Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1837

Chronique n° 136
14 décembre 1837


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1837.

À peine complétée par les élections de la Corse et de Ploërmel, la nouvelle chambre des députés a déjà un vide à combler dans ses rangs, par la mort de M. Semerie, compatriote et ami de M. Thiers, M. Semerie, jeune encore, avait succédé, comme procureur-général d’Alger, à M. Réallier-Dumas, qui occupe aujourd’hui les mêmes fonctions en Corse, et qui a cessé de faire partie de la chambre. Le ministère n’a pas encore remplacé M. Semerie dans la direction du parquet d’Alger, qui devient de jour en jour plus importante, à mesure que la domination française s’affermit et s’enracine dans la régence, et que le vœu d’une occupation large, féconde, progressive, se prononce de toutes parts avec une irrésistible énergie.

Les chambres vont donc s’ouvrir ; les partis vont donc se trouver en présence ; tous les calculs de majorité, d’opposition, d’équilibre, de centre droit et de centre gauche, auxquels on se livre depuis un mois, vont subir la décisive épreuve du scrutin, et on va savoir, pour quelque temps du moins, de quel côté souffle le vent de la puissance parlementaire. Nous croyons, nous, que ce sera légèrement à gauche ; d’autres, il est vrai, disent non, mais pour l’avenir seulement, à ce qu’il paraît, car pour le passé ils adoptent pleinement la marche que le vaisseau ministériel a suivie sous cette influence. Amnistie, dissolution de la chambre, abandon de la loi d’apanage, des lois de déportation et de non-révélation, adoucissement général du système de résistance ; tout cela, ils l’approuvent, et s’ils ne l’ont pas fait, vraiment ils en sont au désespoir, et il y a de quoi. C’est toujours quelque chose de gagné ; et puisqu’on s’exécute maintenant de si bonne grâce, il n’y aura pas de récriminations à essuyer contre une politique sanctionnée par l’approbation de ceux-là mêmes qu’elle condamne. Aussi doit-on s’attendre à les voir s’applaudir les premiers de la situation dont le ministère ne manquera pas de retracer le tableau dans le discours de la couronne. Jamais il n’y aura eu dans une chambre de députés plus de monde satisfait à la fois. Nous conseillons au centre gauche de rendre à son voisin le centre droit politesse pour politesse, et de ne pas être exclusif dans la première question sur laquelle la chambre devra se dessiner, celle des vice-présidences et de l’organisation du bureau. Agir autrement, ce serait se montrer aussi intolérant dans un sens que les doctrinaires l’étaient dans un autre, et, disons plus, ce serait une faute de tactique ; car maintenant la supériorité étant acquise au centre gauche, comme elle appartenait précédemment au centre droit, il lui convient d’attirer et d’absorber en lui tout ce qui est susceptible d’entrer dans la majorité dont il doit incontestablement former le noyau ?

On se demande quel parti prendra le ministère dans toutes ces questions, quels candidats il adoptera plus directement comme les siens. Evidemment il ne sera pas exclusif ; il ne le peut, ni ne le doit. Encore moins croyons-nous qu’il ait l’intention de se jeter complètement à droite. Certains rapprochemens, qui ont fait beaucoup de bruit, ne peuvent aller jusque-là sans imprudence, et nous supposons qu’ils témoignent plutôt de la force du ministère que de ses craintes. On lui rend hommage en venant à lui, et c’est assez pour lui d’accueillir ceux qui se rallient à son drapeau. Ils n’ont pas de conditions à lui faire, ils ne peuvent qu’accepter les siennes. D’ailleurs la vérité des situations ne se change pas au gré de l’homme d’état. Elles dominent ses volontés ou ses caprices ; elles lui font la loi et lui montrent la route ; s’il n’y entre pas, il perd de sa force et prépare lui-même sa chute. Nous comprenons que le ministère ait à cœur de gagner, parmi ses anciens ennemis, telle capacité financière, telle spécialité économique dont l’appui lui serait utile dans une discussion embarrassante. Rien de mieux assurément : c’est de la politique, et pour s’être heurté une fois ensemble sur le chemin des affaires, on ne doit pas rester éternellement ennemis. Mais il ne faut pas non plus retourner en arrière pour relever celui qu’on a renversé. Si l’on se retrouve, tant mieux ; mais on ne doit pas se rechercher. C’est un aveu d’impuissance ou de faiblesse que les partis et les ministères, qui sont toujours des partis, bon gré mal gré, ne font pas impunément.

La situation du ministère est bonne, on ne saurait le nier. Cependant elle a ses difficultés naturelles au début d’une session, et, qui plus est, au début d’une législature nouvelle. Ces difficultés proviennent surtout de l’incertitude d’esprit où l’on peut supposer qu’arriveront à la chambre les nouveaux députés, qui en forment à peu près le tiers. Mais il y a pour le ministère un moyen de fixer l’irrésolution de tous ceux qui n’ont pas de parti pris, et c’est le plus grand nombre. Le moyen, c’est que le ministère marque tout d’abord très nettement sa propre position, et cela conformément à son passé. Qu’il hésite, qu’il attende l’impulsion, qu’il semble avoir besoin de certaines alliances, on le croira faible, on le croira dominé ; il y aura confusion dans les idées, et personne ne saura plus à quoi s’en tenir. Eh bien ! nous croyons que cette position sera hautement prise dans le discours de la couronne, et que tout le monde y pourra reconnaître un plan de politique bien arrêté, à tendances libérales pour le dedans, nationales pour le dehors.

Au reste, il se pourrait faire que l’année atteignît son dernier jour, sans que la chambre fût définitivement constituée. La vérification des pouvoirs demandera beaucoup plus de temps qu’à l’ordinaire, à cause du grand nombre de nouveaux députés qui auront à produire leurs titres, et des élections contestées qui soulèveront certainement des discussions assez vives.

En attendant, le ministère s’occupe d’élaborer divers projets de lois d’intérêts matériels, parmi lesquels on en cite un sur la réduction du timbre des journaux. M. de Montalivet et le ministre des finances doivent appeler les gérans des principaux journaux à concourir à la rédaction de ce projet de loi, qui cette fois ne sera pas conçu en haine de la presse, ainsi que le voulait, sous le ministère du 6 septembre, un jeune sous-secrétaire d’état fort acharné contre le vieux journalisme, comme on disait alors, et qui développait avec chaleur ses idées sur l’abolition du timbre, uniquement pour tuer la vieille presse, qui lui a pourtant pardonnée avec une si touchante abnégation. Les chambres auront aussi à consacrer, par le vote des allocations nécessaires, quelques-uns des changemens que plusieurs ministres ont faits dans l’intérieur de leurs départemens, et les améliorations introduites par M. de Salvandy dans l’enseignement supérieur. On n’a pas rendu aux efforts du ministre de l’instruction publique la justice qu’ils méritent, ni reconnu toute la sollicitude qu’ils attestent pour les progrès de la science, dans la direction qu’ont prise les hautes études. Ainsi trois chaires nouvelles viennent d’être instituées par ses soins, l’une au Collège de France, l’autre à la Faculté des Sciences, la troisième à la Faculté de Droit, et confiées à des hommes spéciaux, dont le choix, celui des deux premiers surtout, a mérité l’approbation générale. M. de Salvandy a donné celle de mécanique expérimentale à M. Poncelet, de l’Académie des Sciences, et celle de l’histoire naturelle des corps organisés à M. Duvernoy, doyen de la Faculté des sciences de Strasbourg et collaborateur de Cuvier. La troisième est la chaire de législation pénale comparée. Nous ne saurions trop encourager M. de Salvandy à porter sur des créations de ce genre l’activité d’esprit dont il a fait preuve depuis qu’il a recueilli l’héritage de M. Guizot.

Il a transpiré jusqu’ici fort peu de chose d’un complot que nous avons lieu de croire assez informe et encore éloigné heureusement de sa maturité, contre les jours du roi. Une haine fanatique et qui a survécu à l’amnistie, ce grand acte de clémence et de sagesse, couronné d’ailleurs de si heureux fruits, aurait poussé un homme obscur à faire, sous un faux nom, successivement plusieurs voyages en Angleterre pour y appliquer à la construction d’une nouvelle machine infernale les prodigieuses ressources de l’industrie la plus avancée, et ce serait un dessin, trouvé par hasard dans un portefeuille égaré, qui aurait mis l’autorité sur les traces du projet régicide. Nous ignorons jusqu’à quel point les découvertes qu’ont dû amener les arrestations faites depuis quelques jours, peuvent être sérieuses ; mais nous croyons que si elles ont mis le gouvernement dans le secret de vœux et d’espérances coupables, elles ne lui ont pas fourni assez de moyens pour établir la culpabilité actuelle de ceux que la tranquillité publique condamne à se repaître de leurs impuissantes illusions. Irons-nous, à ce propos, déclamer contre notre temps ? à Dieu ne plaise ! Toutes les révolutions laissent les mêmes passions, les mêmes dangers, les mêmes ressentimens après elles, et il ne faut connaître ni l’humanité, ni l’histoire, pour imputer exclusivement à notre siècle ce qui est de tous les temps. Le parlement anglais sera probablement sur le point de se séparer au moment où nos chambres se réuniront, et dans cette courte session il aura été saisi des questions les plus graves, il aura offert les luttes les plus animées. Déjà le ministère de lord Melbourne a obtenu plusieurs votes politiques d’une haute importance et gagné la bataille toutes les fois qu’il l’a engagée ou acceptée. Sa dernière victoire est celle qu’il a remportée dans la question des pensions accordées par la couronne, et il y a eu de sa part autant d’habileté que de raison à donner spontanément cette satisfaction à l’opinion publique sur un des points qu’elle a le plus vivement pris à cœur. Dans la discussion de l’adresse, le chancelier de l’échiquier avait promis de faire lui-même sur les pensions de la liste civile, jusqu’à présent respectées à chaque changement de règne, une proposition qui atteindrait le but auquel tendaient depuis plusieurs années tous les efforts des radicaux, et consacrerait l’intervention du parlement dans la distribution des faveurs de la cour. C’est la promesse qu’il est venu accomplir en demandant à la chambre des communes la formation d’un comité d’enquête et d’examen sur les pensions, dont le chiffre est considérable, et qui ne sont pas toujours très convenablement placées, s’il faut en croire des rumeurs peut-être exagérées, mais au moins fort accréditées dans le public. Ce qui est incontestable, c’est que l’aristocratie anglaise a largement exploité la faveur et la générosité du souverain depuis l’avènement de George III à la couronne, et de plus, que la longue domination des tories a naturellement donné aux libéralités royales une direction politique fort avantageuse pour les plus illustres familles de ce parti. On trouvera sans doute sur la liste des pensions un certain nombre de récompenses bien méritées et qui répondent à des services réels ; mais souvent elles en dépasseront la valeur, et la grandeur des fortunes qu’elles viennent accroître, leur donnera, de la part du souverain qui les accordait, le caractère d’une prodigalité condamnable, et de la part-du lord opulent qui les acceptait, celui d’une avidité scandaleuse. Les tories ont opiniâtrement disputé le terrain et réuni toutes leurs forces contre la proposition du chancelier de l’échiquier, qui n’en a pas moins été adoptée par une majorité triomphante de soixante-deux voix.

