des circonscriptions électorales sera probablement celle qui rencontrera le plus de faveur à ses yeux.

Le vote au chef-lieu sera donc, selon toute apparence, la première question mise à l’ordre du jour par la gauche dirigée par M. Odilon Barrot, et il est à croire que dès le débat de l’adresse, et pendant tout le cours de cette dernière session, des manifestations éclatantes seront faites dans ce sens. Jusqu’à quel point le centre gauche voudra-t-il s’associer à la tribune, et par ses organes dans la presse, à une mesure dont l’effet certain serait de rendre impossible l’élection de la moitié de la chambre ? Nous inclinons à croire que rien n’est encore bien arrêté sur tout cela, et que la fusion annoncée d’une manière éclatante et précipitée par certains journaux n’aura aucunement pour effet d’enlever à chacune des fractions de l’opposition constitutionnelle le caractère particulier qui la distingue.

Ce n’est pas vers la gauche que des intérêts d’ambition et d’avenir peuvent faire incliner le parti qui suit l’impulsion de l’honorable M. Thiers ; si une telle alliance avait pour effet de lui donner un programme plus populaire et mieux défini, elle aurait aussi pour conséquence de lui créer d’insurmontables embarras au jour de la victoire. Un programme réformiste, utile peut-être pour faire des élections en ce qu’il réveillerait quelques passions au cœur du pays et permettrait de compter sur l’appoint d’une partie des voix légitimistes, serait une difficulté sérieuse à laquelle le centre gauche ne voudra pas s’exposer. D’ailleurs, le premier effet de ce programme serait de détacher de lui les vœux et les sympathies d’un certain nombre de membres du parti conservateur, rentrés pour la plupart, il est vrai, dans les rangs de la majorité, mais auxquels leur infructueuse tentative de la session dernière a fait une place à part, et qui demeureront vis-à-vis du cabinet, même lorsqu’ils l’appuieront de leurs votes, dans un état de réserve sur lequel personne ne saurait prendre le change. Ces honorables députés avaient cru utile et possible, au début de la session de 1845, d’élargir les bases de l’opinion conservatrice par une extension de la majorité et une recomposition du cabinet sous un nom respecté de tous. Cette pensée n’ayant pas été agréée par leurs amis politiques, dont ils n’avaient pas entendu se séparer entièrement, leur position se trouve modifiée, du moins dans les circonstances présentes. Sans se confondre avec les amis du ministère, et sans s’engager dans une opposition systématique, ils jugeront les questions en elles-mêmes, en conservant l’entier usage de leur indépendance et de leur liberté, et il est telle occasion inattendue qui peut leur assurer une prépondérance véritable au sein du parlement.

La chambre des pairs a discuté l’adresse avec des développemens que ses débats politiques n’avaient jamais eus jusqu’ici : peut-être ces débats approfondis et l’empressement que le public a mis à les suivre tiennent-ils à ce que la question ministérielle se trouve écartée pour le moment, et à ce qu’on ne prévoit encore aucun incident de nature à agrandir l’intérêt de la lutte au sein de la chambre élective.

Relativement à l’administration intérieure du royaume, une seule question était à l’ordre du jour, et il était naturel que l’ordonnance du 7 décembre dernier, sur la reconstitution du conseil de l’instruction publique, préoccupât exclusivement l’attention de la noble chambre. La présence du membre le plus illustre de l’ancien conseil, et sa résolution connue d’avance de combattre l’acte émané de M. de Salvandy avec l’autorité de sa position et de son talent, donnaient à cette discussion un intérêt à la fois politique et personnel, que les luttes parlementaires ont eu bien rarement au Luxembourg. L’attente publique n’a pas été trompée, et le débat a été digne des hommes éminens qui y ont pris une part si brillante. M. Cousin a établi d’une manière irréfragable qu’il était impossible de remettre en vigueur, par une simple ordonnance, un titre particulier du décret de 1808, et qu’il fallait ou ressusciter le décret en entier, en attribuant une force obligatoire à ses dispositions les plus manifestement inapplicables, ou reconnaître que le conseil royal existait régulièrement en vertu des ordonnances royales qui l’ont constitué sous la restauration. Jamais légiste discutant devant la cour souveraine n’a apporté plus de netteté et plus d’abondance dans l’appréciation d’une question controversée, et tant d’éloquence et de passion mise au service d’un point de droit offrait un spectacle nouveau qui a beaucoup intéressé la chambre. Elle a été saisie non moins vivement, lorsque M. Villemain est monté à la tribune pour accomplir un grand devoir. Jamais discours n’a été écouté avec une plus religieuse émotion, et rarement la tribune, française a entendu des paroles plus graves, plus mesurées, plus politiques. Sans contester la convenance d’augmenter le personnel du conseil, et en rappelant les efforts tentés par lui dans cette intention, M. Villemain a défendu l’organisation sortie des ordonnances de 1815 et de 1829 contre le reproche de contrarier la libre action ministérielle, et il a maintenu que l’université allait se trouver affaiblie dans l’opinion lorsqu’on déclarait avoir voulu la fortifier. M. le ministre de l’instruction publique a déployé dans la défense de la mesure dont il a pris l’initiative un talent qu’on ne peut méconnaître. Quittant habilement le terrain de la légalité et des textes, il a revendiqué la plénitude de son droit d’agir par voie d’ordonnance, et s’est efforcé d’établir qu’une intervention constante de conseillers inamovibles dans la gestion des intérêts universitaires créait pour les ministres responsables des difficultés auxquelles ils n’échappaient pas complètement par la réserve d’un simple droit de veto. Il a fait de grands efforts pour élever le débat à la hauteur d’une question d’attributions constitutionnelles, et il est à croire que ce sera sous cette face qu’il se présentera sous peu de jours à l’autre chambre. M. Thiers paraît décidé à attaquer la mesure de M. de Salvandy au nom même des traditions impériales, sous l’égide desquelles M. le ministre de l’instruction publique s’est efforcé de la placer. Quel que puisse être le résultat de ce nouveau débat, la nécessité d’une loi organique pour reconstituer le conseil royal et régler les conditions du libre enseignement privé paraît désormais démontrée, et, lorsque M. Cousin terminait son discours en s’écriant qu’il demandait une loi, il exprimait l’opinion de tous les hommes politiques, quelle que soit leur manière de résoudre les problèmes qui se rapportent à ce grand intérêt de l’avenir.

M. le comte de Montalembert, qui avait eu la prudence de ne pas offrir à M. le ministre de l’instruction publique un concours dangereux, a trouvé une occasion plus heureuse d’entrer dans la discussion de l’adresse. Il a vivement interpellé M. le ministre des affaires étrangères sur le sort des chrétiens de Syrie, et provoqué des explications, données par M. Guizot d’une manière tellement précise, que le cabinet s’est mis dans la nécessité de triompher sous peu de temps à Constantinople, ou de venir confesser devant les chambres l’impuissance avérée de la France. M. le ministre des affaires étrangères a cru devoir rappeler les phases diverses traversées par cette longue et stérile négociation. En les énonçant après lui, on pourra se convaincre de l’hésitation et de l’incertitude déplorable qui ont présidé aux conseils de la diplomatie de Péra.

Lorsque le bombardement de Beyrouth et la défaite des Égyptiens eurent amené la chute de l’administration fondée en ce pays depuis près de quarante ans par l’un des hommes les plus habiles qu’ait produits l’Orient moderne, on vit se révéler deux tendances, l’une que M. Guizot a qualifiée de dessein chrétien, l’autre qu’il a appelée le dessein turc. Il s’agissait d’un côté de maintenir en Syrie, sous un membre de la famille qui gouvernait traditionnellement le pays, une administration chrétienne ; de l’autre, de soumettre ces malheureuses provinces à l’administration directe de la Porte ottomane. Parmi les plus funestes conséquences du traité du 15 juillet, on peut assurément citer celle-ci. Il était difficile, en effet, que l’Europe, qui venait d’arracher par la force la Syrie à la domination égyptienne, refusât de rendre au gouvernement turc l’usage des droits pour le rétablissement desquels elle avait failli compromettre la paix du monde. La Porte ne tarda pas à paralyser aux mains de l’émir Kassem le pouvoir qu’elle avait un moment consenti à lui confier sitôt après les évènemens de 1840, et elle se mit en mesure de gouverner la Syrie par ses pachas. D’après l’exposé de M. le ministre des affaires étrangères, la France ne se serait fait aucune illusion, dès l’origine, sur les funestes résultats d’une pareille tentative ; elle aurait sinon protesté, du moins demandé que le régime auquel allaient être soumises ces tristes contrées ne fût que provisoire. On comprend, du reste, qu’à cette époque la diplomatie française eût peu de crédit à Constantinople, et l’humilité de ses réclamations s’explique par la modestie obligée de son attitude après le traité de Londres. Entre l’opinion française, alors impuissante, mais toujours prononcée en faveur de l’administration unique et chrétienne du Liban, et l’opinion turque, qui triomphait d’une manière si fatale et si sanglante, une opinion intermédiaire se produisit, et l’Autriche fit prévaloir, en 1842, la pensée d’une administration mixte qui plaçait les Druses sous un magistrat druse et les Maronites sous un magistrat chrétien. Cette transaction fut acceptée par la diplomatie chrétienne, et la France, alors tourmentée du besoin de rentrer par toutes les portes dans le concert européen, eut le tort grave de présenter comme une victoire éclatante de sa propre politique ce qui n’en était pas même, l’expression, d’après la déclaration de M. le ministre des affaires étrangères. La chambre nouvelle, à laquelle on présentait la convention de 1842 comme un grand succès diplomatique, refusa l’approbation qui lui était demandée, et prévit que le régime auquel on allait soumettre les populations du Liban n’aurait d’autre effet que d’y constituer l’anarchie.

