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Chronique de la quinzaine - 14 août 1889

Chronique n° 1376
14 août 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.

Si ce n’était le lendemain avec son inconnu, avec ses réveils, il y aurait plaisir à voir comment, dans ce pays aux impressions changeantes, dans cette ville qui s’appelle la ville-lumière, on oublie la politique, les élections, le Centenaire, la haute-cour et le reste, pour recevoir les têtes couronnées sous la république.

Paris, il est vrai, n’a point eu jusqu’ici la fortune de compter parmi ses hôtes les rois de l’Occident, qui sont occupés ailleurs, qui passent des revues de leurs armées et de leurs flottes pour le bien de la paix. Il a vu tout au plus quelques princes de l’Europe, en vacances, qui ont passé sans bruit. En revanche, il a reçu les rois de l’Orient : le souverain de la Grèce, le shah de Perse, des princes de l’Annam, — et même un roi nègre, qui n’a pas eu le temps d’étudier les droits de l’homme. Le shah de Perse, une vieille connaissance des dernières expositions, a eu entre tous, depuis quelques jours, le privilège d’être le héros du moment, l’hôte bienvenu et fêté. M. le président de la république, M. le président du conseil, M. le ministre des affaires étrangères, la population elle-même, rivalisant de bon accueil, ont mis tout leur zèle à faire honneur au roi des rois. On lui a offert tout ce qu’il pouvait désirer, peut-être même plus qu’il ne désirait, des banquets, des galas, une représentation à l’Opéra, une promenade à Versailles, le spectacle toujours nouveau de l’Exposition, avec les musiques jouant l’hymne persan. Il s’est montré constellé de diamans, il a distribué des décorations au monde officiel, de l’argent aux exposans, des complimens à ceux qui se contentent de peu. Il a eu tous les succès, — il a éclipsé le roi Dinah-Salifou ! Paris s’arrangerait visiblement de recevoir des princes, fût-ce des princes orientaux ; il s’en arrangerait peut-être mieux que des célébrations subreptices et suspectes de l’anniversaire du 10 août, que le conseil municipal se permet sous le regard complaisant et paternel des ministres, trop occupés, sans doute, à fêter le shah. Malheureusement tout a une fin, les galas comme tout le reste. Les rois d’Orient sont partis, Dinah-Salifou lui-même est parti, — et les illustres visiteurs de la tour Eiffel ne sont pas à la frontière que déjà on est ressaisi par la politique. On est à peine sorti des élections des conseils-généraux qu’il faut songer et se préparer aux élections de la prochaine chambre. On se retrouve surtout en présence de ce procès qui se déroule depuis quelques jours au Luxembourg, qui n’a rien des mille et une nuits persanes, qui semble résumer et concentrer nos incohérences, nos faiblesses, nos corruptions, nos misères, notre désorganisation morale et politique depuis quelques années.

Le voilà ouvert, en effet, même déjà à peu près clos, cet étrange procès qui s’instruit depuis quelques mois, où celui qui fut le général Boulanger, captant les multitudes, est accusé d’attentat contre les institutions, de complot contre la sûreté de l’état, de détournement des deniers publics dans ses fonctions de ministre de la guerre. Les complices ne comptent pas ; c’est M. Boulanger qui seul est l’accusé, qui est mis on cause dans ses actes, dans ses ambitions, dans ses intrigues, dans son rôle de conspirateur ou d’agitateur. A dire vrai, tout n’est pas clair, il y a bien des points obscurs et délicats dans cette triste affaire, dans la manière dont elle a été engagée et conduite jusque devant cette haute-cour qui en décide à l’heure qu’il est. On a beau s’en défendre, on s’est un peu trop exposé à confondre la justice et la politique, à paraître charger le sénat de l’exécution sommaire d’un personnage dont on ne savait comment se défaire. Il a pu aussi sans contredit s’élever des doutes sur la qualification des actes incriminés, sur les juridictions, sur la compétence du sénat, — et des hommes sérieux, comme il y en a au Luxembourg, ont pu manifester ces doutes, même décliner au dernier moment le mandat de juges, sans être suspects de faiblesse pour un accusé peu intéressant. De plus, le réquisitoire même que vient de prononcer M. le procureur-général Quesnay de Beaurepaire et qui n’a pas duré moins de trois jours, ce réquisitoire est visiblement une œuvre passionnée et diffuse qui abuse par trop des interprétations violentes, des indiscrétions inutiles, et des divulgations scandaleuses. Oui, sans doute, il y a de la passion, des impatiences d’adversaires, des irrégularités dans ce procès, dans ces dialogues entre un ministère public, qui s’affranchit des usages du jugement par contumace pour parler trois jours, et un accusé qui envoie de l’exil ses défenses, mêlées d’outrages, sous la forme de manifestes au peuple français. C’est possible. Le fond n’existe pas moins. Rien ne manque pour faire de cet étrange procès un des épisodes les plus curieux, les plus instructifs et les plus édifians d’un temps fertile en versatilités et en fortunes de faction.

