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Chronique de la quinzaine - 31 août 1889

Chronique n° 1377
31 août 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août.

Un des traits les plus frappans, les plus caractéristiques de l’état de notre pays depuis quelque temps, c’est la confusion où l’on se débat, dont la plus curieuse, la plus bizarre expression est certainement cette fortune louche et éphémère d’un homme d’aventure.

Au fond, maintenant que tout commence à s’éclaircir, nous serions tentés de croire qu’on a singulièrement exagéré l’importance de celui qui n’est plus pour le moment que le réfugié de Londres. On lui a fait l’honneur de changer les lois du pays uniquement pour le combattre ; on lui a fait l’honneur d’un procès d’état ; on lui a fait enfin l’honneur de le craindre et de le traiter avec colère. Il ne méritait peut-être pas ces attentions particulières, et le mot le plus vrai est encore celui d’un sénateur qui a dit que toute sa force avait été dans la faiblesse du gouvernement et des partis. Tour à tour exalté ou vilipendé par tous les partis qui ont successivement cru voir en lui un auxiliaire ou un instrument utile, M. Boulanger, avec sa présomption frivole, a pu se faire quelque illusion et se prendre au sérieux. Il a pris pour une vocation au pouvoir les mouvemens d’une vanité remuante et ambitieuse, pour une délégation souveraine du peuple les manifestations incohérentes d’une opinion froissée et irritée, toujours prête à se jeter sur le premier venu, sans lui demander ses titres. C’est son histoire, c’est l’histoire de ces personnages fantasmagoriques qui s’élèvent quelquefois à l’improviste et s’éclipsent aussi vite dans les démocraties promptes à s’abuser. Maintenant le personnage a passé comme un météore vulgaire ; il a été condamné et mieux encore, dépouillé de ses oripeaux, mis à nu, réduit à sa plus simple expression. La comédie est finie, on peut le croire ; on peut le soupçonner au vide des manifestes du réfugié de Londres et encore plus à la puérilité de ses désignations de candidats au prochain scrutin, comme s’il se voyait toujours le grand électeur. L’homme a disparu ou à peu près ; qu’on ne s’y trompe pas cependant, rien n’est sensiblement changé dans l’état général du pays, dans les conditions de la lutte électorale qui va s’engager, où la masse française entre avec des griefs qui ne tiennent pas à un homme. En réalité, à travers toutes les confusions, la question reste aujourd’hui ce qu’elle était. Il ne s’agit plus de M. Boulanger, il ne s’agit pas même de république ou de monarchie. Il s’agit pour le pays de choisir entre ceux qui n’ont rien appris ni rien oublié, qui n’ont régné depuis dix ans que pour tout compromettre, qui se parent encore avec orgueil de leurs fautes, et ceux qui pourront lui offrir les garanties d’un gouvernement meilleur, d’une politique de réparation, de prévoyance, d’équité libérale.

On dirait en vérité que certains républicains ont des yeux pour ne point voir, qu’il n’y a pour eux que M. Boulanger dans le monde, que M. Boulanger une fois vaincu, ils n’ont plus qu’à reprendre leur œuvre, leurs tactiques, leur politique de partis et de domination exclusive. A peine le procès du Luxembourg est-il dénoué, les chefs républicains rentrent en campagne. Les discours et les manifestes se croisent, les programmes se succèdent. M. Jules Ferry répand la parole opportuniste dans les Vosges ; M. le ministre des affaires étrangères Spuller va prêcher à Seurre dans la Côte-d’Or la nécessité de la marche en avant avec accompagnement de circonspection et de sagesse. M. Charles Floquet est à Beaune, exposant la manière d’être radical avec les précautions et les temporisations nécessaires. Le ministre des travaux publics, M. Yves Guyot, est partout où il y a un chemin à ouvrir et un discours à faire pour montrer comment on peut être, selon l’occasion, un révisionniste avec des collègues qui ne le sont guère. Et au bout du compte que veulent-ils tous par-dessus tout ? Quel est leur dernier mot ? Mon Dieu ! c’est bien simple, la recette est toute trouvée et n’a rien de précisément bien nouveau pour un programme de campagne électorale. Que les républicains de toutes les nuances, opportunistes et radicaux, n’y regardent pas trop près ; qu’ils s’unissent et se concentrent, qu’ils se fassent des concessions mutuelles pour refaire ensemble une majorité compacte à la chambre prochaine, pour reprendre et continuer d’un commun effort l’œuvre républicaine si bien commencée, si fâcheusement interrompue par une menace de dictature et par les réactionnaires ! La concentration et l’union, c’est le salut, c’est le grand moyen pour ne pas retomber dans l’anarchie de la dernière chambre. Il n’y a qu’un malheur, c’est que l’expérience est déjà faite ; c’est que la politique est connue, qu’elle a produit tout ce qui arrive, sans exclure M. Boulanger, qu’elle a conduit à cette crise de confusion où l’on ne sait plus à quoi se rattacher, où constitution, gouvernement, administration, finances, paix morale, tout est compromis. Cette situation, que les républicains proclament si merveilleuse quand ils parlent au bon public et qu’ils sentent pourtant trembler sous leurs pas, c’est par eux qu’elle a été ébranlée : c’est leur œuvre !