L’échec parlementaire auquel on s’exposa dans cette circonstance fut d’autant plus gratuit, que M. le ministre des affaires étrangères a déclaré à la chambre des pairs que dès l’origine la France avait manifesté ses doutes sur la bonté d’une pareille transaction, et qu’elle en avait pressenti le vice fondamental. Il convient, d’ailleurs, d’ajouter avec lui qu’on ne regagne pas en un jour tout le terrain qu’on a perdu, et c’est dans les circonstances malheureuses amenées par le bombardement de Beyrouth et les vaines protestations de la France que peut se rencontrer l’excuse la plus plausible : il était naturel qu’elle fût alors sans crédit à Constantinople. Le tort de son gouvernement est d’avoir voulu se donner à Paris l’apparence d’un succès, et d’avoir assumé, aux yeux du pays, la responsabilité d’une mesure qu’il combattait alors comme insuffisante et dangereuse.

L’administration mixte fut mise en pratique au commencement de 1843. Un homme intelligent et modéré, Essad-Pacha, fut chargé d’appliquer ce régime impossible, et, malgré la loyauté de ses intentions, il fut contraint d’y renoncer bientôt. Dans les districts mixtes, le mélange des deux populations et l’association intime de leurs intérêts ne permirent pas à deux magistrats étrangers l’un à l’autre de fonctionner, chacun de son côté, sur leurs coreligionnaires respectifs ; de plus, l’organisation féodale du Liban créait entre les populations et les seigneurs territoriaux certaines relations complètement indépendantes de la religion et de la race elle-même, de telle sorte que l’administration mixte aurait nécessairement amené la rupture de ces relations féodales, et mis en question la propriété des terres elles-mêmes. Il fallut donc suspendre comme impossible l’application du système émané du cabinet de Vienne, et auquel s’était ralliée toute la diplomatie. On vit alors la France dans une étrange situation, car elle poursuivait avec chaleur à Constantinople, dans l’intérêt de ses protégés, — M. le ministre le déclare lui-même, — la mise en pratique d’un régime qu’elle n’avait accepté qu’avec répugnance et qu’elle estimait mauvais. En s’appuyant sur la convention de 1842, l’ambassade de France fit décider que, dans tous les districts où les races et les religions seraient mêlées, les chrétiens, sans aucune acception des droits féodaux et de l’ancienne juridiction des chefs druses, seraient placés sous la juridiction exclusive d’un magistrat de leur croyance.

Cette décision, rendue au mois de mars de l’année dernière, a poussé à l’insurrection les Druses dépouillés par là de toute autorité sur leurs vassaux. Alors a commencé dans le Liban cette série de massacres et d’actes exécrables signalés par M. de Montalembert, et qui sont enfin parvenus à éveiller l’opinion publique. Ainsi, en résumé, la France a paru accepter avec satisfaction une combinaison contre laquelle on nous révèle aujourd’hui qu’elle avait protesté dès l’origine ; et lorsque, sur ses instances, ce système a été appliqué en Syrie, lorsqu’il est devenu pour les chrétiens l’occasion d’une oppression et de calamités sans exemple, avec une patience qui pourrait être qualifiée d’un autre nom, la diplomatie de Péra a vu soumettre le pays, pendant quatre années, aux expérimentations les plus diverses. De l’administration de l’émir Kassem, on est passé à celle des deux kaïmacans druse et maronite pour retomber sous la sauvage tyrannie d’un ancien ministre des affaires étrangères envoyé en Syrie dans la pensée que ce choix serait agréable à l’Europe, et constaterait la volonté de la Porte de marcher dans les voies de la civilisation.

Aujourd’hui, grace au ciel, toutes les expérimentations sont terminées, et, soutenue par l’énergique mouvement qui se manifeste enfin dans l’esprit public ; la France reprend la pensée qu’elle avait malheureusement abandonnée au moment où elle se croyait trop faible pour la faire prévaloir. M. le ministre des affaires étrangères a déclaré que l’Autriche s’était récemment ralliée à l’administration unique et chrétienne devenue la base des réclamations françaises : la confiance qu’il a paru exprimer dans le résultat des négociations encore pendantes ne permet pas de douter que l’Angleterre n’incline aussi de ce côté. Si cet accord est obtenu, le vieux fanatisme turc sera vaincu, et les restes de ces malheureuses populations seront enfin sauvés. Un tel résultat suffira pour couvrir bien des hésitations et bien des fautes ; mais que M. Guizot ne l’oublie pas : il est désormais engagé d’une manière si formelle sur la question d’une administration chrétienne du Liban, que, si ce point n’est pas emporté, il restera sous le coup d’un échec grave et irréparable.

Un intérêt plus nouveau a vivement aussi préoccupé la chambre, et se reproduira nécessairement au Palais-Bourbon. M. le comte Pelet de la Lozère a sévèrement critiqué la conduite du cabinet dans l’affaire de l’annexion du Texas ; il a établi qu’en acceptant un rôle actif dans cette négociation, où il lui aurait été loisible de décliner toute intervention, la France était ailée gratuitement chercher une défaite diplomatique, et qu’elle s’était aliéné d’une manière peut-être irréparable la bienveillance des États-Unis pour une cause dans laquelle elle était complètement désintéressée. M. le ministre des affaires étrangères ne déploie jamais plus de talent que dans les questions difficiles à défendre, et l’on sait que les théories ingénieuses ne lui manquent pas plus que l’éloquence pour détourner le cours naturel des idées. Nous doutons fort qu’il ait été lui-même pleinement convaincu par les brillans développemens auxquels il s’est livré en répondant à M. Pelet de la Lozère ; il sait trop bien que l’intérêt commercial est nul dans ce débat, et qu’il n’avait rien de contraire à l’annexion. Que Galveston soit la capitale d’une république indépendante ou la ville principale de l’un des états de l’Union, cela n’augmentera ni ne diminuera l’importance de nos transactions ; et, si le Texas se couvre d’une population abondante, il fournira à la France un marché non moins utile, quelle que soit la condition politique du pays. En ce qui touche à l’esclavage, il y avait quelque imprudence à en parler, lorsque, dans la négociation ouverte avec le Mexique pour obtenir la reconnaissance du Texas comme état indépendant, aucune allusion n’a été faite à ce grand intérêt moral. Reste la grande théorie de l’équilibre américain, qui ne saurait être sérieuse dans la pensée de M. le ministre des affaires étrangères. Il ne peut pas se faire qu’un esprit aussi éminent croie que le Mexique et la Nouvelle-Grenade soient en balance de forces avec l’Union américaine, et prenne pour l’avenir la charge d’équilibrer la race espagnole avec la race anglo-américaine. Vouloir persuader à la France qu’elle a un intérêt permanent à maintenir au-delà de l’Atlantique un équilibre indépendant de ses propres intérêts en Europe, c’est là une tentative qui ne survivra pas au besoin de la cause. La France n’a qu’un seul et même intérêt dans le monde, et elle aura plusieurs siècles encore à s’inquiéter de l’Angleterre avant d’avoir à s’alarmer du progrès des États-Unis, se fussent-ils étendus jusqu’à la mer Pacifique et même jusqu’à l’isthme de Panama. La conséquence naturelle des paroles de M. le ministre des affaires étrangères serait de faire prendre à la France couleur et parti dans l’affaire de l’Orégon, comme elle l’a fait si infructueusement dans celle du Texas. Est-ce là ce que voudrait le cabinet ? Nous en doutons fort ; nous doutons surtout qu’il vienne le confesser à la tribune, Le discours de M. Guizot rend impossible la médiation de la France, dont on avait un moment entretenu l’espoir. Quoi qu’il en soit, de nouveaux développemens sont nécessaires, et il est urgent que les deux chambres tracent d’une manière précise la ligne de parfaite neutralité où le pays entend se maintenir dans les complications qui peuvent survenir prochainement entre l’Amérique du Nord et l’Angleterre. L’attitude du parti whig dans le sénat, les discours de ses principaux orateurs, sont de nature à laisser redouter de graves difficultés, et il ne faudrait pas que, par une sorte d’amour platonique pour l’équilibre américain, la question de l’Orégon ou de la Californie nous mit un jour dans le cas de rompre une alliance plus nécessaire à la balance politique de l’Europe que l’indépendance du Texas n’est nécessaire à celle du nouveau continent.

Les notes françaises contre l’annexion ont payé la convention du 29 mai sur la révocation du droit de visite. Cela n’est douteux pour personne, et, bien loin d’en faire un grief contre M. le ministre des affaires étrangères, nous reconnaissons volontiers que c’était là une nécessité de sa position. On n’obtient rien pour rien en ce monde, et l’alliance de la France et de l’Angleterre, par sa nature même, ne peut vivre que de tempéramens et de concessions réciproques ; mais encore faut-il que celles-ci soient sincères, et lorsque pour prix de la convention qui révoque les traités de 1831 et de 1833 nous avons consenti à compromettre nos anciens et précieux rapports avec les États-Unis, il faut que cette convention réponde à tout ce qu’en attend la France, et que celle-ci ne soit pas dupe d’un leurre. Notre commerce est-il désormais replacé sous la surveillance exclusive de notre pavillon, selon le vœu de la chambre et du pays ? C’est ce que conteste avec une grande autorité M. le comte Mathieu de La Redorte. Les précédens mis en lumière dans son discours et dans son écrit si substantiel, les abus possibles signalés par lui dans la pratique de la visite en mer pour constater la nationalité, pratique officiellement reconnue pour la première fois, l’extension donnée par les instructions au crime de piraterie, des assertions si graves et des faits si péremptoires ont jeté dans l’esprit public des doutes et des hésitations qu’il devient nécessaire de dissiper. Un débat nouveau et plus approfondi est désormais indispensable devant la chambre des députés.

La pairie, fatiguée de ce long débat, n’a pas permis qu’une discussion quelque peu sérieuse s’établît sur les autres paragraphes du projet d’adresse. M. le comte de Saint-Priest seul est parvenu à fixer pour quelques momens l’attention, en traitant la question de Buenos-Ayres, qu’il a éclairée par des développemens curieux. Les affaires de l’Océanie, celles beaucoup plus importantes de l’Algérie et du Maroc, ont été, d’un commun accord, réservées pour le débat qui s’ouvrira vendredi à la chambre des députés.