Le ministère a présenté aussi le nouveau bill de réforme des corporations municipales d’Irlande, question de vie ou de mort pour lui, et qui servira de pierre de touche aux dispositions conciliantes que l’on attribue à la majorité de la chambre des lords. Aucune alliance n’est possible entre les tories libéraux et les whigs conservateurs, si cette mesure et celle de la commutation des dîmes, avec le fameux principe de l’appropriation qui a renversé le ministère de sir Robert Peel, ne sont préalablement accordées au cabinet Melbourne ; mais quand il aura une fois obtenu ces deux gages, il pourra définitivement rompre avec les radicaux et retrouver sur les bancs de l’ancienne opposition les alliés qu’il perdra sur ceux de son ancienne majorité. O’Connell même, à peu près satisfait pour son Irlande, continuerait peut-être à l’appuyer ou garderait au moins beaucoup de ménagemens avec lui, et l’Angleterre se reposerait quelque temps dans cette réforme parlementaire que lord John Russell proclame une mesure finale, tandis que de nombreux meetings en demandent la réforme. C’est lord John Russell qui a raison : non pas, certes, qu’il n’y ait encore beaucoup à faire, beaucoup à réformer, beaucoup à détruire ou à refondre en Angleterre ; mais le parlement, tel qu’il est constitué, suffit à la tâche, et pour apprécier les services qu’il peut rendre à la cause du progrès, de la justice et de l’égalité, il n’y a qu’à voir ceux qu’il lui a déjà rendus. Ce serait une belle histoire à faire que celle des immenses améliorations introduites en quelques années dans toutes les institutions de l’Angleterre. Administration, finances, législation du paupérisme, régime industriel, liberté commerciale, liberté municipale, liberté religieuse, tout s’est ressenti de l’impulsion donnée par la réforme parlementaire, fille elle-même de la révolution de juillet. Les whigs peuvent justement s’en enorgueillir, car ils ont bien mérité de leur patrie et de l’humanité. Cette vieille société anglaise, dont les plaies sont ainsi une à une soudées et montrées au grand jour, était cependant bien puissante. Avec tous ces vices au fond du cœur, ces inégalités, ces privilèges absurdes, ces règlemens vexatoires ou barbares, elle a soutenu, contre la révolution française et l’empire, une lutte gigantesque d’un quart de siècle, et elle a eu le dernier mot, tant il est vrai que, dans un état vigoureusement organisera puissance extérieure n’a rien de commun avec la bonté des institutions, quant au bonheur et à la liberté des individus.

L’Angleterre pourrait bien être appelée au premier jour à faire un essai de ses forces contre une colonie de plus en plus rebelle à ses lois. L’agitation menaçante qui se propage dans le Bas-Canada, prend le caractère le plus grave ; et ce qui prouve que le ministère anglais en voit les progrès avec inquiétude, c’est qu’il adopte des mesures militaires et songe à nommer gouverneur le lieutenant-général sir John Colborne, c’est-à-dire apparemment à concentrer tous les pouvoirs entre les mains du commandant des troupes. Il y a eu récemment à Montréal une rixe sérieuse entre le parti canadien et le parti anglais, qui a révélé l’existence d’une association contre le gouvernement, pour servir les projets des séparatistes ; car aujourd’hui on ne saurait douter qu’il n’y ait dans la population canadienne un mouvement d’opinion qui la pousse à l’indépendance, puisqu’elle réclame des droits qui annuleraient de fait l’autorité de la métropole. Les Canadiens se plaignent de l’inégale répartition des emplois, qui constitue en faveur des Anglais une espèce de monopole ; ils se plaignent de l’opposition constante du conseil législatif, dont les membres sont nommés par la couronne, à tous les vœux de la chambre d’assemblée, qui émane de l’élection ; ils se plaignent encore de la partialité du conseil exécutif, composé de trente-cinq membres, aussi à la nomination de la couronne, et de l’organisation vicieuse du pouvoir judiciaire. Si l’on avait des informations plus complètes sur l’ensemble de la question, il est probable qu’à côté des griefs politiques on en trouverait qui se rattachent à la législation des rapports commerciaux. Mais aucune puissance n’a d’agens consulaires dans les colonies anglaises ; et, malgré la liberté de la presse, on ne connaît qu’imparfaitement les détails de la querelle entre le Canada et le gouvernement britannique. La situation actuelle, sans parler des désordres matériels et de l’agitation qui se manifeste partout, est une situation violente et extra-légale, en ce que l’assemblée législative refuse les subsides depuis plusieurs années, n’est plus réunie que pour la forme, et oblige chaque fois le gouverneur, par sa turbulence et la vivacité de son langage, à la renvoyer au bout de quelques séances. En attendant la fin d’un pareil état de choses, les officiers de la couronne ne sont pas payés, et toutes les affaires dans lesquelles il faut que l’assemblée législative intervienne, sont forcément suspendues. Mettre un terme à cette lutte, pourvoir, sans le concours de l’assemblée législative, aux frais d’administration de la province, tel était le but des résolutions que lord John Russell a fait adopter, dans la dernière session, par la chambre des communes. Mais elles n’ont pas obtenu force de loi, parce que la chambre des lords n’a pas eu le temps de les discuter, et c’est à leur seule annonce que le mécontentement des Canadiens s’est traduit en actes plus expressifs, qui ont à leur tour provoqué des rigueurs nouvelles de la part du gouvernement.

Le ministère anglais se trouve sans doute fort embarrassé de l’attitude que prend la plus belle moitié du Canada. Cependant il ne paraît pas, jusqu’ici, disposé à essayer de quelques concessions pour y rétablir le calme ; et peut-être, sans trop le savoir, au lieu de se poser comme arbitre impartial entre deux nationalités jalouses, est-il resté sous l’influence exclusive de l’une des deux, qui défend ses privilèges avec d’autant plus d’opiniâtreté qu’elle se sent la plus faible.

Le côté politique de la question d’Espagne a repris toute son importance depuis l’ouverture de la nouvelle session des cortès, ainsi que le faisaient pressentir l’esprit des élections et le discours de la reine régente. Le parti modéré ne pouvait pas rentrer dans les affaires sans remuer aussitôt, à tort ou à raison, les idées et les espérances qui se sont identifiées avec lui, et que l’on doit regarder comme la base de sa politique. S’appuyer sur la France, en invoquer les secours, demander une plus large interprétation du traité de la quadruple alliance, faire valoir le triomphe de ses opinions, le rétablissement de l’ordre et de la discipline, l’effacement des tristes souvenirs de la Granja, la reprise des erremens du ministère Isturitz, tels devaient être l’attitude et le langage du parti modéré. Il l’annonçait lui-même à Madrid avant la réunion des cortès, et, dès leurs premières séances, il a ainsi développé ses vues et marqué sa position. Mais en même temps il a eu bien soin d’éloigner toute apparence de réaction, d’abjurer le statut royal, de constater solennellement que la constitution de 1837 avait réalisé ses désirs, et qu’il l’adoptait entièrement, sans arrière-pensée de modification ou de réforme. Cette conduite du parti modéré est aussi habile dans l’intérêt de sa propre cause qu’elle est sage dans l’intérêt de l’Espagne. Il a brisé par là une des armes les plus dangereuses employées contre lui par ses adversaires, qui n’avaient cessé de le représenter comme attaché au principe d’une charte octroyée et contraire à celui d’une constitution librement débattue entre la nation et le souverain. Maintenant c’est une ressource qui manque au parti exalté, sous l’empire duquel a été faite cette même constitution de 1837. Ses rivaux se sont placés sur son terrain, et, hâtons-nous de le dire, ils s’y sont placés de bonne foi. Agir autrement, c’eût été de la maladresse et de l’ingratitude ; car la première application d’une loi fondamentale, votée sans leur concours, leur a été trop favorable pour qu’ils n’aient pas da s’empresser de s’y rallier franchement, et d’autant mieux que le triomphe de l’opinion modérée dans les élections n’est pas un effet du hasard, mais provient certainement du principe de l’élection directe, substitué aux trois degrés de la constitution de 1812.

