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Chronique de la quinzaine - 31 août 1883

Chronique n° 1233
31 août 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août.

La politique est pleine de contrastes. Tantôt elle se traîne dans les obscurités, dans les vulgarités, dans les tracas laborieux ; tantôt elle se résume et se concentre dans un de ces événemens qui frappent soudainement l’opinion en rouvrant devant elle de mystérieux horizons. Où en est-on aujourd’hui en Europe et en France ? Qu’en est-il pour nous, et de nos affaires intérieures, et de nos expéditions lointaines, et de ces avertissemens plus ou moins menaçans qui nous viennent comme des bourrasques d’Allemagne, qui coïncident avec une certaine agitation de diplomatie ? Tout reste plus que jamais assez confus, il faut l’avouer. L’avenir n’est clair pour personne, et c’est à ce moment, c’est au milieu de ces préoccupations qu’a éclaté, pour ainsi dire, cette mort de M. le comte de Chambord, qui a tout éclipsé pour un instant, qui ajoute un deuil nouveau, une scène émouvante de plus à l’histoire des races royales dispersées et ballottées par les révolutions du temps.

Elle n’avait plus rien d’imprévu, il est vrai, cette fin d’une grande et noble existence. Depuis que le prince avait été saisi par le mal, il y a un peu plus de deux mois, on comptait ses jours, presque ses heures. Il ne vivait plus pour le monde, il achevait de vivre, il s’éteignait par degrés dans des souffrances qui ont pu être tout au plus atténuées, qui ne pouvaient être vaincues par la science. Il s’est éteint définitivement sans se plaindre du mal, sans murmurer contre la destinée ingrate qui le faisait mourir dans l’exil, mais non sans envoyer un regret attendri à la patrie absente, et lorsqu’il a rendu son âme éprouvée, il s’est trouvé que ce roi sans royaume, ce prince sans couronne, ce proscrit des révolutions était quelque chose de plus qu’un personnage ordinaire dans la société européenne. A son lit de mort, à sa dernière heure comme durant sa maladie, il a été l’objet d’un intérêt croissant, du dévoûment de ses amis, du respect de ses ennemis, de l’attention du monde. Pendant quelques jours ou quelques semaines, tous les regarda se sont tournés vers Frohsdorf, et ce n’était pas seulement par une banale curiosité, c’était parce que, dans ce vieux château des alpes de Styrie où il avait passé une partie de sa vie, ce mourant représentait les traditions, les souvenirs, les malheurs, la dignité et la majesté d’une maison dont l’histoire se confond avec l’histoire de la France. Sunt lacrymœ rerum ! disait autrefois, il y a tout près d’un demi-siècle, M. Victor Hugo, dans des vers magnifiques consacrés à la mort et aux funérailles du vieux roi Charles X s’éteignant dans l’exil et enseveli obscurément à Goritz. Aujourd’hui, le petit-fils suit l’aïeul dans la petite chapelle funèbre du couvent des franciscains de Goritz, et on pourrait, certes plus que jamais, redire les vers du poète, le Sunt lacrymæ rerum, à propos de la mort de ce prince qui a connu toutes les rigueurs du sort sans les avoir méritées et qui de la fortune de sa race n’a gardé jusqu’au bout que l’honneur.