C’est fort bien, assurément, de s’ériger aujourd’hui en défenseurs des libertés parlementaires menacées, de la constitution mise en doute, de combattre des révisions indéfinies qui ne feraient que livrer de nouveau la France à toutes les entreprises, à toutes les aventures. C’est fort bien. C’eût été encore mieux d’y songer plus tôt. Car enfin, si on parle sérieusement, si la révision est un danger, qui donc a préparé les esprits à cette perpétuelle instabilité ? C’est M. Jules Ferry lui-même qui le premier, il y a quelques années, a ouvert la brèche dans la constitution. C’est lui qui le premier, sans raison, sans nécessité, a inauguré l’ère des révisions, uniquement pour se donner le plaisir de supprimer quelques articles constitutionnels assez inoffensifs et surtout pour modifier la composition du sénat dans un intérêt de parti. M. Jules Ferry a ouvert la voie. Il a eu sa révision en diminuant le sénat, à qui il a même fait un jour, sans façon, le compliment qu’il n’avait aucune influence à exercer sur les ministères et sur la politique du pays. M. Floquet a voulu avoir sa révision en annulant encore plus le sénat. D’autres, à leur tour, ont leur révision toute prête en supprimant complètement le sénat. Tout s’enchaîne, il n’y a que le premier pas qui coûte. Si l’inviolabilité constitutionnelle est un bienfait, la dernière et unique garantie d’une certaine stabilité dans la république, ce sont les républicains, opportunistes aussi bien que radicaux, qui ont porté la première atteinte à cette inviolabilité, qui n’ont cessé de violer la constitution dans son esprit, dans ses règles, dans ses ministres. C’est sous leur règne, sous la contrainte exercée par eux, que deux présidens de la république ont déjà été obligés d’abdiquer leur mandat. M. Grévy n’a pas été plus heureux que M. le maréchal de Mac-Mahon. Si le régime parlementaire, auquel on s’efforce de se rattacher aujourd’hui, est si violemment assailli, si menacé, si malheureusement frappé d’impuissance, c’est qu’en vérité on a tout fait pour en affaiblir l’efficacité et en ternir l’honneur ; c’est qu’on a faussé tous les ressorts des institutions parlementaires par un système qui n’a cessé de tendre à limiter ou à contester les droits du sénat, à réduire la présidence de la république au rôle d’une autorité subordonnée et inactive, pour faire de la chambre seule, d’une chambre le plus souvent anarchique et stérile, une sorte de pouvoir omnipotent, agité et usurpateur, jouant à la Convention.

Eh ! sans doute, le régime parlementaire par lui-même, compris dans sa vérité, pratiqué avec une intelligence prévoyante et le respect de tous ses droits, reste le plus noble et le plus efficace de tous les régimes, la garantie la plus sérieuse de toutes les libertés, de l’intégrité des lois, d’une administration vigilante de l’état. Il reste l’idéal des esprits libéraux ; mais ce qu’on nous en a donné depuis quelques années, il faut bien l’avouer, n’est qu’une dérision. Ce n’est plus en vérité qu’une parodie, et ce qu’il y aurait à réviser, ce n’est pas la constitution, c’est l’esprit républicain qui en a faussé et violenté les conditions, qui a créé cet état où l’aberration césarienne a reparu comme le fruit naturel de toutes ces confusions et de toutes ces altérations.