Le parti modéré se trouve donc pour l’Espagne et pour lui-même dans une excellente position. Il n’est pas responsable du mal qui s’est fait, de l’extension que la guerre civile a prise dans le cours des deux dernières années, et il se crée un mérite aux yeux du pays, en adoptant comme définitif son état légal, avec plus de sincérité peut-être qu’un certain nombre de ceux qui ont voté la constitution. Voyons maintenant ce qu’il peut faire, ce dont il est capable, quelles chances de salut il représente, ce qu’il apporte de ressources et de forces à la cause libérale ; car, si les destinées de l’Espagne ne lui sont pas encore officiellement confiées, il n’en exerce pas moins dès aujourd’hui une influence décisive sur la marche du gouvernement, puisqu’il est en majorité dans les deux chambres, que les deux présidens lui appartiennent, qu’il semble avoir inspiré le discours de la couronne et qu’il a rédigé les deux adresses, puisque le vent de l’opinion publique souffle dans ses voiles, et que tout le convie à tenter encore une fois la difficile épreuve du pouvoir.

Eh bien ! nous le disons à regret, le parti modéré a d’abord commis une faute ; il a trop vile laissé voir qu’il désespérait de sauver l’Espagne par ses propres moyens, et que l’intervention étrangère était toujours son idée fixe. Il est possible qu’en théorie, le parti modéré ait raison ; que l’Espagne n’ait pas d’autre chance de salut que l’intervention de ses alliés, ou du moins qu’elle soit condamnée, si on ne lui accorde pas l’intervention, à se débattre et à s’épuiser, on ne sait combien d’années encore, dans les vicissitudes de la guerre civile et les convulsions de l’anarchie. Mais il ne faut, ni dans le gouvernement des nations, ni dans celui des intérêts privés, aller se briser le front contre une barrière infranchissable, sous prétexte que c’est le meilleur ou le plus court chemin. Nous accordons sans peine au parti modéré qu’il a fait preuve de sens, de lumières et de vrai patriotisme, en foulant aux pieds un ridicule orgueil national pour demander l’intervention en 1835 ; nous lui accorderions même davantage, s’il le fallait, en ce qui concerne l’intérêt de la France et l’honneur de la révolution de juillet dans cette question. Mais quand nous lui aurons fait toutes ces concessions, il n’y aura gagné que d’avoir raison en théorie et non de réussir en pratique. L’intervention ne sera pas devenue plus possible, et on ne sera pas plus près de faire produire, au traité de la quadruple alliance, autre chose que l’insuffisante fermeture de la frontière.

Dans un discours très remarquable prononcé sur cette question, M. Martinez de la Rosa semble attribuer uniquement à la révolution de la Granja l’inexécution du plan de coopération anglo-française offert à l’Espagne par le ministère du 22 février. C’est une erreur. La nouvelle de la révolution de la Granja est arrivée à Paris au milieu d’une crise ministérielle, causée par la résistance que rencontraient déjà les mesures nécessaires à l’accomplissement de ce projet, et les événemens de Saint-Ildephonse n’ont fait que fortifier, à juste titre, il faut le reconnaître, les répugnances qui s’étaient déjà prononcées. Or, s’il est vrai que le nouvel ambassadeur d’Espagne auprès de la cour des Tuileries, M. le marquis d’Espeja, vienne plaider en faveur de l’espèce de réaction qui s’accomplit contre les hommes et les choses de la Granja, pour obtenir du gouvernement français la reprise des mesures offertes à M. Isturitz, nous craignons que l’Espagne n’aille au-devant d’un mécompte qui refroidira les populations pour la cause de la reine, sera exploité par les carlistes et rendra des chances de retour au parti exalté.

On a beaucoup remarqué dans ces derniers jours l’approbation formelle donnée par le gouvernement de la reine à l’exécution du colonel Iriarte, rigueur d’Espartero que tout le monde n’a pas favorablement jugée. Cependant il est à noter que l’adresse du sénat contient aussi, sur ces mesures destinées à rétablir et à venger la discipline militaire, un paragraphe où elles sont applaudies sans réserve, ce qui indique la profonde horreur que tous les honnêtes gens avaient ressentie des assassinats de Saarsfield et d’Escalera. Les armées espagnoles avaient besoin de ces terribles exemples. Elles ont trop souvent, depuis les premiers jours de la guerre de l’indépendance, impunément donné celui du meurtre de leurs généraux, comme s’il les dédommageait des privations ou des revers de la campagne.

La guerre civile n’est pas très active en ce moment. Dans les provinces du nord, on se tient des deux côtés sur la défensive ; mais on se prépare à une campagne sérieuse pour l’époque de la reprise des opérations. Les carlistes conservent la plupart des positions qu’ils ont occupées et fortifiées, et le comte de Luchana vient de reconnaître qu’il fallait renoncer à rompre, dans l’état actuel des choses, leur principale ligne. La mauvaise saison se passera donc à s’observer, en recevant, au milieu du travail de réorganisation des deux armées, le contre-coup, heureux ou malheureux, des événemens politiques du dehors. Sur tous les autres points du royaume les bandes rebelles font toujours à peu près ce qu’elles veulent, parce qu’elles ne tentent plus de grandes opérations, et que les généraux constitutionnels suivent la même tactique. L’Estramadure est la seule province où le mal se soit aggravé. Les factieux y ont pris un accroissement considérable et communiquent avec le Portugal d’où ils tirent même quelques ressources, parce qu’ils ont dans leurs rangs des officiers miguélistes. On s’en plaint également à Madrid et à Lisbonne ; mais les deux gouvernemens de la Péninsule manquent de force pour faire mutuellement respecter leurs frontières, et il n’y a pas de jour que les correspondances du Portugal et d’une partie de l’Andalousie avec Madrid ne soient interceptées et brûlées. Déjà les certes, avant de s’engager dans la discussion de l’adresse, ont demandé des explications au ministère sur la longue impunité de ces brigandages. On devine bien ce que répond le ministère, ce qu’il promet, et le peu qui résulte de pareilles interpellations, dont les chambres espagnoles ne sont pas assez sobres.

Le cabinet présidé par M. Bardaji, qui en est à la fois le chef et le seul homme sérieux, paraît devoir bientôt faire place à une administration qui réunirait un plus grand nombre de notabilités libérales et de capacités de tribune. On désignait, il y a un mois, M. le duc de Gor, membre du sénat, comme devant être mis à sa tête, et ce choix eût fait honneur à la reine régente. Il aurait d’ailleurs été agréable aux deux gouvernemens de France et d’Angleterre. Mais aujourd’hui, sans vouloir dire que cette combinaison soit abandonnée, il est permis de croire que la rentrée en Espagne de MM. de Toreno, Isturitz, Cordova, et autres personnages influens du parti modéré, aura eu pour effet d’en faire soumettre l’idée à une nouvelle discussion ; et s’il faut en dire toute notre pensée, nous craignons maintenant que beaucoup d’intrigues ne tardent pas à se renouer autour de la reine, à la faveur d’une situation qui encourage toutes les espérances et provoque toutes les prétentions. Du moins on peut affirmer d’avance que l’ambassade de France y restera complètement étrangère.

Au milieu de cette évolution des partis en Espagne, qui a fort inutilement réveillé la question d’intervention, il est curieux d’observer comment le grand intérêt qui unit la cause de la reine à celle de la révolution de juillet, disparaît, aux yeux de certaines gens, devant une pure question départi, et comment on retombe ainsi dans la faute commise, il y a deux ans, par les journaux de l’opposition. De ce que M. Martinez de la Rosa et les opinions modérées qu’il représente ont reconquis leur ascendant à Madrid, de ce que le général Espartero sévit avec une rigueur, qui n’est tout au plus que tardive, contre des attentats qui ont indigné l’Espagne et souillé l’honneur de ses armées, on tire cette conséquence étrange, que si l’intervention avait lieu maintenant, nos soldats iraient avec répugnance prêter l’appui des armes françaises à une réaction contre-révolutionnaire. Nous tenons d’abord à rassurer les esprits qui accueillent de pareils scrupules. Il n’y aura pas d’intervention, et la question n’est plus, sous le point de vue pratique, de celles que la discussion puisse faire avancer. Mais nous n’en disons pas moins à ceux qui apportent dans ce débat des passions si exclusives et des préjugés si étroits, qu’avec tous ces raisonnemens ils contribuent pour leur part à égarer l’opinion. S’ils trouvent que l’intervention serait mauvaise, quand le parti modéré, allié politique du gouvernement français, domine à Madrid, le gouvernement, de son coté, n’a pas eu tort de juger la question au point de vue de ses affinités politiques, et de refuser l’intervention au parti exalté, qui n’a jamais fait mystère de ses sentimens hostiles envers la France, depuis qu’il est arrivé au pouvoir dans la personne de M. Mendizabal. Il serait digne de ceux à qui nous répondons ici de souhaiter à l’Espagne quelque nouveau bouleversement, la constitution de 1812 et des juntes, par exemple, comme moyen de salut, vu le grand bien que lui ont fait depuis trois ans les mouvemens révolutionnaires et l’heureuse impulsion que leurs chefs, M. Mendizabal et autres, ont donnée à ses affaires. C’est une politique de niveau avec celle qui a dicté contre l’intervention, sous le ministère du duc de Broglie, des déclamations stupides, et qui aboutirait infailliblement à la ruine de l’Espagne.