C’est, en effet, la destinée cruelle de M. le comte de Chambord, qui était autrefois le duc de Bordeaux, d’être venu au monde dans un deuil, au lendemain du meurtre de son père, le duc de Berry, d’avoir été bientôt emporté dans la catastrophe de sa famille en 1830, et de n’avoir plus été désormais qu’un exilé. Assurément si on avait tout prévu, si on avait pu lire dans l’avenir, on aurait évité de rompre en juillet 1830 une tradition de monarchie constitutionnelle à peine renouée depuis quinze ans. Mieux aurait valu s’en tenir à l’abdication du vieux roi, expiant par la perte de la couronne ses témérités contre la charte, et garder cette royauté d’un enfant qui, sous une prudente tutelle, pouvait se concilier avec le développement rationnel, gradué, de toutes les libertés publiques. Malheureusement ce ne sont là que des thèses rétrospectives, des regrets inutiles. Les événemens ont marché, les révolutions se sont succédé, et M. le comte de Chambord, qui n’était qu’un enfant en 1830, qui était à peine un adolescent au moment où il devenait, par la mort du roi Charles X, un chef de dynastie, le représentant de la légitimité vaincue, M. le comte de Chambord est resté un exilé. Personnifiant un principe immuable en face des révolutions éphémères d’où sortaient tour à tour et la république et l’empire, il ne pouvait plus être que ce qu’il a été : un banni, un généreux banni devenu homme en exil, attendant l’heure où le pays reviendrait au principe qui vivait en lui. Il a attendu cinquante ans, — et pendant ces cinquante ans de révolutions il n’a vu qu’une ou deux fois la France, bien tardivement, toujours à peu près furtivement. Un jour, en 1871, à la faveur de l’abrogation des lois d’exil, il venait à Paris ; il visitait pieusement Notre-Dame ; il passait, le cœur serré d’émotion, sous les murs des Tuileries en ruines ; puis il allait passer deux ou trois jours à Chambord, d’où il datait un manifeste. Une autre fois, en 1873, au moment où venait d’échouer la grande tentative de restauration monarchique, la seule qui aurait pu avoir quelques chances de succès, il passait encore quelques jours très mystérieusement à Versailles et il ne tardait pas à s’éloigner sans bruit, emportant probablement peu d’illusions. Ce sont là à peu près les seules visites que le prince ait faites à la France, à ce pays où il ne pouvait être que « le roi, » selon l’éclatante et fière parole de Berryer. Rien de plus vrai : s’il n’était pas le roi en France, il ne pouvait plus être qu’un exilé. C’était son rôle public, c’était aussi son malheur. Il est certain que M. le comte de Chambord avait souffert de cet exil, devenu pour lui une sorte de fatalité ; il en avait subi l’influence dans son éducation, dans ses idées. Il avait grandi loin du pays, il avait été élevé dans un foyer où tout lui parlait d’une royauté traditionnelle et chrétienne qui prenait le caractère d’un sacerdoce. Il avait vécu en dehors de l’atmosphère de son temps et de sa nation, un peu en prince du passé formé au gouvernement comme un duc de Bourgogne. C’est ce qui explique comment, avec une intelligence si vive et un cœur si droit, il a pu paraître assez souvent représenter une royauté d’un autre âge, avoir des idées qui ne répondaient ni à la situation de la France, ni aux nécessités du siècle.

Que M. le comte de Chambord n’ait pas été précisément ce qu’on appelle un politique dans quelques-unes des circonstances décisives de sa vie, c’est assez évident. C’était un idéaliste ou un mystique de la politique. Il aurait cru manquer à tous ses devoirs en se prêtant à des compromis, en négociant avec la nécessité des choses. On n’a pas peut-être pas oublié une correspondance singulière échangée dans un moment critique entre l’ancien évêque d’Orléans, député à l’assemblée de Versailles, et le prince. M. Dupanloup s’était cru autorisé à écrire au chef de la maison de Bourbon pour incliner son esprit aux concessions ; il demandait à la monarchie légitime de se rendre possible. M. le comte de Chambord répondait aussitôt à « monsieur l’évêque, » d’un ton ferme et haut, en prince qui n’entendait pas se laisser dicter une capitulation, même par un dignitaire de l’église : « Je n’ai ni sacrifices à faire, disait-il, ni conditions à recevoir. J’attends peu de l’habileté des hommes et beaucoup de la justice de Dieu. » Il poussait le scrupule jusqu’à compromettre sa cause par la candeur de sa fidélité à son drapeau, par la franchise avec laquelle il accentuait ses idées et son programme de royauté. Il était homme à refuser le succès au prix d’une transaction ou d’une réticence, et ce n’est pas ce descendant d Henri IV qui aurait pris la couronne en changeant de bannière ou de religion.