Rien de mieux encore, si l’on veut, que de prétendre refaire un gouvernement comme on le dit dans les discours, et si on parle sans cesse de refaire un gouvernement, c’est qu’on sent apparemment qu’on n’en a plus guère, ou du moins que ce qui en reste a perdu sa force et son prestige : mais, s’il n’y a plus un vrai gouvernement, c’est qu’on l’a détruit ou laissé détruire par une dégradation croissante des plus simples conditions d’une autorité sérieuse et respectée. On l’a détruit en le dépouillant ou en le laissant dépouiller de ses droits, en le livrant aux plus vulgaires influences de parti ou de coterie, en le laissant surtout passer dans les chambres aux sénateurs et députés, opportunistes ou radicaux, demeurés les arbitres des intérêts, des distributions, des faveurs comme des disgrâces. Il s’est formé ainsi par degrés quelque chose qui n’est point un gouvernement, une sorte d’association anonyme irresponsable, se servant du gouvernement, exploitant les influences officielles, procédant par l’exclusion, la menace et les inquisitions locales. On s’est élevé autrefois contre l’empire : il y a aujourd’hui, c’est à peine croyable, de petites localités où le plus modeste employé n’ose pas aller à la messe ni avouer ses relations. On s’est élevé contre les candidatures officielles, mais les ministres successivement, et M. le ministre de l’instruction publique vient de faire comme les autres, adressent des circulaires à leurs agens les plus étrangers à la politique pour les mettre au service de leur parti, de leurs amis, sous le commandement de leurs préfets. Ce n’est plus le gouvernement impartial du pays exerçant libéralement ses droits au profit de tous, s’élevant au-dessus des querelles vulgaires ; c’est une domination de parti abusant jusqu’au bout des avantages du pouvoir au risque d’achever de le déconsidérer et de le ruiner. La vérité est que depuis quelques années on a fait du gouvernement comme on a fait du régime parlementaire en compromettant tout, pour finir par une crise dont on sent la gravité sans savoir comment on en sortira.

Et quand les républicains, qui règnent depuis dix ans, s’efforcent aujourd’hui de dégager leur responsabilité dans leurs discours en récriminant contre l’opposition conservatrice en accusant les conservateurs d’être la cause des turbulences stériles de la dernière chambre aussi bien que des incohérences de gouvernement, c’est une assez maussade plaisanterie de plus. Les républicains ont pu évidemment faire ce qu’ils ont voulu, puisqu’ils étaient les plus nombreux. Ils ont su parfaitement trouver une majorité pour toutes leurs œuvres de parti, quand ils ont voulu décréter des invalidations systématiques et arbitraires, proscrire les princes, — même avec la complicité de M. Boulanger, — voter leurs lois scolaires ou couvrir de leurs votes les irrégularités du budget. Les conservateurs ne sont apparemment pour rien dans tout cela ! Que les conservateurs n’aient pas été toujours heureux dans leurs dernières campagnes, dans leurs essais d’alliance avec ce qu’on appelle le boulangisme, c’est une autre question. Il est certain qu’ils ne peuvent que gagner à rester eux-mêmes fidèles à leur cause, à leurs cliens, aux intérêts qu’ils représentent, toujours prêts aux transactions utiles. Ils sont, dans tous les cas, étrangers à ce qu’ont fait les républicains, à leurs concentrations ou à leurs divisions, à la politique qu’ils ont suivie et qu’ils proposent de continuer. Eh bien ! c’est là toute la question qui va se débattre aux élections prochaines fixées maintenant au 22 septembre. Il s’agit, pour le pays, de se prononcer pour la continuation d’un règne irritant et malfaisant qui ne lui a valu que des mécomptes ou de faire sentir par son vote qu’il tient à retrouver la vérité du régime parlementaire, un gouvernement qui soit le gouvernement de la France, non d’un parti, une politique de prévoyance, d’apaisement et de raison.