Nous ne quitterons pas cet important sujet, qui reviendra long-temps encore sous notre plume, sans dire que l’opinion publique suit avec une vague inquiétude le développement des travaux que font les Anglais au Passage, les envois de troupes anglaises sur la côte nord de l’Espagne, toutes les mesures enfin qui caractérisent, de la part du gouvernement anglais, une espèce de prise de possession. Il est probable que dans la discussion de l’adresse on demandera au ministère quelques explications sur la réalité et sur l’étendue de ces mesures, peut-être exagérées à dessein par des rapports inexacts. Mais cet état de choses mérite d’autant plus de fixer sérieusement l’attention, que, jusqu’à présent, les carlistes ont paru assez peu se soucier des forces anglaises, qui, en effet, n’ont été ni heureusement ni habilement employées au service de la cause constitutionnelle, et n’ont gêné en rien l’exécution des plus dangereuses entreprises de don Carlos.

Nous n’avons pas encore parlé d’un événement qui a fait une grande sensation dans toute l’Allemagne et provoqué de fort aigres discussions entre les feuilles catholiques et les journaux protestans, l’arrestation de l’archevêque de Cologne, M. le baron Droste de Vischering, que le gouvernement prussien a fait enlever et transporter dans une place de guerre, en lui interdisant tout exercice ultérieur de ses fonctions épiscopales. Ce dénouement inattendu de la question qui s’agitait depuis long-temps entre l’obstiné prélat et le cabinet de Berlin, a causé un étonnement général. Le gouvernement prussien, quoique dirigé sous l’influence personnelle du roi dans un esprit fort remarquable de religiosité protestante, avait affecté pour les provinces rhénanes, foyer d’un ardent catholicisme, des ménagemens et une bienveillance qu’il fait aujourd’hui valoir comme une preuve éclatante de sa tolérance. Depuis la révolution de Belgique, ces ménagemens étaient devenus plus nécessaires encore, pour arrêter le mouvement naturel des catholiques rhénans vers les catholiques belges, aux mains desquels est arrivé le pouvoir après quelques oscillations, et qui ont de grandes chances pour en rester maîtres. Le cabinet de Berlin avait trouvé, dans le prédécesseur de l’archevêque actuel, des lumières, de la modération, des dispositions conciliantes et une certaine facilité à fermer les yeux sur des faits que condamne la doctrine catholique appliquée dans toute sa rigueur. Mais M. de Vischering manifesta dès l’abord un tout autre esprit, et ce qui a peut-être le plus vivement offensé le gouvernement prussien, dont la hiérarchie administrative est si sévère, c’est que le prélat a voulu se mettre, en matière de religion, au-dessus des lois de l’état, ne relever que du saint-siège, ne reconnaître que les brefs de la cour de Rome, et refuser au pouvoir temporel tout droit d’ingérence dans l’exercice de ses prérogatives spirituelles. Ainsi l’archevêque a, de son autorité privée, condamné des doctrines théologiques enseignées à l’université de Bonn par le professeur Hermès, qui leur a donné son nom et qui a laissé des disciples. Après avoir condamné les doctrines, l’archevêque a interdit ceux qui les professaient, et refusé la consécration cléricale aux jeunes étudians qui les auraient embrassées, le tout sans avoir songé à se concerter avec un gouvernement très jaloux de ses droits. La cour de Rome a donné raison au prélat. Mais, quoi que monseigneur Capaccini, sous-secrétaire d’état des affaires étrangères, chargé récemment d’une mission politico-religieuse dans le nord de l’Allemagne, en ait pu dire à Berlin, le ministère prussien n’a pas pardonné à M. de Vischering ses allures indépendantes et ses audacieuses prétentions. On avait encore avec lui un autre sujet de dissentiment. L’archevêque de Cologne a voulu exiger que tous les enfans qui naîtraient de mariages mixtes fussent élevés dans la religion catholique, et en a fait une question de validité pour les unions de ce genre, tandis que l’usage, conforme, si nous ne nous trompons, à un article spécial du traité de Munster, est d’élever les enfans dans la religion du père. Nouvelles négociations à ce propos entre le gouvernement prussien et l’inflexible prélat. M. d’Arnim, ex-président de régence à Aix-la-Chapelle, M. de Bunsen, ministre de Prusse à Rome, fervent unioniste, mais homme sage et modéré, y ont épuisé tous leurs moyens de persuasion. M. de Vischering avait fini par refuser de les voir et n’écouter personne. Ce n’est qu’après de vains efforts pour éviter un scandale, que le cabinet de Berlin, poussé à bout, a fait enlever le prélat, et nommer à sa place un administrateur du diocèse par le chapitre de la cathédrale. Voilà toute la vérité sur cette affaire ; M. de Bunsen doit être parti de Berlin au commencement du mois pour retourner à son poste auprès de la cour de Rome, et conjurer, par les explications nécessaires, l’infaillible mécontentement du chef de l’église.

On ne saurait dire encore jusqu’où peut aller celui de la population catholique des provinces rhénanes. Ce sont des actes qui ne produisent point immédiatement leurs résultats, mais qui s’enfoncent dans la mémoire des peuples, et dont le souvenir reparaît souvent plus tard avec toutes ses conséquences. Pour le moment, si l’interdiction de M. de Vischering peut créer au gouvernement prussien quelques embarras à Cologne et à Trêves, cette mesure n’en a pas moins été favorablement accueillie par l’opinion publique en Allemagne. On y a vu la contre-partie des tendances ultramontaines et monastiques auxquelles s’abandonne de plus en plus le roi de Bavière, avec un zèle peu éclairé et dans un esprit de réaction qui descend jusqu’à la puérilité ; car il est difficile de caractériser autrement une ordonnance récente du roi Louis, qui supprime les dénominations des huit cercles de la Bavière, empruntées, selon le système français, aux principales rivières qui traversent chacun d’eux, comme l’Inn, le Danube, la Regnitz, pour leur substituer les anciennes dénominations de Bavière, Franconie, Palatinat. C’était appliquer au gouvernement les rêves de l’école historique de la Gazette y qui pourra y voir un commencement de restauration du provincialisme. Puisque le roi de Bavière est en si beau chemin et soupire si ardemment après la réhabilitation du passé, nous avons un conseil à lui donner : c’est d’effacer le dernier souvenir des odieux bienfaits de la révolution française, en déposant la couronne et le titre de roi dont il lui est redevable, et en restreignant la souveraineté dans les limites de la suprématie territoriale, de la simple landes hoheit, dont jouissaient les électeurs de Bavière et les électeurs palatins, les ducs de Deux-Ponts et les ducs de Simmern qu’il représente. Il n’y aura plus de cette façon ni traditions françaises, ni souvenirs révolutionnaires, ni principes de la philosophie du XVIIIe siècle, dans son gouvernement, qui voguera désormais à pleines voiles sur la haute mer de l’école historique.




FACULTE DES LETTRES.

L’enseignement public de M. Patin à la faculté des lettres remonte à 1831. Il paraissait alors comme suppléant dans cette chaire où M. Villemain laissait le souvenir d’une éloquente parole et d’une critique si habilement fertile en aperçus brillans et nouveaux. M. Patin sut arriver à un succès bien difficile au milieu des traditions si récentes du maître illustre. Depuis lors, avec une persévérance que la faiblesse de sa santé rend plus louable encore, M. Patin, devenu titulaire de la chaire de poésie latine, n’a cessé d’y apporter ce charme exquis des détails, cette proportion délicate du cadre et de l’ensemble, cette finesse d’appréciation, qui semblent une pure émanation des grâces antiques. Les années précédentes, M. Patin avait traité des origines de la poésie latine, et on se souvient encore de ces ingénieuses leçons qui, avec la traduction de M. Naudet, ont rendu sa vraie place à Plante. L’an dernier, il a parlé de Catulle avec un sentiment vif et adroitement ménagé, une convenance et un bon goût qui lui ont fait une place à part dans l’enseignement. La Revue se proposait depuis long-temps de ne point rester étrangère aux cours publies et d’en entretenir ses lecteurs. Nous espérons pouvoir donner, cette année, à ce projet, au moins un commencement d’exécution. Par malheur, dans ces comptes rendus de l’enseignement supérieur, la critique devra souvent avoir une plus grande place que l’éloge. Ce n’est point ici le lieu d’entrer dans aucun développement ; mais nous pouvons au moins annoncer, dès aujourd’hui, que nous suivrons M. Jouffroy dans ses leçons de psychologie, M. Géruzez dans l’excursion qu’il fait cette année au sein de la littérature du règne de Louis XIII, M. Fauriel dans son histoire des lettres en Espagne, et enfin notre collaborateur, M. Ampère, dans ses consciencieuses et savantes investigations sur la littérature du moyen-âge et les origines de la langue française. — La leçon d’ouverture du cours de M. Patin a pour sujet les poètes du siècle d’Auguste ; nous la donnons en entier.


