Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1837

Chronique n° 137
31 décembre 1837


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 décembre 1837.


Le pays se trouve depuis quelques jours dans une situation toute nouvelle ; non-seulement parce que la chambre est constituée, mais parce qu’elle a manifesté son esprit, et qu’au lieu de conjectures à faire sur la tendance politique des dernières élections ou sur les dispositions de la majorité future, on a maintenant à compter avec des réalités. Ces réalités, tout épineuses et délicates à manier qu’elles soient, sont au reste ce qu’elles devraient être, ni plus, ni moins, et ne devraient avoir, à bien dire, rien de surprenant, rien d’inattendu pour personne. On n’avait pas sans doute, après tout ce qui s’était passé dans le cours de la dernière session, fait un appel à l’opinion publique ; on n’avait pas avancé, d’une année au moins, le terme de la législature, pour demander au pays la réintégration complète de la majorité précédente, de cette majorité qui d’ailleurs n’avait pas suffi et qui ne répondait plus aux besoins de la situation. Aussi, même avant de connaître le résultat des élections, voyait-on bien qu’il allait s’opérer un changement considérable dans le sein de la puissance parlementaire, et que le centre gauche allait former le noyau de la majorité, au détriment du centre droit, qui n’en serait plus que l’appendice. On ne pouvait se méprendre au caractère des principaux évènemens qui avaient précédé la dissolution, et qui l’avaient rendue inévitable. La signification précise de ces évènemens avait été assignée par M. Thiers dans ce discours si politique, si habile, si vrai, qui, après l’éloquente improvisation de M. Guizot, fit une sensation plus profonde et plus durable, parce qu’il marquait la fin d’une époque et en inaugurait une autre. Pourquoi donc aujourd’hui serait-on étonné de voir M. Benjamin Delessert, remplacé au fauteuil de la vice-présidence par M. Hippolyte Passy, et M. Jaubert par M. Dubois (de la Loire-Inférieure) ? N’est-ce pas la conséquence rigoureuse d’une dissolution prononcée contre le parti doctrinaire et malgré lui, qui était elle-même la conséquence de la formation d’un ministère sans lui et contre lui ? Assurément, si nous croyons que ces deux grandes mesures eussent été accomplies au hasard et les yeux fermés, nous concevrions sans peine que les suites en pussent causer quelque surprise ; mais ce serait méconnaître l’intelligence et la sagacité politique dont elles portent l’empreinte, et nous ne supposons pas que le ministère de M. Molé en soit à se repentir ou de son existence ou de ses actes. Nous ne voyons pas, en vérité, comment il aurait eu à se féliciter du triomphe de M. Jaubert, ni à quel titre il aurait dû accorder à M. Benjamin Delessert une préférence décidée sur M. Passy.

Qu’on y prenne garde ! le cabinet du 15 avril aurait bientôt perdu son caractère primitif, sa signification véritable, s’il se livrait à cet esprit d’exclusion contre le centre gauche, s’il entrait en défiance de certains hommes qui lui ont été bien plus favorables qu’hostiles, qui ont la même origine que lui, et appartiennent au même ensemble de traditions et d’idées politiques. On se demande quelle force il pourrait se flatter d’obtenir, en inclinant vers le centre droit, qu’il s’est proposé d’affaiblir en prononçant la dissolution, et à qui, certes, il n’a pas tenu que l’existence du cabinet fût bien courte ; ce qu’il pourrait gagner en s’éloignant de ses premiers amis, qui aujourd’hui même n’auraient pas l’air de lui être opposés, si, libre d’opter, il n’avait pas paru pencher vers l’autre parti. Mais, dit-on, le ministère se plaint de ce que la nouvelle chambre se fractionne, comme l’ancienne, en diverses réunions qui arborent chacune un drapeau, et qui ont eu l’intention de le combattre, ou celle de lui faire la loi en le soutenant, et pour prix de leur assistance. Ainsi, à la réunion Périer, M. Guizot dirait : Nous appuierons le ministère, s’il fait ce que nous voulons : à la réunion du centre gauche, chez M. Ganneron, M. Thiers en dirait tout autant ; et il ne se trouverait pas une autre réunion dont les membres diraient : Nous appuierons le ministère pour qu’il fasse librement et en sécurité ce qu’il veut. Il y a de l’exagération en ceci, car le ministère a son parti dans la chambre ; mais il y a aussi du vrai, et selon nous, en voici la cause, ce sera peut-être en même temps indiquer jusqu’à un certain point le remède.

Le ministère, qui a fait l’amnistie si à propos et avec tant de bonheur, semble croire que ce grand acte puisse suffire à la plus longue carrière d’un cabinet, répondre à tout, défrayer toutes les discussions, et qu’il soit destiné à clore l’ère de la politique dans notre gouvernement parlementaire. C’est trop demander à l’amnistie. L’amnistie a honoré le souverain vis-à-vis de l’Europe ; elle lui a rendu sa liberté ; elle a noblement caractérisé le système du nouveau cabinet, et prouvé dans l’homme d’état qui le dirige un instinct sûr et prompt. Maintenant est-il raisonnable de partir de là pour demander à la politique sa démission ? Nous ne le croyons pas. La politique ne veut point donner sa démission ; le gouvernement constitutionnel est son œuvre, sa plus vaste carrière, son champ le plus fécond. En certains momens, elle consentira tout au plus à se calmer, à baisser la voix, à moins exiger pour elle ; mais elle voudra rester maîtresse de son domaine, et elle ne souffrira de long-temps que les partis cessent de s’appeler des noms qu’elle leur a donnés, et de se battre pour les intérêts qu’elle leur a faits. Voilà pourquoi nous trouvons que le ministère se prive d’une grande force en désavouant trop tôt la politique, et en prétendant l’exclure du terrain qu’elle a le droit d’occuper. Non pas que ce ne fût peut-être fort beau d’abolir les classifications de partis, au profit des chemins de fer et des canaux, des réformes industrielles et des projets philanthropiques. Mais il est bien clair que maintenant ce serait tenter l’impossible, et que la politique, chassée par la porte, rentrera par la fenêtre. Eh bien ! s’il en est ainsi, pour qu’une chambre n’échappe pas à la direction d’un ministère, pour qu’elle ne se fractionne pas en coteries plus ou moins nombreuses, d’où parte l’impulsion, et qui annuellement de fait un ministère, il faut que celui-ci soit toujours à la tête d’une grande idée, d’un grand intérêt politique, susceptible de passionner et de rallier autour de lui une majorité. Le gouvernement y gagnera en dignité, et le pouvoir n’en sera que plus facile. La marche du monde, les révolutions de la société, si variées dans leurs principes, leurs élémens, les rapports qu’elles détruisent, qu’elles créent, qu’elles affectent, donneront toujours à une administration intelligente, qui saura s’en emparer, le moyen de diriger et d’alimenter ainsi ce besoin d’action et de mouvement que le système représentatif ne fend que trop, mais tend de toute nécessité, à développer chez nous. Si le gouvernement, au contraire, par une sagesse mal placée, ou par une réserve mal entendue, repousse les occasions d’agir qui se présentent, d’autres les saisissent et s’en font une arme contre lui, arme d’autant plus dangereuse qu’ils ne sont point retenus par les difficultés de l’application, et qu’ils n’ont à faire que de la critique et de la théorie. Mais en agissant lui-même, en prenant la conduite d’une affaire, quand elle est arrivée à sa maturité, le pouvoir aurait le double avantage de remplir sa mission, et de prévenir ces écarts de la théorie contre lesquels il a constamment tant de peine à lutter.

Nous pourrions nous en tenir à ces généralités. Néanmoins, pour qu’on ne nous reproche pas d’abuser du droit de critique et de théorie, nous allons essayer de sortir du vague où elles laissent la question du moment ; et pour les appliquer à ce qui se passe, nous dirons que le ministère qui a fait l’amnistie et qui a passionné les esprits au nom de cette habile mesure, doit maintenant se présenter sur le champ de bataille parlementaire avec un drapeau dont les couleurs soient plus fraîches, et avec une idée politique qui ait le mérite de ne pas encore être réalisée. Nous ajouterons que le centre gauche ayant, de l’aveu de tout le monde, le dessus dans la chambre, ne devant sous aucun rapport effrayer le ministère, et lui offrant la force dont il a besoin pour mener une existence tranquille et assurée, le ministère doit, sinon lui dérober absolument telle ou telle question pratique, du moins lui emprunter sa tendance générale, pour se l’attacher sans en être dominé. C’est une expérience à renouveler sur les erremens du 22 février, qui doivent être familiers à M. de Montalivet. Le ministère du 22 février avant très décidément pour lui le centre gauche tout entier, jusqu’à M. Odilon Barrot exclusivement, ce qui n’empêchait pas le juste milieu, même doctrinaire, de vivre avec lui en fort bonne intelligence, malgré les vélléités belliqueuses de quelques-uns de ses adptes ; et à la fin de la session de 1836, M. Thiers avait certainement conquis, tout en gardant ses couleurs, une des plus imposantes majorités sur lesquelles ait jamais pu compter un ministère. L’ordre et la monarchie ne seraient donc pas en si grand danger, si le cabinet du 15 avril, retenu par les premiers votes de la nouvelle chambre dans ses voies originaires et dans les traditions de son berceaux, réclamait d’abord et obtenait du centre gauche un honorable appui, sans perdre ses droits à être soutenu par l’autre fraction du parti gouvernemental.