Étrange histoire que la nôtre ! A voir ce que devient la vie publique telle que la font les partis, comment on traite les institutions, les garanties, les droits dont on parle le plus, on serait tenté de se demander ce qui reste des idées, des illusions si l’on veut, des confiantes espérances de la jeunesse du siècle, de la France libérale d’autrefois. Il est certain que nous avons fait du chemin, que de singuliers progrès, si l’on appelle cela des progrès, se sont accomplis depuis le temps où une génération, à la fois éclairée et passionnée, se flattait de fonder enfin un régime de larges libertés constitutionnelles, de légalité et de grandeur nationale. Les républicains du temps avaient eux-mêmes du désintéressement dans leurs fanatismes, des mobiles généreux dans leurs violences, une sorte de naïveté dans leurs folies ou dans leurs inepties. On n’en est plus là. On se moque volontiers des rêves, des illusions des anciens, et on traite au besoin de « guitares » les scrupules de légalité et de libéralisme. On se croit plus habile parce qu’on se croit tout permis pour régner. Nous sommes loin de l’époque presque fabuleuse où un de ces ministres qu’on appellerait aujourd’hui réactionnaires, un Casimir Perier, dans ses luttes héroïques contre tous les désordres, prétendait gouverner sans recourir à des mesures exceptionnelles ou à de puériles expédiens, par l’unique ascendant d’une volonté intrépide et de la légalité. On peut dire ce qu’on voudra de cette époque déjà si lointaine, qui eut sans doute ses faiblesses ; elle avait certainement aussi la sève généreuse, le feu libéral, et c’est précisément ce feu qui fait le charme et l’intérêt de ces Lettres du duc d’Orléans, que les fils du prince à la destinée tranchée dans sa fleur publient aujourd’hui. Ces Lettres, qui au début sont d’un adolescent et à la dernière heure sont d’un homme déjà mûri par les épreuves, ces Lettres ne sont point sans doute un document extraordinaire ni par les révélations, ni même par la forme littéraire ; elles n’ajoutent rien à l’histoire. Elles ont, dans leur libre familiarité, ce mérite et cette originalité de raviver l’image d’un prince fidèle à ses amitiés, impatient d’action, idéaliste et romantique, avant tout fils passionné de son temps, de la révolution et de la France. C’est une personnification de la jeunesse de 1830.

On ne sait trop ce que veut dire ce prince héritier d’une monarchie nouvelle quand il prononce ce mot magique de révolution sous lequel peuvent se déguiser tant de choses. Il ne le comprenait pas sûrement comme les révolutionnaires : il l’entendait à sa manière, en jeune homme de sa génération, élevé avec ses contemporains, remué dans sa libre intime et dans son ambition de famille par les événemens de 1830, épris d’un certain idéal de perfectionnement et de progrès. Il se sentait de son temps, il le devançait même peut-être par la hardiesse de ses instincts, par un sentiment assez vif des nécessités d’une société nouvelle. Bien qu’il mît une sorte d’affectation à s’effacer, à rester étranger aux affaires politiques et ministérielles du jour, se liant à l’habile sagesse du « père » pour tout conduire, il n’avait pas moins ses opinions. Il avait visiblement peu de goût pour les doctrinaires, qui ne disaient rien à son imagination. Il restait un libéral du « plus pur tricolore, » répugnant à toute contre-révolution, et même dans les momens les plus critiques, sous le coup de quelque attentat, il admettait naturellement qu’on châtiât les coupables ; en ajoutant aussitôt : « Justice, mais pas de réaction ! » Il ne croyait pas que le dernier mot du régime constitutionnel pour lequel la France avait combattu fût dans un assaut d’éloquence à la tribune de la chambre ou dans les intrigues de couleurs pour la conquête d’un ministère, pas plus que dans une exploitation égoïste et exclusive de la victoire de 1830. Un jour vient même, après quelques années, où il ne craint pas d’écrire à sa sœur, la reine des Belges : « Je suis de ceux pour qui la révolution de juillet n’a pas produit tout ce qu’ils en avaient attendu… La classe que la révolution a élevée au pouvoir fait comme les castes qui triomphent : elle s’isole en s’épurant et s’amollit par le succès. »