Les plus récentes nouvelles de Londres annoncent que les whigs ont repris confiance, et se regardent comme sur le point de ressaisir le pouvoir dans des conditions plus favorables que celles dans lesquelles il a été offert à lord John Russell. La résolution du cabinet tory est aujourd’hui connue ; on sait que sir Robert Peel ne proposera pas le rappel des corn-laws, et se bornera à demander la fixation d’un droit de 8 shillings, qui devrait être réduit chaque année de 2 sh., de telle sorte que la libre importation serait ainsi retardée de quatre années. Il est à remarquer que ce droit fixe est précisément celui qui fut proposé par lord John Russell en 1841, et contre lequel sir Robert Peel fit prévaloir son échelle mobile, qu’il déclarait définitive. Une telle proposition ne satisfera ni la ligue ni les tories, et, dans cette réprobation unanime, les whigs se flattent que le pouvoir pourrait bien leur revenir. Il est certain que le mouvement en faveur de la révocation des lois-céréales se développe chaque jour avec une rapidité prodigieuse dans les classes moyennes et populaires, et qu’on peut évaluer les inscriptions électorales provoquées par les agens de la ligue à près du tiers de la totalité des listes. D’un autre côté, il est constant que la majorité appartient encore à l’aristocratie territoriale dans le corps électoral aussi bien que dans les deux chambres du parlement ; et les difficultés que plusieurs membres du cabinet éprouvent pour leur réélection ne permettent pas d’en douter. La Grande-Bretagne est donc placée entre deux forces qui semblent devoir se paralyser l’une par l’autre, et, en face d’une pareille situation, il est plus naturel de prévoir l’impuissance du cabinet de sir Robert Peel que de compter sur la formation de celui de lord John Russell. Dans huit jours, le parlement sera assemblé, et le grand problème sera posé, sinon résolu.

L’Allemagne est toujours dans une agitation stérile et une fermentation sans résultat qui semblent passer à l’état chronique. On dirait qu’elle est condamnée à être toujours à la veille d’une révolution, mais jamais au lendemain. La Gazette Universelle de Prusse a publié les résolutions royales relatives aux diverses demandes formées par les états provinciaux, et l’attente générale d’une constitution pour le royaume a été encore une fois trompée. Pendant que les correspondans des divers journaux disputaient déjà sur le siége des états, que les uns plaçaient l’assemblée représentative à Berlin, les autres à Brandebourg, le roi préparait une manifestation qui ne laisse plus aucun doute sur sa résolution de maintenir l’état de choses existant. Ce prince a remercié la minorité des états de la province de Prusse de ce qu’elle s’est refusée à s’associer à la manifestation constitutionnelle émanée de la majorité, et de ce qu’elle a remis avec une pleine confiance tout l’avenir du pays et des institutions entre les mains du roi. Toutes les propositions tendant à la publicité des débats provinciaux, à la liberté de la presse périodique, à l’établissement du jury, ont été repoussées, et, si ces résolutions royales ont trompé de nombreuses espérances, elles ne paraissent pas avoir provoqué une agitation menaçante pour l’ordre public.

La Prusse essaie, en matière de religion, ce qu’elle a si heureusement exécuté en matière de douanes, et elle a formé à Berlin une sorte de Zollverein protestant. Malheureusement pour le cabinet prussien, les croyances sont plus récalcitrantes que les intérêts, et il n’y a rien à attendre, pour l’unité religieuse de l’Allemagne réformée, de ce synode où les discussions paraissent avoir été non moins amères que stériles. Le parti piétiste reprend, dit-on, le terrain qu’il avait perdu, et le roi paraît s’abandonner à cette tendance avec un redoublement d’énergie. — En Saxe, la lutte parlementaire, engagée avec tant de vivacité, a déjà perdu la plus grande partie de son ardeur, D’importantes publications périodiques ont été défendues, et la publicité des débats judiciaires sera probablement le seul résultat de cette session, qui semblait s’ouvrir à la veille d’une crise sérieuse. Le Wurtemberg est toujours occupé de l’état alarmant de la santé de son roi, et l’Autriche a reçu la visite de l’empereur de Russie avec une sorte d’indifférence et de froideur qui a, dit-on, vivement blessé le fier monarque. L’archiduc Étienne étant reparti pour Prague sans avoir attendu l’arrivée du tsar, on en a conclu que les négociations du mariage entre ce prince et la grande-duchesse Olga étaient rompues, et cette résolution de la cour impériale a été accueillie par l’opinion publique avec une satisfaction marquée. En résumé, ni à Rome, où l’empereur s’est incliné devant un vieillard, ni en Italie, où il a étonné plutôt que charmé les populations, ni dans l’Allemagne, qu’il a traversée avec rapidité, le tsar n’a rencontré les sympathies officielles ou populaires qu’il avait espérées. On assure que cet accueil l’a d’autant plus péniblement surpris, que le prince de Metternich aurait joué vis-à-vis de lui un double jeu en lui garantissant une réception cordiale à Rome, tandis qu’il engageait d’un autre côté le pape à mettre à profit l’occasion pour plaider énergiquement la cause des catholiques polonais. Ainsi s’expliquent l’embarras qu’ont trahi les réponses de l’empereur au pape et l’impression de mécontentement qu’il rapporte de son voyage.

Une révolution vient d’éclater au Mexique. C’est chose commune dans ce malheureux pays. On serait tenté de croire que le besoin de renverser chaque année le gouvernement établi est passé, pour les Mexicains, à l’état de principe. L’année dernière, à pareille époque, Santa-Anna quittait le continent, expulsé par les armes et par un décret du congrès national. Aujourd’hui c’est le tour du président Herrera. Paredes, qu’on pourrait à juste titre surnommer le faiseur de présidens, vient de lever de nouveau l’étendard de la révolte à San-Luiz Potosi. Pour tous ceux qui ont suivi la marche du gouvernement élevé en 1845, ce résultat était prévu. En divisant, dès les premiers jours de son entrée au pouvoir, l’armée mexicaine en quatre cantonnemens placés sous les ordres de quatre des généraux les plus influens du pays, le président Herrera avait signé sa déchéance. On pouvait deviner dès-lors qu’au moindre sujet de mécontentement, les généraux divisionnaires, ayant leurs troupes sous la main, se prononceraient contre l’autorité, et, sous un gouvernement sans principes arrêtés, sans patriotisme comme sans énergie, le prétexte ne devait pas se faire attendre. Paredes a su le trouver dans les susceptibilités froissées de l’amour-propre national. Recourant à un mot magique qu’il avait souvent exploité contre Santa-Anna, la défense de l’intégrité du territoire, il s’est dirigé sur Mexico à la tête de huit mille hommes. Paredes compte sur l’appui du parti fédéraliste, « pour empêcher, dit-il, le congrès de signer avec les États-Unis une convention humiliante. » En réalité, on ne pouvait mieux servir les intérêts de l’Union. Les États-Unis n’en posséderont pas moins la Californie, et ils courent la chance d’obtenir davantage. Les deux alternatives qui se présentent aujourd’hui leur sont également favorables. Si Herrera, secouru par Santa-Anna, qu’il vient de rappeler, triomphe de Paredes, le traité dont ils pressent la conclusion sera signé. Si Paredes, au contraire, parvient à renverser le gouvernement actuel, les embarras de finances, les troubles sans fin qui suivent les révolutions, le défaut de ressources militaires, l’empêcheront de soutenir efficacement la guerre contre les États-Unis, à supposer qu’il ait vraiment l’intention de la faire, ce dont il est permis de douter. Les départemens septentrionaux du Mexique, qui ne peuvent déjà plus résister aux sauvages, résisteraient encore bien moins aux troupes américaines, et la république perdrait non-seulement la Californie, mais toutes ses provinces du nord. De toute manière, cette crise, en interrompant les relations amicales des deux pays, ne fera qu’exalter l’ambition des États-Unis, et mettra le Mexique dans une situation pire que la situation actuelle. Quant au parti fédéraliste, que Paredes a déjà trahi dans trois occasions, il faudrait qu’il fût réduit aux derniers expédiens pour accorder encore sa confiance an général rebelle. Paredes est la personnification la plus complète du despotisme militaire ; son caractère même le porte à combattre les idées libérales. Fera-t-il tout à coup abnégation de ses principes ? Nous avons peine à le croire. Quoi qu’il en soit, la république mexicaine se trouve placée, par cette dernière révolte, entre la dictature de Santa-Anna et celle de Paredes, entre la guerre civile et la guerre étrangère, entre le démembrement et la dissolution. En présence de ces éventualités menaçantes, il est triste de penser à ceux de nos compatriotes qu’elles peuvent atteindre directement. Quelque confiance que nous ayons dans la fermeté du ministre espagnol auquel sont remis provisoirement nos intérêts, nous ne pouvons que déplorer les évènemens qui privent les Français établis au Mexique de la protection si urgente en ce moment du représentant de la France.



DE L'ENSEIGNEMENT DES LITTERATURES SLAVES.


M. Cyprien Robert, dont nos lecteurs n’ont pas oublié les travaux sur le monde slave, est chargé de suppléer M. Mickiewicz au Collège de France. Dans sa leçon d’ouverture, M. Robert a nettement indiqué le but de son cours : ce n’est point par des généralités brillantes qu’il veut conquérir son auditoire, c’est par l’attrait que les études sérieuses n’ont point encore perdu pour quelques esprits, et aussi par l’ascendant de ses propres sympathies pour la race slave, dont il a caractérisé le noble génie avec une émotion pénétrante. Le caractère même de cette leçon, accueillie par d’unanimes applaudissemens, et où des faits, des souvenirs attachans, tiennent la place d’aperçus dogmatiques, est d’un heureux augure pour la suite du cours.