Il y a eu dans la vérification des pouvoirs deux votes importans, celui sur la validité de l’élection de M. Jacques Lefèbvre, en concurrence avec M. Laffitte, et celui sur l’élection de M. Flourens à Béziers, en concurrence avec M. Viennet. La chambre a validé l’une et infirmé l’autre ; et, dans ces deux circonstances, c’est le centre gauche qui a décidé la question, la première fois contre M. Laffitte, la seconde fois contre M. Viennet. Le rapport de M. Vivien et les explications données par M. Ganneron sur les opérations électorales du deuxième arrondissement ont fait, à double titre, une vive sensation ; et pendant que l’opposition en masse, M. Odilon Barrot à sa tête, votait pour M. Laffitte, le vote contraire du centre gauche ne pouvait manquer d’être pris pour ce qu’il était réellement, pour une manifestation politique. Il est vrai que la même fraction de la chambre a donné beaucoup de voix à M. Odilon Barrot pour la vice-présidence ; mais c’était moins une tactique pour faire nommer le lendemain M. Teste et M. Passy, qu’un témoignage de considération personnelle accordé à M. Barrot, pour la conduite qu’il avait tenue à l’époque de la formation du comité électoral. Du reste, nous ne croyons pas à la prétendue alliance de M. Thiers avec M. Barrot, ni à la fusion de l’opposition dynastique avec le centre gauche, et encore moins du centre gauche avec l’opposition dynastique. M. Thiers et M. Odilon Barrot ont chacun des vues particulières sur la politique intérieure comme sur la politique extérieure ; ils ne songent ni l’un ni l’autre à les abdiquer, et ils ne peuvent pas les mettre en commun. Sans récriminer sur le passé, on peut dire que ces deux hommes d’état ont des idées trop différentes sur l’organisation même du pouvoir, sur les ressorts et les moyens d’action du gouvernement, pour s’associer utilement dans l’accomplissent de la même tâche. Le premier demande beaucoup, et avec raison, pour la force et la grandeur de l’ensemble, le second sacrifierait trop volontiers la force de l’ensemble à la liberté des parties. Le premier veut surtout voir la France grande, puissante et respectée, quoique libre ; le second veut surtout la voir libre dans tous les actes de sa vie intérieure, dans tous les ressorts de son action sur elle-même. Les idées de l’un se reportent toujours à la constitution si lâche de 1791 ; les idées de l’autre à la vigoureuse et puissante organisation du consulat. M. Odilon Barrot est essentiellement un homme de théorie ; il a la rigueur et la subtilité d’esprit du légiste ; il a besoin de constituer la société sur un certain modèle, d’après certains principes bien arrêtés ; M. Thiers, c’est la pratique, l’action, le mouvement ; ce qu’il cherche d’abord à connaître, ce sont les intérêts et les forces auxquelles il peut avoir affaire dans un moment donné, et quand il les a reconnus, quand il en a calculé la puissance, il s’arrange avec eux, ce qui a toujours été toute la politique. Comme ministre du commerce, c’est l’esprit qu’il a apporté dans les questions de liberté commerciale ; et comme ministre des affaires étrangères, c’est ainsi qu’en 1836, ne pouvant faire l’intervention, il a cherché à faire la coopération, c’est-à-dire essayé d’atteindre, quoique plus lentement, le même but par d’autres moyens. Plus les hommes qui ont étudié et compris le caractère de M. Thiers y réfléchiront, plus ils seront convaincus qu’il n’y a pas d’alliance gouvernementale possible entre M. Barrot et lui, quand même le premier se rapprocherait encore davantage de la politique dont il est resté l’adversaire, bien qu’avec plus de modération et des intentions plus nettement définies.

Il s’est fait, dit-on, du côté opposé, un travail inattendu pour le renouvellemeent d’une autre alliance. On ajoute qu’il n’a pas réussi. Nous ignorons si le moment en viendra ; mais assurément il n’est pas venu. S’il fallait en accuser les hommes plutôt que les choses, ce ne serait pas à M. Thiers qu’en serait la faute. On est, il faut le dire, et de plus d’une part, coupable envers lui de beaucoup d’injustice et d’une bien maladroite ingratitude.

La nomination des membres de la commission de l’adresse a caractérisé, mieux encore que tout le reste, les tendances de la chambre nouvelle. On n’y compte qu’un seul doctrinaire, et les chefs du parti se sont effacés à dessein, pour faire reporter leurs voix sur des noms moins significatifs. Ainsi M. Guizot, qui, dans la formation des bureaux, avait échoué pour la présidence du deuxième bureau contre M. Bérigny, a fait voter ses amis en faveur de ce dernier pour la commission de l’adresse ; et, malgré ce revirement, M. Chaix-d’Est-Ange l’aurait certainement emporté, si M. Glais-Bizoin, un de ces hommes qui n’apprennent et n’oublient rien, n’avait demandé de prime abord, avec toute l’intempérance de langage qu’on lui connaît, l’abrogation des lois de septembre. À ne consulter que les antécédens de ses membres, la commission de l’adresse sera partagée, pour le choix du rédacteur, en deux fractions égales : MM. Dufaure, Étienne, Passy, Dupin et Boissy-d’Anglas d’un côté ; MM. Saint-Marc Girardin, de Belleyme, Bernard de Rennes, Bérigny et Jacqueminot de l’autre. Ce sera au ministère de faire pencher la balance, par l’action qu’on lui suppose sur M. Boissy-d’Anglas.

Le gouvernement anglais s’est décidé à frapper un coup vigoureux dans le Canada. Il a donné l’ordre d’y arrêter les principaux chefs des mécontens ou du parti français, qui, dans la dernière session du parlement provincial, s’étaient distingués par leur animosité contre l’administration coloniale, et qui depuis avaient organisé toutes ces réunions des comtés, où l’on avait menacé l’Angleterre d’une insurrection générale. En conséquence, des arrestations nombreuses ont été faites à Québec et à Montréal, sous la prévention du crime de haute trahison ; le peu de troupes qui occupaient la province du Haut-Canada, dont le gouvernement se croit sûr, ont été concentrées dans la province inférieure, et des régimens se sont mis en marche du Nouveau-Brunswick pour la même destination. Mais le nombre des troupes anglaises, à Québec et à Montréal serait encore insuffisant, malgré toutes ces mesures, si la population se soulevait en masse, et si les forces de la métropole n’étaient soutenues par quelques corps de volontaires, recrutés parmi les Canadiens d’origine anglaise.

Quoique les ordres d’arrestations aient été exécutés à l’improviste, les plus dangereux meneurs du parti de l’indépendance canadienne ont échappé aux magistrats anglais chargés de cette mission. Ainsi le docteur Cote et M. Papineau n’avaient pu être saisis, et c’est pour s’emparer de leurs personnes qu’ont été tentées à la fin du mois de novembre deux expéditions simultanées dirigées, l’une contre Saint-Denis, par le colonel Gore, et l’autre contre Saint-Charles, par le lientenant-colonel Wetherall. On savait que ces deux villages servaient de point de ralliement aux insurgés, qui s’y étaient fortifiés et rassemblés en grand nombre. De plus, tout le pays était en armes et les patriotes avaient détruit plusieurs ponts sur les routes qui y conduisent. Arrivés, non sans d’immenses difficultés, à cause de l’affreux état des chemins, à une portée de fusil des deux villages qui étaient le but de leur expédition, les deux commandans anglais trouvèrent les patriotes retranchés derrière des barricades et autres ouvrages de défense élevés à la hâte, mais néanmoins assez forts. Le lieutenant-colonel Wetherall en triompha cependant et détruisit le village de Saint-Charles, où il fit quelques prisonniers, et où les insurgés perdirent beaucoup de monde. Le colonel Gore fut moins heureux ; ses troupes, épuisées et à moitié mortes de froid (une forte gelée avait succédé soudain à la pluie), après avoir inutilement attaqué un grand bâtiment en pierre, qui défendait l’entrée du village et sur lequel on lança en vain une soixantaine de boulets, se retirèrent en assez bon ordre, pour ne pas être coupés sur les derrières, et se replièrent sur le point d’où elles étaient parties. Mais il fallut enclouer l’obusier qui retardait le mouvement de retraite.

Les communications entre Montréal et les comtés du nord sont souvent interceptées. Le lieutenant-colonel Wetherall ayant, après la prise de Saint-Charles, demandé par courrier des instructions au général Colborne, commandant militaire de la province, l’officier chargé de porter la réponse tomba entre les mains des insurgés, à peu de distance de Montréal ; et quand Wetherall, qui ne pouvait se maintenir dans le village ruiné de Saint-Charles, se replia en arrière, il fut obligé de disperser des bandes d’insurgés qui voulaient lui disputer le passage. C’est dans cette retraite qu’il a enlevé aux patriotes deux petits canons montés sur des charrettes, les seuls qu’ils parussent avoir. Mais ils ne manquent pas de poudre, comme l’atteste le feu bien nourri qu’ils ont entretenu contre les Anglais à Saint-Denis et à Saint-Charles.

Voilà donc la guerre engagée dans le Canada. Le gouvernement anglais ne reculera certainement pas, et sera soutenu sur cette question par une immense majorité dans les deux chambres du parlement. Le député radical de Westminster, M. Leader, demandant hautement la séparation, n’a trouvé aucune sympathie dans la chambre des communes ; et, malgré les ménagemens obligés du ministère de lord Melbourne pour les radicaux, ses organes habituels dans la presse, toujours plus libéraux qu’il ne l’est lui-même, ont fort maltraité M. Leader pour son apologie de la rebellion des Canadiens. Il faut ajouter que MM. Leader, Roebuck et Hume, ardens défenseurs de M. Papineau, viennent de perdre leur interprète quotidien, le journal le True-Sun, et ne disposent plus que d’un ou deux recueils hebdomadaires.

Nous croyons à priori que les Canadiens-Français ont des grifs réels et sérieux contre l’administration coloniale. Il s’était depuis long-temps établi entre les deux chambres du parlement provincial du Bas-Canada, la chambre d’assemblée, composée presque entièrement de Français, et le conseil législatif, nommé par le parlement, une lutte qui devait se rattacher à des intérêts positifs, sur lesquels les deux partis étaient en dissidence. Mais on doit reconnaître que le gouvernement anglais ne peut pas abandonner les colons d’origine anglais, qui ont compté sur sa constante protection, d’autant plus que le Haut-Canada, qui est tout anglais, ne remuant pas, si la province inférieure devenait indépendante, les relations de la métropole avec la colonie seraient à la merci d’un état rival, et maître du Saint-Laurent sur une grande partie de son cours jusqu’à son embouchure.