Assurément le duc d’Orléans gardait à travers tout l’orgueil de sa race ; il avait aussi ce sentiment profond, avoué à chaque page, que « dans un temps où le travail est la loi commune, » les princes eux-mêmes ne peuvent plus rester oisifs, qu’ils doivent conquérir ou assurer leur position, comme il le dit, « à la sueur de leur front. » Il faisait sa position, quant à lui, par les voyages, par l’étude, en homme attentif à tous les mouvemens de l’opinion, persuadé que la révolution de 1830 avait encore beaucoup à faire à l’intérieur ; mais la passion dominante de ce prince de la jeunesse de 1830, — on le sent dans ses Lettres, — c’était sa passion généreuse de la grandeur de la France. Le duc d’Orléans. — c’est bien clair, — avait rêvé pour la révolution de juillet un rôle plus décidé ou moins effacé, une politique extérieure plus active. Il avait entrevu aussitôt, en Europe, la possibilité de mouvemens constitutionnels qui seraient une extension de l’influence française. Il avait, comme beaucoup de ses contemporains, la haine ou la défiance des traités de 1815, de la sainte-alliance de la contre-révolution sous toutes les formes, et il ne reculait pas, dans ses confidences, devant l’idée d’une « réorganisation de la société européenne. » Ce n’est pas qu’il aimât la guerre pour la guerre ; il avait la fierté ou la naïveté de croire que son pays était encore le premier soldat de la civilisation, et, pour servir la grandeur de la France, il ne pouvait mieux faire que de se donner passionnément à l’armée, de vivre avec elle, de partager ses travaux et ses fatigues pour pouvoir partager ses succès futurs. Il était avec elle au siège d’Anvers, faisant galamment son devoir sous le feu à la tranchée ; il la suivait, quand on le lui permettait, en Afrique. Il se faisait le défenseur de ses intérêts, de ses traditions, de ses susceptibilités, et c’est avec une généreuse émotion qu’il s’élevait un jour, dans une lettre au ministre de la guerre, contre l’idée saugrenue qu’on avait eue de changer les vieux drapeaux mutilés de nos régimens. Le duc d’Orléans faisait son métier de prince, si l’on veut ; il se sentait aussi attaché à l’armée, comme il l’écrivait, « parce qu’elle est l’expression la plus vive de l’esprit national, l’élément le plus étranger à la corruption et au cosmopolitisme qui nous ronge. » Dans cet attachement, du reste, il n’entrait aucun calcul, aucune arrière-pensée de faire un jour ou l’autre de l’armée une complice de coups d’état. Le duc d’Orléans ne séparait pas les institutions libres de la grandeur nationale, et ce n’était sûrement pas un prince vulgaire qui pouvait écrire à un ami : « Chaque illusion que je perds me donne une affection de plus pour cette France, qui demande à être comprise et servie, qui ne veut pas être déguisée et exploitée. » Nous voilà ramenés, par ces Lettres, à un passé lointain, à d’autres idées, à d’autres inspirations, à ce qu’on appellerait aujourd’hui un autre état d’esprit !

A quoi tiennent cependant les destinées d’une grande nation et peut-être de l’Europe ? A peine le prince au courage tout français et aux pensées déjà si sérieuses a-t-il écrit sa dernière lettre, qui est adressée à M. Bresson, — une autre victime promise à une fin tragique, — à peine a-t-il tracé d’un esprit vif et confiant le plan des prochaines manœuvres qu’il va commander à Saint-Omer, il bute sur une pierre du chemin de la Révolte, et tout est changé dans le monde ! Un accident obscur, en tranchant cette brillante vie, ouvre à l’improviste un avenir inconnu dont personne ne peut même avoir le pressentiment. Si le duc d’Orléans eût vécu, il est plus que probable que la révolution de 1848 ne se serait point accomplie, que les événemens auraient suivi un tout autre cours sous un nouveau règne, avec un prince plus jeune, qui, sans se jeter dans les aventures, aurait pu réussir à intéresser, à satisfaire le pays. Par la disparition soudaine du duc d’Orléans, on peut dire sans exagération que le cours de l’histoire a changé. On peut, si l’on veut, se faire quelque illusion sur ce qui aurait pu être ; on n’en peut plus avoir sur ce qui a été, sur ce qui est. La vérité, c’est que la révolution de février, qui a rouvert pour longtemps l’outre aux tempêtes, a pu s’accomplir, qu’elle a produit l’empire, que l’avenir libéral de la France s’est trouvé plus que jamais compromis, que l’Europe a pu être transformée par degrés contre nous ; la cruelle vérité, la dernière conséquence, c’est que ces jours passés Guillaume II de Prusse, empereur de l’Allemagne unie, était à Strasbourg et à Metz, visitant ce qu’on appelle le « pays d’empire, » les provinces annexées, attestant par sa seule présence une des plus étranges vicissitudes de l’histoire !