Non, sans doute, ce n’était pas un fin tacticien, et il y a eu au moins une circonstance où il a pu prolonger ainsi son exil ; mais s’il n’avait pas l’habileté d’un politique expert à profiter des occasions, il s’était fait par la hardiesse de sa sincérité une vraie grandeur morale, et cet exil qu’il refusait d’abréger par une équivoque, il l’avait toujours supporté en prince qui savait donner de la dignité à l’infortune. Jamais il ne s’était abaissé aux intrigues, aux vulgaires manèges des petites cours d’émigration ou des prétendans de hasard. Tous ses actes, il les accomplissait au grand jour, sans subterfuge, sans compromettre ses amis, sans créer un embarras aux puissances qui s’honoraient de lui donner un asile. Représentant d’une royauté sans sceptre, il restait sans effort un des premiers gentilshommes de l’Europe et il faisait respecter en lui le passé, le caractère d’une des premières maisons de l’univers. Il ne régnait pas, — il comptait presque parmi les têtes couronnées. Ce prince banni depuis plus d’un demi-siècle était sûrement resté un Français passionné dans son exil. Il aimait la France dans le présent comme dans le passé, dans ses revers comme dans ses succès ; il s’intéressait ardemment à ses affaires, à ses épreuves, et aux jours des derniers désastres, il s’était associé de loin, autant qu’il l’avait pu, aux malheurs publics. Il maintenait certes très haut des droits dynastiques qu’il regardait comme inséparables des traditions françaises, des intérêts nationaux ; mais pas un instant dans sa vie d’exilé il n’a eu la pensée d’encourager des luttes intestines, de donner des mots d’ordre de guerre civile, de prêter son nom à des crises où il aurait pu espérer ressaisir la couronne. Il est demeuré, sans impatience, sans agitation vaine, le représentant respecté d’un principe qu’il a tenu à garder intact à travers les révolutions, et c’est ainsi que, par sa loyauté et sa droiture, par la dignité et le désintéressement de sa vie bien plus que par ses idées, il s’était fait cette position unique d’un prince peu fait peut-être pour l’action, mais honorant sa cause dans les conditions ingrates de l’exil. Il n’a connu ni l’éclat ni les épreuves du règne ; il a eu l’estime universelle, et les sympathies qui l’ont accompagné jusqu’à cette dernière heure, où en mourant il laisse l’héritage d’une paix de famille rétablie, des traditions monarchiques passant à d’autres princes dignes de les continuer.

Assurément tout a marché et s’est renouvelé avec les années, tout marche et se renouvelle encore chaque jour : rien ne peut mieux le prouver que le saisissant contraste entre cette fin de M. le comte de Chambord et la fin de l’aïeul qu’il va rejoindre à Goritz. Lorsqu’il y a près d’un demi-siècle s’éteignait le roi Charles X, rejeté dans l’exil par une révolution, cette mort était sans doute un événement, un deuil pour les cours, et pour un monde d’élite fidèle à la royauté déchue. En réalité, elle ne changeait rien, elle était sans influence, sans retentissement dans l’opinion. Elle ne pouvait avoir une sérieuse importance politique ni pour la France, où les souvenirs de 1830 vivaient encore, où une royauté populaire s’était élevée par une scission dynastique, ni pour l’Europe qui avait eu le temps de s’accoutumer à l’ordre nouveau inauguré dans notre pays, qui voyait toujours une monarchie à Paris. La disparition du vieux prince n’avait pas une signification sensible dans l’ensemble de la situation, qui restait le lendemain ce qu’elle était la veille. Cinquante ans sont passés : la mort du petit-fils de Charles X ; de M. le comte de Chambord, a certainement un autre caractère, et peut avoir une autre portée.

Tout a changé en France et en Europe. Les expériences se sont multipliées ; les révolutions qui se sont succédé ont emporté bien des ressentimens. Les scissions de famille qui ont été si longtemps une des plus graves difficultés sont effacées par de généreuses réconciliations. Il n’y a plus, comme on pouvait le dire encore en 1871, deux dynasties royales, deux drapeaux, deux traditions ; il n’y a plus que la maison de France, dont l’union a été scellée de nouveau par un prince mourant. La monarchie sera, ou elle ne sera pas : elle n’a plus, dans tous les cas, qu’une représentation officielle dans une famille de princes éprouvés, et par un concours frappant de circonstances, l’hérédité naturelle fait passer le titre monarchique à ceux qui n’ont rien à changer, ni leurs idées, ni leur drapeau, qui n’ont qu’à rester eux-mêmes pour être tout à la fois les représentans de la tradition et les fils de la France moderne. Certes, l’esprit de parti a pu souvent dénaturer les idées de M. le comte de Chambord, ou interpréter avec perfidie des opinions qu’il exprimait avec candeur, sans aucun calcul. Si attaché qu’il fût à sa foi religieuse et à son idéal de royauté, il n’aurait sûrement jamais fait tout ce qu’on lui prêtait ; il n’aurait pas rétabli des institutions surannées, pas plus qu’il n’aurait prêché une croisade pour le rétablissement du pouvoir temporel du pape. Il s’en défendait quelquefois avec une naïveté qui donnait de nouvelles armes ; les polémiques recommençaient sans cesse. Il y avait visiblement jusque dans les masses un vieux préjugé prompt à se réveiller, une vieille défiance contre une monarchie perpétuellement représentée comme une résurrection du passé. Aujourd’hui cet artifice de parti n’a plus de sens. On ne peut évidemment parler de la dîme, des droits du seigneur, du drapeau blanc, du gouvernement des curés, de la guerre pour le pape ! Ce serait une puérilité. Tout le monde, jusqu’au dernier paysan, sait que les princes appelés à recueillir l’héritage des traditions dynastiques représentent une monarchie qui a son drapeau, ses idées, qui ne peut exister que par un intime accord avec la volonté nationale, avec les sentimens de la société moderne. Ils représentent aux yeux de tous la monarchie possible dans la vieille France, renouvelée par la révolution de 1789. C’est là justement ce qui fait de cette mort de M. le comte de Chambord un événement autrement important qu’a pu l’être autrefois la mort d’un vieux roi déjà « retranché des têtes couronnées, » selon le mot de M. Victor Hugo, et expirant dans une situation si différente. C’est ce qui donne une sérieuse signification à ce changement qui peut ouvrir des horizons encore peu définis, en laissant entrevoir des combinaisons, des éventualités qui peuvent dépendre de bien des circonstances imprévues. Il y a dans ces affaires délicates un instinct public toujours assez juste. On ne s’y est pas trompé en France, on a bien senti qu’avec la catastrophe de Frohsdorf, avec cette fin douloureuse d’un prince transmettant dans ces circonstances à d’autres princes les traditions et l’honneur d’une grande race, il y avait quelque chose de changé. On ne s’y trompe pas plus en Europe, et les affectueux hommages qui accompagnent M. le comte de Chambord dans sa sépulture de Goritz n’excluent pas l’examen attentif, curieux, prévoyant d’une situation jusqu’à un certain point si nouvelle.