Qu’il y ait attentat ou qu’il n’y ait point attentat, qu’il y ait complot et concussion ou qu’il n’y en ait pas, qu’on fasse la part de la passion, des exagérations, de l’abus des petits papiers, il en reste toujours assez pour dissiper le mirage de cette vaine et périlleuse popularité qui a retenti depuis quelques années. Ce qui se dégage avec assez de clarté et de précision du fatras des révélations et des contradictions suffit à réduire le personnage à ses vraies proportions, celles d’un ambitieux assez vulgaire, d’un agitateur sans scrupule et sans frein. Il est certain que du jour où il a entrevu la chance d’un rôle public, M. Boulanger a eu cette force d’une idée fixe que lui attribue M. le procureur-général de Beaurepaire, et, à défaut d’autre mobile, il a eu la passion du pouvoir et de ses avantages. Il a tout subordonné à son ambition et à la fortune qu’il rêvait. On peut le suivre pas à pas dans sa carrière, déjà en Tunisie comme au ministère, briguant à tout prix la popularité, tour à tour obséquieux avec ceux dont il a besoin et oublieux de ceux dont il ne peut plus se servir, abaissant sa dignité de soldat aux plus vulgaires dissimulations, aux plus inavouables manœuvres. Il marche entouré de gens tarés, repris de justice ou autres, de personnages suspects qu’il croit dérober à la police et que la police lui reprend bientôt, flottant les radicaux pour s’en faire un appui, payant les journaux et les brochures qui chantent ses louanges, faisant diffamer ceux de ses collègues de l’armée en qui il pressent des rivaux, essayant de briser ceux en qui il voit des obstacles. C’est assurément un personnage curieux, à peu près dénué du plus simple sens moral et se croyant tout permis, mêlant la ruse à la forfanterie, le calcul à une apparente cordialité, les plaisirs équivoques aux intrigues de l’ambition, — et au bout du compte, vivant on ne sait de quoi, en prétendant entretenu par des complices qui spéculent sur sa fortune ou par des dupes qui croient servir un intérêt politique. Rien de plus vrai : l’histoire est complète et instructive, le portrait est saisissant, l’homme est moralement jugé. Il reste cependant toujours un problème. Comment cette fortune s’est-elle élevée ? Comment un homme qui n’avait pour lui ni un passé plus brillant que d’autres, ni l’éclat du talent, ni l’autorité des services, a-t-il pu arriver à être une sorte de puissance menaçante pour les pouvoirs publics, pour la paix publique ? Après tout, M. Boulanger ne s’est pas fait tout seul, et M. le procureur-général Quesnay de Beaurepaire ne s’est point aperçu qu’en faisant l’histoire d’un homme, il faisait involontairement l’histoire des dernières années ; il rendait plus sensible l’état moral et politique où un phénomène aussi extraordinaire a pu se produire.