Messieurs,

La suite de ces leçons, sur l’histoire de la poésie latine, nous a conduits, en cinq années, par une route bien longue, mais dont les lenteurs, dont les détours même n’étaient peut-être pas sans utilité, jusqu’à cette époque poétique, si célèbre, si étudiée, si connue, que les exemples de la Grèce préparèrent à Rome pendant les deux derniers siècles de la république, dont l’achèvement se rencontra avec la fondation de l’empire, à laquelle Auguste, qui en favorisa à son profit le développement, sut attacher son nom. Cette époque eut pour principaux caractères une correction de formes, une perfection de goût, bien péniblement acquises et qu’elle ne pouvait garder long-temps, qui devait presque aussitôt s’altérer pour bientôt se perdre, semblables en cela au théâtre même où se produisaient de tels mérites, à ce monde romain formé pièce à pièce par la conquête, et qui, à peine complet, commença à s’ébranler et à se dissoudre. Le siècle d’Auguste, je prends ce mot dans son acception littéraire, en la restreignant à ce qui est particulièrement de mon sujet, à ce qui regarde la poésie, le siècle d’Auguste commence pour nous à Virgile, et il se termine avec Ovide, qui avait vu Virgile, mais qui n’avait fait que le voir, Virgilium vidi tantum [1], et qui, malgré toutes ses grâces, semble déjà loin de la vérité, de la pureté, de la beauté virgiliennes. Si au premier de ces deux noms nous ajoutons celui d’Horace, qu’une certaine conformité de génie, de succès et de destinée en a rendu inséparable, si nous faisons précéder l’autre de ceux qui l’ont en effet devancé, et comme annoncé, de ceux de Properce et de Tibulle ; si, dans cette courte liste, nous tenons compte, comme nous le devons, des poètes didactiques, Gratius et Manilius, si même nous y comprenons, à raison de son exquise élégance, le fabuliste Phèdre, qui n’a probablement rien publié avant le règne de Tibère, nous aurons rappelé à peu près tout ce qui représente aujourd’hui la poésie d’un âge de loisir social, où l’art des vers, mêlé aux plaisirs et aussi aux vices des Romains, parure de leur luxe et de leur corruption, occupait, avec un peuple d’amateurs, une fort nombreuse élite d’écrivains distingués. Que de productions applaudies, admirées, dont quelques-unes méritaient de l’être, et qui ont péri, péri tout entières, jusqu’aux ruines, comme dit le poète. A peine en rencontrons-nous quelques débris insignifians, particulièrement chez les grammairiens qui les ont conservés, non par considération pour leur valeur poétique, mais pour constater certaines curiosités de mètre, de langage, d’ortographe ! Le plus souvent ce qui en reste, ce sont des noms, seulement des noms, mentionnés en passant par la critique ou par l’histoire, ou bien encore que les suffrages de l’amitié ont fait arriver, jusqu’à nous dans les vers de quelque poète plus heureux, destiné à toujours vivre. Veut-on un exemple frappant de ces vicissitudes de gloire contemporaine et puis d’éternel oubli ? Le biographe d’Alticus compte parmi les personnes distinguées auxquelles cet illustre romain rendit service dans des jours malheureux, L. Julius Calidus, le poète le plus élégant, dit-il, que son temps ait produit après la mort de Lucrèce et de Catulle : Quem, post Lucretii Catullique mortem, multo elegantissimum poetam nostram tulisse œtatem, vere videor posse contendere [2]. Or, ce poète, ainsi célébré, et par un bon juge, sans le témoignage unique de Cornélius Nepos, nous ne saurions pas même qu’il a vécu. Le siècle d’Auguste a compté bien des célébrités pareilles, auxquelles il nous faut croire également sur parole. Et, pour ne pas les rappeler toutes, ce qui serait infini, pour nous borner, parmi tant de grands auteurs oubliés, à ceux dont l’oubli est demeuré le plus illustre, que savons-nous des élégies de Gallus, des comédies de Fundanius, des tragédies de Pollion et de Varias, rivales de la Médée d’Ovide, des épopées du même Varius, et de Rabirius, et de Cornélius Severus, et de Pedo Albinovanus, des poèmes didactiques ou descriptifs de Macer, qu’en savons-nous, que le peu qu’en ont dit un rhéteur comme Sénèque le père, un critique comme Quintilien, un historien comme Velleius Paterculus, Virgile, Horace, Ovide, qui les traitaient d’égaux et quelquefois de mieux que cela ? Ces poètes, qui pourtant ont charmé leur temps, dont les vers, selon l’expression latine, volaient sur les lèvres des mortels, n’ont laissé après eux, comme le vulgaire, que ces espèces d’épitaphes.

Le temps, qui a traité avec rigueur quelques-uns d’entre eux, a fait, on doit le croire, justice au plus grand nombre. Le temps, disait Eschyle, ne respecte point ce qui se fait sans lui, et vous avez appris d’Horace, ce grand maître dans un art, connu avant lui du seul Catulle et assez généralement ignoré de son temps, dans l’art, professé depuis par Boileau, de faire difficilement des vers faciles ; vous savez par ses chagrines ou malignes confidences, bien des fois répétées, qu’on se piquait alors à Rome d’inspiration soudaine, de composition précipitée, qu’on redoutait, qu’on dédaignait le lent travail de la lime, qu’on eût rougi de corriger, peut-être de relire, qu’on se fût cru sacrilège en revenant sur des vers dictés apparemment par Apollon. De là des surprises d’un jour, des succès sans lendemain, de brillantes, mais périssables ébauches dont s’amusait un moment l’oisiveté romaine et puis qu’elle abandonnait, faites pour durer ce que duraient ces couronnes des festins que nous peint Properce, se séchant sur le front des convives et parsemant de leurs débris les coupes encore pleines.

Ac veluti folia arentes liquere corollas,
Quæ passim calathis strata natare vides [3].

Parmi tous ces versificateurs qui s’arrêtaient amoureusement aux premiers caprices de leur esprit, qui se complaisaient dans leur négligence, qui confondaient avec l’art les procédés expéditifs du métier, se rencontrèrent quelques poètes, d’un génie plus patient et plus sévère, qui, les yeux attachés sur le modèle idéal de la beauté, prétendirent à l’exprimer dans des œuvres plus durables que l’airain, comme ils le disaient eux-mêmes avec une confiance que les siècles n’ont pas démentie :

Exegi monumentum ære perennius [4].

L’un d’eux, détachant sa main mourante du monument qu’il avait voulu élever à son pays et à son siècle et qu’un patriotique enthousiasme avait proclamé d’avance plus grand que l’Iliade, chef-d’œuvre inachevé auquel il pouvait dire, comme à son Marcellus : Si qua fala aspera rumpas.... léguait à ses amis le soin, non pas de le donner au public qui l’attendait, mais de le détruire, le jugeant trop loin encore de cette perfection, l’objet de sa constante poursuite depuis tant d’années, et par laquelle seule il lui semblait que méritaient de vivre les productions de l’esprit. Ce testament, cassé par Auguste, et dans les formes, c’est-à-dire en beaux vers, me semble un des titres de Virgile ; il témoigne presque aussi hautement que ses chefs-d’œuvre, de son respect pour l’art, de la grandeur de sa vocation, de son courageux et puissant labeur ; il explique comment il lui a été donné, à lui et au petit nombre de ses vrais émules, de représenter seuls, comme je le disais tout-à-l’heure, la poésie d’un grand siècle littéraire.

Ovide lui-même, dont les vers semblaient la langue naturelle, n’a pas eu de moindres scrupules. On sait que, partant pour l’exil, il voulut, ainsi que Virgile et peut-être à son imitation, supprimer, ne les pouvant corriger, ses Métamorphoses. Il les brûla de sa main, mais d’indiscrètes copies, qui s’en étaient répandues, les conservèrent, contrariété à laquelle il lui fallut bien se résigner. Je ne suppose pas qu’il ait eu connaissance de ces copies et je le crois plus sincère que ne le fut Lulli, lorsque, dans une maladie, il sacrifia chrétiennement aux religieuses instances de son confesseur le manuscrit d’une partition dont il avait un double. Ecoutez en quels termes ce charmant Ovide permet à ses Métamorphoses de vivre, tout imparfaites qu’elles sont, ou du moins qu’il les juge.

« Ce poème, comme beaucoup d’autres écrits, je l’avais, lors de mon départ, livré aux flammes, plein de tristesse….. soit par ressentiment contre les muses, causes de ma disgrâce, soit parce que mon œuvre ne me semblait qu’une ébauche encore informe. Si elle n’a pas péri tout entière, si elle existe encore, c’est, je pense, que quelque copie l’avait reproduite. Qu’elle vive, je le demande maintenant, et qu’amusant les loisirs du public, elle s’emploie avec ardeur à le faire souvenir de moi. Mais, pour qu’on en supporte la lecture, il faut qu’on sache que le poète n’y a pas mis la dernière main ; qu’elle a été enlevée de l’enclume à peine forgée ; que le poli de la lime lui a manqué. Aussi, ce n’est point la gloire, c’est l’indulgence que je sollicite ; ce sera me louer, ô lecteur ! autant que je souhaite l’être, que de ne me point rejeter. Encore une prière : place en tête de mon livre, si tu juges à propos de les transcrire, ces six vers que je t’envoie. O vous, qui que vous soyez, aux mains de qui tombera ce volume orphelin, donnez-lui pour le moins asile dans cette Rome, restée votre séjour ! Rappelez-vous, pour lui être plus favorable, qu’il n’a pas été publié par son auteur, qu’on l’a comme sauvé de mon bûcher funèbre. Tout ce qu’un travail interrompu y a laissé de fautes, songez que, si le sort l’eût permis, je les eusse corrigées. »

Hæc ego discedens, sicut bene multa meorum, etc. [5].