Et maintenant, en effet, que va-t-il résulter de cet événement ? Est-ce à dire qu’il y ait à prévoir des conséquences immédiates ou même prochaines ? C’est aller un peu vite. Il y a sans doute les esprits altérés de nouveautés et prompts à prédire l’avenir. Il y a les amis toujours pressés de voir se réaliser leurs espérances et les ennemis toujours prêts à provoquer de fausses démarches dont ils comptent profiter. M. le comte de Paris en est encore à remplir les premiers devoirs de son deuil, à conduire M. le comte de Chambord dans l’asile de paix où il va reposer loin de tous les bruits terrestres, et déjà il est assailli de toute sorte de questions. Il aurait à peine le temps de répondre à tons ceux qui veulent savoir sans plus de retard quels sont ses projets et ses intentions. — Que va faire le nouveau chef de la maison de France ? quel titre doit-il prendre ? a-t-il déjà préparé son manifeste, le programme de son avènement ? quelle politique a-t-il en réserve pour satisfaire tout le monde ? L’interrogatoire est complet, et, à la rigueur, M. le comte de Paris n’a pas même besoin de répondre ; on se charge bien au besoin de le faire parler et agir. Restons dans la réalité. Il est infiniment vraisemblable que M. le comte de Paris ne fera pas tout ce qu’on lui demande, tout ce qu’on lui prête, qu’il fera ce qu’il doit faire autrement qu’on ne le dit et que, dans tous les cas, la mort de M. le comte de Chambord n’est pas destinée à avoir des conséquences si prochaines. Il est à présumer que rien ne sera changé dans la conduite prudente des princes, par cette raison bien simple qu’ils n’ont pas besoin de s’illustrer par des coups de théâtre, qu’on sait ce qu’il » sont, ce qu’ils représentent.

