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Chronique de la quinzaine - 31 août 1893

Chronique n° 1473
31 août 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août.

Ainsi que tout le faisait prévoir, le produit des moyens, dans les élections du 20 août, a été supérieur au produit des extrêmes ; les républicains modérés triomphent.

Il n’est pas d’ailleurs facile de chiffrer dès à présent, d’une façon positive, l’importance de la majorité, parce que les statisticiens, suivant leur opinion personnelle, l’étendent plus ou moins, soit du côté de la gauche, soit du côté de la droite. Mais le point essentiel, c’est que cette majorité existe et, vraisemblablement, il ne sera pas besoin, pour la constituer sur un programme défini de gouvernement, de faire aucune concession aux anciens élémens radicaux de la chambre de 1889. En effet, négligeant les 164 ballottages, sur lesquels va porter le scrutin du 3 septembre, nous remarquons que les républicains opportunistes, libéraux ou ralliés sont au nombre d’environ 250 ; et comme, sur les sièges à pourvoir, il en est près d’une centaine qui, d’après le nombre des voix obtenues au premier tour, appartiendront aux candidats de cette nuance, on peut compter sur un groupe de 350 représentans pour former un parti ministériel à peu près homogène.

L’opposition de droite, elle s’y attendait elle-même, a été la plus maltraitée par les électeurs. Son effectif, réduit au cours de la dernière législature de 180 à 150 sièges, par la défection d’une trentaine de ralliés, ne ressort pas, au premier tour de scrutin, à plus d’une cinquantaine de membres ; et ses rangs ne paraissent pas devoir se grossir, au deuxième, de plus d’une vingtaine de députés. Le parti boulangiste a été effacé, d’une façon définitive, de la carte électorale, comme il l’était déjà de la politique et de l’opinion. Les radicaux et les socialistes restent à peu près en même posture : leur gain insignifiant de quelques circonscriptions contraste trop fort avec leur assurance de la veille et leurs espérances de succès pour ne pas ressembler à une défaite. Beaucoup d’anciens électeurs conservateurs sont devenus des électeurs centre gauche ou opportunistes ; aucuns ou très peu d’électeurs opportunistes sont devenus des électeurs radicaux. Cette marche du pays vers une gauche de plus en plus avancée, sorte de course à l’abîme, que les adversaires de la république prophétisaient naguère au régime actuel, et que beaucoup d’étrangers n’étaient pas fâchés de prévoir pour la France, ne s’est donc pas réalisée. Impérialiste en 1870, la majorité de la nation était devenue orléano-légitimiste en 1871, pour avoir la paix et l’ordre ; l’assemblée nationale n’ayant pas trouvé de monarque qui consentît à régner aux conditions où l’on pouvait lui offrir le trône, et ayant fini par consolider la forme républicaine dans la constitution qu’elle avait promulguée et qui nous régit, le plus grand nombre des citoyens s’appliqua à confier désormais le pouvoir à des représentans qui s’engageaient à maintenir la république.

Mais, après s’être abandonnés à eux en 1877 et en 1881, une masse énorme d’électeurs n’hésitèrent pas, en 1885 et en 1889, à se détourner de leurs anciens mandataires, lorsqu’ils purent croire leurs intérêts matériels ou leurs convictions religieuses mises en péril par le progrès des opinions avancées. De sorte qu’il est impossible de méconnaître la volonté de la France, plusieurs fois signifiée par ses votes, de maintenir la république et de se garder des folies ou des aventures dans lesquelles une minorité turbulente voudrait l’entraîner.

Un parti qui n’a pas eu fort à se louer du dernier scrutin, nous devons le reconnaître, c’est celui des ralliés. Près de la moitié de ceux des députés de la dernière chambre, qui se présentaient sous cette étiquette, ont été battus par des républicains de nuance plus accentuée ou de date plus ancienne. Quant aux candidats nouveaux de cette catégorie, dont quelques-uns, à vrai dire, n’étaient pas des républicains extrêmement convaincus, il n’en a été nommé que deux et tout porte à croire qu’il n’en passera pas un grand nombre dimanche prochain. La raison en est bien simple : la plupart des ralliés représentaient des circonscriptions qui, de 1889 à 1893, étaient devenues républicaines ; il est même fort possible que le changement d’opinion des électeurs ait été pour quelque chose dans le changement d’opinion des candidats. Mais il est assez curieux d’observer que l’électeur, qui trouve tout naturel de modifier ses idées politiques, estime souvent extraordinaire que son élu en fasse autant. Pour un traitement nouveau, il lui faut un nouveau médecin, et, républicain de fraîche date lui-même, l’électeur préfère un vétéran du régime ou, du moins, un homme sans passé dans la vie publique, à un ancien conservateur récemment adapté à la forme présente. Les ralliés battus l’ont donc été quoique et non parce que ralliés ; ils ont trouvé leur défaite personnelle, et pour plusieurs d’entre eux, nous l’espérons, passagère, dans le triomphe de leurs programmes.