Ce sera la première question soumise au parlement lors de sa très prochaine réunion, qui est fixée au 16 janvier, car l’insurrection canadienne est précisément le motif qui a fait prononcer un ajournement de si peu de durée. Lord Stanley jouera un des principaux rôles dans la discussion qui ne peut manquer de s’engager aussitôt sur les affaires du Canada. C’est sous son administration, comme secrétaire des colonies, que se sont développés les évènemens qui aboutissent à la crise actuelle, et s’il n’est pas entièrement de l’avis du ministère sur tous les détails de la question, il partagera au moins avec lui les fatigues de la guerre contre les radicaux.

Jusqu’à ces derniers temps, les ordonnances du roi de Hanovre contre la constitution de 1833, et tous les changemens qu’il introduit dans l’administration supérieure de ses états, n’avaient entraîné aucune violence contre les personnes, et la résistance se bornait dans le pays à discuter paisiblement la question constitutionnelle, soulevée par le premier acte du nouveau souverain, la fameuse patente d’avènement du 5 juillet. Mais à mesure que les vues du roi se développent, et que les mesures destinées à les réaliser sont mises à exécution, les évènemens prennent un caractère plus grave, la résistance une attitude plus décidée, toutes les conséquences de la sourde lutte engagée dès à présent entre le pouvoir et la nation une tournure plus fâcheuse pour le Hanovre.

Quelque temps après la promulgation de l’ordonnance royale du 1er novembre, qui a définitivement rétabli les états de 1819, c’est-à-dire substitué le régime consultatif à la monarchie parlementaire, sept des plus illustres professeurs de l’université de Goettingue, qui envoie un député à l’assemblée des états, ont déclaré, par une protestation adressée au curatoriat universitaire, que leur conscience ne leur permettait de prendre aucune part à l’élection du député qui serait à nommer, et qu’ils entendaient y rester étrangers. À peine signée, cette protestation se répandit en Allemagne et fut aussitôt rendue publique par la voie de la presse dans plusieurs pays voisins du Hanovre, où la question constitutionnelle excite le plus vif intérêt. Trois des signataires, MM. Dahlmann, Jacob Grimm et Gervinus, avaient principalement travaillé à la propager, et cette circonstance vient de les faire bannir du royaume, tandis que les autres ont été seulement suspendus de leurs fonctions. Mais le mal ne s’est pas arrêté là. Un autre incident est venu achever de porter le trouble dans l’université de Goettingue et l’a entièrement désorganisée.

Le roi avait reçu le 30 novembre, à Rothenkirchen, maison de campagne où il a passer quelques jours, après son voyage dans les provinces, une députation de l’université, composée du prorecteur et de quatre professeurs, qui lui adressa les félicitations d’usage sur son avènement à la couronne, et les journaux du Hanovre en parlèrent d’abord sans y attacher la moindre importance. Mais ensuite la Gazette officielle publia un discours qui aurait été prononcé à cette occasion par le chef de la députation universitaire, et dans lequel celui-ci blâmait ouvertement la protestation du septemvirat (c’est le nom que les élèves ont donné aux sept professeurs). Or, il paraît que ce discours n’a pas été prononcé tel que l’a rapporté la Gazette de Hanovre, que le protecteur s’est abstenu d’y blâmer la démarche de ses collègues, et que s’il l’avait fait, il aurait parlé contre le vœu de l’université presque toute entière. C’est ce que plusieurs professeurs, au nombre desquels se trouve le célèbre Ottfried Müller, ont publiquement déclaré, en s’associant par là même à la protestation des sept autres. Il en est résulté que la plupart des cours sont fermés, et que les étudians, maltraités par les troupes royales à l’occasion des témoignages de sympathie qu’ils ont donnés à leurs professeurs, sont retournés chez eux, propager dans tout le royaume, et même dans toute l’Allemagne, la douloureuse sensation produite par ces maladroites violences.

Le roi de Hanovre et M. de Scheele se sont embarqués là, dans une entreprise bien hasardeuse, et pour un bien mince intérêt. Les résistances se multiplient de tous côtés. Les municipalités des villes protestent contre le serment de foi et hommage qu’on leur impose, et ne le prêtent qu’avec des restrictions offensantes pour le gouvernement qui l’ordonne. On se prépare ainsi à une campagne plus sérieuse dans le sein de la seconde chambre des états, et malgré tout le flegme des Allemands, les choses pourraient aller fort loin. Le peuple hanovrien se sentira soutenu par l’opinion publique de toute l’Allemagne constitutionnelle, et, ce qui est d’ailleurs un fait bien remarquable sous d’autres rapports, il lui arrive des encouragemens du Schleswig et du Holstein, provinces danoises de langue allemande, qui témoignent ainsi de leur inébranlable attachement à la nationalité germanique.

Ce qui encourage sans doute l’ex-duc de Cumberland à consommer l’expérience, c’est la persuasion, assez fondée d’ailleurs, que les Hanovriens, enchantés de posséder leur souverain chez eux, lui passeront tous ses caprices. De nos jours, même en Allemagne, c’est un calcul dont le succès peut être douteux. Mais il y a une circonstance particulière au nouveau roi qui en détruit l’effet. Sa royauté ne présente aucune garantie pour l’avenir, et c’est un établissement dynastique fort incomplet qui laisse la porte ouverte à bien des éventualités et des chances diverses. L’héritier présomptif de la couronne de Hanovre est frappé de cécité. Le mal a résisté jusqu’à ce jour à tous les efforts de la science. Si ce jeune prince était reconnu inhabile à régner, le sceptre du Hanovre passerait aux mains du duc de Sussex, frère puîné du roi actuel, aussi libéral que son frère l’est peu. Mais le duc de Sussex à son tour n’a pas d’enfans légitimes : du moins les lois anglaises qui régissent la famille royale ne reconnaissent-elles pas son union avec lady Murray, dont il a un fils, assez pauvre d’esprit, qui n’est que trop connu en Allemagne et se fait appeler sir Augustus d’Este. La conclusion de tout ceci est que la couronne de Hanovre pourrait bien appartenir un jour, très prochainement peut-être, au duc de Cambridge, frère des ducs de Sussex et de Cumberland, oncle de la reine Victoria comme eux, et qui a long-temps été vice-roi de Hanovre, où il a laissé une bonne réputation. En cas de difficulté, pourquoi le peuple hanovrien n’aimerait-il pas mieux anticiper de quelque temps sur un avenir si probable ? L’Europe monarchique n’aurait pas, ce nous semble, grand’chose à dire à un pareil avancement d’hoirie.

L’Espagne fait en ce moment l’essai d’un nouveau ministère. Il est composé de M. d’Ofalia, président du conseil et ministre des affaires étrangères, de M. Mon, ministre des finances, de M. le marquis de Someruelos, ministre de l’intérieur, du général Espartero, ministre de la guerre, de M. Castro, ministre de la justice, et de M. Canas, ministre de la marine. Ce cabinet, dont la couleur politique est très modérée, répond assez bien par cela même à l’esprit de la majorité dans les deux chambres, et le général Espartero y représente la réaction militaire opérée entre M. Calatrava et M. Mendizabal. Cependant on peut lui reprocher les antécédens trop peu libéraux de son chef, M. d’Ofalia ; qui est du reste un homme de bien, et de plus, un homme fort éclairé. Ce qui étonne encore dans sa composition, c’est que M. de Toreno, M. Martinez de la Rosa et le général Cordova n’aient pas été appelés à en faire partie, au lieu des deux ou trois noms assez obscurs qui sont groupés autour de M. d’Ofalia. Mais les deux premiers y sont représentés, l’un par M. Mon, et l’autre par M. de Someruelos. Le général Cordova n’y est représenté par personne ; il était même, si nous sommes bien informés, partisan d’une combinaison toute différente. Parti de Paris en mauvaise intelligence avec M. de Toreno, son intention était de chercher appui auprès de M. Villiers, ministre d’Angleterre, et de former, sous sa médiation, un parti nouveau, dans lequel seraient entrés M. Calatrava et quelques-uns des hommes les plus raisonnables de cette nuance. Il ne croyait pas prudent d’exclure entièrement des affaires, comme il l’est maintenant, tout parti qui a gouverné l’Espagne depuis le mois d’août 1836, et qui a résisté avec plus ou moins de succès aux conséquences de la révolution de la Granja. En effet, si le ministère modéré que la reine vient de former ne poussait pas la guerre avec assez d’énergie, faute de volonté ou de moyens, s’il essuyait dans les Provinces quelque sérieux échec, il serait fort à craindre que le parti exalté n’en tirât avantage pour rappeler sur lui-même un peu de la faveur publique qu’il avait si complètement perdue. C’est là probablement ce que le général Cordova aurait voulu prévenir, en opérant une fusion entre lui, qui n’est pas suspect à la reine, et plusieurs hommes qui ne le sont point à l’Angleterre, et qui auraient pu contenir l’irritation inévitable du parti exalté. D’un autre côté, M. Martinez de la Rosa venait de se prononcer si formellement sur le traité de la quadruple alliance, il avait si hautement déclaré que dans son opinion ce traité obligeait la France à plus qu’elle ne fait et ne veut faire, que son avènement à la présidence du conseil, ou son entrée dans le ministère, aurait positivement annoncé une démarche dans ce sens auprès du gouvernement français, et par suite nécessité une rupture, si la démarche n’avait pas réussi, car en continuant borner l’effet du traité de quadruple alliance au blocus de la frontière, sans vouloir aller plus loin, le gouvernement français est fort embarrassé des amis que la France compte à Madrid. Plus ils mettent d’empressement à l’appeler, plus leurs dispositions sont favorables à ses intérêts et à sa politique, plus ils aspirent à se placer sous l’influence de ces principes d’ordre et de liberté si heureusement conciliés dans notre pays, plus aussi ils nous gênent et nous contrarient. C’est une vieille maîtresse qui aime trop. À la rigueur ceux qui nous injuriaient et nous tracassaient devaient beaucoup mieux nous convenir, car ils justifiaient notre éloignement par le leur. Ce n’est pas que le ministère actuel, présidé par M. d’Ofalia, qui se rapproche des afrancesados par ses idées politiques, et soutenu par M. de Toréno, ne soit très disposé à demander humblement l’intervention ou la coopération ; mais au moins, il ne porte pas la demande d’intervention écrite sur la figure, et si, après avoir fait quelque secrète tentative pour obtenir des secours de la France, il est obligé de se contenter de quelques bonnes paroles et des états de saisies opérées par les douaniers de la frontière, il n’aura pas tellement attaché son existence à une solution différente de la question, qu’il se trouve aussitôt dans la triste nécessité de faire place à d’autres.