Le seul point acquis, suffisamment constaté, c’est qu’il y a phis que jamais une monarchie unie, libérale, constitutionnelle, qui, dans certaines circonstances, peut offrir au pays le repos, la garantie de ses intérêts et de ses libertés, à l’abri d’un drapeau connu de lui. C’est le point supérieur, le reste compte peu. On rapporte qu’un sénateur républicain, homme d’esprit, aurait dit familièrement, il y a quelques semaines, avant la fin de la session, à un conservateur du sénat qui n’est pas moins homme d’esprit : « Voilà un grand événement, — la mort prévue de M. le comte de Chambord ! Nous allons être obligés les uns et les autres à jouer serré ! Vous nous forcerez à être sages ; puis, si nous ne le sommes pas, vous tâcherez de nous Sauver ! » C’est après tout, sous une forme piquante, le dernier mot de la situation nouvelle. Cela veut dire que les chances éventuelles de la monarchie restent encore entre les mains des républicains qui disposent de la politique et des affaires de la France. Il est bien certain que si les républicains ont la sagesse qu’on leur conseille, s’ils ont le courage de s’arrêter dans la voie hasardeuse où ils sont entrés, s’ils se décident enfin à redresser la direction des affaires, à modérer leurs passions et leurs convoitises, à être un gouvernement d’équité, de tolérance et de bonne administration, la république peut n’être point menacée ; elle a surtout pour elle l’avantage d’exister. Il est évident, au contraire, que si la république s’affaiblit, si elle finit par être en péril, c’est l’œuvre des républicains qui prétendent la servir et qui ne font que la compromettre par leurs fautes, par leurs excès, par tous les abus d’une domination de parti. La monarchie, elle a surtout pour elle les chances que lui donnent les républicains toutes les fois qu’ils se livrent à leurs passions, quand ils se font un système d’irriter les croyances et de troubler les intérêts, quand ils mettent la confusion dans les finances de l’état, des départemens et des communes, lorsqu’ils engagent la France dans des aventures d’où l’on ne peut plus sortir que par des humiliations ou par des témérités. C’est là ce qui peut le plus sûrement refaire la fortune de la monarchie en ravivant par degrés dans le pays le goût d’un régime mieux fait pour le protéger et le garantir dans ses intérêts moraux et matériels sans l’effrayer désormais d’une vaine et impossible résurrection du passé.

On n’en est pas là, diront les optimistes d’aujourd’hui, les satisfaits à tout prix, et si la monarchie devenait une menace, on saurait se défendre ! En attendant, ajoutent-ils, la république, au lieu d’être désavouée par la France, ne compte que des victoires de scrutin dans toutes les occasions. Les dernières élections des conseils généraux lui ont envoyé de nouveaux adhérens, et, ni dans les assemblées départementales, qui viennent d’avoir leur session, ni dans le pays lui-même, il ne s’est élevé une opposition décidée contre la politique républicaine, contre le système du gouvernement. Oui, sans doute, les républicains ont eu l’avantage dans les récentes élections des conseils généraux, et la majorité s’est déplacée à leur profit dans quelques départements qui étaient restés jusqu’ici sous l’influence conservatrice. Il ne faudrait pas cependant se faire trop illusion sur des résultats qui n’ont pas toujours une signification aussi décisive qu’on le croit. Il y a d’abord des villes, des cantons ruraux, des régions entières où le chiffre des abstentions a été immense, démesuré, et ces abstentions, que tous les partis ont l’habitude d’interpréter à leur avantage, sont dans tous les cas un premier signe du détachement ou de l’indifférence des populations. Il y a d’autres points, et ils sont assez nombreux, où, entre les candidats républicains et conservateurs, la différence des voix est presque insignifiante, où les opinions se balancent : chose toujours grave dans des luttes électorales engagées de telle façon qu’elles prennent forcément un caractère politique, qu’un vote d’opposition contre un candidat à un conseil général est un vote d’hostilité contre le régime existant lui-même. La république n’a triomphé dans bien des localités qu’à un petit nombre de voix ; mais les chiffres, après tout, ne disent que ce qu’on leur fait dire : ils n’ont qu’une signification très limitée, souvent trompeuse. Tous les gouvernemens se sont livrés à ces calculs et se sont donné à eux-mêmes des témoignages de satisfaction, des brevets de longue vie en constatant leurs victoires de scrutin ; ils ont eu tous d’immenses majorités, parfois presque l’unanimité, — jusqu’à l’heure décisive et inattendue où ils ont tout perdu d’un seul coup ! Ils s’étaient trop fiés aux chiffres. Le fait est qu’au moment présent, en dehors de tous les calculs et de tous les bulletins de victoire électorale, ce qui domine dans le pays, c’est un sentiment croissant de fatigue et d’incertitude. Qu’on suppute des votes tant qu’on voudra, la vérité vraie, c’est que le pays déçu se lasse d’une politique qui ne répond ni à ses instincts réels ni à ses intérêts.