C’est là précisément ce qu’il y a de grave, en dehors de tout ce que les juges peuvent décider. Évidemment, si M. Boulanger a pu devenir un personnage à la popularité malfaisante, c’est qu’il a trouvé toutes les complicités de partis, c’est que le terrain lui a été préparé. On affecte sans doute de s’excuser, on croit se dégager de toute responsabilité en prétendant aujourd’hui qu’on ne le connaissait pas, qu’on ne pouvait pas soupçonner ce qu’il méditait, ce qu’il allait devenir. On en savait, ou dans tous les cas on ne tardait pas à en savoir assez pour ne pas se méprendre longtemps, et la raison qu’on ne dit pas, c’est qu’on croyait trouver en lui un instrument merveilleux, le général républicain, le ministre des réformes radicales qui allait épurer l’armée et mettre le sac au dos des curés ! On lui passait tout pour son radicalisme. Nous avons entendu raconter qu’un homme aussi intelligent que sérieux, qui avait vu le remuant soldat à l’œuvre, s’était fait un devoir, lorsqu’il en était temps encore, d’éclairer le président de la république qui était alors à l’Elysée, et le président de la république lui aurait répondu que jamais, tant qu’il serait aux affaires, il ne laisserait M. Boulanger entrer au ministère de la guerre. Trois mois après, M. Grévy acceptait ou subissait M. Boulanger, qui lui était imposé comme chef de l’armée par les radicaux. On savait bien pourtant que, comme commandant de la Tunisie, il avait risqué de compromettre le protectorat par ses façons de petit Bonaparte, et que plus tard revenu à Paris, établi à l’hôtel du Louvre, il affectait déjà une sorte de suprématie sur l’armée, cherchant à attirer généraux et officiers : on n’en tenait compte. — On savait bien, on devait savoir, lorsqu’il était au ministère de la guerre, qu’il se livrait à toutes les intrigues, qu’il allait un jour jusqu’à prétendre écrire de son chef à l’empereur de Russie, qu’il employait les fonds secrets à distribuer ses portraits, ses apologies, — et on ne faisait rien ! On savait bien qu’il manquait audacieusement à la vérité en désavouant les lettres qu’il avait écrites à M. le duc d’Aumale, — et on ne faisait rien, on trouvait que c’était un bon tour ! On savait bien, lorsqu’il dut quitter le ministère de la guerre, qu’il avait tout compromis, — et cependant, même à ce moment, quelques-uns des hommes qui étaient hier, qui sont encore aujourd’hui ministres, refusaient le pouvoir si on ne leur laissait pas M. Boulanger comme collègue. On savait bien que, ministre ou général, il n’était qu’un soldat indiscipliné, un agitateur intéressé, — et on lui donnait encore le commandement d’un corps d’armée.

On ne faisait rien, ou ce qu’on essayait, on le faisait gauchement, tardivement. Ce n’est que lorsque l’ambitieux émancipé, enivré de sa popularité par l’élection parisienne du 27 janvier, a eu complètement levé le masque, qu’on s’est réveillé dans une sorte d’effarement. Et alors on a repris toute cette histoire, qui, en étant l’accusation d’un homme, est aussi l’aveu des entraînemens et des défaillances des partis. On n’a pas craint de déchirer les voiles, nous en convenons. On a tout dit, peut-être même plus qu’on ne devait, particulièrement pour d’utiles services d’informations secrètes qui n’ajoutent rien au procès et qu’on n’a pas besoin de livrer aux malignités extérieures. On a déployé d’une main assez brutale devant le pays cet écœurant spectacle de manœuvres suspectes, d’intrigues vulgaires, de menées ambitieuses, de dilapidations, d’actes d’indiscipline qui, après tout, ne sont devenus possibles que parce qu’ils ont été encourages ou tolérés, parce qu’il n’y a pas eu, depuis quelques années, des gouvernemens pour les prévenir ou les réprimer.