C’est là le fait ; c’est la réalité qui n’a rien du roman rétrospectif qu’on pourrait imaginer à propos d’un prince Charmant disparu depuis près d’un demi-siècle. Une autre Europe s’est formée par les révolutions et les guerres, une Europe qui, à dire vrai, a quelque peine à retrouver son équilibre, à se croire en sûreté dans les conditions nouvelles. Ce n’est pas qu’on ne lui promette la paix, que les prépotens du jour, ceux qui ont profité des événemens, ne s’agitent sans cesse pour nouer des alliances prétendues pacifiques, pour rassurer le monde par la puissance de leurs combinaisons diplomatiques comme par le déploiement continu de leurs forces militaires : c’est précisément par malheur cette agitation qui est le signe le plus sensible, si elle n’est la cause, de l’incertitude universelle. On a beau faire, l’Europe ne se sent pas plus tranquille ; elle n’est pas moins toujours réduite, même en pleine paix de l’été, à se demander où elle en est, de quel côté lui viendra l’imprévu, si quelque incident n’éclatera pas à l’Orient ou à l’Occident, ce qu’on médite ou ce qu’on prépare dans les chancelleries, dans les entrevues impériales et royales. Peut-être même, par une sorte d’habitude de crainte et de suspicion, se laisse-t-elle trop aisément aller à voir une signification dans des faits qui n’en ont pas, à chercher de profonds calculs, des secrets dans de simples déplacemens imaginés pour le plaisir des princes, dans des voyages d’agrément ou de cérémonie. Oui, sans doute, l’empereur Guillaume, qui est pour le moment le plus agité des souverains, se fait une vie assez occupée avec ses voyages, ses réceptions et ses visites. Il était récemment en compagnie de l’impératrice dans les pays d’Alsace et de Lorraine. C’est la première fois depuis son avènement que le jeune chef de l’empire a paru à Strasbourg, à Metz, et rien n’a été négligé naturellement pour faire illusion au souverain. Les revues, les retraites aux flambeaux, les banquets, les bals, les illuminations, les ovations préparées avec art, rien n’a manqué aux fêtes officielles. Après tout, il n’en est ni plus ni moins. Le passage de l’empereur ne paraît pas avoir eu une influence sensible sur l’état moral des populations pas plus que sur le régime administratif auquel elles sont soumises. C’est une apparition impériale qui n’aura peut-être pas laissé plus de traces que les illuminations.