Le traité de la quadruple alliance et les évènemens qui ont provoqué la dissolution du ministère du 22 février ne manqueront ni d’historiens, ni de commentateurs, et des plus élevés. Aux explications si remarquables données par M. Martinez de la Rosa, et rectifiées par M. Sancho dans la discussion de l’adresse, M. Calatrava vient d’ajouter les siennes dans une lettre que publient les journaux de Madrid. Il y démontre que la suspension des mesures de coopération offertes au ministère Isturitz par M. Thiers est antérieure aux évènemens de la Granja, et ne peut avoir été motivée, par ces évènemens ; que la dissolution du cabinet qui les avait conçues était accomplie le jour même où le télégraphe fit connaître à Paris la nouvelle de cette révolution, et qu’il en résulta même pour le ministère de M. Thiers un prolongement d’agonie jusqu’à la fin du mois d’août, entre les prétentions opposées du roi et de la majorité du cabinet. Ce qu’il a de plus fâcheux dans cette lettre de M. Calatrava, c’est que le roi y est pris positivement à partie, sans violence mais avec une amertume déplorable. M. Calatrava attribue au roi, sur la question espagnole, des vues trop formellement arrêtées pour que l’Espagne obtienne jamais de la France des secours effectifs, quelque soit le parti et le ministère qui dirige les affaires à Madrid.

Le changement du ministère espagnol entraînera peut-être un changement d’ambassadeur à Paris. Le voyage du marquis d’Espéja, nommé par M. Bardaxi a ce poste important et difficile, paraît ajourné, et il serait fort possible que l’influence de M. Toréno fît accréditer derechef auprès du cabinet des Tuileries M. le duc de Frias, qui n’a pu encore se résoudre à nous quitter, et dont nous voyons tous les soirs la joviale figure s’épanouir dans les salons politiques de la capitale.

Un ministre étranger qui depuis long-temps résidait à Paris, M. de Mulinen, envoyé du Wurtemberg, est définitivement rappelé par sa cour. Nous ne savons à quel propos un journal légitimiste, qui a de grandes prétentions à la connaissance des secrets diplomatiques, a fait de ce rappel un acte d’opposition au cabinet des Tuileries. C’est précisément le contraire. On a pensé à Stuttgardt que dans le nouvel état des relations du Wurtemberg avec la France, il valait mieux envoyer auprès du roi des Français un ministre qui ne fût pas converti de si fraîche date à l’établissement de sa dynastie.


De la Réforme Pénitentiaire

Une des questions les plus graves de notre époque est la réforme pénitentiaire. Des travaux remarquables ont été publiés sur cette question. MM. De Beaumont et Tocqueville, M. Vasselot, M. Bérenger MM. de Metz et Blouet, l’ont approfondie dans tous les sens, Les conseils-généraux l’ont examinée sur plusieurs points. La presse devra maintenant la discuter. Son rôle est de préciser le système qui paraît le plus conforme au caractère et aux besoins de notre pays.

Dans une question de ce genre, l’opinion publique, livrée à elle-même, pourrait facilement s’égarer. Des préjugés anciens, des habitudes locales, une commisération puérile, un faux instinct de philantropie, protègent encore les innombrables abus qu’il faut détruire. Des esprits étroits et timides repoussent l’idée d’un changement, et encore plus la dépense qu’il peut entraîner : c’est à la presse de prouver que ce changement est nécessaire, que l’intérêt du pays l’exige, et que la réforme, dans tous les cas, ne peut être plus coûteuse que les abus.

Les états modernes, pour la plupart, ont modifié le régime de leurs prisons. La réforme, commencée en Flandre et en Angleterre ; s’est établie d’une manière plus large aux États-Unis. Seuls, parmi les nations que la liberté éclaire et mûrit, nous conservons des usages surannés que la justice et la raison condamnent. Nous commençons cependant à entreprendre l’amélioration matérielle du pays : pourquoi négliger son amélioration morale ? Plus nous sommes libres, plus nous devons songer à purifier les mœurs de la nation. Dans les gouvernemens où l’autorité est faible, et où la religion a peu d’empire sur les ames, c’est aux citoyens à se défendre eux-mêmes contre le flot des mauvaises passions, et à établir des règles rigoureuses, qui soient capables de protéger la société.

Aucun peuple n’a mieux compris cette vérité que les États-Unis. Dans ce gouvernement libre, où la loi politique est faible, la loi morale est forte. C’est dans cette loi que se trouve le véritable frein qui assure l’ordre, et qui a empêché jusqu’ici les révolutions. Aussi, c’est aux États-Unis que la réforme pénitentiaire a été étudiée avec le plus de soin. C’est là que tous les systèmes ont été le mieux éprouvés. L’expérience des États-Unis suffit donc en grande partie pour nous éclairer. Notre tâche sera d’appliquer ses résultats, avec les modifications que réclament nos mœurs et nos lois.

Deux systèmes pénitentiaires sont en balance aux États-Unis, ou plutôt l’un commence à perdre la faveur qu’on lui avait accordé jusqu’ici, c’est le système de Philadelphie. On sait que le système d’Auburn prescrit l’isolement des détenus pendant la nuit, avec travail en commun et en silence pendant le jour. Le système de Philadelphie prescrit l’emprisonnement solitaire jour et nuit, avec travail pendant le jour. Ce dernier système, après avoir appartenu exclusivement à la Pensylvanie, semble au moment d’être adopté par les autres états de l’Union. Le gouvernement anglais vient de se prononcer pour lui Le motif de cette préférence vient des défauts que l’expérience a signalés dans le système d’Auburn.

La réforme pénitentiaire d’Auburn semblait, dans l’origine, offrir des garanties précieuses. L’isolement de nuit et le travail en silence pendant le jour paraissaient devoir empêcher la corruption. Le rapprochement silencieux des condamnés favorisait l’instruction primaire et l’enseignement industriel. De plus, le condamné était l’objet d’une surveillance perpétuelle, on pouvait facilement apprécier chaque jour par sa conduite la mesure de son repentir, et le changement moral qui s’opérait en lui. Tels étaient les avantages que le système d’Auburn semblait offrir. Mais l’application a prouvé que ce système était vicieux par le bas : le maintien absolu du silence a été reconnu impossible. L’emploi des châtimens corporels, infligés arbitrairement et avec une excessive rigueur, n’a pas même été un moyen infaillible d’obtenir le silence dans l’atelier d’Auburn ; et dès qu’on s’est privé de cette ressource, ainsi qu’on l’a fait à Westersfield, le pénitencier est devenu aussitôt un lieu de licence et de scandale, où la discipline n’a pu se rétablir qu’à coups de fouet. Il a été démontré ensuite que ce silence, obtenu par la terreur ne suffisait pas pour produire l’isolement moral des condamnés. Rapprochés les uns des autres, travaillant quelquefois aux mêmes métiers, forcés de résister sans cesse contre ce besoin de communication, si naturel, l’homme, et rendu si violent par la circonstance ; n’ayant par conséquent qu’une même pensée, celle de maudire leurs gardiens, et de tromper la vigilance qui les menace, tous les détenus, dans l’atelier d’Auburn, se lient par un solidarité de ressentimens et de souffrances ; association dangereuse qui est un germe de révolte dans le présent, et une source de rapports criminels pour l’avenir. Dans cette réunion contagieuse, où les mauvais sentimens sont sans cesse entretenus par les mauvais exemples, il est bien difficile que le cœur du condamné retourne au bien ; et si sa conversion s’opère dans la prison, il est encore plus difficile qu’elle se maintienne dans le monde où se retrouveront, pour le corrompre ou le flétrir, ceux qui ont partagé sa honte avec lui.

Tels sont les dangers du système d’Auburn. Celui de Philadelphie présente des garanties plus sûres. La séquestration absolue prévient toute espèce de contagion et de corruption entre les condamnés, pour le présent et pour l’avenir ; elle rend la surveillance plus facile et surtout plus humaine ; elle exclut les châtimens corporels qui nuisent à la réforme morale du condamné en le dégradant. Elle a surtout pour effet de provoquer le retour du condamné sur lui-même, de donner à ses réflexions une pente sérieuse, d’exalter en lui le sentiment du remords, et de lui offrir, dans le travail et dans la religion, des soulagemens nécessaires qu’il s’empresse d’accepter pour guérir son ame. La présence d’un prêtre, d’un inspecteur, d’un gardien, ou de toute autre personne dans la cellule solitaire de Philadelphie, est un bien que le condamné demande avec prière ; c’est une consolation qu’on lui donne. On a soin de la répéter assez souvent pour prévenir le désespoir qui pourrait naître d’une solitude trop longue ; et c’est dans ces entretiens, si ardemment désirés, et obtenus par l’accomplissement du devoir, que s’opèrent de véritables conversions, où la raison du condamné s’éclaire, où son cœur est profondément ému, et où sa persévérance dans le bien est garantie par l’isolement même qui le préserve de tout contact dangereux.