Le mal est fait aujourd’hui, dira-t-on, il n’y a plus qu’à le réparer, en commençant par mettre hors de combat celui qui a troublé la paix publique. Soit, c’est l’affaire de la haute-cour. Qu’on prenne bien garde, cependant, que ceci n’est peut-être pas un accident fortuit et éphémère, qu’en peu de temps c’est la seconde explosion d’anarchie politique et morale qui se produit. Il y a deux ans à peine, c’était un autre procès, l’affaire Wilson, qui dévoilait de honteux trafics, des simonies, des marchés de faveurs publiques, auxquels le palais même du chef de l’état prêtait un asile, et dont tous les complices ne sont peut-être pas encore connus. Aujourd’hui c’est l’affaire Boulanger qui, avec d’autres nuances, sous une autre forme, révèle des troubles profonds, et le premier mouvement du pays est de voir dans ces explosions périodiques, dans ces accès de corruption publique le résultat naturel d’une désorganisation croissante de toutes les forces morales et administratives. L’affaire Boulanger n’est qu’un symptôme. L’homme peut disparaître, il peut du moins être singulièrement diminué par une condamnation. Ce sera, si l’on veut, un danger du moment écarté : qu’en sera-t-il de plus, si la situation reste la même, si les républicains, pour guérir le mal, n’ont pas d’autre secret que de s’obstiner dans leurs abus de domination, dans les passions de parti et de secte qui ont créé le danger ? Au fond, c’est de cela qu’il s’agit, et ce serait une étrange méprise de croire que le pays n’attend qu’une condamnation, qui est déjà d’ailleurs un fait accompli, pour se sentir rassuré, désintéressé dans ses griefs et ses mécontentemens, sous le bienheureux régime de la concentration républicaine qu’on lui promet encore. Si les récentes élections des conseils-généraux, que M. le ministre de l’intérieur Constans arrange à sa manière, ont un sens, elles prouvent au contraire que, sans s’inquiéter de M. Boulanger et de sa fortune, le pays reste ce qu’il est, que le mouvement instinctif de défense conservatrice qui s’est ravivé depuis quatre ou cinq ans persiste partout plus que jamais. Elles signifient que la France, sans appeler des révolutions nouvelles, demande avant tout une politique de modération et de prévoyance telle qu’elle n’en soit pas toujours à se débattre entre la menace des désorganisations radicales et la menace des aventures césariennes.

A voir comment tout marche en Europe, dans les autres pays comme en France, on pourrait se proposer un problème étrange et piquant. Si la paix, que tout le monde affecte de désirer, semble souvent si précaire, si tout ce qui touche aux affaires générales, aux rapports des peuples et des gouvernemens est l’objet de tant, de commentaires à perte de vue, de tant de préoccupations et de contradictions, quel est le secret de cette perpétuelle tension des choses ? Par qui la paix serait-elle donc réellement et positivement menacée ? assurément ce n’est point en France, dans la France d’aujourd’hui, qu’il y a des projets de prochaines entreprises extérieures, des préméditations guerrières. La France n’y songe guère ; elle est partagée entre des affaires intérieures qui lui restent à régler par ses élections, qui ne laissent pas d’être difficiles, et l’entraînement presque naïf avec lequel elle se livre à tous les attraits d’une exposition devenue le rendez-vous du monde, l’occasion de fêtes indéfinies. Non, ce n’est pas de la France que soufflent les mauvais vents. D’un autre côté, cependant, il est certain qu’il y a des états, des gouvernemens qui font comme si la paix était menacée, sauf à accuser les autres de ce qu’ils font eux-mêmes. Il y a des pays où les journaux passent leur vie à agiter l’opinion par les bruits qu’ils répandent, par leurs polémiques irritantes. On ne veut que se défendre, sauvegarder la paix, c’est convenu, c’est depuis longtemps le mot d’ordre ! C’est pour le bien de la paix qu’on multiplie les précautions soupçonneuses aux frontières, qu’on arme avec précipitation les côtes comme si la guerre était sur le point d’éclater, comme si on allait être attaqué ; c’est pour la paix qu’on signe des traités militaires préparant les plans de campagne, qu’on s’essaie à nouer l’alliance de toutes les forces, à entraîner les peuples les plus étrangers aux querelles continentales dans des coalitions menaçantes ! En sorte que les grands protecteurs de la paix sont précisément ceux qui contribuent le plus à émouvoir l’opinion, à créer le danger par leurs agitations et leurs combinaisons. Le meilleur préservatif contre ce travail continu et dangereux, c’est de le connaître, de le suivre avec sang-froid et de ne s’en préoccuper que dans la mesure de prévoyance nécessaire. Pour l’instant, on n’en est pas encore heureusement aux extrémités, et une fois de plus, pour cet été, tout semble devoir se passer en voyages plus ou moins retentissans, en visites entre souverains.