Ces poètes, si peu indulgens pour eux-mêmes, ont eu toutefois le sentiment de leur supériorité, et ils se sont appliqués à la constater, en se séparant, non moins par la différence de leurs allures que par celle de leurs écrits, de la foule des autres poètes. Il y avait alors à Rome, c’est par eux que nous le savons, une littérature toute traditionnelle, toute officielle, qui vivait commodément des lieux-communs de l’imitation, qui reproduisait sans relâche les mêmes genres et les mêmes sujets, qui s’exerçait surtout assiduement à la louange du prince, plus tôt fatigué qu’elle de tant de panégyriques toujours les mêmes ; littérature médiocre, copiste, obséquieuse, bruyante, importune, qui fatiguait le pouvoir, mais en était protégée ; en possession de tous les honneurs, grands et petits, qu’on décernait aux lettres ; dictée dans les écoles, étalée chez les libraires, applaudie sur les théâtres et aux lectures d’apparat, couronnée dans le temple, conservée dans la bibliothèque d’Apollon-Palatin. Nos poètes l’honoraient fort, comme tout le monde ; mais ils se gardaient de s’y mêler, de s’y confondre, s’en excusant avec une humilité peu sincère et suspecte d’ironie. Ces genres épuisés, ces sujets rebattus, étaient, disaient-ils, trop difficiles et trop hauts ; ils n’osaient y prétendre, ils désespéraient d’y atteindre, ils devaient chercher quelque chose de plus à leur portée. La faiblesse de leur génie leur faisait craindre de compromettre, en y touchant, la gloire du souverain. Sans doute ils ne renonçaient pas à l’honneur, au bonheur de la célébrer, mais dans leur mesure, à leurs heures, selon l’occasion ; et ils le faisaient en courtisans habiles, accordant ce qu’ils semblaient refuser, louant comme sans dessein, par rencontre, sous forme de prétermission et d’épisode, évitant soigneusement ces tours directs, insupportables même à la vanité qu’ils embarrassent, cette louange maladroite et brutale, contre laquelle Horace nous dit que regimbait, que se tenait. En garde la délicatesse d’Auguste. Du reste, ils n’inquiétaient guère l’ambition des poètes lauréats ; ils leur abandonnaient complaisamment les riches récompenses, les honneurs éclatans, les applaudissemens, le bruit ; ils ne voulaient pour eux-mêmes qu’un peu d’aisance et de loisir, une retraite studieuse, le droit d’y amuser en paix leur fantaisie poétique, l’approbation obscure de quelques amis. Mais ces amis, c’étaient ceux de César, et César lui-même, les esprits les plus délicats, les meilleurs juges de Rome, ceux dont l’opinion devait infailliblement former l’opinion publique et préparer les arrêts de la postérité. Mais dans cette solitude où ils demandaient qu’on les laissât, dans ces sentiers infréquentés du Parnasse où ils voulaient errer seuls loin des regards, ils retrouvaient les traces négligées de Théocrite et d’Hésiode, d’Alcée et de Sapho, de Philetas et de Callimaque. Par eux, la poésie latine, embellie, rajeunie, s’enrichissait chaque jour de quelque nouveauté piquante ; elle devenait, ce qu’elle n’avait pas encore été, du moins au même degré, morale, lyrique, élégiaque, l’interprète des sentimens du poète et des pensées de la société, la voix d’un seul et de tous, personnelle, universelle, romaine, originale.

L’originalité, qu’on leur conteste trop, ils la durent à cet isolement volontaire, qui, les rendant étrangers à l’esprit de routine, de coterie, d’intrigue, moins touchés du succès que de l’honneur de bien faire, leur permit de comprendre et de suivre, sans préoccupation, le mouvement naturel des esprits et des lettres. L’homme, dans ses productions poétiques, débute par se répandre hors de lui-même, il raconte, il expose, il met en scène, il est épique, didactique, dramatique, jusqu’au moment où, ayant épuisé ce monde extérieur de sa pensée, n’ayant plus où se prendre, comme dit Corneille, il se ramène en soi, et là, dans le mystère de ses passions fatales et de ses volontés changeantes, dans l’infinie variété de ses sentimens, de ses affections, de ses travers, il découvre un monde nouveau, plein d’un intérêt et d’un merveilleux que l’autre ne pouvait plus lui offrir. Alors il se contemple, il s’étudie, il se peint, il se chante, il devient à lui-même son propre héros. Rome, sous Auguste, en était là de son histoire littéraire, et ce fut la force des choses, presque autant que l’inclination particulière des écrivains, qui lui donna à la fois tant d’œuvres de formes diverses que réunit un même esprit : ces satires et ces épitres, où Horace, reprenant avec plus de précision et d’élégance la libre mesure, le langage familier de Lucilius, retraça une image enjouée des ridicules et des vices de la société romaine, qu’il avouait être un peu les siens ; où il professa les maximes de cette morale, plus ennemie des excès, qu’amie de la vertu, qui plaçait le bien dans le bien-être, dans la modération des désirs et l’économie des jouissances ; ces odes, je ne parle point de celles qui eussent pu vaincre aux concours d’Apollon-Palatin, odes ministérielles, odes artificielles, mais admirablement artificielles, dans lesquelles Horace, un peu à son corps défendant, après s’être fait prier, célébrait en vers magnifiques les gloires de l’empire ; je veux parler de la partie en quelque sorte privée de son recueil, de celle où il chante pour son compte et sans ordre, de tant de pièces charmantes, si libres et si vraies, où sa muse, sa musa pedestris, montant le char lyrique, tourne en sentimens et en images ce qui était idée dans les satires et les épitres, tout ce qu’elles révèlent de ses aimables faiblesses et de sa molle philosophie ; enfin, ces élégies, où Properce, où Tibulle, où Ovide, développant dans des morceaux de quelque étendue, qui forment un tout par leur réunion, et semblent les actes d’un drame ou les chapitres d’un roman, développant de cette manière ce qu’avaient seulement indiqué, ou esquissé légèrement dans les épigrammes érotiques, dans les essais élégiaques du siècle précédent, Catulle et Calvus, Valérius Caton, Varron d’Atax, Memmius, Cornifîcius, Ticidas, peignaient, après Gallus, en traits si vifs, l’ivresse des plaisirs, les transports, les faiblesses, les contradictions, les mécomptes de la passion, toutes les joies, toutes les misères de l’amour, naïves confidences dont ils ont su faire une histoire générale du cœur, où chacun se retrouve encore. Je ne prétends pas que les Grecs aient été entièrement étrangers à ces productions, mais seulement que les cadres métriques et poétiques fournis par eux à l’imitation latine, les mœurs romaines les ont remplis de peintures qu’on peut dire originales. Oui, là vit et respire cette société corrompue par les vices de l’univers qu’elle a conquis, énervée par la guerre civile, assoupie par le despotisme, désintéressée de la vie publique et de ses graves devoirs, toute au repos, toute au bonheur, qu’elle cherchait sans le trouver, que lui refusaient les profusions d’un luxe insensé, les brutales satisfactions des sens, l’emportement même, l’étourdissement de la passion, tandis que quelques sages, les moins vicieux de l’époque, pratiquaient et chantaient les seules vertus dont elle fût capable, si ce sont des vertus : l’oubli du lendemain, l’emploi de l’heure présente, la recherche des biens naturels, l’usage réglé des plaisirs, l’art d’être heureux selon Aristippe et selon Épicure. Ceux à qui nous devons ce portrait l’ont fait sans trop y songer, ne voulant que s’amuser d’eux-mêmes et un peu des autres ; ils ont été, en se jouant, les peintres de leur siècle, ses vrais, presque ses seuls poètes, ce qui eût fort surpris assurément, si on le leur eût dit, les écrivains aux grandes prétentions tragiques, épiques et autres, chefs reconnus et comme brevetés de la littérature impériale.

Cela leur fut insinué, une fois entre autres, avec beaucoup de grâce et d’esprit, dans une pièce qui vous montrera comme aux prises les deux partis poétiques que je me suis attaché à distinguer. C’est une élégie de Properce, adressée au poète Ponticus. Mais qu’est-ce, me demanderez-vous, la question est naturelle, que le poète Ponticus ? Un de ces faiseurs d’épopées, nommés en si grand nombre par Ovide, dans ses mémoires en vers, qu’il appelle ses Tristes, ou qu’il date du Pont ; aussi célèbre en son temps, aussi ignoré du nôtre que Priscus, Largus, Lupus, Carus, Montanus, Tuticanus, Camerinus, tous grands poètes épiques, comme on disait alors. Apparemment que Ponticus, du haut de la Thébaîde qu’il construisait, regardait avec quelque dédain les vers élégiaques de Properce, écrits sans dessein et sans suite, au gré de la passion de chaque jour, mais qui la rendaient si énergiquement. Vous allez voir avec quel heureux mélange de déférence respectueuse et de malice. Properce remet Ponticus à sa place et prend lui-même son rang.