La preuve, c’est que, partout où ils ont succombé, c’a été devant des concurrens plus républicains, aucun conservateur n’ayant contre eux risqué la lutte. Ceux mêmes d’entre eux qui ont réussi n’auraient peut-être pas été nommés s’ils n’avaient eu l’appoint des voix du centre gauche. Ils ont donc fait œuvre bonne et salutaire. C’est pourquoi, tout en regrettant l’échec d’un orateur tel que M. de Mun, dont la chambre tout entière admirait la parole convaincue, ou celui d’un parlementaire aussi ferme dans son libéralisme que M. Piou, nous n’en devons pas moins les féliciter de la campagne patriotique, pleine de dégoûts et de tristesses, qu’ils ont courageusement poursuivie.

Si, des opinions de la nouvelle chambre, nous passons aux personnes qui la composent, nous remarquons, dans les succès et les défaites les plus en vue, la trace des mêmes préoccupations du corps électoral. MM. Clemenceau et de Cassagnac en ballottage, dans le Var et le Gers, tous les deux, d’après les chiffres du 20 août, en train de disparaître de la scène politique, n’est-ce pas un signe des temps ? Pour le premier, c’est, malgré des efforts désespérés, la fin d’une dictature néfaste et ténébreuse qui a trop longtemps amoindri le prestige national ; pour le second, c’est la condamnation d’un système remplaçant trop souvent les argumens par les injures, d’une ère d’opposition violente et vaine. Comme Roméo à Tybalt, le pays, assoiffé d’apaisement, semble dire à ces démolisseurs : « Le temps des haines est passé ! » Le même sentiment semble dicter la réponse des électeurs d’Amiens et de Paris à MM. Drumont et Andrieux, qui les avaient sollicités. Le plus rude châtiment de ceux qui font appel aux basses passions de la foule est de ne pas être écoutés par elle : aussi est-ce avec joie que nous enregistrons la rentrée dans la vie privée de socialistes comme MM. Lafargue et Moreau dans le Nord, Dereure à Paris, Ferroul à Narbonne. Si leur parti doit être représenté à la chambre, mieux vaut qu’il le soit par son chef, M. Jules Guesde, l’élu de Roubaix, qui, de la tribune législative, pourra à merveille expliquer au pays son système, en vertu duquel une heure vingt minutes de travail par jour devra désormais suffire au bonheur de l’ouvrier.

S’il y a des élections bizarres, comme toujours, s’il y en a quelques-unes aussi d’attristantes, il y a en revanche des élus dont la France salue avec joie l’entrée dans ses conseils : tel est M. le vicomte de Vogué, dans l’Ardèche ; nous n’avons pas à faire, dans la Revue, l’éloge de l’écrivain ; nous y serions mal à l’aise pour faire l’éloge de l’homme. Le pays compte sur cette âme ardente et généreuse pour élargir certains débats arides, par une note de pénétrante humanité. Le nouveau député, qui descend ainsi la Seine du pont des Arts au pont de la Concorde, retrouvera sur les bancs de la république modérée où il ira s’asseoir deux de ses confrères et de ses aînés ; MM. Léon Say et Mézières, réélus tous deux au sud-ouest et au nord-est.