Oui, en dépit des déclarations vaniteuses et de tout ce qu’on lui dit pour lui démontrer qu’il est, qu’il doit être satisfait, le pays sent bien qu’on le paie de mots, que tout décroît, à commencer par cette prospérité dont il a joui pendant quelques années et dont on a si étrangement abusé. Il se défie, il s’inquiète vaguement des faux systèmes financiers, des dépenses croissantes, des profusions fastueuses, des augmentations de traitemens, des emprunts, de cette imprévoyante administration de la fortune publique dont le dernier mot est le déficit dans le budget et peut-être avant peu la nécessité de nouveaux impôts. M. le président du conseil, qui a le goût des grandes réformes, a cru sans doute se populariser en puisant à pleines mains dans le trésor pour distribuer des subventions, pour hâter la construction d’innombrables et luxueuses écoles jusque dans les hameaux : le sentiment populaire, qu’il ne s’y trompe pas, finit par s’impatienter de ces prodigalités, de ces constructions coûteuses qui ne sont le plus souvent qu’un faste inutile, ou qui dépassent les besoins auxquels on veut suffire. Les populations comprennent que ces palais scolaires de M. le président du conseil, il faudra les payer avec des emprunts et des centimes additionnels dont elles auront à porter le poids. M. le garde des sceaux, qui en est encore à méditer sur sa grande réforme judiciaire, sur l’exécution de la magistrature, — M. le ministre de l’intérieur, M. le ministre des finances lui-même, aidé de son sous-secrétaire d’état, se figurent probablement répondre à un vœu public avec leurs épurations, leurs révocations, et leurs exclusions arbitraires ; le pays, lui, voit chaque jour dans ses modestes affaires locales, dans les villes de province et dans les villages, la délation érigée en système, les passions les plus vulgaires se déguisant sous une couleur républicaine, les emplois les plus simples devenant un monopole de parti, une monnaie électorale. On n’imagine pas l’espèce de terreur qui règne aujourd’hui parmi les petits employés à la veille d’une élection. Le pays le sent : il sent aussi qu’avec une politique extérieure ! sans suite et sans autorité, on l’entraîne dans des aventures qu’il ne comprend guère, dont il ne démêle ni les proportions ni l’objet, et il se demande ou on veut le conduire. C’est le secret d’un malaise qu’un gouvernement infatué est toujours le dernier à connaître, dont il ne s’avoue pas surtout les causes, et qui n’existe pas moins. — Pure exagération, dira-t-on : le pays, toutes les fois qu’il est interrogé, vote avec une persévérante fermeté pour la république, pour des républicains. Rien de plus vrai, et c’est là précisément ce qu’il y a de curieux ; c’est un phénomène caractéristique du suffrage universel. La masse, en effet, vote pour la république, pour les républicains, par une sorte d’instinct conservateur, parce que la république existe, parce qu’il faudrait une révolution pour la remplacer ; elle le croit ainsi, et c’est cet instinct conservateur qui commence à se sentir trompé par une politique dont le dernier résultat est d’altérer toutes les conditions intérieures de la France, d’exposer surtout notre pays à un périlleux isolement au milieu de toutes les complications extérieures.

Ces complications extérieures, elles sont certainement aujourd’hui de diverse nature, et à la rigueur les moins graves sont peut-être encore celles qui tiennent à toutes ces expéditions que le gouvernement s’est plu à engager à la fois sur toutes les mers, dans les réglons les plus lointaines. On aura sans doute raison sans trop d’efforts de l’affaire de Madagascar et des difficultés momentanées que lés premières opérations de nos marins ont soulevées avec l’Angleterre. Entre les gouvernemens la question semble à peu près apaisée, et tout ce qu’on peut dire, c’est que le ministère français a eu la médiocre fortune de mettre l’énergique officier chargé de conduire cette campagne, M. l’amiral Pierre, dans l’obligation de résigner son commandement. Au Tonkin, les affaires restent assurément toujours assez obscures, avec les divergences de direction qui les compliquent et les engagemens incessans, souvent meurtriers, que nos soldats sont obligés de soutenir. Elles paraissent, il est vrai, être entrées tout récemment dans une phase nouvelle pat une négociation que les agens français sont allés ouvrir à la petite cour de Hué, avec le nouveau souverain de l’Annam, et qui a conduit presque aussitôt à un traité ou à des préliminaires de paix. Le successeur de Tu-Duc, à ce qu’il semble, n’a pas longtemps résisté à une action rapide et décisive de notre marine, au bombardement des forts de la rivière de Hué : il s’est hâté de souscrire aux conditions qui lui ont été imposées, confirmant le traité de 1874, assurant de nouveau le protectorat français sur l’Annam comme sur le Tonkin, cédant de plus une province destinée à être annexée à la Cochinchine. Évidemment le traité qui a été signé à Hué, il n’y a que peu de jours, tranche une difficulté et simplifie la question de ce côté en mettant fin à l’intervention plus ou moins militaire, plus ou moins régulière des Annamites dans les affaires du Tonkin. Il y a quelques semaines, avant la fin de la session, M. le ministre des affaires étrangères, pressé d’interpellations, ne pouvait parvenir à dire si nous étions en guerre ou en paix avec le royaume d’Annam. Il paraît bien que c’était la guerre, puisqu’il y a aujourd’hui un traité de paix. Soit ! Seulement, ce serait, sans doute, une singulière illusion de se figurer que tout est fini. Si nous n’avons plus à combattre les Annamites, nous ne sommes pas sûrs de ne point rencontrer bientôt les Chinois ; nous ne connaissons pas même la nature de nos relations avec la Chine. Le Tonkin ne cesse pas d’être rempli de bandes qui ne seront pas très différentes parce que les Annamites auront déposé les armes. » En un mot, c’est toujours l’inconnu, et c’est là précisément ce qui fait que l’opinion reste en défiance à l’égard de ces expéditions lointaines propres à dévorer obscurément les hommes et les millions. Elle se défie d’autant plus qu’elle ne saisit pas la vraie pensée du gouvernement et que, d’un autre coté, tandis que nous dispersons nos forces au loin, il peut s’élever plus près de nous, à nos portes mêmes, d’autres dangers, d’autres difficultés, d’autres questions dont la politique de la France doit être avant tout préoccupée.