« Tandis que tu chantes, Ponticus, la Thèbes de Cadmus, avec ses tristes guerres, ses fratricides combats, et que, sur mon bonheur, tu menaces de disputer le prix même à Homère, si toutefois la destinée se montre douce pour tes vers ; moi, selon ma coutume, je songe à mes amours, et cherche à écrire quelque chose sur les rigueurs de ma maîtresse. Ce n’est pas comme toi le génie, c’est la passion qui me gouverne et me force de déplorer sans cesse les misères de ma vie. Ainsi se consument mes jours, je ne cherche point d’autre gloire, d’autre titre à la durée de mes œuvres et de mon nom. Qu’on dise, Ponticus, que seul j’ai su plaire à une docte fille, que j’ai quelquefois éprouvé ses injustes emportemens. Que je devienne l’assidue lecture de l’amant maltraité qu’instruiront mes disgrâces. Mais toi, si quelque jour, l’enfant cruel venait à te percer de ses flèches trop sûres, triste sort que puissent ne jamais filer pour toi mes divinités tu pleurerais, infortuné, tes sept chefs avec leurs bataillons languissant loin de toi et pour jamais dans la poussière et le silence ; tu voudrais composer de tendres vers, il serait trop tard, l’amour ne t’en dicterait point. Alors je ne te semblerais plus un si humble poète, tu m’admirerais, tu me préférerais aux plus grands génies de Rome, comme fera la jeunesse romaine, qui ne pourra s’en taire sur mon tombeau, et viendra s’y écrier : Ici tu reposes, grand poète, qui chantas nos ardeurs. Crains donc de mépriser trop orgueilleusement mes vers : l’amour fait quelquefois payer cher sa venue trop tardive. »

Dum tibi Cadmeæ dicuntur, Pontice, Thebæ, etc. [6].

Que pensa Ponticus de cette ironique élégie ? Il en fut probablement plus blessé que corrigé, et, avec sa Thébaïde, reprit ses grands airs épiques.

Je comprends qu’on me demande comment je rattache à ces poètes d’une inspiration personnelle et locale, chez lesquels je crois trouver l’expression originale de la pensée de leur temps, l’auteur des Églogues, des Géorgiques, de l’Enéide, qui, par le choix de genres et de sujets où il n’était guère intéressé, semble d’abord plus conforme aux habitudes d’imitation routinière de l’école des Ponticus. Je réponds qu’un des plus grands charmes de la poésie de Virgile, c’est précisément l’intervention lyrique et élégiaque du poète dans des ouvrages où elle n’était guère attendue, ces éclats soudains qui révèlent son âme simple et candide, ses affections tendres et mélancoliques. Je réponds encore que ces ouvrages ne sont pas si exclusivement littéraires qu’on s’imagine, et que Virgile y a fait une large part aux besoins intellectuels et moraux, aux goûts de ses contemporains. Quoi ! même dans les Églogues ? Et qu’importaient aux héritiers de la guerre civile, hommes de sang et de rapine, perdus de luxe, perdus de débauche, des tableaux pris de la vie des champs ? beaucoup assurément, beaucoup plus qu’ils n’eussent fait même au vieux Caton, bien qu’il cultivât la terre et qu’il écrivît sur l’agronomie, ou peut-être à cause de cela. Caton, comme les Curius, les Fabricius, les Cincinnatus, ses devanciers, c’était un sublime paysan, qui ne voyait dans la nature champêtre que les produits qu’il lui arrachait. Pour qu’elle devînt un objet d’intérêt poétique, il fallait, ce qui ne tarda pas d’arriver, que les raffinemens de la civilisation eussent par degrés éloigné d’elle, qu’on la regrettât, qu’on la redemandât, qu’on en recherchât l’apparence ou l’image. Il y avait long-temps qu’il en était ainsi chez les grands elles riches de Rome quand Horace leur disait : «Vous chassez la nature, mais elle revient malgré vous ; elle triomphée votre insu de vos injustes dédains. N’élevez-vous pas des forêts parmi vos colonnades ? Ne voulez-vous pas des maisons d’où votre œil puisse s’égarer au loin dans de vastes campagnes ?»

Nempe inter varias nutritur sylva columnas,
Laudaturque domus longos quæ prospicit agros.
Naturam expellas furca, tamen usque recurret,
Et mala perrumpet furtim fastidia victrix [7].

On comprend qu’une telle société ait accueilli avec faveur cet homme qui lui venait du bourg d’Andes avec ses manières villageoises, ses vers si élégamment, si harmonieusement rustiques. Ainsi avait été accueilli à la cour non moins somptueuse, non moins corrompue, non moins ennuyée des Ptolémées, le modèle de Virgile, Théocrite. Tous deux furent les introducteurs de la poésie pastorale à sa véritable époque, lorsque ses rudes et grossières chansons quittant les Arcadies, où elles prennent naissance et charment, pendant des siècles, les obscurs loisirs des bergers, se traduisent en langage plus poli pour l’amusement des villes, blasées par l’abus de toutes les recherches, ramenées à force d’ennui au goût de la simplicité primitive ; lorsque la description de la nature sensible, ressource de la poésie qui s’épuise, remplace dans ses tableaux la figure de l’homme, auparavant son principal et presque son seul objet, que l’acteur s’efface et disparaît pour ne laisser voir que le théâtre.

Ajoutons qu’un intérêt de circonstance s’attachait à ces poèmes où Virgile plaignait le sort des habitans de la campagne chassés par les vétérans, le sort de la campagne elle-même condamnée, par ces dépossessions violentes, par les longues dévastations de la guerre civile, à la stérilité. On a cru, non sans vraisemblance, que Virgile, dans ses Géorgiques, suivant les instructions de Mécène, tua Mœcenas haud mollia jussa, avait voulu seconder, autant qu’il était permis à un poète, les intentions réparatrices de la poli- tique d’Auguste ; c’est un dessein qu’on ne peut méconnaître à cette même époque dans certaines odes d’Horace, dirigées contre un nouveau genre de ravages, ceux des villas qui se multiplient, qui s’étendent, chassant devant elles les cultivateurs, étouffant la culture sous leurs bosquets et leurs parterres [8]. La sympathie publique dut répondre à ces efforts de la poésie pour réhabiliter, ramener les vertus laborieuses de l’antique Italie, des vieux Sabins, de l’Étrurie, de cette cité, à son origine pastorale et agricole, qui y avait puisé sa force, trouvé les premiers élémens de sa future grandeur.

Hanc olim veteres vitam coluere Sabini ;
Hanc Remus et frater ; sic fortis Etruria crevit
Scilicet et rerum facta est pulcherrima Roma [9].

Rome, c’est sous des titres divers le perpétuel, le véritable sujet de la muse nationale de Virgile. Dans la maturité de son âge, il rassemble toutes ses forces pour l’honorer par une épopée, noble et difficile entreprise, si légèrement, si vainement tentée depuis Naevius et Ennius jusqu’à lui, dans tant de compositions de caractère ou mythologique ou historique dont presque lui seul se souvient. Mais lequel de ces deux genres épiques doit-il traiter de préférence ? La mythologie ? elle est devenue une redite insupportable contre laquelle personne ne s’est plus déclaré que lui.

«... Qui ne connaît le dur Eurysthée, les autels du détesté Busiris ? Qui n’a chanté le jeune Hylas, l’île flottante de Latone, et Hippodamé, et Pelops à l’épaule d’ivoire, aux coursiers rapides ? »

……… Quis aut Eurysthea durum
Aut illaudati nescit Busiridis aras ?
Cui non dictus Hylas, puer, et Latonia Delos,
Hippodameque, humeroque Pelops insignis eburno,
Acer equis ?...........[10]

Fera-t-il, de l’histoire en vers ? L’histoire est bien voisine, bien réelle, bien ennemie de la fiction, bien prosaïque, et d’ailleurs les historiens sont déjà venus. Son œuvre sera à la fois mythologique et historique, elle suivra les deux directions entre lesquelles s’est partagée jusqu’ici l’épopée latine.

Virgile se place au sein de fables contemporaines de la guerre de Troie, et de là il s’ouvre de hardies perspectives dans l’avenir ; il voit de loin les Latins, les Albains, les Romains, Romanos rerum dominos gentemque togatam [11], la république, l’empire, Auguste et sa dynastie,... les Césars dans l’Elisée errants. Ainsi, par le choix de son point de vue, se déplaçant lui-même, puisqu’il ne peut déplacer, reculer l’histoire, il réussit à lui donner ce lointain poétique qui lui manquait ; il donne eu même temps plus de réalité à la fable devenue le préambule presque historique des annales romaines. Cette fable, c’est la fable grecque, mais rajeunie par son mélange avec la fable ausonienne : ces deux mondes poétiques habilement conciliés, tous les souvenirs de la littérature homérique, toutes les traditions, toutes les antiquités du pays, trouveront place dans une œuvre de proportions vastes et régulières, capable de répondre, comme on l’a dit du génie de Cicéron, à la grandeur d’un empire qui comprend dans ses limites tous les peuples, qui enferme tous les dieux dans son panthéon. Voilà, selon moi, la conception de Virgile ; elle le sépare, non moins que les merveilles de l’exécution dont je ne parle pas, de la tourbe héroïque, ou prétendue telle, qui l’entoure.

Ce n’est pas la faute du chantre de l’Enéide, si les sentimens et le langage s’étant polis depuis Homère, il tombe quelquefois dans l’anachronisme, à peu près inévitable, d’une poésie plus moderne que les mœurs qu’elle exprime. Ce n’est pas sa faute si les choses de la vie ont perdu la nouveauté qui les rendait poétiques, si la religion tourne à la philosophie, si les croyances ne sont plus, chez les classes élevées, qu’une sorte de foi littéraire, assez semblable à cette convention de l’esprit par laquelle, nous autres modernes, nous nous faisons un instant païens pour lire et goûter l’antiquité. Sans doute les sources du merveilleux, et naturel et surnaturel, se tarissent ; mais Virgile sait encore y puiser de quoi animer cette production, dont les monumens sont bien rares, l’épopée permise aux siècles qui ne sont plus épiques, image savante et industrieuse de l’épopée naïve des premiers âges.