Et si je mentionne ces quelques noms littéraires, c’est pour montrer qu’en ce genre-ci comme en plusieurs autres, la future chambre ne manquera pas de Français notables. On a tant dit et répété que le niveau de nos chambres s’abaissait, on a fait de si grosses plaisanteries sur ces favoris du suffrage universel que l’on appelait des « sous-vétérinaires, » que l’on finirait vraiment par croire à l’étranger que l’assemblée législative ne se compose plus ici que du rebut de la nation. Cependant il subsiste, parmi les élus de cette chambre républicaine, un certain nombre de grands seigneurs de l’esprit, de la fortune et même de la naissance : témoin les ducs de Rohan et de Doudeauville, les princes de Broglie et d’Arenberg, le comte de Lévis-Mirepoix. Sans parler des simples gentilshommes qui eussent été admis à faire leurs preuves devant Chérin pour monter dans les carrosses, on y compte encore beaucoup de ceux que l’on nommait, avant la révolution, des « gens de qualité : » MM. de Maillé, de la Ferronnays, de Moustier, de Juigné, de Colbert, de La Bourdonnaye, de Montalembert, de Jouffroy, de La Rochejaquelein, M. l’abbé d’Hulst, etc. Et tous ceux-là, il s’en faut, ne siègent pas à droite. U en est qui comprennent, avec une grande hauteur d’idées, les devoirs d’ambition que le monde moderne impose à qui veut conserver autre chose qu’une apparence de patriciat dans un nom euphonique. L’un de ceux que je viens de citer disait, il y a quelques années, à un ami qui lui reprochait ses opinions actuelles : « Mon aïeul, sous Louis XY1, était lieutenant-général et ministre plénipotentiaire ; il servait la France. Mon père était ministre de Napoléon III, il servait encore la France. Député républicain, je sers à mon tour le pays dans les voies où il entend marcher ; tant pis si les rois ne sont pas à leur place, pour moi, je crois être à la mienne. » C’est là le fier langage d’une aristocratie qui veut vivre, et il n’est pas indifférent au bien d’un État, même d’un État démocratique, pour que ses destinées ne tombent pas aux mains de politiciens de profession, que l’ambition politique talonne les gens marquans à divers titres : c’est-à-dire non pas seulement ceux dont les noms font partie de notre histoire, ancienne ou contemporaine, comme MM. de Montebello, Casimir-Périer ou Cavaignac, mais aussi des citoyens pris parmi les plus intelligens ou les plus riches, dans les arts ou dans l’industrie. Or on ne peut nier que la chambre nouvelle ne possède quelques échantillons assez honorables en ce genre : M. Schneider, le roi de la métallurgie française, dont le nom est connu dans les deux mondes, MM. Laroche-Joubert, Lebaudy, quelques autres encore. Entre ceux dont les noms ne sont pas et ne deviendront jamais illustres, il y a un fort noyau de représentans travailleurs, expérimentés, tous les élémens en un mot d’un gouvernement progressiste et fort, s’il se trouve un premier ministre pour le diriger. Comparez la moyenne de la chambre actuelle, comme niveau social ou comme capacité, à celles du règne de Louis-Philippe, qui nous apparaissent dans un lointain respectable et légendaire, vous verrez beaucoup d’analogies entre celles-ci et celle-là. Qu’importe que beaucoup de députés n’aient pas grande mine, le soir surtout, que le frac ne leur aille pas, qu’ils ne se préoccupent pas assez, comme le gandin des nouvelles couches, croqué par les chroniqueurs mondains, d’avoir « un pantalon qui ne soit pas brutal et qui meure bien au cou-de-pied ! »

Nos concitoyens ont une conception d’ancien régime, lorsqu’ils se plaignent que la chambre n’est pas assez « distinguée. » Elle ne l’est pas davantage en Allemagne ou en Angleterre. Il est tout naturel que la masse électorale délègue ses pouvoirs à des gens qui vivent en communauté de sentimens avec elle, et qui n’en sont pas séparés par une trop grande distance intellectuelle. Ce sont d’heureuses chances qui envoient siéger quelques-unes de ces sommités dont je parlais plus haut. Il en faut, c’est l’honneur d’une assemblée ; mais il lui faut aussi des représentans qui soient plus peuple, c’est là sa force. Il en faut qui plongent plus profondément dans la vie rurale ou ouvrière, qui en soient fraîchement sortis, parce qu’ils en connaissent mieux les besoins, ils en présentent une image plus fidèle. Les uns et les autres, réunis, symbolisent l’avènement de l’état de choses que Montesquieu recommandait, dans l’Esprit des lois, en ces termes : « Plus une aristocratie approchera de la démocratie, plus elle sera parfaite. »