I.

En paraissant au milieu de vous, messieurs, je ne puis, je ne dois pas vous dissimuler l’impression pénible dont je me sens saisi. Cette place que je viens occuper est celle d’un des écrivains les plus chéris, les plus populaires du monde slave ; beaucoup d’entre vous regrettent de ne plus entendre son éloquente parole, et seront portés à établir un parallèle sévère entre cette parole ardente et la mienne. — Je l’avoue, je n’aurais point accepté la position difficile qui m’était faite, si, en l’acceptant, je n’avais répondu aux désirs formellement exprimés par M. Mickiewicz, en même temps que j’obéissais à un instinct du cœur qui me pousse, depuis longues années, à défendre, partout où je le puis, la cause des Slaves. J’aime ces peuples, je les vois trop peu connus en France, et je sens tout l’avantage qu’il y aurait pour ma patrie à les mieux connaître. Voilà ce qui m’a déterminé à ne pas laisser cette chaire plus long-temps muette. Je me suis dit : L’affection qui m’a soutenu dans mes voyages et mes études saura bien me soutenir encore dans cette carrière nouvelle, inattendue pour moi, et où je m’engage peut-être avec témérité, mais non pas du moins sans dévouement.

J’aurai besoin, messieurs, de toutes vos sympathies pour conserver à cette chaire une partie bien faible de la renommée qui l’entoura à sa naissance. Grace à vous, cette renommée fut grande. Le retentissement des premières paroles sorties de cette enceinte fit créer presque aussitôt, dans diverses capitales du continent, sept autres chaires analogues à celle-ci. -Vous désirez, je pense, savoir où sont ces auditoires, attirés comme vous par l’attrait de nouveauté des questions slaves ; il ne peut vous être indifférent d’apprendre quel est le caractère spécial de chacun de ces cours. La marche qu’ils suivent peut, en effet, jusqu’à un certain point, nous éclairer nous-mêmes sur la marche à suivre ici.

Parmi les sept chaires de langue slave dérivées, pour ainsi dire, de celle de Paris, il y en a trois qui pourraient, avec le temps, acquérir une haute importance : ce sont celles de Berlin, de Pétersbourg et de Moscou. Un jeune érudit bohême, M. Cybulski, a été chargé d’initier le public berlinois aux mystères de la slavistique. On regrette que, dans sa timidité, M. Cybulski réduise presque son cours à un simple exposé de grammaire comparée : il paraît craindre, et non à tort peut-être, d’attirer sur son enseignement slave, au milieu de cette capitale allemande, une popularité dangereuse. A Pétersbourg, le savant professeur Preis semble également, quoique pour d’autres motifs, préoccupé de la crainte de faire du bruit. La rare étendue de ses connaissances philologiques ne l’aide qu’à lui faire trouver plus facilement les moyens d’éluder les faits généraux et les grandes questions littéraires du slavisme. Le programme de son cours embrasse quatre années. Au lieu d’offrir des tableaux d’ensemble, M. Preis marche lentement d’une peuplade à l’autre, sans paraître admettre chez les Slaves d’autre nationalité que celle des Russes. Commencé par des recherches sur les divers dialectes des tribus méridionales intermédiaires entre l’Italie et la Grèce, ce cours expose maintenant l’état des littératures slovaque, bohème et polonaise. Il se terminera par une grammaire générale des cinq langues de la race slave. On peut attendre du savant russe un monument durable de philologie comparée. M. Preis est peut-être, à cette heure, le premier des slavistes.

Le professeur de la chaire de Moscou, M. Bodianski, se signale par un esprit tout différent ; il représente la partie enthousiaste, inspirée, de l’érudition ; son programme reproduit d’ailleurs à peu près les divisions du cours de M. Preis : c’est une revue successive des différentes langues slaves, en commençant par celle des Bohèmes ; mais, à ces langues, M. Bodianski rattache la tradition vivante, le chant populaire, l’histoire nationale ; il s’applique même à constater autant qu’il le peut l’état actuel de chaque peuple. C’est à la fois le plus pratique et le plus ardent des slavistes ; seulement, en vrai Moscovite, il voudrait absorber tous les Slaves dans la nationalité russe.

La Russie possède encore deux autres chaires de littérature slave aux universités de Jarkof et de Kasan. A Jarkof, M. Sreznievski, laissant de côté les rapprochemens philologiques, appelle toute l’attention de ses auditeurs sur la nationalité et la littérature populaire des différens pays slaves. Quant à M. Grigorovitch, le professeur de Kasan, il se place à un autre point de vue. Son programme de 1844 annonce textuellement que « les premières leçons seront consacrées à tracer les frontières géographiques de chaque dialecte slave, et à raconter l’histoire de la formation de chacun de ces dialectes depuis les temps primitifs jusqu’au XIVe siècle. » Le professeur passera ensuite à la théorie de la langue sacrée, puis des langues serbe, carinthienne, bohême, lusacienne et polonaise, rattachant à cette grammaire comparée des observations théoriques sur la structure générale des langues humaines. A cette partie philologique succédera l’histoire littéraire slave, d’abord celle du moyen-âge du XIe au XVe siècle, puis celle de l’époque de transition (XVe et XVIe siècles), et enfin celle des temps modernes jusqu’à nos jours. Quoique sentant un peu l’hyperbole russe, le plan de ce cours est grand et logique ; nous apprendrons bientôt comment M. Grigorovitch tient ses promesses.

Il faut l’avouer, le cabinet de Pétersbourg, par l’intermédiaire de ses curateurs, donne à ces quatre professeurs un programme large et libéral. Il les autorise à traiter non seulement des langues et des littératures, mais encore des différentes nationalités slaves sous les points de vue les plus divers. Leur ethnographie, leur histoire, l’état de leur pays et même de leur législation, tout rentre dans ce vaste cadre.

Ce n’est pas seulement la Russie qui se préoccupe du slavisme : l’Allemagne savante s’en préoccupe également. On enseignait déjà depuis long-temps la langue bohême à l’université de Vienne. Le gouvernement autrichien vient de créer deux chaires nouvelles pour l’étude de la même langue. Les élèves de l’Institut polytechnique assistent à l’un de ces cours ; l’autre se fait à l’académie Joséphinique. Le programme tracé en 1844, avec l’autorisation du cabinet impérial, par le professeur de cette dernière chaire, M. Hromatko, offre les plus grandes analogies avec le programme moscovite de l’université de Kasan.

Les mêmes tendances se manifestent dans le nord germanique ; à Leipzig le savant M. Jordan, à Breslau M. Tchelakovski, tout comme M. Cybulski à Berlin, s’efforcent de rivaliser avec les professeurs russes. On ne peut même guère douter qu’ils ne l’emportent sur ces derniers pour l’érudition malheureusement ils ont à lutter contre la disposition secrète de leurs auditoires allemands, qui, dans un esprit de rivalité jalouse, ne laisseraient peut-être pas impunie l’expression d’une pensée franche et libre sur le passé et l’état présent des littératures slaves. Ainsi forcément restreints au domaine philologique, ces professeurs se renferment dans des études comparatives sur les différentes langues slavones. Il est vrai qu’à Breslau M. Tchelakovski ose consacrer une partie de ses leçons à la littérature et même à l’histoire ; mais son objet principal demeure néanmoins la philologie, pour laquelle tous ces professeurs affectent, non sans motifs, une grande prédilection. Nous sommes donc forcés de le reconnaître, beaucoup plus éclairés, plus avancés que la Russie dans la voie libérale, les états de l’Allemagne se montrent cependant, vis-à-vis des chaires slaves qu’ils ont fondées, beaucoup moins tolérans que le gouvernement russe.

Quand on pense que c’est sous le sceptre du tsar que la liberté de discussion, pour les plus importantes questions de la littérature slave, est réduite à s’épanouir, on ne peut se défendre d’un sentiment de joie, en voyant un auditoire à la fois slave et français s’assembler ici, dans cette capitale de la pensée, chez le peuple qui a le cœur le plus sympathique et la parole la plus libre du monde. On se sent porté à remercier du fond de l’ame les hommes d’état dont la sage prévoyance a fondé cette chaire, où l’on peut réparer toutes les omissions, toutes les pénibles réticences imposées aux autres chaires slaves, et débattre sans crainte toutes les questions qu’on évite ailleurs. Le moins que l’opinion publique pût désirer pour la chaire de Paris, c’était sans doute qu’elle ne se montrât sous aucun rapport inférieure aux chaires russes. Aussi avait-on choisi pour représenter le slavisme parmi nous un des hommes les plus aptes à atteindre ce but, un homme dont les poèmes intraduisibles, quoique cependant traduits dans toutes les langues de l’Europe, sont presque passés chez les nations slaves à l’état de chants populaires, un homme dont plusieurs ouvrages ont eu jusqu’à vingt éditions dans des contrées où deux éditions en représentent dix pour notre pays. Je ne puis en dire davantage sur ce sujet. Sans des circonstances impossibles à prévoir, je n’aurais jamais paru dans cette enceinte. Ma place et mon devoir étaient ailleurs. Je ne suis point un savant, mais j’aime les Slaves, j’ai vécu près de dix ans voyageur au milieu d’eux, et c’est avec une sympathie profonde que j’ai étudié leur état social et leur littérature. Voilà mes seuls titres à venir suppléer ici l’un des plus grands écrivains du Nord. S’il suffisait d’une vive affection pour être toujours persuasif et vrai, personne ne parlerait des Slaves avec plus d’éloquence et de vérité que moi : personne au moins, je le sens, ne parlera d’eux avec plus d’amour.