Quelle est aujourd’hui la situation de la France en Europe ? On aurait beau vouloir se faire illusion, elle n’a rien de brillant ni de sûr, et ce qu’il y a de plus triste, c’est que, dans cette situation assez critique, assez délicate, s’il y a des inconvéniens qu’il faut savoir accepter parce qu’on ne peut pas les éviter, il y en a d’autres auxquels on aurait pu échapper avec une politique plus réfléchie, mieux coordonnée. Oui, avec un peu plus d’esprit de suite et de prudente fermeté, avec un peu plus d’art, si l’on veut, on aurait pu éviter bien des embarras, bien des incidens qui se sont aggravés ou accentués surtout depuis la fatale crise égyptienne et qui pèsent maintenant sur la France, qui la laissent seule en face de toutes les éventualités. Ce n’est point sans doute qu’à cette heure précise où nous sommes, il y ait un danger prochain, une menace de complication sérieuse pour demain. Le sentiment de la paix est heureusement encore assez puissant, il faut le croire, pour dominer les volontés agitatrices. Il n’est pas moins clair que, dans cette saison d’été ou d’automne, il se produit en Europe un assez grand mouvement qui n’est pas sûrement l’œuvre du hasard, qui a ses raisons et ses secrets. De toutes parts, depuis quelques semaines, souverains et ministres sont en voyage, se cherchant, se croisant, et paraissant reprendre sans cesse une conversation interrompue. Une première fois le chef de la chancellerie autrichienne, le comte Kalnoki, a été envoyé auprès de l’empereur Guillaume dans une de ses stations habituelles d’été, et il a reçu du souverain allemand des marques de faveur particulières. Puis les deux empereurs ont eu une entrevue des plus cordiales à Ischl. Maintenant le comte Kalnoki et le prince de Bismarck en personne viennent de se rencontrer sur la route de Gastein comme pour continuer et achever une œuvre commencée. Le secret de ces entrevues et de ces conférences intimes est, selon toute apparence, le renouvellement ou la confirmation de l’alliance de l’Allemagne et de l’Autriche, qui tend de plus en plus à se resserrer, à se compléter, et à devenir sous la main puissante de M. de Bismarck le grand ressort de la politique européenne. D’un autre côté, tous ces jeunes souverains du Danube, le roi de Serbie, le roi de Roumanie s’empressent à Vienne et à Berlin, avec la meilleure volonté d’entrer dans l’alliance centrale. Bientôt le roi d’Italie, qui est déjà de toutes les combinaisons, paraît devoir aller faire cortège à l’empereur Guillaume, aux grandes manœuvres de l’armée allemande. Il n’est pas jusqu’au roi d’Espagne, pourtant assez occupé de ses insurrections militaires, qui ne soit, dit-on, disposé à faire son voyage d’Allemagne, et à aller figurer aux manœuvres de Hambourg, rendez-vous des princes. Toutes les constellations se réunissent autour de l’astre dominant. M. de Bismarck pour suit visiblement son vaste dessein de façonner une Europe à son usage, de rassembler sous sa main toutes les forces qu’il pourra, et toutes ces réunions, tous ces mouvemens de princes et de diplomates s’agitant aujourd’hui ne sont pas sans doute étrangers aux combinaisons de sa diplomatie.