Les six cents députés qui, en novembre prochain, viendront s’asseoir au palais Bourbon constituent, malgré qu’on en ait, une aristocratie démocratique parce qu’elle est temporaire, mais omnipotente pendant sa durée ; et je ne vois guère que les anarchistes qui seraient assez conséquens avec eux-mêmes pour supprimer cette dignité élective des législateurs, comme l’ensemble des rouages généralement quelconques du gouvernement. Ils ne sont d’ailleurs pas près d’atteindre leur but, attendu que le premier soin de toute force qui s’organise est précisé* ment de mettre l’anarchisme à la porte. C’est ce qui vient de se passer, il y a quelques jours, au congrès socialiste de Zurich, où le parti doctrinaire, représenté surtout par les Anglais et les Allemands, ayant à leur tête MM. Bebel et Liebknecht, a expulsé, dès la seconde séance, les membres des partis révolutionnaires, non estampillés. Ceux-ci ont immédiatement constitué, à côté de l’autre, un congrès des refusés, dont il n’y a pas grand’chose à dire, parce qu’on y décida, dès le début, que la réunion serait complètement ouverte et ne prendrait aucune résolution.

La première de ces deux clauses enlève toute espèce d’intérêt à ce démembrement du congrès officiel, les opinions émises par les membres de ce genre de conciles ne méritant d’être recueillies qu’autant que les orateurs sont censés parler au nom d’un groupe plus ou moins nombreux de travailleurs. Ce congrès officiel lui-même n’a pas offert, pendant ses six journées de session, plus de nouveauté dans ses aperçus ou ses conclusions que tous ceux qui le suivront et l’ont précédé. Il a même témoigné d’un état d’esprit beaucoup plus confus que des réunions plus restreintes, quoique très vastes encore, comme celle des mineurs qui eut lieu à Bruxelles au mois de mai dernier, et qui déclarait légiférer au nom d’un million de têtes. A Bruxelles, au milieu du vide des déclamations inhérentes à ces champs de mai du prolétariat, on avait pu aborder des discussions pratiques : celle de l’assimilation, au point de vue de la journée de huit heures, des ouvriers du fond à ceux de la surface, celle encore d’une inspection supplémentaire des mines à confier exclusivement aux ouvriers. Sur ces deux questions du reste, la majorité avait émis des votes raisonnables. D’où l’on peut conclure que, si l’échange international de vues qui se fait entre ouvriers des divers pays peut avoir une utilité quelconque, c’est uniquement à la condition de comprendre des corps d’état définis, de porter sur des objets précis.

Tel n’était pas le cas à Zurich, où l’ordre du jour embrassait des questions comme l’application générale de la journée de huit heures, l’organisation internationale socialiste, la tactique politique : parlementarisme et législation directe par le peuple ; ou encore la protection des ouvrières et les devoirs des socialistes en temps de guerre. Sur ce dernier point, le congrès s’est chargé de démontrer, sans le vouloir, que l’internationalisme était présentement un vain mot ; car ces 412 délégués, que l’on pouvait croire les plus internationaux de tous les hommes, ont refusé de voter la grève générale des ouvriers, en cas de guerre, la grève militaire des soldats, proposée par un Hollandais convaincu, M. Domela-Nieuwenhuis. Avec une naïveté, ou, si l’on veut, avec une duplicité passablement naïve, ces gens venus de loin pour se déclarer qu’il n’y avait plus ni frontières ni races, et pour proclamer la fraternité universelle entre les « compagnons » et les « compagnes » du monde entier, se sont noyés dans un protocole diplomatique, établissant que « la guerre disparaîtrait avec la domination des classes, » que la paix serait le résultat de la chute du capitalisme et qu’il fallait, par conséquent, s’appliquer d’abord à détruire ce dernier. Tout cela ne dénote-t-il pas quelque ignorance de l’histoire ? Seize nations étaient représentées à Zurich, depuis l’Allemagne qui avait 154 délégués et la Suisse qui en avait 100, jusqu’à la Russie, la Norvège et l’Australie, qui n’en avaient qu’un chacune. La France, sans les élections, aurait eu une représentation aussi forte que celle de l’Allemagne ; la plupart de nos agitateurs notables étant retenus dans leurs circonscriptions respectives, 38 seulement de nos compatriotes, se réclamant de la fédération des bourses du travail et autres associations analogues, tenaient le drapeau rouge français. Ils ne paraissent pas avoir fait grande figure à la Tonhalle de Zurich. Dans ces délibérations, d’une nature purement spéculative pour la plupart, ce sont les Anglais qui ont introduit quelque ordre ; sans eux, l’assemblée aurait peut-être passé à se vérifier et à s’épurer, les six jours qu’elle avait consacré à refaire le monde. Comme l’a dit un délégué de bon gens, dans la dernière séance, « nous employons à discuter si nous devons discuter plus de temps qu’il ne nous en faudrait pour mener le débat à bout. »