Ce qui m’encourage surtout, c’est la certitude de ne pas travailler seul. Ce que je ne pourrai faire, d’autres le feront ; là où je me tromperai, il s’élèvera des voix empressées à me rectifier. Les questions restées jusqu’ici les plus obscures se trouveront bientôt éclairées d’un jour nouveau : comment en douter, quand on voit les efforts que font partout les Slaves pour conquérir la science, pour s’élever enfin au niveau des grandes nations civilisées ? On ne sait pas assez quelle moisson d’idées nouvelles et de faits encore inconnus se cache dans ces littératures, dans ces langues jusqu’à présent dédaignées, quoique ceux qui les parlent occupent géographiquement les deux tiers de l’Europe. Depuis tant de siècles que les slavistes travaillent obscurément ensevelis dans leurs bibliothèques, comme des moines au fond de leurs cellules, depuis si long-temps que ces hommes laborieux vivent et meurent cloués à leur tâche par un destin ingrat, sans pouvoir attirer sur les questions slaves la moindre attention, ils ont entassé dans tous les genres systèmes sur systèmes. Enfin le moment d’une juste appréciation semble arrivé pour eux.

Il y a trente ans, qui pensait aux Slaves ? Il y a dix ans, quoique l’attention fût déjà éveillée à leur sujet, qui songeait à s’occuper de leurs langues ? Et aujourd’hui voilà que tout à coup huit auditoires, dans autant de grandes villes, s’assemblent pour étudier les littératures slaves. Ces langues, naguère encore repoussées par l’aristocratie même des empires dont elles sont l’expression nationale, ces langues tendent maintenant à devenir, comme l’allemand ou l’anglais, une branche indispensable de l’enseignement public. L’honneur de ce changement si rapide de l’opinion de l’Europe à l’égard des Slaves est dû en grande partie à la France, dont on retrouve l’action bienfaisante partout où il y a une justice à rendre, une réhabilitation à opérer. La réhabilitation de la race slave semble devoir être l’œuvre du siècle ; aussi voyons-nous le siècle, fidèle à sa mission, appeler de lui-même les Slaves à venir plaider leur cause devant lui.


II.

Les Médicis, au moyen-âge, avaient fondé à Florence une chaire où l’on enseignait le dialecte illyrien de Raguse, uniquement parce que Venise, la rivale de Florence, gouvernait alors et opprimait les pays illyriens. Un motif analogue doit décider la France à propager l’étude des questions slaves. Il est remarquable, en effet, que partout où des populations de langues et de mœurs différentes se trouvent mêlées aux Slaves, sous un même gouvernement, comme en Prusse, en Autriche, en Hongrie, les Slaves se distinguent de leurs rivaux en ce qu’ils forment dans ces états le parti français, le parti qui réclame constamment les lois, l’influence sociale, et même l’alliance de la France. N’y eût-il pas d’autre motif, celui-ci suffirait déjà pour expliquer l’existence d’une chaire slave à Paris.

Cette chaire a un double but, littéraire et historique. Le but littéraire est général ; il intéresse plus ou moins tout le monde, sans faire acception d’aucun pays. Le but historique, au contraire, nous semble rattaché d’une manière spéciale aux intérêts français ; il s’agit de montrer le plus possible, à l’aide de l’histoire, les liens de sympathie qui ont de tout temps uni les Slaves à la France.

Pour la partie purement littéraire de son programme, cette chaire ressemble à toutes les autres. On lui demande d’expliquer, de commenter les plus beaux monumens des littératures slaves, on lui demande de la critique. Seulement cette critique doit porter l’empreinte de l’esprit français, c’est-à-dire être indépendante, impartiale ; elle doit tendre aux généralités, embrasser les divers points de vue slaves, mais, autant que possible, les dominer tous, les subordonner tous au point de vue européen. Le plus beau privilège de la critique française (et ce qui distingue surtout l’enseignement du Collège de France), c’est l’art de vulgariser, de grouper les faits épars, de résumer en un faisceau tous les travaux isolés, en un mot de donner au monde des formules. Certes, amener à des formules générales, réduire en corollaires toutes les questions de la slavistique, serait une rude tâche. On se plaint déjà de la difficulté de résumer l’érudition allemande, quoique cette érudition se serve d’une langue unique et qu’elle ait une foule de points connus. Que serait-ce donc s’il fallait résumer l’érudition slave, qui s’entasse depuis des siècles en cinq langues différentes ? Aussi n’aurai je point la vanité d’y prétendre. Pour la partie de pure érudition, je m’efforcerai d’être aussi bref que possible. Je sens d’ailleurs tout ce qu’aurait ici de fastidieux un cours d’érudition slavistique : l’importance de pareilles questions ne peut être bien sentie que dans les pays slaves. Je me contenterai donc d’indiquer, sur chacune de ces questions, la donnée générale, et de présenter le dernier résultat. — Les monumens de la littérature nationale, surtout les poésies, les chants et les légendes populaires, telle est l’inépuisable mine d’où je tirerai mes principales ressources ; mais à cette partie attrayante et facile je devrai en joindre une autre plus importante, comme aussi plus épineuse, et où chaque parole devra être soigneusement pesée : je veux dire l’appréciation historique.

Dans cette seconde partie de ma tâche, il s’agit d’éclairer par l’histoire les tendances de la littérature, il s’agit de faire bien comprendre la véritable situation des différens peuples slaves dans leur rapports internationaux et dans leurs relations morales avec la France. Il y a là évidemment un but pratique, un but d’utilité nationale. Il s’agit dans cette partie du cours de faire servir la littérature à entretenir, à cimenter l’antique lien d’amitié qui n’a jamais cessé d’exister entre la France et les Slaves de la Pologne, de l’Autriche, de l’Illyrie. Cette force d’attraction qui existe entre les deux races slavone et française agit vraiment avec une sorte de pouvoir magnétique. Jetez les yeux sur un bateau à vapeur où se trouvent des voyageurs de toutes les nations. Le Slave de Pologne, de Bohême, de Dalmatie, le Russe même, à qui va-t-il d’abord ? Au Français ; c’est avec le Français qu’il se lie, qu’il fraternise de préférence. Les Slaves sont de tous les peuples ceux dont le caractère ressemble le plus au nôtre, ceux qui s’amalgament le plus vite avec nous. Il n’y a pas un slaviste qui ne pense (et j’ai moi-même entendu dire mille fois aux paysans d’Illyrie et de Bohême) que si, au lieu de l’épaisse muraille du corps germanique, c’était le Rhin seul qui les séparât de la France, il y a des siècles qu’il n’existerait plus de frontière entre eux et nous.

Ne verrait-on d’incontestable dans tous ces faits que le besoin irrésistible chez le Polonais de concourir à tout ce qu’entreprend la France, de tels symptômes sont assez graves pour mériter notre attention. Qu’on réfléchisse que du temps de Napoléon le cadre des légions polonaises a toujours été complet. A mesure que leurs rangs s’éclaircissaient sous le canon des rois absolus, les places vides étaient aussitôt prises par de nouveaux venus, et l’on a calculé que deux cent mille Polonais ont ainsi succombé sous le drapeau français depuis la révolution. Deux cent mille volontaires polonais morts pour soutenir la France dans ses jours de péril ! n’est-ce pas assez pour établir un lien éternel entre les deux nations ?

Quant à l’esprit général de mes appréciations historiques, je le résume en deux mots :

C’est comme Français que je compte esquisser les évènemens, signaler les tendances des peuples slaves. N’ayant chez aucun de ces peuples le droit de cité, je m’abstiendrai religieusement de prendre parti dans les querelles qui les divisent, excepté pour les cas où l’humanité serait en cause. Loin de me blâmer de ma neutralité, les Slaves s’en réjouiront, je l’espère, comme d’une garantie de plus en leur faveur. Ce cours différera donc essentiellement de tous ceux dont on a vu plus haut les programmes, et qui partent, les uns de l’idée russe, les autres de l’idée polonaise. Notre seul guide, à nous, sera l’opinion libérale et l’intérêt de la France.

Pour mieux rattacher l’histoire et les tendances slaves aux grandes questions qui intéressent la France, et en même temps pour éviter de nous enrôler sous le drapeau historique, soit de la Pologne, soit de la Russie, c’est-à-dire pour mieux rester dans la question slave pure, nous porterons notre principale attention sur les Slaves du midi, qui sont, géographiquement du moins, les plus voisins de la France, sur ces Illyriens dont les rivages se voient d’Ancône, sur ce grand peuple dispersé qui borde à la fois les rivages autrichiens de l’Adriatique et les rivages turcs de la mer Noire. Montrer le rôle traditionnel de ce peuple dans la Méditerranée, ses connexions anciennes et actuelles avec la Grèce et avec Constantinople, révéler la part trop ignorée qu’il a eue et qu’il aura toujours dans la solution des questions orientales, attirer en un mot l’attention publique sur les Slaves de la Méditerranée, c’est évidemment servir la France, qui a dans ce grand lac européen de si graves intérêts engagés. On s’est trop habitué à ne voir de Slaves que dans le nord ; on ne réfléchit pas que leurs plus fortes positions sont au contraire dans le midi, et que depuis un quart de siècle leur principal front d’attaque est tourné vers les mers grecques, le Bosphore et l’Asie.

Je viens de signaler le but littéraire et le but historique, les motifs d’utilité scientifique et d’utilité sociale qui semblent avoir dirigé notre gouvernement dans la création de la chaire slave. Il me reste à exposer de quels moyens je compte me servir pour atteindre le double but assigné à ce cours par ses fondateurs.


III.

Deux méthodes se présentent pour enseigner les littératures slaves, la méthode synthétique et la méthode d’analyse. Vous devinez, messieurs, quelle méthode sera la mienne. Les savantes synthèses panslavistes adoptées par les professeurs des pays slaves seraient ici, croyez-moi, une impossibilité. Quand on n’est pas né Slave, avant d’envisager philologiquement toutes les langues et les littératures slaves en masse, il faut d’abord en connaître une suffisamment ; il faut autant que possible connaître la plus ancienne, la plus simple, celle qui donne le mieux la clé de toutes les autres. De même, pour bien apprécier la race slavone dans son ensemble, il est utile d’étudier d’abord les tribus de cette race qui, dans leurs mœurs, leurs lois, leur poésie, ont conservé avec le moins d’altération le type originel.