On en était là des commentaires sur tous ces voyages princiers ou diplomatiques et ces entrevues d’Allemagne lorsque soudainement a éclaté un de ces coups de tocsin dont le terrible chancelier a le secret. Un journal de Berlin, la Gazette de l’Allemagne du Nord, a jeté brusquement, à la curiosité de l’Europe surprise, un de ces défis qui lui sont familiers. L’irascible gazette, pour tout dire, a publié un article visiblement calculé, plein de menaces et d’injures contre la France, qu’elle accuse de toute sorte de méfaits, de préméditations guerrières, de projets de revanche prochaine, de procédés haineux et hostiles contre l’Allemagne. Et, comme pour aggraver cet étrange manifeste, comme pour lui donner une signification plus menaçante ou plus irritante, l’article, à ce qu’il paraît, a été affiché sur les murs de Metz. Oui, vraiment, c’est notre pays qui est le boutefeu de l’Europe ! C’est la France qui, avec ses ambitions turbulentes, ses polémiques furieuses, ses essais de mobilisation, ses frontières hérissées de forteresses, ses armemens, menace la pacifique Allemagne, et naturellement l’Allemagne, si pacifique qu’elle soit, ne peut se laisser surprendre ! Elle doit se préparer et frapper avant d’être frappée. On nous le signifie assez crûment : « Si la France, nous dit-on, veut réellement la guerre que ses journaux de toutes nuances prédisent depuis quelques semaines à plus ou moins bref délai, il sera difficile à l’Allemagne de laisser aux Français le choix du moment qu’ils jugeront favorable pour nous la déclarer. » C’est-à-dire que les Allemands sauront bien, eux, choisir le moment favorable pour ouvrir la guerre, — ils ont, du reste, l’obligeance de nous prévenir ! Et à quel propos ce manifeste batailleur, qui n’est pas le premier de ce genre, mais qui, cette fois plus que jamais, a surpris l’Europe ? Quelle raison, plus ou moins spécieuse, invoque-t-on pour expliquer, sinon pour justifier cette menace de devancer des hostilités dont on nous suppose l’intention ? Le seul fait à demi précis, c’est que M. le ministre de la guerre aurait eu le projet de faire l’expérience d’une mobilisation complète d’un corps d’armée sur la frontière de l’est. Or ce projet n’existe pas, il n’y a pas de mobilisation préparée, aucun crédit n’a été demandé et ne pourrait être pris arbitrairement dans le budget. Il n’y a rien de vrai, pas plus qu’il n’est vrai que les journaux français soient occupés chaque matin et chaque soir à déchaîner ou à exciter des passions de guerre contre l’Allemagne. S’il y a jamais eu un sentiment puissant et dominant dans le pays, c’est à coup sûr le sentiment de la paix qui règne aujourd’hui, et les Allemands peuvent faire ce qu’ils voudront, ils ne réussiront pas à prouver qu’ils ont eu à se défendre contre une nation enflammée pour la guerre.

Comment donc expliquer ces violences et ces menaces, qui ne répondent à rien de réel, du moins à rien de visible ? M. de Bismarck, préoccupé de complications qui pourraient s’élever d’un autre côté et attirer ses forces, a-t-il voulu signifier à la France qu’elle devait dans tous les cas se tenir tranquille ? A-t-il voulu simplement cacher sous une démonstration ou une diversion de circonstance les-combinaisons qu’il prépare, qu’il est occupé à nouer pour tenir sous son joug le centre de l’Europe ? S’est-il proposé enfin de frapper un coup violent sans autre intention, pour n’en pas perdre l’habitude ? Il en sera ce qu’on voudra. Pour rester dans le vrai, ce qu’il y a de plus probable, c’est que l’article qui a fait un moment tant de bruit est destiné à s’éteindre dans l’oubli sans avoir d’autre conséquence. M. de Bismarck, on le sait bien, a ses fantaisies de brutalité ; il ne nous a pas accoutumés à de bons procédés et à des ménagemens. C’est encore après tout un ennemi aussi avisé que puissant, et, pour bien des raisons, il est douteux qu’il ait sérieusement songé à allumer en ce moment la guerre ; il est plus douteux encore que le vieil empereur Guillaume consentît à troubler la paix de ses derniers jours par des luttes qui seraient formidables, à quelque frontière de l’empire qu’elles dussent s’engager.


CH. DE MAZADE.