Qu’en est-il réellement des autres voyages et entrevues de Guillaume II, de sa dernière excursion à Osborne, de la visite plus récente encore qu’il a reçue de l’empereur François-Joseph à Berlin ? On ne s’est fait faute sans doute, on ne se fait faute même encore à l’heure qu’il est, de donner un sens, une portée caractérisée au voyage de l’empereur à Osborne, de parler avec mystère de ce qui se serait passé entre lord Salisbury et le comte Herbert de Bismarck, de représenter l’Angleterre comme toute prête à entrer avec armes et bagages dans la triple alliance. C’est peut-être aller un peu loin ou un peu vite, et laisser trop voir le prix qu’on attache à attirer l’Angleterre dans la coalition continentale, à la compromettre tout au moins. Malheureusement il y a au parlement de Londres un député radical curieux et interrogateur, qui tient absolument à savoir la vérité, qui ne cesse de harceler le gouvernement pour lui arracher un aveu ou un désaveu. M. Labouchère, plus obstiné que jamais, a saisi ces jours derniers l’occasion de renouveler ses questions embarrassantes, et le sous-secrétaire d’état, sir J. Fergusson, s’est obstiné plus que jamais lui aussi à répondre en termes évasifs, à déclarer une fois de plus que l’Angleterre n’était point engagée, qu’elle restait toujours maîtresse de ne consulter dans une guerre éventuelle que ses intérêts et les circonstances ; un membre du gouvernement s’est même fait un devoir de désavouer toute idée préconçue, toute intention désobligeante à l’égard de la France. Le plus vraisemblable est qu’en effet l’Angleterre a plutôt des préférences que des engagemens, qu’elle n’est point liée, que lord Salisbury, dans tous les cas, n’aurait pu songer à aliéner la liberté de ses successeurs et les droits du parlement. C’est une tradition anglaise à laquelle il n’y a aucune raison de déroger pour le moment. Quant à la récente visite de l’empereur François-Joseph à Berlin, les commentateurs de bonne volonté n’ont pas manqué naturellement d’en relever l’importance, de la rattacher au voyage de Guillaume II à Osborne, à la visite du roi Humbert à Berlin, et de voir dans tous ces faits groupés avec artifice une sanction nouvelle de la grande alliance. Que l’alliance subsiste, au moins pour trois puissances, cela n’est pas douteux ; qu’on ait saisi l’occasion de préciser certaines conditions d’une action militaire éventuelle, cela se peut encore. En réalité, après comme avant, tout reste assez vague, assez peu décisif ; toutes ces visites, ces entrevues, ces réunions sont une agitation assez vaine ; elles ne laissent pas entrevoir que le moment du choc entre l’Autriche et la Russie soit venu, qu’il y ait un péril de plus sur la frontière de France, que sur tous ces points en un mot la paix soit menacée à courte échéance. La situation reste ce qu’elle était sur le continent.

D’où pourraient venir, à l’heure qu’il est, les complications dans les affaires européennes ? Elles pourraient peut-être venir de la Bulgarie si, comme on l’a dit depuis quelques jours, le prince Ferdinand se décidait à un coup de tête, à une proclamation de l’indépendance bulgare et rouméliote qui serait une violation de plus du traité de Berlin, qui mettrait les puissances dans l’alternative de s’entendre ou d’avouer leurs conflits. Elles pourraient bien aussi sortir un jour ou l’autre de ces malheureuses affaires de Crète qui, loin de se simplifier, semblent s’aggraver et par la durée même de l’insurrection, et par les répressions que la Porte s’est décidée à exercer, et par l’intervention diplomatique de la Grèce. Après avoir laissé se développer et se prolonger dans l’île de Crète des mouvemens intérieurs qui, à l’origine, auraient pu sans doute être aisément réprimés, la Porte, sortant de son inertie, a fini par se résoudre à une action énergique. Elle a envoyé un personnage de quelque importance, naguère encore ambassadeur à Saint-Pétersbourg, Chakir-Pacha, avec le pouvoir de décréter l’état de siège, d’instituer des cours martiales, de prendre en un mot tous les moyens nécessaires pour rétablir la paix. Jusqu’à quel point ces moyens seront-ils efficaces ? Ils sont peut-être tardifs : toujours est-il que la guerre sévit entre chrétiens et musulmans. Les massacres se succèdent. De malheureux habitans des campagnes n’échappent à la fureur des bandes ennemies qu’en se réfugiant dans les villes. C’est déjà assez sérieux. Ce qui complique tout, c’est l’intervention de la Grèce qui a cru devoir adresser à toutes les puissances une circulaire diplomatique qui est, après tout, le procès de la domination turque et un appel plus ou moins déguisé à l’action européenne. La Porte, à son tour, a naturellement répondu en revendiquant ses droits, en faisant aussi un peu le procès des chrétiens mêlés à l’insurrection. De sorte que tout se réunit, la guerre qui ravage l’île de Crète et une question diplomatique portée devant les cabinets, La plupart des puissances, même celles qui ont toujours porté l’intérêt le plus vif à la Grèce, paraissent avoir accueilli avec une froide réserve l’appel hellénique. Elles ne pouvaient, en effet, ni méconnaître les droits souverains de la Porte dans les limites de l’empire, ni reconnaître à la Grèce le droit de se mêler des affaires de Crète. La situation est assez compliquée ; elle pourrait le devenir bien plus encore si les Turcs ne réussissaient pas promptement à en finir avec l’insurrection, si l’île de Crète restait un foyer incandescent de plus en Orient. Il s’agit d’empêcher que la question devienne européenne. Ce que ces puissances ont de mieux à faire pour le moment, c’est d’engager la Porte à compléter son action répressive par des concessions propres à désarmer ou à désintéresser les Crétois, et de décourager les velléités agitatrices du cabinet d’Athènes, dont le chef ne se montre peut-être si impatient que par des raisons tout intérieures, parce qu’il ne veut pas laisser une arme aux mains de l’opposition.