La France a ses fêtes de l’Exposition, qui sont le gage ou le signe le plus évident des goûts pacifiques auxquels elle ne renoncerait que si elle était déliée, si on la poussait à bout ; les souverains ont leurs entrevues, leurs représentations et font leurs voyages d’agrément ou de cérémonie qui piquent toujours la curiosité et ont leur intérêt. L’empereur Guillaume, avec son impatience de jeunesse, est visiblement de ceux qui ne se plaisent pas longtemps au repos dans un palais, qui aiment le bruit, le mouvement et l’ostentation. Il y a quelques jours il était pour sa santé sur les côtes de la Norvège, respirant l’air de la mer. A l’heure qu’il est, il est à Berlin, recevant l’empereur François-Joseph qui lui rend sa visite, qui, à défaut de galas de cour peu faits pour son deuil de père, ne peut éviter de voir défiler devant lui les régimens allemands et a l’occasion, peut-être peu désirée, d’achever sa réconciliation avec les vainqueurs de Kœniggrætz. Dans l’intervalle le jeune et impétueux empereur d’Allemagne a fait définitivement son voyage en Angleterre ; il est arrivé escorté par son escadre dans les eaux britanniques pour faire sa visite à sa grand’mère, la reine Victoria, à Osborne. A dire vrai, l’empereur Guillaume a mis le temps à décider son voyage, à aller dans la famille de sa mère, l’infortunée veuve de l’éphémère empereur Frédéric III. Il a commencé par visiter toutes les cours de l’Europe. Il est allé à Peterhof, où il a peut-être trouvé plus de politesse que de sympathie. Il est allé à Vienne, où sa jeune présomption n’a peut-être pas toujours respecté le sentiment autrichien. Il est allé à Rome presque en empereur suzerain et il y a trouvé tous les hommages. Il est allé partout, chez ses alliés comme dans les petites cours d’Allemagne. Il n’était pas pressé, on le sent, d’aller en Angleterre. Il y avait vraisemblablement des souvenirs de scènes de famille, des froissemens intimes, auxquels il fallait laisser le temps de s’effacer ou de s’apaiser, et encore le jeune empereur n’est-il allé à Osborne qu’en visiteur privé, en évitant d’aller à Londres, de rechercher les réceptions officielles ; mais les premiers momens passés, et à part le caractère relativement privé de la visite de l’empereur, il est clair que rien n’a été négligé pour faire honneur à un des plus puissans souverains de l’Europe, petit-fils de la reine. On lui a offert le spectacle d’une revue de la flotte, du déploiement de la puissance navale de l’Angleterre dans les eaux de Spithead. On lui a procuré le plaisir de voir défiler les soldats anglais à Aldershot. Le prince de Galles lui-même a fait des frais pour son neveu impérial. Guillaume II a reçu le litre d’amiral honoraire de la marine britannique, et, à son tour, pour bien faire les choses, il a donné à sa grand’mère, la reine Victoria, le titre peut-être un peu imprévu de colonel d’un régiment de dragons de la garde prussienne. Bref, on s’était peut-être abordé avec un peu d’embarras, avec les souvenirs des drames de famille de l’an dernier ; on a fini par des effusions officielles au départ, par tous les témoignages extérieurs de la cordialité. Voilà qui est au mieux !