Il est possible que l’instruction primaire et industrielle soit d’une application plus prompte dans le système d’Auburn que dans celui de Pensylvanie, où la ressource d l’enseignement mutuel disparaît : mais il ne faut pas s’exagérer les avantages qu’on peut tirer de cet enseignement dans les prisons par la force des choses, il ne pourra jamais s’adresser qu’à un petit nombre de détenus. D’abord il faut excepter les prévenus et les accusés, dans l’intérêt desquels la séquestration permanente est obligée ; puis, parmi les condamnés eux-mêmes, ceux qui ont une instruction suffisante ou un métier ; ensuite, ceux qui ont des dispositions particulières pour telle étude ou profession, non pour telle autre ; enfin, ceux qui ne savent rien et ne veulent ou ne peuvent rien apprendre. Restent donc ceux qui pourront et qui voudront recevoir une instruction intellectuelle, apprendre le métier qu’on leur donnera, et dont l’emprisonnement sera d’une assez longue durée pour qu’on puisse leur enseigner l’un et l’autre : ceux-là seront toujours peu nombreux dans chaque pénitencier, et il suffira de quelques instructeurs pour répandre dans les cellules un enseignement qui ne sera jamais une charge bien lourde pour le budget.

Il ne faut pas oublier d’ailleurs que le premier objet du pénitencier, après l’expiation judiciaire, qui venge et qui rassure la société, c’est l’instruction morale Celle-ci passe, selon moi, avant l’enseignement intellectuel et industriel elle est la source et la garantie de toute réforme. Or, l’instruction morale aura toujours plus d’accès dans la solitude du condamné, livré à l’examen douloureux de sa vie et sous le poids de ses remords, que dans une réunion en masse, où le repentir sera sans cesse comprimé par une fausse honte, où la crainte d’être soupçonnés de lâcheté fera prendre aux plus timides un air de cynisme et d’effronterie, où les exhortations les plus pressantes n’exciteront souvent qu’un rire amer ou une indifférence stupide. Quel succès attendre d’une prédication religieuse dans une réunion d’hommes pour qui la religion a toujours été le sujet d’infâmes plaisanteries ? Portée au contraire dans la solitude des cachots, la parole du prêtre aura une autorité plus grande. Ses accens pourront d’ailleurs varier selon le caractère de ceux qui l’écouteront. Avant d’enseigner les vérités religieuses il pourra enseigner les vérités morales ; ce sera le moyen de préparer ces ames grossières à entendre avec respect, puis avec vénération les noms sacrés qu’elles ont souillés de leurs blasphèmes. Enfin, quand la semence religieuse aura ainsi pénétré dans les cachots par des entretiens individuels, rien n’empêchera que le prêtre ne donne à ses instructions un caractère plus animé et plus pathétique par le moyen des prédications. M. de Metz nous apprend que le système de Pensylvanie n’exclut pas les instructions religieuses en commun. « Un rideau placé, dit-il, au milieu de la galerie permet de laisser toutes les portes des cellules ouvertes, et les détenus, sans se voir, peuvent profiter tous à la fois des instructions du chapelain. » Ce moyen ingénieux concilie tout. Il permet à la parole évangélique de se communiquer à tous, sans troubler, chez les détenus, le recueillement qui est nécessaire pour le recevoir avec fruit.

Une grande simplicité dans les moyens d’exécution, une surveillance facile, point de révoltes à comprimer, point d’évasions à craindre, les associations coupables rendues impossible entre des hommes complètement séparés les uns des autres, la contagion détruite par l’isolement, la nécessité du travail et de la religion, seuls refuges où puissent s’abriter des ames tourmentées par la douleur ou par l’ennui, voilà ce qui recommande a nos yeux le système de Pensylvanie Quant au système d’Auburn, la nécessité des châtimens corporels rend son adoption impossible pour la France ; On peut, il est vrai, changer les châtimens corporels en une détention solitaire dans une cellule ténébreuse : c’était le plan du philantrope Howard, en 1773 ; mais ce système ne supprime pas tous les dangers qui peuvent naître de la communauté tacite des condamnés, de plus, à la place d’un châtiment, il offre en quelque sorte un moyen de distraction et de repos. Ce qui fait l’horreur salutaire de la cellule de Pensylvanie, c’est que le condamné, en y entrant, sait que la porte en est fermée sur lui jusqu’à l’accomplissement de la peine ; mais pour le détenu qui se lassera de travailler en commun, et qui troublera l’ordre, quelques jours passés dans la cellule obscure, loin de troubler son ame, ne seront qu’une satisfaction donnée à sa paresse et à ses mauvais penchans. Si l’on trouve l’isolement absolu de Pensylvanie trop dur, si l’on craint, malgré les preuves contraires qui nous viennent des États-Unis, que la santé physique et morale des détenus ne résiste pas à une épreuve si forte, ce qu’on peut faire, c’est de l’adoucir en rendant les visites des employés et des étrangers plus fréquentes. Mais ce qu’il faut éviter par dessus tout, c’est l’aveuglement d’une sensibilité puérile, qui dénaturerait le but de la réforme par des concessions imprudentes à l’esprit de philantropie et qui laisserait ainsi subsister la moitié des abus dont nous souffrons.

La réforme doit être complète pour être sûre. Elle doit embrasser une foule de points que la raison publique, appuyée des résultats d’études profondes, aura bientôt résolus. C’est un scandale, dans notre siècle, que de voir le régime actuel de nos prisons. Le peuple le plus humain et le plus civilisé de la terre est celui qui renferme de ce côté le plus de fléaux. C’est un fait connu de tout le monde que nos prisons, malgré des améliorations récentes, n’engendrent que l’impunité, la corruption et l’expérience désastreuse du crime. Lisez le rapport de M. Bérenger, vous verrez que le nombre annuel des récidives monte à près de 9,000 ; il a doublé depuis six ans ; 110,000 individus, de tout âge et de tout sexe, entrent annuellement dans les prisons ; 40,000 libérés, soumis à la surveillance de la haute police, menacent notre ordre social, tandis que 40,000 autres individus, voleurs ou assassins de profession, cachent leurs crimes dans l’ombre, et réussissent à déjouer toutes les poursuites. Ajoutez 75,000 mendians, et au-delà de 1,830,000 indigens, que la misère livre sans défense aux séductions criminelles, qui les entourent ; voilà la plaie qui dévore notre société. Pour lutter contre ce péril imminent, nous avons un système pénitentiaire qui l’aggrave de jour en jour. Point de séparation entre les détenus ; tous sont confondus pêle-mêle, nuit et jour, innocens ou coupables, accusés, prévenus ou condamnés, enfans ou vieillards, quelquefois même sans distinction de sexe ; dans le plus grand nombre des prisons, le travail est nul ; dans d’autres, les deux tiers du produit d’un travail machinal et presque libre sont absorbés en coupables dépenses par les prévenus. A Brest, les forçats travaillent jusqu’à midi ; ils boivent et se reposent jusqu soir, en jouant aux cartes. Les cantines, les pistoles, le denier de poche, le pécule, sont devenus des sources d’abus révoltans. Par suite de ces abus, une singulière inégalité s’est introduite dans la répression. L’absence du travail dans les maisons d’arrêt et de justice, prisons plus mal entretenues que toutes les autres ; et destinées principalement aux accusés et aux prévenus, fait que ces derniers, privés du pécule et du denier de poche, sont plus à plaindre, quand ils sont pauvres, que les condamnés des maisons centrales, qui dépensent une partie de ce qu’ils gagnent ; et ceux-ci, à leur tour, sont moins favorisés que les forçats des bagnes qui travaillent en plein air, et qui trouvent dans leur existence plus de mouvement. Ainsi, plus on avance dans le crime, plus notre régime pénitentiaire s’adoucit. Il n’est pas besoin de dire que l’influence de la religion n’est comptée pour rien dans ces repaires affreux ; et l’enseignement intellectuel n’y pénètre pas plus que l’instruction morale,

Le seul remède est un changement complet, absolu, qui attaque le mal à sa racine, et qui le suive jusque dans ses derniers développemens.

On a demandé quels étaient les moyens d’arrêter la démoralisation de ces classes abjectes qui forment la lie des grandes villes, et que la corruption et la détresse tiennent toujours prêtes pour seconder tout attentat contre l’ordre social. Il faut s’occuper de résoudre cette question, la première de toutes. La misère dépravée est la source la plus féconde du crime ; il faut chercher les moyens de la tarir.

Dans ce but, une des premières réformes à introduire, c’est celle des maisons de correction, destinées à réprimer les égaremens d’une jeunesse vicieuse, et à la remettre dans le droit chemin. Ces maisons ne sont aujourd’hui que des écoles de crime. Quiconque en franchit le seuil est perdu pour la société. Les juges craignent d’y envoyer les enfans coupables ; et les parens n’osent user de ce moyen, qui est dans leur droit, pour purifier leur famille des membres qui la corrompent. La dépravation, si grande qu’elle soit, est toujours moins forte au dehors de ces prisons qu’au dedans. Les États-Unis offrent à cet égard l’exemple admirable de leurs maisons de refuge. Quelques hommes vertueux ont déjà mis chez nous, pour leur propre compte, cet exemple en pratique : c’est au gouvernement de développer leur œuvre, et de l’organiser sur tous les points.

La translation des détenus a déjà éveillé le zèle de l’administration. Le service des chaînes est supprimé La France ne verra plus ces expositions lentes, qui outrageaient la pudeur publique par le cynisme le plus révoltant. Le ministre de l’intérieur, M. de Montalivet, dont le nom se rattache à tant de réformes utiles dans l’administration, a adopté pour le transport des forçats le système cellulaire. Il est à désirer que ce système s’applique à toutes les autres catégories de détenus.