Le congrès a fini par voter ce qu’il a appelé des résolutions, qui ne sont, en réalité, que des déclarations de principes, puisque la fixation du taux des salaires, par exemple, qui était le plus cher de ses vœux, non-seulement lui échappe, mais échappe même à toutes les puissances humaines. Aucune question n’a d’ailleurs été serrée d’un peu près : pour la protection des ouvrières, les congressistes ont adopté la formule suivante : à travail égal, salaire égal. Cela voulait-il dire, dans leur pensée, que le salaire des hommes devrait être réduit au profit de celui des femmes, qui serait augmenté de façon à obtenir un nivellement ; ou bien que le salaire féminin serait, purement et simplement, porté au chiffre du salaire masculin ? Et qui donc paiera la différence ? Les ouvriers paraissent ignorer que ce sont eux-mêmes qui, par les mains de leurs patrons réciproques, se paient les uns aux autres leurs salaires, compris dans la valeur des objets qu’ils consomment. La consommation des pauvres étant infiniment plus grande que la consommation des riches, parce qu’ils sont infiniment plus nombreux, l’élévation factice des salaires, même si elle était possible, correspondrait aussitôt à une élévation du prix de la vie pour les ouvriers, et, par conséquent, ne leur servirait à rien.

Ce groupe de travailleurs, qui s’escriment contre le capital et qui rêvent de tuer leur poule aux œufs d’or, ignorent que c’est au contraire par l’extension de ce capitalisme qui se développe chaque jour et chaque jour se démocratise, qu’ont été obtenues la plupart des améliorations sociales dont ce siècle s’honore, et que le siècle suivant obtiendra, par le même moyen, dans l’avenir, beaucoup de celles qui sont encore dans le domaine des espérances.

Les meneurs socialistes, qui prêchaient l’union internationale du prolétariat et l’égalisation des salaires, s’étaient à peine séparés depuis trois jours, lorsqu’un incident déplorable se produisait dans le sud de la France, à Aigues-Mortes, provoqué justement par des concurrences ouvrières, par une offre de travail étranger qui faisait baisser le prix du travail indigène. Que la querelle entre les ouvriers français et italiens, employés chaque année à cette époque, dans les salins du Midi, à la récolte du sel, ait eu pour motif accidentel quelques taquineries entre journaliers des deux nations, il n’en est pas moins vrai qu’entre eux la cause permanente et ancienne de l’hostilité est un antagonisme économique.

De pareilles scènes de sauvagerie ne peuvent qu’exciter partout l’indignation la plus vive, et c’est avec une véritable tristesse que l’on en reçut à Paris la nouvelle. A Rome et dans beaucoup de villes d’Italie, ce fut par une explosion de fureur contre la France que la population accueillit les premières dépêches. Sans attendre les détails de cette sanglante collision, qui enlevaient complètement à ces faits odieux le caractère politique que l’on affectait d’y attacher au-delà des Alpes, sans considérer que les Italiens avaient eu les premiers torts, que le sang français avait coulé le premier et que la conduite de nos compatriotes avait été un acte de vengeance, et non un acte de provocation, des manifestations violentes s’organisèrent aussitôt à Rome et se portèrent devant notre ambassade et devant les divers bâtimens occupés par la colonie officielle française, que les carabiniers eurent beaucoup de peine à protéger. Des scènes analogues, quoique moins graves, eurent lieu à Gênes, à Milan, à Messine.