Après cela n’y a-t-il rien de plus ? Cette visite de famille n’aurait-elle point aussi quelque portée politique et n’y aurait-il pas eu dans l’île de Wight quelque négociation mystérieuse entre lord Salisbury, qui était auprès de la reine, et le comte Herbert de Bismarck, qui était du voyage, qui accompagnait son jeune souverain ? Les journaux allemands, qui voient tout eu grand et qui ne peuvent pas supposer que l’empereur se dérange pour rien, n’ont pas manqué de donner d’avance au voyage de Guillaume II la signification d’un événement des plus importans. Il y a des journaux anglais qui, eux aussi, se sont plu à voir dans la présence de l’empereur d’Allemagne à Osborne le signe d’un rapprochement politique. Peu s’en est fallu que l’Angleterre ne fût représentée dès ce moment comme disposée à entrer par des engagemens précis et décisifs dans la triple alliance. On a parlé de la coopération éventuelle de la puissante armée allemande et de la puissante flotte anglaise. Guillaume II lui-même a prononcé quelques paroles qui ont pu prêter à plus d’une interprétation. Peut-être s’est-on un peu laissé aller à une illusion, à une réminiscence des grandes coalitions d’autrefois. On n’en est pas là vraisemblablement. Rien n’indique que l’Angleterre veuille se lier par des traités en vue d’événemens inconnus, et surtout que le peuple anglais fût disposé à se prêter à cette politique. Que lord Salisbury et le comte Herbert de Bismarck aient pu s’entretenir des affaires du jour, de Zanzibar, où Anglais et Allemands ne sont pas toujours d’accord, de l’insurrection crétoise, qui vient d’être l’objet d’une note du gouvernement hellénique, des Balkans ou de l’Egypte, c’est possible, c’est même assez probable. Ils ont pu échanger leurs vues, même se promettre un certain accord, — toujours, bien entendu, pour le maintien de la paix ; au-delà, selon toute apparence, l’Angleterre ne s’est engagée à rien, — à rien de positif. Quel avantage aurait-elle à entrer dans des combinaisons continentales, à prendre parti dès ce moment ? Elle est bien plus puissante en gardant sa liberté d’action qu’en se liant par des traités. Elle est toujours sûre, — si elle le veut, — d’avoir des alliés dans les questions qui touchent à sa politique et à ses intérêts, sans se laisser entraîner prématurément et hors de propos dans des coalitions dont d’autres recueilleraient les bénéfices.

C’est assez pour l’Angleterre de rester libre et disponible pour garder son influence, de suivre ses affaires. Elle en a partout dans le monde. Lord Salisbury, dans un banquet récent de Mansion-House ou dans les séances du parlement, a paru jusqu’ici suffisamment rassuré sur le maintien de la paix générale ; il n’a parlé que de deux affaires qui pourraient à des degrés divers préoccuper l’Europe, dont l’une au moins a un intérêt direct et personnel pour l’Angleterre. La première de ces affaires est cette insurrection crétoise qui se prolonge, qui s’aggrave même. Jusqu’ici cette insurrection avait gardé un caractère tout local, selon le mot de lord Salisbury. La Porte semblait partagée, comme elle l’est souvent, entre le système des concessions et les répressions décousues, inefficaces. La Grèce évitait de se compromettre et restait dans une habile neutralité. Depuis quelques jours, les événemens ont marché. La Porte s’est décidée à envoyer des forces et un nouveau gouverneur, Chakir-Pacha, avec des pouvoirs extraordinaires pour en finir avec le mouvement crétois. La Grèce, de son côté, a cru devoir adresser une note à toutes les puissances pour appeler leur attention sur les affaires de l’île insurgée. C’est ici que la question se complique. La Grèce a-t-elle agi spontanément, a-t-elle obéi à quelque instigation secrète en s’adressant à tous les cabinets de l’Europe ? Comment et sous quelle forme les puissances pourraient-elles intervenir, et quelle solution pourraient-elles proposer ? Lord Salisbury s’était déjà hâté de décliner toute idée d’accepter pour l’Angleterre le protectorat de la Crète, et la communication du cabinet hellénique paraît avoir été reçue avec une réserve peu encourageante à Londres. Si lord Salisbury et le comte Herbert de Bismarck se sont entretenus des affaires de l’île de Crète, à laquelle l’Allemagne s’intéresse par suite du prochain mariage d’une jeune sœur de l’empereur Guillaume avec le prince héritier de la couronne de Grèce, il est peu probable qu’ils se soient entendus sur une solution qui aurait, dans tous les cas, à obtenir l’assentiment des autres puissances, sans parler de la Porte elle-même.