Il est important aussi de fixer le sort des prévenus et des accusés dans les prisons. Nous l’avons dit, les maisons qui les renferment sont celles où les abus sont le plus à déplorer. Tout le monde comprendra que l’isolement absolu doit être adopté pour les prévenus et pour les accusés sans restriction. Des conseils-généraux ont prétendu que cet isolement serait une peine qu’on n’avait pas le droit de leur infliger. Cet isolement, loin d’être une peine, est une protection pour eux. Il défend leurs mœurs et leur innocence présumée contre toute communication corruptrice. Du reste, leur cellule ne peut être soumise à une règle sévère. On pourra y introduire les soulagemens que l’ordre et la garantie de la justice ne repousseront pas.

Quant aux condamnés, tout ce que nous avons dit sur la réforme pénitentiaire les concerne principalement. Que l’on adopte le régime d’Auburn ou celui de Pensylvanie, les principes désormais établis seront : la séparation complète des détenus pendant la nuit, leur isolement, au moins moral, pendant le jour, le travail, l’instruction morale et religieuse. Ces principales réformes en amènent d’autres, qui s’enchaînent étroitement avec elles. Ainsi, le système cellulaire rend les classifications inutiles, et entraîne l’uniformité des peines, qui ne différeront que par la durée. Le système de Pensylvanie aurait surtout l’avantage de faciliter les rapprochemens des crimes et des âges les plus différens dans une même prison Comme la séparation serait permanente, ce rapprochement n’offrirait point de dangers.

Les cantines et les pistoles sont des abus qu’il faut bannir de toutes les prisons où se trouvent des condamnés. L’inégalité de la répression pour les mêmes délits ou les mêmes crimes est contre le vœu de la loi. Il en est de même du denier de poche, et, selon nous, du pécule. Le travail du condamné est dû à la société, comme réparation du tort qu’il lui a causé et comme indemnité des charges qu’il lui coûte. Tout ce que petit faire la société, tant que le détenu est en prison, c’est de lui commander un travail utile qui lui assure pour l’avenir la connaissance d’une profession ou d’un métier.

Mais il y a un autre devoir pour la société. Un des plus grands dangers qu’elle puisse courir est la résolution que prend le condamné libéré à sa sortie de prison. La surveillance de la police a été jusqu’ici le seul moyen dont elle se soit servie pour garantir sa propre sécurité ; mais ce moyen est peut-être contraire au but qu’on veut atteindre Il inquiète et il flétrit le libéré ; il le gêne dans les efforts qu’il fait pour se créer une existence nouvelle. Des associations de bienfaisance, telles que les colonies agricoles, et des sociétés de patronage, dirigées par le gouvernement, seraient nécessaires pour aider les premiers pas du libéré à son retour dans le monde. Ce serait offrir à la société un gage de repos, et au malheureux qu’elle rappelle dans son sein un moyen de rendre sa réforme complète.

Voilà les différens points sur lesquels la réforme pénitentiaire doit insister. Tels sont les moyens de lutter contre le crime, depuis sa première apparition dans le cœur du coupable jusqu’à ses plus affreux développemens. Par l’emploi de ces diverses mesures, le nombre des récidives diminuerait ; et la société, délivrée d’un de ses fléaux les plus terribles, marcherait plus librement dans les voies de civilisation politique, morale et matérielle, où elle est entrée.

Une des conséquences naturelles de la réforme pénitentiaire serait de modifier quelques-unes, de nos lois pénales d’abord les mesures flétrissantes devraient disparaître complètement. On conçoit en effet que toute peine infamante est inconciliable avec un système qui se propose la réforme morale du condamné. Tout être dégradé, à ses propres yeux, comme à ceux du monde, ne voit plus de refuge dans la vertu Les bonnes mœurs, le travail, le repentir sincère, ne peuvent effacer le crime, que si le crime n’a pas laissé dans l’ame ou sur le corps du coupable le sceau de l’infamie. Ce qui de plus, en France, ferait nécessairement de toute réforme pénitentiaire une cause d’adoucissement dans nos lois criminelles ; c’est que le système à introduire dans nos prisons aurait principalement pour but d’en rendre la discipline plus sévère. A un régime sans force, qui encourage le crime et qui consacre l’impunité, nous devons substituer un régime assez rigoureux pour jeter un effroi salutaire dans les consciences. Par-là, quelques dispositions de la loi doivent changer : les rigueurs de la prison devront diminuer quelques rigueurs inutiles du code. La durée de l’emprisonnement devra être abrégée ; ce sera le moyen de rétablir l’équilibre dans la justice ; ce sera aussi le moyen de rendre les conversions plus utiles à la société. Mais, on ne saurait trop le répéter, ce qu’il faut le plus éviter dans ces changemens, c’est de suivre les conseils d’une fausse philantropie.

Telle est, dans son ensemble, une des réformes que les besoins actuels du pays exigent le plus impérieusement. L’administration, nous en sommes sûrs, a les yeux fixés sur elle ; la question sera sans doute soulevée dans la session. Remarquons toutefois que le devoir du gouvernement, dans cette question, n’est pas de présenter aux chambres un système détaillé, complet, dont tous les points soient arrêtés, dont toutes les difficultés soient résolues d’avance : l’expérience joue ici un grand rôle, et la pratique seule peut déterminer la valeur des moyens qu’on emploiera. C’est donc aux chambres de laisser sur cette question une certaine latitude au gouvernement. Elles ne doivent pas voter les yeux fermés ; mais elles peuvent, en donnant les crédits nécessaires, exiger que le gouvernement présente les points généraux de réforme, et plusieurs bases d’après lesquelles il agira sous sa propre responsabilité. Il n’y a pas d’autre marche à suivre pour rendre la réforme possible, praticable, sur tous les points de la France, et pour l’éclairer de plus en plus des lumières de l’expérience et de la raison.

Théâtre-Français. — Caligula

L’étude d’une grande figure historique, relevée par les séductions de la poésie, et par les plus puissans prestiges de l’optique théâtrale, promettait enfin ces émotions littéraires dont le public se montre si avide, et que nos théâtres lui procurent si rarement. L’empressement inaccoutumé de l’auditoire, son air de fête, son attention soutenue ; nous dirons plus, le respect de lui-même qu’il a apporté dans ces fonctions de juge qu’il daigne à peine remplir d’ordinaire, ont été remarqués comme un présage favorable pour l’avenir de la pièce. La curiosité excitée par les premières représentations se soutiendra-t-elle ? Nous le désirons, et nous l’espérons. On réussit parfois au théâtre, autant par les défauts d’un ouvrage que par ses qualités. Or, si nous regrettons d’avoir à signaler, dans Caligula, une profusion d’incidens, qui devait rendre presque impossible l’étude approfondie des caractères, et la savante personnification des types indiqués par l’histoire, nous reconnaître en même temps que l’imprévu des situations, les contrastes, l’agitation un peu désordonnée des figures, l’éclat scénique, les illusions de la perspective sont des moyens d’effet auxquels la foule se laisse toujours prendre. Pour être juste envers M. Dumas, il faut le suivre sur le terrain où il s’est laissé entraîner, et apprécier dans son œuvre dramatique l’effort d’une puissante imagination, sans essayer de la battre en brèche au nom de la logique et du sentiment.

L’affranchi Protogène, le mauvais génie de Caïus, a appris- que la boutique d’un barbier est le rendez-vous de la jeunesse oisive, et que l’opposition contre le gouvernement impérial s’y traduit en railleries et en bravades insensées. Cette circonstance lui inspire une ruse de police assez bizarre, c’est de faire enlever, pendant la nuit le barbier, et de s’installer à sa place, afin de pouvoir noter les dangereuses indiscrétions du lendemain Après cette expédition qui ouvre la pièce, la place publique redevient assez obscure et silencieuse pour protéger un mystère d’amour. La porte dérobée d’un lieu suspect donne passage à Choeréa, tribun des gardes prétoriennes, sur qui la maîtresse de l’empereur, Messaline, a laissé tomber un de ses regards lascifs. Mais les tendres adieux sont interrompus tout à coup par un grand bruit. Au sortir d’une orgie, trois jeunes patriciens se donnent le plaisir de chasser à coups de fouet les soldats du guet et les manans attardés. Ces dignes représentans de la classe abâtardie qui n’a su conserver des anciens Romains que le nom et l’insolence, arrêtent Choeréa, et pour le disposer à. la confiance, se font connaître eux-mêmes par de longs récits que le public écoute, parce qu’ils sont étincelans d’esprit, mais que le tribun devrait subir avec moins de complaisance à cette heure, et au sortir d’un rendez-vous qui le rend en quelque sorte coupable du crime de lèse-majesté. Le jour se lève. La place publique s’emplit alors et prend un aspect qui dramatise assez heureusement le train journalier de la vie antique. Des cliens se rendent par troupes à l’audience du patron ; les élégans se dirigent vers les maisons de bains ; depuis l’esclave, jusqu’à l’agent de l’autorité, chacun reprend machinalement le rôle de la veille qui sera celui du lendemain. Quant à la populace, on la voit se distribuer en groupes, et suivre de l’œil les dés qui roulent sur les dalles du Forum. Pendant ce temps, la boutique du faux barbier s’est ouverte,.et les trois étourdis y sont entrés. L’un d’eux, l’épicurien Lépidus, se fait lire les actes diurnaux, tandis qu’il livre son menton à l’épilateur, et chaque nouvelle concernant l’empereur et les affaires publiques lui fournit, l’occasion d’un sarcasme et d’une réflexion injurieuse. Il ne tarde cependant pas à sentir qu’il a donné tête baissée dans un piége : sa dernière ressource est de tromper par le suicide la joie cruelle de l’affranchi Protogène ; il adresse à ses amis de touchans adieux, et va se faire ouvrir les veines dans un bain parfumé, se résignant ainsi, en vrai disciple d”Épicure, au sommeil sans rêve qui doit le reposer de la vie. Une émotion pénible dont il est difficile de se défendre, est bientôt effacée par le tumulte populaire. Les clameurs, les fanfares, annoncent la rentrée triomphale de l’empereur après ses prétendus exploits dans les Gaules. On remarque en cet instant un noble Gaulois qui perce la foule et dispute une place pour une jeune et belle femme. Caïus César paraît enfin. Il est debout sur un char traîné par des captifs, et couronné par la Victoire, dont Messaline a emprunté les attributs mythologiques. Des enfans sèment des fleurs sous ses pas ; des jeunes filles chantent des vers à sa louange, et le cortége, traversant lentement le Forum, se dirige vers le Capitole, tandis que des licteurs, conduits par Protogène, portent le corps de. Lépidus aux gémonies.