Si Virgile, à cet égard, peut être regardé comme le Tasse du siècle d’Auguste, Ovide, on l’a dit quelquefois, en est l’Arioste. La mythologie n’est pas prise plus au sérieux dans les Métamorphoses que la chevalerie dans le Roland Furieux. Toutes ces fables dont le poète forme le léger et ingénieux tissu de ses quinze livres, il veut seulement en égayer son imagination sceptique et la bénévole crédulité de ses lecteurs :

In non credendos corpora versa modos [12].

Le sérieux même du début et de la conclusion, l’un tout cosmogonique, l’autre tout historique, semble une protestation contre l’absurdité voulue des merveilles qui s’y encadrent ; l’aveu, bien reçu sans doute d’un temps fort indévot, que la religieuse épopée n’est plus qu’un badinage littéraire assez profane.

Ce caractère des Métamorphoses est aussi celui des Fastes, poème moins artistement composé, qui reproduit trop le décousu de ce qu’il traduit, le calendrier ; poème qu’une intention didactique rend parfois plus sévère. La légende y domine, la légende d’un temps de civilisation avancée, mensonge consacré, qu’imposent la religion et la politique, et auquel consentent, sans y croire, la vanité nationale qu’il flatte, et la poésie qui s’en inspire.

L’érudite Alexandrie avait donné l’exemple de ces poésies archéologiques, dont les Fastes ne furent pas le premier essai latin, qu’avaient tentées, avant Ovide, Properce et Aulus Sabinus [13]. L’esprit du moment les appelait. Rome, sur son déclin, n’attendant rien de l’avenir, aimait à s’entretenir du passé, à s’enchanter des souvenirs de son histoire, réelle ou fabuleuse.

La nouveauté de la forme achevait de distinguer les Métamorphoses et les Fastes, de ce qui se publiait alors. Ce n’était plus l’unité, recommandée par Horace : Denique sit quod vis simplex duntaxat et unum [14], mais en sa place, comme dans certaines pièces par lesquelles Euripide avait essayé de renouveler la scène grecque, un intérêt collectif. Le poète faisait courir son lecteur sur une multitude d’aventures, réduites par un procédé nouveau, emprunté au théâtre, et qui avait produit assez récemment l’Ariane de Catulle, l’Io de Calvus, la Smyrna de Cinna, la Scylla attribuée ou à Gallus ou à Virgile, enfin, dans les Géorgiques, l’épisode d’Orphée et d’Eurydice, dans L’Enéide, celui de Didon, à quelques situations d’élite, d’un intérêt dramatique, d’une expression passionnée. Ces recueils, on peut leur donner ce nom, offraient l’extrait, le résumé de toute la littérature épique et tragique ; mais ils en annonçaient la fin, ils en étaient le testament, bien que ces genres décrépits ne pussent se résigner à mourir.

Un des plus obstinés à vivre, c’était le poème didactique, devenu, comme chez les Alexandrins, comme partout, un exercice habituel de versification, pour lequel tous les thèmes semblaient bons, l’astronomie, ou mieux l’astrologie, les sciences physiques et médicinales, l’histoire naturelle, la chasse, la pêche, que sais-je encore ? Ce poème, même chez Macer, même chez Gratins, chez Manilius, qui nous sont mieux connus, dont nous pouvons apprécier par nous-mêmes l’élégance ou l’énergie, déjà mêlées l’une et l’autre de quelque dureté, ne brillait que d’un éclat assez froid. Il ne devait plus retrouver l’intérêt présent et général qu’avaient su lui donner Virgile, Horace, Ovide, si habiles à choisir leurs sujets, lorsqu’ils avaient entrepris d’enseigner aux descendans du rustique Caton, maintenant hommes de lettres et hommes de plaisir, l’art de la culture, l’art des vers, l’art de la galanterie.

Rien de durable comme le lieu commun : mais le lieu commun épique surtout, semblait prétendre, chez les Romains, à l’éternité de l’empire. Le fleuve continua de couler, et à pleins bords, roulant dans ses flots monotones, emportant, vers les abîmes de l’oubli, des Perséides, des Herculéides, des Theséides, des Amazonides, des Thébaïdes, des Achilléides, des Phœacides, des Argonautiques, des Ante-Homériques, des Post-Homériques, des poèmes sur la première, sur la seconde Prise de Troie, sur l’Enlèvement, sur le Retour d’Hélène, sur Memnon, sur Antenor, cent autres, est-ce assez dire ? mille de cette sorte. Sur la rive, se retrouvèrent échouées, par un hasard qu’on n’ose dire heureux, ces productions banales dans lesquelles Stace, Silius Italiens, Valerius Flaccus, Claudien, avaient consumé, sans fruit, un talent qui pouvait être mieux employé. Lucain seul, dans ces derniers âges, interrompit, par quelques beautés nouvelles, la trop fidèle tradition d’une imitation stérile contre laquelle ne cessaient de réclamer les seules muses qui n’eussent pas vieilli à Rome, celles de l’épigramme et de la satire, dans des vers cependant qui, après tout ce qu’avaient dit de semblable Virgile, Horace, Properce, Tibulle, Ovide, pouvaient eux-mêmes passer pour un lieu commun.

« Quoi ! toujours écouter, et sans réplique, tant de fois opprimé par la Théséide de l’enroué Codrus ! C’est donc impunément qu’ils m’auront récité, l’un ses drames, l’autre ses vers élégiaques ! J’aurai, sans me venger, perdu tout un jour à entende l’immense Télèphe, et cet Oreste, qui déjà remplit un volume, page et revers, déborde sur la marge, et n’est pas achevé. Nul ne connaît sa maison aussi bien que me sont connus le bois sacré de Mars et l’antre de Vulcain, voisin des îles Éoliennes. Les tempêtes soulevées par les vents, les supplices dont Éaque châtie les ombres, l’or de cette toison enlevée à une contrée lointaine ; les frênes, javelots énormes du centaure Monychus, voilà ce dont retentissent sans cesse les allées de platanes de Fronton, ce qui fait rompre les colonnes de marbre de ses portiques, à la voix d’infatigables lecteurs. Qu’on n’attende désormais rien autre chose de nos poètes, grands ou petits. »

Semper ego auditor tantum ? Nunquam ne reponam,
Vexatus toties rauci Theseïde Codri ?
Impune ergo mihi recita verit ille togatas,
Ilie elegos ? Impune diem consumpserit ingens
Telephus ? Aut summi plena jam margine libri
Scriptus, et in tergo, necdum finitus Orestes ?
Nota magis nulli domus est sua, quam mihi Lucus
Martis, et Æoliis vicinum rupibus antrum
Vulcani. Quid agant venti, quas torqueat umbras
Æacus, unde alius furtivæ devehat aurum
Pelliculæ, quantas jaculetur Monychus ornos,
Frontonis platani, convulsaque marmora clamant,
Semper et assiduo ruptæ lectore columnæ.
Expectes eadem a summo minimoque poeta [15].

Voilà ce que disait Juvénal et ce qu’il ne devait pas dire le dernier. Mais c’est trop nous écarter de l’époque poétique dans laquelle nous devons nous renfermer, et que j’ai cherché aujourd’hui à vous faire embrasser d’une seule vue, rassemblant, dans cette espèce de statistique préliminaire, tous les élémens d’originalité qui ont contribué à la produire. Deux de ses poètes particulièrement, les premiers de tous, Virgile et Horace, devront désormais nous occuper et suffiront de reste aux études de notre année par la variété de leurs œuvres et des questions qui s’y rattachent. Nous aurons à instruire de nouveau ce vieux procès des littératures primitives et des littératures d’imitation, du génie grec et du génie romain. Nous pouvons prévoir que nous ne le terminerons point, et que, les parties entendues, nous prononcerons dans notre impartialité comme ce juge que fait parler un de nos auteurs : et vitula tu dignus et hic [16]. Aussi bien est-ce le jugement des siècles auquel il est sage de s’en tenir, qu’il ne s’agit point de réviser, de casser, mais seulement de comprendre et d’expliquer. Je souhaiterais que ces explications ne vous parussent pas indignes d’être entendues, et je trouverais dans votre présence, dans une bienveillante attention, qui ne m’a point manqué jusqu’ici, l’encouragement et la récompense de mes efforts.


— La sixième livraison des Œuvres complètes de George Sand, qui se compose des deux volumes d’Indiana, vient de paraître. Ainsi, douze volumes, sur dix-huit que formera cette belle collection, sont maintenant publiés. Cette édition complète, imprimée avec le plus grand soin, sera terminée, en avril 1838, par la publication de Lélia, augmentée d’un volume inédit.

— M. Edgar Quinet vient de mettre sons presse un poème en trois parties, qui a pour titre : Prométhée, et qui paraîtra à la fin de janvier prochain,



  1. Ovid., Trist., IV, 52.
  2. Corn. Nep. in T. Pomp. Attico, cap. XII.
  3. El., II, 14, 52.
  4. Hor., Od., III, XXI, 1.
  5. Trist., I, VII, 15 sq. ; cf. ibid., II, 555, III, XIV, 19 sq.
  6. El., I, VII.
  7. Epist., I, X, 22sq.
  8. Hor., Od., II, XII ; XV, 23 sq.
  9. Virg., Georg, II, 5, 37, 59. Cf. Hor, Od., III, VI, 23 sq.
  10. Virg., Georg., III, 4 sq. Cf. Virg., Cul., 29 sq.
  11. Virg., Æn, I, 282.
  12. Trist., II, 64.
  13. Voyez Propert., El., IV, I, 69 ; Ovid., de Pont., IV, XVI, 18.
  14. De Art. poet., 35.
  15. Sat., I, 1 sq.
  16. Virg., Eglog., III, 109.