Il est juste d’ajouter que la presque unanimité de la presse italienne refusa d’élever à la hauteur d’une querelle internationale une émeute toute locale ; il convient aussi de rendre hommage à la parfaite correction d’attitude du ministère Giolitti, qui a compris que les passions populaires ne devaient exercer aucune influence sur la direction de la politique. On a constaté d’ailleurs, dans ces démonstrations antifrançaises, la présence de l’élément révolutionnaire, à qui tout prétexte est bon pour exciter des troubles. Il semble néanmoins que, pour qu’une telle effervescence ait pu se produire, il faut qu’il existe en Italie, contre la France, une haine réelle qui saisit la première occasion de s’affirmer. C’est là un phénomène tout à fait inexplicable pour les Français, chez lesquels il n’existe aucune haine vis-à-vis de l’Italie, au contraire. Cette absence d’antipathie est si positive que la grosse opinion publique, de ce côté-ci des Alpes, ne parvient pas à comprendre les causes qui ont jeté et qui maintiennent l’Italie dans les bras de l’Allemagne.

On a dit que la principale de ces causes était la crainte de voir un jour rétablir par la France le pouvoir temporel du pape. Or la France est au contraire, parmi toutes les nations catholiques, celle où l’idée de ce rétablissement rencontrerait le moins de chances d’être jamais appuyée. Nous avons eu au pouvoir, depuis 1871, des cabinets que leurs adversaires appelaient « cléricaux, » et qui, à coup sûr, étaient favorables à la religion ; un de leurs actes a été de rappeler l’Orénoque et toute leur politique a eu pour but de cimenter les bons rapports entre le royaume d’Italie et la république française. La disparition du pouvoir temporel de la papauté est un de ces faits que celles même parmi les âmes pieuses qui auraient refusé d’y prêter les mains, qui même se seraient opposées de toutes leurs forces à son accomplissement, considèrent aujourd’hui comme définitif, et, oserais-je l’ajouter, comme très profitable à la situation morale du souverain pontificat dans l’avenir. Aucune voix ne s’est élevée en France depuis vingt-trois ans, ni dans le parlement, ni dans la presse, pour en souhaiter le rétablissement par les armes, tandis qu’en Autriche et surtout en Allemagne un parti puissant, celui du centre, qui dispose de cent voix au Reichstag et avec lequel le gouvernement a dû, plus d’une fois, traiter de pair à pair, ne manque aucune occasion d’inscrire ouvertement cette révision de la Rome intangible parmi les revendications de son programme.

Aussi peut-on dire que ç’a été le triomphe diplomatique de M. de Bismarck, d’amener l’Italie à méconnaître ses véritables intérêts et à se créer des embarras pécuniaires, pour s’aliéner une puissance qui ne nourrit à son égard que les sentimens les plus amicaux. Un Italien du XVIe siècle, Agostino Chigi, le richissime banquier de Léon X, à la fin d’un dîner somptueux offert au pape, fit jeter ostensiblement dans le Tibre toute la vaisselle qui était en or ; mais elle tombait en réalité dans un grand filet tendu en cet endroit par ses ordres sur toute la largeur du fleuve. L’exemple est bon à méditer pour le gouvernement du roi Humbert : il peut y avoir intérêt parfois à jeter sa vaisselle par la fenêtre, seulement il faut savoir tendre un filet en bas. Aujourd’hui où la rente italienne, insuffisamment défendue par le marché de Berlin, s’affaisse, où le change monte à Rome dans des proportions que l’on espérait ne plus revoir, où le ministère Giolitti négocie à Paris une révision de la convention monétaire, dont il attend quelque soulagement pour la circulation intérieure des espèces dans le royaume, les bons rapports avec la France ne doivent pas sembler chose indifférente aux hommes d’État de Monte-Citorio.