Cette langue, cette nation, cette poésie primitive slave, je crois les avoir trouvées en Illyrie. On me demandera sans doute comment je suis arrivé à cette conviction. Parti de l’idée qu’au fond de toute grande race il y a la tribu-mère, comme à l’origine de toute famille de langues il y a la langue-mère, j’avais cherché durant des années cette tribu et cette langue dans le nord de l’Europe. Nulle part je n’avais reconnu leur présence. Trouvant les Polonais et les Tchèques de Bohême dépositaires des plus anciens documens connus de l’histoire slave, j’en avais d’abord conclu que ces deux nations devaient être les plus anciennes, les plus originales de la famille slavone ; mais, en parcourant leurs provinces, je me convainquis de mon erreur. Le latinisme a trop profondément modifié le caractère primitif de la Pologne et de la Bohême, il est entré trop avant dans la vie même de l’homme des champs, et dans les cités le travail des idées modernes se fait trop sentir, pour qu’on puisse désormais, au milieu d’une telle fermentation, démêler aisément chez ces deux peuples le type natif de la race.

Après de vaines recherches, je me résignai enfin à aller demander ce type aux Russes ; mais je trouvai chez eux le génie slave aussi défiguré par les importations asiatiques, qu’il l’est en Pologne par les importations occidentales. Désespéré, je passai alors chez les Slaves qu’on dit barbares. — Tout avait contribué à m’y pousser. Le Polonais de Varsovie m’avait renvoyé aux montagnards cracoviens, aux Gorals indomptés des Karpathes, comme aux plus fidèles gardiens du caractère national. Les Russes de Moscou m’envoyaient à leur tour aux Russines de l’Oukraine et de la Gallicie, comme aux fondateurs de leur empire. Arrivé en Oukraine, je trouvais les mœurs, les légendes, les usages, toute la vie russine, tellement remplis de souvenirs méridionaux, que j’étais forcé d’aller chercher encore plus loin, dans le midi et dans l’orient, la fée gardienne du berceau slave. Ayant enfin traversé le Danube, je ne tardai pas à retrouver le Kosaque de l’Oukraine, le Russine de la Gallicie, le Goral polonais des Karpathes et le Goral bohême des Sudètes, en un mot toutes les tribus primitives des autres nations slaves admirablement résumées dans l’Illyrien des Balkans. Tout ce qui, chez les autres peuples slaves, ne vit plus qu’à l’état de légende et de mythe obscur s’offre encore à l’état de loi vivante dans cette immuable et poétique Illyrie. Ne devais-je pas en conclure que je touchais enfin au roc vif, au terrain de première formation, que les Serbes d’Illyrie étaient vraiment les plus anciens des Slaves ?

Pour obtenir une plus complète évidence, je me mis à jeter dans le creuset de la critique ceux des historiens modernes qui font émigrer en masse la nation serbe du nord au sud, et qui n’admettent pas de population slavone entre le Danube et la Grèce avant l’ère chrétienne ; je me convainquis bientôt du peu de valeur des raisons qu’ils allèguent à l’appui de leurs théories historiques. Les traditions populaires vinrent ajouter leurs poétiques inductions aux preuves que je venais d’obtenir. Quantité de mythes grecs ne s’expliquent bien que par les mœurs slaves. Les chants héroïques les plus anciens de l’Illyrie s’accordent à regarder comme Slaves les Illyriens d’avant Jésus-Christ. Les antiquités du pays m’offrirent de nombreux vestiges de la lutte acharnée des Slaves contre Philippe et Alexandre-le-Grand dans le nord de la Macédoine, et sur l’Adriatique contre les flottes des Romains. Les Croates enfin me montrèrent, cachée dans un vallon de la Zagorie, la ruine barbare de Krapina, avec sa légende des trois frères Tchek, Lekh et Rouss, qui, pour fuir le joug de Rome, émigrèrent au-delà du Danube, et devinrent les pères des trois grands peuples, bohème, polonais et russe. Voilà comment j’ai été conduit à reconnaître que les Slaves ne viennent pas du nord, mais que leur berceau est dans le midi, près du berceau des Pélages.

Sans doute, la Providence semble avoir donné pour toujours à cette race de pâtres et de laboureurs la steppe sans bornes, afin qu’ils y moissonnent le blé de leurs repas et le fourrage pour leurs troupeaux ; mais ce champ héréditaire de la grande famille slave est nu ; il est ouvert à toutes les invasions. Ni la Pologne ni la Russie ne nous offrent aucune de ces chaînes de montagnes stratégiquement inattaquables, et où les nations vaincues peuvent se retrancher pour des siècles en attendant de meilleurs jours. Le Caucase, vous le savez, n’est pas slave ; loin de protéger la steppe, il n’a pas cessé, depuis le commencement du monde, d’y lancer la dévastation. Où sera donc le château fort, le refuge national de cette race de colons répandus dans toute la partie basse du globe, qui, comme un océan à sec, s’étend de la Chine à la Russie ? Quelle digue les défendra contre de nouvelles inondations d’hommes et contre l’attaque des idées étrangères à leur génie ? Je ne connais pas, pour la race et pour le génie slave, de meilleur rempart que la double chaîne d’Alpes habitées par les Illyriens et traversées par le Danube.

Le fleuve indompté qui fut d’abord la limite du monde habitable, qui sépara ensuite, durant deux mille ans, l’homme de la tente et l’homme de la cité, ce fleuve ne permit jamais ni aux hordes nomades, ni aux conquérans civilisés, d’altérer profondément la physionomie de ses rives. Après avoir, pendant tant de siècles, roulé les débris des armées romaines et les trésors pillés de Byzance, après avoir vu le naufrage de vingt empereurs depuis les Hohenstaufen jusqu’aux rivaux de Napoléon, le fleuve d’Illyrie continue de rugir au milieu des ruines. Les belliqueuses tribus campées sur ces rivages paraissent toujours prêtes, comme au temps d’Attila, à s’élancer sur leurs ennemis. Il est vrai que le Danube semble enfin vouloir adoucir sa voix tonnante, et murmurer aux oreilles des peuples qui boivent ses ondes les mots de paix et de fraternité. Il est vrai que pour la première fois on peut en sécurité le suivre dans tout son cours, remonter ses affluens jusqu’aux gorges les plus inaccessibles des Balkans, et visiter sans crainte des tribus dont l’Europe, jusqu’ici connaissait à peine le nom ; mais ces tribus n’en restent pas moins obstinées dans leurs mœurs natives. Toujours occupées de guerres au-dedans ou au dehors, pour leur compte ou pour celui des monarchies voisines, elles sont encore ce qu’elles étaient il y a mille ans. Ce sont incontestablement les moins mélangées d’entre les tribus slaves.

On connaît maintenant les motifs qui m’amènent à présenter les Illyriens comme ceux de tous les Slaves qui ont le mieux conservé le type moral et les traits de l’antique physionomie slavone. Ce type est surtout empreint dans les divers dialectes dont se compose la langue de l’Illyrie. L’illyrien primitif, devenu au moyen-âge la langue d’église, nous paraît celui de tous les idiomes slaves qui offre les caractères d’antiquité les plus incontestables, et qui, par conséquent, s’approprie le mieux à un cours d’études linguistiques sur cette famille de langues. S’il devient un jour possible d’ajouter à ce cours général un cours pratique et spécial, un cours de grammaire et d’explications philologiques, ce sera l’illyrien, messieurs, qui en formera la base, ce sera l’illyrien dont nous lirons en commun les auteurs classiques. Puisse ce résultat m’être accordé ! je le regarderai comme mon plus beau triomphe.

J’ajouterai en finissant un dernier mot sur les résultats généraux auxquels cette chaire me semble destinée à concourir. On a prétendu qu’une pensée de propagande à l’extérieur avait inspiré la création de la chaire slave de Paris. Si vous entendez par propagande cette agitation qu’appelle une grande partie de la jeunesse slave, et qui consiste à surexciter, par tous les moyens possibles, les passions des opprimés contre une oppression qu’il semble bien difficile de secouer dans, le moment actuel, j’avouerai franchement qu’une telle propagande me paraît imprudente et cruelle ; mais, en retour, aucun effort ne me coûtera pour propager les idées de liberté, par la fraternité et le pardon, au sein de ces sociétés malheureuses, où tout respire encore la haine et la guerre. Je verrais le plus ardent de mes vœux accompli, si je pouvais contribuer à convaincre les Slaves que ce n’est point par des doctrines exclusives et haineuses, mais en se tendant tous la main les uns aux autres, et surtout en sachant placer héroïquement, au-dessus même de leur intérêt national, l’intérêt du genre humain, qu’ils parviendront enfin à intéresser l’Europe entière et à émanciper leur patrie.

Sans doute, le joug des Slaves est dur. En traversant ces masses d’hommes asservis, on conçoit le désespoir qui porte les ames énergiques de ces contrées à saisir la plume comme un poignard, à se jeter dans la littérature comme dans une guerre acharnée. Quoique sympathisant avec ces martyrs, vous ne me demanderez pas la véhémence de leur langage. Ma position ici n’est point ce qu’elle serait ailleurs ; ici je dois m’interdire religieusement toute tendance à imposer mes opinions ; je dois exposer les faits et les idées, et laisser chacun des auditeurs juger en lui-même suivant sa conscience. Le professeur de cette chaire a pour unique mission d’observer et de dire ce qu’il voit : il est, il doit rester voyageur en pays slave. Cette absence de tout esprit de parti me paraît la première de toutes les conditions pour parler sur des sujets et devant un auditoire où sont représentées des nations opposées entre elles, les unes opprimées, les autres oppressives, toutes encore séparées par une foule d’antipathies.

Ce n’est pas une tâche aisée que d’aborder, même littérairement, les questions du slavisme. Chacune de ces questions est un drapeau derrière lequel se groupent des légions de combattans, impatiens de résoudre par l’épée les problèmes que la plume a posés.