L’Angleterre, d’après le langage de lord Salisbury, semblerait assez peu disposée à précipiter les choses de ce côté, d’autant qu’elle a une affaire qui l’intéresse beaucoup plus : celle de l’Egypte. L’Angleterre n’est point évidemment pressée de quitter les bords du Nil, de faire honneur à ses engagemens, qu’elle a eu d’ailleurs l’art de subordonner à la sécurité intérieure de l’Egypte. Elle ne manque jamais de prétextes pour prolonger son occupation, et elle vient d’être servie une fois de plus selon ses vœux par un événement heureux pour ses armes comme pour sa politique. Les bandes soudanaises du mahdi, de celui qui a succédé à l’ancien mahdi, se sont agitées depuis quelque temps et ont menacé de déborder sur la Basse-Egypte. Le général anglais Grenfell a marché sur elles et leur a infligé un échec sanglant ; il les a décimées et dispersées, c’est ce qu’on appelle la bataille de Toski. L’incident ne pouvait venir plus à propos, au moment où la question de la durée de l’occupation semblait renaître, et lord Salisbury s’est hâté d’en conclure que l’heure n’était pas venue de se retirer des bords du Nil, de laisser l’Egypte sans défense. Il ne renie pas, il le disait hier encore dans la chambre des lords, les engagemens qu’a pris l’Angleterre, il en réserve l’exécution pour un avenir indéterminé. C’est la moralité de la bataille de Toski ! La question est encore une fois ajournée sans être résolue.

Ce n’est plus guère la saison des parlemens. A l’exception de l’Angleterre où la session se prolonge encore, presque tous les pays ont vu déjà assemblées et ministres fuir devant l’été peu propice aux luttes et aux agitations parlementaires. L’Espagne à son tour, comme d’autres pays, a retrouvé depuis quelques jours un calme momentané, le calme de la saison. Avec la séparation des chambres, les scènes tumultueuses du congrès ont cessé. La reine régente, accompagnée du petit roi, de la cour, du président du conseil, du ministre des affaires étrangères, a pris le chemin des côtes basques, de Saint-Sébastien, où elle va tous les ans chercher le repos et l’air salubre de la mer. Les hommes politiques sont partis pour leurs provinces ou pour Biarritz et rendront visite à l’Exposition parisienne. La paix règne à Madrid à demi dépeuplé. C’est fort heureux pour l’Espagne, pour le ministère de M. Sagasta. Il était temps que l’été vînt mettre fin au combat en dispersant les combattans, que la saison fît ce miracle d’en finir, ne fût-ce que pour quelque temps, avec les querelles de partis, avec les discours, les incidens et les crises toujours possibles. On aura du moins au-delà des Pyrénées quelques mois de trêve qui ne laissent pas d’avoir été achetés par bien des efforts de tactique de la part du ministère.

Le fait est que le ministère de la reine Christine n’est pas arrivé sans peine à se donner quelque temps de répit, et que cette dernière session qui vient de finir n’aura été qu’une série de débats violens et irritons. Le chef du cabinet, M. Sagasta, avait cru, il est vrai, se tirer d’embarras par un subterfuge qui lui permettait de se délivrer d’un président du congrès, M. Martos, devenu pour lui un adversaire gênant et dangereux. Il avait clos brusquement la session régulière pour ouvrir presque aussitôt une session nouvelle, et en créant ainsi la nécessité de l’élection d’un nouveau président, il s’était donné le moyen d’éliminer M. Martos. C’était un acte d’autorité passablement hasardeux et une manière assez sommaire de se débarrasser d’un adversaire menaçant. En réalité, le président du conseil en a été pour sa tactique, cela n’a servi à rien. Cette session nouvelle, ouverte sous la présidence de M. Alonso Martinez, n’a duré que trente-quatre jours, et elle n’a pas été moins tourmentée, moins stérile que la première. Le ministère n’a pu faire voter, même avec sa majorité docile, ni le budget, ni le suffrage universel, gage de son alliance avec le parti démocratique, ni les autres réformes qu’il a mises dans son programme plus ou moins libéral, et il n’a pu échapper aux interpellations, aux assauts réitérés d’une opposition implacable. Le lendemain comme la veille, M. Sagasta a retrouvé devant lui une coalition menaçante, composée de conservateurs, de libéraux dissidens, de protectionnistes, de tous les mécontens, de tous les adversaires d’opinions ou d’intérêts. Il a eu à soutenir le choc du président évincé, M. Martos, qui ne lui a pas ménagé les traits acérés, les coups meurtriers, du chef du parti conservateur, M. Canovas del Castillo qui, même dans ses sévérités, a su garder la mesure d’un homme d’état destiné peut-être à recueillir avant peu le pouvoir. Il a rencontré sur son chemin et le général Lopez Dominguez, et le général Cassola, et M. Romero Robledo, et M. Gamazo, le défenseur des intérêts agricoles. Ce n’est pas qu’entre tous ces hommes du parlement il y ait un accord complet d’opinions. Ils sont divisés, c’est certain ; ils ne le sont guère plus que le ministère lui-même, et il y a de plus ceci de caractéristique : tous ces chefs d’opposition qui poursuivent sans trêve le ministère sont des hommes d’esprit ou d’éloquence ; le président du conseil a une faiblesse qu’il déguise à peine sous ses habiletés de tacticien : il est seul sur la brèche, il est plutôt compromis que secondé par ses collègues.