Ces rapports cordiaux, il n’aurait dépendu que de nos voisins de les rétablir ; ils ont pu s’en convaincre lors des fêtes de Gênes et, plus récemment, à l’occasion du voyage du général Fabre, dont le bon accueil, lorsqu’il est allé représenter la France à l’inauguration de l’ossuaire de Palestro et aux fêtes anniversaires de Magenta, a eu chez nous un retentissement considérable. Un homme politique français, M. Joseph Reinach, faisait paraître au même moment sous ce titre : la France et l’Italie devant l’histoire, une étude sur notre politique traditionnelle dans la péninsule, depuis les Valois jusqu’à Bonaparte, où il prouvait que nous n’avons jamais cessé de négocier et de combattre pour l’indépendance et l’unité de l’Italie. Que les Italiens aient conçu quelque mauvaise humeur de l’état imparfait où nous avons toujours laissé notre œuvre, on doit l’admettre, mais ils ne peuvent méconnaître notre bonne volonté. Aujourd’hui, ils envoient le prince de Naples assister à Metz aux manœuvres de l’armée allemande ; ce qui, étant donnée l’existence de la triplice, peut, aux yeux du Quirinal, sembler tout à fait nécessaire ; il n’en est pas moins vrai, pour un patriote clairvoyant, que les galons d’or sur les uniformes ne compensent pas le défaut de métal précieux dans les caisses.

Le mal financier n’est certes pas à son extrême ; le déficit de 50 millions, au budget de l’année passée, n’est pas de ceux qui ne se puissent combler ; l’Italie est revenue de plus loin et elle a toujours jusqu’ici fait honneur à ses engagemens. Mais sa situation économique n’est nullement florissante ; son industrie et son commerce sont dans le marasme. Placer des rentes ou des bons du trésor à l’étranger, comme le ministre des finances l’a fait ces derniers mois, n’est pas une solution, mais un expédient temporaire et qui deviendra vite fort dangereux. La loi des pensions, votée ce printemps, n’est elle-même qu’un palliatif insuffisant. Celle des banques, que le cabinet, après une laborieuse discussion qui a duré plus de trois mois dans les deux chambres, a enfin obtenue du parlement, n’aura pas de meilleurs résultats pratiques ; pour « sauver le crédit, » comme on l’a dit au palais Madama, on va sans doute se condamner au cours forcé pendant bien des années. Ces préoccupations financières ne sont pas les seules qui assaillent le gouvernement italien : l’instruction du procès de la banque romaine, qui n’a cessé de passionner l’opinion, lui ménage des scandales, dont les séances orageuses des derniers jours de la session n’ont été que le prélude.

Il ne faudrait pas croire que nous ayons, au palais Bourbon, le monopole des tumultes parlementaires. En Angleterre, la chambre des communes, la vénérable « mère des parlemens, » comme elle aime à s’appeler, a donné, depuis un mois, à ses enfans ou, si l’on veut, à ses cadets, de bien vilains exemples. Inquiet de la lenteur désespérante avec laquelle, grâce aux obstructionnistes de Westminster, marchait la seconde lecture du home-rule qui, depuis le commencement de mai jusqu’à la fin de juin, n’était parvenue qu’à l’article 5, sur quarante dont se composait alors la loi, M. Gladstone s’est résigné à appliquer aux unionistes les procédés qu’ils avaient inventés et inaugurés, en 1887, pour mettre fin à l’obstruction irlandaise : « la guillotine de la clôture. » Il fit décider par la chambre que les articles 5 à 8 devraient être discutés et le vote rendu au plus tard le 6 juillet, les articles 9 à 26 le 13 juillet, les articles 27 à 40 le 20 juillet, les articles supplémentaires, le préambule et les cédules le 27 juillet. Le chairman, ou président du comité, devait, immédiatement après, rapporter le bill à la chambre en séance plénière.

Le programme a été suivi de point en point par la majorité, non sans de vives protestations dans le parlement, et sans des polémiques dans la presse ou les réunions dont on jugera le ton excessif par ce fait que lord Randolph Churchill y a publiquement traité M. Gladstone « de fou ou de traître. » Le 27 juillet, jour de la clôture, M. Chamberlain, qui voulait flétrir la servilité des libéraux à l’égard du premier ministre, le compara à cet Hérode des actes des apôtres, dont le peuple acclamait les paroles par ces mots : « Voix d’un Dieu et non d’un homme ! » Là-dessus, M. O’Connor et quelques autres Irlandais, sans se mettre en peine de chercher bien loin dans les Écritures, de quoi flétrir la conversion de l’ex-radical, lui crièrent plusieurs fois : Judas ! Judas ! Aussitôt des cris s’élèvent, des insultes s’échangent de toutes parts. On se collète, on se rue les uns sur les autres, la salle des séances est transformée en une salle de boxe ! L’ordre ne se rétablit qu’au bout de dix minutes, pendant lesquelles il y eut des yeux pochés, des nez endommagés, et même des dossiers de bancs arrachés. La presse anglaise puisera, nous en sommes sûrs, dans le souvenir de cette séance, une grande indulgence pour les assemblées parlementaires des autres pays.