La conduite des cabinets d’Allemagne vis-à-vis des royaumes slaves qu’ils ont assujettis n’est certes pas de nature à calmer l’irritation des vaincus. Le génie absolu de l’Allemagne ne sait opposer au mouvement panslaviste qu’un plan général de germanisation. C’est surtout dans la Silésie et la Prusse orientale que l’administration prussienne fait les plus grands efforts pour obliger les enfans polonais à apprendre l’allemand. Les Slovaques de Hongrie subissent de la part de l’aristocratie maghyare un traitement peu différent. Dans un tel état de choses, faut-il s’étonner que la Russie parvienne à se poser en apparence comme la seule puissance vraiment amie des Slaves ? Il serait imprudent de se le dissimuler, les chaires de littérature slave de l’empire russe sont fondées dans des intentions peu favorables à l’Europe. Aux examens du dernier semestre de 1844, le professeur de la chaire de Moscou terminait son discours de clôture en encourageant les Slaves de Bohême et de Hongrie à résister aux tentatives de l’Autriche pour leur enlever l’idiome de leurs pères. L’orateur ajoutait qu’ils ont derrière eux, pour les soutenir, la Russie, et que, s’ils oubliaient leur langue, on verrait, au bout de cent ans, les savans russes revenir, non sans escorte probablement, enseigner le slavon aux lieux où cet idiome est né.

Dans de pareilles circonstances, n’est-il pas clair qu’une appréciation des littératures slaves, faite à Paris sans aucun esprit de système, pourrait obtenir avec le temps les plus utiles résultats ? Il suffit pour cela que notre but à tous soit un but de conciliation, et que nous évitions avec le plus grand soin de nous enrôler avant l’heure dans aucun des partis belligérans. Entre l’Allemagne qui redoute et arrête le développement slave, et la Russie qui s’indigne de voir ce développement entravé, la France semble appelée à exercer bientôt une glorieuse médiation. C’est à vous, messieurs, qui vous intéressez aux questions slaves, qu’il appartient de former l’opinion, et de préparer la France au rôle que la Providence lui réserve dans un avenir peut-être plus prochain que nous ne pensons.




HISTOIRE DE LA MARINE FRANCAISE, par M. le comte de la Peyrouse


Chaque jour les intérêts de notre marine s’identifient davantage avec les intérêts les plus vitaux du pays et se lient plus étroitement au développement de la grandeur nationale. Dans la faveur qui s’attache aujourd’hui à l’accroissement de notre puissance navale, on pourrait reconnaître sans trop d’efforts une de ces inspirations heureuses que Dieu met au cœur des peuples qu’il protège, et comme un nouveau gage des destinées éclatantes réservées à notre pays. Il importe de venir en aide à cet élan national, et de raffermir incessamment des sympathies dont la date est trop récente encore pour qu’il ne soit déjà plus nécessaire de les fortifier contre les tendances opposées. Toute publication qui a la marine pour objet a donc en ce moment un intérêt pour ainsi dire de circonstance, et la plus futile n’aurait-elle pour effet que de tenir l’ardeur du public en haleine et de hâter la diffusion du vocabulaire maritime, qu’il y aurait encore lieu, pour les amis de la marine, d’en accueillir avec joie l’apparition. A plus forte raison doivent-ils applaudir aux publications sérieuses qui peuvent répandre quelques lumières sur le passé et sur l’avenir de notre puissance navale. De ce nombre est l’ouvrage que publie M. le comte de la Peyrouse [1], et qui retrace l’histoire de la marine française depuis son origine jusqu’à la paix de 1733.

Cet ouvrage, qui a coûté à l’auteur quatre années de recherches laborieuses, s’adresse particulièrement aux hommes d’état et aux marins. Aux premiers, M. le comte de La Peyrouse a voulu montrer les destinées du pays étroitement associées à celles de sa marine ; aux seconds, il a raconté, en homme spécial, les grandes journées de Beveziers et de La Hogue, d’Ouessant et de la Dominique. Il leur a décrit, d’après les documens les plus authentiques, les mêlées où Tromp et Ruyter lançaient leurs brûlots, les lignes savantes et les évolutions étudiées de Keppel et de M. d’Orvilliers, les brusques assauts et les infatigables efforts de Suffren. Il a discuté tous ces systèmes, et il a fait ressortir avec talent ce qu’ils pouvaient avoir d’applicable à notre époque. M. de La Peyrouse ne s’en est point tenu là : il a compris que l’histoire de notre marine resterait incomplète, si on n’en étudiait la formation successive, si on ne recherchait l’origine et l’esprit de ses institutions, si on ne mettait en saillie les moyens employés par Colbert pour donner naissance à cet immense établissement naval porté par lui à une telle hauteur, qu’après l’en avoir laissé déchoir, nous n’avons jamais pu l’y faire remonter. Cependant, à diverses époques, de grands efforts ont été tentés pour relever notre puissance navale, et il fallait en tenir compte. Il importait surtout de consacrer un examen tout particulier à la restauration de la marine sous Louis XVI, car cette restauration a décidé du plus grand évènement qui, après la révolution française, ait modifié l’état politique du monde : l’émancipation des colonies anglaises dans l’Amérique du Nord. L’auteur, nous sommes heureux de le constater, n’a manqué à aucune des conditions de ce programme.

Dans le premier volume, il nous conduit jusqu’à la guerre de la succession. Ce sont là les temps héroïques de la marine française. Ses défaites même ont alors un grand caractère et comme un reflet de la victoire ; malheureusement il règne sur toute cette période glorieuse, par suite du peu de clarté et de précision des documens originaux, une certaine obscurité qui nous semble diminuer un peu l’intérêt de ces nobles récits. D’ailleurs, les noms de Duquesne, de Tourville, de Jean Bart et de d’Estrées ont une popularité de vieille date, et il est difficile de raconter l’histoire de leurs combats sans recourir aux mêmes sources où ont déjà puisé des publications en possession de la faveur publique.

Le deuxième volume nous entretient d’évènemens dont la connaissance est en général moins répandue. Il s’ouvre à la guerre de la succession et se termine en 1762, au moment où la France subit ce traité de Paris par lequel, après avoir perdu trente-sept vaisseaux de ligne et cinquante-six frégates, après avoir grevé ses finances de la somme énorme de 1,350 millions, elle souscrit encore à la perte du Canada et de l’Inde, de la plus grande partie de la Louisiane, de la Grenade, Saint-Vincent, la Dominique et Tabago, et de ses établissemens du Sénégal. La destruction des fortifications de Dunkerque est stipulée par ce traité, et une convention particulière impose à la France la présence d’un commissaire anglais dans ce port.

La paix fut ici plus désastreuse que ne l’avaient été les trois guerres soutenues pendant ce demi-siècle. En effet, la guerre de la succession d’Espagne, terminée en 1713, et pendant laquelle s’illustrèrent Duguay-Trouin, Forbin et Cassard, cette guerre qui vit la journée douteuse de Malaga et le désastre de Vigo, n’avait porté aucune atteinte irréparable à l’honneur de nos armes, et, bien qu’elle eût consacré pour quelque temps la prépondérance maritime de l’Angleterre, elle n’empêcha point, en 1740, nos flottes réunies à celles de l’Espagne d’entreprendre de relever la fortune de notre pavillon. On vit alors, après vingt-sept années de paix, une armée composée de dix-sept vaisseaux français et de seize vaisseaux espagnols, commandée par un vieillard de quatre-vingts ans [2], sortir audacieusement du port de Toulon pour aller présenter le combat à trente-cinq vaisseaux anglais, parmi lesquels on comptait sept vaisseaux à trois ponts et quinze frégates ou brûlots. Quelques années après, l’amiral de l’Étenduère, protégeant, avec huit vaisseaux, un convoi de deux cent cinquante voiles, rencontre près du cap Finistère vingt-trois vaisseaux anglais aux ordres de l’amiral Hawke, et sauve son convoi après un engagement glorieux. Enfin, en 1756, la reprise des hostilités est signalée par la victoire de La Galissonnière sur l’amiral Byng. Un pareil début est loin d’indiquer le honteux dénouement réservé à la lutte qui vient de s’engager. Par quelle série de fautes ce dénouement fut-il préparé ? comment, en un mot, perd-on une marine ? Voilà ce que M. le comte de La Peyrouse s’est proposé d’étudier et de développer dans le second volume de cette histoire, qui mérite à lui seul une lecture attentive et réfléchie.

Le troisième volume commence avec le règne de Louis XVI. Ce qu’on est convenu d’appeler l’orgueil de Louis XIV, et qui n’était peut-être que le profond sentiment de la grandeur nationale, avait créé la marine française. Le patriotisme pieux et éclairé d’un roi honnête homme se chargea d’en rassembler les débris et de faire sortir la France de l’abaissement dans lequel elle était tombée. On lira avec intérêt, dans ce volume, le magnifique épisode des guerres de Suffren dans l’Inde, et la campagne de M. de Grasse aux Antilles, terminée par le désastreux combat du canal de la Dominique. Tous les détails de cette funeste journée, qui nous coûta cinq vaisseaux, ont été, de la part de l’auteur, l’objet d’une étude approfondie, et sont présentés par lui avec une grande lucidité En présence de l’ennemi depuis trois jours, le comte de Grasse, dont l’intérêt était d’éviter le combat, puisqu’il était à la veille d’opérer sa jonction avec une force considérable que lui amenait l’amiral espagnol, le comte de Grasse se vit conduit, par un concours de circonstances funestes et par une sorte de fascination, à risquer un de ces engagemens, pour ainsi dire, involontaires, où l’irrésolution des manœuvres et l’indécision des capitaines, ignorans de la pensée du chef, ne peuvent aboutir qu’à un affreux désastre. L’histoire de notre marine est pleine de fautes semblables. On verra, au contraire, au début de la guerre de 1778, l’amiral Keppel ne point craindre d’engager sa responsabilité et d’affronter l’irritation du peuple anglais pour sauver, par une retraite opportune, la flotte de la Manche. Que de fois nous avons eu à regretter que nos officiers-généraux n’aient point eu cette vigueur de caractère, que, pressés par des circonstances difficiles, ils n’aient point su mettre un terme à leurs hésitations en abordant franchement l’ennemi ou en se retirant devant lui, comme le fit Keppel, quand il en était temps encore ! Mais cette fermeté d’esprit n’appartient pas toujours aux hommes les plus intrépides sur le champ de bataille, et nos amiraux, plus soucieux de leur réputation que de la fortune du pays, ont rarement possédé cette vertu qui fait les grands citoyens et qui consiste à braver au besoin l’opinion publique pour accomplir son devoir, vertu non moins nécessaire au commandant d’une armée qu’à l’homme d’état qui préside aux destinées d’un empire, et que, dans notre nouveau langage, nous avons appelée courage politique.