Telle est la conception que M. Dumas a qualifiée de prologue. C’est plutôt, selon nous, un cadre comique où passent successivement tous les personnages du drame qui doit suivre ; c’est une exposition en dehors de la pièce. Ce premier tableau est animé sans confusion, et vrai sans trivialité. Le contraste entre la réalité pittoresque et les souvenirs classiques, entre la Rome de Suétone et celle de Corneille, présentait une antithèse piquante que M. Dumas a su exploiter avec beaucoup de verve et d’esprit, et à laquelle le public a pris un plaisir marqué.

Au début de la tragédie, Junie, la vieille nourrice de l’empereur, est agenouillée devant ses dieux domestiques ; elle leur demande avec ferveur le retour de Stella qu’elle a envoyée dans la Gaule narbonnaise, pour la soustraire aux fantaisies odieuses du vieillard de Caprée. En effet ; Stella arrive chez sa mère, en compagnie du Gaulois qui l’a choisie pour épouse. Après une absence de quatre ans, les embrassemens sont tendres, et les confidences inépuisables. Mais Stella abuse peut-être du privilège quand elle paraphrase longuement l’Évangile, et embrouille l’histoire des trois Marie Madeleine pour faire comprendre qu’elle est chrétienne. La digne matrone n’a pas le temps d’exprimer son étonnement. On introduit l’empereur, qui prodigue à sa nourrice des témoignages d’affection filiale, et ne veut pas s’éloigner sans avoir celle qu’il appelle sa sœur. Stella paraît. Sa beauté augmente les désirs que les courtisans ont fait naître. Après le départ de l’empereur, Aquila, c’est le nom du Gaulois, sort avec sa femme et rentre aussitôt couvert de sang. Stella vient de lui être arrachée. Il a dû céder au nombre, mais il est temps encore de faire appel aux amis de sa famille, de poursuivre les ravisseurs. Il s’élance, mais il est retenu sur le seuil par Protogène, que suivent le préteur et quatre cliens. L’affranchi de Caligula réclame effrontément le Gaulois comme esclave, sa propriété, confirmée avec serment par les faux témoins, entraîne une sentence qui ravit la liberté à un homme libre liberté à un homme libre. Malgré ses protestations, sa résistance et l’étonnement douloureux qui plaide en sa faveur, l’impétueux Aquila est traîné sans délai sur le marché aux esclaves.

Au second acte, l’empereur est enfermé dans son palais. L’orage gronde et ébranle douloureusement la constitution épileptique de Caligula. Il plie le genou devant les dieux ; mais l’orgueil et le blasphème doivent revenir avec le premier rayon du soleil. La blonde Stella est amenée, et livrée sans défense à un homme qui ose dire à sa sœur de lait, qu’il a beaucoup aimé ses trois sœurs. Ce début fait craindre une lutte effrénée, et on respire quand survient la nourrice qui tombe aux pieds de Caïus, espérant que l’empereur lui fera retrouver sa fille chérie. L’hypocrite pleure avec la pauvre mère, proteste de son empressement à la servir, et lui offre une asile au palais, ce qui n’est qu’une ruse pour la faire garder à vue. Cependant Messaline a compris que les charmes pudiques d’une jeune femme pourraient bien neutraliser les philtres qui lui ont asservi l’ame et les sens de Caligula. Elle déchaîne la sédition pour occuper le monstre, et le distraire de son nouvel amour. Le peuple affamé a mis en fuite les licteurs ; il s’est emparé du consul, et l’a condamné à la périlleuse mission de porter à Caligula ses doléances. Que demande donc ce peuple ? Un sacrifice pour apaiser les dieux que l’empereur a outragés ? Le magnanime Caïus, qui ne sait rien faire à demi, accorde au vœu public une victime humaine : il jette le consul par la fenêtre, et nomme à sa place son cheval Incitatus !

Choeréa reparaît au troisième acte. Dans un temps d’opprobre où la délation est un moyen de fortune assez, sûr pour séduire les amis eux-mêmes, Choeréa n’ose ouvrir son cœur qu’en présence des dieux. Incliné et la tête voilée devant ses pénates, il révèle, dans une sorte de confession, que sa servilité apparente cache une ame républicaine. Cependant, malgré sa prudence, le tribun est devenu suspect à Caligula, ou plutôt, à Protogène ; on lui envoie les deux jeunes amis de Lepidus qui se sont imprudemment compromis dans l’émeute. Réduit a se prononcer sur leur sort, il fait taire ses sympathies et les condamne, sacrifice douloureux, mais impérieusement commandé par le grand dessein qu’il médite, car il conspire avec Messaline contre Caligula ; il se flatte même d’avoir rencontré dans l’esclave gaulois, qu’il vient de faire acheter, un fidèle instrument de vengeance, mais Aquila se souvient que l’empereur s’est assis sous le toit de Junie sa belle-mère, et il se refuse à frapper celui que, dans sa candeur, il respecte comme son hôte. Choerea immolerait sans doute l’esclave a sa sûreté, sans l’arrivée de Messaline, qui raconte qu’une jeune femme, enlevée la veille, occupe déjà toutes les pensées de Caïus Le barbare sait enfin le secret de son malheur : il demande un poignard, et se dévoue à la vengeance des conjurés

En effet, il ne tarde pas à être introduit, par la mystérieuse puissance de Messaline, dans une chambre du palais impérial où Stella est retenue. Par quelle fatalité les portes se referment-elles aussitôt ? c’est ce qui n’est pas expliqué au spectateur. Les époux comprennent qu’ils n’ont plus qu’à mourir. Stella, que soutient la ferveur religieuse, détermine Aquila à recevoir le baptême. A vrai dire, la conversion, est un peu brusque, et quand le barbare répond Je le crois, aux phrases versifiées du catéchisme, il ressemble moins à un néophyte qu’a un bon mari qui craint de contrarier sa femme. La vertu de l’eau sainte opère néanmoins, et les amans chrétiens se sentent pleins de force en présence du tyran. Caligula exaspéré ordonne poétiquement à ses soldats de séparer le lierre du chêne. Stella est entraînée violemment. Aquila, attaché à une colonne et condamné à voir le supplice d’une épouse adorée, hurle et se tord dans ses liens Attirée par des cris, la vieille Junie accourt assez tôt pour voir expirer sa fille ; elle pousse un cri de malédiction contre le monstre qu’elle a nourri, et d’un coup, de poignard, elle fait tomber la corde qui retenait son fils d’adoption. Cette corde servira plus tard à la vengeance.

Nous retrouvons Caligula dans la salle du festin, mollement couché à la façon antique, et jouissant de tous les raffinemens de la sensualité romaine ; Avec Caïus, il n’y a pas de bonne fête sans intermède sanglant Il veut jouir de l’agonie de quelques condamnés. Le choix tombe sur les jeunes patriciens dont Chœréa a dû prononcer la sentence. L’empereur s’était promis d’offrir en spectacle à ses affranchis deux représentans des nobles familles humiliés et tremblans. Les deux condamnés bravent Caligula et le dévouent hautement aux dieux infernaux. Ce présage fait succéder aux joyeux ébats de l’ivresse des émotions sinistres. Convives et serviteurs se retirent tristement, et Caligula, resté seul, tombe accablé sur son lit. C’est l’instant épié par Junie et Aquila. Ils paraissent, l’une agitant son poignard, l’autre la corde qu ! il a conservée. Les cris de Caligula ne servent qu’à attirer plusieurs conjurés. Rome est un instant sans empereur. La première pensée de Choeréa est pour la république ; mais déjà l’éveil a été donné aux prétoriens, qui ont besoin d’un César, et Claude leur a été désigné comme le futur maître du monde. — A moi l’empire se dit Claude tremblant de peur et de surprise, en se voyant élevé, sur le pavois, et Messaline, dans l’orgueil du triomphe laisse échapper le secret de son ambition, en s’écriant : « A moi l’empire et l’empereur ! »