Aujourd’hui, si le président du conseil, tenu en échec dans une position difficile, toujours contestée, n’a pu rien faire, il a du moins réussi à vivre, à se mettre en sûreté pour quelque temps par le congé donné aux chambres. M. Sagasta, qui est un habile homme, a la ressource de recourir, dans l’intervalle, à son invariable expédient, de renouveler encore une fois son ministère, d’essayer de diviser ses adversaires, d’atténuer certaines hostilités. Il a trois mois devant lui pour ce travail ; mais les procédés de gouvernement de M. Sagasta commencent un peu à s’user, et les chefs d’opposition qui le menacent ne semblent pas disposés à désarmer ; ils paraissent, au contraire, tout en prenant le repos et les plaisirs de la saison, attendre le moment de recommencer la lutte. Les ministres sont à Saint-Sébastien, les chefs de l’opposition sont à Biarritz : ils se retrouveront à la session prochaine. Et comme s’il n’y avait pas eu assez de difficultés dans cette fin d’une session laborieuse et troublée, le ministre des affaires étrangères, le marquis de la Vega y Armijo, a cru devoir jeter dans les conflits des partis une affaire aussi bizarre qu’imprévue. Il a entrepris de mettre en jugement, après l’avoir frappé d’une révocation assez brutale, un homme qui a longtemps servi son pays dans la carrière diplomatique, qui a été pendant quatorze ans ambassadeur à Berlin, le comte de Benomar. Pourquoi le comte de Benomar est-il poursuivi ? Il est accusé d’avoir communiqué, il y a quelques années, à M. Canovas del Castillo, qui venait de quitter la présidence du conseil, un mémoire ou exposé de l’état des relations de l’Espagne avec l’Allemagne pendant son ambassade. Ce n’était pas même une indiscrétion sensible, puisque la communication s’adressait à un homme qui venait de diriger pendant des années la politique de son pays, qui connaissait tous les secrets de la diplomatie espagnole. M. de Benomar est de plus accusé d’avoir tenté une sorte de rébellion en essayant de se maintenir dans son ambassade lorsqu’il était déjà rappelé. Au fond, il a été révoqué parce qu’on avait besoin de sa place, et il est poursuivi aujourd’hui parce qu’on a besoin de justifier sa révocation.

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que M. de Benomar, au moment de son rappel, a été l’objet d’attentions presque affectées de la part du chancelier de Berlin et de l’empereur lui-même, comme si l’un et l’autre avaient voulu le dédommager d’une disgrâce imméritée. C’est peut-être ce qui a contribué à irriter encore plus le ministre des affaires étrangères de Madrid. Le fait est que, dans ces sévérités et ces poursuites exercées par ressentiment à l’égard d’un diplomate qui a déjà une longue carrière, il n’y a, d’après toutes les apparences, rien de sérieux. Il n’y a qu’une maladresse du ministre des affaires étrangères, qui a voulu faire un acte d’autorité. Le président du conseil, M. Sagasta, qui a déjà assez de difficultés, se serait probablement bien passé de cette mauvaise affaire, qui peut être pour lui un embarras de plus le jour où les cortès se rouvriront à Madrid.


CH. DE MAZADE.