Quelque fâcheux que pût être l’effet produit par la défaite du comte de Grasse et par la levée du siège de Gibraltar, qu’avaient inutilement entrepris les armées alliées, nous avions cependant obtenu de trop grands succès dans cette guerre, qui immortalisa les noms des comtes d’Estaing et de Guichen, de Ducouédic et de La Mothe-Piquet, et où Suffren se fit une place à part, pour n’être point en droit d’exiger une paix honorable. Aussi cette nouvelle période, commencée par l’insurrection des provinces américaines et terminée par leur entier affranchissement du joug de la Grande-Bretagne, eut pour la France, outre ce grand évènement, d’avantageux résultats que M. le comte de La Peyrouse a soin d’enregistrer. « La France acquit en toute propriété les îles de Saint-Pierre et Miquelon à Terre-Neuve, et celles de Sainte-Lucie et Tabago aux Antilles. Aux Indes orientales, elle rentra en possession de Pondichéry, de Karikal, et de tous ses établissemens dans le Bengale et sur la côte d’Orixa. D’autres concessions importantes lui furent faites à l’égard de son commerce ; elle consacra les droits des neutres, et obtint enfin l’annulation des honteuses stipulations dont le port de Dunkerque avait été l’objet. » Glorieuse époque, qui venait de fonder le principe de la liberté des mers, et qui contenait dans ses flancs toute une génération héroïque destinée à répandre dans le monde entier le germe fécond de la liberté civile et religieuse !

Cette époque avait derrière elle de grands désastres maritimes. Une suprématie redoutable s’était établie par nos revers, affermie par notre apathie et notre négligence. Nos vaisseaux étaient détruits, nos arsenaux déserts et sans approvisionnemens, l’esprit public découragé par de tristes souvenirs. Grace aux efforts d’une administration habile et prévoyante, une marine glorieuse est sortie de ces ruines, et elle a consolidé l’existence d’un grand peuple. Quel enseignement pourrait être plus fécond pour nous ! En 1778, la France n’avait point réparé ses pertes ni restauré ses finances, comme elle l’a fait aujourd’hui, et si, de nos jours, elle voulait avoir une marine avec l’énergie que sut alors montrer Louis XVI, elle ne rencontrerait point dans la pénurie du trésor ces obstacles qui faillirent paralyser les efforts d’un pays où le crédit public n’était pas fondé encore ; mais il ne faut point cependant égarer l’opinion, il ne faut pas dire à la France que la marine n’est qu’une question d’argent. Il ne faut pas lui laisser croire qu’il y ait quelque chose qui puisse tenir lieu d’une bonne discipline et d’une organisation vigoureuse, ou qu’il y ait rien de plus pressant que d’habituer nos équipages à la mer et de leur rendre toute manœuvre et toute croisière faciles. Des finances prospères autorisent, il est vrai, de plus vastes efforts, de plus faciles espérances, et, si la France veut accepter des sacrifices proportionnés à l’étendue de l’entreprise, elle pourra, nous n’en doutons pas, voir en quelques années un matériel considérable remplir ses arsenaux. Ce ne sera point un plus grand miracle que celui qui fit surgir les fortifications de Paris, et la même baguette magique est encore là pour l’opérer. Mais, quand on aura fait cela, on aura peu fait encore. Il restera à créer une ame à ces corps inertes ; à ces vaisseaux il faudra des commandans habiles, des officiers dévoués, des équipages exercés et valides ; au matériel accru il faudra un nouveau personnel, et ce personnel, chacun s’empresse de le proclamer, on ne peut le demander qu’à l’inscription maritime. Aussi le développement de cette inscription tient-il le premier rang parmi les préoccupations de tous ceux qui hâtent de leurs vœux l’établissement d’une grande marine nationale. Il leur semble qu’après avoir construit des vaisseaux et même avant d’en construire, il est urgent de créer les hommes destinés à les manœuvrer, et, pour avoir des marins à tout prix, ils pressent le gouvernement d’assurer de nouveaux débouchés à notre navigation marchande, de trouver de l’emploi pour de nouveaux navires, de l’occupation pour de nouveaux matelots.

C’est là assurément une louable sollicitude. S’appliquer à agrandir la sphère d’activité de notre commerce extérieur, s’attacher à rechercher par quels droits protecteurs, par quelles combinaisons politiques, par quelles entreprises coloniales on pourrait augmenter cette race précieuse des gens de mer dont l’insuffisance se fait si durement sentir parmi nous, c’est s’occuper de développer dans leur élément le plus vital les forces maritimes de la France. Et cependant, à côté de cette préoccupation, toute grave qu’elle puisse être, il nous semble qu’il y a place pour une préoccupation plus essentielle encore ; il nous semble que s’il est bon de construire des vaisseaux, meilleur peut-être de former des marins, ce n’est toutefois ni dans cet agrandissement du matériel, ni dans cet accroissement de la population destinée à l’utiliser qu’il faut placer le nœud de la question. Il n’est point, selon nous, dans le nombre des navires, il n’est pas même dans celui des marins ; il est plutôt dans la bonne organisation de la flotte et dans l’esprit dont on sait l’animer. Que nous importeraient un matériel moins considérable, une population maritime moins nombreuse encore, si, malgré cette pénurie, nous pouvions nous féliciter d’avoir seuls conservé les traditions d’un bon service militaire et l’habitude des navigations difficiles, si, plus riches dans notre pauvreté que les marines les plus exubérantes, nous ne possédions que des navires d’une essence supérieure et qui ne pussent rencontrer leurs égaux sur les mers [3] ! On improvise des vaisseaux ; il ne faut que des crédits suffisans pour cela : on fait plus difficilement des marins, mais on en créerait au besoin si la guerre, à son début, au lieu d’être décourageante, était glorieuse, et si quelques avantages éclatans venaient rétablir la confiance en nos armes. En présence même d’une révolution dans l’état naval qui condamnerait l’ancien matériel à pourrir inachevé sur nos chantiers et qui diminuerait l’importance de nos matelots, les bonnes institutions resteraient encore, avec l’ordre, la discipline et la pratique de la mer, les plus sûrs élémens de succès. D’ailleurs, quelles que soient les mesures qu’on adopte pour favoriser l’accroissement de notre inscription, quelque larges, quelque fécondes qu’on les suppose, elles n’auront point porté leurs fruits avant plusieurs années. En s’occupant de ce grave intérêt, on n’aura travaillé que pour un avenir plus ou moins éloigné, et nous croyons qu’on devrait songer, sans plus attendre, à fonder notre confiance sur un meilleur emploi des ressources existantes et des moyens actuels. C’est à ce point de vue, d’où l’on peut négliger tant de questions encore indécises, que nous aimerions à nous placer. Nous comprenons qu’on songe sérieusement à se préparer à la guerre qui peut éclater dans quinze ou vingt ans, mais nous demandons avant tout qu’il n’en puisse éclater une demain sans qu’elle trouve tous nos navires, dussions-nous en réduire encore le nombre, prêts à combattre l’ennemi avec avantage. Cet intérêt nous semble si pressant, qu’il absorbe chez nous toute autre préoccupation ; nous craignons, en effet, qu’il ne soit point suffisamment garanti par la sollicitude publique ; nous craignons qu’en divisant ses soins et ses crédits entre le présent et l’avenir, le pays ne soit porté à faire une trop large part au dernier, en un mot qu’en voulant trop vivement créer une grande marine, il ne soit enclin à négliger ce qui peut, dès aujourd’hui, lui en donner une bonne, prête à faire face à toutes les éventualités. Sans doute, si la sagesse des hommes d’état maîtrisait toujours les évènemens de ce monde, si la fougue populaire ne s’emparait jamais de leur direction, si la circonstance la plus imprévue, la complication la plus futile à sa naissance, ne pouvaient dominer, d’une façon souvent irrésistible, les calculs de la plus haute politique, sans doute alors on pourrait songer dès aujourd’hui à jouir plus pleinement des bienfaits de la paix et à écarter avec toutes pensées de guerre les charges que ces pensées imposent ; mais qui donc oserait se porter ainsi garant de l’avenir, après avoir été témoin du passé ? Le parti le plus sûr, tant que les peuples n’auront point complètement éteint leurs passions, sera toujours, nous osons l’affirmer, de ne point compter sur le calme du présent et de se tenir prêt pour l’éventualité du lendemain.


E. JURIEN DE LA GRAVIERE.

  1. Trois vol. grand in-8°, chez Dentu, galerie d’Orléans.
  2. Le vice-amiral De Court.
  3. « Dans la guerre de mer encore plus que dans la guerre de terre, la qualité des forces vaut toujours mieux que la quantité. Nelson, avec onze vaisseaux, était en confiance sur cette mer où Villeneuve tremblait avec vingt vaisseaux, montés cependant par des matelots héroïques. » (Histoire du Consulat et de l’Empire, Ve volume.) Cette confiance que les Anglais puisaient dans la qualité de leurs armemens, pourquoi ne la trouverions-nous pas un jour dans l’amélioration des nôtres ?