Les sessions parlementaires qui se prolongent trop ne sont pas sans danger pour les gouvernemens et le ministère anglais, pour sa part, a sans doute hâte de voir partir pour quelques mois un parlement déjà à demi dépeuplé par les chasses d’Ecosse ou par l’Exposition française. Ce n’est pas que le cabinet de Londres ait eu des difficultés sérieuses à l’occasion de sa politique extérieure qui a été depuis quelque temps l’objet d’une série d’interpellations dans la chambre des communes comme dans la chambre des lords. Il s’est toujours tiré d’affaire par des explications évasives, par des généralités. Sir J. Fergusson est un sous-secrétaire d’état qui a l’art de ne rien compromettre. Lord Salisbury lui-même n’a eu aucune peine, dans la chambre haute, à satisfaire des pairs qui ne demandaient qu’à être satisfaits, ou à se défendre, en dehors du parlement, contre les sorties impétueuses de lord Randolph Churchill ; c’est moins dans les affaires extérieures que dans les affaires intérieures que le ministère de lord Salisbury est toujours exposé à se sentir menacé, à voir se dissoudre ou s’affaiblir l’alliance des conservateurs et des libéraux dissidens qui l’a soutenu jusqu’ici. Il vient de l’éprouver ces jours derniers, à l’improviste, à propos d’une question qui touche à un des points les plus délicats de l’organisation britannique, à la dîme que les populations sont encore obligées de payer au clergé officiel, à l’église anglicane. Il a failli sombrer brusquement, il n’a été sauvé que par un subterfuge du speaker de la chambre des communes. Préoccupé de la situation de certaines régions, notamment du pays de Galles, où il y a depuis quelques années une assez vive agitation religieuse, où les paysans refusent ouvertement de payer la dîme au clergé officiel, le ministère a imaginé récemment de proposer un bill pour contraindre, même par voie d’exécution judiciaire, les populations au paiement de la dime ecclésiastique. Il n’a pas tardé à s’apercevoir que non-seulement il ne vaincrait pas la résistance des paysans gallois, qu’il risquait de créer une autre petite Irlande, mais qu’il allait être abandonné par une partie des libéraux, dont l’appui lui est nécessaire pour vivre. Il a cherché alors une autre combinaison. Il a modifié son billet a prétendu faire peser sur les propriétaires la responsabilité du paiement de la dime ; mais ici, autre difficulté. Il a vivement indisposé les conservateurs sans désarmer les libéraux ses alliés. Il était menacé d’un échec inévitable, et c’est là que le speaker est venu à son aide, en déclarant que le projet modifié était un projet nouveau qui ne pouvait entrer en discussion à la veille de la fin de la session. C’était une manière de déguiser la retraite du gouvernement. Le ministère a été sauvé ; seulement la question n’est qu’ajournée, et elle reste d’autant plus grave, que l’agitation religieuse du pays de Galles ne tend à rien moins qu’à l’abolition de la suprématie du clergé officiel, à la séparation de l’église et de l’état. Cette question, qui peut devenir singulièrement sérieuse pour l’Angleterre, le ministère la retrouvera inévitablement devant lui, comme il retrouvera cette irritante et douloureuse question irlandaise qu’il se flatte toujours de résoudre, et qui renaît sans cesse sous toutes les formes.


CH. DE MAZADE.