On voit, par cette analyse, que la fantaisie a fourni à l’auteur autant de matériaux que la chronique. Le Caligula de la pièce n’est qu’un odieux tyran, qui n’a plus même la monomanie pour excuse. Ses cruautés, ses railleries atroces, frappent au hasard et impunément patriciens et plébéiens, alliés et ennemis ; et comme l’exécration unanime poursuit le monstre, on ne comprend plus par quel prestige il se soutient au pouvoir. On ne s’explique pas davantage pourquoi l’auteur a substitué à Césonie, figure assez intéressante dans l’histoire, Messaline, dont le nom seul était fait pour effrayer les spectateurs. Sa luxure est loin d’être un ressort indispensable de la conjuration ; et, à vrai dire, l’auteur la réduite aux mesquines proportions d’un de ces personnages de mélodrame, qui devinent les secrets de chacun, et devant qui toutes les portes s’ouvrent comme par enchantement. Cette Messaline, qui a surpris les sens de Caligula par des philtres, qui est réellement toute-puissante dans le palais des Césars, a-t-elle grand intérêt à l’élévation de Claude, qui, dans la pièce ne nous est pas présenté comme son mari ? En tous cas, ne serait-il pas plus sûr et plus facile pour elle d’empoisonner la coupe qu’elle présente à l’empereur dans ses orgies, que de solliciter le poignard de Choeréa, qu’elle n’aime pas, puisqu’elle le sacrifie à la fin de la pièce ? Et Choeréa lui-même se peut-il concevoir après la métamorphose qu’il a subie dans le drame ? Le tribun, dans la réalité, devait avoir environ soixante ans, puisqu’il était déjà centenier à l’avènement de Tibère. Son dévouement à la cause des empereurs lui a mérité le poste de confiance qu’il occupe auprès d’eux, et il ne songe à conspirer que du jour où la mauvaise humeur du maître lui fait craindre pour sa sûreté personnelle. Substituez à cet égoïste vulgaire, un Romain fidèle à l’ancien culte de la patrie, et les énigmes se multiplient. Pourquoi se prête-t-il lâchement à des caresses infâmes ? Il n’a pas besoin de Messaline pour atteindre. Caligula, puisqu’il est lui-même attaché à sa personne. Choeréa nous semble aussi coupable d’avoir différé pendant quatre ans son généreux projet, et insensé d’en confier l’exécution à un esclave qu’il vient d’acheter, et dont il ne peut apprécier la fidélité. Celui des conjurés qui frappa le coup mortel n’a prêté que son nom au Gaulois de la tragédie. Aquila est un personnage d’invention, neuf au théâtre, et conçu dans le véritable esprit de l’histoire ; son entrée en scène est toujours annoncée dans la salle par un frémissement d’intérêt. La figure de Stella est chaste et gracieuse, quoique un peu pâle. Pour en faire une chrétienne, l’auteur a dû fausser les indications chronologiques, et s’emparer d’une de ces fables religieuses qui eurent cours pendant le moyen-âge, et que le clergé lui-même a repoussées depuis. On regrette que le christianisme de Stella ne soit pas devenu un des ressorts de l’action, et qu’il n’ait fourni que des lieux communs empruntés à cette mythologie religieuse qui est en faveur aujourd’hui. La conversion d’Aquila paraît également incomplète : les premiers chrétiens ne se vengeaient pas de leurs persécuteurs par l’assassinat ; ils marchaient au martyre.

Il y a deux manières de constituer le drame historique. Le plus souvent, on imagine une de ces fables qui n’ont de modèles que dans les annales du théâtre. On combine des évolutions assez multipliées pour tenir le spectateur en haleine ; chaque personnage prend ensuite le ton de son époque, et de son pays, en s’appropriant les mots célèbres, en paraphrasant les chroniques et les documens connus. L’érudition ainsi plaquée est inintelligible pour les ignorans, et sans attraits pour ceux qui savent : l’histoire fait place à une anecdote de pure fantaisie. Les figures historiques, entraînées violemment dans les détours d’une intrigue, n’ont pas le temps de se poser franchement ; elles n’obéissent plus à cette logique instinctive qui préside à l’enchaînement des actions humaines, et à laquelle se mesure toujours la vraisemblance théâtrale.

Cette première méthode, la plus expéditive, la plus facile, est celle que M. Dumas paraît avoir suivie. L’autre est plus laborieuse, mais plus sûre : elle consiste à se pénétrer de l’esprit d’un siècle, à saisir son rôle dans la série des âges, autant que l’état de la science historique le permet. Pour le poète qui plonge dans le passé, avec l’intention de le ranimer sur la scène, tout paraît d’abord obscur et confus : mais, s’il persévère, son regard gagne bientôt en pénétration ; les masses se coordonnent, les physionomies se dessinent : et livrent à la fin des types parfaitement caractérisés. C’est seulement par la fidèle et vigoureuse personnification de ces types que le drame historique se trouve réalisé.

On a déclaré, par exemple, que le règne du troisième des Césars ne fournissait pas les élémens d’un poème théâtral, parce qu’en effet il ne présente à la première vue qu’une série incompréhensible de crimes et d’ineptie et que Rome, à cette époque, donne l’idée d’un réceptacle d’aliénés. Mais l’étude attentive ne tarde pas à découvrir l’élément dramatique, et la figure de Caligula devient même assez monstrueusement grande, pour emplir la plus vaste scène. L’empereur a perdu la raison par suite d’une maladie ou d’un breuvage, et, comme il arrive d’ordinaire, sa folie n’a fait qu’exaspérer son instinct dominant. En sa qualité d’empereur, il était le représentant des classes opprimées sous l’ancienne constitution ; son bras devait être toujours armé, toujours suspendu sur la tête des patriciens : devenu fou il ne se contente plus de frapper les suspects ; il en fait la risée de la populace ; il les humilie à tel point, que le dernier des esclaves doit s’estimer heureux de n’être, pas né sénateur. Chacune des extravagances qui révolteront la postérité, caresse les passions haineuses de la foule. Le Caligula de M. Dumas porte un défi au peuple, quand il lui donne son cheval pour consul ; selon l’histoire, au contraire, le peuple dut battre des mains le jour où le fou arracha les insignes des personnes consulaires qui baisaient la poussière de ses pieds, pour en couvrir le fier Incitatus. L’explication que nous donnons ici du rôle politique de Caligula, n’est pas hasardée, il serait facile de la confirmer par des citations ; de rappeler par exemple, que l’empereur insulté publiquement, ne dit mot, parce que,.ajoute expressément Dion Cassius, il avait affaire à un savetier. Nous le répétons, l’instrument aveugle et déréglé d’une des plus grandes révolutions que l’humanité ait subies, devient éminemment dramatique, dès qu’on entrevoit le ressort de sa puissance, c’est-à-dire, dès qu’on le complète en groupant autour de lui les différens types populaires, le plébéien, le prétorien, l’affranchi, l’esclave, l’étranger mercenaire. Assurément, si M. Alex. Dumas avait étudié son sujet assez long-temps pour arriver à cette perception historique, il eût trouvé une action moins surchargée d’incidens, d’une logique plus satisfaisante, et dans laquelle se fussent merveilleusement encadrées les heureuses figures d’Aquila, de Stella et de Lépidus.

II n’est pas permis de se prononcer sur le style d’un ouvrage important et de longue haleine d’après une seule audition. Nous nous contenterons de dire que beaucoup de saillies dans le prologue, de traits brillans dans la pièce, ont été applaudis, et que le public a paru agréablement entraîné par le mouvement poétique. La mise en scène et l’exécution ont été satisfaisantes. M. Ligier a lutté avec courage et talent contre les défauts du rôle principal. M. Beauvalet, plus heureusement partagé, a fort bien rendu la physionomie à la fois rude et sympathique d’Aquila. M. Menjaud, qui ne paraît que dans le prologue, joue de manière à faire regretter la mort trop prompte de Lépidus. L’attention du public s’est particulièrement portée sur la débutante. Melle Ida s’est concilié la bienveillance par un certain charme naïf qui lui appartient, et qui la soutiendra sur notre première scène, surtout si elle parvient à accentuer plus nettement son débit. Pour résumer en deux mots toutes nos impressions, nous dirons que la représentation de Caligula peut être un succès pour la Comédie-Français, mais que nous avons trop bonne idée du talent de M. Dumas pour croire qu’il fait tout ce qu’il peut faire.


La séance publique et annuelle de l’Académie des Sciences morales et politiques a eu lieu à l’Institut, mercredi dernier, avec une curiosité et une affluence qui font honneur au goût sérieux de la plus aimable portion de l’auditoire. L’Académie, par l’organe de son président, M. Bérenger, a d’abord décerné à M. Barthélémy Saint-Hilaire un prix pour un mémoire sur le Logique d’Aristote. L’examen et l’éclaircissement des travaux, à la fois si différens et si vastes de l’auteur de l’Organon, semblent être devenus à juste titre le but des recherches proposées par la cinquième classe de l’Institut. Il y a deux ans encore, dans la séance qui précéda d’une année celle où M. Mignet lut une notice sur Sieyès, que les lecteurs de la Revue n’ont certainement pas oubliée, l’Académie couronnait l’écrit si remarquable de M. Ravaisson sur la Métaphysique d’Aristote, et, proclamant l’éclatante supériorité de ce mémoire, accordait un second prix à M. Michelet de Berlin. Après le programme des sujets proposés par l’Académie, pour les prochaines années, est venu la lecture de M. Mignet, sur Rœderer. Ce morceau a obtenu le succès le plus flatteur Jamais la plume de M. Mignet n’avait été plus fertile en déductions brillantes, en résumés lumineux, en expositions pleines d’un charme grave, qui sait ramener les moindres détails au niveau des faits et des évènemens généraux. Si. M. Mignet n’a pu convenablement, dans un éloge académique, déterminer en termes précis et rigoureux la part des humaines faiblesses et des douteuses rencontres, s’il n’a pas redit le mot incisif de Mme de Staël : M. Rœderer s’empresse toujours de porter secours au vainqueur ; du moins toutes les grandes lignes de cette vie, mêlée à tant d’hommes et de choses, ont-elles été admirablement tracées dans la belle étude qu’apprécieront nos lecteurs. M. Mignet, avec cette manière ferme et nette qu’on lui sait, a aussi parfaitement caractérisé Rœderer comme écrivain, en montrant cette humeur belliqueuse de style, qui lui faisait transporter dans l’histoire les formes acerbes de la polémique quotidienne. A cette lecture de M. Mignet, si justement applaudie, a succédé un morceau de M. Rossi sur notre droit civil considéré dans ses rapports avec l’état économique de la société, morceau qui, malgré la sévérité du sujet et l’emploi fréquent des formules générales et affirmatives empruntées à l’école de M. Guizot et de M. Sismondi, a attiré l’attention par l’élévation des idées et la profondeur des vues.