Quant au bill, sa situation reste exactement celle que nous avons exposée il y a six semaines. Nul ne peut dire quelle sera sa destinée, maintenant que la formalité de la troisième lecture est terminée ; mais il n’est pas fort près encore de devenir loi, quelle que soit la conduite du ministère. On demandait à un Irlandais, récemment installé aux États-Unis, quelle était son opinion politique. « Je n’en sais rien, répondit-il, mais je suis opposé au gouvernement ! » Cette opposition endémique est la raison d’être et toute la morale du home-rule.

Tandis que la discussion se poursuivait ainsi à Westminster, où les chefs des deux partis avaient grand’peine à retenir leurs soldats, depuis que la saison des bains de mer et l’ouverture de la chasse nationale du groupe, en Ecosse, les invitaient à quitter la capitale, d’importans événemens économiques ou coloniaux attiraient l’attention du public britannique. Depuis un mois, près de 400,000 ouvriers mineurs qui ont refusé d’accepter une diminution de salaires de 25 pour 100, que les patrons déclaraient être dans la nécessité d’imposer, ont cessé le travail. C’est là certainement l’une des coalitions les plus formidables que l’on ait encore vues, puisqu’elle embrasse les comtés de Chester, Lancastre, York, Cumberland, Derby, Leicester, etc., en tout 16 à 18 comtés où sont situés les charbonnages les plus importans de la Grande-Bretagne. On calcule que l’extraction a diminué de moitié, et le prix du charbon, qui s’est élevé de 140 pour 100 dans le pays de Galles et de 20 pour 100 seulement à Londres, aurait augmenté bien davantage si les stocks actuels des mines n’étaient pas encore très importans. Si les ouvriers tiennent bon jusqu’à la fin de septembre, comme ils l’annoncent, ce chômage constituera pour eux et pour les provinces du centre une perte de plus de 500 millions. Pendant ce temps on continue à discuter pour savoir si la réduction remettra les salaires au même taux qu’en 1888, époque où ils avaient été augmentés, ou si elle les fera rétrograder au-dessous. La pratique des grèves inconsidérées pour l’augmentation des salaires, dans des industries sujettes à des fluctuations périodiques, a pour effet de ne laisser aux patrons qu’une marge très restreinte de bénéfices, dans les bonnes années, et de les obliger, lors d’une légère baisse de prix de la marchandise qu’ils produisent, à réduire, sous peine d’exploiter à perte, ces salaires tendus à l’excès. Ces réductions sont naturellement mal accueillies et provoquent de nouveaux chômages ; si bien que l’ouvrier se trouve à la fin victime de sa propre tactique.

Entre ces conflits du capital et du travail, et les escarmouches religieuses qui viennent de mettre aux prises à Bénarès, à Azimburh et enfin à Bombay les musulmans et les Hindous, il semble qu’il y ait plus que la distance de l’Angleterre à l’Hindoustan, et qu’un espace de plusieurs siècles sépare les deux faits. Ces fidèles du prophète qui se précipitent, il y a quinze jours, sur les sectateurs de Bouddha, parce que le bruit du tam-tam de ceux-ci, dans leur temple, trouble le culte voisin d’Allah, ne sont-ce pas les contemporains de ces catholiques et de ces protestans il y a trois cent cinquante ans, s’égorgeant à Vassy à l’occasion du chant trop sonore des psaumes réformés ? Musulmans et Hindous s’accusent réciproquement de porter atteinte à leurs rites les plus sacrés, et les morts ou les blessés eussent été bien plus nombreux, lors des dernières émeutes, si la police anglaise ne s’était interposée pour rétablir l’ordre, avec une énergie dont un détail suffit pour donner l’idée : il a fallu braquer des canons à la tête des grandes artères de la ville indigène. Les bouddhistes ou brahmanes atteignent aux Indes un chiffre trois fois supérieur à celui des musulmans (155 millions contre 49) ; mais leur situation sociale est plus basse et leur culture moins élevée. En tout cas, cette hostilité des races explique et même justifie la domination anglaise dans la péninsule gangétique.


Vte G. D’AVENEL.